Chapitre 6
La presse française puis britannique fit ses choux
gras de l’attentat raté dont avait été victime le Président du Conseil français
Léon Blum. Cette publicité involontaire renforça la sympathie des citoyens pour
le gouvernement du Front Populaire.

Par rapport à la chronoligne connue, celui-ci dura
trois mois de plus grâce à la prolongation du mandat du leader socialiste. Ce
n’était pas là le but recherché par Sarton mais l’Hellados sut s’en accommoder.
Personne ne sut que Lilian Hartley voulait en fait
assassiner l’économiste britannique John Maynard Keynes. En fait, les
quotidiens et les journaux à scandale s’acharnèrent sur la jeune comédienne ,
lui découvrant de nouveaux défauts à chaque tirage successif.
Enfin, après plus d’un mois de battage odieux, les
hyènes se lassèrent et passèrent à une nouvelle proie.
Gustav Zerling avait su rester dans l’ombre durant
« l’affaire du cirque Amar ». Quant au chauffeur Fernand, il
était parvenu à échapper à la curiosité des journalistes et avait disparu avec
discrétion, invoquant une excuse quelconque pour demander un congé légitime à
son employeur.
La nouvelle chronoligne suivit son cours apparemment
semblable mais pourtant sensiblement modifié au fur et à mesure que l’on
s’éloignait du point nodal majeur.
Au 1er septembre 1939, le réarmement
français était nettement plus engagé que lors du temps alternatif précédent. En
attaquant la Pologne, Hitler déclencha bien la Seconde Guerre mondiale. Or,
cette fois-ci, le Duce y participa dès le mois d’octobre 1939, conforté par ses
succès en Albanie. Le pacte germano-soviétique avait été signé le 23 août 1939.
Au niveau de l’État-major français, les changements
étaient sensibles. Alors que les armées s’immobilisaient dans la drôle de
guerre, le Président du Conseil Paul Reynaud parvenait à imposer à l’armée
et aux hauts officiers les vues modernes d’un jeune colonel Charles de Gaulle.

Gamelin, Weygand et Giraud se plièrent à la nouvelle stratégie mise en place.
Ainsi, les compagnies de chars furent employées plus efficacement dans le
soutien des fantassins lors des attaques de mai 40.
Du côté de la Wehrmacht, un jeune lieutenant
s’illustra pendant la campagne de France. Franz Von Hauerstadt fit preuve d’un
courage splendide paralysant à lui tout seul cinq chars français au sud de
Sedan. Blessé, il fut soigné puis posté en Normandie lorsque la région fut occupée
par les troupes allemandes.
L’armée française ne fut vaincue qu’à la fin du mois
d’août 1940. Ce délai retarda la bataille d’Angleterre d’autant. Naturellement,
elle fut perdue par Göring qui ne bénéficiait pas des nouveaux avions à
réaction livrés par les Etats-Unis aux Britanniques en vertu de l’accord
« Cash and Carry ».
Le conflit gagna ensuite l’Afrique du Nord où
Mussolini désirait se tailler un empire. Les troupes fascistes italiennes
furent balayées en Éthiopie et en Egypte par les Anglais. Hitler n’eut pas le
temps de secourir son compère, l’Italie déposant les armes dès juin 1941.
L’Allemagne nazie se retrouvait donc désormais affaiblie sur son flanc sud.
Cela obligea le Führer à occuper le pays ce qui le retarda notablement dans son
grand projet, le fameux Plan Barbarossa.
***************
Caen, avril 1941.
La Kommandantur fourmillait d’activité. Dans l’un des
bureaux du premier étage, une souris grise prenait congé du commandant
Hallberg pour être aussitôt remplacée par un jeune capitaine à l’uniforme
impeccable.
Après les salutations d’usage, le supérieur invita son
subordonné à s’asseoir tandis qu’un silence chargé s’installait. Les deux
hommes s’observaient mutuellement. Nullement gêné par cet état de fait, le plus
jeune étudiait le commandant Hallberg sans daigner baisser les yeux. Il en
fallait beaucoup pour intimider Franz.
Le capitaine Franz Von Hauerstadt représentait le
parfait aryen, l’idéal humain selon Adolf Hitler. Les cheveux châtain clair,
presque blonds sous les rayons du soleil, les yeux bleu gris le visage
énergique et le menton affirmé, la taille élégante et élevée, le corps bien
proportionné, les mains fines d’un musicien chevronné, le front haut d’un
intellectuel, le sourire souvent ironique ou désabusé, la voix bien timbrée et
mélodieuse passant facilement de l’allemand au français ou encore à l’anglais
sans accent étranger, le langage choisi sentant la bonne éducation des plus
prestigieuses écoles et universités, tel apparaissait Franz au commandant
Hallberg.

Quant au supérieur du jeune homme, il s’agissait d’un
homme entre deux âges, au corps massif et carré, au regard dur, le militaire
incarné pour qui la discipline et l’obéissance prévalaient sur toute autre
vertu.
Croisant et décroisant machinalement ses doigts,
Hallberg prit enfin la parole;
- Capitaine. J’ai décidé de vous affecter au village
de Sainte-Marie-les-Monts à une vingtaine de kilomètres de la Kommandantur.
Vous commanderez la demie compagnie 113 et aurez sous vos ordres le lieutenant
Schiess ainsi qu’une demi-douzaine de sous-officiers, ce qui vous fera une
centaine d’hommes.
- Merci, commandant, se contenta de murmurer Franz.
- Comment? C’est fort maigre comme remerciement. Après
l’affaire de la Chandeleur, vous risquiez la dégradation. C’est mon
intervention qui vous a sauvé la mise.
- Commandant, je ne suis pas un ingrat. Vous me
connaissez.
- Oui. Mais vous vous complaisez à jouer avec le feu
et à défier l’autorité supérieure. Parfois, votre attitude frise l’inconscience
pure, la désinvolture… je me refuse à aller plus loin.
- Je saurai tenir compte de votre mise en garde.
- Si vous tenez à la vie et à celle des vôtres, il
vaudrait mieux. Allez rejoindre votre poste. Je viendrai vous inspecter
régulièrement.
- A vos ordres, commandant!
Le capitaine se leva alors et salua impeccablement son
supérieur. Ce dernier lui fit néanmoins remarquer:
- N’avez-vous rien oublié?
- Ah! Pourquoi devrais-je me montrer hypocrite? Ce
n’est pas dans ma nature, commandant.
- Tête dure!
Préférant hausser les épaules, Hallberg se tut et prit
dans ses poches un étui renfermant des cigarettes , un étui en argent massif.
Il ne quitta pas des yeux Von Hauerstadt tant que celui-ci n’eut pas disparu de
la pièce.
- Il ne changera jamais! Murmura-t-il pour lui-même.
Je me demande parfois pourquoi je m’obstine à la protéger. Il est tout mon
contraire. Peut-être parce que j’ai connu son père autrefois à Weimar…
***************
À Londres, en ce début d’automne 1940, le Blitz
faisait rage. Il ne se passait pas une nuit sans un bombardement de la
Luftwaffe. Mais avec leur flegme habituel, les Britanniques rejoignaient dans
le calme les abris anti-aériens qui se trouvaient dans les caves des maisons ou
encore dans les tunnels du métro. Les gares faisaient cependant des cibles de
choix pour les bombardiers allemands.
C’est ainsi que les rues autour de Charring Cross
n’échappèrent pas au déluge de bombes qui s’abattit sur la capitale anglaise en
ce triste et démentiel mois d’octobre où les hommes rivalisèrent de courage,
d’audace et d’abnégation, de veulerie et de cruauté, d’infamie et de gloire.
Ce 21 octobre 1940 devait rester gravé au fer rouge
dans la mémoire de Sarton. Plusieurs semaines auparavant, il avait tenté de
persuader Cléa de quitter Londres pour la campagne. Mais l’épouse
habituellement si docile avait refusé fermement, arguant que jamais elle ne
fuirait face à la barbarie qui s’annonçait.
Dick avait usé de tous les moyens pour faire changer
d’avis sa fidèle moitié. Pour ne pas être en reste et être taxé de lâcheté, il
demeurait à ses côtés, se dévêtant peu à peu de son armure d’inflexibilité.
Comment? C’était donc aussi cela un être humain!
Capable des pires atrocités mais également des dévouements les plus admirables.
Cléa oubliait la sécurité de sa propre personne pour se consacrer aux orphelins
et aux femmes découragées allant leur apporter de douces paroles de réconfort
ou encore de la nourriture ou du linge. En agissant ainsi, elle devenait
héroïque.
Silencieusement, Sarton admirait sa frêle compagne qui
combattait à sa façon ses anciens compatriotes dévoyés.

L’inévitable et si redouté événement se produisit à
23h41 précisément.
Une bombe incendiaire explosa à moins de dix mètres de
la maison des Simons. Sarton ne dut la vie qu’à une espèce de miracle et au
fait que son organisme était beaucoup plus résistant aux traumatismes que celui
d’un humain. Un sixième sens l’avait averti, mais trop tard, du danger.
Profondément sonné, il perdit conscience quelques minutes.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, ce fut pour constater que
son lien mental avec Cléa était rompu. Alors, ignorant ses blessures, il se
releva si brusquement que son corps regimba. Puis, au milieu des flammes
rugissantes et des gravats, il chercha sa femme. Il finit par découvrir son
cadavre enfoui sous les décombres.
Vite, il dégagea le corps inanimé de Cléa, voulant se
dissimuler le pire, espérant encore au-delà de toute logique. N’avait-il pas à
sa disposition la technologie de son peuple, une technologie du XXIIIe siècle?
Le vaisseau Stankin possédait une infirmerie à la pointe de la recherche
avec des cuves régénératrices et des duplicateurs biogels mémoriels.
Comme on le voit, Sarton était prêt à tout pour
redonner vie à son amour, à sa Cléa. Y compris à jeter aux orties ses oripeaux
de Terrien. Quelle tempête sous son crâne! Que d’émotions contradictoires se
bousculaient et se heurtaient!
Hélas! Tout espoir était vain car une fois le corps
dégagé, Sarton dut se rendre à l’évidence. Il était trop endommagé, trop mutilé
et le visage écrabouillé méconnaissable. La résurrection intégrale de Cléa
s’avérait impossible dans de telles conditions. Cela aurait été une faute
éthique de s’obstiner à vouloir tenter le coup, un crime plus grave que celui
de l’assassinat.
Affreusement déçu, bouleversé au-delà de tout
entendement, oubliant où il se trouvait, Sarton restait prostré au milieu des
ruines de son bonheur perdu tandis qu’au loin les explosions continuaient et
que tout autour de lui l’incendie grondait de plus belle.
La lancinante sirène des pompiers rendit
l’extraterrestre à la réalité. Redressant la tête, le visage encore plus fermé
que d’habitude, sans expression, l’Hellados envoya alors le signal d’appel au
vaisseau Stankin. Aussitôt Sarton se remotorisation à son bord. Tandis
que ses atomes se diluaient, il formula un ultime adieu à la douce Cléa.
- Cléa, simple humaine mais si chère à mon cœur, que
ta mémoire vive à jamais. Tu étais l’être le plus digne que j’ai connu. Tu
seras mienne à jamais, par-delà les siècles et la mort. Aucune autre femme ne
vivra désormais à mes côtés. J’en fais le serment devant Stadull. Al
Shastrimaa, Cléa!
Lorsque les pompiers parvinrent à ce qui restait de
l’immeuble, Sarton, en sécurité sur son vaisseau, recevait les premiers secours
de l’ordinateur robot médical.
Désormais, notre prospectiviste devait tourner la
page. Faisant preuve d’un acharnement jamais vu, il allait se lancer à la
poursuite d’Opalaand, le pourchasser jusqu’à ce que le Haän rendît grâce.
***************
Après avoir mûrement réfléchi quant à la meilleure
décision à prendre, Sarton s’installa définitivement aux Etats-Unis où il
renoua le contact avec Albert Einstein. Le chercheur l’appuya chaudement afin
qu’il puisse rejoindre l’équipe d’Oppenheimer qui travaillait sur le projet Manhattan,
autrement dit la mise au point de la bombe A. l’arme fut expérimentée avec
succès dès le mois de mars 1942 à Los Alamos.

Mais que devenait pendant ce temps l’amiral Opalaand?
Sous la double identité de Gustav Zerling, officier
nazi redoutable, et de Russel Hartford, richissime mécène fou de septième Art,
le Haän avait loué une splendide propriété sur les hauteurs d’Hollywood.
Désormais, Opalaand voyait presque chaque jour Chester
Flynt qui paradait au sommet de sa gloire grâce à des films d’aventures qui
avaient ramassé le pactole au box-office. Nous voulons parler de Robin des
bois, La Vie privée d’Elizabeth, Le Brigand bien-aimé, Le retour de Franck
James et Dodge City. Il avait raté de peu le rôle du vengeur masqué
Zorro qui avait finalement échu à Tyrone Power.

Chester Flynt partageait souvent la vedette avec la
délicieuse Daisy Belle de Beauregard,
au talent confirmé. Cette gentille
demoiselle était la sœur aînée de l’extravagante et insupportable Deanna
Shirley de Beaver de Beauregard que nous aurons l’occasion de retrouver dans
une prochaine intrigue au grand dam de Daniel Lin Wu qui devait endurer ses
frasques, ses caprices et ses sautes d’humeur.

Par moment, le commandant regrettait amèrement de
l’avoir sélectionnée pour plusieurs missions improbables que la jeune femme
réussissait de justesse.
Revenons au présent et à cette histoire.
Mais Chester Flynt, tel un colosse aux pieds d’argile,
pouvait désormais compter les jours qui le séparaient de la chute dans les
abysses de la vindicte populaire. Agent allemand dévoué à Hitler et à Zerling,
il obéissait à ce dernier sans émettre la moindre objection. Du moins ne s’y
hasardait-il pas à haute voix.
De son côté, le Haän était en communication plus ou
moins permanente avec le scientifique Zoël Amsq, originaire de la cité
impériale de Kamminq,où demeurait le souverain Tsanu XV. Ce Zoël était aussi
rusé qu’un serpent corail et tout aussi dangereux. Il avait lutté durant de
nombreuses décennies pour parvenir au poste qui était le sien. Le scientifique
cachait de terribles secrets et n’était pas prêt à s’avouer facilement vaincu.
De plus, il avait fait de l’élimination de Sarton une affaire autrement bien
plus personnelle que celle d’Opalaand vis-à-vis de l’Hellados.
Mais ce n’était pas tout ce qu’ignorait l’amiral. Le
prospectiviste d’Hellas le talonnait de près car il était parvenu à parasiter
les communications subspatiales et interdimensionnelles d’Opalaand! En réalité,
les ordres reçus par le noble Haän étaient directement dictés par Sarton, du
moins les ordres essentiels.
Pour comprendre cet embrouillamini, il est nécessaire
de revenir quelques semaines après la mort de Cléa Bernhardt, peu de jours
avant l’installation de Dick Simons au Nouveau-Mexique.
Dans la salle réservée à l’IA, Sarton consultait les
données concernant les multiples destins possibles des individus clés de
l’histoire humaine entre les XX e et XXIe siècles. Selon qu’il avait à faire au
temps modifié par ses soins ou pas, les différences étaient notables.
Il en allait ainsi pour un obscur acteur américain de
deuxième catégorie, qui pouvait soit végéter dans des rôles peu intéressants,
et connaître ensuite une fin assez misérable, soit accéder à la plus
prestigieuse fonction de son pays. Il s’agissait de Thomas Tampico Taylor.

Ou
encore les vies parallèles d’une anglaise issue de la petite classe moyenne,
Meg Winter,morte tragiquement à l’âge de onze ans ou devenu le Premier Ministre
de la Septième puissance économique du monde dans les années 1980.
Quant au destin
d’un officier allemand alors en poste en France, les renseignements fournis
paraissaient plus qu’étranges. Le jeune homme était à la fois le découvreur du
voyage temporel dans un univers qui voyait la Troisième Guerre mondiale presque
le détruire entre 1993 et 1998, conflit éclatant à la place des tristes guerres
eugéniques, où alors la Terre ne devait sa survie que par l’intervention de
mystérieuses entités vivant au 41ème millénaire, où le donateur généreux de
vingt millions de dollars permettant la mise au point d’un matérialisateur
temporel, ou bien un traqueur acharné de nazis et qui trouvait encore le temps
de participer à la construction des premières fusées Ariane. Cet homme se
nommait Franz Von Hauerstadt.
Or, il s’avérait que celui-ci, d’après les dernières
instructions de Zoël Amsq, devait être éliminé au plus vite par Opalaand.
Décidément, l’utilisation du chronovision conférait à
celui qui le détenait un pouvoir égal à celui des dieux. Pleinement conscient
de cela, Sarton se jura de détruire l’invention de Stankin une fois sa mission
réussie.
- Comme le disent les Terriens, j’ai entre mes mains
la boite de Pandore. Et pourtant! L’appareil serait plus qu’utile à Daniel Wu
et à André Fermat! Deux humains confrontés cette fois-ci au rocher de Sisyphe.
Peut-être rencontrerais-je ce Français si froid et si déterminé ainsi que ce
hardi explorateur de mondes inconnus, à l’âme déchirée par sa double nature.
Daniel Lin, sache que tu as un frère parmi les étoiles. La glace dissimule
parfois le feu le plus brûlant.
Telles étaient les méditations de Sarton devant
l’écran éteint du chronovision.
Puis le silence s’établit à peine troublé par les
divers appareils filtrant l’air du vaisseau.
Enfin, s’arrachant à ses pensées, le prospectiviste,
son plan minutieusement préparé, gagna la plate-forme de dématérialisation.
Une partie d’échecs sans merci était dorénavant
engagée entre Opalaand et l’Hellados. Qui triompherait? Le parti de la Vie ou
celui de la Mort?
« Ma nature profonde ne peut que choisir le camp
de la Vie…mais… de quelles armes devrais-je user pour obtenir le seul succès
qui vaille? » disait au fond d’elle-même une intelligence inappréhendable.
« Revisiter les tourments de cette triste époque? Une fois encore? En
serais-je capable? Bah! J’ai relevé depuis des défis autrement plus
difficiles. ».
***************
Hollywood, 21 novembre 1940.
Plateau 11 du film La piste de Santa Fe, sous
la direction de Michaël Curtiss, avec, dans les rôles principaux Chester Flynt,
Daisy Belle de Beauregard, Raymond Massey et Thomas Tampico Taylor.

Nous étions au neuvième jour du tournage, une scène
extérieure, celle de la défense de Palmyre, au Kansas. Il s’agissait plus
précisément d’une scène de nuit en montage alterné. Custer, alias Thomas T.
Taylor, se portait au secours de son ami Stuart - Chester Flynt - prisonnier à
l’intérieur d’une grange en flammes.
Or, inhabituelle, une atmosphère électrique venait
entraver le travail de l’équipe.
Chester Flynt battait froid T.T.T. et se disputait
sans cesse avec Curtiss. Le planning très serré prenait du retard. Furieux, les
patrons de la Warner envoyaient missives sur missives, télégrammes sur coups de
téléphone pour rappeler à l’ordre le réalisateur. Ce dernier, son accent
germanique encore plus prononcé qu’à l’accoutumé, sous le coup de la colère,
s’engueulait avec les producteurs ou hurlait après les techniciens.
Bref, le film était mal parti.
Assise à l’écart de tout ce brouhaha, la vedette
féminine soupirait.
- Un mauvais sort s’acharne sur moi. J’espérais sur ce
tournage pour voir ma côte remonter. La dernière production à laquelle j’ai
participé a été un flop retentissant. Le film le plus cher de l’histoire du
cinéma boudé par le public. C’est incompréhensible! Il avait tout pour devenir
un succès planétaire. David O. Selznick s’est retrouvé ruiné.
- C’est la vie, très chère, répondit Raymond Massey
avec philosophie. Quelle idée de donner le rôle féminin principal à l’ex-égérie
de Chaplin! Paulette y était peu crédible. du moins, c’est-ce qu’il m’a paru.
- Rajoutez également les quatre réalisateurs qui se
sont succédé sur les plateaux. Seul
Clark Gable a su tirer son épingle du jeu.
- Ma chère Daisy, ne vous en faites pas. Tout
s’arrangera. Votre talent sera reconnu, j’en suis certain.
- Merci pour ces paroles réconfortantes. Vous êtes un
véritable ami.
- Pourtant loin de moi de faire des louanges. Mon
compliment est des plus sincères. Mais voyez! Encore notre prima donna en train
de faire une scène!
- En effet. Cette fois-ci, Chester me paraît avoir
raison. Ce Taylor ne convient pas pour le rôle de Custer. Comment dire? Il n’a
aucune prestance…
- Il manque de panache tandis que Flynt, lui, en a
trop. Je me demande quand je pourrai tourner le plan suivant. N’incarné-je pas
le méchant dans ce film moi?
***************
Mais la séquence fut tournée, non sans peine. Massey
put gagner sa place. Il reçut alors les dernières instructions scéniques de
Curtiss.
- Tu as compris. Ton fusil est vide. Tu le jettes avec
rage. Tu sors ton colt et tu vises Custer. Ton visage exprime la haine.

- C’est facile. Où est l’arme?
- Là. Elle est chargée à blanc. Tu es tellement excité
que tu rates la cible. Bon. À toi Taylor! Courageusement, tu fais front et
charges Brown. Tâche cette fois-ci de ne pas tomber de cheval.
- Ouais. Pour cela, il aurait fallu me donner une bête
plus calme!
- N’exagère pas. Nous l’avons déjà échangée avec celle
de Flynt. La preuve: il a volé les quatre fers en l’air; depuis, il m’en veut.
Assez discuté. Si tu as peur, tant pis! Il fallait mieux apprendre à monter à
cheval, mon vieux! Dépêchez-vous, tous les deux, je ne veux qu’une seule prise.
Les deux comédiens prirent leurs marques au milieu des
troisièmes couteaux et des figurants.
- Silence! On tourne! Prêts? Moteur!
Comme l’escomptait Curtiss, l’action s’engagea. Vint
l’instant délicat où Brown jetait son fusil et faisait feu avec son arme de
poing. Un claquement sec retentit sur le plateau. Mais au lieu de charger
Massey, Thomas Tampico Taylor, grimaçant douloureusement, s’effondra sur le col
de son cheval, la chemise tachée de sang!
- Ach! Nein! Mein
Gott! Halt! Stop! Arrêtez! Arrêtez le
tournage! Il est blessé! Hurla Curtiss.
- Vite! Un médecin! Un horrible accident vient d’avoir
lieu. S’époumona un des assistants.
Tandis que Daisy Belle s’évanouissait, une scripte
girl ramenait le médecin de service. Après avoir allongé Taylor sur une
couverture, il examina le blessé.
- Trop tard! Fit-il lugubrement. Il est mort. Une
balle en plein cœur, c’est imparable.
- C’est impossible, marmonna Massey livide. L’arme
était chargée à blanc.
- Où est-elle justement? S’enquit le réalisateur.
- Je ne sais pas. Dans l’affolement, je l’ai jetée au
loin.
- Il faut la retrouver au plus vite, déclara le
docteur d’une voix dure. Monsieur Curtiss, je vous conseille de faire venir la
police. Une enquête s’impose car il ne s’agit pas d’un accident mais d’un crime
prémédité.
- Mais ce n’est pas ma faute, gémit le Canadien.
Michaël m’avait assuré que le colt serait chargé à blanc.
- Personne ne vous accuse, remarqua Curtiss. Moi aussi
, je le pensais. Il faut savoir qui a eu l’accessoire en mains. Peggy,
téléphonez au poste de police du secteur.
- Oui monsieur Curtiss.
Le cœur retourné, la jeune fille brune s’empressa
d’obéir tandis que le médecin s’occupait de Daisy Belle de Beauregard.
Lentement le calme se rétablit sur le plateau. Plus
personne n’osait bouger. Lorsque le lieutenant Carpenter arriva en compagnie de
deux sergents, il trouva toute l’équipe apte à témoigner. L’enquête pouvait
commencer. Elle allait aboutir à des résultats étonnants, déclenchant un
scandale politique sans précédent aux States et ailleurs.
***************
Toutes les personnes présentes sur le plateau 11 du
film La piste de Santa Fe ce jour
fatidique du 21 novembre 1940 furent interrogées par le lieutenant Carpenter et
ses deux adjoints. Personne ne fut oublié et toutes les déclarations et
témoignages minutieusement contrôlés. Ainsi, les accessoiristes furent
particulièrement mis sur la sellette.
Or, assez vite, il ressortit de l’enquête que, certes,
le personnel technique avait eu la possibilité de substituer un véritable colt
à l’arme de théâtre mais ne l’avait pas fait. Comment expliquer aussi qu’aucun
des accessoiristes et encore moins le comédien Raymond Massey ,’avaient
remarqué que le révolver était vrai? La différence de poids était pourtant
sensible.
L’acteur canadien fut mis hors de cause. Il n’avait
aucun intérêt à vouloir la mort de Thomas Tampico Taylor.
Il fallut donc réinterroger les témoins du tragique
accident. Chester Flynt, qui revenait d’un cabaret à la mode, Le Perroquet
bleu, et qui était assez imbibé, reçut très mal l’officier de police Carpenter.
L’interrogatoire tourna rapidement à l’affrontement.
- Donc, monsieur Flynt, vous n’avez rien vu car, au
moment du coup de feu, vous n’étiez pas sur le plateau.
- En effet. Ne vous l’ai-je pas déjà dit? Pourquoi
faut-il me répéter?
- Où vous trouviez-vous précisément?
- Dans ma caravane en train de me rafraîchir.
- Était-ce habituel?
- Tout à fait. La matinée avait été assez pénible.
Michaël faisait la gueule et les prises n’étaient jamais satisfaisantes selon
lui.
- Aucun incident à noter?
- Si! Comment la production a-t-elle pu engager un
acteur aussi nul pour le rôle de Custer? T.T.T. montait fort mal à cheval.
Aucun charisme et une diction épouvantable en sus.
- Donc, vous n’aimiez pas votre collègue…
- Je n’avais pas à l’aimer ou pas. Un faux jeton et un
fouteur de merde voilà ce que je pensais et pense encore de lui. Pourquoi
cacherais-je mon hostilité?
- Expliquez les raisons de votre rancœur, monsieur
Flynt.
- Par sa faute, j’ai failli me briser les reins! La
production a été obligée d’échanger mon cheval avec le sien. Et T.T.T. a réussi
à effrayer ma monture qui a alors rué et m’a envoyé valdinguer à travers le
décor! Alors que je monte à cheval depuis l’âge de cinq ans et que je suis un
excellent cavalier.
- Ne serait-ce pas là un mobile pour vous venger de ce
confrère maladroit?
- Me venger et commettre un meurtre pour un motif
aussi futile? C’est là une supposition absurde, lieutenant!
- Alors, pourquoi appelez-vous Taylor faux jeton,
fouteur de merde?
- Euh… Il avait été élu comme porte-parole de notre
profession et faisait partie du syndicat des acteurs…
- Oui, et alors? En quoi cela vous gênait-il, monsieur
Flynt?
- Hé bien… Il professait des idées dangereuses.
- Veuillez préciser…
- Ce n’est pas là un secret. Tout le monde sur le
plateau savait cela. T.T.T. était un républicain convaincu.
- Mais ce n’est pas un crime de professer publiquement
des opinions politiques.
- D’accord. Toutefois, je vous rappelle que le Parti
républicain milite normalement pour la non-intervention dans le conflit
européen actuel. Il est pacifiste. Or, Taylor déclarait haut et fort qu’il
n’était pas d’accord avec cette position. Pour lui, c’était manquer à l’honneur
de ne pas déclarer la guerre à l’Allemagne!
- Vous ne partagez pas cet avis…
- Sûrement pas! Je suis pour la paix ou encore la
neutralité.
- Vous n’avez pas la nationalité américaine ce me
semble…
- Non. Je suis Néo-zélandais.
- Souhaitez-vous devenir Américain?
- Naturellement. Ma vie et ma carrière sont ici.
- Pourtant, vous n’avez pas effectué les démarches
nécessaires pour acquérir cette nationalité. Pourquoi?
- Pas le temps, c’est tout! Pourquoi de telles
questions, lieutenant? Tout cela ne regarde que moi… je trouve que vous vous
immiscez trop dans ma vie privée.
- Lors d’une enquête pour meurtre, la police doit
explorer toutes les pistes…
- Enquête pour meurtre? Vous y allez un peu fort! Pour
moi, il s’agit d’un stupide accident…
- Revenons à vous. Vous dites que vous êtes neutre.
Mais, en tant que Néo-zélandais, ne craignez-vous pas d’être appelé à combattre
aux côtés des Britanniques et des autres peuples membres du Commonwealth?
- Ah! Ah! Vous voulez rire! J’ai été reconnu inapte au
service militaire.
- Voilà qui est étonnant connaissant les rôles que
vous jouez au cinéma.
- Justement… en fait, j’ai contracté une affection
pulmonaire grave durant mes jeunes années. Il m’en reste des traces et je me
fatigue vite…
- Les services d’immigration n’ont pas eu connaissance
de ce fait…
- Vos dossiers sont incomplets, tout simplement. Mais
vous êtes en train de vous éloigner du sujet, non? Toutes vos questions ont
l’air de me considérer comme le principal suspect dans cette triste affaire.
Or, j’ai horreur de cela et je vais prévenir mon avocat…
- Encore une minute, monsieur Flynt… il y a un trou de
deux ans dans votre biographie officielle. Pouvez-vous satisfaire ma curiosité
sur cette partie obscure de votre vie?
- Mais c’est de l’indiscrétion! Enfin, je veux bien me
montrer bon prince. J’ai voyagé…
- Voilà qui est bien vague… Où?
- Un peu partout… l’Australie, Hong-Kong, l’Italie,
l’Allemagne, l’Irlande. Je suis un très bon marin, savez-vous? Je possède une
petite goélette que j’ai retapée de mes mains.
- Donc, si j’en crois vos propos, vous avez quasiment
effectué le tour du monde à bord de votre goélette.
- Bon sang! D’où sortez-vous? C’est en menant deux
pontes de la Warner au large que j’ai été remarqué et ai pu ensuite
entamer la carrière que vous connaissez!
- Ainsi, vous voyagiez en Europe au début des années
30?
- Oui, il n’y a pas de mal à cela. En 1931 en Italie
et en Allemagne à la fin de cette même année. En Irlande à l’automne 1932. Je
suis arrivé ici, à LA. En février 1933. Mon passeport porte tous les visas de
mon périple.
- Votre séjour en Allemagne a duré bien longtemps je
trouve! N’avez-vous eu aucun ennui là-bas? L’époque était assez troublée.
Comment avez-vous vécu durant ces nombreux mois?
- J’ai exercé un peu tous les métiers: bûcheron,
serveur, mécanicien, garde du corps…
- Je vous croyais d’une complexité faible… malgré le
chômage vous êtes parvenu à trouver du travail… étrange!
- Je suis un type très débrouillard.
- Certes… Mais l’obstacle de la langue?
- Je baragouine l’allemand, l’italien et même le
français… Suffisamment pour me faire comprendre…
- De qui avez-vous été le garde du corps?
- Oh! De Gustav Zerling. Ce nom ne doit rien vous
dire. C’est un militaire qui se sentait menacé à cause de ses idées…
- Intéressant… dites m’en plus…
- Euh… mais on s’éloigne de la mort de T.T.T.
- Pas tant que vous croyez, monsieur Flynt. Je l’ai
toujours à l’esprit.
- Quels sentiments vous poussent à me cuisiner de la
sorte? Vous me croyez coupable, ne vous en cachez pas!
- Je l’avoue… mais vous n’avez pas agi par simple
vengeance, non! Vous avez assassiné Thomas Tampico Taylor pour des motifs
politiques, idéologiques. De plus, vous avez mûrement réfléchi quant au
meilleur moyen d’y parvenir. Pour moi, c’est donc un crime prémédité.
- Voici de graves accusations concernant ma personne
qu’il vous faudra justifier. Je m’en vais téléphoner de ce pas à mon avocat.
- Non, monsieur Flynt, pas pour l’instant. Vous allez
plutôt me suivre jusqu’au poste. Là-bas, vous pourrez téléphoner.
- Carpenter, je ne comprends pas cet acharnement.
C’est la presse que je vais alerter. Vous serez bientôt viré.
-J’en doute fort. Un accessoiriste, un certain Dick
Simon s’est souvenu fort à propos avoir cherché le colt de longues heures la
veille de la mort de Thomas Tampico Taylor et il ne l’a retrouvé que dans votre
caravane. Bien entendu, je parle ici de l’arme factice.
- C’est un fieffé mensonge! Dick Simon, dites-vous?
D’où sort ce type? Je ne l’ai jamais vu!
- Bien sûr. Lorsqu’on a votre statut de star on ne
fait pas attention, aux sans grades, aux anonymes. On les ignore superbement.
- Sur ces paroles dures contenant une vérité profonde,
Carpenter s’approcha du sergent qui avait pris note de l’interrogatoire conduit
par son supérieur et lui ordonna de mettre en route l’Oldsmobile.
***************
Au bureau central de la police de Los Angeles,
l’interrogatoire de la star « américaine » fut si bien mené que
Chester Flynt finit par avouer l’impensable: il avait bien assassiné Thomas
Tampico Taylor, non pour rivalité professionnelle ou par vengeance, mais pour
des raisons politiques. L’acteur reconnut même être payé par les services
secrets allemands. Bref, il s’avérait être un agent nazi, élevé au grade de lieutenant
et il avait agi sur un ordre émanant de son supérieur direct, le capitaine
Gustav Zerling!
Il fut impossible à la police et aux services spéciaux
de cacher l’arrestation et les aveux de Chester Flynt à la presse. Bientôt, le
scandale, immense, provoqua des remous jusqu’à la Chambre des représentants.

Puis, le procès du comédien Néo-zélandais attira une
foule considérable et déclencha des émeutes devant le palais de justice. On
comptabilisa une dizaine de morts. Brûlant ce qu’ils avaient adoré il y a peu
encore, les citoyens américains réclamaient la chaise électrique pour le
traître.
De son côté, la Nouvelle-Zélande exigeait
l’extradition de son ressortissant. Mais Washington resta sourd à ces appels.
Le jour de la sentence, l’hystérie fut à son comble.
Une centaine de blessés, des arrestations et des suicides par dizaines… Chester
Flynt fut condamné à vingt ans d’internement dans un camp. Apparaissant pour la
dernière fois en public, il était devenu méconnaissable. Pas rasé, les cheveux
trop longs, l’œil trouble, la parole embarrassée, sa morgue enfuie, tentant de
se disculper maladroitement, une véritable épave, une loque humaine qui
souffrait du sevrage très dur qu’il subissait: plus une seule goutte d’alcool
avalée depuis plus de six semaines sans oublier d’autres substances illicites.
Un sentiment de malaise envahit alors le prétoire
tandis qu’on pouvait entendre les sanglots désespérés de quelques admiratrices
bien déçues.
L’incarcération de l’agent nazi lui fut fatale. Flynt
se suicida en mars 1941.
***************
Forte des aveux de Chester Flynt, la police fédérale
tenta de retrouver Gustav Zerling plus connu sur le territoire américain sous
le nom de Russel Hartford. Peine perdue. L’amiral Opalaand avait pris la fuite
dès qu’il avait appris l’arrestation de son poulain.
Cependant, quelqu’un avait eu le temps de lui rendre
visite dans sa luxueuse propriété avant qu’il réchappât aux griffes de la
justice humaine. Sarton en personne!
L’affrontement, on s’en doute, ne fut pas que verbal.
La nuit même où la star fut conduite au poste de
police par le lieutenant Carpenter, le noble et valeureux guerrier Haän
essayait une fois encore d’établir le contact avec les scientifiques de sa
planète. Occupé à manipuler le communicateur inter temporel, il avait sottement
omis d’enclencher le dispositif de sécurité ceinturant sa villa.
Enfermé dans son salon particulier, après quelques
interférences agaçantes, Opalaand recevait enfin les dernières directives de
l’Empereur Tsanu XV. Le monarque ne portait le titre impérial que par habitude
et tradition, celui-ci ne représentant plus qu’un pouvoir désormais
déliquescent.
La conversation se tenait en langue de la très haute
noblesse, celle de la première caste, pratiquée par moins d’un millier
d’individus sur Haäsucq. Ainsi, Tsanu était persuadé que ses propres espions ne
pourraient entraver le nouveau plan mis au point par le chercheur Zoël Amsq.
- Mon fidèle serviteur, j’ai encore à te demander un
autre service.
- Parle, lumière éblouissante! Tu connais jusqu’où
peut aller mon dévouement pour ta personne. La restauration de la grandeur de
notre civilisation mérite tous les sacrifices.
- Mon ami, voici les dernières prospectives de Zoël
Amsq, mon conseiller scientifique. IL vérifié et revérifié au moins une
centaine de fois les conclusions de ses recherches avant de me les dévoiler. La
puissance de Terra et d’Hellas tire sa source d’un humain qui vit présentement
dans le siècle dans lequel tu séjournes actuellement.
- John Maynard Keynes…
- Non. Celui-ci n’est pas un personnage majeur.
- Alors, toutes mes actions pour le faire disparaître
ont été inutiles…
- Ton échec est sans grande importance. L’essentiel
est ailleurs.
- Il s’agit donc de Thomas Tampico Taylor…
- D’où sors-tu ce nom?
- De la bouche même de Zoël Amsq!
- Mais c’est impossible, voyons! Jamais le chercheur
n’a pris directement contact avec toi. Il ignore que tu es mon bras sur Terra.
- Quoi? Ô grandeur éclatante! J’ai fauté gravement.
Punis ton serviteur qui a failli!
- Explique-toi.
- Voilà, mon Haän… Thomas Tampico Taylor a été
assassiné sur mon ordre aujourd’hui. Il était pour notre empire un danger
potentiel pouvant…
- C’est tout à fait faux, Opalaand, bien au contraire!
Cet humain représentait l’application à l’échelle planétaire des théories
économiques si funestes pour Terra de Thaddeus Von Kalmann.

- Qui a donc pu m’induire en erreur?
- Mais ce maudit Hellados, fidèle et crédule
serviteur.
- Sarton! Comment s’y est-il pris pour interférer dans
mes communications? Originaire du XXIIIe siècle, logiquement, il n’a à sa
disposition qu’une technologie obsolète par rapport à la nôtre…
- Opalaand, n’oublie pas qu’Hellas est une
civilisation très ancienne et que ses représentants maîtrisent la transmission
des informations à travers le temps grâce à l’invention de Stankin…
- Dans ce cas, c’est sur lui que nos efforts auraient
dû porter…
- Qui te dit que je n’ai pas deux fers au feu? Pour
l’heure, les résultats se font attendre, j’en conviens, mais je garde bon espoir…
Zoël lui-même est parti effectuer cette mission…
- Mon Haän, tu es plus intelligent et plus averti que
moi. J’ai failli et je mérite la mort sans circonstances atténuantes.
- Ne sois donc pas aussi sot! Le mal peut être encore
réparé. J’ai toujours besoin de toi.
- Lumière éclatante, reçois ma gratitude pour ces
paroles consolantes.
- Cesse-là et écoute-moi attentivement. La personne
clé à l’origine de l’hégémonie de l’Alliance des 1045 Planètes est un certain
Franz von Hauerstadt. En cette année 1940, officier de l’armée allemande, il
est en poste en Normandie.
- Ce n’est là qu’un militaire!
- Non! C’est le plus prodigieux cerveau humain de tous
les temps! Il est à la fois le père des voyages hyper spatiaux et le découvreur
du déplacement temporel.
- Mon Haän voici une information renversante.
- Mes ordres sont clairs. Débrouille-toi pour le
traquer et en finir avec lui. Mais, bien sûr, garde-toi de Sarton.
- Euh… ne devrais-je pas plutôt m’attaquer à ce fils
de Skarr?
- Non! Éliminer Hauerstadt est vital pour nous.
Réussis et Sarton s’effacera dans les limbes d’un univers fantôme jamais
matérialisé.
- Oui, j’ai compris, splendeur éblouissante.
- Parfait. Communication terminée.
L’amiral s’empressa d’éteindre sa radio subspatiale et
de rabattre le cache qui la camouflait aux yeux d’un profane. Puis, se levant
de son siège, il marcha de long en large dans la pièce, essayant de mettre de
l’ordre dans ses pensées tumultueuses.
- Mon Empereur a beau dire, j’ai commis une erreur
irréparable. Maintenant, Chester Flynt est arrêté. Or, c’est un couard, un
pleutre et un veule, dépourvu d’honneur. Il peut me dénoncer d’un instant à
l’autre.
- Voilà des réflexions fort sensées très cher
adversaire! Lui répondit en écho une voix ironique.
- Toi ici, Skarr! Comment? S’étrangla l’amiral en
reconnaissant l’individu qui lui faisait face.
- Tu avais oublié de brancher la sécurité, Opalaand.
D’un pas nonchalant, s’avança jusqu’au centre du
salon. Il apparaissait sans maquillage aucun, sous les traits d’un pur
Hellados.
- Quelle impudence! Viens-tu me narguer?
- Ah! Tu sais donc que je suis le responsable de ton
erreur… de ta bévue, disent les humains.
- Oui! Hurla avec rage le guerrier Haän. Puisque tu as
eu la bêtise de pénétrer dans mon repaire, tu n’en sortiras pas vivant, je le
jure!
Se précipitant sur son ennemi, Opalaand fut arrêté net
dans son élan par un mur invisible, un mini champ de force individuel engendré
par une ceinture portée par le scientifique.
- Holà, mon furieux adversaire! On se calme; les
humains ont un proverbe judicieux ma foi, dans notre situation. La colère
est mauvaise conseillère.
- Peuh!
- Je ne suis pas venu pour me battre ni pour me moquer
de vous, amiral Opalaand.
- Que voulez-vous donc? Fulmina le Haän, qui, à
l’instar de son ennemi utilisait maintenant le langage de la troisième caste de
sa planète et non plus celui de la dixième caste.
- Vous prévenir que toutes les actions que vous
tenterez seront tout à fait inutiles. Vos scientifiques ne vous ont pas tout
dit.
- Que signifient ces paroles?
- Voyez combien il m’a été facile de vous manipuler.
- Les Helladoï sont des Schnurls qui ne méritent qu’un
chose: finir écrasés comme les bêtes venimeuses qui importunent nos cités.
- Ecoute-moi donc plutôt que de perdre ton temps et
d’user de ta salive en m’insultant. Sache que je pratique couramment les
vingt-cinq langues de ta planète. Mais là n’est pas l’essentiel. Je reconnais
humblement que je n’applique pas, loin de là, les préceptes du grand Vestrak
mais la cause est suffisante. dans un autre temps, un lieu différent,
nous nous sommes déjà affrontés. Vous appartenez à la seconde chronoligne et
moi à la première… enfin… je parle ainsi afin de simplifier…
- Je ne saisis pas…
- C’est pourtant très clair. Votre double de
l’histoire numéro 1 a tenté de modifier le cours du temps. Or, je suis parvenu
à le contrer. Avec succès puisque j’ai en face de moi non pas le baron
Opalaan’Tsi mais l’amiral Opalaand!
- Je ne comprends toujours pas et tu racontes
n’importe quoi!
- Laissez-moi achever. Si, comme vous l’a ordonné
votre souverain Tsanu XV, et non Tsanu XVIII, vous vous attaquez à l’humain
nommé Franz Von Hauerstadt, des désagréments vous attendent.
- Aucune menace n’a jamais réussi à m’intimider, chien
bâtard! Je suis un guerrier Haän, l’oublies-tu?
- Le susnommé appartient à toutes les dimensions où
Terra existe. Le chronovision me l’a montré. La logique veut que vous courriez
à l’échec. Un échec patent et douloureux pour vous…
- Cela reste à voir.
- Opalaand, je ne pense pas que vous conserverez votre
conscience lorsque ce jour arrivera. Von Hauerstadt réchappera à vos
machinations que je m’en mêle ou pas. Une entité d’un avenir bien plus lointain
que le vôtre le soutient et le protège. Votre rêve de grandeur pour l’Empire
Haän n’est qu’une chimère. Je joue peut-être avec vous, mais quelqu’un d’autre
fait de même. Cet être est inappréhendable… à cause de la sottise inscrite dans
vos gènes, c’est lui qui aura finalement le dernier mot.
- Si vous pensez m’avoir fait changer d’avis par vos
paroles qui ne sont que du vent, vous vous trompez lourdement.
- Quel besoin avez-vous de hurler ainsi? Montrez-vous
impassible, c’est plus constructif! C’était là tout ce que j’avais à vous dire.
Je n’aime pas m’attaquer à plus faible et à plus démuni que moi. Gardez-vous
Opalaand. Je vous aurai prévenu. Ah! Un dernier conseil encore… Fuyez vite!
Flynt a été arrêté grâce à mon témoignage et en ce moment, il est en train de
vous dénoncer. Le temps n’est pas encore venu pour Terra de connaître
l’existence d’autres formes de vie intelligentes habitant sur des planètes
lointaines.
- Espèce de fumier!
- Je ne puis que vous rendre cette justice: vous avez
rapidement assimilé le langage le moins châtié de ces humains.
Tout à sa rage, Opalaand ne vit pas Sarton faire un
geste discret qui commandait au vaisseau Stankin de le téléporter. Il
disparut comme s’il n’avait jamais été là, sans effet lumineux, sans éclat.
Voilà pourquoi la police fédérale trouva la propriété
vide quelques heures plus tard. Le FBI négligea aussi de réinterroger le témoin
si précieux qu’était Dick Simon. Notre Hellados avait également disparu
mystérieusement. Personne ne fit le lien avec Dick Simons, qui, parallèlement,
se faisait engager sur le projet ultra secret baptisé Manhattan.
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La nouvelle histoire se déroulait sur Terra avec des
modifications de plus en plus visibles pour un observateur temporel extérieur.
Gêné par la capitulation italienne et la libération
totale de l’Afrique du Nord par les Britanniques, Hitler n’attaqua l’URSS qu’en
août 1941, se heurtant bientôt à l’hiver russe. Son intervention en Italie - il
avait occupé la péninsule - lui coûta la victoire.
En Extrême-Orient, le Japon, encouragé par l’invasion
allemande en URSS, déclencha Pearl Harbor dès le mois de septembre de cette
terrible année 1941. Les Etats-Unis se retrouvèrent plongés dans le second
conflit mondial au grand dam des pacifistes de tous poils.

À Tokyo, l’état-major avait sous-estimé le potentiel
militaire de l’Oncle Sam. Le Premier Ministre nippon était encore Konoye,
reconnu comme incapable. Tojo ne le remplaça qu’à la mi-42, une fois les revers
du Japon bien entamés.
Pendant ce temps, la machine industrielle américaine
tournait à plein régime, bénéficiant en outre d’une plus grande avance technologique
que dans la première chronoligne.
Les Soviétiques, quant à eux, perdaient Leningrad mais
arrêtaient la Wehrmacht aux portes de Moscou. La reconquête de la ville symbole
allait les occuper durant toute l’année 1942.
Dans la guerre du Pacifique, les Japonais échouaient
dans leur conquête des Philippines tandis que les chasseurs à réaction, arme
secrète de l’Air Force américaine bouleversaient les données de la
guerre. Après la bataille de Midway, le recul nippon s’accentua.
Pendant ce temps, l’état-major allié, basé en
Grande-Bretagne, prenait la décision de débarquer en Normandie dès le mois de
mai 1943.
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