Chapitre 12
Pour
le succès de son intrigue, Galeazzo di Fabbrini avait emprunté la pelure d’un
notaire à la retraite qui jouissait d’une rente confortable.

Sous un aspect
bonhomme qui suscitait la confiance de ses interlocuteurs, une houppelande gris
anthracite et des lunettes aux verres fumés dissimulant l’éclat particulier de
ses yeux, il se rendit au bureau de placement de l’arrondissement où il vivait
afin de recruter des domestiques exotiques et dociles. Il fit croire au préposé
de service qu’il agissait au nom d’un très haut personnage de l’Etat, le duc
d’O*… Pris soudain d’un zèle exemplaire, l’employé lui mit alors sous les yeux
quelques fiches signalétiques et le comte transalpin les examina avec la plus
grande attention.
Après
quelques minutes, il rendit un verdict d’une voix onctueuse.
-
Ce Chinois de Canton m’intéresse. Il semble posséder l’art culinaire de sa
nation.
-
Très bon choix, monsieur Sampol.
-
Quant à l’Indien de Madras, il ferait un valet de tout premier ordre, peut-être
même un valet de chambre pour Sa Seigneurie.
-
Je dois vous signaler qu’il ne s’exprime qu’en anglais.
-
Qu’importe! Et cet arrivage spécial?
Galeazzo
désignait ainsi une Mélanésienne à la peau très sombre et à l’abondante
pilosité, un jeune homme doté d’une souplesse inouïe qui avait fui les
spectacles à cinq sous du boulevard du Temple et qui, désormais, souhaitait se
caser dignement, et, enfin, un Sarde qui aurait pour fonction de conduire
divers attelages. De plus, l’insulaire maniait le couteau à la perfection.
-
Me garantissez-vous leur honnêteté?
-
Bien évidemment, monsieur Sampol.
-
Dans ce cas, vous me les enverrez tous à cette adresse derrière l’église Saint-Merri.
Notre haut personnage rencontrera ses nouveaux serviteurs demain soir à
dix heures. Dites-leur bien qu’ils auront des gages doublés. Voici un petit
intéressement pour vous remercier.
Négligemment
di Fabbrini sortit deux billets de mille francs de son portefeuille. Le préposé
se hâta de ranger cette manne. Son silence était ainsi assuré.
Satisfait,
Galeazzo quitta le bureau de placement en sifflotant un air de Rossini et, d’un
pas élastique qui pouvait pourtant trahir qu’il n’était pas aussi chenu que son
déguisement le laissait supposer, gagna le café où il avait rendez-vous avec
Irina Maïakovska.
-
Ma foi, tout cela prend une belle tournure. Parole de gentilhomme. Comment ma
proie pourrait-elle désormais échapper à ma toile? Il lui faudrait posséder et
dompter le don d’ubiquité. Ah! Homunculus! Fils de mon génie! Tu n’as pu donner
toute la mesure de tes talents. Rêve inabouti de ma grandeur… mais aujourd’hui,
je contrôle et manipule le temps. Et c’est là fort grisant.
***************
De
leur côté, le vice amiral Fermat et le commandant Wu progressaient également.
Arrivés depuis peu en 1825, ils avaient pris contact de la manière que l’on
sait avec l’imprudent jeune comte de Kermor. Présenté à Daniel Lin Wu et à
Frédéric Tellier, subjugué, Alban avait momentanément accepté de ronger son
frein. Il était tombé sous le charme du danseur de cordes et les manières de
grand seigneur du commandant Wu
Lui
en imposaient. Lorsque cela était nécessaire, Daniel lin n’oubliait pas que le
fondateur de sa famille était un proche de l’Empereur mythique Qin Shuang Di.
Le daryl androïde irradiait à la fois une autorité toute naturelle et une
déconcertante familiarité. Le tout saupoudré de compassion, d’empathie et du
désir de mettre à l’aise n’importe quel interlocuteur.
Alban
n’avait rien dissimulé à ses sauveteurs. Le Breton avait même été plutôt
satisfait de voir ces derniers plus ou moins hostiles à l’Empire du
Napoléonide. Dans sa naïveté, il crut pouvoir les enrôler dans le grand œuvre,
le rétablissement de la dynastie légitime sur le trône de France.
Lorsque
le jeune homme osa formuler sa demande, Fermat sourit d’un air entendu et
répliqua:
-
Nous avons mieux à faire.
Il
faillit rajouter, condescendant, « mon enfant », mais s’en abstint
juste à temps.
-
Dans ce cas, pourquoi m’avoir sauvé la vie? Pourquoi êtes-vous venus ici?
Mitrailla de questions le Breton.
-
Nous vous avons tiré du mauvais pas dans lequel vous vous étiez mis non par
altruisme mais bien parce que nous avons besoin de vous, proféra alors Daniel
Lin avec aplomb.
-
Vous? Vous tous ici présents, ces dames et ces messieurs? Reprit Kermor en
désignant Brelan, Aure-Elise, Viviane, Violetta et les comédiens.
-
En effet, dit le daryl androïde. Nous traquons des assassins en puissance. Nous
voulons prévenir un crime…
-
Quel crime? Quelle est la personne visée?
Fermat
fixa le Breton dans les yeux et articula lentement, détachant chaque syllabe:
-
Des comploteurs veulent d’abord s’en prendre à Napoléon Premier, puis, ce
dernier abattu, ils s’évertueront à mettre le plus grand désordre dans cette
chronoligne.
-
Monsieur Fermat, vous m’avez trompé! gronda Alban hors de lui, les sourcils
froncés et le visage empourpré. Loin de moi l’idée de passer pour un ingrat
mais n’attendez rien de plus de moi que ce que vous avez déjà reçu, mes
remerciements.
-
Comte, reprit le vice amiral froidement, nous allons vous envoyer en Angleterre
auprès de Berry. Après tout, ce sont bien là les ordres que vous avez pris du
comte d’Artois. Mais vous devrez délivrer à votre dauphin un certain message.
-
Grand Dieu, non!
-
Oh, nous n’avons nullement l’intention d’attirer Berry dans un piège, jeta avec
désinvolture Daniel Lin.
-
C’est même l’inverse, compléta Pierre Fresnay en écrasant sa cigarette dans un
cendrier improvisé.
-
Je réclame des preuves! Lança Alban têtu. Vous disposez de moyens qui peuvent
s’apparenter à de la magie et grâce à eux, vous pouvez sans mal permettre à
l’usurpateur de s’enraciner sur la terre des lys.
-
Cela n’est pas notre but. Quant aux preuves réclamées, les voici, fit le
commandant Wu avec un calme olympien.
Avec
un geste gracieux et sûr à la fois, le daryl androïde brancha alors le chrono
vision. Sidéré, obligé de se pincer pour s’assurer qu’il était bien éveillé,
Alban de Kermor assista à un véritable tour de prestidigitation, à un exploit
que le plus habile des illusionnistes ne pouvait accomplir sans recourir à une
technologie hors normes.
Une
fois entrées les coordonnées, l’écran sphérique dévoila en trois dimensions des
scènes tout à fait invraisemblables. Toutes sonorisées!
Première
séquence:
Un
des hôtes de Fermat, celui qui s’exprimait avec un accent austro-américain,
prenait le petit déjeuner avec le Corse.
Mais
il y avait encore plus audacieux.
Deuxième
extrait:
Aure-Elise
Gronet d’Elcourt, à peine grimée, introduite subrepticement dans la chambre
même de l’Empereur, partageait la couche du monstre sans dégoût et, un peu plus
tard, rapportait triomphalement au personnage prénommé Daniel Lin certains
sceaux, certaines lettres et certains secrets.

Ensuite,
tous pouvaient voir le cortège impérial échapper de justesse à un attentat
grâce à une étrange machinerie actionnée par un des hommes présents sur le
vaisseau. Quelques secondes plus tard, le poseur de bombe sautait opportunément
avec son engin.
Enfin,
l’ultime séquence s’achevait par une folle course poursuite à cheval. Le
cavalier traqué était remarquable par ses yeux couleur de nuit, son visage
aplati plein de morgue et un rien de familier pour notre jeune comte.
-
Je connais cet homme, balbutia Kermor avec émotion. Mais c’est impossible. Je
dois me tromper. Il est mort l’an passé en son château de Bretagne. Je devrais
plutôt dire mon château.
-
Vous faites allusion à Giacomo di Fabbrini, renseigna Tellier.
-
Exactement.
-
Nous savons votre passé et comprenons vos tourments, compléta Louise les yeux
rêveurs.
-
L’homme qui est poursuivi par monsieur Tellier, le capitaine Craddock,
mademoiselle Violetta et monsieur…
-
Gaston de la Renardière, qui ne nous a pas encore rejoints, souffla Daniel Lin.
-
Qui est-il donc? Tant de ressemblance! Frémit Alban.
-
Le pourchassé répond au nom de Galeazzo di Fabbrini. Il n’est autre que le fils
unique de Giacomo.
-
Galeazzo? Mais, présentement, il n’a que dix ans.
-
Oui, dans un 1825 normal, non manipulé.
-
Or, votre théâtre d’ombres révèle un individu pour le moins quinquagénaire.
-
Comte, il n’y a pas que nous pour avoir remonté le temps, asséna Fermat.
-
Avez-vous lu la dernière date affichée par le chrono vision interrogea alors
Daniel Lin.
-
J’avoue que non.
-
Eh bien, c’était 1783. Cela signifie que nous réglerons le sort de Galeazzo le
maléfique dans votre passé tout simplement, conclut logiquement le daryl
androïde.
-
Que signifie ce langage? Vous n’êtes pas des partisans acharnés de ce
Buonaparte, bien que vos actes pourraient faire supposer l’inverse. Alors, quel
but poursuivez-vous précisément?
-
Un but en deux étapes qui nous oblige donc à emprunter certains détours,
expliqua le vice amiral posément. Dans un premier lieu, maintenir l’équilibre
de ce temps monde; ensuite et surtout, rogner définitivement les griffes du
sieur Galeazzo di Fabbrini et de son compère, l’invisible Johann Van der
Zelden.
-
C’est cela, approuva Tellier.
-
Cette partie sera assurément la plus ardue. Mais le courage et l’imagination ne
nous font pas défaut.
-
Bigre! Vous parlez de ce Van der Zelden comme s’il s’agissait d’un démon, de
Satan en personne! S’exclama Alban.
-
Il se rapproche assez du Diable, effectivement, comte, reprit le vice amiral.
Mais il n’est qu’un génie malfaisant qui sera réduit à rien bientôt ayant eu le
tort de se mêler à l’histoire humaine.
-
Amiral, vous ne souhaitez point du tout que Charles X devienne roi de France?
-
Un roi putatif suffit amplement à ce personnage aux épaules trop étroites,
siffla André.
-
Cependant, ailleurs, dit Tellier, il règne.
-
Oui, dans un ailleurs aux multiples couches et embranchements, compléta Daniel
Lin.
-
Toutes ces années à combattre pour le Bourbon! En vain! Soupira le Breton.
-
Ne croyez pas, ne pensez pas cela, fit le daryl androïde avec compassion. Votre
rôle, Alban de Kermor, est de préserver les espoirs de la dynastie. Cela peut
vous paraître dérisoire, je le sais bien mais… apprenez que dans une autre
histoire de France Berry est mort assassiné. En 1820...
-
Ah! Piètre consolation. Qui règne dans le futur d’où vous venez? S’enquit Alban
malgré tout intéressé.
Tellier
eut envie de lui répondre. Mais il choisit de baisser la tête. Michel Simon
releva la sienne et goguenard, jeta:
-
Jeune homme qu’importe! Moi, je viens des années 1930. Et Fermat de 2517. Quant
à l’Artiste et à sa bande, ils sont originaires de l’an 1868. Nous ne vivons
pas sous le même régime politique. Cela ne nous empêche pas toutefois d’œuvrer
en commun pour la seule chose qui compte véritablement.
-
Laquelle?
-
La survie de l’humanité! Excusez du peu. C’est une tâche prenante, écrasante
même, qui exige de la part de nous tous d’énormes sacrifices, qui nous oblige à
oublier nos querelles personnelles, nos différends ridicules. Faites comme
nous! Prenez de la hauteur et vous vous en porterez bien.
-
Michel Simon a raison. Il parle d’or, acquiesça Daniel Lin. Galeazzo, acoquiné
aujourd’hui à Van der Zelden, peut, si nous lui laissons la bride sur le cou,
ôter tout avenir à l’humanité. Foin de la périphrase! Soyons brutal et
réaliste! Parlons vrai. Le comte meurt
d’envie d’effacer le genre humain de la surface de la terre!
-
Pourquoi?
-
Pour se venger, monsieur de Kermor, par haine de ses semblables. Désormais
allié à l’Entropie, son rêve deviendra réalité si nous échouons…
-
Il n’en est pas question! Bougonna Craddock. Mon enfant, contentez-vous de
jouer modestement votre partie dans cette pièce en cinq actes et surtout ne
venez pas entraver nos efforts. Ah! Sachez qu’ici personne n’a participé au
prologue ainsi qu’au premier acte.
-
Assez perdu de temps, ordonna Daniel Lin. Viviane?
-
Ah! Enfin, on se rappelle que j’existe, minauda l’intéressée. J’ai horreur de
faire de la figuration.
-
Vous allez endosser l’identité de Valentine Von Hardenberg, l’épouse fidèle de
Hans Gustav.
-
Hans Gustav, Pierre Fresnay? Reprit avec espoir la brune actrice en regardant
son compère avec une tendresse soudaine.
-
Je m’exprime parfaitement en allemand, lança l’Alsacien.
-
Certes, mais vous ne faites pas assez prussien, mon cher. Erich?
-
Ach! J’accepte volontiers. J’ai une revanche à prendre depuis Vienne. Et
j’adore me moquer de tous ces galonnés.
-
Ne descendez-vous point d’un noble baron autrichien? S’étonna Michel Simon.
-
Justement; pas prussien.
-
Votre accent? S’inquiéta le commandant Wu.
-
Mon accent américain s’efface lorsque je retrouve l’idiome de mes jeunes
années.
-
Dans ce cas, comme je l’avais envisagé, vous serez le nouvel attaché du
maréchal Ney. Ces lettres d’accréditation, des faux habilement rédigés par
Frédéric, convaincraient le plus méfiant des empereurs.
-
Qu’est-il arrivé au véritable Hardenberg? Interrogea Viviane Romance.
-
Paracelse et Germain s’en sont occupé hier; présentement, il moisit dans une
péniche qui vogue sur l’Oise, renseigna le danseur de cordes.
-
Itou pour son épouse gardée en alternance par Doigts de fée et quelques
maritornes, compléta Brelan.
-
Aure-Elise, murmura Daniel Lin comme hésitant, le plus délicat te revient.
-
J’en suis consciente.
-
Un léger maquillage suffira pour te faire passer pour Betsy Balcombe. Tu as le
choix, mais ce serait…

-
Je suis libre. Compte sur moi, Daniel Lin.
-
J’aurais pu endosser ce travestissement, marmonna Louise. J’ai plus l’habitude
qu’Aure-Elise de rejoindre l’alcôve des puissants…
-
Madame de Frontignac, excusez-moi de me montrer si direct, de faire ainsi
preuve de goujaterie… dois-je vous rappeler que vous n’avez ni la silhouette ni
l’âge pour réussir à tromper un Napoléon certes vieillissant mais nullement
gâteux?
-
Daniel Lin, veuillez rester un galant homme, je vous en prie… articula Brelan
amèrement.
-
Ah. Vous avez saisi. Pardonnez-moi. Je vous promets de ne plus vous manquer,
Louise. J’en fait le Serment!
Sans
le vouloir, le Surgeon avait usé d’un ton inhabituel qui dénonçait sa véritable
nature. Personne ne remarqua cet éclat sauf Gana-El.
-
Daniel Lin, ne t’inquiète pas pour moi, proféra Aure-Elise de sa voix douce
mais déterminée. Pour toi, pour tous les rescapés de l’Agartha, je me jetterais
avec joie dans les flammes de l’enfer. Un vieil homme à demi impuissant, même
s’il a le pouvoir de vie et de mort sur des millions d’individus ne me fait pas
peur.
Bien
plus ému qu’il ne voulait le laisser paraître, le commandant Wu saisit la main
de son amie et la serra affectueusement. Violetta si bavarde habituellement,
qui, ici, s’était contentée d’écouter, conserva un silence méritoire.
Quant
à Alban, admiratif, il n’en revenait pas.
-
Qui est réellement cet homme? Pensait-il. Tous vont dans l’antre de l’ogre le
sourire aux lèvres, la joie dans le cœur comme s’il s’agissait d’une simple
partie de plaisir. Jusqu’à cette dame, une comtesse ce me semble qui offre sa
vertu et s’apprête, pour la première fois de sa vie, à jouer les gourgandines
sans hésitation ni effroi. Une telle abnégation, une telle fidélité, un tel
courage méritent le salut et les honneurs. Chapeau bas Aure-Elise Gronet
d’Elcourt, comtesse de Montfermeil.
Or,
Daniel Lin avait capté les pensées tumultueuses du Breton. Il lui répondit
mentalement.
-
Alban de Kermor, vous vous trompez. Ils ne font pas cela pour moi. Ils
accomplissent ce sacrifice pour les citoyens de l’Agartha, oui, mais aussi pour
le devenir de l’humanité tout entière.
-
Non, Daniel Lin, vous faites erreur; pour vous d’abord.
-
Admettons… mais cela me gêne…
***************
L’introduction
des tempsnautes auprès de Napoléon Premier se passa sans anicroche. Il fallait
protéger l’Empereur des manigances de Galeazzo et pour cela connaître les faits
et gestes du souverain, avoir des oreilles et des yeux jusque dans les
appartements du souverain.
Les
hommes de Fermat en place, il ne restait plus au vice amiral qu’à attendre. Le
plus dur pour Gana-El qui n’avait jamais brillé pour sa patience.
Le
commandant Wu acceptait de se retrouver en retrait. Avec raison, il se méfiait
des élans de son cœur, de son amour non encore éteint pour Irina, son épouse
ailleurs, la mère de ses enfants si sages, si improbables, Mathieu, Marie et
Tatiana la petite dernière. Irina sa raison de vivre, son port, son havre de
paix…
Or,
le chrono vision, machine insensible à tout sentiment, reposant sur la logique
d’un faisceau de probabilités, avait révélé à Daniel Lin qu’il rencontrerait la
version dénaturée de la Russe. « Le plus tard possible » avait alors
songé le daryl androïde qui savait pertinemment qu’il n’était pas encore prêt
pour l’ultime affrontement avec le capitaine Maïakovska.
Dans
le château de Fontainebleau où, l’Empereur, malade, prenait un peu de repos,
Talleyrand demandait audience à Sa Majesté. Le boiteux détenait des
informations et il voulait griller la politesse à ses ennemis intimes, Fouché
et Savary. En tant que super premier ministre, le prince de Bénévent avait ses
entrées assurées à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit auprès de
Napoléon.

Ce
fut pourquoi Roustan s’empressa d’introduire Charles Maurice dans les
appartements privés du souverain impérial. Talleyrand salua avec une certaine
légèreté l’Empereur. Napoléon qui pratiquait depuis longtemps son ministre ne
s’en formalisa pas. Il se redressa dans sa couche et lui dit d’un ton las:
-
Alors, prince, oiseau de mauvais augure, quelle nouvelle urgente
m’apportez-vous donc que vous venez ainsi troubler mon repos?
-
Sire, Artois est à Paris et…
-
Et complote contre moi comme à l’accoutumée. La belle affaire! C’est dans sa
nature. Mais vous n’avez pas la primeur de cette information.
-
Fouché m’a donc devancé.
-
Savary également.
-
Mais j’en sais plus qu’eux. Attendez la suite. L’envoyé du Bourbon, un jeune
homme dans la fleur de l’âge, avait été repéré par les hommes de la sûreté. En
effet, il était suivi discrètement depuis son arrivée sur notre sol. Alors
qu’il sortait d’un vieil immeuble près de l’église Saint Meri, il s’est heurté
à une patrouille régulière.
-
Et? Ah! Prince, vous me faites tirer la langue d’impatience.
-
Cela a failli mal tourner. L’aristocrate a dû sortir ses armes et se battre.
Puis, il s’est enfui. Alors qu’il courait, poursuivi par le reste de la
patrouille, les hommes de la sûreté se montraient discrets et ne se mêlaient
pas à la troupe, Alban de Kermor, tel est son nom, se cogna brutalement à un
individu de grande taille surgi littéralement de nulle part. Je puis vous
assurer que cet homme est inconnu de notre police, Sire.
-
Alban de Kermor… réfléchit Napoléon. Ce nom me dit quelque chose. Il y a
longtemps. Ne serait-ce pas ce Breton qui a fait alliance avec Cadoudal et
Charrette au début de mon règne? À eux trois, ils parvinrent à soulever la
Vendée et j’ai dû me résoudre à y envoyer mes meilleures troupes.
-
C’est là le père, Votre Majesté.
-
Oui… qu’est-il advenu du fils, Talleyrand?
-
J’y arrive. Tandis que Kermor s’interrogeait sur l’origine de l’inconnu, une
étrange lueur verte enveloppa les deux hommes et… hop! Ils disparurent soudain,
évaporés, comme passés à travers un miroir.
-
Quelles mesures avez-vous prises?
-
Mais, Votre Majesté, j’attends vos ordres. Cependant, je puis vous suggérer
quelque action…
-
Une action? Prince, votre prudence est pourtant légendaire! L’âge vous
donnerait-il du courage, voire de la témérité? Fit l’Empereur sarcastique.
Charles
Maurice ne releva pas l’insulte. Il pratiquait Napoléon depuis des lustres.
Seul un léger pincement de ses lèvres dénonçait qu’il était vexé.
Néanmoins,
il reprit:
-
Le comte d’Artois peut devenir dangereux. Son entourage s’agite. Vous
connaissez comme moi celui qui vous a ouvert la voie au trône impérial, Votre
Majesté.
-
Galeazzo di Fabbrini.
-
Un homme des plus mystérieux que l’on ne croise plus guère dans vos palais.
-
Il est vrai que le comte me néglige depuis quelques temps déjà.
-
Donc, Sire, cette absence m’a interpellé. Et cet événement également. Et si
l’Ultramontain avait changé d’allégeance? Cette lumière verte correspond assez
à l’un de ses tours de magie dont il était autrefois si friand. Prenons Artois
de vitesse. Fouché vous assure qu’il complote et Alban de Kermor à Paris vous
démontre que le Bourbon envisage quelque chose pour bientôt.
-
Sans doute grâce à l’argent du roi anglais, George IV.

-
Sire, vous saisissez toute ma pensée. Enlevons Artois sans coup férir,
jugeons-le pour haute trahison, atteinte à la sécurité de l’Etat et…
-
Condamnons-le à mort. Fouché vous inspire dirait-on.
-
Votre Majesté, le duc d’Otrante devient pusillanime. Grand-père gâteux, il ne
désire qu’une seule chose, prendre sa retraite.
-
Prince, j’hésite… un crime supplémentaire…
-
Sire, pardonnez ma franchise… mais, désormais, Artois peut rejoindre ses frères
aînés que vous avez aidés à mourir.
-
Ah! Taisez-vous donc Talleyrand! Ce n’est pas vous qui êtes assailli presque
chaque nuit par des visions surgies du passé. Prince, je vieillis. Je n’ai
point honte à le reconnaître. Et je veux croire maintenant de toutes mes forces
en l’existence d’un paradis. Mon fils ne doit point hériter de mes fautes.
Voyez-vous, j’ai été Philippe, il sera Alexandre.
Jouant
la plus grande émotion, Charles Maurice osa alors le suprême aveu.
-
Sire, tantôt, j’ai menti. Artois est déjà entre les mains de ma police privée.
Je l’ai fait conduire à Vincennes.
-
Tout comme le duc d’Enghien autrefois qui refusa l’abdication de son cousin et
dont, sur le conseil de votre rival, j’ordonnais l’exécution. L’histoire
balbutie et semble se répéter.
-
Non Sire! Tranchez. Montrez votre force. Di Fabbrini saisira le sens du
message.
-
Écrit avec du sang. Roustan! Appela l’Empereur qui s’était décidé. Du papier,
une plume et mon cachet! Vite!
-
Voici, Sire, répondit le fidèle serviteur qui se tenait debout à proximité du
lit de Napoléon.
Parvenu
à ses fins, le boiteux se retira avec le précieux ordre signé de l’Empereur.
Les minutes de Charles d’Artois étaient plus que comptées.
***************
Ce
matin même, très tôt, le prince avait été arrêté discrètement par Savary en personne
qui, pour une fois, avait accepté de servir de factotum au boiteux. Le ministre
avait pris la précaution de dissimuler ses traits sous un masque noir et le
maréchal Lefebvre avait imité son
supérieur.

Surpris
dans son sommeil, le vieux Bourbon n’avait opposé aucune résistance aux forces
de l’ordre de son ennemi. Bâillonné, ligoté, les yeux bandés, Artois avait été
traîné sans ménagement jusqu’à l’intérieur d’une voiture anonyme puis le cabgaz
avait emprunté la route du fort de Vincennes.
Le
trajet avait duré une heure à peine car, si tôt dans la matinée, les rues de
Paris étaient pratiquement désertes. Il y avait bien quelques vraquiers et
charrettes, mais ces véhicules ne suffisaient pas à ralentir la circulation.
Une
fois parvenu à destination, le prince, débarrassé de ses entraves, avait été
interrogé par le ministre lui-même mais aussi par un individu anonyme qui
n’avait point ôté son masque et qui était resté obstinément assis dans un
fauteuil confortable, ses jambes cachées sous un plaid. La voix onctueuse et
doucereuse de l’inconnu rappelait néanmoins un vague souvenir à Artois. Il
l’avait déjà entendue, il y avait quelques décennies.
Courageusement,
le vieil homme tenait tête à ses tourmenteurs, refusant de répondre le plus
souvent.
Pourtant,
tandis que l’interrogatoire se poursuivait, Charles avait compris que son sort
était déjà réglé. Des gouttes de sueur perlaient sur son front pâle dépourvu de
rides. Intérieurement, il rageait et ne savait comment exprimer sa haine. À
tort, il pensait que le jeune comte de Kermor l’avait dénoncé et trahi ainsi la
cause légitimiste.
-
Je nie toute participation à la tentative d’enlèvement de Caroline Murat.
J’ignorais aussi que des empoisonneurs s’étaient introduits auprès de
l’héritier du connétable Buonaparte dans le but d’occire ce jeune homme.
-
Et vous croyez que nous allons gober ces mensonges! Rugit Savary sortant
brusquement de ses gongs. Il s’en est fallu d’un cheveu que le roi de Rome
trépassât! Les empoisonneurs ont été arrêtés à la frontière russe et ont avoué
leur méfait. En les fouillant, la police a trouvé une missive portant votre
cachet ainsi que de l’argent anglais.
-
Vous me contez là une fable, monsieur. J’abhorre la violence, tout le monde
sait cela et estime que vous m’insultez gravement en me croyant coupable de
telle horreurs.
-
Ah oui? Vieil emplumé décati, tu as la mémoire courte. Qui a fait tuer Blacas
et Decazes, les favoris du gros podagre? Un esprit frappeur? Ces meurtres nous
ont arrangés ceci dit… toutes ces morts opportunes qui ont endeuillé ton frère,
l’ont plongé dans la plus grande solitude. Nous savons que tu as tout fait pour
précipiter la fin de ton aîné.
-
Mais ce n’est pas moi qui lui ai porté le coup fatal! Répliqua avec justesse
Charles.
Hors
de lui, le ministre s’avança alors prêt à gifler le souverain putatif de la
France.
-
Tss! Tss! Fit l’inconnu désapprobateur.
Comme
s’il avait été piqué par un serpent venimeux, Savary s’arrêta net.
-
Sa Majesté, reprit la voix onctueuse, désapprouverait tout manquement à la
dignité de notre prisonnier.
-
Prince…
-
Taisez-vous, Savary. Cessons-là cet interrogatoire inutile. L’Empereur a marqué
sa volonté d’en finir rapidement. Faites donc aligner les hommes en bas.
-
Oui, Excellence, siffla le ministre entre ses dents.
Savary
sortit de la salle d’interrogatoire en claquant les talons des ses bottes de
cavalier. Artois, toujours sous la garde de deux sous-officiers, dévisagea
l’homme assis.
-
Je vous connais, proféra-t-il enfin. C’était à Versailles, à la fin de l’autre
siècle. Vous veniez d’obtenir de mon frère l’archevêché de Reims. Alors, vous
plastronniez dans votre robe violette de prélat de Cour. Le cardinalat se
profilait à l’horizon.
-
En fait, Monseigneur, vous jouissez d’une excellente mémoire.
-
On me l’a déjà dit. Un an plus tard, vous jetiez aux orties la pourpre, le
chapeau de cardinal et l’anneau pastoral avec… pouah! La bénédiction du
connétable qui, déjà, gouvernait le royaume en sous-main.
-
J’ai toujours su reconnaître d’où le vent soufflait, Prince.
-
Dès les années 1780, je ne vous aimais point et ne vous appréciais pas
davantage, monsieur de Talleyrand! Pour moi, vous étiez un peu trop libertin.
-
Cela ne manque pas de sel dans votre bouche. Disons que nous nous disputions
les mêmes sujettes, les mêmes danseuses. Ah! La belle et tendre Émilie! Je
quittai sa couche toute chaude et délicatement parfumée et voilà qu’aussitôt,
vous me succédiez dans ses draps et dans ses bras! Ou inversement… combien de
fois nous sommes-nous croisés dans l’antichambre de la peu farouche danseuse?
Charles, c’était le bon temps de la jeunesse, celui de la douceur de vivre…
-
Et malgré ces souvenirs partagés, vous m’allez faire exécuter!
-
La politique ignore la nostalgie et la raison d’Etat est une marâtre. Je dois
également préserver mes intérêts personnels, Monseigneur. Vous comprenez… j’ai
une carrière à mener. Le poste que j’occupe est fort envié et je me dois de
protéger mes arrières.
-
Qui m’a dénoncé?
-
Vous vous en inquiétez enfin?
-
Ce jeune coq de Kermor? Lui seul savait ma cachette.
-
Prince, permettez-moi de rire. Toutes les polices de Napoléon connaissaient
votre adresse à Paris. Depuis 1820, vous étiez placé sous surveillance
permanente.
-
Depuis donc les morts de Blacas et Decazes.
-
Exactement, Monseigneur. Ah! Ce fidèle Savary revient sonner l’hallali.
Charles, si vous avez quelques péchés oubliés à confesser, un prêtre se tient à
votre disposition dans la pièce à côté. Voyez, je ne suis pas aussi monstrueux
que vous le pensez. Je me serais bien proposé moi-même pour cette tâche mais…
un prêtre reste un prêtre, non?
-
Merci, Talleyrand, mais ce sera non! Articula Artois avec dégoût. Je m’en
passerai. Et de votre proposition davantage encore. Après tout, Dieu connaît la
pureté de mon cœur, les nobles sentiments qui m’animent; tout ce que j’ai fait,
je l’ai accompli et ordonné non pour mon propre bien, mais pour celui du
royaume de France.
-
Que voici une belle et noble déclaration! Je n’en attendais pas moins de vous.
Nous nous sommes tout dit, je pense…
-
Oui, c’est cela.
-
Alors, adieu, Charles d’Artois.
Le
souverain putatif ne répondit pas à cet ultime salut ironique et, la tête
droite et fière, se laissa conduire jusqu’au peloton d’exécution. Un peu moins
de dix minutes plus tard, tout était achevé. Le prince était mort dignement,
avec courage et grandeur, dédaignant le bandeau sur les yeux. Désormais, il
plaiderait sa cause devant Dieu.
***************
Inévitablement,
Alban de Kermor apprit la triste fin de celui qu’il considérait comme le
souverain légitime de la France. Le Moniteur universel diffusait
obligeamment la nouvelle.
Le
jeune homme fut d’abord anéanti. Prostré sur l’un des sièges peu confortables
du Vaillant, oubliant la présence de Craddock, il se mit à sangloter.
L’oeil étonné, le capitaine d’écumoire essayait de se faire le plus discret
possible devant ce chagrin sincère qui le dépassait.
Puis,
le désespoir céda la place à la fureur tout aussi incontrôlée que la peine. La
colère le submergeant, Alban se jeta alors contre le mendiant de l’espace,
s’agrippant à sa veste et commença à l’insulter d’abondance, oubliant sa bonne
éducation.
-
Vous le saviez! Ne niez pas. Vous avez anticipé le fait que Sa Majesté allait
être exécutée. Vous l’avez abandonnée à son sort cruel. Vous n’avez pas agi.
Lâche! Déchet de l’humanité! Jean-foutre! Salaud!
-
Holà, mon jeune coq! Paltoquet! Chenapan de soie et de merde! Foutriquet! Vous
croyez que je vais me laisser accuser ainsi, sans rétorquer? Mais je n’y suis
pour rien, moi, dans cet assassinat! Ici, je ne fais pas la pluie et le beau
temps. J’obéis, un point c’est tout. Vous savez, votre roi, c’était un benêt de
première grandeur; et un hypocrite en plus. Dans son jeune âge, il a accumulé
les aventures. Il aimait foutrement les gourgandines. Vous connaissez mal votre
histoire, mon garçon. Si on doit croire certains écrits, il n’hésitait pas à se
moquer de son aîné, le Louis XVI. Il aurait bien jeté sa gourmette pour
l’Antoinette. Vous n’avez qu’à lire les libelles de l’époque!
-
Monsieur le malappris, vous ne respectez rien!
-
Faraud! Idiot!
-
Coquin! Faquin!
-
Citrouille pourrie! Cerbère décérébré! Là, on se calme… vous ne me faites pas
peur avec vos airs de coquelet piailleur et effarouché. La preuve? Je vous
tiens enserré dans mes paluches prêt à vous dépiauter.
-
Vous auriez pu essayer de le tirer des griffes de l’ogre corse… ou du moins…
faire semblant…
-
J’aurais pu… rien du tout, mon fils.
-
Dans ce cas, le vice amiral Fermat ou encore Daniel Lin…
-
Bois de l’eau mon gars! Ce n’était pas là leur plan. Ils visent plus loin, plus
haut. Je n’en dis pas plus. Ce secret, comte de Kermor, ne vous regarde pas.
-
Mon Dieu, que vont devenir les Bourbons? Berry, Bordeaux? Le royaume de France?
-
Ils se débrouilleront fort bien. Craignez-vous réellement pour votre patrie?
Changez donc de longue-vue, d’objectif et de perspective.
-
Une angoisse me prend. Je vais passer pour un infâme traître! Désormais,
l’opprobre est sur moi et plus jamais je ne paraîtrai devant le Dauphin. Je
suis déshonoré. J’ai sali le nom des Kermor, un nom qui remontait à la Guerre
de Cent Ans et que Jean II avait su distinguer. Enguerrand doit se remuer dans
sa tombe…
-
Ma parole! C’est qu’il y tient à son nom, à sa noblesse et à tout ce saint
Frusquin obsolète!
-
Capitaine Craddock, vous ne pouvez pas comprendre… Vous n’êtes pas… né…
-
Tiens! Bien la première fois que j’entends une telle niaiserie. Vous avez l’air
de ne plus vouloir m’occire. Alors, je vous laisse. Attention cependant à ne
rien toucher ou manipuler. Inutile aussi de tenter de sortir. Je vous rappelle
que nous sommes à cent kilomètres d’altitude et, qu’autour de nous, c’est le
vide. N’essayez pas non plus de forcer le sas. La mécanique du Vaillant
est fragile. Les pièces de rechange manquent dans cette fichue chronoligne de
mes deux!
Et,
sifflotant un air de chasse archi célèbre - Le bon roi Dagobert - ce
cher Craddock descendit dans la soute afin de vérifier le niveau et la
température du liquide réfrigérant. Il tomba sur le commandant Wu qui affichait
une mine soucieuse.
-
Commandant, rien qu’à vous observer, souffla Symphorien, vous savez la nouvelle
du jour. Surveillez notre tendrelet Breton, notre Artaban. Dans un geste de
désespoir, il peut s’ôter la vie ou…
-
Capitaine, je vais agir en douceur.
-
Une légère modification des relais synaptiques sans doute…
-
Exactement. Bien que je répugne à une telle intervention, je n’ai pas le choix.
Je dois préserver la vie du comte et celles de tous ceux qui m’ont suivi dans
cette aventure.
-
C’est vous qui jugez, Daniel Lin.
Reprenant
son air de chasse, le Cachalot de l’espace se mit au travail laissant le
commandant Wu régler le problème Kermor.
Le
daryl androïde n’eut aucune difficulté à raisonner Alban. Ce dernier, revenu à
de meilleurs sentiments, accepta de se rendre à Londres et de donner à Berry
certaines missives rédigées par Fermat. Le renversement de l’usurpateur était
reporté sine die.
Le
Vaillant téléporta l’adolescent à Douvres quarante-huit heures après
cette scène. Dûment chapitré et chaperonné par le comédien Victor Francen,
Alban de Kermor acheta deux chevaux afin de rejoindre la capitale anglaise.
L’intermède Charles X clos, la partie reprenait de plus belle contre
l’Ultramontain et son mentor Johann Van der Zelden.
***************
En
ce début de soirée de la fin du mois d’ avril 1825, les arbres en fleurs,
parcourus de mille frémissements, laissaient pleuvoir leurs pétales
délicatement rosés sur les allées sablées de la propriété. Du kiosque à
l’antique, des airs anciens et démodés joués par un petit orchestre à cordes se
répandaient par-dessus les bosquets et allaient se perdre jusqu’à la grille de
l’immense parc. Des jeunes gens souriants et heureux foulaient une pelouse au
vert encore tendre. Ils ne craignaient nullement de mouiller leurs escarpins
vernis ou leurs bas blancs brodés de fines baguettes.
Sous
la tonnelle, deux hommes en habit discutaient cordialement en français. Tous
deux avaient passé la cinquantaine et affichaient une réussite sociale
bourgeoise de bon aloi. Le plus âgé portait un vêtement bleu nuit tandis que
son front dégarni présentait un air de ressemblance frappant avec un
inestimable personnage historique. L’homme répondait au prénom de Joseph.
L’autre,
les cheveux encore fournis mais teints, les traits quelques peu empâtés,
cachait des yeux intelligents derrière des bésicles aux verres colorés. Le plus
âgé des interlocuteurs l’appelait souvent Philippe. Depuis vingt ans environ,
ce dernier avait laissé tomber la première partie de son prénom, Louis.
-
Très cher, comment se porte votre nombreuse progéniture? Faisait Joseph. Ne
vous donne-t-elle point trop de soucis?
-
Nullement, répondait le prince sur un ton bonasse. Mais enfin, elle me coûte!
-
Le collège et l’école militaire, sans doute?
-
C’est cela. Marie-Amélie et moi-même tenons à ce que nos garçons reçoivent une
éducation complète. Mon aîné envisage effectivement une carrière dans l’armée.
-
Au service de qui? Permettez-moi de m’en inquiéter, Philippe.
-
Au service du Président des Etats-Unis, Joseph. Bien que le bruit court
concernant mon anglophilie, je n’en reste pas moins Français et je n’oublie pas
mon pays.
-
Tant mieux! Ici, les amis de George IV ne sont pas bien vus.
-
Mon ami, cette réaction de rejet est fort compréhensible.
-
Je vais bientôt être grand-père, reprit l’aîné des Bonaparte en réorientant la
conversation.
-
Quelle heureuse nouvelle! Julie, votre épouse doit être aux anges!
-
Oh, pas tant que cela mon cher. Elle recherche déjà une nourrice agréée.
-
Cela ne doit point manquer dans le New Jersey où vous résidez l’été.
-
Mais Julie a décidé de se rendre à New York la semaine prochaine. J’en
profiterai pour l’accompagner afin de voir où en sont mes dividendes dans les
derniers placements que j’ai effectués.
-
Vous avez investi dans le textile et l’acier, je crois.
-
Précisément, mais pas seulement. Également dans la compagnie de chemin de fer
du Nord-Est. Il est prévu en effet de relier par rail Boston à New York. Les
travaux doivent commencer à l’automne.
-
Le progrès a du bon; il nous permet de nous enrichir. Ainsi, moi-même, j’ai
investi une petite somme dans quelques actions de ladite compagnie grâce aux
bénéfices engendrés par mes plantations de coton. Je milite donc pour le
maintien de l’esclavage.
-
Ah! J’aurais plutôt tendance à faire l’inverse!
-
Savez-vous, Joseph, pourquoi votre illustre frère vous a exilé? Parce que votre
cœur est trop noble, trop bon. Sans cesse, vous lui reprochiez sa dureté, son
implacabilité dans sa manière de gouverner et l’Europe et la France.
-
Ma foi, je le reconnais volontiers. Chaque fois qu’il me voyait, je lui
rappelais sa conscience qu’il muselait impitoyablement.
-
Nous tenons des propos fort sérieux alors que nous devrions nous détendre et
savourer cette heure pleine de douceur et de charme.
-
Vous avez tout à fait raison, Philippe. Écoutons plutôt l’orchestre.
-
Vous avez des goûts musicaux désuets. Du Grétry, du Haydn, du Mozart et non pas
du Rossini.
-
Je ne suis pas la mode cher ami et mes filles me le reprochent suffisamment.
***************
Depuis plusieurs jours, Saturnin de Beauséjour
pistait Irina Maïakovska. Le vieux bonhomme s’adonnait à cette tâche avec un
zèle remarquable et la Russe ne prêtait aucune attention à ce sexagénaire au
ventre plus que rebondi et à la calvitie prononcée. Ses démêlés avec Frédéric
Tellier puis son ralliement à l’Artiste l’avaient apparemment changé dans le
bon sens du terme. Eh oui, Saturnin avait appris la prudence!
Désormais,
l’ancien fonctionnaire connaissait tout des habitudes de l’officier tsariste.
Dès l’aube, fidèle au poste, il traquait sa proie, évitant de se faire
remarquer, multipliant les détours et les déguisements.
Jusqu’à
ce soir d’avril, l’ex-chef de bureau avait eu de la chance. Invitée par Pavel
Danikine, Irina Maïakovska, arborant une splendide robe verte munie d’une
capeline qui valorisait sa féminité affirmée, encadrée par Warchifi qui portait
une tenue d’apparat de fantaisie, fit une entrée mémorable au bras de son hôte
dans le restaurant Katioucha la Grande , une adresse en passe de devenir
un lieu fort couru par les oisifs de ce monde.
Après
s’être attablés, les deux Russes, distingués immédiatement par le patron,
passèrent commande. Incontournables, quelques musiciens exécutaient sur leur
violons pleurnichards des pièces typiques en vogue à Saint-Pétersbourg et à
Moscou. Le repas, des plus copieux, fut servi accompagné de vodka et de
bouteilles de vins de France, du cabernet d’Anjou principalement. Les zakouskis
ne furent pas oubliés non plus. Ils étaient destinés à faire patienter les
dîneurs entre chaque plat.
Danikine
descendit à lui seul la vodka, la buvant à petites gorgées, comme s’il
s’agissait d’eau pure. D’humeur joyeuse, l’alcool y étant pour beaucoup, il
narra de nombreuses anecdotes la plupart remontant à ses jeunes années pas si
studieuses que cela, et, par là même, révéla quelques secrets concernant sa
personnalité bien plus complexe qu’il n’y paraissait et ses recherches
antérieures. De ces propos, Irina conclut que Pavel avait effectué plus d’un voyage
temporel. Le savant conta également les circonstances précises qui le
conduisirent à porter ce demi-masque de cuir.
Plus
loin, un français richissime, Horace de Vieil Castel, s’était fait servir la
totalité du menu offert par le restaurant, au grand étonnement d’Ivan
Charmissoff, le patron. Avisant Saturnin, un Français perdu comme lui dans cet
antre slave, il lui fit signe de le rejoindre et de partager son plus que
plantureux souper.
-
Monsieur, répliqua Beauséjour avec un regret sincère, je ne sais si je dois
accepter votre offre si généreuse. Je ne vous connais point et…
-
Qu’à cela ne tienne! Je me nomme Horace de Vieil Castel et jouis de revenus
confortables, s’élevant annuellement à plusieurs dizaines de milliers de
francs. Tout Paris connaît mes excentricités.

-
C’est-à-dire? Demanda l’ancien fonctionnaire omettant sciemment de se présenter
à son tour.
-
Voici. J’aime les paris saugrenus. Et je viens justement en tenter un ici. Je
veux montrer que je suis capable d’avaler toute la carte de Katioucha la
Grande en trois heures à peine. Or, pour réussir mon pari et prouver que je
ne triche point, j’ai besoin d’un témoin impartial. Monsieur, votre figure m’a
plu. Je vous ai donc choisi. Acceptez-vous ma proposition?
-
Euh… vous m’en voyez honoré, fit Saturnin sa gourmandise éveillée. Cependant,
un détail me chiffonne. Comment vos amis seront-ils informés du succès de votre
entreprise?
-
Hé bien, vous prendrez des notes, tout simplement. À la fin de mon exploit,
celles-ci seront contresignées par deux ou trois autres clients et vous n’aurez
plus alors qu’à envoyer le tout au Moniteur universel qui s’empressera
de publier la nouvelle.
-
Soit, monsieur, je constate que vous avez tout prévu, y compris le calepin et
le crayon que vous me tendez si obligeamment. Je n’ai plus qu’à m’incliner…
-
Tout à fait.
Rendant
les armes sans violence et se pourléchant par avance les babines, Saturnin prit
donc place auprès de l’excentrique Horace. À son tour, le sexagénaire passa
commande.
-
Voyons, fit-il mentalement, il me faut garder la tête froide puisque je suis
investi d’une mission spéciale. Je me contenterai donc d’une volaille truffée,
d’un râble de lièvre accompagné de pommes en chemise et d’un marc de champagne,
reprit le sexagénaire à voix haute.
-
Oh mon nouvel ami! Ce n’est point là un souper digne d’un Russe! S’exclama
Vieil Castel avec un rien d’amusement. Cher Ivan, vous servirez également de la
vodka glacée à monsieur, de la Smirnoff sans oublier un kilo de caviar, votre
meilleur, celui que préférait l’illustre Catherine II.
-
Bien sûr, monsieur de Vieil Castel, tout de suite, dit le restaurateur en
s’abaissant fort bas devant l’énergumène.
-
Monsieur, s’inquiéta Beauséjour de sa voix chevrotante, je ne dispose pas sur
moi d’assez d’argent pour le caviar…
-
Mon ami…
-
Saturnin…
-
Mon ami Saturnin, vous êtes mon hôte, naturellement. L’addition est pour moi.
-
Oh! Dans ce cas, je n’ai plus aucun scrupule à partager ce repas avec vous.
Cette
petite scène n’avait pas attiré l’attention d’Irina Maïakovska. Warchifi, qui
ne pratiquait pas le français, ne s’y était pas intéressé non plus.
Comme
à l’accoutumée, monsieur de Beauséjour venait de tomber dans un piège cause de sa gourmandise effrénée mais aussi
de sa candeur visible sur toute sa personne.
Les
heures passèrent.
Peu
habitué à la vodka, il aurait dû prendre des leçons auprès de Craddock,
l’inénarrable personnage somnola après la poularde, oubliant ainsi sa double
mission, surveiller Irina Maïakovska et son compagnon Danikine, mais aussi
noter scrupuleusement les mets engloutis par Horace avec l’heure exacte.
Pendant
ce temps, Vieil Castel, en gentilhomme décadent, mangeait et mangeait encore
sans état d’âme, dévorant vingt-quatre ortolans, douze douzaines d’huîtres et
ainsi de suite. Il éclusait pas mal ce qui avait pour conséquence de le mettre
de mauvaise humeur. Ce fut pourquoi la défection de l’ancien fonctionnaire lui
déplut profondément. S’avisant que ce dernier ronflait bruyamment la tête posée
sur la nappe de la table, Horace marmonna avec rancune:
-
Ce gros bâfreur me déçoit grandement! Il ne sait pas tenir parole. Je pensais
qu’avec un tel ventre, affiché comme un trophée, il serait capable de rester
vigilant et témoigner de la réussite de mon pari! Que nenni! Puisque ce n’est
pas le cas, je vais rendre à ce polichinelle un chien de ma chienne.
Satisfait
par la décision qu’il avait prise, le jeune homme s’empiffra comme jamais.
Comment diable trouvait-il encore de la place dans son estomac et parvenait-il
à avaler huit tanches, quatre brochets et dix-huit côtelettes d’agneau?
Un
peu plus de minuit s’affichait maintenant au cadran de la montre de gousset du
baron Danikine. Un sourire « cheese » collé sur ses lèvres charnues,
Charmissoff présentait l’addition au savant russe. Grand seigneur, Pavel
comptait laisser un pourboire conséquent.
Or,
ce fut cet instant que choisit Beauséjour pour sortir de ses brumes béates et
alcoolisées.
-
Galeazzo! À la parfin, cessez de vous moquer de ma personne! Cria-t-il
distinctement. Je ne suis pas votre clown!
Ces
paroles eurent un effet instantané à la fois sur Irina et sur Danikine.
Celui-ci, qui fouillait dans son gousset à la recherche d’un napoléon, le
pourboire, cessa aussitôt son geste.
-
Ces propos? Que signifie? S’exclama de surprise la jeune espionne dans sa
langue maternelle.
-
Ma chère, lui répondit Pavel dans le même idiome, nous étions suivis, voilà
tout.
-
Par ce ridicule bonhomme? Qui connaît notre allié?
-
Hé bien, il aura fait comme nous et voyagé dans le temps! Hâtons-nous d’en
informer notre ami ultramontain.
-
Franchement, s’irrita Maïakovska, jamais je ne me serais méfiée d’un tel
individu! Il n’a pas la tête de l’emploi.
-
Il y a plus grave. Comprenez-vous?
-
Oui, l’équipe adverse nous talonne.
-
Certes, mais Van der Zelden l’avait prévu.
Les
deux Russes accélérèrent leur départ du restaurant Katioucha la Grande. Warchifi
prit cependant le temps de remettre galamment la capeline sur les épaules de sa
supérieure.
Alors,
Saturnin, les yeux ouverts et tout à fait réveillé, s’avisa, premièrement, que
ses proies s’avisaient à partir et, deuxièmement, qu’Horace de Vieil Castel
l’avait abandonné à son sommeil éthylique et s’était éclipsé. Or, notre dévoué
bonhomme ne devait absolument pas perdre de vue Maïakovska et le faux prince
russe.
À
son tour, Beauséjour se leva avec précipitation et, tant bien que mal, jaillit
de son siège, le ventre en avant.
-
Holà, monsieur, s’écria Ivan. Où comptez-vous aller aussi vite? Vous n’avez
point payé votre écot.
-
Comment? Bégaya Saturnin, verdissant de peur. Mon hôte, Horace de Vieil Castel
ne s’en est-il donc pas chargé?
-
Absolument pas! Vous me devez 553 francs. Je vous fais grâce des centimes.
-
Mais… mais ce n’est pas là ce qui était convenu! S’inquiéta le naïf personnage.
Comment vais-je faire? Je ne dispose sur moi que de vingt francs et ne puis en
conséquence régler la note…
-
Vingt francs? Pour un établissement de cet ordre? Vous vous moquez monsieur!
Non seulement vous êtes un escroc mais en plus, vous m’insultez et insultez
également Katioucha la Grande! Voleur! Maraud! Aigrefin! Je m’en vais
immédiatement quérir la police!
-
Non… monsieur Ivan, n’en faites surtout rien! Je suis au désespoir… et cette
grande girafe rousse qui part là! N’y a-t-il point moyen de s’arranger?
Écoutez. Je dois partir! C’est vital. Je vous promets de revenir vous payer
tantôt avant deux heures.
-
Pour qui me prends-tu, bonhomme? Pour une poire? Un demeuré? Sergueï! Dmitri!
Conduisez cet idiot à la plonge! Qu’il apprenne qu’on ne se gausse pas
impunément d’Ivan Charmissoff!
Le
patron reprit ensuite en français pour Beauséjour.
-
Je te jure que je vais faire suer ta graisse! Tu vas maigrir, et vite fait!
Les
deux serveurs obéirent à leur patron avec une précision toute militaire. Bien
qu’il résistât de son mieux, traînant les pieds et gigotant, Saturnin fut
poussé brutalement jusqu’aux cuisines. Là, dans un réduit malcommode, il dut
laver des piles effarantes d’assiettes, de casseroles, de récipients divers, de
verres et de couverts.
L’ancien
fonctionnaire oeuvra durant deux jours avec seulement quatre misérables heures
de repos.
Lorsque
Beauséjour se pointa enfin dans l’immeuble loué par Tellier, les vêtements
sales, puant le graillon et la transpiration, le visage mangé par des poils
blancs et noirs durs comme du crin, les yeux miteux et cernés, la queue basse,
il fut d’abord accueilli avec soulagement par le danseur de cordes et sa bande.
On l’avait cru mort, victime de Maïakovska ou de di Fabbrini. Mais honnête,
Saturnin, penaud, avoua sa bourde.
- Ah! Beauséjour! Soupira
Frédéric avec amertume. Décidément, les années passent mais vous ne changez
pas. Pourtant, j’avais espéré… tant pis! Le plus grave c’est que, désormais, Galeazzo a la preuve formelle que
nous sommes sur ses traces. Or, qui dit di Fabbrini, dit inévitablement Van der
Zelden.
- Peut-être pas, hasarda l’ex-fonctionnaire. Le capitaine Maïakovska et le baron
Danikine ne m’avaient jamais rencontré
auparavant et…
- Ne vous montrez donc pas si
sot! Pourquoi cet esclandre? Vous être exclamé à haute voix? Nos adversaires,
au mieux, auront fait de vous un portrait précis au comte, ou, au pis, vous
auront photographié avec un minuscule appareil. Je suis obligé de vous retirer
de la partie et de vous mettre sur la touche. Mais je dois en aviser le vice
amiral Fermat et le commandant Wu.
Alors, des larmes de regret et
de honte se mirent à couler sur les joues blêmes et rebondies de l’ancien chef de bureau.
- Je suis un incapable! Depuis
toujours, je rate tout…
- Saturnin, montrez-vous fort,
franchissez avec courage cette adversité.
- Frédéric, j’ai failli. Je me suis ridiculisé une nouvelle fois.
Que va penser de moi Daniel Lin? Il va me renvoyer en 1868 au plus vite et,
là-bas, je vais retrouver mon ennui, ma solitude et… bientôt la mort s’emparera de moi…
- Ah! Daniel Lin ne vous
abandonnera pas. Il vous a pris dans son équipe. Il est au-dessus du mépris et
de la rancune….
- Qu’en savez-vous?
- Je le sens, tout simplement.
Pour les lecteurs avides de
savoir comment ce tour à l’encontre de
Beauséjour avait été possible, Horace de Vieil Castel avait bien payé la note
faramineuse au patron du restaurant; puis, moyennant un pourboire royal, mille
francs, il s’était entendu avec Ivan pour
tourner en ridicule Saturnin et l’humilier. Évidemment,
le richissime excentrique ne pouvait qu’ignorer les graves
et souterraines répercussions de cette farce.
***************