Troisième
Partie : Johanna (1921- 1935)
1921
2 Juin 1960, quelque part
dans le Nevada, un laboratoire appartenant à Otto von Möll.
Le germano-américain
avait réuni tous ses amis pour une raison secrète. Il y avait dans le
laboratoire, aussi moderne et bien équipé qu’il était possible en cette
année-là, des oscilloscopes, des fils et des câbles, des consoles, des boutons
qui clignotaient, des écrans, des cuves de refroidissement, un appareillage
indescriptible, des tensiomètres, des paillasses occupées par d’étranges
éprouvettes, des becs Bunsen, des compteurs Geiger, des ampèremètres, des
magnétomètres, des capteurs de proximités, des cellules photoélectriques et
ainsi de suite…Ah ! Nous avons oublié un nombre impressionnant d’horloges
et de chronomètres.


Un terminal d’ordinateur
se trouvait dans une des pièces limitrophes avec à son chevet trois techniciens
grassement payés qui, néanmoins, ignoraient précisément ce que l’on trafiquait
dans le labo. Heureusement.
Le colonel William
O’Gready, malgré son ignorance dans le domaine scientifique, figurait parmi la
compagnie d’Otto von Möll. Toutefois, on ne lui donnait à accomplir que des
tâches subalternes. Mais on comptait également parmi les amis de l’avionneur,
outre le philosophe et écrivain italien Giacomo Perretti, qui s’y connaissait
suffisamment pour se voir confier la surveillance de certains écrans
d’affichages de données, le chercheur réputé Franz von Hauerstadt, le physicien
« dissident » soviétique Nikita Sinoïevsky. Il y avait aussi Otto
lui-même bien sûr.
William, Bill pour les
intimes, enthousiasmé par la mystérieuse tâche à laquelle tous s’étaient
attelés, ne cessait de prononcer des jurons et de fumer des cigares d’une
taille imposante. Giacomo se demandait in petto quelle était l’utilité réelle
de ce gros bêta de Bill dans le labo. Il trouvait le militaire fort encombrant
et des plus maladroits. En effet, notre galonné, surnommé dans son dos
« le homard » à cause de son teint cramoisi ordinairement, avait
réussi jusqu’à maintenant à griller deux ou trois circuits, à faire exploser
cinq lampes et à brouiller les données fournies par l’ordinateur central.
C’était pourquoi, depuis, Otto l’avait réduit au rôle subalterne de garçon de
café ou de coursier.
Pour l’heure, l’Italien
avait pris Franz à part et les deux hommes échangeaient des propos dans la
langue de d’Annunzio. Les mots que Giacomo prononçaient claquaient rapides et
mélodieux à la fois.
- Ah ! Vous devez
penser comme moi, sans doute. Je me demande pourquoi Otto s’est entiché de ce
maladroit bon teint.
-Une vieille amitié qui
ne peut être défaite, Giacomo.
- Soit. Mais Bill est une
charge pour nous.
- En effet.
- De plus, il me semble
avoir compris que vous deux, Otto et vous, aviez des avis différents en ce qui
concerne notre projet actuel.
- C’est exact. Vous êtes
un fin observateur Giacomo.
- Cette finalité de notre
action, en quoi consiste-t-elle ? Un enlèvement ? Afin de neutraliser
une personne dangereuse ? Ma foi, c’est là quelque chose de grave, je le
conçois, mais…
- De grâce, Giacomo,
parlez moins vite… ou alors, changeons d’idiome… exprimons-nous en français ou
en anglais… je peine à vous suivre…
- D’accord, obtempéra le
philosophe passant à l’anglais.
- En fait, Otto n’a pas
saisi que, pour mener à bien notre entreprise, il ne fallait pas nous contenter
d’enlever Johanna van der Zelden.
- Ma che ! E un’ assassino ! Un’ omicidio ! S’exclama
le penseur avec effroi, repassant à l’italien malgré lui.
Puis, se reprenant, il
hocha la tête, et jeta en anglais.
- Pardonnez-moi, Franz…
je comprends pourquoi il nous faut en passer par là. Pour sauver l’humanité, je
suis prêt à accepter cette idée.
- Merci, sincèrement,
Giacomo. Ce n’est pas de gaité de cœur que je m’y suis résolu…
- Je m’en doute…
Qu’en était-il
précisément du côté technique de l’expédition temporelle envisagée ? le
duc avait pris en charge tous les calculs et toutes les équations qui
permettaient d’expédier le translateur dans le passé.
Otto von Möll avait à sa
disposition un translateur amélioré, un engin tout d’abord mis au point par
Franz, puis revu et corrigé par Michaël et Stephen, le propre petit-fils de
l’avionneur.
Ainsi, après plusieurs
jours de travail, de nuits blanches, où tous avaient tenu grâce à moult tasses
de café noir bien serré, à des paquets de cigarettes fumées ou encore à des
cigares brûlés, mais le duc ne fumait pas et Otto von Möll non plus - bien
qu’ici, il eût cédé aux sirènes des adeptes de l’herbe à Nicot, ne lui
fallait-il pas rester éveillé ? – la petite équipe était prête.
Le translateur était sous
tension, l’ordinateur suivait. Il ne manquait plus qu’à appuyer sur la touche
« go ».
Or, ce fut alors qu’un
incident se déclencha. Sans doute épuisé par quatre nuits de veille, énervé par
six litres de café noir avalés, Bill s’accouda sur la console qui commandait la
mise à feu de l’engin. Le bonhomme suait, transpirait de peur et aurait mérité
de prendre une bonne douche. Ainsi, son bras enfonça malencontreusement le
bouton qui décommandait la mise sous tension générale. Un court-circuit
inévitable s’en suivit qui fit crépiter différents panneaux de contrôle. Puis,
il y eut de la fumée et des flammes d’une étrange et surprenante couleur bleue
tandis qu’une forte odeur d’ozone gagnait tout l’habitacle du module.
Franz, les réflexes au
top, fut le premier à réagir. Il se saisit de l’extincteur de secours et
parvint à éteindre l’incendie naissant en une poignée de secondes. Mais
l’accident allait sérieusement retarder nos amis. En effet, il fallait changer
la console centrale du translateur. Comment réussir à relever ce défi en
quelques heures ? D’autant plus que la plupart des composants de ladite
console ne venaient pas de 1960 mais de 1995.
Jetant un regard noir,
chargé de reproches en direction de William, Otto s’empara d’un talkie- walkie
spécial, fourni par l’agent temporel et appela Stephen Möll à la rescousse.
*****
Même jour, même heure,
New York, bureau de la banque centrale Athanocrassos.
Le financier recevait un
individu qu’il pensait être un ex-agent de la CIA répondant à la fausse
identité de Richard Kindell. En fait, ledit espion n’était autre que l’homme
synthétique Kintu Guptao Yi-Ka, un des aides de Johann van der Zelden.
- Monsieur Athanocrassos,
disait le faux espion, faisant son rapport, comme vous me l’aviez demandé il y
a un mois, j’ai achevé mon enquête sur les mystérieux agissements du dénommé
Otto von Möll.
- Oui, et alors…
Qu’avez-vous obtenu ?
- Eh bien, l’avionneur
est financé par le duc von Hauerstadt.
- Ensuite ?
- Les deux chercheurs ont
aménagé un laboratoire ultramoderne quelque part dans le désert du Nevada. Je
me suis rendu sur place mais je ne suis pas parvenu à pénétrer dans les locaux.
- Comme c’est
dommage !
- Il faut dire que les
mesures de sécurité dépassent ce qui se fait habituellement.
- Ainsi, vous n’avez donc
pu apprendre en quoi consistaient précisément les recherches entreprises, jeta
le financier sèchement.
- Oui, tout à fait.
- Monsieur Kindell, je
trouve que vous mettez de la mauvaise volonté.
- Mais monsieur Athanocrassos,
je vous assure que…
- On ne me roule pas dans
la farine aussi facilement, monsieur Kindell. Que voulez-vous ? Une
rallonge de vos émoluments ?
- Euh… oui… le chèque que
vous avez eu la bonté de me signer a été encaissé. Le montant dépensé… je
connais beaucoup d’hommes d’affaires qui seraient intéressés par mes petites
indiscrétions. Pareil pour les industriels spécialisés dans les transports et l’énergie.
- Qu’essayez-vous de me
dire ?
- Oh ! Trois fois
rien. Je sais additionner deux et deux. Otto von Möll est réputé dans les
milieux aéronautiques pour être un casse-cou génial. Il est sans doute en train
de mettre au point un nouveau moteur qui se passerait de kérosène.
- Hum…
- Or, si jamais c’était
le cas, vos puits pétrolifères ne vaudraient plus un cent. Il en irait de même
pour vos confrères. Il suffirait que ces recherches arrivent à leur terme.
Tous, vous seriez ruinés.
- Je comprends la menace.
Pour m’assurer de votre fidélité et pour vous remotiver, je vous signe un
nouveau chèque de 25 000 $.
- Merci, monsieur. Je
repars de ce pas pour le Nevada. Soyez certain que je vais aboutir.
- Vous y avez tout
intérêt, monsieur Kindell.
Ainsi, Kintu Guptao Yi-Ka
allait s’introduire clandestinement dans le laboratoire d’Otto von Möll. En
fait, sa visite auprès du financier avait pour but de mettre ce dernier au
courant, en quelque sorte, de ce que l’avionneur trafiquait. A terme,
Athanocrassos s’attaquerait à la réputation de von Möll et ferait tout pour le
ruiner.
En réalité, le grand-père
de Stephen avait renoncé depuis longtemps à ses recherches aéronautiques.
Désormais, il s’était attaqué à l’électromagnétisme avec les succès que l’on
devine.
*****
Château des von Möll,
Ravensburg, mai 1921.
David piquait une colère
légitime à ses yeux. Devant son épouse, anonchalie sur un fauteuil
transatlantique disposé sur la terrasse, vêtue d’une simple robe de cotonnade
blanche à manches courtes, au décolleté marin caractéristique, sa tenue garnie
d’une ceinture lâchement nouée à la taille, dont la jupe descendait jusqu’aux
chevilles et dont la forme accentuait encore davantage la maigreur de la
gracile jeune femme, van der Zelden vidait son sac.


- Johanna, enfin !
Je ne comprends pas. Vraiment pas. Pourquoi me fermez-vous la porte de votre
chambre ?
- Ordre du médecin,
David. Je me suis pourtant expliquée là-dessus la semaine passée et longuement
je crois.
- Mais tout de
même ! Cela fait trois mois que nous n’avons pas…
- Chut ! Je déteste
évoquer ces choses-là. Je suis obligée de me ménager. Ma santé ne me permet pas
une maternité.
- Cela je le comprends.
Mais il existe des moyens techniques qui…
- Ah ! Vous voulez
parler du « condom ».
- Eh bien, oui ! Du
préservatif.
- Ma foi m’interdit
d’user de cet artifice, David.
- Votre foi… j’ai envie
de rire, Johanna.
- Comment ? Vous
osez douter de ma sincérité religieuse ? Je suis une bonne catholique. Or,
l’Eglise interdit… les rapports n’ayant pas pour but la procréation. Toutefois,
je suis prête à faire une entorse…
- Laquelle ?
- Je ne vous empêche pas
d’aller courir le guilledou ailleurs. Il y a des maisons pour cela…
- Johanna ! Enfin…
mais je vous aime.
- Mon ami, n’exagérez
pas. Tenez, on m’a dit…
- Quoi ? Qui peut
faire courir de tels bruits sur moi ?
- Mais non, vous vous
trompez. Je voulais parler de ces maisons. Ravensburg est fort bien achalandée
en la matière. Ah, bien sûr, les locataires qui y officient sont un peu frustes
et ordinaires. Elles manquent de belles manières. Cependant, je pense que vous
pourrez bien trouver une fille à votre goût dans tous ces lots… Si ce n’est pas
déjà le cas…
- Johanna… Nous ne nous
comprenons pas… je vous assure de la sincérité de mon amour…
- Moi aussi, David, j’ai
pour vous de l’affection. C’est pour cela que je vous ai épousé. Vos idées
politiques sont en adéquation avec les miennes. Vous êtes un homme fort, qui ne
se laisse jamais abattre, un lutteur, un gagnant. Or, c’est tout à fait ce
qu’il faut à l’Allemagne.
- Certes, oui, mais…
- Mais vous avez des
besoins. Alors, allez les satisfaire là-bas, chez Angie…


- Johanna, vous avez une
bien piètre opinion de moi, je m’en aperçois maintenant.
- Pas du tout. Je suis
lucide. Mais changeons de sujet… ne deviez-vous pas vous rendre à Berlin ces
prochains jours ?
- Effectivement, ma
chère.
- C’est bien malheureux.
Dans cette ville, il y a trop de rouges ! Le gouvernement ne se montre pas
assez sévère envers cette racaille. Puisque vous devez effectuer quelques
transactions dans l’ancienne capitale, profitez-en pour me rapporter quelques
frivolités à la dernière mode. Vous connaissez mes goûts. Je manque cruellement
de sacs et de chapeaux. Il me faut également des gants…
- Euh… Soit. Taille 7 les
gants ?
- Oui, évidemment !
Mais il est déjà quatre heures, murmura Johanna en jetant un coup d’œil à sa
montre pendentif bijou qui pendait à son cou. C’est l’heure à laquelle je
reçois mes amies pour le thé. Veuillez m’excuser. Je dois m’assurer que Martha
a bien fini ses petits gâteaux.
Alors, avec grâce et
lenteur, madame van der Zelden se leva de son fauteuil et gagna la cuisine un
étage au-dessous. David, quant à lui, allumant nerveusement un cigare,
accompagna son épouse du regard, un regard empreint de tristesse.
Johanna était d’une
frivolité rare. La jeune femme vivait dans l’opulence grâce à son époux qui
avait transformé à temps toute la fortune du couple en dollars alors qu’une
grave crise économique commençait à frapper le pays. Elle ignorait la misère
qui gagnait du terrain et ne voyait que ce qui l’arrangeait.
Pénétrant dans le hall,
Johanna se trouva nez à nez avec son régisseur Wilfried qui affichait une
figure désolée.
- Madame, je vous
cherchais.
- Qui y a-t-il donc,
Wilfried ? Quelque chose ne va pas ?
- Madame, vous ne m’avez
pas accordé ma journée.
- Je vous ai donné
l’ordre de contrôler les comptes de la propriété. Je sais que mes paysans se
font tirer l’oreille pour payer leurs baux.
- Comment dire ? La
dernière augmentation est mal passée.
- Oh ! Une toute
petite augmentation… de rien du tout…
- Depuis l’an dernier,
cela fait tout de même 500%...
- C’est normal, il me
semble. Le Mark s’effondre. Je ne veux pas être ruinée.
- La majeure partie de
vos biens réside dans des actions… placées à l’étranger.
- De quoi vous mêlez-vous
Wilfried ? Seriez-vous en train de me donner une leçon ?
- Loin de moi, madame.
- Avez-vous terminé votre
tâche ?
- Non, madame.
- Alors, retournez au
travail.
L’homme synthétique était
las et découragé. Dans son petit bureau, son antre personnel dans lequel
personne ne pénétrait jamais, il se saisit d’un micro récepteur spécial et se
mit en communication avec Johann. Rapidement, il entra en contact avec
l’Ennemi, ce dernier attablé devant un plat d’huîtres.
- Oui, Piikin… pourquoi
me dérangez-vous ?
- Maître, ce n’est plus
tenable. Vous m’avez confié une mission fort ennuyeuse dont je n’en vois pas
l’utilité. Moi, je voulais me battre contre les agents temporels, prouver ma
valeur guerrière. Mas vous m’avez expédié dans cette première moitié du XXe
siècle où la vie est morne, sans mystère, sans aventure, où les humains
ordinaires sont quelconques, convenus…
- Piikin, gronda Johann,
ses yeux s’assombrissant brusquement, est-ce à dire que vous trouvez ma
grand-mère ordinaire ? Quelconque ? Seriez-vous en train de
l’insulter ?
- Non maître, pas du
tout, se défendit l’homme synthétique en pâlissant.
- Heureusement pour vous.
Mais vous la dévalorisez.
- Euh… Je voulais
simplement dire qu’ici, il ne se passe rien… en tout cas, rien d’exaltant.
- Pour l’instant, Piikin,
pour l’instant. Au contraire, moi, je vous dis que je vous ai confié la plus
enthousiasmante des missions. Bientôt, des ennemis puissants se montreront et,
alors, votre présence à Ravensburg se justifiera pleinement.
- Oui, maître… Mais
j’attends… j’attends… Pour l’heure, votre aïeule n’a pour ennemi que son manque
d’appétit. Elle chipote ses plats. Or, Martha fait une cuisine délicieuse… si
madame van der Zelden doit succomber trop tôt, ce sera de maladie, d’anémie, de
consomption, mais pas sous les coups de Michaël ou de Franz !
- Pour qui vous prenez
vous donc, Piikin pour vous permettre de juger de la situation de la
sorte ? Vous n’êtes qu’un homme robot, tout juste doté de la capacité de
réflexion ! je sais mieux que vous comment protéger Johanna. Vos états
d’âme m’importent peu. Attention, Piikin !
- Oui, maître, répondit
servilement l’être artificiel.
- Vous n’existez que pour
me servir, un point c’est tout. En silence. Tenez-vous en aux ordres…
- J’ai compris, maître.
Je vous promets de vous obéir à la lettre, sans rechigner. Cependant, ajouter
un ou deux Michaël à mon tableau de chasse…
- Taisez-vous !
Sinon, je vous fais revenir illico et j’efface votre mémoire…
- Oui, maître.
- Je coupe, Piikin.
A des milliers de
kilomètres de Ravensburg et quelques décennies plus tard, Johann van der Zelden
faillit s’étrangler en avalant de travers une huître. Pour calmer sa toux, il
but une gorgée de champagne rosé. Il n’en pensait pas moins.
« Non, mais quelle
impudence ! Bon sang ! Que croit-il être ce Piikin ? Un homme à
part entière ? Disposant de son libre arbitre ? Il va me falloir
revoir sa programmation, corriger quelques bugs… Hum… je devrais davantage
maîtriser mes nerfs. Au fond, tout se déroule selon les plans prévus… ».
L’Ennemi interrompit
momentanément ses réflexions et finit sa coupe de champagne. La reposant, il
consulta ensuite sa Breguet.
« Quelle heure
est-il ? 21heures 05. J’ai encore le temps. J’ai rendez-vous avec le
Président à 22 heures. Ce Drangston est un benêt. J’en fais ce que je veux. Une
vraie pâte à modeler. Tous ses conseillers sont à ma solde. Quant à son épouse,
sur l’oreiller, elle m’informe de ce que je pourrai encore ignorer. A mon tour,
je lui glisse à l’oreille quelques avis judicieux qu’elle s’empresse de donner
à son cher et tendre quelques heures plus tard. Désormais, la Troisième Guerre
mondiale est en bonne voie… Michaël en sera malgré lui le détonateur ».
Une pause, juste le temps
de lire le menu et…
« Que prendre après
les huîtres ? Un loup de mer grillé aux herbes de Provence façon
Saint-Raphaël ? Ou, beaucoup plus classique, des ris de veau ?
Bah ! Optons pour le poisson ».
*****
Londres, début de l’été
1921.
Le jeune Otto von Möll se
rendait au British Museum. En effet, il avait été convoqué par le conservateur
de la section égyptienne du musée. Le scientifique connaissait les goûts du
professeur pour les antiquités égyptiennes. Il allait proposer au physicien de
partir pour la Vallée des Rois afin de rejoindre l’expédition Carter. Ce voyage
serait financé par le British Museum lui-même. Ladite expédition avait besoin
de l’expertise et de l’encadrement d’un chercheur spécialisé dans la physique
appliquée. Il fallait tester certains éléments présents dans les tombes
princières, notamment le niveau de radium enfermé dans les caveaux.
Emerveillé, abasourdi par
cette opportunité, Otto von Möll s’empressa d’accepter.
*****
Que se passait-il en
Egypte précisément ?
Dans la Vallée des Rois,
les fouilles entreprises depuis 1917 par Howard Carter et Lord Carnarvon
n’avaient encore rien donné. Sous un soleil de plomb et par une chaleur
écrasante, les fellahs engagés pour les travaux et les terrassements trimaient
sans se plaindre.

Carter, quant à lui,
était découragé. Rien, toujours rien, encore et toujours de la terre couleur
ocre ôtée du sol. L’argent commençait à s’épuiser. Les tombes mises à jour
avaient été pillées depuis longtemps. Il n’y avait rien à espérer, pas la
moindre découverte d’un trésor, d’un tombeau inconnu. Pourtant, il fallait
poursuivre ces recherches.
Lord Carnarvon était
retourné en Angleterre. Il ne restait sur cette terre millénaire et ce lieu
chargé d’histoire qu’Howard avec son équipe de fouilles. Déjà, plus de deux
cent mille tonnes de débris avaient été déblayées.
Malgré sa lassitude,
l’archéologue restait néanmoins persuadé qu’une importante découverte restait
encore possible. Il n’y avait pas à s’y tromper. Le tombeau du pharaon
Toutankhamon se trouvait bien là. En effet, toutes les données archéologiques
concordaient.
Au début de l’automne, un
jeune archéologue amateur, Stephen Mac Garnett, vint renforcer l’équipe de
Carter. Agé de vingt ans à peine, il était tout feu tout flamme et son enthousiasme
était assez communicatif.
Pourtant, l’année 1921
s’achevait sans qu’aucune découverte remarquable n’ait été effectuée.
Pendant ce temps, en
Europe, la France remettait sur le tapis la question délicate des réparations
de guerre dues par l’Allemagne. Une conférence internationale devait se tenir à
Gênes à ce propos. Or, elle se préparait à Cannes en ce début du mois de
janvier 1922.
*****
Justement, ce même mois
de janvier, David van der Zelden et son épouse Johanna effectuaient un séjour
dans cette ville de Cannes pas encore aussi célèbre que quelques décennies plus
tard. Les deux jeunes gens flânaient sur la Croisette, profitant du beau temps.
Le ciel dégagé et la température clémente invitaient à respirer à pleins
poumons un air iodé et assez tiède pour la saison.


Madame van der Zelden
faisait preuve comme à l’accoutumée d’élégance. Sous un manteau couleur rouille
comportant deux boutons, au col et parements de fourrure, la jeune femme avait
revêtu un tailleur des plus chics de laine gris clair à la veste galonnée et
aux bords évasés. La jupe aux plis creux descendait à mi mollet. Nous le
savons, Johanna était de tempérament plutôt frileux, et pour se préserver du
froid, elle avait protégé sa tête et ses oreilles d’une coiffe originale, voire
incongrue, un turban stylisé qui cachait entièrement ses adorables boucles
blondes dignes de celles arborées par Mary Pickford, alias Gladys Smith.
La tenue de David était
plus banale quoique tout aussi luxueuse. Le marchand d’armes arborait un long
manteau noir en poils de chameau. Son chef était coiffé d’un chapeau de même
teinte coupé dans un feutre de bonne facture.
Les jeunes époux étaient
descendus au Carlton, un palace dont la réputation assurait un confort
acceptable à ses clients.
Ce séjour à Cannes des
van der Zelden n’était pas dû au hasard. David ne faisait rien sur un coup de
tête. Ainsi, en ce début de l’année 1922, un nouveau condottiere séjournait
dans la cité balnéaire. Benito Mussolini devait en effet rencontrer un
richissime financier en vue d’aboutir à la signature de quelque contrat
mirobolant.
Ce fut à la table d’un
casino que David et Benito entrèrent en contact direct. Ils se donnèrent
ensuite rendez-vous pour le lendemain soir à un kilomètre déterminé de la route
départementale. Puis, les deux hommes gagneraient un refuge où ils pourraient
discuter. Van der Zelden et Mussolini se mettraient rapidement d’accord quant à
la teneur de la transaction. Le Néerlandais fournirait à l’Italien des fusils,
des mitrailleuses, des canons légers et des grenades en grande quantité. Que
mijotait donc le futur Duce ?
Après avoir quelque peu
aidé la Révolution russe, David van der Zelden, qui n’avait en fait aucune
conviction politique, aidait les fascistes italiens.
Pendant les absences de
son mari, Johanna consacrait son temps à effectuer quelques emplettes dans les
boutiques de luxe. Puis, dans la soirée, au bras de son cher et tendre, elle
misait en riant quelques poignées de dollars à la roulette, choisissant le plus
souvent le numéro 26…
*****
Egypte, novembre 1922.
Les recherches de Carter
concernant la localisation du tombeau du pharaon Toutankhamon étaient toujours
négatives.
Otto von Möll, qui avait
une journée de congé, mettait à profit ces quelques heures de liberté pour
faire du tourisme. Le calendrier affichait la date du premier novembre. Dix
heures du matin au chronomètre du jeune Allemand.
Notre chercheur en herbe,
muni d’un appareil photo portatif, coiffé d’un casque colonial assez lourd et
ridicule, vêtu d’un costume de toile de ton clair, admirait le grand Temple de
Louqsor.
Von Möll prit de nombreux
clichés de ce monument remarquable, ignorant la chaleur qui commençait à se
faire sentir. Le sol devenait brûlant au fur et à mesure que l’on se rapprochait
de midi.
Puis, heureux de ses
photos qu’il pensait réussies, Otto grimpa dans sa petite voiture, une Fiat 501
bleu nuit millésimée 1919 et, empruntant les anciennes pistes bédouines, se
dirigea en direction du site de Karnak.
Tout en conduisant et en
s’épongeant parfois le front tant la chaleur était suffocante, le jeune homme
se remémorait les divers incidents qui avaient jusqu’alors marqué les
recherches toujours infructueuses du tombeau du pharaon.
L’expédition Carter
semblait marquée par l’échec. Les archéologues et les ouvriers avaient affronté
des températures proprement infernales, des voleurs et des pillards en nombre
impressionnant, des animaux nuisibles redoutables tels les scorpions et les
serpents peuplant le désert. Ils s’étaient également retrouvés confrontés à la
malédiction prophétisée par les autochtones qui jetaient des anathèmes à
l’encontre de ces savants occidentaux qui ne respectaient rien, même pas le
repos des morts.
Mais Howard Carter
s’obstinait, se moquant des malheurs annoncés à tous les membres de son équipe,
poursuivant les fouilles contre vents et marées.
« Ah ! Oui,
décidément, Carter est un grand homme ! J’admire sa détermination à toute
épreuve. Je souhaite sincèrement que ses recherches aboutissent ».
Telles étaient les
réflexions naïves d’Otto von Möll.
Le scientifique était
arrivé devant le temple de Montou. Aussitôt, il fut entouré par quelques
indigènes qui se proposaient de le guider pour une visite touristique moyennant
quelques pièces. Naturellement, le physicien n’osa refuser et, toujours
encombré de son appareil photo, il s’engagea à la suite de son vénérable guide,
un vieil Egyptien âgé d’une bonne soixantaine d’années, fort voûté, vêtu d’un
antique burnous noir et coiffé d’un turban d’une teinte indéfinissable, en
direction dudit temple.
Dans un mauvais anglais,
le natif expliqua à son client ce qu’était le temple de Montou, ce qu’il
représentait.
Otto prit photo sur
photo. Accaparé par sa visite, il ne vit pas dans le lointain un étrange
véhicule rouge qui se détachait à l’horizon comme un pétale de sang tombé sur
une mer de sable. Bien étrange véhicule en vérité, empreint d’anachronisme…
Deux heures s’écoulèrent
occupées par les questions de von Möll et l’exploration du monument. Satisfait
de sa visite, Otto récompensa grassement son guide, lui donnant deux livres,
et, tout en sifflotant un air à la mode, regagna sa voiture poussive. Désormais,
il était temps pour lui de rejoindre la Vallée des Rois et l’expédition Carter.
Prestement, le jeune
homme mit en marche le moteur de sa Fiat, passa la première et s’engagea sur la
piste qui menait au bac traversant le Nil. A quelques centaines de mètres en
arrière, le puissant véhicule rouge démarra également.
Au volant, un individu de
haute taille, brun, le teint pâle, le visage mince, la quarantaine amorcée.
Pierre Duval, autrement dit Sergueï Antonovitch Paldomirov !
Tout à sa joie, Otto
sifflotait maintenant la célèbre Marche
turque de Mozart. Il n’avait toujours rien remarqué et, pourtant, dans le
désert, les moindres bruits portaient loin. S’il avait été plus attentif, il
aurait perçu le ronronnement d’un moteur beaucoup plus puissant que celui de sa
voiturette mais aussi vu à travers son rétroviseur l’énorme véhicule rouge tout
à fait anachronique, la Chrysler Newyorker d’un luxe tapageur, le poursuivre
sur la piste.

Enfin, après de
précieuses minutes perdues, Otto réalisa la chose.
« Oh ! Mais je
ne suis pas seul. Je me demande qui peut être cet étranger. Car, manifestement il
s’agit d’un étranger… que… sa voiture est bien étrange… je n’en ai jamais vu de
semblables. Elle est carrossée bizarrement… et sa taille est bien trop grande…
il n’y a pas de marchepied. Quant aux roues, n’en parlons pas… je ne rêve pas
mais… elles sont pleines ! Ce véhicule roule à une vitesse
impressionnante. Et trop bas sur la piste… mais… il cherche à me rattraper…
pourquoi ? Accélérons… je perçois comme une menace… ».
Rageusement, le jeune
physicien appuya sur l’accélérateur. Le moteur rechigna tout d’abord puis
accepta le changement de régime. Son ronronnement devint alors plus régulier.
Malgré cela, le monstre rouge grignotait implacablement du terrain, sans peine,
alors que la petite Fiat d’Otto dégageait une fumée blanche.
Le rugissement de l’ogre
écarlate parvenait maintenant distinctement aux oreilles d’Otto.
Comprenant que s’il ne
réagissait pas, il était perdu, le scientifique choisit de sortir de la piste,
jouant ainsi son va-tout. Désormais, il roulait sur la pierraille traîtresse,
prenant le risque soit de verser soit de crever ses pneumatiques.
Or, Pierre Duval avait vu
le danger. En catastrophe, il vira et sa lourde voiture décrivit un arc de
cercle à 180°. A la limite du décrochage, le puissant engin tenta de regagner
le terrain perdu. Malgré les possibilités de son auto, Sergueï avait du mal
désormais à rejoindre le jeune von Möll. Comment explique cela ? En fait,
la Chrysler, spacieuse, confortable, n’avait pas été conçue pour une poursuite
sur le sol caillouté et surchauffé du désert égyptien. Rajoutons la nervosité
du pilote et maintenant, il était aisé de voir qu’Otto avait toutes ses
chances.
Après une heure de cette
poursuite infernale, la Chrysler dut s’immobiliser, deux de ses pneus hors
d’usage. Son principal défaut, son manque de maniabilité, lui avait été fatal.
Quant à la courageuse Fiat 501, elle n’avait pas encore la partie gagnée car
son radiateur chauffait dangereusement.
Le jeune physicien
allait-il donc se retrouver en panne à mi-chemin de la Vallée des Rois, au
risque d’une insolation ?
Tandis qu’à seulement
trois kilomètres de von Möll, Sergueï faisait son rapport à son supérieur,
autrement dit le Commandeur Suprême, prudemment, Otto avait rejoint la piste,
roulant lentement. Toutefois, au bout d’un quart d’heure, son véhicule cala
soudainement alors qu’une fumée noire se dégageait du capot. C’était la panne.
Cependant, au bout de dix
minutes, un méhariste se pointait à l’horizon. Il s’agissait d’un honnête
marchand qui s’en revenait chez lui. A la vue de la monnaie anglaise, le
bonhomme accepta de porter secours à notre intrépide jeune homme. Ce fut donc à
dos de dromadaire que le scientifique put rejoindre le bac qui conduisait à la
Vallée des rois.
Quelques heures plus
tard, devant un succulent méchoui, von Möll narra ses déboires de la journée à
un auditoire attentif. Carter ne crut guère les propos de l’archéologue
amateur.
- Mon ami, vous dites que
cette voiture, de par sa structure, avait une certaine ressemblance avec un
requin. Elle était dépourvue de marchepied tandis que ses phares étaient
encastrés dans la carrosserie. Pourriez-vous me la dessiner ?
- Oui, bien sûr…
Otto sortit un crayon et
un calepin d’une de ses poches et s’exécuta.
- Otto ! Vous avez
dû rêver… la chaleur… un mirage… un tel engin ne peut pas exister. Où sont son
radiateur, son klaxon, ses roues de secours ? Pourquoi des roues
pleines ? On dirait davantage un bateau automobile qu’un véhicule sur
route. Tout cela est issu de votre imagination, mon cher. Vous êtes resté trop
longtemps au soleil. Or, ici, en cette région, le soleil peut vous jouer de
sacrés tours.
- Vous me croyez victime
d’un mirage ? D’une hallucination ? Non. Je suis un scientifique.
J’ai l’esprit cartésien. Pour moi, ce que j’ai vu était réel. Un tel engin
existe.
- Ah ? Mais comment
expliquer sa forme dans ce cas ?
- Je l’ignore… à moins
que…
- A moins que quoi ?
- C’est délicat… Le
secret ne m’appartient pas… Toutefois mon grand-père n’est plus en vie…
- Quel secret,
Otto ?
- Le secret des von Möll…
Avec mille précautions de
langage, choisissant ses mots, le physicien se lança dans une explication qui
laissa pantois Howard Carter.
*****
1922.
En Allemagne, la
situation économique se détériorait toujours davantage au fur et à mesure que
les jours passaient. Le ministre des Affaires étrangères, Walter Rathenau

était assassiné alors que monsieur et madame van der Zelden étaient de retour à Ravensburg. Influencée psychiquement par Piikin, Johanna, voyant son régisseur lire un exemplaire du Völkischer Beobachter, la jeune femme s’empara du numéro de ce journal. Enthousiasmée par cette prose infecte, elle s’y abonna aussitôt. Nazie en herbe, elle voulut également faire pression sur David afin qu’il épousât ses idées extrémistes. Mais le sieur van der Zelden resta de marbre. Son seul dieu était l’argent. Comment faire plus d’argent précisément.

était assassiné alors que monsieur et madame van der Zelden étaient de retour à Ravensburg. Influencée psychiquement par Piikin, Johanna, voyant son régisseur lire un exemplaire du Völkischer Beobachter, la jeune femme s’empara du numéro de ce journal. Enthousiasmée par cette prose infecte, elle s’y abonna aussitôt. Nazie en herbe, elle voulut également faire pression sur David afin qu’il épousât ses idées extrémistes. Mais le sieur van der Zelden resta de marbre. Son seul dieu était l’argent. Comment faire plus d’argent précisément.
Pendant ce temps, à
Hambourg, une jeune fille de famille modeste, Renate Blomberg, décidait de
quitter son pays natal afin d’échapper au chômage et à la misère.
Courageusement, elle s’embarqua sur un cargo à destination de Douvres.
Ensuite, ayant la chance
de ne pas être refoulée par la douane, elle parvint à Londres par un matin de
brouillard. Alors, elle entama de multiples démarches et finit par trouver une
place de femme à tout faire, malgré son instruction primaire supérieure, au
sein d’un institut scientifique privé, le Byrne’s
Physical Institute. Or, le hasard faisant bien les choses – mais peut-on
encore ici évoquer le hasard ? – dans quelques mois Otto von Möll serait
lui aussi engagé pour quelques piges par le directeur de cet organisme, mais à
un poste nettement plus honorable.
*****
Egypte, matin du 4
novembre 1922.
Les ouvriers embauchés
par Carter travaillaient toujours à dégager ce qui, dans l’esprit de
l’archéologue, était l’emplacement du tombeau de Toutankhamon. Mais voilà qu’un
des terrassiers faisait apparaître, sous les débris de pierres et les gravats,
quelques marches taillées à même le roc.
Au coucher du soleil,
l’escalier tout entier était déblayé. Alors, Carter s’empressa d’écrire à Lord
Carnarvon, son financier et mécène. En effet, ce dernier se devait d’être
présent lors de l’ouverture officielle de la tombe. Ce fut pourquoi le noble
personnage s’en revint précipitamment en Egypte. Attendant sa venue, Carter fit
stopper les travaux.
Enfin, Lord Carnarvon
arriva à Louqsor le 23 novembre et, dès le 26 du même mois, le couloir d’accès
au tombeau du jeune pharaon était dégagé.
Carter était parvenu à
identifier le cartouche de Toutankhamon sur l’un des murs. Mais la tombe était
protégée par plusieurs portes scellées, la preuve que le sépulcre n’avait pas
été pillé. Dans une première salle, inviolée, antichambre de la crypte,
s’entassaient des trésors dont aucun œil humain n’avait contemplé les
splendeurs depuis plus de trois mille ans. Albâtre, ébène, lapis-lazulis,
ivoire, turquoises et or s’entremêlaient pour le plus grand bonheur des
archéologues, rassasiant les yeux de Carnarvon et de Carter.
Cependant, la chambre
funéraire du pharaon devait réserver d’autres surprises encore plus
incroyables.


En effet, dans des
catafalques emboîtés les uns dans les autres, la momie de Toutankhamon reposait
dans un troisième sarcophage fait d’or pur, pesant cent-dix kilos ! La
dépouille, quant à elle, portait un masque d’or d’une beauté inouïe, à
l’effigie du jeune souverain défunt. Après trente-quatre siècles de sommeil,
Toutankhamon venait en quelque sorte de ressusciter.
A leur sortie de la
tombe, Otto avait pu admirer quelques pièces du fabuleux trésor. Mais voilà, il
lui fallait quitter l’Egypte car une proposition qui ne se refusait pas venait
de lui être faite. Le Byrne’s Physical
Institute lui offrait un pont d’or s’il acceptait de travailler dans cet
organisme. Pour le jeune homme, c’était la chance de sa vie. Ainsi, à
vingt-trois ans à peine, il se retrouvait à la tête d’un laboratoire
ultramoderne de physique !
Otto von Möll s’empressa
donc de regagner Londres en ce mois de décembre 1922. Il embarqua à bord d’un
paquebot luxueux à Alexandrie et goûta durant quelques jours à un repos
merveilleux. Quant à son ami Stephen Mac Garnett, son séjour en Egypte se
prolongerait encore quelques mois. Il ne romprait pas ses relations avec le
transfuge allemand, bien au contraire. Par lettres régulièrement échangées,
cette amitié née sous le soleil égyptien, durerait plusieurs décennies, jusqu’à
la mort de l’Américain.
*****
Nuit du 2 au 3 Juin 1960.
Laboratoire secret d’Otto von Möll.
Stephen Möll et Michaël
Xidrù avaient été appelés à la rescousse par Otto afin de réparer les dégâts
causés au translateur. Il fallait agir au plus vite. Mais l’envoyé temporel
avait bien d’autres chats à fouetter que de se rendre dans le Nevada. En cette
année 1995, il devait arrêter coûte que coûte tous les missiles des
va-t-en-guerre de tous poils.
Stephen Möll avait mûri
en deux ans. Il n’était plus vêtu avec cette négligence outrancière qui le
caractérisait habituellement. Debout, arborant une mine contrariée, il
apprenait par la bouche de son grand-père l’origine de l’accident survenu au
translateur.
- Oui, bon… ce n’était
pas voulu, jeta l’Américain d’un ton neutre. Je comprends. La tension, la
fatigue… William, vous n’êtes pas vraiment responsable.
- Heureusement,
blanc-bec, répondit le colonel offusqué.
- Euh, as-tu au moins
amené avec toi tout le nécessaire à la réparation ?
- Pas qu’un peu. Vois
donc les sacs… vise le matos.
- D’accord. Mais je
n’identifie pas le quart de tout ce matériel.
- C’est normal. Tout cela
ne provient pas de mon époque. Michaël l’a emprunté à la civilisation
post-atomique numéro 1, à Shalaryd, quoi.
- Au lieu de palabrer,
dépêchons-nous, siffla Nikita.
Alors, Stephen Möll
s’attela à la tâche délicate de la réparation du module temporel, aidé par
Otto, Nikita, Giacomo et même O’Gready, leur donnant brièvement des
instructions et des ordres que personne ne discuta. Toutefois, Franz von
Hauerstadt ne prit pas part à toute cette agitation. En effet, le duc semblait
se moquer de ce retard, nonchalamment assis dans un siège confortable, lisant,
ou plutôt savourant les aventures de Tintin du dessinateur Hergé dans un album
cultissime Objectif Lune (édition en
langue française, cela allait de soi). Son attitude frisait le m’enfoutisme. Un
instant, Stephen leva la tête de dessus la console du translateur et s’en vint
lui reprocher cette nonchalance.
- Franz, nous avons
besoin de vous, de vos capacités. Vous seriez beaucoup plus efficace que
William, sans vouloir vous vexer, colonel…
- J’espère bien, grommela
le militaire.
- Ah ! Tiens
donc ! Je me croyais dépassé… je ne suis donc plus le vénérable ancêtre
que l’on encense mais que l’on met de côté… Stephen, désolé, mais je préfère
lire Objectif Lune. Voyez-vous, je
m’instruis. Je veux connaître ce que lisent mes enfants. Friedrich est fou de
cet auteur et de ses bandes dessinées. Je désire en comprendre les raisons. Ma
foi, il y a là une merveilleuse imagination qui repose toutefois sur la
vraisemblance.
- Franz, je vous en prie…
- Quoi ? Vous pouvez
vous en sortir sans moi. Continuez… Vous montrez tant de savoir-faire…
- En quoi vous ai-je
fâché, Franz ? Se hasarda Stephen.
- Monsieur Möll, votre
réputation n’est plus à faire, ce me semble. La CIA, la NSA, le KGB, la DGSE se
disputent votre talent. Mais vous êtes si altruiste, si humain, si généreux que
vos refusez de céder aux sirènes mercantiles. Jamais vous ne souillerez vos
mains en versant le sang… Surtout pas celui de votre lointaine parente, Johanna.
Ai-je tort ? Non…
- Ouille ! Quelle
véhémence soudaine ! Bah ! Je comprends. Vous vous êtes disputé avec
mon grand-père, ne le niez pas… cela saute aux yeux.
- C’est exact.
- Mon grand-père refuse
d’envisager la mort de sa cousine germaine.
- Mon petit, lança de
loin Otto, ce petit différend ne te regarde en rien…
- Tout de même pas,
grand-père…
- Stephen, reprit Franz,
changeant de ton, vous êtes une personne intelligente, suffisamment en tout cas
pour comprendre la nécessité d’éliminer définitivement madame van der Zelden. Johanna
est à l’origine de la puissance malfaisante de Johann van der Zelden, celui que
vous avez surnommé à juste titre l’Ennemi. Or, en tant que citoyen américain,
représentant de la plus grande nation civilisée, vous éprouvez des scrupules à
assassiner cette personne. Des scrupules qui, vu ce qui se passe à votre
époque, n’ont plus lieu d’être…
- Enfermer Johanna van
der Zelden à vie dans un asile d’aliénés ne vous suffit pas.
- Ne me faites pas
rire ! Johann ne tarderait pas à la retrouver et à la libérer. Non !
la mort de Johanna est une nécessité. Assurément, en nous y résolvant, nous
gênerions le Commandeur Suprême. A Tout le moins, nous le retarderions à
atteindre un objectif qui, pour l’heure, nous demeure flou.
- Retarder, c’est là le
mot… toutefois, ledit Commandeur Suprême est bien plus puissant que Michaël…
celui-ci s’épuise à le contrer… et les Douze Sages ne nous aident pas beaucoup.
- Peut-être parce que
l’envoyé temporel a trop souventes fois désobéi aux ordres ? Ou encore
parce que les Sages sont trop vieux, ou bien eux-mêmes manipulés par une Entité
inconnue, tapie dans l’ombre… Une Entité disposant d’atouts non mesurables, non
appréhendables…
- Aïe ! Vous me
donnez le frisson, Franz… vous faites preuve d’un défaitisme que je pourrais
assimiler à de la trahison. Seriez-vous en train de vous défiler ? De
fuir ? C’est nouveau ça de votre part…
- Me soupçonneriez-vous
d’avoir peur ?
- Je commence à me poser
la question…
- Je n’ai jamais fui,
Stephen. J’ai toujours su faire face, j’ai toujours accepté d’endosser mes
responsabilités. Vous me connaissez bien mal.
- Alors, c’est parce que
vous avez constaté que mon grand-père ne vous obéissait pas… que vous ne
pouviez l’influencer autant que vous le souhaitiez… Michaël pense comme vous,
que, derrière le Commandeur Suprême, se dissimule quelque sombre puissance qui
attire tous les hommes dans une espèce de puits sans fond, de gouffre…
toutefois, nous ne devons pas renoncer. Nous devons nous battre tout en gardant
en nous ce qui fait notre spécificité, notre éthique, notre morale, nos
valeurs…
- Dans ce cas, votre
défaite est assurée.
- Non ! Jamais nous
ne rallierons le camp du Mal. Jamais nous ne tomberons au niveau de l’Ennemi.
- Vous voulez garder
espoir… conserver votre humanité… pourtant, vous venez d’un futur proprement
cauchemardesque, d’un avenir où la guerre que vous subissez est encore plus
abominable que celle que j’ai connue. Vous avez essayé de changer le cours de
l’histoire… mais vous avez échoué. Savez-vous pourquoi ? Parce que vous
n’avez pas su user de moyens et d’armes efficaces. Vos scrupules vous ont
entravés. Vous et Michaël.
- Michaël n’a pas de
scrupules, Franz.
- Vous vous trompez.
- Il n’a pas empêché
cette fichue Troisième Guerre mondiale. C’en est la preuve…
- Oui… Il ne voulait pas
s’effacer dans les limbes… au début, au tout début, juste avant que la guerre
éclate, vous vous êtes attaqués à Johann, naïvement, à mes yeux. Avec quel
résultat ? Aucun ! L’Ennemi jouit plus que jamais de sa puissance, de
son impunité. Alors, je vous pose la question, Stephen Möll : quel jeu
joue Michaël ?
- Quel jeu ? Il y a
longtemps que je me demande ce que trafique mon descendant.
- Dispose-t-il encore de
son libre arbitre ? N’est-il pas lui aussi une marionnette entre les mains
de cette Entité dont nous devinons à peine la présence derrière ce scénario
apocalyptique ?
- Oui, Michaël est bien
étrange parfois. Mais j’ai fini par le cerner, du moins en partie. C’est vrai,
il n’hésite pas à laisser mourir des millions de personnes, des innocents…
cependant, il lui arrive de tout faire pour éviter la mort d’un enfant… j’en
suis témoin… cela lui est arrivé plusieurs fois… il n’a pas daigné me donner d’explications…
qui suis-je pour le juger, le critiquer ? Jusqu’à aujourd’hui, il a
préservé au maximum l’humanité. Nous sommes toujours présents… Malmenés,
sanglants, traumatisés, mutilés, mais en vie… nous existons toujours… pendant
longtemps, j’ai cru tout simplement qu’il avait pour mission de nous éviter la
Troisième Guerre mondiale. Or, en réalité ses ordres consistaient à garantir un
futur à l’espèce humaine, un avenir à la Terre… c’est à cela qu’il s’y emploie…
avec toute son énergie…
- Oui… Michaël suit les
ordres. Mais de qui ?
- Des Douze Sages… J’en
reste intimement persuadé. Quant au sort de Johanna, il m’a laissé libre de
choisir. Je ne puis me résoudre à tuer une femme. Je ne le peux pas. Toute mon
éducation s’y oppose. L’abattre d’un coup de revolver alors qu’elle ne peut se
défendre ? Mais c’est ignoble ! Pensez que la faire passer pour
démente a été difficile pour moi, alors, envisager froidement son assassinat…
- Stephen, excusez les
propos que je vais vous dire, mais, que vous le vouliez ou non, vous restez un
enfant… tenez, écoutez-moi. Supposons que vous soyez allemand et non américain,
juif, que viviez au Wurtemberg au moment de la montée du nazisme.
- Oui, je vois où vous
voulez en venir, murmura le chercheur.
- Quelles seraient vos
chances de survivre à Ravensburg ? Allez, donnez-moi un pourcentage…
- Euh… vingt pour
cent ?
- Non. Aucune chance… à
cause de Johanna, votre grand-tante. A ma connaissance, et je suis bien
informé, celle-ci a dressé la liste de toutes les personnes à supprimer à
Ravensburg.
- Comment le
savez-vous ?
- Je tiens cette
information d’une lettre de votre oncle Archibald adressée à votre père
Dietrich.
- Vous avez été jusqu’à
lire le courrier privé de la famille ? C’est…
- Taisez-vous. Je n’avais
pas le choix. Il me fallait bien cerner la situation.
- D’accord… Il y a du
Michaël là-dessous.
- Je l’avoue.
- Nous, les Möll, nous
n’avons donc plus de vie privée… Franz, vous me jugez lâche…
- Cela dépend…
- Très bien. Mais moi,
comment croyez-vous que je vous perçoive ? Orgueilleux, hautain, peu
accommodant, cynique.
- Est-ce tout ?
- Vous ne regrettez
nullement votre lourd passé. Un passé en demi-teinte…
- Vous ne savez pas de
quoi vous parlez.
- Grand-père m’a tout
dit, Franz…
- D’accord. Nous sommes
en train de crever l’abcès.
- Exactement. Je n’ai pas
le même courage que vous. Oui, je l’admets. Mais, si je m’étais trouvé à votre
place, eh bien, j’aurais refusé d’obéir !
-Vous vous seriez
rebellé ? J’en doute…
- Mais je suis un rebelle
dans l’âme ! Obéir aux ordres d’un général sadique pour préserver sa
famille… non ! Jamais je n’aurais cédé…
- Vous ignorez bien des
choses, Stephen, quoi que Otto vous ait raconté. Figurez-vous que je n’ai pas
obéi à ce général… là-bas, dans les steppes enneigées de la Russie. Ce qu’il en
a résulté, c’est la mort de mon père, celle de mon frère, celle de ma mère,
dans un de ces abominables camps… moi aussi, j’ai failli y passer… demandez
donc à Antoine Fargeau si vous l’osez… ah ! Mais c’est vrai, vous ne le
pouvez plus…
- Antoine est mort pour
vous protéger…
- Vous ne vous le
pardonnez pas…
- Je ne le peux pas… je
me demande si ce sacrifice valait le coup…
- Je me le demande
également… je ne suis pas aussi froid et fier que j’en donne l’impression.
Mais, pour en revenir à votre maintenant, plutôt rouge que mort, non,
Stephen ? Or, le pacifisme n’est souvent que le drapeau derrière lequel se
cache la pire des dictatures. Ainsi en est-il de l’URSS actuelle – mon URSS
mais aussi la vôtre – et en a-t-il été de l’Allemagne nazie avant 1936 …
- Hem… je ne suis pas et
ne serai jamais communiste, Franz.
- Quant à Michaël Xidrù,
il a réussi à stopper, à faire disparaître la plupart des missiles nucléaires
et des avions bombardiers… réussira-t-il longtemps à maintenir ses
efforts ? Son énergie ne va-t-elle pas finir par s’épuiser ? Dans
cette tâche surhumaine, digne des dieux, il seul, bien trop seul… si jamais il
venait à craquer, inutile de vous faire un dessin, n’est-ce pas ? Trois milliards
d’êtres humains disparaîtraient de la surface de la Terre… et c’est un minimum…
- A cause de cette
situation, Michaël m’a autorisé à déterminer le sort de Johanna…
- Oui, il a reconnu être
trop occupé… mais je pense qu’il vous a menti, du moins en partie. Peut-être
sait-il que cette expédition va échouer, qu’elle doit inévitablement échouer,
qu’elle a déjà échoué. Je le répète, votre agent temporel ne modifie l’Histoire
que dans une seule direction, celle qui permet à sa civilisation, la quatrième
civilisation post-atomique d’exister et de se développer harmonieusement. Oui,
je fais preuve de cynisme… mais Michaël davantage encore.
- Franz, je le sais…
Jamais je ne suis pas parvenu à modifier les décisions de Michaël. Jamais.
Celui-ci a bien voulu fournir les plans améliorés de mon deuxième translateur,
refaire tous les calculs… mais jamais il n’a accepté de participer à une
quelconque expédition qui aurait eu pour résultat d’effacer des archives de sa
civilisation l’existence d’un Troisième conflit mondial.
- Comme je le
comprends ! Sans toutefois l’approuver. To be or not to be… ou plus exactement, to be and not to be… être et ne pas être… comme le chat de
Schrödinger…
- C’est-à-dire ?
- A la seconde où je vous
parle, nous tous ici, dans cette pièce, nous existons, ou, du moins, le
croyons-nous. Mais cela ne peut être qu’une simple illusion… en effet, si notre
expédition est couronnée de succès, eh bien, vous ne pouvez être vraiment
présent, dans ce laboratoire du Nevada… pourquoi ? Parce que vous n’en
avez eu nul besoin… parce que vous vous n’êtes jamais intervenu dans le passé,
vous ne m’avez jamais rencontré et ainsi de suite… tous les événements que nous
avons vécus ne se sont jamais déroulés.
- Je…
- Vous n’avez rien à
m’objecter… Bref, est-ce que je vis encore ? Cette Troisième Guerre
mondiale, qui, dans les tablettes de l’histoire, doit éclater en 1993, ne
pourrait-elle pas se déclencher maintenant, en cette année 1960 ? Ou
encore n’a-t-elle pas eu lieu antérieurement, lors des crises précédentes, en
1950, par exemple, lors de la guerre de Corée ?

Illusion, vérité déformée, distordue, transformée, reflétée, miroir… qu’en est-il vraiment de la Réalité ?

Illusion, vérité déformée, distordue, transformée, reflétée, miroir… qu’en est-il vraiment de la Réalité ?
- Je… J’ai peur soudain…
- Moi aussi, avoua Franz.
Ou bien, il peut s’agir d’une piste temporelle différente… Michaël vous a
fourni tout le matériel nécessaire… parce que, présentement, un présent un peu
spécial, lui seul distingue la vérité des apparences.
- Franz, je doute…
- Stephen, il y a plus
d’un mois que je ne dors plus… paisiblement… cette idée me ronge…
- Qu’allez-vous
faire ?
- Vous aider, monsieur
Möll… M’aider aussi. A être… quelque part au sein du Multivers.
Alors, jetant son album
de bandes dessinées sur le sol carrelé, le chercheur allemand se leva et mit
enfin son savoir-faire au service de toute la petite équipe.
*****