
Alban de Kermor était de retour à
Paris après un mois d’absence sous les traits d’un jeune noble bavarois
accompagné de son mentor. Comme tout dandy né avec une cuiller en or dans la
bouche, tout fils de bonne famille qui se respecte souhaitant découvrir le
monde civilisé, il disait effectuer son tour d’Europe. L’adolescent était
persuadé que son identité d’emprunt était inattaquable. Pour assurer celle-ci,
il avait teint ses cheveux en blond, portait des lunettes et avait gonflé ses
joues encore poupines à l’aide de coton. Il avait également pris soin de
modifier son timbre de voix afin de parfaire son déguisement. On lui aurait
attribué la mention passable pour ses efforts, sans plus. Ah! J’oubliais! Il
imitait à ravir l’accent allemand mais
ne s’exprimait pas encore couramment dans cette langue. Cela viendrait avec le
temps.
Le mentor, qui n’était autre que
Victor Francen,
ressemblait, quant à lui, à un vieux patriarche à la barbe blanche parfaitement taillée, au front haut dégarni et à l’œil en partie voilé par une cataracte déjà bien installée. Brillamment, comme on peut le constater, le comédien belge s’était vieilli de vingt ans au moins. Lui parlait sans difficultés la langue de Schiller et Thomas Mann.

ressemblait, quant à lui, à un vieux patriarche à la barbe blanche parfaitement taillée, au front haut dégarni et à l’œil en partie voilé par une cataracte déjà bien installée. Brillamment, comme on peut le constater, le comédien belge s’était vieilli de vingt ans au moins. Lui parlait sans difficultés la langue de Schiller et Thomas Mann.
Les deux hommes croyaient tromper la
surveillance de la police impériale. À tort. En fait, dès qu’ils eurent posé le
pied sur le sol français, ils furent pris en chasse par les mouches
professionnelles. Leurs signalements communiqués à Paris, les espions avaient
reçu toutefois l’ordre de ne pas se dévoiler et de poursuivre leur surveillance
discrète.
Cipriani et Talleyrand escomptaient
décapiter une fois pour toutes la mouvance royaliste et laissaient pour cela la
bride lâche à Kermor. Par lui, toute la filière légitimiste serait remontée et
le coup de filet prometteur. Les ministres espéraient également élucider l’énigme
du « rayon vert » qui avait permis au jeune homme de disparaître sous
les yeux des informateurs du super ministre. Rayon qui s’était une nouvelle
fois manifesté lorsque Vidocq s’était évaporé à son tour juste après l’attentat
de la rue Saint Honoré.

Avec un peu de chance, de logique et
beaucoup de patience, les sbires parviendraient sans doute à capturer la
mystérieuse bande qui prêtait main-forte au Breton, une bande assurément bien
outillée car disposant d’une technologie très supérieure à celle fournie
habituellement à Napoléon le Grand par le comte di Fabbrini.
Dès le début, Talleyrand avait conclu
que les inconnus de ladite bande étaient responsables de l’échec de l’attentat
contre Sa Majesté Impériale. Mais cela ne signifiait nullement qu’ils
soutinssent le régime. D’ailleurs, depuis, ils se faisaient oublier. Que
voulaient-ils en vérité? S’opposer à Galeazzo di Fabbrini? Peut-être bien.
Incontestablement, l’italien avait tenu la laisse de Fieschi et de… Vidocq.
Pourquoi le policier avait-il trahi?
Il devait toute sa carrière à l’Empereur! Alors, quel était précisément le
projet de l’ambitieux di Fabbrini? Semer la pagaille en Europe? Trop simpliste.
Dans un premier temps, jadis, l’Ultramontain avait favorisé l’ascension d’un
obscur officier d’artillerie, d’un nobliau corse désargenté sans espoir d’avenir,
l’avait méthodiquement conduit au pouvoir en même temps qu’il faisait de la
France, la Grande Nation, un Etat bien plus puissant que celui de Louis XIV.
Or, aujourd’hui, le pays se trouvait
à la croisée des chemins. Galeazzo, disparu depuis quelques années déjà, n’avait
pas seulement ôté sa protection occulte à l’Empereur, il avait aussi fomenté un
complot contre lui.
Si Napoléon venait à mourir, le jeune
roi de Rome, pardon, François III, falot et avide de plaisirs, ne ferait pas le
poids.
Le retournement de di Fabbrini
restait incompréhensible, dépassait l’entendement pourtant fort grand du prince
de Bénévent. Voulait-il remplacer l’Empereur par un de ses frères? Non!
Après avoir à peine évoqué cette
hypothèse, Charles Maurice comprit aussitôt qu’il faisait fausse route. Joseph,
l’aîné, vivait en exil aux Etats-Unis. Il ne fallait pas compter non plus sur
Louis, trop jaloux, velléitaire et vindicatif, à l’intelligence relativement
limitée. Ni sur Jérôme, encore moins à la hauteur. Lucien, dans ce cas. Mais
celui-ci se taillait un royaume à sa mesure en Orient et ne pensait plus à la
France. Du moins en apparence. Lucien n’avait jamais dissimulé ses sentiments
républicains, trop imprégné de Rousseau et du Contrat social.


Peut-être était-ce cette carte que
voulait abattre le mystérieux Galeazzo? Mais cette nouvelle hypothèse ne
satisfaisait pas Talleyrand. Ce projet lui apparaissait manquant d’ambition et
d’envergure. Ah! Que c’était agaçant! Le vieil homme sentait qu’il était en
train d’oublier un facteur important. Ces hommes qui avaient contré l’Ultramontain
avec succès venaient… du futur! Oui, comme di Fabbrini, et d’un futur encore
plus lointain que le comte. Il devait l’admettre. Admettre également que
Galeazzo n’avait pas pris une seule ride en quarante années.
La solution était de pister l’Italien.
Mais comment s’y prendre? Cinq espions déjà, parmi les meilleurs de sa police
secrète, avaient été retrouvés morts, s’étant approchés trop près de leur
cible. L’un avait été tué au Jardin du Luxembourg, un deuxième rue aux Fers, un
autre dans les Arènes de Lutèce, et, les deux derniers, rue des
Blancs-Manteaux.
Dans ce cas, les mouches devraient
désormais s’accrocher aux basques de la domesticité de Danikine. Moins
dangereux.
Il est temps maintenant de revenir au
téméraire Alban de Kermor. Le jeune homme ignorait - naturellement - que ses
vêtements étaient munis d’un prototype de pisteur; ledit appareil avait été
introduit habilement dans la couture du paletot que portait habituellement
Alban par Galeazzo en personne. De plus, le comte avait pris soin de glisser un
autre objet de ce genre dans une arme qui faisait partie de la panoplie du
Breton. Di Fabbrini était une prudente personne qui prévoyait toujours une
issue de secours. Mais comment l’Ultramontain était-il parvenu à entrer en
contact avec Kermor? Nous le saurons bientôt.
Notre adolescent avait parfaitement
conscience d’avoir contrevenu aux conseils du vice amiral Fermat et du
commandant Wu. C’était pour cette raison d’ailleurs qu’il évitait désormais le
cœur du vieux Paris. Ainsi, il avait élu domicile du côté de Grenelle. Mais il
essayait de renouer, l’inconscient, avec quelques exilés de l’intérieur,
favorables à la monarchie, des sympathisants qui logeaient boulevard Saint
Germain ou encore à proximité du château de l’Élysée.
Comme tous les jeunes gens de son
âge, Kermor aimait se distraire. Cependant, ses distractions prenaient un tour
sérieux. À défaut de se rendre au Musée du Louvre, nouvellement ouvert, il
assistait à des concerts de musique de chambre, des séances de lanternes
magiques, avec toujours les mouches de la Sûreté à ses basques. Ces petits
divertissements anodins auraient prêté à sourire dans d’autres circonstances.
Mais ici, ils mettaient sa vie en danger.
***************
Dans sa chambre d’hôtel, Alban
achevait de nouer son élégante cravate tandis que sur la table de style Louis
XVI, un plateau attendait. Dessus, reposait un service à café tandis que des
croissants étaient servis avec un pot de confiture de fraises et du sucre en
poudre. Bref, il y avait de quoi satisfaire momentanément le solide appétit d’un
tout jeune homme. Sept heures venaient de sonner à la pendulette rococo. Le
comte admirait sa prestance devant le miroir d’une armoire. Il portait à ravir
un gilet prune, un pantalon du même ton ainsi qu’une chemise de batiste à la
blancheur immaculée. Quant à la cravate, elle était mousseuse à souhait et s’ornait
d’une perle discrètement placée à l’endroit précis qu’exigeait la mode de la
saison.
Content de son apparence, Kermor
sourit puis s’assit afin de déjeuner. Un repas plus substantiel serait pris à
onze heures. Après avoir bu une tasse de café au lait abondamment sucré, Alban
s’apprêtait à couper en deux un croissant et à le tartiner de confiture lorsqu’
un cliquetis le fit sursauter. Quelqu’un était en train de s’introduire dans sa
chambre!
Aussitôt, le jeune homme bondit de sa
chaise prêt à se défendre. Il chercha des yeux un long stylet qu’il avait
déposé la veille sur la tablette de nuit.
- Vous m’agresseriez? Demanda le vice
amiral Fermat sur un ton qui se voulait ironique.
- Que… Comment m’avez-vous retrouvé?
- Ne soyez pas idiot! Un jeu d’enfant
avec la technologie à ma disposition. De plus, il n’y avait pas que moi à
suivre votre trace. J’ai dû me débarrasser de quatre mouches qui étaient
postées dans les environs. Bien! Assez d’enfantillage. Pourquoi être revenu à
Paris? Surtout en ce moment?
- Monsieur, fermez la porte. Je n’aimerais
pas que notre conversation soit entendue.
- Tiens, vous êtes donc, comte, tout
de même capable de prudence, répliqua André toujours sarcastique. Mais vous ne
m’avez pas répondu à l’instant. Pourquoi ce retour? Vous aviez des instructions
claires ce me semble.
Tout en disant cela, Fermat
repoussait la porte et s’assurait que personne n’écoutait à proximité.
- Berry m’a donné de nouveaux ordres.
Ainsi, je dois mettre le fils du vicomte de Noailles et le duc de Richelieu à l’abri
en leur faisant passer la Manche.
- Ah! Tête dure de Breton!
Décidément, vous êtes un fou téméraire. Quant au Prétendant, il a la cervelle
vide d’un oiseau. Pourquoi dois-je me bombarder votre gardien? Comme si cela ne
suffisait pas à ma charge présente!
- Amiral, la dauphine, pardon, la
reine a particulièrement insisté pour que j’accomplisse cette mission. Personne
ne résiste à son charme…
- Vous m’en direz tant.
- Mais comment avez-vous su mon
adresse? Victor Francen sans doute?
- Effectivement, Victor est venu me
parler. Il m’a également dit qu’à Londres vous aviez rencontré un homme d’une
grande affectation, un certain Castel-Tedesco.
- C’est tout à fait vrai, avoua
Kermor.
- Je poursuis. Castel-Tedesco est un
homme âgé certes, mais il porte beau encore. Il est bien mis de sa personne
vêtu élégamment comme on le serait en 1780...
- Un ami de Marie-Caroline si vous l’ignorez,
monsieur Fermat!
- Enfant, votre naïveté me ferait
pleurer si je le pouvais! Soupira le vice amiral. Castel-Tedesco n’est que l’un
des nombreux pseudonymes dont aime à s’affubler Galeazzo di Fabbrini pour ses
affaires secrètes.
- Que me dites-vous là monsieur? C’est
tout à fait impossible! Je l’aurais reconnu immédiatement, identifié au premier
coup d’œil! Il ressemble tant à Giacomo qui me ravit mon héritage.
- Et l’art du grimage Kermor dans
lequel vous êtes encore un novice et le comte un maître?
- Je serais donc tombé dans un piège?
Pourquoi? Mais s’il avait voulu me tuer, di Fabbrini aurait agi depuis
longtemps.
- Le comte ne cède jamais à une
impulsion, mon enfant! Il réfléchit toujours
avant de passer à l’action. Vous servez d’appât.
- Pour attirer qui? Vous? Craddock?
Votre équipe?
- Le commandant Wu je dirais… mais
Daniel Lin se tient sur ses gardes, lui… je sais qu’en cet instant celui qui s’est
pompeusement et orgueilleusement appelé le Maudit connaît déjà votre retour
dans la capitale. Et il n’a nullement besoin d’espions humains pour cette
information. Dites-moi, Kermor, vous avez là une jolie arme, un stylet ciselé à
la façon de Benvenuto Cellini lui-même. Mais, si je ne me trompe, l’acier en
est plus ancien. Un bel objet qui dépasse probablement les moyens actuels de
votre bourse…
- Un souvenir familial. Ayant
appartenu à Enguerrand de Kermor, un mien aïeul. Prenez-le et admirez-le de
plus près.
- Pas mal, oui. Mais je trouve la
poignée un peu lourde pour de l’acier.
- Ah! Que faites-vous donc monsieur?
- Rien! Je me contente de dévisser le
manche.
- Mais jamais à ma connaissance…
- Depuis que Galeazzo l’a eu en
mains, oui, l’objet se dévisse! Voyez, j’avais raison. Regardez ce que contient
votre dague.
- Je n’identifie pas ce que c’est…
- Et pour cause! Un pisteur
électronique, ce me semble. Une antiquaillerie de la Guerre froide de la piste
1720... Ce mouchard doit être relié à un récepteur qui ne se trouve pas si loin…
c’est cela. Une portée maximale de cinq cents mètres à tout casser.
- Monsieur Fermat, je n’entends rien
à votre discours.
- Chut! Il y a également un
microphone couplé à votre pisteur. Ah! Notre espion n’est pas aussi éloigné que
je le pensais car il n’y a pas d’amplificateur.
- Mais… Vous essayez de …
- Briser ce mouchard, en effet.
Avec force, André tenta de sortir le
petit appareil du manche. Mais il était trop bien incorporé à la poignée. Ses
muscles humains ne suffisaient pas à la tâche. Il devait donc user de son
énergie de Ying Lung! Tant pis pour son incognito. Or, un éclair noir,
brusquement venu de nulle part, s’en vint frapper de plein fouet l’Observateur.
Foudroyé, figé telle une statue, le vice amiral tomba sur le tapis, droit comme
un I.
Stupéfait, dans un réflexe de
conservation, Alban se recula tout d’abord. Mais le jeune homme se morigéna
sévèrement car il devait porter secours au militaire.
Alors qu’il se baissait afin de
constater qu’André était toujours en vie, un autre phénomène tout aussi
imprévisible mais d’une autre nature se produisit. L’enveloppe corporelle du
vice amiral sembla se fondre dans l’atmosphère, disparaissant tout simplement
de cette réalité-ci. À sa place, il ne resta plus durant une minuscule poignée
de secondes qu’une fragile lueur jaune
orangé qui vacillait. Bientôt, elle s’éteignit. Du moins, ce fut ce que crut
Alban.
Sonné et prostré, se demandant dans
quel cauchemar il était plongé, le comte de Kermor, toujours en position
accroupi, se mit à sangloter tout doucement. Il resta dans cette inconfortable
position cinq minutes. Un soupir à peine perceptible le fit se redresser.
Daniel Lin, qui avait emprunté un
raccourci transdimensionnel, se tenait debout devant lui. Le commandant était d’une
lividité excessive. Visiblement, il manquait encore d’entraînement dans ce
périlleux exercice.
- Décrivez-moi vite ce que vous avez
pensé voir, Alban! Ordonna le commandant Wu dans un souffle. Le temps presse.
- Mais… je n’en sais … rien! Se
récrimina Alban. Je vous l’assure. Je vis une fantasmagorie digne des récits de
ma grand-mère. Si l’Ankou lui-même venait me chercher présentement, je n’en
serais pas surpris! Je l’accueillerais avec un certain soulagement.

- Décidément, ces Bretons
superstitieux! Murmura Daniel Lin quelque peu agacé. Tant pis. Je vais faire
avec. Donnez-moi votre main. J’ai besoin d’un contact physique pour voir ce qui
s’est passé. Vous ne sentirez rien de plus qu’un chatouillement.
Subjugué par la détermination du plus
qu’humain, machinalement, Alban tendit sa main gauche. Elle fut saisie avec une
certaine impatience par Daniel Lin.
- Hum… j’identifie la lumière noire
caractéristique de Van der Zelden. Pourtant, un détail me turlupine, marmonna
le commandant à haute voix, exprimant ainsi ses pensées tant il était
préoccupé.
À l’instant où Gana-El avait été
frappé, le jeune Ying Lung avait ressenti une douloureuse brûlure. Tout son
être lui avait alors paru s’embraser.
Poursuivant son exploration, Daniel
Lin reprit ses réflexions sur le même mode.
- La Supra Réalité. Je n’y ai pas
accès en temps normal. Cependant, un couloir transdimensionnel brille plus que
les autres. Et il reste à la périphérie du Vrai Monde qui me reste interdit. Il
a été emprunté il y a peu par un être extraordinaire. Je me risque. Je verrais
bien. Il me faut ramener André Fermat vivant…
À son tour, le commandant Wu disparut
de la chambre, mais là, c’était volontaire. Déboussolé, Alban fut contraint de
s’asseoir, ses jambes se dérobant. Gagnant le lit, le comte desserra
fébrilement sa cravate puis se versa un verre d’eau d’une main tremblante.
- Dans quelle sorte d’histoire est-ce
que je me trouve mêlé?
À peine notre Breton eut-il le temps
d’articuler cette question destinée pour l’instant à rester sans réponse que
deux silhouettes fragiles et fluctuantes se matérialisèrent sur le tapis devant
ses yeux ébahis. Il s’agissait bien d’André Fermat et de Daniel Lin. Ce dernier
avait donc réussi à localiser et à récupérer l’Observateur. Le plus âgé se
frottait vigoureusement la poitrine, là où justement la lumière noire l’avait
touché tandis que le plus jeune, plus spectral que jamais, haletait ne parvenant pas à se redresser.
- Quel est ce nouveau prodige? S’exclama
le comte qui n’en pouvait mais.
- Là-bas, je n’ai pas su situer le Vaillant,
expliqua Daniel Lin en balbutiant. Je ne connaissais que ce chemin…
- Expliquez-moi! Hurla Alban, au bord
de l’hystérie, se laissant submerger par la panique.
- Jeune homme, répondit Fermat sur un
ton impossible à rendre, oubliez donc les dernières minutes. Il vaut mieux pour
votre sécurité. Daniel Lin m’a ramené dans cet Univers, m’a rendu une intégrité
matérielle et physique acceptable. Cela doit vous suffire.
Le jeune comte hocha la tête en signe
d’assentiment puis perdit connaissance.
- André, ne lui faites aucun mal…
émit Daniel Lin au bord de l’effondrement.
- Telle n’est pas mon intention!
Lorsque ce jeune homme si stupide se réveillera, il croira avoir rêvé sans
plus. Sa tête lui lancera comme après une soirée de beuverie.
- Ah! Vous vous contentez de lui
modifier ses souvenirs, Homo Spiritus…
- C’est cela.
- Mais le mouchard?
- Expédié dans une dimension décalée
de 27% par rapport à la nôtre, Daniel Lin. Apprenez que j’ai également
neutralisé les espions de la Sûreté. Le prince de Bénévent va se mordre les
lèvres de colère.
- Vous avez vite réagi. J’ignorais qu’un
agent temporel pouvait accomplir autant de choses en si peu de secondes.
- Il n’y a là rien de miraculeux,
commandant.
- Amiral, regagnons le vaisseau au
plus vite…
- J’actionne le témoin de rappel du
téléporteur. Inutile de réitérer votre précédent exploit. Un départ plus
prosaïque semble s’imposer. Tiendrez-vous le coup jusqu’au Vaillant?
- Je l’espère… mais j’ai une envie
irrépressible de dormir et de rendre mon dernier repas…
- Oh! Je le sais bien. Je suis passé
par là un nombre incalculable de fois à mes débuts. La fièvre vous dévore et la
soif vous taraude. Courage, Daniel Lin.
Les deux Supra Humains s’estompèrent
de la chambre d’hôtel. André avait omis de remercier le Surgeon. Il ne tenait
pas ce genre de compte.
Quant à Kermor, désormais seul,
affalé sur le tapis, il ronflait comme un bienheureux alors qu’Ailleurs, tout à
fait Ailleurs, l’Entité négative fulminait car Dan El recouvrait au galop ses
prodigieuses facultés.
***************
Dans la cité de l’Agartha, il y avait
souvent des instants fugaces mais intenses de bonheur ineffable qui montaient,
se diffusaient partout, dans les moindres interstices de ce monde préservé,
dans cette a bulle de a Monde. Ce bonheur, cette plénitude faisait vibrer
Daniel Lin, branché en permanence à tous les humains de la cité, relié à eux à
jamais. Enivré par ce sentiment débordant, le Ying Lung vivait à l’unisson de
tous ces cœurs simples qui battaient.
Dans ces moments d’exaltation, Dan El
fusionnait avec ces petites vies si attachantes, si aimantes et si aimées. Le
chant du bonheur le baignait, le caressait, le remplissait, et lui, ému, comblé
comme pas possible, renvoyait sur tous les résidents cette béatitude qui
exsudait de chaque toron de son être réel et sublimé.
Partout l’extase de la lumière
répandue à profusion.
La chenille qui se métamorphosait en
papillon bleu, prodige. La pousse tendre de l’épi de blé qui perçait sans
douleur la terre nourricière, merveille. L’azalée en train de s’ouvrir
délicatement, miracle.
L’eau glougloutant dans les
fontaines, enchantement. L’enfant riant aux éclats, éblouissement d’un cœur
empli d’allégresse.
Les baisers de deux amants, les
soupirs partagés, les élans non réfrénés de passion sincère, l’exaltation des
caresses, les timides émois des premières amours, les rougissements de deux
jeunes cœurs qui se découvraient faits l’un pour l’autre, les cris des nouveau-nés
qui emplissaient d’air leurs petits poumons, l’exploration du monde familial
par les bambins d’un an à peine, les gazouillis mélodieux, les premiers
« papa », « maman », les pas encore hésitants des apprentis
marcheurs, les géniteurs et les grands-parents en admiration devant les
découvertes des enfançons, les mains qui se frôlaient, se palpaient, les petons
tâtés, caressés, les pouces et les poings mordillés, sucés, les yeux bleus,
noirs ou gris qui s’ouvraient étonnés sur l’inconnu si attirant et fascinant,
les farces innocentes, les papys et les mamys jouant avec leurs descendants s’appropriant
ainsi pour une heure une seconde jeunesse, un bonheur pur, un Paradis retrouvé,
un accomplissement véritable et inédit.
Dan El planant partout dans
Shangri-La recevait, s’emplissait de ces joies toutes simples mais précieuses ô
combien, indispensables à son équilibre mais aussi à celui de tous, chères
comme des millions et des millions de remerciements, des prières exaucées.
Réjoui, le Ying Lung devenait
Violetta et Guillaume, Raeva et Aure-Elise, Louise et Gaston, Alexandre et
Marie, Benjamin et Nadine, Albriss et Renate, et, bien évidemment, lui-même,
Daniel Lin et Gwenaëlle.
Pour ces instants proprement divins,
pour ces joyaux dispensés par ses chères petites vies, Dan El le si humain
Préservateur, si sensible, si avenant, si généreux, acceptait avec joie le
fardeau épuisant de la maintenance de la cohésion de Shangri-La, la sauvegarde
de la cité, le jugement des créatures défaillantes.
À l’aube de l’Histoire du Pantransmultivers,
le Gardien avait édicté des règles primordiales et incontournables que tous
devaient respecter.

Toute vie est unique et par là toute
vie est sacrée.
Tu respecteras toute vie et ainsi tu
te respecteras et seras préservé.
Tu n’ôteras pas la vie de celui qui
est semblable à toi.
Tu ne tueras pas non plus celui qui
est différent de toi.
Tu aimeras ton prochain comme
toi-même a dit le Fils de l’Homme. Garde en tête toujours ces paroles et je te
préserverai.
Nous sommes tous frères, tous poussières
d’étoiles. Acceptons nos différences et tirons-en profit pour le bien de tous.
Apprenons à nous comprendre, à nous connaître, à tout partager.
Aimons-nous les uns les autres car c’est
l’Amour qui est le moteur du Monde et de la Création.
- Préservateur, oui, c’est là avant tout ma
fonction, le nom que j’endosse dans le secret de mon cœur, qui me convient très
bien, murmurait Daniel Lin à l’oreille de sa compagne tandis que celle-ci l’embrassait
tendrement dans le cou, se faisant plus câline que jamais.
- Tout ce que tu veux et souhaites,
mon maître…
- Oh! Tout ce que tu veux toi, nuance…
Et Dan El sourit. Il exaltait de
bonheur, frémissant dans des rapports charnels d’une intensité si forte qu’il
communiquait son orgasme et sa joie à tous les habitants de l’Agartha, à tous
les amants de la cité.
Ah! Benjamin et Nadine, Guillaume et
Violetta, Albriss et Renate, Alexandre et Marie, Gaston et Louise, Raeva et
Aure-Elise, Uruhu et Nouria, Kilius et Denis, Tiburce et Mina, Andrew et
Shinaïa, quels privilégiés vous êtes et serez!
Seule la Voix Commune hésitait
encore, oscillait entre le doute, la suspicion, le rejet et l’acceptation.
- Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble.
Aimer à loisir…

- Non! Hurla le Chœur Multiple.
- Sacrilège! Rugit Olmarii.
- Abomination! Gronda Oniù.
- Contagion! Conclut la Totalité.
- Erreur! Contra Gana-El. C’est Dan
El qui a raison, qui est dans le Vrai. Sans l’Amour rien n’existe.
Loin, très loin de cette Supra Réalité,
Daniel Lin percevait encore les échos de cette antique dispute; mais il n’en
avait cure et riait, irradiant de vie, d’énergie, d’amour et de bonheur. Libre,
jeune, généreux, il donnait et recevait, partageait et guérissait, il fécondait
et permettait de féconder ce qui était stérile, aride, mutilé, mort et nécrosé.
***************
Ainsi furent conçus les jumeaux Tim
et Tommy, David le premier né de Violetta et de Guillaume, Camille, la fille de
Louise et de Gaston, Maé et Gemmima les jumelles d’Aure-Elise et de Raeva,
William, l’enfant consolation de Benjamin et de Nadine, Sven, le mi Hellados mi
humain, Véronique, la petite métisse d’Alexandre et de Marie et tous les
enfançons de l’Agartha ou presque.
Pour Brelan, toutefois, Dan El avait
accompli un authentique miracle qui ne lui avait guère coûté au vu du bonheur
qu’il apportait à cette femme remarquable et à son compagnon qui ne l’était pas
moins. En effet, depuis une quinzaine d’années environ, après avoir subi une
cruelle mutilation, Louise s’était retrouvée dans l’incapacité d’enfanter.
Or, ce matin-là, dans la salle d’attente
du cabinet de consultations de Denis O’Rourke, il y avait foule. Toutes ces
dames papotaient de choses et d’autres, racontaient par le menu les faits
marquants de la semaine. Nerveuse, Brelan y était venue, poussée par
Aure-Elise. Quelque peu honteuse, gênée, elle baissait la tête. Être mère à son
âge! Impensable! Tout à fait exclu. Depuis une éternité, elle n’avait plus ses
menstrues. Donc aucune chance n’est-ce pas de mettre un enfant au monde…
Particulièrement détendu, heureux
même, Denis sortit, le sourire aux lèvres et demanda à Louise d’entrer dans le
cabinet médical. Tremblante comme une adolescente, le rouge au front, Brelan
lui emboîta le pas.
- Docteur, commença la repentie, je
suis simplement venue pour un conseil, sans plus.
- Tss… Tss… ne soyez pas si tendue,
Louise et expliquez-moi votre cas. Cela ne sortira pas d’ici. Je vous le
promets…
- Mais…
- Je puis tout entendre, mon amie…
Les premiers mots furent les plus
difficiles. Denis était un homme, avait vingt-huit ans tout au plus, bref tout
pour décourager les aveux. Mais enfin, Brelan parvint à se décoincer et à tout
débiter de son douloureux et tumultueux passé. Sa gêne envolée, elle en oublia
l’homosexualité du médecin. Alors, elle ne vit en lui qu’un homme bon, un ami
capable de l’aider, de la soigner et de la réconforter. Pour elle, il était
plus qu’évident qu’elle n’avait que les symptômes d’une grossesse. Elle n’était
pas enceinte.
- Résumons, fit O’Rourke après avoir
écouté Brelan attentivement. Votre âge biologique, quarante-quatre ans… ce n’est
ni rédhibitoire ni honteux Louise pour avoir un enfant… un peu tardif, sans
plus… que Diable! Vous ne vivez plus au XIXe siècle sous Napoléon IV! Une
mutilation des ovaires selon vos souvenirs… pourtant, je les vois très bien sur
mon écran. Ils sont parfaits… une absence de cycle menstruel depuis vos
vingt-neuf ans suite à cette abomination ordonnée par le comte Galeazzo di
Fabbrini… pour une fois, j’aimerais venger une telle cruauté! Mais le
responsable a déjà payé. Oui, Louise, vous êtes bien enceinte, comme le montre
mon appareil. Voyez cet amas. Il s’agit d’un embryon âgé de cinq semaines.
Toutes mes patientes ici sont enceintes de cinq semaines… tout comme vous… Sauf
Veronica. Mais c’est une autre histoire! Ah! J’oubliais! Ce sera une fille.
Vous n’êtes pas déçue au moins? Et Gaston que j’apprécie beaucoup non plus j’espère?
- Docteur, c’est impossible… vous m’abusez…
balbutia Louise, refusant de croire ce qu’elle entendait.
- Non, mon amie. Rien n’est
impossible ici.
- On n’a pu me guérir, me réparer
ainsi… aucune médecine n’en est capable…
- La mienne effectivement.
Artificiellement, j’aurais pu vous faire porter un enfant, mais non pas
régénérer ce qui n’existe plus.
- Vous voyez!
- Pourtant, vos ovaires ont été
restaurés. Je ne parle ni de fécondation in vitro ni de clonage. Vous avez été
remise à neuf, Louise, tous vos organes également. Et, si vous le désirez, vous
pourrez être enceinte autant de fois que vous l’espèrerez et sans risques. Le
choix, désormais, vous appartient.
- Je ne comprends pas…
- N’essayez pas. En attendant,
détendez-vous, apportez la bonne nouvelle à Gaston, montrez-vous confiante,
mangez léger, prenez ces vitamines, buvez un verre de lait chaud le soir et…
pratiquez la natation.
- Euh… Est-ce tout, docteur?
- Pour le moment, oui, Louise.
- Je veux bien…
- Vous vous portez comme un charme.
Denis se leva et raccompagna Brelan
dans la salle d’attente. Gwenaëlle accueillait Daniel Lin avec joie, ne lui
tenant pas rigueur pour son retard.
- J’ai été retenu par Symphorien, lui
expliqua son compagnon. Il a refusé une fois encore ce que je voulais lui
offrir. Il est plus têtu que moi. J’ai préféré ne pas insister. Je n’aime pas
forcer les volontés.
- Tu as eu raison. J’attends deux
garçons, comme tu me l’avais dit, Daniel Lin.
- Bien, ma douce. Tu écouteras et
suivras exactement les recommandations de Denis. Compris, Gwen?
- Oui, mon maître. Je suis si
heureuse!
Gentiment, le commandant Wu embrassa
sa compagne sur le front. Louise s’était avancée, émue, au bord des larmes.
Elle prit sur elle d’interrompre le couple.
- C’est vous, souffla la blonde
égérie de Gaston. De ses cils magnifiques et recourbés perlaient de précieuses
gouttes d’eau irisées.

- Oui, Louise? Que voulez-vous me
demander?
- Rien! Rien, je vous l’assure… vous
avez déjà tant fait pour moi. Car, ce ne peut être que vous l’auteur de ce
miracle! Vous me donnez bien plus que la vie, vous me donnez le bonheur d’être
mère! Grâce vous soit rendue, Superviseur général!
- Louise, je n’ai rien fait… je me
suis contenté de réparer une erreur, une odieuse monstruosité. Il n’y a là rien
de miraculeux… vous seule avez accompli un véritable miracle; vous avez été
capable d’aimer, sincèrement, totalement, de vous donner sans arrière-pensée,
vous avez cherché à combler une autre personne que vous-même…
- Non Daniel Lin! Je vous connais
suffisamment pour comprendre bien des choses. Vous voulez que tous les
habitants de la Cité soient heureux, partagent votre félicité présente. Vous
êtes l’être le plus généreux que j’aie rencontré. Vous donnez tout votre amour.
Vous faites en sorte que votre bonté rejaillisse sur nous. Merci! Mille fois
merci pour Gaston, pour moi et pour tous…
Alors, Louise s’agenouilla sans honte
ni gêne et s’emparant des longues mains de Daniel Lin, les baisa
respectueusement, les arrosant de ses larmes.
- Louise, que faites-vous? Vous me
mettez dans une situation impossible… reprocha doucement le Préservateur… vous…
m’embarrassez…
- Pardon, Daniel Lin… j’oubliais les
témoins…
Le plus vite qu’elle le put, Brelan
se releva, essuyant les larmes de son visage d’une touchante beauté.
Transfigurée, avant de quitter la salle d’attente, elle dit:
- Que le Seigneur vous bénisse pour l’Eternité!
Puis, elle se retira, un sourire
ineffable sur les lèvres.
- Dans son cœur, murmura Gwenaëlle,
il y avait un amour pur, qui dépassait le monde, un amour infini pour… toi…
- Oui, Gwen, tu as les mots justes.
Mais je ne veux pas être vénéré comme une divinité. Je ne suis qu’un simple
humain, un peu plus doué que la moyenne pas davantage…
- Oui, Daniel Lin, mon maître…
Les jeunes femmes qui patientaient
dans la salle hochèrent machinalement la tête et laissèrent le couple s’éloigner,
tendrement enlacé.
- Deanna Shirley, c’est à vous,
appela O’Rourke.
DS De B de B se leva précipitamment.
L’apprentie star était enceinte elle aussi, mais sa grossesse n’avait rien de
miraculeux et plutôt à voir avec une virée dans la France précédant la Belle
Époque! On murmurait qu’un certain Bertie n’était pas étranger à son état.
Personne ne garderait en mémoire
cette scène émouvante d’une future mère remerciant le Superviseur général de l’Agartha
comme s’il était un dieu vivant. Denis, quant à lui, ne verrait pas ses
souvenirs altérés. Fermant la porte de son cabinet, il soupira:
« Si j’étais porté sur le
blasphème, si je voulais manquer de respect, je dirais que Louise est parfaite
dans le rôle de Marie-Madeleine repentante, une Marie-Madeleine sublimée par l’amour
christique. Quant à Daniel Lin, il ne ressemble certes pas à Jésus. Peut-être
un peu au Bouddha de la Compassion. Ah! Superviseur! Vous devrez vous montrer
plus prudent si vous voulez préserver votre incognito! ».
Le soir même, le médecin comprit qu’il
n’avait pas à s’inquiéter pour le Préservateur; celui-ci était fort capable de
se protéger lui-même.
***************
Sur sa couchette, Daniel Lin
reprenait des forces. Sa nausée s’était dissipée tandis que ses muscles recouvraient
leur souplesse habituelle. Ufo, lové en boule à ses pieds, somnolait, le ventre
plein d’un merlan qu’il avait chapardé dans l’assiette du capitaine Craddock,
au grand dam de ce dernier.
Avec acidité, Violetta jetait à l’adresse
de son chat:

- Il dort, il bouffe; il ronfle, il
bâfre! Vingt-deux heures sur vingt-quatre! Tu parles d’un animal familier
idéal! En plus, il me fait des infidélités en préférant mon père!

- Hum… Et le reste du temps, rajouta
le Cachalot de l’espace, il miaule à pierre fendre car il n’a pas de femelle…
Méthodiquement, profitant de l’absence
momentanée de Fermat, mais également du sommeil récupérateur du commandant Wu,
Craddock bourrait sa pipe.
- Pff! Vous vous trompez, capitaine!
Ufo n’a pas l’âge!
- Hon! Hon! Répliqua Symphorien en
fumant. Il est en avance, jeune fille. Tiens, pas plus tard que tantôt, alors
que je lui faisais faire une petite promenade digestive et hygiénique - j’en ai
plus qu’assez que ce vaisseau pue l’urine de chat! - il était bien à l’affût d’une
femelle en chaleur. J’ai reconnu le miaulement rauque caractéristique.
- Ah! Bah! Ça lui passera.
- M’étonnerait, miss.
- Une chatte en chaleur, vous dîtes,
capitaine? Où cela?
- Près du cloître en ruines, du côté
de Grenelle.
- Vous croirez qu’Ufo serait plus
heureux si on lui ramenait une jolie compagne?
- Oh! Ça! Il ne songerait plus à se
remplir la panse disons durant une semaine, c’est sûr! Miss Grimaud…
- Capitaine Craddock, cher Cachalot
du Système Sol, soyez mimi tout plein…
- Qu’allez-vous me demander encore?
Bougonna le vieil homme.
- Ramenez la chatte qui met Ufo en
émoi.
- Quoi? Doucement les basses, jeune
fille! Mon astronef n’est pas une animalerie!
- Un chat supplémentaire, ce n’est
pas si volumineux, ça ne respire pas tant que cela et ça ne gaspille pas tant d’oxygène…
- Ouiche! Mais ensuite, on aura sur
les bras cinq ou six boules de poils en plus… qu’il faudra noyer!
- Quelle cruauté, capitaine!
- Hé, je dis la vérité, mademoiselle.
Et puis, ces bêtes-là; ça bondit partout, ça mordille n’importe quoi, ça fait
ses griffes dans les endroits les plus inattendus. Ça réclame des soins, de l’attention,
et tout… et tout…
- Ufo, le plus souvent, n’a pas
besoin de moi…
- Sauf à l’heure de la soupe, c’est-à-dire
huit à dix fois par jour…
- Certes, mais après, il dort… la
preuve… voyez comme il ronronne…
- Sans doute… mais tous les chats ne
sont pas comme lui, miss Violetta, ventre sur pattes et feignant…
- Oncle Craddock, je vous en prie. Je
vous en supplie… sinon, je chante la Valse de la Traviata puis j’enchaîne
avec la Habanera de Carmen!
- Tout mais pas ça! Je cède, miss. Vous avez une voix de
sirène d’alarme! Je ne tiens pas à avoir aussi mal au crâne qu’après deux jours
de beuverie.
- Oncle Craddock, vous êtes un amour.
La jeune adolescente se jeta vivement
au cou du vieil homme pour lui marquer sa reconnaissance. Elle lui déposa deux
baisers sonores sur des joues piquantes comme du foin.
- Vous devriez cesser de fumer, oncle
Craddock. Vous puez le tabac et votre barbe n’est pas très accueillante.
- Du bon tabac blond de Hollande à
vingt francs les cent grammes! Peste! Je ne vais pas m’en débarrasser comme
cela. Ce serait du gaspillage.
En haussant les épaules, le vieux
baroudeur de l’espace se téléporta dans les ruines du cloître. Il revint peu
après cette escapade portant dans ses bras une jolie chatte chartreuse aux
poils brillants et propres et aux escarboucles émeraude. La bête sentait le
lilas et les herbes sèches.
- Adorable! Tout à fait adorable! S’exclama
Violetta conquise. Viens dans mes bras, ma toute belle!
La jeune féline se laissa prendre par
la jeune métamorphe avec grâce. Elle en accepta les caresses et les mamours
sans la griffer ni se hérisser. Bientôt, elle ronronna d’aise et ferma ses yeux
magnifiques.
- Je t’appellerai Opaline.
Le sort en était jeté. Le deuxième
piège tendu par Johann et Galeazzo venait de s’activer.
***************