1915-1916
Janvier 1915.
Quel que fût le camp, les nations en
guerre souffraient. L’hiver 1915 était particulièrement froid . Les fleuves
gelés charriaient des glaçons tandis que des congères barraient les routes. Les
vivres commençaient à manquer et les habitants des grandes cités connaissaient
la disette. Même l’approvisionnement en bois devenait difficile. Pourtant, la
plupart des gens tentaient de conserver le moral. Il fallait tenir.


A Ravensburg, plusieurs médecins s’en
vinrent au chevet de Johanna. Mais les sommités de l’époque étaient tout à fait
impuissantes devant ce mal étrange qui touchait l’adolescente. Magda, la mère,
croyait sa chère enfant perdue.
Fanée avant l’heure, l’épouse du
colonel von Möll, épuisée également par de longues nuits de veille, ne prenait
plus soin de sa personne. Désormais, c’était une femme sans âge, portant sur
son visage tous les signes d’une profonde douleur.
Dans son charmant lit blanc tout garni
de dentelle, Johanna ressemblait de plus en plus à une poupée de cire blafarde,
au corps diaphane. Des suées l’affectaient avec régularité et son front
brûlant, ses pommettes rouges témoignaient de sa maladie.


Le grand-père, dans ses propres
appartements, las du monde, ne croyait plus en rien. Tout espoir était
définitivement enfui. Il voyait se refermer sur sa petite-fille et sur sa
personne la malédiction des von Möll. Dans sa semi-conscience, il avait le
sentiment d’être toujours en présence du fantôme de Franz.
« C’est lui, j’en suis certain,
murmurait le baron. Il n’a pas tenu sa promesse. Aurait-il raison ?
Non ! Je viens de dire une monstruosité. Moi aussi, je deviens fou ».
Hanna-Bertha était venue rendre
peut-être une ultime visite à celle qui avait été jadis son amie et sa compagne
de jeu durant de longues années. Chargée d’un splendide bouquet de fleurs rares
cultivées en serre, elle pénétra silencieusement dans la chambre de la malade.
La pièce était égayée par une tapisserie garnie de fleurettes.
En voyant l’état de Johanna,
l’adolescente s’effraya. Hanna-Bertha ne put supporter davantage la vue de ce
corps si près de sa fin. Honteuse, elle repartit presque aussitôt, prenant tout
juste le temps de déposer son bouquet sur une table.
Cependant, Johanna avait toujours son
mystérieux protecteur. Le faux médecin allait user de tous les artifices d’une
médecine anachronique et futuriste pour sauver sa grand-mère. Avec un rien
d’appréhension, il tenta la thérapie de la dernière chance. Puis, il resta de
longues heures à son chevet, refusant de prendre le moindre repos.
Passant par les affres de l’angoisse,
Johann van der Zelden crut tout d’abord qu’il avait échoué. Il n’allait pas
céder lui aussi au désespoir ambiant, à la sinistrose.
Alors, prenant entre ses mains fortes
et puissantes les doigts décharnés et moites de sa patiente, il lui murmura
inlassablement :
- Ma petite, il faut vivre. Tu dois
vivre. De belles choses t’attendent. Crois en ton destin. Dehors, les premiers
perce-neige ont éclos ce matin. Bientôt, le froid sera remisé dans un grenier
et les bourgeons sur les arbres éclateront en minuscules feuilles d’un vert
tendre ravissant. La vie sous la terre, la sève qui monte, et, dans le ciel,
tout là-haut, le soleil qui brille, octroyant généreusement sa lumière à nous,
malheureux humains, tout cela n’est-il pas magnifique ? La vie encore ce
vol d’oies sauvages, ces moineaux quémandant un peu de pain. Ton sang dans tes
artères, entends-le bruire… ton cœur bat. Il bat encore et refuse de s’arrêter.
Il ne demande qu’à vivre… Johanna, mon enfant, fais comme lui ! Vis !
Le miracle se produisit. Dans son
semi-coma, l’adolescente avait perçu la force de Johann. Elle y a alors puisé
tout le courage, toute la volonté qui lui manquaient.
En cette fin de février 1915,
convalescente, mademoiselle Johanna prenait l’air, allongée dans un fauteuil
chaudement emmitouflée. Enfin, vint le jour de son premier véritable levée.
Elle fit quelques pas maladroits et tremblants dans sa chambre alors que son
oncle Waldemar était rapatrié au château après sa vilaine blessure à la jambe,
reçue sur le front. Boitant et se déplaçant avec peine, il était définitivement
réformé de ses obligations militaires.
S’empressant de rendre visite à sa
nièce, il fut reçu avec joie par celle-ci.
*****
Du côté français, Arthur de Mirecourt
avait changé d’affectation. Désormais en Champagne, il tentait avec sa
compagnie des percées de cinquante mètres qui rataient presque à chaque fois.
Ces combats quotidiens inutiles coûtaient de nombreuses vies. Mais les
états-majors n’en avaient cure.
Le jeune officier écrivait
régulièrement à Cécile et, malgré la censure, la jeune fille saisissait combien
son fiancé ne supportait plus cette guerre d’usure totalement absurde.
Pourtant, dans ses missives, Arthur
disait que le moral de ses hommes tenait malgré tout. Il lui apprit aussi qu’il
aurait une permission dans quelques semaines. Cela rendit un peu d’espoir à
Cécile.
Si l’état-major français enrageait de
voir le front de l’ouest immobilisé, il en allait de même au Burghof, à Berlin,
où l’Empereur Guillaume II piquait des crises de rage. Von Falkenhayn, convoqué
par Sa Majesté impériale, se fit sonner les cloches durement.


Pendant ce temps, toujours dans la
capitale allemande, Michaël, assistant pharmacien, suivait les traces de
Lepaïola. Il attendait le moment propice pour l’éliminer.
Mais la Grande Histoire ne lâchait pas
prise.
L’offensive d’Artois était lancée.

A la tête de son régiment, Arthur de Mirecourt se jeta à l’assaut des tranchées ennemies avec toute sa fougue et tout son courage. Il lui fallait galvaniser ses hommes. Les lignes allemandes furent enfoncées et, prodige incroyable, au prix de sacrifices immenses, l’avancée dépassa les quatre kilomètres.

A la tête de son régiment, Arthur de Mirecourt se jeta à l’assaut des tranchées ennemies avec toute sa fougue et tout son courage. Il lui fallait galvaniser ses hommes. Les lignes allemandes furent enfoncées et, prodige incroyable, au prix de sacrifices immenses, l’avancée dépassa les quatre kilomètres.
La percée semblait donc acquise. Mais,
hélas, le manque de réserves de troupes stoppa l’avance française. Or, il
fallait garder les positions si durement obtenues, surtout ne pas reculer d’un
mètre.
Et ce fut donc ainsi, qu’Arthur de
Mirecourt, homme destiné à un grand avenir dans une chronoligne autre, par un
après-midi ensoleillé, alors qu’on percevait distinctement dans le lointain, le
chant funèbre des canons, reçut un éclat de mitraille dans la nuque. Il n’eut
que le temps de murmurer, pour une image vivant dans son cœur :
- Cécile, ne m’attends plus… je pars…
Il tomba sans vie sur un sol labouré par
les obus et ensanglanté par tant et tant de cadavres de soldats, de Poilus,
victimes d’une guerre idiote.
Là-haut, indifférent, le ciel était
bleu et quelques nuages s’étiraient mollement tandis qu’une brise légère
faisait bruisser les arbres chargés de leurs verdoyantes promesses.
Or, à la seconde même où mourait
Arthur, à des kilomètres du front, Cécile, en habit blanc d’infirmière et
coiffée d’un voile bleu, ressentit comme un choc électrique alors qu’elle était
en train de panser un pauvre gars tout défiguré âgé d’à peine dix-huit ans.

La jeune fille comprit immédiatement
qu’un malheur venait de se produire et que son amour était mort durant un
assaut.
Peu de jours après, elle devait
recevoir la confirmation du décès d’Arthur de Mirecourt. Accablée par un
profond et sincère chagrin, elle s’en retourna chez ses parents, sollicitant et
obtenant un congé.
A Berlin, malgré cette guerre qui
s’éternisait, les théâtres, les salons de thé, les cabarets et les cinémas de
désemplissaient pas. Les gens de l’arrière continuaient de vivre comme si le
conflit n’avait pas lieu. La bonne humeur des planqués était communicative. Il
y avait encore et toujours les profiteurs de guerre, les nouveaux riches,
alors, que dans les usines, les femmes remplaçaient les hommes qui combattaient
sur le front.
En cette fin de printemps, Michaël
aimait flâner le long des grandes avenues et s’attarder sur Tiergarten.

Mais il ne perdait pas de vue sa mission, son objectif, Lepaïola.

Mais il ne perdait pas de vue sa mission, son objectif, Lepaïola.
Ce mercredi après-midi, journée
semblable à tant d’autres, l’agent temporel avait suivi le robot biologique
dans un salon de thé à la mode.
Lepaïola, attablée seule devant une
tasse de chocolat, lisait avec une indifférence affectée un grand quotidien
berlinois. Soudain, une ombre s’interposa devant la lumière du jour. Relevant
la tête, elle voulait savoir qui était le malappris qui s’autorisait pareil
manque de savoir-vivre.
Un inconnu au sourire ironique lui
demanda avec la plus grande politesse :
- Madame, veuillez me pardonner…
puis-je m’asseoir à vos côtés ? Il n’y a que cette place de libre…
- Faites, monsieur, je vous en prie,
répondit l’agent fidèle de Johann.
- Ah ! Je vois que vous prenez
des nouvelles du front. C’est une guerre bien dure pour nos courageux soldats.
- En effet, monsieur. Mais je
m’étonne, vous voyant si jeune, de votre présence ici.
- Ah ! Mais chère madame, c’est
parce que j’ai un parent puissant qui est parvenu à convaincre un responsable
de la mobilisation que ma présence était absolument indispensable dans la
capitale…
- C’est bien, monsieur, de reconnaître
ouvertement que vous êtes un planqué ! Beaucoup n’ont pas votre chance.
- En effet… Comme dirait Stephen, vous
savez, Stephen Möll, je suis un sacré vernis. Alors, Lepaïola, vous me
reconnaissez enfin ? Cela fait tantôt un an que je suis sur vos traces.
Vous êtes un fameux et redoutable sanglier. Quant à moi, un chasseur hors pair.
Oh ! Il est inutile de vous lever si brusquement. Vous ne m’échapperez
pas. En homme bien élevé, je vais régler votre consommation et, ensuite, vous
allez me suivre dans un lieu moins fréquenté. Ne résistez pas, c’est tout à
fait inutile.
- Hem… Comme tu voudras, Michaël. De
toute manière mon temps est fini. Johann ne m’a pas contacté afin de me donner
de nouveaux ordres. J’ai accompli ma mission et Johanna est sauvée.
Quelques instants plus tard, les deux
antagonistes marchaient paisiblement près des bords d’un bassin.
- Ainsi donc, Lepaïola, tu acceptes
que Johann t’abandonne. Tu as là un bien mauvais maître. Tu as mal choisi ton
camp.
- Oh non, Michaël ! Grâce à
l’Ennemi j’ai vécu librement et toute puissante !
- Tromperie, mirage…
- J’ai donné des ordres. Je n’ai pas
été asservie comme je l’aurais été à Shalaryd. Jamais je ne retournerai dans la
cité d’or. Tu entends ! Jamais !
- Ah ? Mais qui te dit que je
voulais te renvoyer chez Okland ? Je reconnais que tu es l’un des
meilleurs agents de Johann van der Zelden. Si tu le souhaites, je peux te
laisser vivre à ta guise.
- Quel serait le prix à payer pour ta
magnanimité ?
- Presque rien… tu dois en connaître
un fameux bout sur les plans de Johann.
- Naïf ! Crois-tu que je vais le
trahir ?
D’un tour de poignet formidable,
l’agent biologique échappa quelques secondes à Michaël. Malgré la robe qui
l’entravait, elle se mit à courir aussi vite qu’elle le put.
- Lepaïola, reviens. Tu as bien tort
d’essayer de t’enfuir. Le champ de force que tu viens d’activer est tout juste
capable de paralyser un enfant de deux ans.
Mais la femme robot faisait comme si
elle n’entendait pas. Elle accélérait sa course.
- Tant pis pour toi. Tu l’auras bien
cherché…, soupira l’agent temporel.
Alors, un prodige survint. Poussée par
la volonté de l’Homo Spiritus, Lepaïola effectua un parfait demi-tour. Elle se
mit à avancer à petits pas en direction de l’homme du futur, tel un automate.
Toutefois, dans un ultime effort de
résistance, la jeune femme tenta de renvoyer l’énergie mentale de son
agresseur. Mais un mur parapsychique entourait désormais Michaël.
Sans qu’elle comprît comment, l’agent
de Johann fut ensuite projeté dans le passé, en 1806, durant la bataille de
Iéna.

Les tourbillons de poussière, le râle
des blessés, les hennissements des chevaux, une odeur entêtante de sang et de
poudre, le claquement sec des platines à silex, l’explosion des boîtes à
mitraille, la mêlée confuse des hommes luttant au corps à corps, telle était
l’atmosphère et le décor dantesques dans lesquels venait d’atterrir la femme
biologique. Mais Lepaïola n’était pas arrivée indemne à la suite de ce saut
temporel, bien au contraire. Son corps gravement brûlé se rappelait à elle dans
tous les tiraillements de la souffrance.
La femme robot eut le malheur de se
matérialiser juste devant une bouche de canon alors que l’arme, chargée,
projetait son boulet de mort dans un fracas de tonnerre.

Lepaïola reçut de plein fouet le
projectile et son organisme éclata en un enchevêtrement de fils, de cristaux,
de microprocesseurs, de plasma sanguin et d’organes synthétiques en tissu
cellulaire plastifié.
Ce fut là la fin tragique de la belle
et fidèle Lepaïola.
Au même instant, mais en 1993, dans
son bureau, confortablement installé dans son fauteuil club, Johann van der
Zelden effectuait quelques opérations sur son ordinateur ID. il contrôlait la
bonne marche de se hommes robots. Soudain, une loupiote rouge clignota et
l’écran afficha des informations contrariantes : celles de la destruction
et des circonstances de celles-ci de Lepaïola.
La voix artificielle de l’ordinateur
s’éleva.
- Lepaïola vient d’être éliminée par
Michaël. Un coup de maître.
Aussitôt le visage de Johann
s’empourpra. Il ne pouvait admettre cet échec bien qu’il eût abandonné son
agent depuis des jours et des jours.
- Lepaïola n’était ni assez rusée ni
assez perfectionnée. Tentons la solution Piikin. Les plans du Commandeur
Suprême ont toujours envisagé son activation. De toute façon, j’ai sauvé
Johanna. Son destin s’accomplira tel qu’il a été enregistré dans les archives.
Lepaïola est tombée au champ d’honneur. Chapeau bas !
L’Ennemi, après avoir salué son agent,
actionna quelques commutateurs et boutons du tableau de commande de son
ordinateur préféré. Instantanément, une sorte de tube de cristal jaillit du
sol ; il contenait une silhouette humanoïde encore endormie. Bientôt, le
tube se dissout et le nouvel homme robot ouvrit les yeux.
- Maître, dit-il d’une voix bien
timbrée, j’attends vos ordres.
- Piikin, vous devrez éliminer Michaël
Xidrù. C’est un ordre prioritaire. Traquez-le à toutes les époques. Il doit
bien avoir un point faible. A vous de le trouver.
- Oui, maître.
- Vous êtes l’homme robot le plus
perfectionné que j’ai à ma disposition actuellement. Alors, vous devez réussir.
- Compris, maître.
- Détruisez également le cube de
Weimar.
- Ce sera fait, maître.
- Vous devrez aussi protéger Johanna à
Ravensburg. Une fois celle-ci parvenue au faîte de sa puissance, la chasse
contre Michaël sera ouverte. Là où se rendra l’agent temporel, seul ou en
compagnie de Stephen, vous vous rendrez.
- Oui, maître. Je le suivrai comme son
ombre.
- Je vous rappelle que vous disposez
de moyens de défenses bien supérieurs à ceux de Lepaïola, celle qui vous a
précédé dans cette mission. Alors, pas d’erreur.
- Bien sûr, maître.
- Vous êtes tout à fait capable de
parer les ondes de déplacement temporel dont Michaël use et abuse. Ainsi, vous
éviterez d’être désintégré dans les tunnels du temps lors d’une projection non
souhaitée.
- Cela est vrai, maître.
- Ah. Je vous signale que Michaël
possède en quelque sorte ce qui pourrait passer pour le don d’ubiquité. Ainsi,
il semble parfois se trouver à plusieurs endroits à la fois. Mais il n’en est
rien, naturellement. Il ne s’agit là que d’un trucage temporel. Il manie à la
perfection son art de se déplacer le long du continuum espace-temps. Il
maîtrise les voyages temporels à la femto seconde près…
- Entendu, maître.
- Dans ce cas, essayez de désintégrer
le plus d’exemplaires possibles de ce démon de Michaël. Vous finirez bien par
détruire l’original…
- Bien reçu, maître. Dotez-moi d’un
cristal détecteur. Lui seul permettra de détecter sans erreur la présence des
doubles de l’agent temporel où qu’il se trouve…
- J’y pensais justement Piikin.
Johann ouvrit alors un tiroir secret
dissimulé au-dessous d’une console. Une étrange pierre taillée, de la taille
d’une balle de golf, brillait d’un éclat violet dans sa cachette. L’Ennemi s’en
saisit et la donna à son serviteur tout en lui disant dans un murmure empli
d’admiration :
- Souvenez-vous que ce cristal est un
outil fort précieux, en usage chez les seuls fidèles du Commandeur Suprême.
Cette pierre est l’antithèse du cube. Elle détruit les agents temporels. Elle
désintègre également les cubes identificateurs des civilisations humaines. La
première fois dont il est attesté qu’on en fit l’usage remonte au temps de
Charlemagne. Les maîtres du temps qui ont prêté serment de fidélité au
Commandeur ainsi que les initiés de Worms voient en elle un dieu de ténèbres.
C’est quelque peu exagéré à mon avis. Mais enfin… bref, il s’agit là d’un objet
sacré dont vous devrez prendre le plus grand soin.
- Ce cristal émanerait-il de la Sphère
noire elle-même ?
- Oui, bravo, Piikin pour votre
intelligence.
- Sphère noire… l’opposée du Cube
blanc, comme le disaient les légendes en cours à Shalaryd. L’antithèse absolue
de la vie… puis-je partir dès maintenant à la recherche de Michaël ?
Commencer ma traque ?
- J’aime cette hâte. Elle est de bon
aloi. Non. Tout d’abord, vous vous rendrez à Ravensburg à la date du 20 février
1918.
- Oui, maître, je pars.
Aussitôt, Piikin disparut du bureau
alors que l’Ennemi, tout pensif, murmurait :
- Michaël n’a qu’à bien se tenir.
C’est là un sacré chien de chasse que je lui envoie aux basques…
Puis, s’approchant d’un bar
somptueusement garni, Johann se versa un verre de Cognac de cent vingt ans
d’âge, excusez du peu ! Ensuite, tout en humant les délicieux et capiteux
arômes, il sortit de la poche de son veston Prince de Galles un carnet tout à
fait ordinaire et un crayon. Soigneusement, il nota ce qui suit :
« 21 juin 1993 ; le temps
est beau et ensoleillé. La chaleur agréable, un gentil 28° C… processus Johann
van der Zelden enclenché… 1917 est l’année socle de mon Empire… ».
Remettant le précieux carnet dans sa
poche, van der Zelden leva son verre en forme de tulipe en direction d’un
portrait photographique encadré, suspendu juste au-dessus de la table de
plexiglas qui lui servait de bureau secondaire. Ladite photographie en noir et
blanc remontait aux années 1920 et représentait un certain David van der
Zelden, un bel homme, qui souriait devant l’objectif.
- Grand-père… hélas pour toi mais le
moment est venu de partir rejoindre tes rêves de grandeur et de richesse.
Quelle vision grandiose que j’ai reprise à mon compte ! 1917 c’est aussi
l’année de cette « grande lueur à l’Est ». L’année qui voit la mort
de Rodolphe von Möll, qui te fait rencontrer Johanna von Möll… pour moi, c’est
là que tout a commencé… sans toi, que serais-je ? Pas même une esquisse
dans les limbes des possibilités… tes chimères venaient trop tôt, c’est tout à
fait vrai. Johanna, cette sirène qui t’emprisonna dans tes filets est le jalon
incontournable de ma puissance actuelle. Ah ! David van der Zelden, abattu
après avoir rempli parfaitement ton rôle par ce Gustav Zimmermann dont ma
grand-mère s’enticha ! Cependant, tu ne connais pas ton bonheur… là où tu
es actuellement, tu ne souffres plus, tu ne ressens plus rien. Le néant,
l’absence de tout sentiment, de toute conscience… le bonheur, quoi !
Vertige délicieux ! Que je t’envie ! Tu m’as transmis à la fois ton
cynisme et ta fortune… hérités tous deux de ton épouse. Quant à Otto, le cousin
de Johanna, quel pantin ridicule il fait ! Déshérité, tel un Pitbull, il
osa néanmoins affronter l’oiseau de nuit splendide que je suis. J’étends mes
ailes noires sur la planète tout entière et tu n’as pu rien y faire Otto. Tes
amis non plus. Y compris ce redoutable Franz von Hauerstadt… fourmi entêtée
digne cependant d’admiration qui, un instant, crut pouvoir faire obstacle à mon
envol. Oui, j’ai eu raison d’expédier Piikin en 1918… la ruine de Waldemar s’amorce.
Elle sera consommée… c’était écrit, cela sera.
Avec un sourire froid, empli de
satisfaction, Johanna sortit une minuscule photographie de son portefeuille. Un
instantané fort jauni d’Otto von Möll…
- Hum… Une énigme demeure. Qui a
permis à Otto de croiser la route de Franz ? Qui a mis les deux hommes en contact ?
Une donnée clé m’échappe encore… l’histoire pourrait-elle donc être
modifiée ? Pas dans ses grandes lignes, non, mais à la marge ?
Après avoir rangé la photographie de
son lointain parent, Johann, tout en méditant, se servit un cigare dans une
boîte posée sur son bureau. Il le fit craquer avec gourmandise avant de
l’allumer.
- Pour le Commandeur Suprême, je ne
suis qu’un rouage, plus indispensable que les autres, oui, mais un rouage quand
même… je ne dispose que de la puissance terrestre… bien que mes actions soient
occultées… restent cachées du grand public. Sinon, en serais-je là où j’en
suis ? Deus ex-machina de la
Troisième Guerre mondiale ? Mais cela ne me suffit pas… je veux la puissance
véritable, universelle… je veux être le roi du Monde, de tous les Mondes, de
tout ce qui existe dans l’Univers, le Multivers… oui, je le veux, ardemment, et
je le serai !
*****
7 Juillet 1937.
Au Lukouquiao, un incident éclata
entre soldats japonais et chinois, sur le pont Marco Polo. Un militaire pas
tout à fait comme les autres y perdit la vie en recevant une balle en pleine
poitrine. Or, ce projectile avait été tiré par un Piikin déguisé en soldat
nippon. Inutile de vous donner l’identité de la victime, n’est-ce pas ?


Grâce aux nouveaux atouts dont
disposait l’homme robot, l’agent de Johann n’avait pu être identifié à temps
par Michaël Xidrù.
A la femto seconde exacte où Michaël
s’effaçait de cette chronoligne, de ce segment précis du temps, automatiquement,
en 40 120, un double de ce dernier se réveillait. Aussitôt, il recevait la
mission de partir pour l’an 1993.
*****
En ce 22 juin 1941, alors que l’aube
pointait à peine, Staline dormait malgré les terribles circonstances. Le tsar
rouge s’était couché tard. Alors qu’il jouissait enfin du sommeil, le plan
Barbarossa se déroulait.


Mais le téléphone se mit à sonner dans
la résidence. Une sonnerie grêle… Joukov appelait, le ton angoissé.
Alerté, Staline regagna peu après le
Kremlin.
En moins de dix jours, l’Armée rouge
connaissait une défaite historique, sans précédent. Assommé par la terrible
réalité, voilà ce qu’il en coûtait d’avoir décapité le corps militaire lors des
procès de Moscou entre 1936 et 1938, Staline disparut quelque part et nul ou
presque ne savait où il se cachait et ce qu’il faisait. En fait, le dictateur
se terrait dans ses appartements privés, craignant plus que tout un assassinat
éventuel par ses anciens collaborateurs, ceux qui avaient encore réchappé à ses
purges.
Pendant cette absence de onze jours,
onze jours alors que se jouait le sort de l’Europe et du monde, le tsar rouge
ne dessoula pas.
Mais enfin, se ressaisissant, Staline
sortit de sa torpeur d’alcoolique et, par l’intermédiaire de la radio,
s’adressa à son peuple.


- Camarades ! Citoyens !
Frères et sœurs ! Combattants de notre Armée et de notre Flotte ! Je
m’adresse à vous, mes amis.
*****
A la fin de l’année 1915, le baron von
Möll avait recouvré l’usage de ses membres supérieurs. Mettant à profit cette amélioration,
comprenant que sa mort était proche, Rodolphe rédigea son testament. Mais le
vieil homme commit la sottise d’en donner la teneur à son fils aîné qui,
justement, se trouvait en permission dans la demeure familiale.
Apprenant avec stupeur que ledit
testament favorisait, et pas qu’un peu, Waldemar, son puîné, Wilhelm entra dans
une grande colère. S’il n’y avait pas eu la complexion délicate de Johanna, le
colonel aurait déjà pris ses cliques et ses claques.
A Moscou, en cette même année 1915, un
jeune garçon, âgé de huit ans environ, Nikita Sinoïevsky, effectuait quelques
tours de manège en toute innocence, chevauchant un cheval de bois, surveillé
par sa mère.
Mais sans explication aucune, un
prodige eut lieu et le garçonnet fut projeté dans le vide. Il s’agissait d’un
attentat perpétré par un des séides de Johann. Le tournis du manège avait été
accéléré et l’assise du cheval de bois sciée.
Nikita aurait dû atterrir brutalement
sur le sol sablonneux mais un inconnu, se trouvant là fort à propos, le reçut
dans ses bras. Michaël préservait la vie de Nikita ici, dans l’ancienne
capitale russe, mais avait également le souci de secourir un autre des
prochains amis d’Otto von Möll puisqu’il se trouvait aussi à des milliers de
kilomètres de Moscou, en Géorgie, dans une plantation, tirant in extremis un
adolescent et son camarade d’un incendie qui ravageait une ancienne plantation
à demie ruinée.
Se moquant des flammes qui rugissaient
tout autour de lui, isolé dans une espèce de bulle, l’agent temporel, atteignant
le cœur du sinistre, porta les deux amis jusqu’à l’extérieur, loin de tout
danger. Puis, sans s’être présenté, n’attendant aucun remerciement, il
s’esquiva pour rejoindre l’année 1993. Les deux rescapés n’étaient autres que
les dénommés Stephen Mac Garnett et William O’ Gready.
A Ravensburg, Rodolphe cédait à la
mélancolie la plus profonde, à l’amertume même. Plongé dans le maelström des
idées noires, il s’enfonçait lentement dans un monde fait de ténèbres et de
cauchemars. Dans ses rares moments de repos, il croyait voir encore et encore
sa petite fille Johann poignarder son fils Waldemar.
Pour rajouter à l’angoisse du vieux
baron, la situation internationale ne s’améliorait nullement et la guerre
poursuivait ses ravages en Europe. Le sang des Poilus ne cessait pas de couler,
ceux des soldats coloniaux non plus, chair à canon sacrifiée par les généraux
imbus de leur fausse supériorité.
Personne n’était capable de voir la
fin de cette sanglante moisson, de cette horreur.
En France, Cécile se remettait de sa
dépression, maladie qui avait résulté du décès d’Arthur de Mirecourt.
Le printemps 1916 s’annonçait et, avec
lui, le retour de l’espoir.
La jeune fille effectuait de longues
promenades en solitaire dans les rues d’Angers. Sans cesse, elle pensait au
professeur Möll, à Stephen, se demandant ce que le jeune homme devenait. Elle
se rappelait avec douceur les propos du chercheur, se souvenait des sentiments
qu’il éprouvait pour elle, du stupide duel qui l’avait vu se battre contre
Arthur. Désormais, elle ne lui en voulait plus.
Elle désirait le contacter. Mais…
comment s’y prendre ? Inutile d’écrire au baron Rodolphe von Möll… les
circonstances étaient contre elle. Si elle entrait en contact épistolaire avec
Ravensburg, vite, elle passerait pour une espionne.
Or, presque à un siècle de distance,
Stephen songeait justement à Cécile. Il ne digérait pas les terribles visions
provoquées par Michaël. Il devait contourner le Diktat de l’agent temporel… il
lui fallait trouver une solution rapidement… enfreindre les lois du continuum
espace-temps…
En 1916, la sanglante et atroce
bataille de Verdun avait débuté par un matin de février. Tout avait commencé
par une longue canonnade préparatoire de l’artillerie allemande.


Wilhelm von Möll participa à cette
bataille d’anthologie qui, un siècle plus tard, serait encore dans toutes les
mémoires.
L’offensive prussienne sembla réussir
dans un premier temps. Toutefois les pertes furent importantes.
Blessé lors d’un affrontement, le fils
aîné perdit sa main gauche, arrachée par un éclat de mitraille. Quelques mois
plus tard, le membre manquant sera remplacé par une prothèse en acier.
Or, profondément marqué par cette
blessure handicapante qui le diminuait, Wilhelm n’était plus désormais qu’un
homme usé, vieilli avant l’heure, un soldat presque fini. Agé de cinquante ans,
il en paraissait largement soixante. Les traits creusés, les yeux enfoncés dans
leurs orbites, le front ridé et dégarni, le cheveu poivre et sel rare, la
moustache arrogante, les lèvres esquissant un sourire amer, tel était alors son
portrait à mi-temps du premier conflit mondial.
Du côté français, l’état-major se
ressaisissait. Pétain, nouvellement nommé, avait pour mission de redonner
courage aux hommes. Il fallait ménager les troupes. Enfin !
Lors des combats à Douaumont, une de
nos anciennes connaissances, appelée plus tard à un illustre destin, fut portée
disparue. En fait, l’officier, fait prisonnier par les Allemands, tentera de
s’échapper plusieurs fois. Dans le camp de prisonnier, il allait y rencontrer
le futur maréchal soviétique Toukhatchevski.
La santé de Rodolphe empira lorsqu’il sut que
Wilhelm avait été blessé. Gerta et Magda prirent alors la décision de
soustraire Johanna à cette influence déprimante. La jeune fille fut envoyée en
Suisse afin d’y terminer ses études. Une gouvernante allemande accompagna la
jeune fille à Zurich où elle devait y séjourner quelques années.
La domesticité de Rodolphe accueillit
la nouvelle avec le plus grand soulagement, mais ne le montra pas.
Quant à Otto, qui avait été inscrit à
Cambridge à la fin de l’année 1916, son départ pour l’Angleterre fut retardé,
conflit mondial oblige. Néanmoins, le jeune homme se tenait au courant du
dernier état des recherches en physique et, tout naturellement, vénérait Albert
Einstein. Son vœu le plus cher était de rencontrer le savant. Il ignorait que
son souhait serait réalisé quelques nombreuses années plus tard.
*****
25 Juin 1993.
Enfin, le commando israélien était au
point pour effectuer sa mystérieuse mission. Il s’apprêtait à partir et, pour
cela, montait dans un étrange véhicule qui ressemblait à une sorte de losange
irisé, sous les yeux du Premier ministre Mosché Chaarem, mais aussi du
Président des Etats-Unis, Malcolm Drangston et du général Gregory Williamson.
Cette équipée ultra secrète coûtait le
prix de dix missiles intercontinentaux et c’était là une estimation basse. Les
dix hommes et femmes ne devaient donc pas décevoir tous les espoirs mis en eux.
- Pourvu qu’ils réussissent !
Soupirait l’Américain.
- Dieu décidera, disait l’Israélien
d’un ton neutre.
*****
Le 9 juin 1916, le fort de Vaux
capitulait.

Wilhelm von Möll fut l’un des premiers à pénétrer d’un pas vif, le visage empli de fierté, dans ce haut lieu du courage français. Il parcourut avec une espèce de délectation toutes les pièces de la fortification, un sourire aux lèvres.

Wilhelm von Möll fut l’un des premiers à pénétrer d’un pas vif, le visage empli de fierté, dans ce haut lieu du courage français. Il parcourut avec une espèce de délectation toutes les pièces de la fortification, un sourire aux lèvres.
Le soir même, prenant la plume, il
écrivit à son père. Une partie de sa lettre mérite d’être connue.
« … comme vous le voyez, je n’ai
nul besoin de tous vos millions pour me faire une place et un nom dans la vie.
Cette fortune que vous m’avez refusée, je l’ai trouvée grâce à mon courage, mon
opiniâtreté mais également grâce aussi à ma connaissance de la stratégie. Je
suis en faveur auprès de Sa Majesté Impériale et ce n’est là que justice,
reconnaissance de mes talents. Bon soldat, bon Allemand, bon officier, bon
patriote, bref, tout ce que vous n’êtes pas et n’avez jamais été… ».
Avec une plume plus douce, il
rédigeait également une lettre à sa chère petite Johanna.
« … Ma chère enfant, vous me
dites que vous vous ennuyez dans cette pension de famille, que les distractions
y sont fort rares, que la cuisine y est déplorable et le confort exécrable…
peut-être exagérez-vous quelque peu… mais comment avez-vous trouvé la ville de
Zurich ? Ses habitants ? La réputation des Zurichois n’est plus à
faire. D’après ce que j’en sais, les gens y sont charmants, agréables et
prévenants. Est-il vrai que vous avez effectué un achat ? Un petit chien
aurait touché votre cœur ? »…
Mademoiselle von Möll, en fille riche
et imbue de sa propre personne, menait la vie dure aux domestiques de la
pension dans laquelle elle était hébergée. Ses repas étaient trop chauds, peu
goûteux, ses crêpes brûlées, ses potages trop salés, ses viandes pas assez
cuites, ses lits mal faits, pas assez confortables, et ainsi de suite pour la
litanie de ses jérémiades.

Pour se consoler de sa solitude, elle
avait effectivement la compagnie d’un jeune chiot Teckel appelé Bonbon – en français dans le texte – et
gavé de sucreries. Quant aux amitiés et aux fréquentations, elle bénéficiait de
celle d’un prêtre largement septuagénaire, au cœur gros comme un large panier,
sénile assurément, plaignant sincèrement la fragile santé de mademoiselle von
Möll, refusant de voir la perversité de la jeune personne, aveuglé par son
charme et la façon polie qu’elle avait de s’exprimer.
*****
1916, quelque part sur le front, en
France.
Voici donc notre officier distingué,
notre colonel von Möll en train de réprimer sévèrement un début de mutinerie.
Sans le moindre remords, il condamnait froidement à être passés par les armes
trois malheureux soldats du contingent, des paysans sans grande intelligence,
d’origine bavaroise. Quasiment illettrés, les trois Poilus ne songeaient qu’à regagner
leurs champs qui devaient bientôt être moissonnés.
En tant que colonel – Oberst en allemand – Wilhelm avait
présidé le conseil militaire.
Toutefois, téléphonant les peines
votées par le conseil à son supérieur hiérarchique immédiat, von Möll fut durement
réprimandé par son général.
Quelques jours plus tard, sur la
Somme, un jeune volontaire de l’infanterie bavaroise, qui servait d’estafette à
son régiment, fut blessé une première fois et rapatrié à l’arrière. Or, si ce
courageux jeune homme était mort lors de ce haut fait, l’histoire du monde au
XXe siècle aurait été tout autre car le volontaire répondait au prénom
d’Adolf !
*****
4 Juillet 1993.
Tous les citoyens américains fêtaient
l’anniversaire de la proclamation de l’Indépendance de leur pays. Stephen, plus
que tout autre, célébrait ce jour faste en éclusant verres de champagne sur
verres de champagne. Du champagne californien, cela va de soi. Il n’était pas
assez riche pour se payer un grand cru français.
Peut-être était-ce parce qu’il avait
copieusement arrosé sa journée qu’il se retrouva victime
d’hallucinations ? Dans son salon, toujours aussi désordonné, un véritable
capharnaüm, il vit au moins dix Michaël différents, en train d’interagir entre
eux, comme si de rien n’était, et, cerise sur le gâteau, tous arborant une
tenue différente.
-Ah ! Ah ! C’est bien… la
première fois que le champagne … me fait cet effet, balbutia Stephen.
Aucune réponse.
- Eh bien… j’croyais qu’on voyait
double lorsqu’on était… un peu gai… mais moi, je vois tout décuplé…
Michaël, l’auteur de cette farce,
daigna redevenir unique. Il avait agi ainsi afin de démontrer à son lointain
parent les méfaits de l’abus d’alcool.
Le professeur comprit qu’il s’agissait
là d’un tour.
- Alors… mon gars… explique-moi… donc
comment tu t’y es pris…
- Pour me diviser à ce point ?
- Oui… je t’écoute.
- L’enfance de l’art pour un Homo
Spiritus…
- Mais encore ?
- Je me suis amusé à multiplier la
vitesse de mon temps personnel. Disons une sorte de chronobiologie… je me suis décalé
de trois secondes chaque fois.
- Mais… tu étais vêtu de manière
différente…
- Trois secondes, c’est très long en
vérité pour moi… j’avais donc largement le temps de me changer.
- Ah bon ?
- Mais oui, Stephen. Etre dix à la
fois pour les yeux d’un Homo Sapiens, ce n’est rien… mais se retrouver en dix
mille exemplaires, voilà un sacré défi que je n’ai pas encore réussi à relever.
- A ce point ?
- A ce point. N’oubliez pas qu’en une
seule seconde, une de vos secondes évidemment, je puis me rendre où bon me
semble, prendre le bus ou le métro, arpenter les avenues de Washington,
respirer le bon air tout en haut de l’Empire
State Building à New York, assister à une conférence de l’ONU, regarder
cent chaînes à la fois sur votre poste de télévision, et ainsi de suite…
- Tu me racontes des craques, là…
- Je suis aussi franc que l’or,
Stephen. Mais je vous vois rire… donc, vous n’êtes plus aussi fâché contre moi
qu’il y a quelques semaines. Tant mieux.
- Tu te trompes.
- Rappelez-vous que Cécile doit mourir
le 1er mai 1920 et nulle part ailleurs dans le temps. Mademoiselle
Grauillet est un point focal de l’histoire humaine. Comprenez-vous ce que je
dis ?
- Ouais… pourquoi revenir sur le
sujet ? Tu assombris ma journée. Si je suis saoul, c’est la faute au
champagne… si je ris, c’est parce que je suis ivre, et cette joie est factice…
- Je ne le sais que trop bien,
Stephen.
- J’ai bu pour oublier, pour l’oublier
elle. Mais je n’y suis pas parvenu.
- Stephen, je comprends…
- Non ! C’est faux ! Vous
mentez ! Vous ne savez pas ce que c’est qu’aimer. D’ailleurs, comment le
pourriez-vous ? Vous n’êtes pas fait de chair et de sang en réalité… vous
n’êtes que de l’énergie… votre apparence est un leurre. Vous n’êtes pas doté
d’un cœur…
- Stephen, je vous assure que je
compatis, que je partage votre chagrin…
- Ah ! Cessez ! vous êtes
incapable d’éprouver des sentiments humains car vous n’êtes qu’une machine…
ultra perfectionnée, je le reconnais, mais une machine tout de même… un être
supérieur… seule la froide logique vous gouverne… vous êtes plus proche d’un
ordinateur quantique que d’un Homo Sapiens… alors… que pouvez-vous
comprendre ? Aux émotions, aux sentiments… rien… nada !
- Vous vous trompez, Stephen… vous
vous trompez grandement sur mon compte…
- Je ne vous crois pas…
- Je suis passé par là… jadis… il n’y
a pas si longtemps…
- Un mensonge de plus…
- Stephen ! Ah Stephen !
Vous avez le vin triste et cela m’afflige. Comment vous dire, vous expliquer ce
que je suis, ma nature profonde ? pour les miens, je suis une sorte de
rebelle.
- Pff ! N’importe quoi ! Si
vous êtes si rebelle, prouvez-le-moi…
- Trop dangereux pour le continuum
espace-temps. Apprenez cependant que les Douze Sages me ménagent.
- Je m’en fous !
- Je leur ai donné tant de peine pour ma
mise au point… pour ma programmation… qu’ils voulaient, espéraient parfaite… et
qui ne l’est pas encore tout à fait… mesurez le prix de cet aveu…
- M’en fiche ! Rien à
cirer !
- Je leur ai coûté tant d’énergie…
mais j’ai été créé pour obéir, leur obéir…
- Dépassez votre foutue programmation…
- Ce n’est pas avec plaisir que j’ai
accepté de vivre à cette époque-ci, dans cette fin du XXe siècle, dans ce siècle
qui n’a vu et connu que violence et barbarie… dans ce crépuscule de l’humanité…
- Cessez ! Vous me gonflez…
- Ma civilisation ignore la violence,
du moins elle fait tout pour l’ignorer. Tout ce qui peut détruire la parfaite
harmonie d’un ordre immuable, d’une monotonie si chèrement acquise est donc
effacé et ce d’une manière aseptisée.
- Qu’entendez-vous par là ?
- Aucune fausse note ne doit exister…
ce qui est sera… sans la moindre surprise… la paix universelle, la symbiose
totale et parfaite de toutes les pensées… la préservation de notre espèce…
- Ah ! Ah ! Nous y voilà
donc… Aucune fantaisie… tout ce qui cloche éliminé… au prix d’un génocide des
espèces inférieures à vos yeux… Bravo ! Je l’avais compris…
- Stephen, écoutez-moi… nous sommes
parvenus à supprimer…
- C’est bien là le mot juste avec
toutes ses connotations abominables…
- Je reprends : à supprimer les
sentiments qui font votre richesse, à vous Homo Sapiens, la haine, oui,
inutile, monstrueuse, mais également l’amour, la violence sanglante, la peur,
l’envie, l’orgueil, l’égoïsme, la faiblesse, la veulerie…
- Splendide ! Des robots… des
lumières robots…
- Toutes ces mutilations n’ont pas
réussi à faire de moi ce que vous dites, Stephen. J’aspire toujours à la
liberté. Je veux vivre… et non pas avoir un semblant de vie…
- Que voulez-vous me faire
comprendre ?
- Que je vous ressemble bien plus que
vous le supposez… que je partage tous vos tourments. Qu’obéir me coûte cher,
très cher, trop, parfois…
- Révoltez-vous ! Changez la
donne !
-Au prix de ma sécurité ? De mon
existence ?
- Vous n’êtes pas prêt à tout tenter…
- Pour votre bon plaisir ?
- Non ! Pour mon bonheur, espèce
de salaud !
*****
Fin de l’année 1916.
Alors que le crépuscule étendait son
écharpe d’or dans le ciel de Zurich, le vieux prêtre Frank Bauer trouvait dans
son presbytère une Johanna en pleurs. Le chagrin sincère qu’éprouvait la jeune
fille ne l’avait pas empêché de revêtir un de ses plus beaux atours,
c’est-à-dire un riche manteau tout bordé d’hermine avec deux boutons plaqués or
en forme de broche.
L’adolescente était venue chercher un
peu de réconfort près de cet homme bon qui ne posait pas de question. Posément,
elle apprit à l’homme d’Eglise la mort de son chien Bonbon, décédé soudainement, certainement d’un arrêt cardiaque. La
petite bête teigneuse, trop bien nourrie, était devenue obèse et ne se mouvait
plus qu’avec la plus grande difficulté.
Un autre deuil frappait l’Europe en
cette année 1916. Le 21 novembre, précisément, François-Joseph trépassait.

Avec lui, tout un siècle s’en allait, fait de valses, de révolutions, d’insouciance pour les nantis, mais aussi de fumées d’usines, de misère pour les ouvriers, de charges héroïques à cheval, de palais somptueux et de taudis.

Avec lui, tout un siècle s’en allait, fait de valses, de révolutions, d’insouciance pour les nantis, mais aussi de fumées d’usines, de misère pour les ouvriers, de charges héroïques à cheval, de palais somptueux et de taudis.
L’Empereur Charles, qui succédait au
défunt, était réputé pour sa faiblesse.
Un mois plus tard, à Petrograd,
Raspoutine était assassiné par le prince Youssoupov et ses amis.
Or, Johann van der Zelden, grâce à sa
technologie qui défiait le temps et les frontières, assista en esthète à cet
acte, prémices d’une révolution qui allait bouleverser le monde.
Confortablement installé dans un
profond fauteuil, il regarda avec délectation se perpétrer le meurtre, un
cigare au lèvres.
Un des amis du prince russe, initié de
Worms, lui avait suggéré cet assassinat. Or, ces initiés de Worms étaient
inféodés à Johann van der Zelden par-delà le temps et l’espace.
*****
Le soir même de sa conversation avec
Stephen Möll, l’agent temporel ne se sentait pas dans son assiette. Il
éprouvait de la tristesse, était en proie au spleen, soupirait et ne répondait
pas lorsqu’on lui adressait la parole. Mentalement, il était ailleurs. Sans
rien dire, sans une explication, il s’esquiva du pavillon du professeur et se
rendit pour un lieu et une époque inconnus.
Michaël avait besoin d’un véritable
ami, d’un confident. Il lui fallait se changer les idées au plus vite.
Tandis que l’aurore du 5 juillet 1993
se levait, Johann, de son côté, prenait son petit déjeuner sans le moindre
trouble. Portant un verre de jus d’orange à ses lèvres, il marmonna avec la
plus grande satisfaction :
- L’heure est venue pour toi, David
d’entrer en scène.
*****
1523.
Sous l’ardent soleil madrilène, deux
hidalgos s’affrontaient dans un duel sans merci.
- Hombre !
Eructa le premier bretteur. Amigo, tu
es un rude adversaire.

- Toi de même, répondit le deuxième
épéiste. Sangre del Cristo ! Prends
ce coup… et encore celui-ci… Ainsi l’exige l’honneur de ma sœur, Doña Marguerita.
D’un coup imparable, le deuxième
hidalgo transperça alors de part en part son adversaire. Puis, retirant la lame
de son épée du corps du mort, il l’essuya avec le plus grand flegme tout en
disant :
- Encore un d’éliminé. Par le Diable,
mon maître Johann sera content.
L’homme éclata de rire sous le soleil
tandis que le cadavre du jeune homme si entreprenant s’estompait, ses atomes se
mêlant à la poussière du chemin. Le perdant, un des exemplaires de Michaël
s’effaçait pour laisser la place à un autre agent des Douze Sages, cette
fois-ci expédié en Chine en 1934, en tant que compagnon d’un dénommé Jiang Jie
Shi.
*****