Chapitre 15
Dans
la cité de l’Agartha, ce n’était pas encore la routine quotidienne. L’expédition
entreprise pour contrer Galeazzo di Fabbrini et Johann Van der Zelden était de
retour. Elle se soldait par un demi-échec. Certes, le comte italien était mort
mais, tel le phénix, avait reparu en amont de la chronoligne, en 1782, en
France, à Paris et à Versailles.

Quant à l’Ennemi, impossible de savoir ce qu’il
était devenu. Irina Maïakovska était partie à la poursuite de l’Ultramontain
non sans avoir au préalable blessé Daniel Lin et semé le chaos parmi les alliés
du commandant Wu.
Tout
était à recommencer ou presque.
Or,
un nouvel adversaire s’était démasqué, Sun Wu père, assassin stipendié de l’Empereur
Fu Qin.
Dans
la cité souterraine, il y avait désormais deux nouveaux hôtes plus ou moins
volontaires: le K’Tou Uruhu et le commandant britannique du Cornwallis, Benjamin
Sitruk. Celui-ci vivait une véritable tempête morale. Ligoté, bâillonné,
humilié, assoiffé, affamé, ressassant son geste fou contre Daniel lin, il était
mûr pour faire acte de repentance.
Dans
une pièce adjacente, l’espion patenté observait le prisonnier, disséquant
chacune de ses expressions, lisant dans ses pensées tumultueuses et les
interprétant avec une indifférence telle qu’en cet instant André Fermat
laissait deviner qu’il n’était pas un simple humain, qu’il n’en avait que la
vêture.
Quelqu’un
vint troubler cette étude anthropologique: Daniel Lin, toujours d’une pâleur
extrême, exténué mais sorti de sa transe régénératrice. Le daryl androïde avait
désobéi à Denis qui lui avait recommandé le repos absolu et échappé à la tendre
vigilance de sa compagne. Le Prodige de la Galaxie voulait donner une seconde
chance à Benjamin Sitruk, retrouver en lui l’ami fidèle, le commensal
indéfectible.
-
André, commença Daniel Lin, ne croyez-vous pas que cet homme a assez souffert?
Ne percevez-vous donc ni son chagrin sincère ni ses remords?
-
Commandant Wu, vous n’avez pas à être ici! Se fâcha l’interpellé. Vous
ressemblez à un spectre. Allez vous reposer.
-
Oh! Mon corps me le rappelle sans cesse. Actuellement, je suis incapable de
soulever ce bloc-notes ordinaire.
-
Et pourtant, vous voici debout.
-Pour
le défendre, pour protéger ses intérêts. Gwenaëlle a bien tenté de me dissuader
de venir, mais ma volonté a été bien plus obstinée que la sienne.
-
Prenez cette chaise, moi je n’en ai pas besoin.
-
Volontiers.
Le
convalescent s’assit et, à son tour, porta son attention sur Benjamin.
-
André, il est à bout. Il baigne présentement dans le désespoir le plus
destructeur.
-
Malgré votre faiblesse vous percevez ses émotions, s’étonna Gana-El.
-
Nettement, avec une clarté qui m’effraie. On peut dire que je partage tout ce
qui le concerne, tout ce qu’il ressent et vit. Une osmose, une communion
auxquelles je ne puis et ne veux me libérer.
-
Est-ce pour cela que vous tremblez Daniel Lin?
-
En partie seulement. La fièvre me ronge et mine mes forces.
-
imprudent, vous êtes sorti trop tôt de la régénération.
-
Je devais venir, André, mettre fin à cette épreuve. Elle n’a que trop duré. N’éprouvez-vous
réellement aucune compassion pour Benjamin?
-
Daniel Lin, le pardon est hors de ma portée, je n’y peux rien.
-
Et pourtant, vous avez beau nier éprouver des émotions, je sens en vous de la
colère, une envie pressante de vengeance que vous tentez de maîtriser, mais
aussi de la peine. Non pour cet humain mais pour moi. Pourquoi André? Pourquoi?
Répondez-moi, je vous en prie. Actuellement, ma vie n’est pas en danger. Est-ce
parce que Galeazzo recommence ailleurs ses machinations et qu’une nouvelle fois
je devrai m’exposer? Ou parce que face à Irina je ne pourrais me montrer à la
hauteur? Parce que l’Ennemi s’est évaporé inexplicablement, qu’il reste
insaisissable et qu’il finira par m’abattre? Parce que ma mort vous apparaît
inéluctable?
-
Daniel Lin, nous savions tous deux qu’une deuxième manche aurait lieu.
-
Ah! Soyez plus précis, Homo Spiritus…
-
Mon…enfant, votre force est aussi votre faiblesse. Ce n’est pas de Van der
Zelden que vous devez vous garder, croyez-moi. Irina a été à deux doigts de
vous tuer. Or, elle n’aura de cesse de recommencer. Elle n’est plus elle-même.
Et vous n’aurez pas le courage de riposter. Voilà ce que je crains, ce que j’entrevois.
Il vous reste tant de chemin à parcourir avant de… vous n’avez pas achevé votre
travail et votre retour sur vous-même.
-
Avant de quoi? Releva Daniel Lin.
-
Euh… avant de préserver véritablement ces petites créatures, ces humains
méprisables et méprisants, ces animalcules vils mais si admirables.
-
Qu’essayez-vous de me dire, de me faire comprendre Homo Spiritus?
-
Vous devez le découvrir par vous-même.
-
Michaël ne me parlerait pas ainsi. Lui est capable de comprendre les petites
vies, toutes les formes de vie… lui veut aussi les préserver… je le sais, du
moins, je le pressens…
-
Vous sous-entendez que je ne lui ressemble guère.
-
Tout à fait. Vous faites un drôle d’agent temporel… mais tandis que nous discutons
ainsi du sexe des anges, en personnes trop civilisées sans doute, Benjamin n’en
continue pas moins à souffrir. Alors, amiral, pardonnez-moi de vous commander,
mais vous devez ouvrir le sas. Ensuite, partez, je m’occuperai de Sitruk.
-
Daniel Lin, l’épuisement vous fait-il perdre toute raison? Je ne puis accéder à
votre téméraire demande! Bon sang! Regardez-vous! Vous ne pouvez tenir debout.
Un enfant de cinq ans vous enverrait à terre. Et vous voulez que je vous laisse
seul avec ce forcené? Cet assassin en puissance? Ah! Non! Il n’en est pas
question.
-
Faites ce que je vous dis, André. Ayez confiance en cet humain, accordez-lui un
peu de crédit.
-
J’ai changé le chiffre et je vous défie de lire le nouveau dans mon esprit.
-
Tiens donc! Je m’y attendais figurez-vous. Puisqu’il le faut…
Résolu,
le commandant Wu se leva et fracassa le moniteur qui commandait la fermeture du
sas. Cet effort le fit pâlir davantage encore si possible. Fermat avait voulu s’opposer
à ce geste inconsidéré à ses yeux, mais, inexplicablement, il resta impassible.
En fait, il était immobilisé comme cloué au mur attenant à la prison, incapable
de parler, presque de respirer.
Mais
le plus épuisant était encore à venir pour le Surgeon. Le daryl androïde, après
cet exploit, parvint à écarter la porte blindée en acier et titane. Puis, il
pénétra les jambes flageolantes dans la cellule improvisée.
-
Daniel Lin, dit enfin Gana-El, puisant dans ses forces de Ying Lung,
décidément, vous n’êtes pas raisonnable! Vous êtes en train de vous vider de
toute votre énergie. Vous mettez votre vie en péril. Et je n’ose user de mon
pouvoir pour vous faire renoncer.
-
Ah! Pas possible mon… père! Enfin, on en vient à faire preuve de sincérité.
Votre pouvoir d’Homo Spiritus ou de Dragon?
-
Vous vous souvenez… je pensais…
-
Avoir occulté définitivement ma mémoire? Eh non! Olmarii l’a débloquée. Il l’a
bien fallu pour que je puisse vous chercher dans l’Infra-Sombre!
-
Vous avez également compris ce que j’étais pour vous…
-
Je ne suis ni aveugle ni sot, Gana-El, puisque c’est là votre véritable nom.
Jamais vous n’êtes apparu aux côtés de Tchang et vice-versa dans les
chronolignes 1721 et 1722. En fait, vous aviez deux identités. Grâce à la
transdimensionnalité qui fait partie de votre nature véritable, il vous était
facile de vous trouver à deux endroits à la fois, simultanément. Mais pas de
vous rencontrer vous-même sous la pelure de Tchang Wu. Et, sous les
Napoléonides, Firmin Antoine Napoléon était trop occupé pour être souvent à la
maison.
-
Sous les Napoléonides, votre mère, Catherine, a été, un court moment, ma
maîtresse. Je n’avais pas le choix, voyez-vous. Je devais vous engendrer, et
ce, d’une façon classique. Mon fils, vous n’êtes pas un enfant légitime.
-
Bien Gana-El. Puisque nous ouvrons nos tiroirs secrets et que nous ne craignons
plus les squelettes enfermés dans nos placards, poursuivons. Vous êtes un Ying
Lung, mais en est-il de même pour moi?
-
Euh…
-
Allons, mon père, pas d’hésitation. Il est temps de crever l’abcès.
-
En fait, oui, mais il vous faudra encore redécouvrir vos talents, plus qu’exceptionnels,
y compris pour un être de ma race, avant d’accomplir ce pourquoi vous existez.
-
Et cette enveloppe de chair?
-
Vous pourrez bientôt la transcender et vous en passer.
-
C’est-à-dire?
-
Hé bien, vous reprendrez votre véritable aspect. Je dois cependant vous le
laisser découvrir par vous-même. C’est mieux ainsi. Lorsque vous serez prêt…
-
Quand?
-
Vous le saurez. Pour l’instant, je vous assure que ce n’est pas le cas.
Maintenant, Daniel Lin, libérez-moi. Votre volonté me maintient dans cet
immobilisme odieux. Ah! Et cela est une preuve que vous avez déjà parcouru une
bonne partie du chemin qui mène à l’état sublimé de Dragon.
-
Serais-je donc plus puissant que vous, que tous mes semblables?
-
Quel effet cela vous fait-il? Que ressentez-vous?
-
Je n’éprouve ni orgueil ni satisfaction mon père, seulement une grande
lassitude. Bon, je relâche ma pression. Me jurez-vous que vous ne nuirez plus à
Benjamin? Questionna Dan El sur le mode mental.
-
Oui, Surgeon.
-
Surgeon? Un terme affectif sans doute! Souffla le daryl androïde sarcastique
tout en défaisant le bâillon du prisonnier.
-
Tout à fait.
-
Je n’aime pas ce terme. Il signifie que je suis le dernier de mon espèce. Que
je porte tous les espoirs des miens.
-
Il y a du vrai dans votre analyse. Mais je vous expliquerai plus tard.
-
Oui, allez chercher O’Rourke. Sitruk a besoin de ses soins. Il souffre
présentement de faim et de déshydratation. De plus, il a froid et il faut s’occuper
au plus vite de ses engelures. Je ne voudrais pas qu’il fût amputé.
-
Bon diagnostic, Daniel Lin.
-
Merci, mon père!
Soulagé
de ne plus sentir la puissante pression exercée par Dan El, le visage sévère,
André s’en fut à la recherche de Denis. Toutefois, il était réellement inquiet
pour la santé du Prodige de la Galaxie.
«
Il est loin d’avoir recouvré l’intégralité de ses dons et facultés »,
pensa l’Observateur en s’éloignant.
«
Hâtez-vous au lieu de vous apitoyer sur moi! » jeta Dan El sur le mode
télépathique.
Fermat
ne s’offusqua point de cette colère impudente. Il captait parfaitement et la
détresse et la lassitude de son rejeton. S’il répliquait une fois de trop, ce
dernier s’effondrerait.
«
Ah, au fait, mon père, reprit le plus jeune, plus tard, vous n’oublierez pas
non plus de m’expliquer pourquoi vous avez tout fait pour m’engendrer dans la
totalité des chronolignes où les Sapiens modernes existent. Y compris à vous
perdre dans l’acte d’amour alors que l’accouplement
physique vous dégoûte habituellement! »
«
N’est-ce pas évident, Daniel Lin? »
«
Encore une circonvolution, une hésitation ».
André
ignora la dernière réplique du rebelle et s’empressa de disparaître de la vue
de celui-ci. Comprenant que l’heure n’était point venue de la révélation
finale, le commandant Wu se contenta de hausser les épaules tout en défaisant
les liens de Sitruk. Ensuite, il se mit à lui masser vigoureusement les
poignets et les chevilles.
-
Aïe! Ne put s’empêcher de crier Benjamin. Vous me faites mal et les paumes de
vos mains sont brûlantes.
-
Pardon, Benjamin. Il n’en va pas de ma faute. Mais je dois rétablir votre
circulation sanguine au plus vite.
Ce
traitement administré sans ménagement dura deux longues minutes.
-
Voilà, fit enfin Daniel Lin. Je pense que cela doit suffire. Maintenant,
essayez de vous redresser et de vous mettre debout.
-
Aidez-moi, gémit Sitruk. J’ai le corps et les membres douloureux.
-
Oh! Vous êtes sacrément lourd, Sitruk. J’avais presque oublié ce détail.
-
Commandant Grimaud, je tiens à vous dire que je regrette sincèrement mon geste
stupide de l’autre jour. Je suis extrêmement soulagé de ne pas vous avoir tué.
-
Et moi donc! Cependant, il s’en est fallu d’un cheveu.
-
Que va-t-il m’arriver maintenant? Vais-je être jugé et condamné? À mort,
peut-être… voyez-vous, je suis prêt à payer. Après tout, je sers dans le camp
opposé. Je suis un ennemi…
-
Diantre, Benjamin, ne vous obstinez donc pas dans la stupidité!
-
Vous n’entreprendrez rien contre moi? Vous n’exercerez pas de représailles?
-
Bigre! Pourquoi ferais-je une chose pareille? Ce n’est pas productif, mon ami.
-
Ainsi, vous me pardonnez. Je n’arrive pas à vous comprendre.
-
Je saisis votre étonnement. Dans la chronoligne d’où vous êtes originaire, vous
n’êtes pas habitué à une telle mansuétude. Il y a longtemps, vous savez, que je
ne comptabilise plus les dettes. Tenez, un proverbe de mon grand-père Li Wu me
revient fort à propos. « Tends la main à l’officier japonais qui a
massacré ta femme et tes enfants car il regrette son geste, pardonne… mais n’oublie
jamais ». Admirable n’est-ce pas? Benjamin Sitruk, la haine et la
vengeance n’ont jamais rien résolu, bien au contraire. Toujours, la violence a
freiné voire entravé les progrès de l’humanité. Il n’est pas question que je
tombe dans ce travers. Croyez en ma sincérité et retenez la leçon.
-
Votre main…que je la serre, Daniel Grimaud. Je souhaite devenir votre ami.
- Daniel Lin Wu Grimaud, j’y
tiens. Quant à votre amitié, je l’ai déjà…
Alors,
le commandant Sitruk saisit la main du daryl androïde, toujours aussi
bouillante. Ainsi, il l’empêcha de tomber.
-
Vous vacillez, fit Benjamin doucement, votre blessure… Vous n’êtes pas remis…
-
C’est la fièvre seulement. Ma blessure est cicatrisée.
-
Il en va de ma faute.
-
Non. Je me suis montré encore trop désinvolte. Le remède d’O’Rourke, cet
affreux Tri CPB 18. J’ai toujours réagi ains à ses médications. Sortons vite de
ce caveau.
-
Euh… je veux bien, mais je suis tout nu. La décence…
-
Passez donc mon gilet.
-
Pourquoi riez-vous Daniel Lin?
-
Benjamin connaissez-vous la parabole de l’Aveugle guidé par le Paralytique qu’il
porte?
-
Je suis juif.
-
Qu’importe! J’ai été élevé en respectant toutes les croyances. Cependant, dans
la vie quotidienne, je suis bouddhiste. Je vous apprendrai à élargir votre
horizon spirituel, à faire preuve de tolérance.
-
Certes, tout ce que vous voudrez, Daniel Lin, mais… ne tombez pas…
-
Je m’y emploie avec les maigres forces qu’il me reste. Denis arrive. Dans
vingt-deux secondes. Il vous réhydratera tout d’abord.
-
Et vous soignera!
-
Surtout pas! Il va m’achever.
Le
daryl androïde rit de plus belle. Sitruk l’imita, son rire étant communicatif.
Or, ce fut juste à cet instant que le jeune médecin se pointa dans le corridor
dans lequel se trouvait le sas, sa porte largement éventrée.
-
Par Saint Géraud et Saint Colomban! Ces deux-là ont l’air de s’amuser
là-dedans. S’exclama Denis. Je n’y comprends plus rien. Tantôt l’un aurait
volontiers étripé l’autre. Bah!
Atteint
par le fou-rire de Daniel Lin, O’Rourke se mit à l’unisson. Il rit si fort qu’il
toussa.
****************
Dans la cité de Shangri-La, l’atmosphère s’était
quelque peu détendue. Uruhu, immédiatement bien accueilli, avait établi des
liens d’amitié très forts avec Symphorien Nestorius Craddock. Denis O’Rourke,
quant à lui, fasciné, désirait étudier de près le rescapé de la préhistoire. De
bonne grâce, le Néandertalien avait accepté de se prêter au bon vouloir du
médecin qui put ainsi l’examiner à loisir et l’interroger sur son vécu dans son
passé lointain. Au contact du K’Tou, le jeune homme dut abandonner tous ses
préjugés.

Mais
Uruhu intéressait également Tellier, Brelan et Pieds Légers. Le trio n’en
revenait pas. Un homme primitif, bien vivant, qui parlait et s’exprimait comme
tout le monde, qui raisonnait, était capable d’aider dans les tâches d’ingénierie
les plus ingrates et qui ne rechignait pas non plus à donner un coup de main
dans les travaux réclamant de la force et des muscles. Méfiante dans un premier
temps, Gwenaëlle avait fini par s’apprivoiser. Le K’Tou savait qu’elle était la
compagne du Révélateur. Naïvement, il lui avait demandé si Daniel Lin avait
oublié Irina.
-
Hélas non, avait soupiré la Celte.

Finalement,
ces deux-là s’entendaient à merveille et passaient de longues heures à
apprendre à mieux se connaître, à s’apprécier et à discuter de leur passé
respectif.
L’adaptation
de Benjamin s’avéra plus difficile. L’officier britannique devait d’abord faire
oublier son geste malencontreux dirigé contre le commandant Wu. Pour consolider
la paix établie à la sortie du sas-cellule, le daryl androïde avait invité
Sitruk dans ses quartiers privés. Avec Gwenaëlle, tous trois partageraient un
repas tout simple, composé d’une soupe au cresson, de patates douces et de
groseilles. À l’annonce de cette nouvelle, la future mère avait eu une moue de
désapprobation mais s’était résignée. Elle n’était pas celle qui décidait dans
le ménage et acceptait tout ce qui venait de son maître, Daniel Lin.
Ainsi,
en ce début de soirée, Sitruk patientait dans ce qui tenait lieu d’antichambre,
piétinant sur place, essayant d’oublier sa nervosité. Il ne savait pas quelle
attitude il devait prendre face au commandant Wu. Pourquoi ce dernier
tardait-il tant? S’était-il ravisé? Se morigénant de ses craintes stupides,
Benjamin inspira et expira lentement afin de se calmer.
Enfin,
une jeune femme inconnue sortit de la pièce principale. Elle était d’une beauté
sauvage renversante; mesurant du regard le géant roux, son hôte, elle s’avança.
Scruté, presque mis à nu par l’intensité des yeux verts, Benjamin ne put s’empêcher
de rougir puis se présenta en bégayant.
-
Oh! Mais je sais très bien qui tu es, rétorqua la Celte familièrement de sa
voix chaude et vibrante.
-
Pardon, madame, mais pourquoi me tutoyez-vous? Nous ne nous sommes jamais
encore rencontrés auparavant et j’ignore votre nom…
-
Gwenaëlle, de la tribu de Gashaka.
-
Ah? Bien.
Benjamin
n’était pas plus éclairé. En son for intérieur, les pensées se bousculaient.
«
Dieu qu’elle est belle! Ses yeux verts sont des gemmes pailletées d’or. Et ses
cheveux, une cascade éblouissante qui doit être douce à caresser. Si je ne
pensais pas encore à Irina, si je n’avais pas l’espoir de la retrouver… mais
elle est enceinte et c’est la compagne du commandant Wu. Ce n’est pas le moment
d’écouter ses hormones ».
Un
silence gêné s’installa qui menaçait de durer longtemps. Gwenaëlle n’invitait
pas le Britannique à entrer dans la pièce principale et à s’asseoir. Toutefois,
après quelques instants, la Celte reprit:
-
Daniel Lin met de l’ordre. Il est allé chercher des couverts et des carafes.
Moi, je n’en voyais pas l’utilité. Je suis habituée à manger avec les doigts.
Mais mon maître essaie de corriger ce qu’il prend pour un défaut.
-
Je ne peux pas entrer? Hasarda Sitruk.
-
Oh oui, bien sûr! Pardon, mais Daniel Lin reçoit rarement. Il a toujours tant à
faire!
Sans
façon, Gwenaëlle pénétra alors dans la grande pièce. Le Britannique la suivit,
remarquant les rares meubles, un lit dans un recoin, bordé au carré, une table
basse, quelques poufs, une sculpture en verre, de style abstrait, un piano
débordant de partitions, une armoire métallique, fermée en partie, laissant
deviner des dossiers mais également des vêtements dépareillés, certains datant
d’un passé lointain, d’autres plus contemporains.
-
Asseyez-vous, fit la Celte en tentant de respecter les règles de la politesse.
J’ignorais que je ne pouvais pas tutoyer toutes les connaissances de Daniel
Lin.
Tant
bien que mal, Benjamin allait pour s’installer sur un pouf, mais, voyant la
jeune femme peiner à l’imiter, en galant homme, il l’aida à s’asseoir.
-
Ouf! Merci! L’enfançon Bart devient pesant. Denis me dit de faire de l’exercice.
Il a aménagé une piscine. J’y nage une heure par jour mais l’eau est froide…
-
Denis O’Rourke, le médecin?
-
Oui, évidemment! Il n’y a qu’un seul Denis dans la cité! Daniel Lin a été
absent plus d’un mois, vous savez. J’ai craint pour sa vie. Il si généreux, si
compatissant. Il a toujours le pardon à la bouche. Et vous lui avez fait du
mal!
-
Madame, croyez bien que je le regrette…
-
Gwenaëlle…
-
Je réitère mes regrets, Gwenaëlle.
-
Mon compagnon m’a expliqué pourquoi vous aviez réagi ainsi. Il m’a demandé de
vous pardonner à mon tour. Nous nous sommes disputés à ce sujet. Or, je n’aime
pas cela. Comme j’insistais, il m’a fermé la bouche par un baiser. Ensuite,
tandis qu’il entrait en moi, j’ai vu toute la scène avec ses yeux. Mais aussi
votre réconciliation. Avant, ça avait été Irina… la maudite, avec son arme à
feu. Daniel Lin ne la menaçait pourtant pas! Mais elle a brandi la foudre! J’ai
ressenti l’atroce brûlure. Là!
Gwenaëlle
montra son épaule.
-
Deux fois, reprit la jeune femme. J’ai hurlé à pleins poumons tant la douleur
était cuisante. Rien que d’y penser, j’ai encore mal. Et, dans mon ventre,
Bart, aussi, a remué. Il m’a donné de violents coups de pieds.
À
ce récit tout simple, les larmes vinrent aux yeux de Benjamin. Jamais il n’avait
éprouvé une émotion aussi intense, y compris lorsque ses jumeaux étaient nés.
-
Gwenaëlle, balbutia le commandant Sitruk gêné, je ferai tout pour me racheter,
je vous le promets.
-
Benjamin, du Cornwallis, lui répondit la Celte, vous n’êtes pas un homme
cruel par nature. Je le lis dans votre cœur.
Alors,
timidement, la jeune femme tendit sa main droite en direction du géant roux qui
s’empressa de la prendre et d’y déposer un baiser.
-
Je ne comprends pas… est-ce de l’affection?
-
Non, un geste de politesse, d’admiration et d’hommage.
Sans
qu’il s’en rendît compte, Benjamin conserva la main de Gwen dans les siennes.
-
Vous devez maintenant vous faire pardonner de Violetta.
-
Violetta Grimaud? Je crains que cele soit plus délicat.
-
La fille du premier lit de Daniel Lin est assez rancunière, oui, mais…
-
Commandant Sitruk, fit la voix enjouée du daryl qui entrait dans la pièce,
seriez-vous en train de courtiser ma compagne?
Comme
poussé par un ressort, Benjamin se leva précipitamment. Son teint s’empourpra
jusqu’à prendre la couleur de la pivoine.
-
Pas du tout, je vous l’assure, commandant Wu, crut-il bon de répliquer.
-
Encore? Appelez-moi Daniel Lin, tout simplement.
Le
Révélateur qui avait repris quelques couleurs déposa sa charge sur la table
basse puis embrassa tendrement sa jeune compagne. Visiblement, il en était très
amoureux.
-
Oh! Je constate que tes jambes sont encore enflées. Je me sens fautif. Deux
heures de massage et de piscine ce soir, ma douce.
-
Oui, Daniel Lin, tout ce que tu voudras, murmura docilement la Celte.
-
Je viendrai avec toi. Je vous invite à nous imiter tantôt, Benjamin. Je vous l’avoue,
Denis ne s’est pas mal débrouillé durant mon absence. Il faut dire aussi que de
nouvelles recrues fort appréciables sont venues renforcer la communauté: Chtuh,
Albriss l’Hellados, Manoël, Celsia, Lancet…
-
Manoël du Cornwallis?
-
Effectivement, Sitruk, il s’agit bien de la même personne. Elle avait demandé
et obtenu un congé personnel l’an passé, enfin en 2516, à cause de sa
maternité. Elle est arrivée en même temps que les lycanthropoïdes malgré les
risques, avec True, son adorable petite fille. J’aime tant les bébés! Je
voudrais qu’il y en ait une floppée dans la Cité. Mais je fais preuve d’immaturité
en souhaitant cela. Les conditions d’existence sont encore loin d’être idéales
ici.
-
Oh! Daniel Lin, vous êtes en train de shanghaïer tout mon équipage! À ce
train-là l’Alliance Anglo-sino-russe ne va pas tarder à perdre la guerre.
-
Elle cessera plutôt faute de combattants, Benjamin et ce n’est pas pour me
déplaire. Assez palabré, dînons. J’espère que vous appréciez les légumes et les
fruits.
-
Cela ira très bien.
-
Je suis végétarien; manger de la viande me répugne. De temps à autre, Gwen se
rend à mon avis, mais je n’exige pas d’elle qu’elle change définitivement de
régime alimentaire à cause du bébé. Ceci dit, ma compagne a la main verte. Le
cresson est frais cueilli, il provient des serres hydroponiques. Les groseilles
également. Quant aux patates douces, nous les devons à la tribu de Tenzin
Musuweni. Si les plants supportent leur nouveau terreau, nous aurons notre
propre récolte d’ici trois années.
-
Tenzin Musuweni? Quel étrange nom!
-
Je vais vous expliquer. Mais servez-vous donc Benjamin, aucune gêne entre nous.
Le
dîner eut l’effet escompté par Daniel Lin.
Le
jour suivant, le commandant Sitruk fut présenté à tous les résidents de l’Agartha.
Pris en mains par Albriss, il fit tout son possible pour se faire accepter par
la communauté qui grossissait chaque jour davantage. Toutefois, il évita d’instinct
le vice amiral Fermat. Comme celui-ci ne tenait pas à le croiser, tout se passa
pour le mieux.
***************
Mai
1825.
Dans
la rue Saint-Honoré, là où était situé le vieil Opéra dans lequel La Dame
Blanche devait être donnée, la presse était immense. Les carrosses, les
cabgaz, les fiacres, les charrettes et les vraquiers encombraient la chaussée.
Sur les trottoirs étroits, une foule bigarrée accueillait l’arrivée des
véhicules des hauts personnages et dignitaires du régime avec des
applaudissements nourris et des cris d’encouragement. Manifestation sincère de
sympathie ou soutien tarifé?

Des
bouquetières endimanchées offraient leurs modestes fleurs aux passants tandis
que des voleurs à la tire se méfiaient à juste titre des mouches de la police
secrète de Vidocq. Justement, ledit policier, un homme d’âge mûr, aux cheveux
manifestement teints, s’entretenait à voix basse avec un individu vêtu d’un
habit clair, coiffé d’un haut-de-forme gris, le visage dissimulé par un masque
qui laissait parfois apparaître une moustache triomphante.
-
Dans dix minutes, tout sera réglé, assura fermement l’inconnu en anglais où,
toutefois, perçait un soupçon d’accent russe.
-
J’enverrai la police enquêter sur les traces des royalistes, les boucs
émissaires habituels, répondit le chef de la Sûreté. L’assassinat d’Artois
arrange notre affaire. Ce sera facile de faire porter le chapeau à Berry. Le
motif est tout trouvé: la vengeance.
-
Monsieur le baron, vous me garantissez l’entière impunité?
-
Bien entendu, prince Danikine. Son Excellence, le comte di Fabbrini pourra
revenir sur le devant de la scène et moi, devenir enfin Ministre de l’Intérieur
de Sa Majesté. J’ai de grands projets. Je donnerai enfin toute ma mesure. Mais
où se trouve Fieschi?
-
Dans le vraquier, à trois mètres en face de l’Opéra. La bâche dissimule la
machine infernale.
-
Bien. J’aperçois à deux cents mètres le carrosse de l’Empereur qui approche.
Mettons-nous à l’abri discrètement.
-
Néanmoins, je reste inquiet. Un adversaire déterminé de l’Italien est parvenu à
tuer plusieurs de nos agents subalternes;
-
Mais aussi deux de mes plus fidèles sergents. Danikine, j’ai perdu la piste.
-
Moi aussi, souffla Pavel.
-
Or, mes mouches n’ont rien remarqué de suspect parmi la foule. Qui est,
croyez-moi, fortement encadrée, quadrillée et surveillée.
-
Tant mieux!
Pourtant,
la bande de Tellier était bel et bien à son poste dans la rue Saint-Honoré et
les venelles adjacentes. Un regard attentif et prévenu aurait identifié Brelan
et Doigts de fée déguisées en bouquetières, Violetta en vendeuse de rubans et
de médailles, Pieds Légers en coursier, Marteau-pilon, Bonnet rouge,
Monte-à-regrets, le Piscator en maçons désoeuvrés et curieux, Michel Simon,
Pierre Fresnay, Joël Mc Crea et Charles Laughton en bourgeois.

Tellier,
Paracelse, Craddock et Fermat avaient repéré Fieschi depuis pas mal de temps et
placé la contre-machine en conséquence.
Quant
à Viviane Romance et Erich Von Stroheim, en tenues d’apparat, ils s’attardaient
devant l’entrée de l’Opéra, l’un fumant un cigare, l’autre admirant son reflet
dans la vitrine d’une devanture. Il ne manquait que Saturnin de Beauséjour,
consigné à bord du Vaillant. vexé, remâchant son éviction, le vieil
homme lisait d’un œil distrait un roman de Tostoï doublement anachronique en
version poche, Guerre et Paix.

Vaille
que vaille, le carrosse impérial approchait du point fatidique. Au-dessus de la
chaussée, les réverbères brillaient de tous leurs éclats. Et, dans le ciel de
nuit, quelques nuages s’effilochaient langoureusement. Pour une fois, la Seine
ne dégageait pas sa puanteur habituelle.
En
cette soirée de printemps, l’air doux de la capitale embaumait la glycine, le
lilas et le jasmin. Bref, un temps idéal pour oublier les soucis quotidiens et
musarder librement, fleureter ou encore se rendre à une grande première
lyrique.
Un
mouvement se fit soudain à hauteur du vraquier. Le cheval qui tractait la
voiture hennit et renâcla. Alors, l’enfer se produisit. La bâche soulevée, la
super mitrailleuse, le ribaudequin démoniaque, l’orgue de Staline revu et corrigé,
entra en action. Les balles traçantes et sifflantes fusèrent, ricochèrent,
tombèrent et s’accumulèrent sur la
chaussée et les trottoirs, se heurtant à un mur invisible impénétrable, tout en
moissonnant une sanglante récolte.

Instinctivement,
la foule s’aplatit sur le sol. Beaucoup se mirent à ramper, cherchant un
hypothétique abri. Pour l’instant aucun projectile n’avait encore touché la
famille impériale, mais ce miracle ne pouvait se prolonger indéfiniment.
En
effet, la contre-machine se montrait fort gloutonne en énergie.
Enfermé
dans son vraquier, en partie surpris par le semi- échec de son engin,
Fieschi n’en accéléra pas moins la cadence de son tir.
-
Ah! Par tous les daïmons! Il faut augmenter la puissance du champ de force!
Jeta Fermat à Craddock.
-
Maître espion, je veux bien, répliqua le vieux phoque en soufflant bruyamment.
Mais je vous signale qu’on en est déjà à cinq tera watts de dépense d’énergie
par seconde! Alors, dites-moi donc comment faire!
-
Les victimes sont trop nombreuses, émit Tellier.
-
Notre contre-machine devrait se montrer plus efficace. Or, ce n’est
manifestement pas le cas, reprit André soucieux. Van der Zelden ou?
-
Ah! Ça! Les femmes accomplissent un sacré bon boulot, siffla Jules Souris. Itou
pour les comédiens. Ils entraînent les passants dans la direction opposée aux
tirs et la panique n’a pas lieu.
-
Bon sang, Paracelse, au lieu de jaspiner, concentre-toi! Tu dévies!rugit l’Artiste.
Effectivement,
distrait par ses réflexions formulées à haute voix, Jules Souris n’avait pas
maintenu le champ anentropique dans la direction optimale. Quatre balles
traçantes passèrent donc dans l’interstice apparu dans le mur magnétique. Elles
traversèrent le véhicule qui précédait la voiture impériale, et le maréchal
Suchet

ainsi que le duc d’Otrante, tous deux mortellement blessés, furent donc
les victimes de l’étourderie de Paracelse. Joseph Fouché mettrait toutefois
quinze jours à mourir.

Suchet eut plus de chance relativement car il succomba
sur le coup.
-
Il faut en finir, proféra le vice amiral avec une colère rentrée qui ne
demandait qu’à s’extérioriser.
-
Laissez-moi cet honneur, dit l’Artiste. Paracelse dirige le champ de contention
vers le vraquier… maintenant!
-
Oh! Non! Un poil trop tard! S’écria l’ingénieur de la pègre. La machine
infernale vient d’exploser. Qui donc est l’auteur de cette diablerie?
-
Vous tous, vous n’avez pas vu la lumière noire frapper le vraquier? Demanda
Daniel Lin subitement matérialisé aux côtés de ses amis.
-
Moi, répondit Craddock en crachant un jet brun de salive, j’ai cru apercevoir
un éclair sombre.
-
Inutile de chercher plus loin qui a accompli ce tour, conclut Fermat entre ses
dents. Van der Zelden!
-
Ce n’est pas là sa signature, objecta le daryl androïde.
-
Admettons. Mais Daniel Lin, pourquoi vous exposer ainsi? S’inquiéta le vice
amiral.
-
Une puissance inconnue vient de tuer Fieschi, répliqua le commandant Wu
mentalement à André. Or, vous savez pertinemment qu’il ne s’agit pas de Johann.
-
Certes, c’est là le geste de l’Entité que vous avez débusquée dans son antre il
y a peu. Prenez garde…
-
Je m’y emploie.
Une
pause infime et Daniel Lin reprit sur le mode verbal.
-
Je ramène quelqu’un que j’ai fait prisonnier.
-
Vidocq! Bravo commandant! Applaudit Symphorien.
-
Je me ferai un plaisir de l’interroger moi-même, dit alors Frédéric avec un
sourire énigmatique.
-
Je voulais également prendre Danikine au collet mais… j’ai été alors violemment
repoussé par une force invisible, renseigna Daniel Lin.
-
Tant pis! Soupira le Cachalot du système Sol. On a Vidocq, ce n’est pas si mal.

-
Que lui est-il arrivé? Fit Jules Souris le regard mauvais en direction du chef
de la Sûreté.
-
Un petit coup de matraque télépathique afin de le rendre aussi docile et
obéissant qu’un agneau velant, proféra le commandant Wu avec une désinvolture
marquée. Rien de grave.
On
sentait que le daryl n’appréciait pas particulièrement le policier retors.
-
Quittons ce lieu au plus vite, recommanda le danseur de cordes. Nous allons
finir par nous faire remarquer d’autant plus que la Sûreté rapplique en force.
-
Aucun risque, Frédéric, rassura le saint-Bernard de la Galaxie. Les gens tout
autour de nous nous ignorent. Pour eux, nous n’existons pas.
-
Encore une manipulation mentale, sans doute?
-
Exactement, capitaine!
Fermat,
quant à lui, ne perdait pas de temps dans cet échange de propos.
Méthodiquement, il envoyait le message de rappel aux autres membres de l’équipe.
Puis, il commanda le transfert de la troupe au Vaillant.
Les
plans de Galeazzo di Fabbrini semblaient se solder par un échec. Napoléon
Premier était sorti indemne de l’attentat. Impossible désormais de le remplacer
par un clone malléable qui aurait simulé une légère blessure à la suite de l’agression
tandis que le véritable Empereur aurait péri.
***************
Au
palais des Tuileries, l’atmosphère était à l’orage. Dans son bureau de travail,
Napoléon le Grand arpentait la pièce d’un pas nerveux, foulant, martyrisant un
précieux tapis des Gobelins, s’arrêtant soudainement, foudroyant du regard
Talleyrand, Cipriani et, surtout, Savary.

Le prince de Bénévent, lui, gardait
son calme, appuyé sur sa canne, rêvant de deux choses pas forcément
incompatibles: priser une bonne pincée de tabac, soulager son pied douloureux.
Lui seul, Charles Maurice, ne se dérobait pas au regard d’acier de son
souverain et osait le toiser avec une ironie non dissimulée.
-
Sire, nous n’allons pas faire le poireau longtemps encore! Se décida à déclarer
enfin Talleyrand après dix minutes.
-
Insolent foutriquet! Eh bien, puisque vous voulez savoir maintenant ce que je
vais ordonner… Savary, l’enquête? Que donne-t-elle? Et ne roulez pas tant des
yeux! On dirait ceux d’un merlan frit! Je veux des résultats et vite!
-
Tout d’abord, Votre Majesté, apprenez que l’auteur de cet odieux attentat est
bel et bien mort. Il a explosé avec sa machine infernale.
-
Une explosion fort opportune, n’est-ce pas? Ensuite? J’en veux davantage! N’importe
quel échotier ou plumitif sait cela…
-
Son identité supposée…
-
Supposée! Vous vous gaussez de moi, Savary! Attention. Encore une sortie de cet
acabit et je vous envoie au fort de Vincennes.
-
Hum… le terroriste se nomme Giuseppe Fieschi.
-
Ah! Mais n’était-il pas sous la surveillance de la Sûreté?
-
C’est tout à fait vrai, sire. Les troupes de Vidocq le pistaient depuis un
moment.
-
Mes espions également, compléta Talleyrand, s’appuyant encore plus fortement
sur sa canne.
-
Alors, messieurs? Je ne comprends pas! Cet homme était espionné, fiché, mais il
est pourtant parvenu à construire ce canon, à le transporter au vu et au su de
tout le monde rue Saint-Honoré et à l’utiliser! À la barbe de ma police votre
police, la meilleure du monde d’après nos ennemis.
-
Hélas, Votre Majesté…
-
Vous croyez que je vais me contenter d’un hélas? Assez! Hurla Napoléon.
Sa
colère accentuait ses intonations corses.
-
Je ne puis tolérer davantage votre impéritie. Vous savez ce que je crois?
Fieschi a bénéficié de complicités au plus haut niveau de l’Etat, dans ce
palais-même!
-
Sire, dit Cipriani d’une voix égale, nous sommes tous dévoués à Votre Majesté.
-
Oh! Certains plus que d’autres! Je vous accable de mes bienfaits, je vous
engraisse, fais de vous des marquis, des ducs, des princes, vous rends
richissimes, et quelle récompense reçois-je en retour? Des balles et du sang!
Mon épouse est alitée à cause de la peur qu’elle a eue. Quant à ma petite
Pauline, elle refuse de parler à quiconque depuis hier. Mais messieurs,
oubliez-vous que sans moi, vous n’êtes rien ? Pas même de la merde?
-
Sire, reprit Savary, je vous jure que j’ignorais ce qui se tramait.
-
De votre part, il n’y a là rien d’étonnant. Vous êtes plus borné qu’un âne
bâté. Mais vous, prince?
-
Votre Majesté, vous souvenez-vous de notre entrevue un petit matin du mois
dernier et des propos que je vous tins alors?
-
Parfaitement! Je ne suis pas encore atteint de sénilité! Que voulez-vous donc
me suggérer? Que l’attentat aurait été financé par Berry par l’intermédiaire de
ce maudit Breton, ce Kermor? Mais c’est une fable, Talleyrand, cela ne tient
pas la route! Fieschi est connu pour ses idées avancées, républicaines.
-
Justement, sire, on l’aura détourné, débauché avec de bonnes et sonnantes
livres anglaises…
-
Pareille naïveté ne vous sied point, prince! Qui espérez-vous tromper ainsi?
Moi? Non! L’argent, le savoir viennent de plus près, de mon entourage même.
Napoléon
marqua une pause puis reprit avec autant de véhémence.
-
Et Vidocq? Il n’a toujours pas reparu? Que voilà une disparition bien étrange!
Ah! Décidément! Je suis servi par des sots ou des traitres.
-
A ce propos, sire, s’avança Cipriani, le chef de la Sûreté a été enlevé par de
mystérieux individus…
-
Tiens donc! Comme c’est commode!
-
Des individus à l’allure étrange, qui se sont soudain évaporés, comme effacés
de la réalité, rajouta Charles Maurice en grimaçant. C’est du moins ce qu’il
apparaît de quelques témoignages.
-
Comment savez-vous cela?
-
Sire, ma propre police… il appert que Vidocq a été approché par un homme à la
taille élevée. Puis, il l’a suivi on ne sait où et… c’est tout. Ensuite, plus
personne ne les a vus.
La
jambe estropiée du prince le lançait douloureusement.
-
Talleyrand vous m’agacez. Asseyez-vous donc.
-
Merci, sire.
Sans
se faire prier, Charles Maurice prit une chaise et s’y installa le plus confortablement
qu’il le put. Avec un soupir de soulagement, il reprit:
-
Peu après la disparition de Vidocq mais un peu plus loin, des témoins ont vu
comme un halo vert descendu du ciel.
-
Encore? Êtes-vous certain de la sobriété de vos témoins, prince? Le signalement
de cet inconnu qui a abordé mon chef de la Sûreté, pouvez-vous le préciser?
-
Un homme de belle prestance, assez jeune, vêtu avec une élégance extravagante.
-
Tout cela est fort vague. Vous dissimulez quelque chose.
-
Oui, c’est tout à fait exact, Votre Majesté. Encore plus tôt dans la soirée,
François discutait avec un individu à la moustache blonde impressionnante, les
traits cachés sous un masque. Toutefois, la Sûreté a pu établir le lien avec un
des hommes fichés. Celui qui correspond précisément au numéro R-U-A- 1238.
-
Un exilé russe, si j’en crois les premières lettres.
-
Oui, sire, c’est cela. Le faux prince comte Pavel Danikine.
-
Oh! Oh! Ça pue, Talleyrand, ça pue terriblement.
-
Je partage votre pensée, Votre Majesté.
-
Moi aussi, renchérit Cipriani en hochant la tête.
-
Rien de plus sur l’autre individu?
-
Non, rien, absolument. Un vague portrait a été dressé. Il ne correspond à aucun
signalement déjà contenu dans nos fichiers.
-
Et les fichiers de nos alliés?
-
Consultés également, renseigna Savary. Mais ils n’ont rien fourni d’intéressant.
-
Qui dit Danikine, dit l’Ultramontain, le comte di Fabbrini, osa prononcer
Talleyrand.
-
Savary, vous n’avez rien entendu, c’est compris?
-
Oui, sire, balbutia le Ministre de l’Intérieur.
-
Et pour plus de sécurité, j’ordonne votre arrestation. Vous serez enfermé, au
secret, à Vincennes. Pas de discussion! Cipriani vous prendrez momentanément le
portefeuille de Savary. Et vous poursuivrez vos investigations dans la
direction suggérée par le prince de Bénévent. Avec mille et mille précautions.
-
A vos ordres, sire. Toutefois, celui qui a retiré Vidocq de ce monde nous a
peut-être rendu service…
-
Vous pensez à une bande rivale qui s’opposerait à Danikine et à di Fabbrini? Je
n’aime pas cela, oh mais alors pas du tout! Me sentir manipulé comme une
marionnette…
-
Certainement, sire… acquiesça Cipriani. Mais… que fait-on pour l’opinion
publique?
-
Ce détail? Hé bien, les coupables seront les royalistes, voilà tout. Vous
lancerez la police officielle sur la trace des clandestins, des émigrés au
service du pseudo dauphin et de George IV. Puis, vous en arrêterez une douzaine
que vous ferez exécuter à grand bruit.
-
Quant à Vidocq, nous en soucions-nous?
-
Son sort ne m’intéresse plus. Il s’apprêtait à me trahir manifestement. J’ai
dit. Maintenant, sortez! Sortez tous! Ah! Galeazzo di Fabbrini… qui m’a si bien
servi et qui, ensuite, m’a lâché au milieu du gué.
Les
ministres de Napoléon Premier et ses serviteurs s’inclinèrent avec déférence et
se retirèrent. Le maître avait parlé; il ne fallait pas s’opposer à lui.
Quant
à Savary, victime expiatoire, immédiatement entouré, il fut conduit à
Vincennes. Son arrestation fut connue de tout Paris moins d’une heure plus tard
après cette décision.
L’Empereur,
qui avait dégrafé son uniforme de colonel, buvait une tasse de café que Roustan

lui avait préparée. Cela n’allait pas arranger l’état de ses nerfs. Soucieux,
il ruminait de troublants souvenirs dans lesquels di Fabbrini tenait le rôle
principal.
***************