1936-1937
20 Janvier 1936
Le roi britannique
George V venait de mourir.


Comme le voulait la loi de succession, son fils
aîné, David, monta sur le trône sous le nom de Edouard VIII.

Le 13 février de
cette même année 1936, Léon Blum

était victime d’un odieux attentat perpétré
par les Camelots du roi.
Pendant ce temps, à
Berlin, Franz von Hauerstadt achevait ses classes à l’école militaire.
Parallèlement, il avait le courage de suivre des cours du soir donnés par
l’Université dans ses domaines de prédilection, c’est-à-dire les mathématiques
supérieures et la physique avancée. L’été précédent, malgré son jeune âge, il
est bon de rappeler que l’adolescent avait obtenu un diplôme – une maîtrise - à
Oxford. Encore quelques mois, et il serait docteur en physique…
Le 7 mars, le Führer
remilitarisait la Rhénanie. Or, déjà, le comte von Hauerstadt était aspirant à
l’école des cadres officiers de l’armée… et il ne s’agissait nullement d’une
faveur.
En France, au
printemps, débutait la campagne électorale en vue des prochaines élections
législatives.
*****
En ce début de
novembre 1993, Antoine Fargeau avait reçu le feu vert de Michaël. Stephen ne
pouvait qu’approuver ce qui se préparait. Avec l’aide du translateur, le jeune
homme débarqua donc en France en 1936, juste au moment crucial où le Front
Populaire accédait au pouvoir. Muni de faux papiers d’identité,
merveilleusement imités, d’un matériel électronique miniature totalement
indécelable par les instruments de l’époque, ainsi que d’autres appareils et
armes insoupçonnables, bref le parfait attirail d’espion de la fin du XXe
siècle, il se retrouva donc à Paris le jour même de la célébration de l’anniversaire de la Commune, où tout le
peuple parisien, avec à sa tête Léon Blum et Maurice Thorez, se rendait en un
cortège des plus imposants, devant le Mur des Fédérés.

Antoine était
l’enthousiasme même. Ses origines populaires remontaient à la surface. Exalté
par les grandes heures de l’histoire de la gauche française, il n’en revenait
pas de la chance qu’il avait de vivre ce 1936 magique et légendaire à ses yeux.
Toutefois, il était
parfaitement conscient qu’il n’était pas là pour s’amuser. Son séjour devait se
prolonger plusieurs années dans ce passé mythique, embelli par les récits de sa
mère. Pour l’heure, son but était de se constituer une couverture en attendant
la fatidique Seconde guerre mondiale. Il le savait, il devait prendre contact
avec un certain Franz von Hauerstadt en 1944, en Normandie. Or, cette idée ne
lui plaisait guère mais Michaël et son professeur ne lui avaient pas laissé le
choix. Ceci dit, Antoine avait rencontré le duc quelques semaines auparavant…
il avait donc pu voir le personnage et se faire une opinion sur lui. Une
opinion plutôt mitigée… certes, le duc était charmant, d’une politesse
accomplie, un causeur éblouissant, il pouvait aborder n’importe quel sujet, de
la politique aux sciences appliquées, de l’histoire à la littérature, citant
tour à tour et dans la langue, Baudelaire, Dante, les sœurs Brontë, Tennyson,
Shakespeare, Cervantès, mais également Tourgueniev et Thomas Mann,

mais
derrière le vernis d’une solide éducation, l’étudiant sentait que Franz pouvait
s’avérer un rude adversaire.
Pour l’heure,
républicain convaincu, patriote, antifasciste, antinazi, Antoine escomptait
bien combattre les Allemands un jour prochain en s’engageant dans la
Résistance.
Tous les récits concernant
son grand-père remontaient dans sa mémoire. Son grand-père Alain, torturé par
la Gestapo, déporté au début de 1944 mais revenant miraculeusement en 1945,
diminué physiquement et taciturne.
Oui, Antoine rêvait
d’en découdre avec ces salopards de nazis, lutter au corps à corps avec cette
engeance, usant de l’arme blanche et de sa science des arts martiaux. Egorger
ces salauds, saigner ces pourceaux…
Cependant, son faux
dossier militaire le mettait à l’abri d’un enrôlement au sein de l’armée
régulière, et il se retrouvait réformé à cause d’une maladie respiratoire
chronique. Le jeune homme faisait de l’asthme et cela le handicapait pour les
combats éventuels.
Le Français de la fin
du XXe siècle savait par avance qu’il devait prendre contact avec un groupe de
résistants normands commandé par Gaspard Fontane et son fils Marc. Ce groupe
devait faire prisonnier le lieutenant-colonel allemand Franz von Hauerstadt un
certain jour de juin 1944, quelque part sur un des chemins vicinaux menant au
village de Sainte-Marie-Les-Monts. Antoine avait reçu l’ordre exprès de
protéger le futur physicien, quoi qu’il lui en coûtât, au prix de sa propre
existence si nécessaire. Aux yeux de Michaël, la vie de l’Allemand était plus
précieuse que la sienne propre…
- Euh… Michaël, avait
tenté d’objecter le jeune étudiant… Vous n’êtes pas en train de surjouer,
là ?
- Pas du tout,
Antoine, avait rétorqué l’agent temporel. Vous n’avez aucune idée de
l’importance de l’existence de Franz. Il est essentiel pour l’équilibre du
Monde…
- Plus… essentiel
que… vous ?
- Oui ! Moi, je
puis revenir, être dupliqué, mais pas lui… vous comprenez ?
- Je crois.
- Dans ce cas,
préservez-le de tous ses ennemis dans la France de la Seconde Guerre mondiale.
- Ce ne sera pas
facile…
- Je le sais…
D’autres détails
avaient suivi. Antoine les avait enregistrés non sans maugréer.
- Donc, à part garder
en vie ce Boche, je dois lui communiquer les coordonnés du grand-père de mon
professeur, Otto von Möll. Mais pourquoi ?
- Ne vous montrez pas
aussi stupide, avait dit sévèrement l’homme du futur. Sans Franz, le
translateur n’aurait jamais vu le jour…
- Ah bon ? Je
croyais que Stephen l’avait mis au point sans aide… ou presque… ah ! ça y
est… les calculs…
- Oui, les calculs
complexes ont été effectués sans aucune erreur par Franz von Hauerstadt. Ils
nous sont parvenus en l’an 40 000 et des poussières… une merveille de
simplicité logique…
- Je les ai vus… je
m’y suis penché dessus même, mais je n’ai pas tout compris. Certaines parties
sont d’une audace inouïe…
- Pour l’époque mais
aussi pour toute l’humanité…
Et la conversation en
resta là.
Lorsque l’ex-officier
de la Wehrmacht sut qu’il devait travailler auprès du transfuge allemand Otto
von Möll, mais aussi pour les Américains, il fit preuve d’une certaine
réticence. Toutefois, revenant sur ses erreurs passées, les conséquences
désastreuses de celles-ci sur bien des gens, bien des innocents, Franz se jugea
sans indulgence aucune. Il n’avait vraiment pas de quoi être fier des neuf
dernières années écoulées. De plus, étant également fondamentalement
anticommuniste, il prit finalement le parti d’œuvrer aux côtés du pacifiste
Otto qui, lui, n’avait rien à se reprocher. Il n’avait pas de sang sur les
mains, lui… il n’avait pas été le témoin d’une horrible tragédie survenue en
Russie… Il n’avait pas laissé s’accomplir un effroyable massacre… quant à son
géniteur, son véritable géniteur, il avait aidé la Résistance française avec
ses faibles moyens, il avait fourni des renseignements plus que cruciaux aux forces
britanniques… et, de plus, les nazis avaient tué son frère Peter, sa mère était
morte en déportation, son père officiel Karl n’avait pu supporter le poids
moral des exactions de cette clique d’assassins qui avait entraîné l’Allemagne
dans le Crépuscule des dieux, au prix de millions et de millions de morts, de
cadavres pourrissants, de victimes entassées, ramassées par des pelleteuses,
des corps humains qui ne ressemblaient plus à des êtres humains justement…
*****
En 1936, Franz débuta
une correspondance scientifique avec le physicien et chercheur Hermann Oberth.

Or, en ce mois de mai
de cette même année, les ouvriers et travailleurs français refusaient d’être
lésés par la victoire du Front Populaire. Ils allaient faire pression sur ce
dernier en déclenchant la grève sur le tas, c’est-à-dire en occupant leurs
lieux de travail. Alors que le 4 Juin le gouvernement de Léon Blum était enfin
formé, les pourparlers pour les Accords Matignon étaient entamés.

Mais dès le
mois de juillet, la guerre civile espagnole commençait. Elle serait
l’antichambre de la Seconde Guerre mondiale.
*****
19 Août 1993.
Gregory Williamson
faisait jouer ses appuis auprès de la Présidence et du Congrès pour devenir
général en chef des forces armées américaines. De son côté, Johann van der
Zelden le soutenait sans réserve aucune. De plus, la diaspora juive, les
faucons du Parti républicain ainsi que toutes les forces conservatrices du pays
militaient pour que le soldat fût nommé à ce poste.
Parallèlement, en
Grande-Bretagne, le parti conservateur affrontait une rébellion qui embrasait
tout le territoire britannique. Le seul moyen pour lui de venir à bout de la
pression grandissante des communistes était d’avoir un chef militaire américain
dur, n’hésitant pas à taper du poing sur la table et à brandir des menaces
crédibles face aux Soviétiques.
Telle se présentait
donc la situation politique internationale en cette mi-août 1993.
Pour mémoire, il est
bon de rappeler que le camp occidental s’était scindé en deux à la suite de la
prise du pouvoir en Italie par les forces progressistes. Toutes les armées
positionnées dans la péninsule étaient peu sûres alors qu’il ne faisait plus
aucun doute que la Troisième Guerre mondiale venait de débuter au Moyen-Orient.
Cependant, il n’était
pas question pour les Etats-Unis d’attaquer les premiers ailleurs, que ce fût
en Europe ou en Asie. Toutefois, le nouveau général en chef Williamson pensait
le contraire. De plus, il croyait dur comme du fer qu’une guerre usant des
armes conventionnelles durerait trop longtemps et finirait par épuiser
définitivement les armées occidentales moins nombreuses et moins aguerries que
celles du camp adverse. Il songeait donc, le plus sérieusement du monde, à
employer l’arme nucléaire mais… avec modération ! Quelle sinistre
absurdité ! Comme si on pouvait mesurer l’utilisation de la bombe H… Comme
si, en face, l’ennemi n’allait pas s’empresser de répliquer sans mesure…
l’escalade de la terreur, de l’horreur… un engrenage fatal.
Lorsque le conflit
mondial serait officiellement déclenché, Diubinov enverrait des missiles sur
l’Europe du Nord, ciblant les grandes agglomérations comme Paris, Bonn, Berlin,
Londres, Bruxelles, Amsterdam, Rotterdam, Copenhague, mais également des villes
américaines telles que Miami, Atlanta, Washington, Los Angeles, New York,
Boston, Philadelphie, Chicago, San Diego, Houston, San Francisco, Denver et
ainsi de suite… tout cet holocauste nucléaire rendu possible par la présence de
sous-marins atomiques russes croisant en eau profonde dans le Pacifique Nord et
l’Atlantique Nord.
Alors que la
situation internationale était plus explosive que jamais, Malcolm Drangston
faisait du footing dans les larges avenues de la capitale fédérale américaine.
*****
Paris. 14 Juillet
1936.
Antoine Fargeau, le
cœur battant, assistait à la Fête nationale, qui, cette année-là, revêtait une
importance et un faste particuliers. Cette fête manifestait le triomphe du
Front Populaire.

Sur les Champs
Elysées, défilaient, comme à l’accoutumée, les forces militaires françaises,
mais, grande nouveauté, dans une liesse jamais vue, dans un enthousiasme
sincère, dans une grande joie communicative. Avec l’arrivée de la gauche au
pouvoir, les classes populaires croyaient que le bonheur était enfin descendu
dans leurs modestes foyers. Naïvement, elles étaient persuadées que les
spectres du chômage, de la misère et de la guerre allaient définitivement
s’éloigner. Apparemment, tout Paris exultait de joie.
Perdu au milieu de
cette foule colorée, Antoine Fargeau rageait intérieurement devant cette
candide assurance. Lui savait parfaitement que tout ce bonheur allait bientôt
céder la place à un profond désenchantement. Déjà, se profilait la guerre
civile espagnole avec toutes ses désillusions et toutes ses trahisons.
L’ex-étudiant de Cal
Tech avait réussi à se faire embaucher comme commis dans une épicerie. Son pain
quotidien ainsi assuré, il parvint à entrer en communication avec ses amis
restés en 1993 et ce, chaque semaine, grâce à l’utilisation régulière d’une
sorte de chronovision portatif vite monté par Michaël Xidrù.
Or, le fils de son
employeur, un certain Jean-Luc Mirmont, âgé alors de vingt-six ans, professait
des idées fascistes. Son idole, qui n’était autre que Doriot,

trônait en photo
sur sa table de chevet. Depuis longtemps, le bonhomme n’était plus communiste.
Dès la fin de ce mois de juillet d’ailleurs, Jean-Luc allait adhérer au PPF, le
parti nouvellement créé par maître
Jacques. Rapidement, le jeune homme allait en devenir un des piliers, un
des militants les plus actifs, ne répugnant pas à arpenter les rues de la
capitale le soir afin de casser du rouge. Le matin, crieur de journaux, il
clamait aux passants la nécessité d’acheter pour quelques centimes l’organe du
PPF, La Liberté…
Dès qu’il avait fait
la connaissance de Jean-Luc, Antoine avait ressenti une vive antipathie pour
l’individu trouble et fourbe. Instantanément, il se tint sur ses gardes.
Pendant ce temps, aux
Etats-Unis, grâce aux crédits cumulés du banquier Rosenberg et d’Athanocrassos,
Otto von Möll s’installait solidement à la tête de la firme privée d’aviation
qu’il avait fondée un peu plus tôt. Il fabriquait en série et vendait de petits
avions civils de tourisme à des amateurs fortunés d’acrobaties aériennes.
Ainsi, il paraissait avoir abandonné définitivement l’enseignement. Tous ses
loisirs étaient occupés par la tentative de mise au point d’un avion à
réaction. Il n’avait pas renoncé à ce rêve…
Désormais, sa
situation financière fixée, Otto pouvait également entretenir son goût pour les
voitures de luxe, et tel un gosse devant une vitrine de jouets, il avait
satisfait sa folie en achetant deux automobiles de sport, une Duisenberg et une
Mercedes.

Sur un autre plan,
son club en faveur de la paix dans le monde lui donnait entière satisfaction. L’association
poursuivait ses activités et voyait même s’agrandir son nombre d’adeptes bien
que deux de ses membres les plus éminents demeurassent en Europe orientale.
Wladimir Belkovsky, mordu par le virus du pacifisme, dans sa candeur naïve,
rêvait de l’URSS. Quant au mathématicien et physicien Sinoïevsky, il se
penchait avec le plus grand intérêt sur les lois de la relativité générale
d’Albert Einstein avec l’espoir fou d’aller encore plus loin que l’Allemand. Il
pensait qu’il pourrait maîtriser un jour le voyage dans le temps… pas moins… un
utopiste de la plus belle eau dont le roman de chevet n’était autre que le
célèbre récit de Herbert George Wells La
Machine à explorer le Temps.
Nikita allait
transmettre son intérêt à Otto von Möll. Ce dernier n’avait-il pas croisé dans
son enfance un de ses descendants ? Bien évidemment, il n’en pipa mot à
son ami. C’était là un secret de famille… il n’empêche, Otto von Möll commença
à ébaucher des plans d’engins capables de se déplacer dans le temps, des dessins
totalement loufoques. Plus tard, il irait plus loin et avec plus de sérieux. Il
conceptualiserait les premières maquettes d’un translateur…
A la même période,
Stephen Mac Garnett avait d’autres préoccupations toutes aussi absurdes
quoique… l’archéologue, se passionnant pour les civilisations précolombiennes,
l’Egypte ancienne et la Crète, s’attachait à tenter de déchiffrer, pour
l’instant sans succès, l’écriture crétoise dite linéaire B.
De plus, rêveur
invétéré, à ses rares moments perdus, il feuilletait des revues et des livres
évoquant avec plus ou moins de rigueur scientifique, l’Île de Pâques et sa
mystérieuse écriture. Il se promettait de se rendre sur Rapa Nui d’ici quelques
années afin d’en percer le secret.
Le militaire William
O’Gready, lieutenant dans l’infanterie américaine, passait son temps en
exercices et en virées sur les grandes routes poussiéreuses du Nevada.
Quant à Robert
Fitzgerald York, qui avait soutenu la politique du New Deal de Roosevelt, justement réélu en novembre de cette année
1936, il se retrouvait muni d’un mandat de sénateur sous l’étiquette du parti
démocrate. Une brillante carrière politique l’attendait.
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