1905
Paris, dans un quartier tranquille
du Vème arrondissement, non loin des universités, une adolescente de bonne
famille, Cécile Grauillet, descendait les trois étages sans ascenseur de
l’immeuble dans lequel elle demeurait, afin d’aller acheter le pain et les œufs
nécessaires au petit déjeuner.
C’était encore l’hiver et il faisait
encore nuit. Une petite pluie fine tombait, s’infiltrant sournoisement à
travers l’épaisseur des vêtements.
La jeune fille n’avait pas encore
quatorze ans. Fille unique d’un rentier et de son épouse, elle appartenait à
cette petite bourgeoisie sans histoire et conservatrice de ce début du XXe
siècle.

Cécile poursuivait ses études dans
un collège privé parce que ses parents étaient des catholiques convaincus. Ils
partageaient les idées de l’Action
française. La Séparation de l’Eglise et de l’Etat allait offusquer ces
gens. Sans parler du problème des Inventaires. Pour monsieur Grauillet et toute
sa famille, la République était la gueuse.
Après ses modestes dépenses, Cécile
regagna son immeuble. Elle entra dans la cuisine avec discrétion, mit à
chauffer le lait et fit cuire les œufs que ses parents dégusteraient à la
coque, trancha ensuite une baguette de pain, puis beurra quelques tartines.
Après avoir préparé le café, elle apporta le tout dans la salle de séjour.
C’était là le rituel quotidien. Le dimanche, il avait lieu plus tard, après dix
heures, la priorité étant donné à la messe de huit heures, quel que fût le
temps.
Au retour de l’école, Cécile
s’occupa à quelques menus travaux, broda un napperon puis révisa un chapitre
d’histoire pour le lendemain matin. Elle avait une interrogation orale.
Comme on le voit, la jeune fille
était une élève appliquée, ayant de bons résultats scolaires. Ignorant ce que
le terme rébellion signifiait, elle s’avérait une adolescente obéissante et
soumise. Elle fréquentait deux amies, agrées par les parents, qui, comme elle,
professaient des idées très étroites et terriblement conservatrices.
Parfois, lorsque le temps le
permettait et qu’il ne pleuvait pas trop fort, ce petit monde allait rendre
visite à un oncle et à une tante plus fortunés vivant à Passy. Il s’agissait
alors d’une véritable expédition puisqu’il fallait emprunter tramway et fiacre.
Ou bien, le plus souvent, c’étaient de longues promenades sur les boulevards, l’après-midi, sur l’avenue des Champs Elysées, Victor Hugo, des Ternes, etc.
Ou bien, le plus souvent, c’étaient de longues promenades sur les boulevards, l’après-midi, sur l’avenue des Champs Elysées, Victor Hugo, des Ternes, etc.
D’une complexion fragile, Cécile
présentait une taille déjà élevée et une maigreur très romantique. Ses cheveux
d’un blond soutenu et non nordique étaient coiffés assez librement et la jeune
fille n’arborait pas ces boucles anglaises ridicules. Les yeux marrons étaient
vifs et curieux, le nez retroussé, le visage garni de quelques taches de
rousseur, la bouche ronde et le menton volontaire. En fait, Cécile, malgré son
apparence, était loin d’être le portrait idéalisé de la jeune oie blanche. Elle
préférait une mise modeste, des robes simples, sans ornement, des longueurs de
jupe laissant apercevoir des bottines noires du fait de son jeune âge, des
sous-vêtements sans fanfreluches inutiles.
Jamais un mot de trop, une parole
mal placée et prononcée trop fortement, bref, une petite fille modèle qui avait grandi et qui savait rester à sa
place.


Cela signifiait-il que Cécile
Grauillet manquait de caractère ? nullement, la suite le démontrera
amplement.
L’adolescente appartenait à ces
familles comme il en existait tant en France à cette époque. Des petits
bourgeois parisiens ou de province qui ne parvenaient pas à accepter le monde
moderne et qui, désespérément, restaient attachés aux valeurs solides du
passé : la monarchie, la religion catholique, où chacun avait une place
selon l’ordre immuable voulu par Dieu.
Stephen Möll allait balayer tout
cela…
Monsieur Grauillet père avait adhéré
au mouvement de l’Action française, dont
le leader se nommait Charles Maurras. Ainsi, il s’était réfugié dans une vision
passéiste de l’histoire de son pays et du monde. Il en avait été de même pour
son épouse et pour sa fille.
*****
Toujours en cette année 1905, mais à
des milliers de kilomètres de Paris, aux Etats-Unis, dans une ville sudiste qui
avait connu de beaux jours, à Atlanta précisément, le 3 avril, naissait le
futur colonel de l’OTAN, William O’Gready. La guerre de Sécession avait ruiné
la contrée et par la même occasion, les grands-parents du nouveau-né.
*****
Tanger, 31 mars 1905.
Arthur de Mirecourt assistait, non
en témoin privilégié, à la visite du Kaiser Guillaume II. L’Empereur était
alors âgé de quarante-cinq ans et régnait sur l’Allemagne depuis déjà dix-sept
années avec l’habitude de n’en faire qu’à sa tête.

Le souverain avait une préférence
marquée pour le port d’uniformes militaires. En effet, il se prenait pour le
nouveau Lohengrin, le héros casqué. Sa vision du monde se voulait romantique
mais en fait, avec ses moustaches caractéristiques et son bras gauche à demi
paralysé, une physionomie sans finesse, il apparaissait, somme toute, comme un
personnage plutôt ridicule.


Dès qu’Arthur vit l’Empereur, il
mesura l’aune de ce personnage antipathique et terriblement, dangereusement
orgueilleux.
Cependant, la ville de Tanger
s’était parée dignement afin de recevoir cet hôte illustre.
A sa descente de bateau, l’Empereur
arborait un teint livide, un visage fripé comme après une nuit blanche.
Pourquoi donc ? en fait, non pas parce que le souverain avait peur à
l’idée de déclencher une guerre avec la France, mais parce que, prosaïquement,
le débarquement à quai s’était effectué difficilement à la suite d’un vent fort
qui soufflait en provenance de l’Est. Or, Guillaume, handicapé, n’avait pu
s’aider de ses deux bras pour descendre de la passerelle. Il s’en était donc
fallu de peu qu’il chutât dans la mer.
Toutefois, arrivé sans encombre et
salué par l’importante délégation marocaine, l’Empereur daigna bredouiller
quelques mots en l’honneur de ses hôtes. Pour cette occasion, il avait revêtu
son uniforme de campagne, c’est-à-dire, en outre, un casque d’argent, jugulaire
au menton, bien sûr, hautes bottes, gants rouges, revolver en bandoulière,
sabre au côté et multiples décorations.
Ce fut à cheval que le souverain
pénétra dans la cité, non sans peine. Guillaume eut du mal à se mettre en
scène, toujours à cause de son foutu bras. Mais, grâce à ce qui se passa à
Tanger, le risque de guerre s’éloigna et Arthur de Mirecourt put regagner sans
problème la France.
Dans la déclaration dictée à
l’agence Havas, l’Empereur disait ceci :
« …j’espère que, sous la
souveraineté du Sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence
pacifique de toutes les nations sans monopole et sans annexion, sur un pied
d’égalité absolue. (…) ».
*****
Quelques semaines plus tard, au
Burghof, à Berlin, Guillaume II piquait une nouvelle colère contre la France.
Il avait l’impression de ne pas avoir été pris au sérieux à Tanger, et pour se
consoler, il se mit à consulter le Plan Schlieffen. Puis, il fit cette
confidence à l’un de ses secrétaires dans lequel il avait toute
confiance :
« Ah ! satanée
France ! Quand donc pourrai-je l’écraser telle une mouche ? ».


Or, ledit secrétaire avait une
ressemblance marquée avec cet individu étrange qui achetait à Paris le
quotidien l’Aurore en janvier 1898.
L’homme était en effet massif, grand et lourd. Ses yeux cruels vous
dévisageaient en vous donnant froid dans le dos. Sur son visage impavide,
aucune émotion n’apparaissait. Il s’agissait du Commandeur Suprême dans l’un de
ses multiples avatars. L’entité n’était-elle pas en train de pousser l’Empereur
allemand à la guerre ?
*****
Mais que se passait-il donc,
toujours en cette année 1905, dans la propriété des von Möll ?
La petite Johanna avait désormais
quatre ans et demi et son cousin Otto six ans. Waldemar et Wilhelmine avaient
rejoint Ravensburg depuis quelques mois déjà, à la grande joie de Rodolphe qui
avait toujours eu une préférence pour son fils cadet.
Comme nous l’avions noté plus loin,
la fille de Magda était une petite peste en puissance. Jouant et abusant de sa
fragilité, elle profitait de la bonté de ses parents et grands-parents. Ainsi,
le baron en titre lui passait tous ses caprices ou presque. A juste titre, il
s’inquiétait de l’avenir de Johanna.
La fillette se montrait
particulièrement coléreuse, soupe au lait, boudeuse, craintive, mal élevée et,
parfois, méchante.
En février, sa mère lui avait offert un joli
petit hamster dans une cage spécialement aménagée. Rapidement, l’enfant
s’attacha à cette bête adorable avec son pelage tout doux et soyeux. Elle
voulut nourrir seule son nouveau compagnon qu’elle avait baptisé Ticky.


Mais voilà. A un âge aussi jeune, on
se lassait vite. De plus, l’animal n’était pas toujours propre, il fallait
nettoyer régulièrement la cage, et, comme la fillette était assez brusque dans
ses gestes, elle ne savait pas bien prendre le cobaye dans ses bras. Alors,
trop souvent, elle recevait en remerciement des coups de dents.
Cependant, Johanna voyait avec
curiosité son cousin Otto faire des expériences, bouillir de l’eau, y cuire des
insectes morts, par exemple. Elle aussi voulut expérimenter quelque chose de
nouveau et de fascinant. Sans comprendre précisément la portée de son action,
un beau matin, elle donna à Ticky un morceau de pain qu’elle avait
préalablement trempé dans de la colle.
Sans méfiance, le malheureux rongeur
grignota le crouton. Vingt-quatre heures plus tard, la petite bête était morte,
étouffée. Naturellement, Johanna versa des larmes et encore des larmes. Ses
pleurs étaient sincères.
Pour la consoler, son grand-père lui
offrit quatre chatons. En moins d’une semaine, elle s’en débarrassa de la façon
suivante : comme les minous l’avaient griffée en abondance, car elle les
caressait à rebrousse-poil, Johanna les attacha tous les quatre par la queue et
les lança dans la mare, tout de go. Les gentilles petites bêtes se noyèrent
sous les yeux de l’enfant.

A cet exploit, Magda voulut la
battre mais y renonça très vite, Johanna faisant illico l’enrhumée.
Waldemar possédait un chien de
compagnie, un cocker anglais de couleur or qui le suivait partout, dans le
fumoir, le petit salon, les écuries et les dépendances. Son pelage était
magnifiquement entretenu et faisait la fierté de son maître.


Mais Johanna s’ennuyait ferme depuis
qu’elle n’avait plus d’animal à s’occuper. Un soir, elle faucha une paire de ciseaux
à une des chambrières de sa mère. Puis, elle s’en alla couper les poils longs
et soyeux du chien sans que la bête marquât sa désapprobation. Goldy était d’un
trop bon caractère pour aboyer.
Comme justement Otto s’amusait à
découper des figurines de soldats, ce fut lui qui fut accusé lorsque Waldemar
se rendit compte du désastre. Pendant une semaine tout entière, le garçonnet
fut enfermé dans sa chambre, privé de dessert et ne recevant que de la soupe et
du pain comme toute nourriture. Malgré ses dénégations, il eut droit également
à quelques coups de ceinture sur les fesses.
Ceci ne représente que les farces
bêtes et cruelles. Il y en avait d’autres moins conséquentes et plus
innocentes.
Le séjour préféré de Johanna était
la cuisine. C’était là qu’elle sévissait habituellement. Pourquoi donc ?
C’était là que la cuisinière y préparait de délicieux gâteaux pleins de crème,
des tartes aux fruits ou à la confiture. La petite fille aimait aider à la
préparation des biscuits, des babas, des sablés et autres desserts qui la
faisaient saliver par avance. Mais elle intervertissait presque toujours le sel
et le sucre, pour voir ce que cela donnerait tout simplement, à la grande
colère de la cuisinière, Lotti, ou bien, encore, versait de l’amidon dans la
farine ou du poivre dans la pâte et les potages.


Dans la lingerie et les armoires, la
fillette y récupérait serviettes, torchons et mouchoir afin de découper dans
les tissus des petites silhouettes avec lesquelles elle jouait ensuite durant
quelques heures. Elle s’amusait à les déposer sur les chaises, les fauteuils,
elle les faisait babiller entre elles, et ainsi de suite. Malheur alors à qui
voulait s’asseoir sur un des sièges occupés ! l’enfant hurlait à pleins
poumons que l’on écrasait se belles poupées, qu’on les tuait.
Un jour, à savoir quelle stupide
idée lui passa par la tête ? Elle réussit à subtiliser en catimini un pot
de peinture rouge à Otto. Le gamin était justement en train de peindre des
petits soldats de plomb. Que fit-elle de la peinture volée ? elle en
couvrit les touches blanches du piano, se disant que le rouge faisait bien plus
joli que cette triste couleur blanche.
C’en fut trop pour le grand-père.
Rodolphe laissa exploser sa colère. Il persuada Wilhelm de mettre en pension
Johanna lorsqu’elle atteindrait ses six ans. Mais la fillette attrapa bientôt
une mauvaise grippe. La promesse fut oubliée et, ce fut ainsi que bien d’autres
sottises advinrent, des bêtises pardonnées parce que l’enfant était réellement
d’une santé fragile.
Mais comment se présentait
mademoiselle la peste au physique ? ses cheveux naturellement blonds
étaient toujours coiffés en boucles, des english
curls, retombant harmonieusement sur ses maigres épaules.

S’y promenaient quelques nœuds stratégiquement placés, assortis à ses robes de satin et d’organdi l’été, pour les promenades, de drap de laine et de velours brodé l’hiver. Sa mère laissait les jupons de dentelle en broderie d’Irlande dépasser des jupes et des ourlets. Johanna arborait également des bottines noires ou blanches selon les saisons, mais, vu son jeune âge, le supplice du corset lui était épargné.

S’y promenaient quelques nœuds stratégiquement placés, assortis à ses robes de satin et d’organdi l’été, pour les promenades, de drap de laine et de velours brodé l’hiver. Sa mère laissait les jupons de dentelle en broderie d’Irlande dépasser des jupes et des ourlets. Johanna arborait également des bottines noires ou blanches selon les saisons, mais, vu son jeune âge, le supplice du corset lui était épargné.
Quelles que soient les
circonstances, la petite fille était toujours vêtue avec la plus grande
recherche. Elle possédait des tenues assorties à toutes les activités
auxquelles une enfant de son rang pouvait s’adonner. Tenue d’équitation
admirablement coupée sur mesure lorsque Johanna montait son poney, manteau
fourré et bordé d’hermine et plumes dans les cheveux lorsqu’elle se rendait
prendre le thé en compagnie de sa mère chez quelques amies, robes légères en
soie fleurie pour les après-midis tranquilles et ordinaires.
Mais comme Johanna était assez
turbulente malgré sa santé chancelante, Magda s’était résignée à lui faire
porter des tabliers de différentes couleurs pour les jeux dans les jardins ou
les salons de la demeure familiale.
Nous avons vu Otto puni bien trop
souvent à la place de sa cousine. Ou encore faisant des expériences
scientifiques. Le jeune garçon était fort avancé sur le plan intellectuel pour
son âge. Il lisait et écrivait couramment en allemand, connaissait des bribes de
latin et d’anglais, savait poser les quatre premières opérations avec retenues.
Otto faisait la fierté de Waldemar.
Ce dernier lui voyait prendre la relève dans un avenir encore lointain.
*****
En octobre 1905, Rodolphe et
Waldemar se rendirent à Munich afin d’assister à un congrès scientifique. Les
chercheurs de toute l’Europe et des deux Amérique y développaient leurs toutes
dernières découvertes concernant la physique, la chimie, la médecine et les
sciences naturelles.
Le baron von Möll lut, sous la plus
grande attention de l’assistance, un rapport ayant pour thème l’application de
l’électricité dans les aéroplanes. Il reconnut tenter de mettre au point un
moteur électrique assez puissant permettant ainsi le décollage d’un plus lourd
que l’air.
Mais Rodolphe ne reçut que de
applaudissements polis.
Cependant, un des congressistes,
prodigieusement intéressé par l’exposé du baron, l’aborda. Il s’agissait d’un
puissant personnage, membre du Parlement bavarois, une vague relation, le fils
d’un des invités au mariage de Wilhelm, il y avait déjà dix ans. Le duc von
Hauerstadt, Friedrich, riche comme Crésus ou presque, était l’heureux
propriétaire de quelques châteaux, non seulement en Bavière, mais également en
Prusse, à Magdebourg, à Leipzig, en Suisse, sans oublier une adorable
gentilhommière en France où il passait habituellement ses automnes, à proximité
de la giboyeuse forêt de Sologne.
Le duc et le baron, après avoir
renoué connaissance, allaient conserver des relations épistolaires assez
suivies parce que Friedrich, doté d’un esprit curieux, s’intéressait à toutes
les découvertes et les nouveautés scientifiques et techniques. Von Hauerstadt
croyait en l’avenir de l’aéronautique.
Mais d’où provenait donc la fortune
du duc ? de la terre tout d’abord, des fermes dans lesquelles étaient
cultivés rationnellement blés, pommes de terre, luzerne, betteraves, mais aussi
de la vigne. A cela, il fallait rajouter des actions dans les principales
exploitations houillères et minières dans la Ruhr, et dans deux compagnies
maritimes allemandes.
Malheureusement, la Première Guerre
mondiale viendrait écorner cette fortune, les actions maritimes perdant
beaucoup de leur valeur.
*****
Le 18 avril 1906, un violent
tremblement de terre eut lieu à San Francisco. Il entraîna la mort de milliers
de victimes et des destructions sans précédent. S’ensuivirent des incendies,
des pillages, des inondations et bien d’autres fléaux…


Pendant ce temps, en Allemagne,
Rodolphe, toujours en communication épistolaire avec le duc von Hauerstadt,
apprit qu’un jeune chercheur, un dénommé Albert Einstein,
venait de formuler une nouvelle théorie sur l’espace et l’Univers, bouleversant ainsi à jamais toutes les données scientifiques qui avaient cours encore à cette époque. Plus tard, cette théorie serait appelée loi de la relativité restreinte.

venait de formuler une nouvelle théorie sur l’espace et l’Univers, bouleversant ainsi à jamais toutes les données scientifiques qui avaient cours encore à cette époque. Plus tard, cette théorie serait appelée loi de la relativité restreinte.
Les écrits et les démonstrations
d’Albert Einstein allaient être abondamment discutés. Intrigué, Rodolphe se
promit de surveiller tout ce que le jeune savant publierait désormais.
*****
1990.
En cette matinée ensoleillée de
septembre, Antoine Fargeau débarquait pour la première fois de sa vie à LA. A
sa descente d’avion, il se retrouva quelque peu désorienté. L’aéroport lui
apparut surdimensionné. Mais heureusement, son directeur de recherches, le
professeur Möll, vint l’accueillir dans le hall. L’Américain avait tout de
suite identifié le Français et ce, grâce à une photographie du jeune étudiant.
Les présentations furent vite
expédiées. Immédiatement, Antoine fut mis en confiance, Stephen lui proposant
de l’appeler par son prénom. Avec réciprocité, bien entendu. Nullement surpris
par les manières décontractées du professeur, le Français ne put qu’acquiescer.
- Ouais, boy, vaut mieux qu’on se
tutoie et qu’on s’appelle par nos noms de baptême. On va se côtoyer longtemps
toi et moi, pas vrai ? Sache que moi aussi j’ai dû suer longtemps pour
arriver là où j’en suis aujourd’hui. Je ne suis pas nez avec une cuiller en or
dans la bouche.
- Quelle différence de mentalité
avec la France ! s’exclama Antoine. Mes professeurs étaient plutôt collet
monté.
- Ah bon ? s’étonna Stephen. Je
croyais que mai 68 avait tout changé.
- Pas à ce point.
- La France ! Ce nom me fait
rêver. Je n’y ai pas encore mis les pieds, figure-toi. Au fait, mon accent ne
te gêne pas trop ?
- Non, ça va.
- Tant mieux. Faudra que je te
présente aux filles de chez nous. Tout d’abord, mes étudiantes. Elles sont
sympas comme tout. Pour cela, j’ai organisé un petit barbecue. Pour célébrer
ton arrivée. Oh ! un petit raout sans façon. Ainsi, tu commenceras à
t’habituer à nos mœurs typiques. Peut-être trouveras-tu une petite copine…
- Stephen, je ne suis pas venu pour
ça !
- Je plaisantais, Antoine,
s’esclaffa le professeur.
*****
Trois ans plus tard, le 24 mai 1993,
à Washington, dans le bureau ovale de la Maison blanche plus précisément. Le
Président des Etats-Unis, Malcolm Drangston, se balançait machinalement sur son
fauteuil de cuir blanc. Il ne parvenait pas à dissimuler sa nervosité.
Cependant, il observait l’individu qui lui faisait face, scrutant avec la plus
grande curiosité le visage impassible et énigmatique de son interlocuteur. On
aurait pu croire que Michaël Xidrù était un doux jeune homme tranquille, sans
histoire. Bien entendu, ce n’était pas le cas. Les yeux gris acier à qui rien
n’échappait démentaient cette première impression.
Les pensées les plus folles
couraient dans la tête du Président.


« Dois-je réellement croire les
propos de ce professeur californien ? d’après ses dires, l’homme que j’ai
devant moi ne naîtra que dans quarante mille ans. Or, c’est tout à fait
impossible. Toutefois, cet appareil qui voyagerait dans le temps existe bel et
bien. Monsieur Möll a reconnu implicitement qu’il n’aurait jamais fonctionné
sans le dénommé Michaël. Il me faut ce module. A tout prix. ».
L’agent temporel lisait sans
difficulté dans l’esprit de Malcolm. Avec un sourire indéfinissable, il lui
répondit :
- Monsieur le Président, je n’ai,
hélas, aucun papier d’identité prouvant que je suis bien originaire des années
40 000 et des poussières. Ceci dit, mon ami Stephen a tout dit sur moi… ou
presque. Il vous a raconté toutes ses expériences et a reconnu également qu’il
était dans une impasse lorsque j’ai débarqué dans son laboratoire.
- Vous êtes télépathe ! s’écria
avec émoi Drangston.
- Oh ! un de mes nombreux
talents…
- Le translateur, comme vous le
nommez…
- … n’est nullement un engin
utopique. D’ailleurs, les perturbations climatiques que votre pays a connues en
sont une preuve irréfutable.
- D’autres incidents se sont
produits, reprit le Président avec sévérité.
- En effet. Des avions à réaction se
sont également écrasés sur votre sol, pris dans les remous des ondes
temporelles générées par le module.
- Pourquoi le professeur Möll
s’adonne-t-il à des expériences aussi dangereuses ? quel but
poursuit-il ? pourquoi l’aidez-vous, monsieur Xidrù ?
- Holà ! vous voici bien
fébrile de connaître nos intentions, fit l’Homo Spiritus.
- Je m’inquiète à juste titre.
Jusqu’à aujourd’hui, la mise en marche du translateur a coûté bien cher en vies
humaines.
- Ma foi, c’est tout à fait exact.
Croyez que cela me navre, mentit Michaël.
- Mais les raisons de tels
essais ?
- Je ne suis pas si naïf pour tout
vous dégoiser, jeta l’agent temporel sur un ton persifleur. Stephen a dû vous
raconter l’essentiel, non ?
- Changer le cours de l’Histoire
afin de sauver la paix du monde.
- Oui, cela vous épate ou vous
effraie, monsieur le Président ? avez-vous appréhendé toutes les
conséquences de la chose ? modifier le cours des événements… sublime ou
ridicule ?
- Je ne comprends pas.
- Hem… beau mensonge. Au premier
examen de l’usage qu’en fait Stephen, le translateur n’apparaît que comme un
véhicule touristique un peu plus sophistiqué que les habituels avions et
voitures de votre temps. Mais le professeur ne l’utilise pas seulement pour
éblouir ses nombreuses conquêtes féminines, je vous l’assure. Mon ami croit dur
comme du fer que d’ici la fin de ce triste siècle, la Terre sera à feu et à
sang. Il veut éviter un sort aussi cruel à sa planète. Il souhaite épargner à
ses contemporains une pareille horreur.
- Mais vous, pas ?
- Ah ! ma froideur vous choque.
- Oui, vous faites preuve de
cynisme, monsieur Xidrù. Quel jeu jouez-vous donc ?
- J’en ai tant vu en parcourant les
siècles, monsieur le Président. En fait, je ne suis ni cynique ni froid. Je
fais preuve de logique, voilà tout.
- Pourquoi ?
- Je sais déjà que tous les efforts
de mon ami sont vains. Cela a un côté fun, non ? voyez, la planète va
connaître une Troisième Guerre mondiale.
- Quand, nom de Dieu ?
- Bientôt. Stephen en ignore la
date… mais pas moi, puisque je viens du futur qui en découle. Vous serez un des
responsables de ce qui va advenir, monsieur le Président.
- Quoi ?
- Oui, parfaitement, l’un des
coupables. Vous devrez assumer ce crime. Mais le véritable criminel des
abominations qui vont suivre reste confortablement tapi dans son coin. Or,
c’est lui que nous nous évertuons à contrer, Monsieur Drangston. Hélas !
Il est passé maître dans l’art de la manipulation. De plus, il dispose d’atouts
effroyables.
- Mais pas vous ?
- Je le reconnais humblement. Le
danger vient de cet homme… vous le côtoyez, vous dînez régulièrement avec lui…
- Son nom ! J’exige de
connaître son nom, hurla Malcolm.
- Inutile de crier ainsi, Malcolm,
répondit Michaël avec ironie. Il n’est pas temps pour vous de tenter de
l’arrêter. Je me refuse à changer ce qui doit être.
- Je ne vous comprends toujours pas.
- Monsieur, Drangston, pour une fois
dans votre vie, faites preuve d’intelligence. Je veux que les événements se
déroulent tels qu’ils ont été décrits dans nos archives exhaustives, pas
davantage. Toute l’histoire de la Terre est placée sous surveillance, depuis
quelques millénaires déjà. Sous notre surveillance à nous, les Homo Spiritus. La
paix du monde ? de ce monde ? mais je m’en fous ! lorsqu’un Homo
Sapiens disparaît, un pas de plus est effectué en direction de ma civilisation,
de mon existence.
- Seigneur ! vos propos
dépassent le cynisme le plus abouti. Vous êtes un monstre, un démon…


- Non… Je porte un masque. Une
défense. Sinon, pourquoi aurais-je risqué ma vie de multiples fois afin de
protéger vos semblables contre eux-mêmes ? au risque de ma propre non existence…
moi, j’appelle cela de l’altruisme… mais cette Troisième Guerre mondiale m’est
nécessaire. Un cruel et impossible dilemme. Un choix abominable. Un conflit qui
laissera une chance à l’humanité ordinaire de perdurer et non une guerre qui
anéantira toute forme de vie sur cette fichue et unique planète.
- Michaël, vos paroles sont
insupportables.
- Désolé, mais elles ne reflètent
que la triste et future réalité… l’incontournable nécessité. Monsieur
Drangston, savez-vous ce que vous êtes à mes yeux ?
- Vos yeux d’être supérieur, sans
doute ?
- Laissons ces puérilités de côté.
Vous n’êtes qu’une ombre grotesque, un pantin pitoyable qui s’effacera bientôt.
- Vous me blessez, monsieur le
goujat, monsieur le prodige !
- Votre durée de vie est fort réduite
par rapport à l’aune de la mienne.
- Un mensonge de plus ?
- Il est vrai que je suis passé
maître dans l’art du double langage que vous, vous pratiquez comme un novice
encore au bac à sable.
-Le translateur…
- Ah, oui… Il vous fascine. Vous le
voulez. Vous espérez ainsi dominer les Soviétiques, en venir à bout. Peut-être
même éviter cette guerre pourtant inévitable par le fait de vos maladresses et
de vos provocations.
- Ce sont les Russes qui provoquent.
Il faut les stopper avant qu’il ne soit trop tard !
- Mais il est déjà trop tard.
N’entendez-vous pas le tictac de l’horloge fatale ? cette conversation
m’ennuie au plus haut point, Malcolm…
- Alors, répondez avec honnêteté à
mes questions. Où se trouve le translateur ?
- Quelque part dans le temps. Hors
de votre portée. Jamais vous ne mettrez la main dessus.
- Ceci, je ne l’accepte pas.
- Pourtant, il le faudra.
- Non !
- Non ? Un Homo Sapiens
s’opposant à la volonté du fatum ? absurde. Sottise…
- Je puis vous retenir prisonnier ad
libitum…
- Peuh ! vous vous surestimez,
mon cher.
- Mais ce module, il me le faut… je
veux éviter une catastrophe…
- Laquelle ?
- Les Soviétiques… Ils doivent
savoir de leur côté qu’ici, il y a un appareil capable de se déplacer dans le
temps. Ils ont des observateurs, des chercheurs… ils ne sont pas aussi
stupides…
- Ah… Vous craignez qu’ils ne
mettent la main avant vos forces armées et vos services secrets sur le module.
- Oui… Vous pourriez parfaitement le
leur céder. A qui va votre allégeance, Michaël ?
- A aucun Homo Sapiens de votre
époque… non… à aucun dirigeant de cette fin de siècle… en supposant que je puis
vendre ou donner le translateur aux Russes, vous m’insultez, Drangston…
- Pourtant, le risque existe.
- Non. Vous ne me connaissez pas.
- Vous suivez des ordres, n’est-ce
pas ? reconnaissez-le.
- Effectivement.
- Votre mission n’est pas celle que
le professeur Möll désire accomplir.
- Je vous ai plus ou moins répondu
tantôt, monsieur le Président.
- Vous devez faire en sorte que
votre civilisation voie le jour dans un avenir encore lointain.
- Vous avez réfléchi et assimilé mes
paroles. C’est bien.
- Mais rien n’est encore écrit,
gravé sur le marbre. Le futur peut être changé car le passé sera modifié. Votre
passé.
- Comment comptez-vous donc vous y
prendre ? ricana l’agent temporel.
- Michaël Xidrù, vous êtes en mon
pouvoir, s’écria férocement Drangston, ne dissimulant plus sa joie sauvage.
Derrière cette cloison vingt agents vous ont scanné, analysé. Désormais, ils
vous tiennent en joue et il suffit que j’appuie sur cette sonnette pour qu’ils
vous paralysent.
- Pff ! soupira avec lassitude
l’Homo Spiritus.
- Vous êtes venu désarmé, sans
appareil sophistiqué pour vous protéger. Que vous le vouliez ou non, vous êtes
à ma merci.
- Malcolm ! vous avez une bien
piètre opinion et de ma personne et de ma civilisation. Il y a des lustres que
les miens n’ont nul besoin de ces appareillages encombrants et obsolètes pour
se déplacer dans l’espace et dans le temps. Pour se défendre aussi, naturellement.
Quarante mille ans et plus nous séparent, Malcolm… en quarante mille ans, des
progrès ont été réalisés. Davantage qu’entre l’Homme de Cro-Magnon

et l’homme du XXe siècle. Sans vous vexer, à mes yeux, vous êtes un homme de Neandertal face à un astronaute, un guerrier de l’âge de la pierre ancienne se mesurant à un combattant des temps futurs. Vous voulez savoir ce que je fais à votre époque ? pourquoi je perds mon temps ici ? mais je fais de la sociologie, voilà tout !

et l’homme du XXe siècle. Sans vous vexer, à mes yeux, vous êtes un homme de Neandertal face à un astronaute, un guerrier de l’âge de la pierre ancienne se mesurant à un combattant des temps futurs. Vous voulez savoir ce que je fais à votre époque ? pourquoi je perds mon temps ici ? mais je fais de la sociologie, voilà tout !
- Je vais ordonner de tirer…
- Vous m’amusez… essayez… Tenez…
Rien ne se passe. Vos armes sont inefficaces face à ma véritable nature… ceci
dit, vos agents gaspillent et des balles et de l’énergie… mais revenons à mes
activités de prédilection. Non pas se foutre des stupides et infantiles Homo
Sapiens dont le principal intérêt consiste à vouloir se battre et à anéantir un
supposé adversaire, mais étudier mes ancêtres afin de comprendre comment ils
ont fini par se suicider. J’observe tel un entomologiste, fasciné par la
sottise des humains ordinaires, et j’apprends beaucoup… la raison notamment
pourquoi l’Homo Spiritus a fini par renoncer à la matérialité de la chair…
Sur ces paroles, Michaël se
dématérialisa subitement du bureau ovale. Stupéfait, le Président allait devoir
faire refaire la décoration.
- Bon sang ! tout cela pour
rien…
- Que non pas, répondit Gregory
Williamson, sortant d’une pièce annexe et qui avait tout entendu. Nous avons
des données intéressantes concernant cet individu.
- Comment cela ?
- Si les siens ont placé notre
espèce sous surveillance, eh bien, je viens de faire de même… notre tout
dernier modèle d’ordinateur, un ID, une IA ou presque, a collationné tout un
tas d’informations sur ce type. A nous de mettre au point un neutralisateur
d’Homo Spiritus. Ainsi, parallèlement, nous mettrons également la main sur ce
module temporel…
- Général, vous me redonnez espoir.