1910
Jérusalem, 3 juin 1993.
Les douze membres du commando
israélien s’entraînaient durement à bord de vieux B52
prêtés par les Etats-Unis. Tous devaient apprendre à se mouvoir en état d’apesanteur. Ainsi, le lourd aéronef grimpait à une altitude de 10 000 mètres, puis, descendait en piqué 6 000 mètres, se rétablissant à 4 000 mètres, et, ainsi, pendant environ une dizaine de secondes, le commando se retrouvait en état d’apesanteur.
prêtés par les Etats-Unis. Tous devaient apprendre à se mouvoir en état d’apesanteur. Ainsi, le lourd aéronef grimpait à une altitude de 10 000 mètres, puis, descendait en piqué 6 000 mètres, se rétablissant à 4 000 mètres, et, ainsi, pendant environ une dizaine de secondes, le commando se retrouvait en état d’apesanteur.
Après cela, les exercices en
centrifugeuse reprenaient. Ou alors au fin fond d’une piscine…
Le chef de la mission ultra secrète,
un commandant de l’armée israélienne, avait expliqué à ses hommes que tous
devaient s’entraîner comme si, un jour prochain, ils allaient marcher sur Mars
ou vivre une année entière en station orbitale.
En fait, il était le seul à
connaître le but final de tous ces efforts.
En plus de leurs qualités physiques
qui étaient grandes, les membres de ce commando spécial avaient de solides
connaissances en électronique, en radiogoniométrie, en physique et tous
maniaient à la perfection tout un panel d’armes, des moins sophistiquées aux
plus perfectionnées. De plus, hommes et femmes étaient trilingues au bas mot.
L’anglais était couramment pratiqué, bien évidemment, mais aussi l’allemand, le
tchèque et le néerlandais…
*****
6 Mai 1910.
C’était un jour funèbre pour le
royaume de Grande-Bretagne et d’Irlande. En effet, Edouard VII, le fils de
Victoria venait de mourir. George V lui succédait.


A cette même date, Wilhelm von Möll
apprenait qu’il était nommé instructeur en Prusse, avec, à la clé, sa promotion
au grade de lieutenant-colonel. Il était affecté à l’école des sous-officiers
de Karlhost, là où justement, dans quelques décennies, le maréchal Keitel
devait signer la reddition des forces nazies.
Le nouveau lieutenant-colonel
prendrait ses fonctions à l’automne. Il était incontestable que cela allait
affecter la vie de la petite Johanna. Mais le climat de la capitale ne lui
étant pas recommandé, sur ce point, le médecin de la famille avait été formel,
- Johann tenait absolument à ce que son ancêtre restât à Ravensburg – la fillette demeurerait auprès de son
grand-père Rodolphe. Enfin, lorsqu’elle aurait l’âge, elle fréquenterait
l’école moyenne de jeunes filles tenue par Lepaïola. L’enfant ne verrait donc
son père que rarement, durant les permissions de celui-ci, lors des vacances
scolaires ou encore lors de la cérémonie de la remise des prix de fin d’année.
Magda, la mère, devait suivre son époux à Berlin. Cela ne signifiait pas que
Johanna se retrouverait privée d’affection. Cécile Grauillet se trouvait
confirmée à son poste, et, plus tard, serait nommée gouvernante de la fillette.
Mais, en attendant, le baron en
titre, grand amateur de musique contemporaine, avait décidé de se rendre une
nouvelle fois à Paris, sans son épouse Gerta, mais accompagné de Waldemar et de
Stephen, qui avait refusé de laisser Rodolphe sans protection. Tous devaient
assister à la représentation des ballets russes au théâtre du Châtelet.
Nous étions le 25 juin 1910. La
première de l’Oiseau de feu

du compositeur Igor Stravinsky

avait lieu. Le baron, son fils et son descendant occupaient une loge et pouvaient donc savourer confortablement le ballet. Si cette musique nouvelle enthousiasmait relativement les oreilles de Rodolphe et de Waldemar, il n’en allait pas de même pour celles du chercheur américain. Stephen s’ennuyait prodigieusement. Cependant, pour parer à cet inconvénient, le scientifique avait tout prévu. Il avait pris la précaution de se munir d’un baladeur miniature avec microcassettes incorporées qui contenaient les derniers enregistrements du groupe néo punk smurf rasta rock ska rap électro The Nightmen et il pouvait savourer en toute sérénité les morceaux géniaux du quintette déjanté. Mais ce n’était pas tout. Il avait également emporté une micro télé dissimulée dans une montre. Las d’avoir les oreilles torturées par les dribbles déments du guitariste vedette, Stephen jetait maintenant un coup d’œil au dernier Star Wars, mis en scène par George Lucas himself, celui qui voyait le retour de Han Solo, avec quinze années de plus.
du compositeur Igor Stravinsky
avait lieu. Le baron, son fils et son descendant occupaient une loge et pouvaient donc savourer confortablement le ballet. Si cette musique nouvelle enthousiasmait relativement les oreilles de Rodolphe et de Waldemar, il n’en allait pas de même pour celles du chercheur américain. Stephen s’ennuyait prodigieusement. Cependant, pour parer à cet inconvénient, le scientifique avait tout prévu. Il avait pris la précaution de se munir d’un baladeur miniature avec microcassettes incorporées qui contenaient les derniers enregistrements du groupe néo punk smurf rasta rock ska rap électro The Nightmen et il pouvait savourer en toute sérénité les morceaux géniaux du quintette déjanté. Mais ce n’était pas tout. Il avait également emporté une micro télé dissimulée dans une montre. Las d’avoir les oreilles torturées par les dribbles déments du guitariste vedette, Stephen jetait maintenant un coup d’œil au dernier Star Wars, mis en scène par George Lucas himself, celui qui voyait le retour de Han Solo, avec quinze années de plus.
Ce fut pourquoi lorsque Rodolphe lui
demanda ce qu’il pensait de toute cette musique bruyante et du spectacle coloré,
alors que sur la scène se déroulait la danse de Katchei, l’Américain lui répondit avec la plus parfaite
sincérité :
- Super extra, monsieur le baron.
- Plutôt étonnant de votre part.
quant à moi, je reconnais que cette musique me transporte véritablement
ailleurs. Elle est pleine d’enthousiasme. Mais je trouve cependant qu’il y a un
peu trop de dissonances et de rythmes syncopés. Enfin, il s’agit là d’une œuvre
moderne de ce début du XXe siècle. Soyons donc de notre temps.
Quant à Waldemar, il ne faisait pas
autant la fine bouche que son père. Il jeta tout de go :
- Tout ceci et beaucoup trop
bruyant… mes oreilles souffrent. Non pas que je porte Wagner et Verdi aux nues,
mais j’en viens à les regretter tous deux. Pour moi, nous assistons au début de
la décadence en matière de goût. Une fois chez nous, je me mettrai le prélude
de Lohengrin. J’ai la chance de
posséder quelques cylindres enregistrés des morceaux les plus représentatifs
des meilleurs opéras des deux compositeurs précités. Mais pour moi, Mozart
reste incontournable.
Le trio reprit son écoute plus ou
moins attentive. Mais alors que Rodolphe se penchait légèrement sur le rebord
de la rampe de la loge afin de mieux profiter du ballet, il s’avisa que
quelqu’un depuis l’orchestre l’observait. Alors, il demanda à Stephen de lui
passer les petites jumelles grossissantes, objet incontournable à tout
spectateur.
- Oui, je ne me suis pas trompé,
murmura-t-il à l’adresse du professeur. A votre tour de regarder cet étrange bonhomme.
Il a une allure décalée, ne trouvez-vous pas ?
Stephen détailla l’inconnu une bonne
minute. Il vit aussitôt qu’il s’agissait d’un officier russe en grand uniforme
d’un régiment de cavalerie tsariste, celui commandé par le grand-duc Michel,
mais quelque chose détonait dans ce bel ensemble. Certes, le type était massif,
les cheveux blonds et l’œil bleu, mais il faisait un rien trop populo et les
décorations n’étaient pas les bonnes !
Alors, bégayant presque tant il
parlait vite, le chercheur jeta à l’oreille de Rodolphe :
- Monsieur le baron, cet officier
aux lunettes noires qu’il vient de réajuster sur son nez parce qu’il se sentait
observé à son tour lui aussi – franchement, qui se munit de ce genre de
lunettes pour voir un ballet – n’est pas un officier tsariste.
- Que voulez-vous dire ?
chuchota Rodolphe, subitement inquiet.
- Il porte les décorations de
l’armée soviétique. Si je ne me trompe pas, l’ordre de Lénine, le ruban de la
Grande Guerre patriotique, et… un bracelet-montre au poignet gauche.
- Euh, il s’agit là d’une nouveauté,
proféra Waldemar. J’en ai déjà vu dans les journaux, dans des annonces
publicitaires.
- Il nous faut partir au plus vite.
Il s’agit d’un officier de l’Armée rouge, mais envoyé par Johann.
- Chut ! grondèrent les
occupants des loges limitrophes.
- Je suis votre recommandation,
répondit le baron en se levant, imité aussitôt par Waldemar.
- Ceci dit, c’est la première fois
que je vois un des agents de l’Ennemi commettre une telle erreur anachronique,
murmura l’Américain. Allez, on se bouge. Mettons l’obscurité à profit…
Le Russe gaffeur n’était autre que
le fameux Alexandreï Petrov, l’adjoint rapporté du mystérieux colonel du KGB
Sergueï Antonovitch Paldomirov. Si l’espion avait commis une telle bourde
c’était à cause de sa naïveté relative. Il n’avait pas pensé une seconde que le
baron serait accompagné d’une personne capable d’identifier les décorations
soviétiques à cette époque.
Mais bah ! pourquoi donc notre
valeureux Petrov n’avait-il pas arboré les médailles tsaristes ? Il s’était
refusé à épingler sur son costume ces témoignages d’une époque honnie et
révolue.
Bien, maintenant, quelle pouvait
être l’utilité de la présence de cet agent soviétique ici, à Paris alors que
Johanna et ses parents ne s’y trouvaient point ?
En fait, l’explication était assez
simple. Lorsque Franz avait programmé la mission d’Alexandreï, il ignorait
encore l’absence de la fillette auprès de son grand-père. Les renseignements en
sa possession étaient incomplets. Tous les témoins de ce voyage étaient décédés
et l’Américano- Germain ne pouvait décemment en référer à Otto. Il n’allait pas
dire à son ami qu’il avait enclenché le processus d’élimination de sa cousine
alors qu’elle n’était encore qu’une enfant sans défense dans les années 1910…
Toutefois, apprenant ce premier
échec, le duc von Hauerstadt allait sonder habilement Otto von Möll et vite, il
programmerait une autre mission temporelle.
Rodolphe, Waldemar et Stephen
quittèrent donc le plus discrètement possible le théâtre du Châtelet et se
retrouvèrent aux abords du bâtiment. Mais voilà, Petrov avait réussi à les
suivre.
Tandis que le trio essayait de
prendre un fiacre, le professeur américain, sur ses gardes, se rendit compte
que le Russe avait lui aussi quitté le théâtre.
- Ne prenons pas de véhicule,
proposa alors Stephen.
- Pourquoi ? fit Waldemar.
- Ce Soviétique nous a suivis. Nous
allons le prendre à son propre piège…
Accélérant le pas, les trois amis
semèrent momentanément Petrov et se dissimulèrent habilement dans une impasse
obscure et déserte. Au bout de l’étroite ruelle, il y avait une porte cochère.
Tous trois s’y enfoncèrent, devenant tout à fait invisibles.
Alexandreï se rendit assez tôt
compte qu’il avait perdu la trace du trio. Pris de colère, il stoppa près d’un
mur tout suintant d’humidité et, fouillant dans son paletot muni de vastes
poches, il se saisit d’un talkie- walkie volumineux et démodé.

Actionnant un bouton, il appela son chef.

Actionnant un bouton, il appela son chef.
- Camarade, dit Petrov à son
mystérieux interlocuteur, je les ais perdus. Ces fichus capitalistes !
Mais il y a plus important encore… l’enfant n’est pas avec eux. Je crains
qu’elle ne les ait pas accompagnés à Paris.
Son supérieur répondit aussitôt.
- Camarade Petrov, l’erreur n’est
pas de ton fait. Puisque la fillette n’est pas ici, il nous faut repartir au
plus vite. Il va ensuite nous falloir passer au plan B. Frapper en Allemagne
même malgré les risques.
- Compris, camarade Nikita. Je
rejoins la base dès que possible.
- Si tu n’es pas au lieu prévu à
l’aube, soit cinq heures du matin heure locale, nous partirons sans toi.
- Entendu. J’y serai. Notre cause
est juste. La victoire finale ne peut échapper à notre invincible URSS.
Petrov mit fin à la communication et
rangea son appareil anachronique. Puis, il soupira et murmura pour
lui-même :
- Ouf. Ce Nikita ne m’en veut pas.
Il me faut boire quelque chose pour me requinquer. J’ai eu trop d’émotions ce
soir.
Alors que l’agent soviétique sortait
une mignonette de vodka de son autre poche, Stephen, qui avait suivi la
conversation, du moins en partie, il avait quelques notions de russe, s’en
retourna retrouver Rodolphe et Waldemar toujours dissimulés dans leur cachette.
En effet, le professeur américain avait pu pister à son tour le chasseur qui
était devenu le gibier.
Pensif, il arborait une mine sombre.
« Cet individu est bien un
agent du KGB… vu son appareillage, il est originaire du temps de la Guerre
froide… des années 1950, je dirais… mais que le diable me patafiole. Qui a
fourni à l’URSS un translateur ? à cette époque ? pas Johann… Otto,
mon grand-père ? Non ! c’est impossible. Alors, son ami, Franz. Mais
pourquoi ? pour assassiner Johanna ? Avec pour but ultime d’éviter
une Troisième Guerre mondiale ? Tout comme moi, il y a quelques
mois ? C’est du n’importe quoi. Je ne vois pas en quoi vouloir tuer cette
peste peut changer le cours de l’histoire… dois-je en informer Michaël ?
Hem… Il ne doit pas y avoir de danger immédiat… L’agent temporel serait déjà
intervenu si c’était le cas…
Ayant rejoint les von Möll, Stephen
choisit de garder pour lui et ses soupçons et ses nouvelles informations.
- Alors, s’enquit Rodolphe,
qu’avez-vous appris, Stephen ?
- Rien qui vaille la peine d’être
rapporté. Je ne parle pas russe et le type s’exprimait dans cette langue. Ah…
Il avait un talkie-walkie en sa possession… et il est bien originaire de mon
passé.
- Himmelgott ! s’écria le baron. Qu’est-ce que cela signifie
donc ? d’autres ennemis ?
- Je n’en sais fichtre rien, mentit
Stephen. A Ravensburg, nous ne craindrons pas grand-chose…
- Je veux bien vous croire, murmura
Waldemar…
- Oui, à cause du champ de force que
j’ai pu installer grâce à l’aide de Michaël… Je suis allé à Canossa, en quelque
sorte…
- Je vois à quoi vous faites
allusion, reprit le plus âgé. Mais vous devriez tout raconter à notre
protecteur en titre, Michaël.
- Inutile pour l’heure, s’obstina le
professeur américain.
Trois jours plus tard, le trio était
de retour en Allemagne. Stephen reprit donc sa vie d’invité d’honneur au
château, se tenant sur ses gardes plus que jamais, surveillant de près
l’installation anachronique et draguant Cécile à ses heures perdues.
Une année paisible s’écoula, au
grand soulagement de tous.
Johanna, durant ses instants de
détente et de jeu, s’amusait à massacrer ses poupées qu’elle s’était mise à détester.
Puis, l’automne venu, elle effectua sa rentrée à l’école moyenne. Elle eut la
joie d’y retrouver Hanna Bertha, son amie. Tous les matins, sa gouvernante
mademoiselle Grauillet l’accompagnait en voiture hippomobile, Stephen tenant
les rênes, et revenait le soir la chercher. Alors, la fillette racontait sa
journée, dénigrant ses maîtresses, disant qu’elles n’étaient pas à la hauteur
et que, de toute manière, elle, Johanna von Möll, petite-fille du baron von
Möll, elle n’avait pas à recevoir d’ordres et de réprimandes de leur part. En
résumé, ses résultats scolaires laissaient à désirer, hormis en français, et
ce, grâce à l’enseignement de Cécile.
Tout au contraire, Otto multipliait
les récompenses, premier en mathématique, en sciences physiques et naturelles,
en anglais et en français.
*****
24 Avril 1959. Tachkent.

Dans le petit appartement des plus
ordinaires déjà entrevu, deux hommes s’entretenaient. L’un n’était autre que le
colonel Paldomirov, l’autre restant dans l’ombre. Ils s’exprimaient en anglais.
L’inconnu, furieux, ne mâchait pas ses mots.
- Camarade Sergueï, savez-vous le
dernier coup fourré de Franz ? Il se méfie de nous, de notre maladresse,
et, usant du translateur pour lui seul, il vient de partir pour le passé. Il a
décidé de se passer de nous !
Paldomirov, conservant son calme,
répliqua avec un léger sourire.
- Von Hauerstadt a fait un essai,
voilà tout.
- Ah oui ? Vous prenez cela
d’une manière désinvolte, je trouve…
- Franz est déjà de retour, camarade
Wladimir.
- Déjà ?
- Oui, déjà. Son absence relative
n’a duré qu’une heure. Il m’a informé de ce qu’il projetait. Ce n’est ni toi ni
moi qu’il a remis en cause mais les compétences de Petrov. Ayant obtenu de plus
solides renseignements concernant la petite, il a voulu s’assurer de visu de
leur tangibilité.
- Hum… Grâce à Otto, je suppose,
reprit Wladimir en se calmant. Mais n’y a-t-il pas un risque de la part d’Otto
justement ? Il va finir par comprendre à quoi riment toutes les questions
de von Hauerstadt. Il est loin d’être sot, camarade…
- Que crains-tu donc
précisément ? que von Möll informe le camp occidental qu’une sorte de
guerre du temps a commencé ? cela ne tient pas la route aux yeux de nos
contemporains. Ils ne sont pas au parfum… non, en fait, le danger vient bien de
Franz, Wladimir… C’est de lui dont nous devons nous garder… Il est très proche
de Giacomo…
- Perretti ? Mais ce philosophe
est en train de sombrer dans l’occultisme et ne possède pas le bagage
scientifique suffisant pour comprendre tous les aboutissements de ce que nous
faisons… ou de ce que von Hauerstadt peut accomplir…
- J’ai toujours considéré le duc
comme un allié temporaire… lorsque je n’aurai plus besoin de lui, il passera à
la trappe.
- Ah ? Est-ce là le sort que tu
nous réserves à Nikita et à moi ? S’inquiéta alors Wladimir.
- Non, mentit Sergueï. Bien sûr que
non. Il nous suffirait d’enlever le duc et de le passer en jugement, à cause de
cette sale affaire de l’hiver 42-43…
- Un procès public ? Mais tu
sais tout comme moi qu’il n’était pas présent lorsque le massacre des habitants
de ce petit village a eu lieu… les coupables n’étaient autres que le général SS
Külm et Gustav Zimmermann, un officier SS mort lors de la prise de Berlin en
mai 1945…
- Külm est mort lui aussi, il ne
démentira pas les témoins que nous dénicherons, Wladimir… la condamnation à
mort de von Hauerstadt ne fera aucun doute…
- C’est odieux… monstrueux, murmura
Wladimir.
- Il faut ce qu’il faut, camarade.
Un fait reste acquis. Franz était bien le commandant en titre de la compagnie
qui exécuta les ordres ignobles de Külm… camarade Belkovsky, vu ton origine
polonaise mais aussi vu ce que tu as dû subir de la part des infâmes agents
impérialistes nazis, je ne comprends pas pourquoi tu prends parti pour ce
Franz ! le duc a été un nazi convaincu, non ?
- Il a renié ses convictions de
jeunesse. Il a reconnu s’être égaré. Il le démontre chaque jour… en finançant
des groupes de chasseurs nazis, en permettant leur arrestation…
- Pour ne pas être inquiété lui-même
et pour ne pas être poursuivi comme criminel de guerre…
- Camarade colonel, tu le hais, tu
te sers de lui…
- Tout comme toi, tu le fais.
- Mais moi, je ne le hais point…
écoute… Tu ne peux nier que ton pays a avalé le mien et que celui-ci ne jouit
que d’une « liberté » relative… tant qu’il suit la droite ligne du
PCUS, celle définie par le camarade Khrouchtchev… Je ne suis qu’un dissident
aux yeux de beaucoup, aux yeux des tiens aussi je suppose. On me tolère depuis
la déstalinisation. Parce que je suis un des plus grands chefs d’orchestre de
ces vingt dernières années… parce que je suis également un organiste surdoué…
un hautboïste aussi… le Parti ne m’a pas rayé de la liste de ses membres…
- Camarade Wladimir, inutile de me
rappeler ce que tu as souffert sous Staline… tu as pu t’enfuir d’un des camps…
et reprendre ta carrière… cependant, tu n’ignores pas non plus qu’il existe
encore au sein du PCUS des nostalgiques du tsar rouge, Staline. Chaque jour, le
camarade Nikita Khrouchtchev se heurte à l’opposition de ces gens-là…
- Oh ! Je suis loin d’être un
doux rêveur, camarade Sergueï. C’est pour tout ce que tu viens de dire et de
reconnaître qu’il faut que la seconde expédition réussisse. Si nous échouons,
Stephen Möll prendra le relais.
- Alors, là, j’en doute… le petit-fils
d’Otto n’est pas notre allié, il ne l’a jamais été… Michaël, son ami, non
plus ! jeta fermement le colonel.
- Je ne dirais pas cela. Le Stephen
de 1995 est prêt à tout pour sauvegarder l’humanité… Il paraît que les
dernières années de notre siècle sont pires que le dernier cercle de l’Enfer de
Dante… un dénommé Johann van der Zelden tire les ficelles et se réjouit de ce
jeu de massacre…
- Oh ! Oh ! Qui donc t’a
raconté cela ? Ledit Stephen ?
- Oui, mais aussi Franz. Alors,
camarade colonel, évite de t’en prendre à eux…
Après un temps d’arrêt, Paldomirov
reprit la parole.
- Le temps presse, camarade. Nous
avons une heure pour prendre les mesures qui s’imposent. Un avion nous attend.
Il nous amènera sur un petit îlot près de Gotland, en terre suédoise. Nous y
achèverons les préparatifs de la deuxième mission. Cette fois-ci, Alexandreï
n’aura pas droit à l’erreur. Nikita Sinoïevsky nous y attend déjà…
*****
Ce matin-là, dans le bureau
fonctionnel et sans chichi de Spénéloss, il y avait deux comédiens. Ils étaient
reçus par le scénariste adjoint afin de voir leur situation améliorée. Marie
était mécontente des dialogues dont elle avait hérité et Scott la soutenait
dans cette démarche.
- Je suis tout à fait d’accord avec
ma partenaire, disait Scott. Vous me connaissez, je n’ai pas l’habitude de me
plaindre… mais, là, je trouve que Marie ne débite que des répliques idiotes ou
naïves.
- C’est cela, opinait Marie Dubois,
une jeune femme douce et effacée habituellement. Je n’ai aucune scène majeure,
aucune réplique importante… or, d’après le scénario qui m’avait été soumis dès
le début de cette aventure, ce n’était pas le cas…


- Tout à fait, insista l’Américain.
Quant à moi, je parais n’être qu’une girouette sans cervelle… actuellement, ce
rôle que j’endosse me paraît bien inepte. Un jour, je suis avec Marylin, un
autre avec Inge, ensuite, je m’amourache de Tamira et, maintenant, de Cécile.
J’oublie ma mission et perds mon temps à Ravensburg alors que la CIA et la NSA
disposent des plans du translateur. Tout cela est d’une incohérence !
- Monsieur Bakula, il faut vous
montrer patient. Il en va de même pour vous mademoiselle Dubois, répliqua
l’Hellados en croisant ses doigts fuselés. Avez-vous pris connaissance des
dernières modifications dans le scénario ? Avez-vous lu les derniers
dialogues que vous aurez à dire la semaine prochaine ?
- Cela a été fait, affirma Marie.
- Alors ? Quel est votre
avis ?
- Il y a du mieux. Mais ce n’est pas
encore suffisant…
- Vous voulez tirer la couverture à
vous, comme disent les humains, commença l’extraterrestre.
- Mais pas du tout,
lieutenant ! Se récria la jeune femme. Cependant, je crois mériter mieux…
- Ce feuilleton est une œuvre
chorale, fit Spénéloss. L’avez-vous compris ?
- Oui, évidemment. Mais certains parmi
nous sont mieux lotis que nous deux.
- Comment cela ? S’étonna
l’Hellados. Monsieur Scott, vous avez le premier rôle masculin… Le
nierez-vous ?
- Mais je ne suis pas un type
sérieux et responsable…
- Quant à moi, je me montre d’une
gentillesse irréelle et mon rôle est trop stéréotypé. Le scénario a fait de moi
une oie blanche.
- Une oie blanche ? Il n’y en a
aucune sur le plateau…
- Ah ! Vous ne comprenez pas
cette expression, sourit Scott.
- Euh, hésita le scénariste adjoint.
Je crois avoir saisi. Mademoiselle Dubois, vous voulez faire preuve de
davantage de caractère… et vous, monsieur Bakula vous montrer moins… stupide.
- Oui, lancèrent en chœur les deux
comédiens.
- Je vais tâcher de tenir compte de
vos critiques… revenez demain pour lire les modifications.
- Demain ? aurez-vous
terminé ?
- Bien sûr. J’ai l’avantage de ne
pas être un humain et donc de pouvoir me passer de sommeil durant quelques
jours…
- Nous ne voudrions pas être une
gêne pour vous, rougit Marie.
- Vous ne me gênez en rien. Vos
desiderata sont des plus légitimes. Demain à la même heure ?
- C’est entendu.
- Toutefois, l’aval final sera donné
par le Superviseur général… c’est lui le responsable de la cohérence de
l’intrigue.
- Nous ne l’avons pas oublié,
conclut Scott. Merci, monsieur Spénéloss…
Après avoir salué le scénariste
adjoint, les deux comédiens se retirèrent.
Quant à l’Hellados, il resta deux
minutes silencieux, réfléchissant à ce qu’il pourrait modifier et à la liberté
qui était réellement la sienne dans cette grosse machinerie.
- Sera-t-Il d’accord ?
Murmura-t-il.
- Pourquoi ne serais-je pas
d’accord, lieutenant ? questionna Daniel Lin.
- Oh ! je ne vous ai pas
entendu entrer…
- Parce que je n’ai pas sonné. Scott
et Marie ont eu grandement raison de venir vous trouver.
- Stephen Möll et Cécile Grauillet
ont existé, n’est-ce pas ? Du moins quelque part dans une des
réalités ?
- Oui, en effet…
- Leurs caractères étaient
semblables à ce qui transparaît dans le feuilleton…
- On peut dire les choses comme cela…
mais ce ne sont que des potentiels, Spénéloss… Tout n’est que potentiel, du
moins encore… vous l’avez pressenti depuis que vous êtes venu me trouver en
délégation avec Albriss et Trabinor…
- Superviseur, je suis inquiet…
- Comment cela ?
- D’autres résidents de la cité, des
humains, vont finir par se douter de quelque chose…
- Lobsang est déjà plus ou moins au
courant…
- Ah… D’accord.
- Je joue avec le feu…
- Jamais je n’oserais le penser…
- Encore moins le dire, me le dire…
- Vous m’êtes tellement supérieur…
- Pas du tout, Spénéloss… je ne suis
qu’à la recherche de mon équilibre… et j’ai besoin que ce feuilleton voie son
achèvement… alors, que les remarques judicieuses de Scott et de Marie soient
satisfaites. Vous pourrez apporter les modifications souhaitées. Tant pis pour
la réalité… encore à venir !
*****
Hiver 1910.
Alors que le ciel se couvrait et que
la neige menaçait, Stephen, Cécile et les enfants avaient choisi de patiner sur
le lac gelé. Toute la famille fut de la partie. Wilhelm et Magda se trouvaient
au château car les fêtes de fin d’année approchaient.


Il était amusant de voir les femmes
en robes longues et bottines patiner avec grâce sur le glace. Cela ravissait
les yeux du chercheur américain peu habitué à ce spectacle. Toutefois, Stephen
ne faisait pas preuve d’une habileté particulière. Vivant en Californie, le
climat ne se prêtant pas à ce genre d’activité, il peinait à se maintenir en
équilibre sur ses patins.
Ses maladresses firent rire et les
enfants et Cécile. La jeune fille lui lança, non sans ironie :
- Ma parole ! On dirait que
c’est la première fois de votre vie que vous chaussez des patins !
- C’est vrai, répondit le professeur
en éclatant de rire à son tour. Je n’ai guère eu l’occasion de pratiquer ce
sport. Là où je vis habituellement, il ne neige jamais.
D’autres occupations tout aussi
agréables venaient embellir ces longues journées d’hiver. Edification de
bonshommes de neige, Stephen ne fut pas le dernier à s’y adonner, - cette
fois-ci, il s’en sortit avec les honneurs – batailles de boules de neige, luge
et promenades raquettes aux pieds dans les sous-bois.
Le soir, lors de la veillée,
confortablement installés devant un énorme feu de cheminée, Rodolphe et Gerta
contaient volontiers les vieilles légendes germaniques devant les yeux
écarquillés et émerveillés des enfants. Parfois, Johanna se blottissait contre
son père, toute frissonnante de peur à ces récits fantastiques.
Après un Noël recueilli dans la
tradition et un premier de l’an joyeux, la rentrée du second trimestre
s’annonça.
Un samedi après-midi, Johanna,
accompagnée de Cécile, sa gouvernante française se promenait dans la petite
ville de Ravensburg, chaudement emmitouflée dans un manteau, écharpe, gants et
bas de laine. Le soleil brillait dans un ciel au bleu délavé, la neige
appartenait au passé et les fortes pluies de la semaine précédente étaient
oubliées.
La fillette fit le tour du parc à
dos d’âne puis réclama son goûter. Elle le prit dans un salon de thé fréquenté
par ce qui comptait dans la ville. Dans cet établissement, très Modern Style, avec ses chaises
cannelées, ses dessus de table en faux marbre, une atmosphère feutrée, paisible
régnait, et il y faisait une chaleur agréable. Une délicieuse odeur de chocolat
chaud flottait à travers le salon. Attablées près d’une grande baie vitrée,
Johanna et Cécile dégustèrent des éclairs au chocolat et des mille-feuilles
tout en savourant un thé au jasmin pour mademoiselle et un chocolat à la
chantilly pour Fraulein von Möll.
La fillette ne tint pas compte des
remarques de sa gouvernante et avala coup sur coup deux mille-feuilles et
autant d’éclairs. Elle fut sévèrement grondée.
- Mademoiselle, vous n’êtes guère
raisonnable ! j’avais dit un éclair et un mille-feuilles à la rigueur et
non quatre gâteaux ! Vous allez être malade.
- Pff ! Qu’est-ce que cela peut
vous faire ? Après tout, ce n’est pas vous qui payez, c’est mon
grand-père.
L’après-midi s’achevait. Cécile
reconduisit Johanna à son pensionnat. Ici, une petite explication s’impose.
L’enfant, très amie avec Hanna Bertha, avait obtenu de séjourner quelques
semaines à l’école moyenne de jeunes filles afin de faire comme sa
« copine ».
Magda avait accepté et cédé à ce
caprice, en se disant que sa fille soit se montrerait dégoûtée et serait rapidement
de retour, soit s’endurcirait et deviendrait moins revêche et sauvage.
Mademoiselle Grauillet informa la
directrice des excès de la petite von Möll.
- Johanna va certainement faire une
indigestion, commença-t-elle. Elle a avalé quatre pâtisseries tantôt.
- Il n’y a là rien de fâcheux,
répondit Lepaïola à Cécile. Ce soir, avant d’aller au lit, mademoiselle von
Möll boira une tasse de tisane d’anis étoilé avec une cuiller à café de
bicarbonate, voilà tout. A cet âge-là, il est tout à fait normal que les
enfants se montrent trop gourmands.
On le voit, si, habituellement, la
directrice était d’une sévérité exagérée vis-à-vis de ses élèves, elle passait
toutes ses excentricités à Johanna von Möll.
Cette attitude déplut fortement à
Cécile mais elle n’en dit mot.
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