Egypte. 30 Juin 1942.
Les troupes de Erwin
Rommel n’étaient plus qu’à soixante kilomètres du port d’Alexandrie,

point
stratégique majeur pour les Anglais. Si Alexandrie tombait, le Canal de Suez
également. Alors, l’Empire des Indes, encerclé, pris en tenaille, non
approvisionné, chuterait aussi. Mais,
trop éloignées de leur base arrière, faute d’essence, elles furent contraintes
de s’arrêter.
L’autochenille de
Franz von Hauerstadt connaissait le même sort. A bout de nerfs, le jeune
capitaine déchargea sa colère sur ses hommes.

- Gott Himmel ! Tous ceux que j’ai
sous mes ordres sont des incapables. Vous le premier, Helmut ! vous ne
pouviez pas prévoir un ou deux bidons d’essence supplémentaires ? C’était
trop vous demander sans doute ! Décidément, le Haut Commandement se moque
de nous. Il ne se préoccupe que du front de l’Est. Seul celui-ci compte à ses
yeux. Mais il a raison. Oui… dans cette armée d’Afrique, à part le général
Rommel, il n’y a que des imbéciles.


- Euh… Herr Hauptmann, se défendit le dénommé
Helmut, vous ne m’aviez pas ordonné de prendre des bidons en plus.
- Mais cela n’excuse
en rien votre stupidité ! Anticiper, prévoir, cela dépasse vos
compétences. De plus, vous n’avez pas songé à contrôler la jauge d’essence. A
croire que vous ne savez pas lire un compteur.
- Herr Hauptmann, j’étais trop occupé à
conduire et à éviter de sortir de la piste.
- Helmut, vous êtes
le plus idiot de tout ce ramassis d’imbéciles que j’ai sous mon commandement.
En fait, tout aussi bête et inconscient que le Haut état-major qui nous a
distribué ce mauvais matériel et ce peu de munitions.
-
Ja, Herr Hauptmann, opina le chauffeur du capitaine von
Hauerstadt.
- Ach ! Vous me
tapez sur les nerfs avec vos oui ou vos non. L’OKW

nous méprise. Nous ne sommes qu’un front secondaire. Quant au Führer, il s’entête contre l’URSS. Il poursuit son rêve et nous oublie. Il ne voit que son mirage à l’Est. S’il continue, il se retrouvera dans la peau de Napoléon…

nous méprise. Nous ne sommes qu’un front secondaire. Quant au Führer, il s’entête contre l’URSS. Il poursuit son rêve et nous oublie. Il ne voit que son mirage à l’Est. S’il continue, il se retrouvera dans la peau de Napoléon…
- Herr Hauptmann, grommela Helmut, vous ne
savez pas ce que vous dites. Notre Führer ne se trompe jamais.
- C’est ce que vous
croyez ? Que le Führer est à la fois omniscient et omnipotent ? Qu’il
voit l’avenir ? Je préfère en
rire ! Mais revenons aux Anglais… pendant que nous sommes contraints à
stopper en plein désert, eux, ils ont refait leur retard sur nous. Ils peuvent
donc nous chasser d’Egypte aujourd’hui, de Libye demain et d’Afrique du Nord
après-demain, nicht ist es…
- Mon capitaine, vous
parlez bien mal de notre Führer bien aimé. De nos supérieurs. Vos propos sont
plus que tendancieux…
- Helmut, votre
esprit est passé dans une lessiveuse. Comme celui de tous nos compatriotes
d’ailleurs. Vous me reprochez de faire preuve de lucidité. J’en ai assez de ce
groupe de minables. Je vais demander une mutation. Je ne supporte plus de
servir dans une armée de laissés pour compte.
- Herr Hauptmann, je ne vous comprends
plus… tous vos faits d’armes, vos décorations… est-ce la fatigue qui vous fait
parler ainsi ?
-Non, Helmut… ah…
mais voici une voiture qui nous rattrape. Arrêtez, sergent Grass.
- Ja Herr Hauptmann ?
-
Je
crois que je vais profiter de votre véhicule… le mien est en panne d’essence.
- Gern, Herr Hauptmann, fit le sergent
avec joie.
- Désolé, Helmut. Je
poursuis ma route. Débrouillez-vous…
Le dénommé Helmut ne
put qu’acquiescer tandis que Franz grimpait sans remords dans l’auto du sergent
Grass laissant là son chauffer et le reste de ses hommes tenter de rejoindre à
pieds le nouveau campement de l’armée allemande. Le sous-lieutenant qui se
tenait à la droite du sous-officier fut contraint de céder sa place au
capitaine. Il allait bien vite apprendre l’esclandre qu’avait causé von
Hauerstadt.
- Alors, sergent, je
vous vois la mine plus réjouie que jamais. Pourquoi donc ? Demandait Franz
pendant ce temps.
- Euh… mon capitaine…
j’ai reçu une nouvelle affectation…
- Sur le front
russe ? S’inquiéta le jeune homme.
- Nein ! Im Frankreich… en Normandie…
près de Caen.
- Mais c’est
merveilleux… du moins pour vous…
- Oui…. Je suis
récompensé pour mes services en Pologne, en France en 40 mais aussi pour ceux
d’ici.
- Vous allez pouvoir
profiter de l’hospitalité française.
- Euh… si ce n’était
pas trop vous demander…
- Dites donc,
sergent…
- Vous pourriez
m’apprendre quelques mots de vocabulaire… bonjour, bonsoir, comment allez-vous…
mademoiselle, madame, monsieur… et ainsi de suite…
- Ma foi, pourquoi
pas ? Sourit Franz. Soyez attentif, sergent. Ecoutez-bien et retenez…
Tandis que le jeune
homme donnait ainsi sa première leçon de français à Otto Grass, il savait qu’il
s’était montré de la plus grande imprudence quelques minutes plus tôt.
- Hum, murmurait-il
pour lui-même. Mes propos vont être rapportés à qui de droit, c’est sûr. Je ne
vais pas tarder à me retrouver sur le front de l’Est… mais, c’est ce que je
voulais au fond de moi…
Le 1er
Juillet 1942, les Allemands reprenaient justement leur offensive en URSS. Peu
après, la ville de Sébastopol tombait entre les mains des nazis.
*****
10 Septembre 1993.
La télévision
américaine, toutes chaînes confondues, annonçait une grave nouvelle. Un poste
d’observation en Alaska avait été attaqué par un commando sino-japonais allié à
l’URSS. Ledit commando voulait s’emparer du système de contrôle américain du
Détroit de Béring.
Mais le 11 septembre,
les envahisseurs furent rejetés à la mer. Il n’empêche, les missiles
d’autodéfense du territoire états-unien étaient placés en état d’alerte
maximale. Quant au général en chef des forces armées américaines, il pressait
le Président Malcolm Drangston d’envoyer un ultimatum explicite à Diubinov, lui
faisant comprendre que l’Amérique allait répondre militairement à l’attaque
qu’elle venait de subir.
Un peu plus tard, un
croiseur de nationalité américaine fut aperçu par les forces navales chinoises
au large de Shanghai, tandis que le même jour, c’est-à-dire le 12 septembre,
l’équipage d’un sous-marin espion soviétique était arraisonné au large de
Vancouver.
Ainsi donc, la guerre
approchait et le général Williamson y poussait encore plus que ses adversaires.
Cependant, au
Moyen-Orient, le front paraissait s’être immobilisé. Les Libyens piétinaient
aux portes d’Alexandrie comme dans une autre sphère de temps les troupes du
général Rommel.
Cependant, à
Washington, Drangston refusait le texte de l’ultimatum présenté par Gregory
Williamson.
Le lendemain, le 13
septembre donc, le conseil de sécurité de l’ONU ne parvenait pas à s’entendre
sur une résolution commune. Les diplomates passèrent de longues heures à
s’affronter verbalement et à s’insulter.
*****
Cent mille ans avant
notre ère, quelque part dans ce qui allait devenir l’Allemagne.
Une horde de
Néandertaliens, comprenant une trentaine d’individus pas davantage, s’enfuyait,
apeurée, vers la forêt, après avoir aperçu un étrange engin se poser sur la
clairière enneigée, tel un grand oiseau blanc luminescent.
La lumière finit par s’éteindre et le vaisseau paraissait s’être endormi. Pas un bruit n’émanait de l’astronef futuriste. Les heures passant, la tribu, sa crainte non envolée, mais assoupie, se risqua vers l’oiseau bizarre, poussée à la fois par la curiosité et par la vénération. En effet, ces hommes du Paléolithique moyen croyaient avoir à faire à la manifestation d’une divinité aérienne.
Mais voilà qu’un
étrange individu, n’arborant nullement les traits communs aux K’Tous,

descendait les marches quasi invisibles d’un escalier hypothétique, tel un esprit incarné. Le dieu n’était pas seul. Une escorte l’accompagnait.

descendait les marches quasi invisibles d’un escalier hypothétique, tel un esprit incarné. Le dieu n’était pas seul. Une escorte l’accompagnait.
Avec des cris
plaintifs, les Néandertaliens reculèrent. Ils se demandaient en quoi ils
avaient pu fâcher ce dieu blanc, si beau et si différent. Réfugiés derrière des
haies et des bosquets, ils assistèrent au comportement incompréhensible de la
divinité.
L’homme robot
auscultait le sol autour de lui, mais aussi l’air et la flore à l’aide de ce
que l’on aurait pu prendre pour une sphère de lumière. Enfin, il se préoccupa
des créatures primitives à ses yeux et analysa leur comportement.
Soudain, le ciel se
déchira une nouvelle fois tandis qu’un autre vaisseau spatio-temporel se
matérialisait près du premier.
Cette fois-ci,
l’astronef arborait le sceau officiel et reconnaissable de la civilisation
post-atomique numéro 1.
L’homme synthétique
n’était qu’un rebelle traqué par les forces de l’ordre du chercheur Okland di
Stefano et il avait été pris en chasse à travers le temps. Rattrapé dans cette
sphère de temps, il allait devoir faire payer chèrement sa liberté nouvellement
acquise.
Les deux groupes de
gardes, lourdement armés, entamèrent un combat où des mitrailleuses
déchargeaient des rayons d’énergie hautement mortels, des disrupteurs
désintégraient tout objet ou créature vivante qui étaient visés, le tout
accompagné par des sifflements stridents, des éclairs aussi brillants que mille
soleils allumés ensemble, des cris surhumains effrayants.
Les membres de la
horde, revenant à eux, tirés de leur catalepsie artificielle, fuirent à toutes
jambes loin de ce spectacle dantesque, de cette manifestation de la colère
divine.
Mais le rebelle dut
s’avouer vaincu. Il se rendit alors que nombre de ses gardes gisaient à demi
carbonisés sur le sol herbu.
L’homme synthétique
ne se faisait aucune illusion quant à son sort. Il allait être prestement
exécuté, sans procès aucun. Toutefois, usant de sa montre communicateur
transtemporelle, il lança le message suivant à son maître, posté en aval de
cette époque éloignée.
- Maître, mission
avortée. J’ai été retrouvé par la police cybernétique de Shalaryd. Hommes de
Neandertal trop primitifs pour avoir permis à une civilisation évoluée de voir
le jour en une période aussi reculée du temps.
Le séide de Johann ne
put en dire plus car les robustes policiers le propulsaient à l’intérieur d’un
double feuillet séparant deux époques différentes. Ainsi écartelé, il allait
finir sa brève existence en subissant un sort guère enviable : la
désintégration, oui, mais en restant conscient jusqu’au bout.
Son travail achevé,
la police de di Stefano regagna l’an 3000 et quelques.
*****
4 Juillet 1942.
Les Japonais
débarquaient à Guadalcanal,
aux Îles Salomon, et menaçaient ainsi la Nouvelle Calédonie. Mais le 7 août suivant, les Américains arrivaient à leur tour dans la région. William O’Gready se retrouva à combattre en première ligne. Digne et courageux, le valeureux officier s’illustra lors d’un affrontement en pleine forêt, affrontement au cours duquel il fut légèrement blessé. Avec l’aide de sa compagnie, l’ami d’Otto von Möll parvint à neutraliser un avant-poste japonais qui empêchait l’avance des GI’. Les soldats américains jetèrent maintes grenades incendiaires sur les nids de mitrailleuses camouflées. Après l’explosion des engins de mort, les Jaunes – pour employer la terminologie raciste et haineuse de l’époque – durent fuir, transformés en torches vivantes, et gagnèrent tant bien que mal les fourrés. Mais ils ne réchappèrent pas pour autant à l’avance des troupes alliées.

aux Îles Salomon, et menaçaient ainsi la Nouvelle Calédonie. Mais le 7 août suivant, les Américains arrivaient à leur tour dans la région. William O’Gready se retrouva à combattre en première ligne. Digne et courageux, le valeureux officier s’illustra lors d’un affrontement en pleine forêt, affrontement au cours duquel il fut légèrement blessé. Avec l’aide de sa compagnie, l’ami d’Otto von Möll parvint à neutraliser un avant-poste japonais qui empêchait l’avance des GI’. Les soldats américains jetèrent maintes grenades incendiaires sur les nids de mitrailleuses camouflées. Après l’explosion des engins de mort, les Jaunes – pour employer la terminologie raciste et haineuse de l’époque – durent fuir, transformés en torches vivantes, et gagnèrent tant bien que mal les fourrés. Mais ils ne réchappèrent pas pour autant à l’avance des troupes alliées.
Parallèlement, vers
la même période, plus précisément le 22 juillet, le recul de Rommel devant la
contre-offensive anglaise de Libye était entamé.
*****
1er août
1942.
Franz von Hauerstadt,
à la suite de la manifestation de son défaitisme,
était muté sur le front de l’Est. Des plus lucides, le jeune homme écrivit
à sa mère, lui faisant comprendre à demi-mots qu’il n’avait que fort peu de
chances d’en revenir vivant.
Cependant, le 21
août, les Allemands lançaient une offensive dans le Caucase. Ils parvinrent aux
pieds de l’Elbrouz. Leur objectif était de mettre la main sur les puits de
pétrole de la région. Mais les troupes russes l’avaient compris et détruisaient
systématiquement ces puits qui auraient pu ravitailler la Wehrmacht. Or, tandis
qu’une sorte de course de vitesse était entamée, les soldats hitlériens furent
ralentis par les premières neiges.
Pendant ce temps-là,
Franz était arrivé sur le territoire soviétique. Le jeune homme avait été promu
commandant. Mais il prenait ce nouveau galon avec la plus parfaite
désinvolture.
Le 16 juillet
précédent, la bataille de Stalingrad, restée dans toutes les mémoires pour les
atrocités qu’elle allait entraîner mais aussi pour le tournant majeur qu’elle
représentait pour les troupes du Reich, sonnant pour elles les premières notes
du glas de la fin, avait simplement débuté par des échanges de coups de feu
entre les patrouilles de la VIème armée de von Paulus

et la LIIème armée russe. Les premiers grands combats eurent lieu entre les 4 et 13 septembre 1942.

et la LIIème armée russe. Les premiers grands combats eurent lieu entre les 4 et 13 septembre 1942.
Le jeune commandant
von Hauerstadt avait directement sous ses ordres quelques officiers moins
gradés et notamment un capitaine, personnage peu sympathique au regard glacial,
un nazi fanatique, avec lequel il n’entretiendrait que des rapports
professionnels, mais également un lieutenant de son âge environ, à peine plus
âgé, muté là pour insubordination notoire – c’était là la raison officielle –
qui deviendrait vite un ami pour Franz. Hermann Schiess n’était pas un
lieutenant comme la plupart des gradés de l’armée hitlérienne. Cultivé,
raffiné, soucieux de son apparence, il tranchait quelque peu avec cette
soldatesque ordinaire qui ne pensait qu’à en découdre, à exterminer ces maudits
sous-hommes de Russes.
Il ne fallut pas deux
jours au comte von Hauerstadt pour sympathiser avec Hermann. Il l’invita à
passer la soirée avec lui avant les combats du lendemain, afin de partager
quelques heures précieuses de détente au son du phonographe.
Tout naturellement,
les deux jeunes gens commencèrent par évoquer leur enfance respective, mais,
les minutes passant, toute gêne envolée, Hermann finit par avouer à son
supérieur les raisons de son affectation ici, aux environ de Stalingrad.
- Commandant, lorsque
je servais en France, il y avait un colonel qui m’avait pris dans le nez.
- Comment cela,
Hermann ?
- C’est-à-dire que le
colonel Koch savait que j’avais été renvoyé de mon école technique quelques
années auparavant alors que je n’avais pas encore dix-huit ans.
-
Pourquoi donc ?
- A la suite d’une…
affaire de mœurs. Or, celle-ci avait eu un certain retentissement à Mayence,
ville d’où je suis originaire, et, depuis, cette tache me poursuit. Elle n’a
jamais été effacée de mon dossier.
- Hum… une affaire de
mœurs, dites-vous ? Un… viol ?
- Non, pas du tout…
Bon… comment vous expliquer ?
- Vous savez, je puis
tout entendre… j’ai l’esprit plus large que mon nom le laisse supposer.
- C’est si difficile,
commandant… j’ai eu beau essayer de changer, je n’y suis pas parvenu. Pourtant,
j’en ai vu des médecins, des psychologues… je suis obligé de faire attention,
de réprimer mes élans, bref… de me cacher.
- Votre personnalité
pose des problèmes.
- Oh oui, mon
commandant ! Soupira Hermann. Je ne suis pas attiré par les filles… Voilà…
- Mais par les hommes. N’allez pas plus loin,
Hermann. J’ai parfaitement compris. Vous êtes homosexuel.
- Hélas ! Je
suis né comme cela… Je me sens mal dans mon corps… je ne le supporte pas…
- J’imagine fort bien
ce que vous avez dû souffrir et endurer… ce que vous subissez actuellement.
- Réellement ?
- Oui, réellement.
Mais n’allez pas croire que j’ai les mêmes tendances que vous. Je ne puis que
vous offrir mon amitié. Pas plus. L’acceptez-vous ?
- Oui, commandant…
bien sûr… vous serez mon… confident…
- Pourquoi pas ?
Vous me raconterez vos tourments… Je suis assez doué pour écouter, en fait…
bien plus que je ne le croyais depuis certain jour de printemps chez moi…
- Euh… Je ne
comprends pas…
- Pardonnez-moi,
Hermann, je ne puis vous révéler ce que je dissimule… non pas parce que vous
n’avez pas le droit de recevoir une telle confidence, mais parce que ce secret
ne m’appartient pas totalement. Je me dois de protéger quelqu’un que j’aime
par-dessus tout…
- D’accord… je
n’insisterai pas.
- Ceci dit,
appelez-moi Franz en dehors de nos heures de service… et puis, espérons tous
deux nous sortir de ce piège le mieux possible.
-Merci… Franz. Vous
savez, ce n’est pas le courage qui me fait défaut, bien au contraire !
- Je m’en doute. Vous
devez prouver bien plus que d’autres officiers que vous êtes à la hauteur…
- Tout à fait.
Autrefois, alors que j’étais encore au début de mon adolescence, mes parents se
sont rendu compte qu’il y avait quelque chose d’anormal chez moi. J’aimais me
vêtir en fille. Plus d’une fois mon père m’a surpris ainsi travesti. Que de
corrections j’ai reçues ! Les psychanalystes n’ont rien pu faire…
- Oh, les
psychanalystes… Je ne les aime pas… connaissez-vous la poésie française, Hermann ?
- Un peu… cependant
je ne parle pas très bien le français. Et je n’ai eu accès qu’à des
traductions, certainement maladroites. Toutefois, j’ai lu La Légende des Siècles, quelques extraits tout au moins, de Victor
Hugo et des poèmes de Lamartine.
- Mais Baudelaire,
Verlaine,

Rimbaud, Apollinaire ? Rien d’eux ?

Rimbaud, Apollinaire ? Rien d’eux ?
- Rien, Franz… Ces
auteurs sont interdits en Allemagne parce que considérés comme trop décadents
et … étrangers.
- Mein Gott ! Décadents… que ne
faut-il pas entendre ! Pourtant, il y a des vers si beaux, qui n’ont rien
à envier à ceux de Novalis

ou de Heine… écoutez…

ou de Heine… écoutez…
Mais
le vert Paradis des amours enfantines,
L’innocent
Paradis plein de plaisirs furtifs…
- Euh… pourriez-vous
me les traduire ?
-Bien sûr.
Franz s’exécuta
aussitôt.
- Alors ?
- Ils sont touchants,
empreints d’une douce mélancolie, d’un regret sur ce que l’on a perdu…
- Notre Führer est
d’une inculture abominable, lança Franz avec un sourire malicieux.
- Parlez plus
doucement, Franz. Il peut y avoir des oreilles indiscrètes…
- Vous avez tout à
fait raison, Hermann. Il faut que je me contrôle un peu plus. Tenez, écoutons
plutôt le dernier disque que m’envoie ma mère Amélie. Du Beethoven… C’est assez
allemand pour nos dirigeants, non ?
- Euh… oui !
Sourit Hermann.
- La sonate Clair de Lune…
Tout en remontant le
phonographe, Franz siffla les premières mesures de cette œuvre musicale dans le
ton juste.
******