Première partie: L’Introuvable
Chapitre Premier.
Banlieue de Londres, 9 janvier 1931.
De rares flocons de neige venaient compléter le tapis
immaculé qui recouvrait la vieille chaussée défoncée de la rue principale de la
petite commune située au nord de Londres. À 19h30, les deux pubs, déjà pleins,
recevaient encore une clientèle avide de chaleur humaine et d’amitié. Le plus
grand de ces établissements typiquement britanniques Aux deux roses
comme en informait l’antique enseigne en fer forgé semblait le plus accueillant
car, à des sonorités désaccordées d’un piano à bout de course répondait le chœur de voix mâles et
rocailleuses de vieux travailleurs savourant quelques heures de détente bien
méritées ainsi que quelques chopes de bière.

Passant la porte dont la vitre était constituée de
petits losanges irisant la lumière tamisée, un étranger d’une quarantaine
d’années, les yeux cerclés de lunettes à monture en or, les cheveux coupés ras
et déjà grisonnants, le manteau orné d’un col de fourrure d’astrakan, la toque
assortie protégeant une calvitie naissante, jeta un regard circonspect aux
aîtres et aux êtres.

Les murs gris de suie et de fumées de tabac dus à des
dizaines de générations de consommateurs, les poutres de chêne abritant le
festin de vers affamés, le comptoir où les brocs de bières brunes et blondes se
succédaient à une cadence effrénée, le piano droit au fond, éclairé par une
lampe à pétrole, le jeu de fléchettes, le patron avec sa moustache rousse en
forme de guidon de bicyclette, tout cela sourit à Thaddeus Von Kalmann.
Ce fut d’un pas assuré qu’il entra dans ce lieu
confortable.
À peine eut-il refermé la porte que l’assistance
interrompit quelques secondes ses diverses activités pour les reprendre avec
plus d’entrain ensuite après avoir dévisagé le nouveau venu. Toutes ces
tronches colorées par la bière pendant les longues successions de nuits
d’hiver, tous ces nez rouges et épais, fleuris ou vérolés, ces yeux brillants
ou éteints, ces dents jaunies dans le meilleur des cas ou manquantes
paraissaient d’autant plus irréels à l’Autrichien que la plupart des
consommateurs arboraient dans leur chair des blessures inaltérables héritées
des dures batailles menées sur l’Argonne ou dans la Somme.
C’est à qui offrait aux regards soit une jambe
artificielle, soit une main mécanique, soit un crâne rasé avec des cicatrices
de trépanation, soit une plaque de fer à la place d’une joue, soit un regard de
poisson mort aux yeux blancs, soit une large contusion au travers de la gorge…

Pourtant tous ces estropiés chantaient avec un
enthousiasme non feint un air populaire, communiant ainsi dans cette fraternité
quotidienne qui permettait d’oublier quelque peu les dures réalités d’une
existence qui ne leur avait rien épargné depuis près de vingt années.
And it’s no nay
never,
No nay never no
more
Will I play the
wild rover,
No never, no more.

Tous les habitués du pub reprirent en chœur ce
refrain, accompagnés par les sons discordants du piano et la basse chaude du
patron.
Gêné, Von Kalmann s’avança jusqu’au comptoir et
attendit que le maître des lieux veuille bien s’occuper de lui.
- Et pour monsieur, ce sera? Demanda enfin l’imposant
rouquin.
- Une bière brune sans faux-col, répondit l’économiste
au brillant avenir en un anglais fortement marqué par un accent germanique mal
vu ici dans ce lieu de réunions d’anciens de la Der des ders.
- Tout de suite, fit le barman en s’affairant.
Une fois son broc rempli, l’Autrichien chercha des
yeux une place libre à une des tables. Il en vit une au fond de la salle
enfumée, à proximité du piano.
En quelques pas, il s’y rendit.
- Puis-je m’installer à vos côtés? Demanda-t-il
poliment à un client.
- Faites donc, monsieur, marmonna une gueule
cassée.
- J’ai rendez-vous ici, mais mon ami est un peu en
retard. À cause de la neige sans doute…
L’ancien combattant choisit de ne pas répondre et
s’enferma dans un mutisme mal poli. Il préféra poursuivre sa partie de cartes
avec ses partenaires. Thaddeus comprenant qu’il était un intrus n’insista pas.
Avec lenteur, il porta le broc à ses lèvres puis, satisfait par le goût de sa
bière, il en but trois bonnes gorgées.
Les minutes s’égrenèrent sans qu’une autre personne ne
vînt près de Von Kalmann.
« Que signifie ce retard? » s’interrogeait
l’économiste légèrement inquiet.
Un malaise inexplicable l’envahissait insensiblement
car il percevait un changement d’atmosphère dans la salle. Pourtant, les
modifications étaient infimes.
Les joueurs de cartes avaient cessé leur partie et à
présent, frappant dans leurs mains en cadence, ils s’époumonaient à chanter le
refrain d’une célèbre marche britannique à l’honneur durant la Grande Guerre.
Parfois, des coups d’œil hostiles frôlaient la silhouette de l’Autrichien. Même
le patron, abandonnant son comptoir, s’était joint au chœur des anciens
combattants, y mêlant sa chaude voix de basse.
It’s long way to
Tipperary,
It’s a long way to
go;
It’s long way to
Tipperary,
To the sweetest
girl I know!
Goodbye Piccadilly!
Farewell, Leicester Square!
It’s long, long way
to Tipperary,
But my heart’s
right there!
Comme il se doit, le refrain fut repris une seconde
fois.

Von Kalmann de plus en plus mal à l’aise jetait un œil
sur sa montre, l’exaspération le gagnant.
- Ah! Non! Cette fois-ci, c’en est trop!
S’exclama-t-il maladroitement lorsqu’il vit qu’il était déjà 20h30.
- C’en est trop? L’interrompit le patron. De quoi?
Notre compagnie ne vous plaît pas monsieur? Sans doutes, sommes-nous trop
frustes et trop anglais pour vous, monsieur l’Allemand, le frisé, le Teuton ou
l’Alboche!
- Mais non, pas du tout. Vous faites erreur, je vous
l’assure, répliqua l’Autrichien avec un accent germanique encore plus accentué
par la peur qui s’emparait de lui. Ma remarque ne s’adressait ni à vous ni à
cette assistance.
- Que vous dites, Fridolin! Il n’y a qu’à vous
regarder pour voir que vous mentez. Vous suez la peur et l’hypocrisie par tous
les pores, insista le géant roux. N’est-ce pas, George, que ce type nous en
veut?
- Pour sûr! Acquiesça l’interpellé. Matthew est de ton
avis. Or, Matthew ne se trompe jamais!
- Ouais, tout à fait, cracha le dénommé Matthew, la gueule
cassée.

Ne pouvant réprimer un mouvement de recul, Von Kalmann
se leva alors si vivement qu’il en fit tomber sa chaise. Le bruit clair sur le
carrelage fut le signal de la curée.
Soudain, avec une violence insoupçonnée, tous les
hôtes du pub s’élancèrent sur l’étranger. C’était à qui boxerait ou piétinerait
l’Autrichien, l’ennemi responsable de leurs difformités et de leur laideur.
Qui porta le coup fatal? Personne ne put le dire. La
haine exacerbée les rendait tous incapables de sang-froid et de jugement.
Lorsque l’assemblée reprit ses esprits, c’était trop
tard. Von Kalmann, le corps et le visage meurtris, marbrés de traces sanglantes
mêlées aux souillures de boue, gisait sur le sol glacé, bel et bien mort.
Le patron, le premier, comprit que l’irréparable avait
été commis. Ce fut lui qui prit la décision de se débarrasser du cadavre. Avec
l’aide de Matthew et du pianiste, il alla jeter la dépouille de l’économiste
dans le terrain vague au nord de la commune, là où les habitants venaient y
déverser leurs ordures.
Or, malgré toutes ces précautions, le corps fut
retrouvé quatre jours plus tard. Le constable Mason, aidé par un sergent de New
Scotland Yard entama une enquête qui le conduisit à l’arrestation du patron du
pub Aux deux roses.
Parallèlement, l’identité de la victime fut rapidement
établie. Bientôt, l’assassinat de Thaddeus Von Kalmann fit la une de la presse
britannique.
C’est ainsi que le célèbre économiste John Maynard
Keynes fut interviewé par le Daily Telegraph.

Le partisan d’une
politique de relance par l’intermédiaire de l’Etat ne cacha pas son hostilité
envers les théories de son confrère autrichien, bien qu’il déplorât sa mort. Il
alla jusqu’à dénigrer celui qu’il qualifiait de « néoclassique attardé,
fossoyeur potentiel d’un ordre économique régulé ».
- Est-ce à dire que vous êtes soulagé par cette
disparition? Demanda le journaliste de service quelque peu étonné par les
propos venimeux de Keynes.
- C’est exactement le terme. Non pas que j’encourage
le meurtre. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit tout de même! En fait,
à mes yeux, l’auteur ou les auteurs de ce crime ont rendu un immense service à
l’humanité!
- Euh… Expliquez-vous.
- Vous ne pouvez nier la Grande Dépression qui sévit
actuellement. Partie des Etats-Unis, elle a frappé de plein fouet l’Autriche et
l’Allemagne. Or, les effets commencent à se faire sentir au Royaume-Uni. Nul ne
peut, à l’heure actuelle, mesurer les conséquences de cette crise économique
d’un nouveau genre ni en prévoir la fin.
- Ne s’agit-il pas simplement d’une conjoncture
difficile qui passera rapidement?
- Pas du tout. Nous n’avons nullement affaire à une
crise boursière et financière classique comme le XIXe siècle en a déjà connues.
Les recettes traditionnelles des classiques et des néo-classiques ne peuvent
s’appliquer ici avec succès. L’autorégulation naturelle du marché à laquelle
croyait fermement Von Kalmann est, au mieux, un leurre, une fumisterie, au
pire, un génocide à long terme des forces productives des grandes nations.
Pratiquer la monnaie forte, la déflation, et vouloir maintenir les grands
équilibres budgétaires, c’est foncer en aveugle à deux cents kilomètres à
l’heure jusqu’au précipice. C’est pousser les peuples à bout et au suicide.
Depuis quelques années, je réfléchis à la formulation d’une théorie générale
sur l’emploi, la monnaie et l’intérêt dans le monde.
- Quelle alternative proposez-vous aux théories qui
ont pour l’heure la faveur de nos dirigeants?
- Accepter momentanément d’aggraver le déficit
budgétaire, l’inflation et recourir à l’emprunt. La politique de relance ne
peut se traduire de la part de l’Etat que par son intervention ponctuelle et
définie dans le temps dans l’économie. Elle ne doit pas être pérenne. Ainsi,
par ses commandes de grands travaux, l’Etat doit mettre au travail des
centaines de milliers de chômeurs désespérés, mais il lui faut également
recourir à la dévaluation de la monnaie afin que la production industrielle
trouve de nouveaux marchés sur lesquels elle pourra s’appuyer pour s’écouler.
De même, le gouvernement devra s’efforcer d’aider les personnes à faibles
revenus en instituant une assurance chômage et une sécurité sociale
généralisées, financées par l’emprunt et l’augmentation des impôts. La
confiance sera alors rétablie, la solidarité devant primer sur
l’individualisme. À crise d’envergure mondiale, il faut des réponses fortes,
sinon toutes les aventures sont possibles…
Ce fut sur ces mots prononcés d’un ton péremptoire que
l’interview se termina. Le Labour Party apprécia particulièrement les propos de
Keynes.

Cependant, l’enquête ne progressait pas. New Scotland
Yard qui avait repris à zéro les investigations ne parvenait pas à comprendre
pourquoi les citoyens de cette paisible commune du nord de Londres étaient tous
frappés d’amnésie. Or, personne ne simulait.
Un autre mystère restait entier. Pourquoi Von Kalmann
s’était-il rendu Aux deux roses? Qui l’y avait attiré et comment?
Au mois d’avril de cette même année 1931, une
conclusion décevante fut rendue par le coroner:
Homicide volontaire perpétré par un ou plusieurs
individus. Mobile inconnu.
La vie reprit son cours dans la contrée et sur la
planète. Apparemment, rien n’avait changé ou presque.
Pourtant, dans un appartement cossu de Marble Arch, un
homme de grande taille, aux yeux vifs et à la prunelle sombre, aux pommettes
saillantes et au teint olivâtre, ne put s’empêcher d’esquisser un rapide
sourire à la lecture du compte rendu du jugement concernant l’assassinat de
Thaddeus Von Kalmann.
« Logiquement, il me faut désormais protéger cet
économiste britannique si peu conventionnel tout en n’omettant pas d’éliminer
un futur Premier Ministre potentiel et celui qui, pour le moment, n’envisage
qu’une simple carrière cinématographique. Le temps est élastique. Je suis bien
placé pour le savoir. Il résiste trop à mes interventions. Toutefois, ma
mission ne fait que commencer. Jusqu’où devrais-je aller? Ah! Mère! Lorsque
j’aurai réussi tu ne le sauras pas. Je fais tout cela pour que tu vives… pour
que toute l’humanité perdure… ».
***************
2222. Hellas. Planète principale du système d’Epsilon
Eridani: l’aube, quatrième saison, 29e jour, 55°C.
L’immense propriété multiséculaire de la matriarche Pimela,
troisième prêtresse du dieu Stadull, conseillère pourpre du gouvernement
oligarchique du clan Senriss, s’éveillait.
Le soleil rouge dardait de ses rayons brûlants le
salon où la suzeraine des lieux prenait habituellement son petit-déjeuner. La
pièce, parfaitement circulaire, rafraîchie par des arabesques d’eau maintenues
sur les parois par un micro champ de force, paraissait agréable à Sarton, le
fils aîné de Pimela.

Attablé près de la desserte en bois de Tronn, le jeune
homme dégustait lentement une bouillie couleur safran et aigre douce. Mais la
centenaire pénétrait dans le salon, le visage fermé. Immédiatement, le
chercheur remarqua l’humeur inhabituelle de sa génitrice.
Néanmoins, comme l’exigeait la tradition, il se leva
et salua respectueusement sa mère.
- Mère, que ce nouveau jour vous apporte sérénité et
équilibre.
- Merci, mon fils, se hâta de répondre froidement
Pimela. Déjeunons tout d’abord. Puis, j’aurai à vous parler. Dans mon
sanctuaire privé. La domesticité ne doit pas surprendre notre conversation.
- A vos ordres, mère, fit Sarton en s’inclinant.
Dans un silence lourd, le repas fut avalé. Cela ne
prit que quelques minutes, pas davantage. Sarton ne pouvant dévisager sa mère,
ni communiquer mentalement avec elle - c’était là un acte répréhensif - se
contenta d’apprécier la nourriture tout en observant les infimes changements de
la lumière solaire et les dessins toujours renouvelés sur les murs.

Enfin, la matriarche se leva et, d’un pas solennel,
pénétra dans le saint des saints de la propriété. Machinalement, elle accomplit
le rituel obligé, imitée par son fils.
Les formalités achevées, Pimela s’assit sur un coussin
délicatement brodé et commença d’une voix où tout sentiment paraissait absent:
- Le Gouverneur Sertar m’a informée de ta mission.
Pourquoi as-tu accepté et ne m’as-tu rien dit?
- Mère, je n’avais pas le choix. J’étais le plus
qualifié. Ne suis-je pas le disciple de Stankin? Et si je n’ai pas abordé le sujet avec vous,
c’est que je savais que vous l’apprendriez par un membre du gouvernement.
- Avoue que tu te sentais gêné…
- Oui, en effet.
Bien. Sur ce point, nous sommes donc d’accord. Par
contre, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement central t’envoie dans le
passé de Terra! C’est encore un monde à demi barbare. Les habitants de cette
planète sont attardés. Leur imprévoyance a déclenché un déséquilibre
irréversible dans l’écosystème de leur monde.
- Justement, mère. Ma tâche consiste à empêcher ce
déluge universel.
- Expliquez-vous! Dit la matriarche passant au
vouvoiement d’hostilité. Pourquoi vous, un Hellados, un humanoïde supérieur,
devez intervenir dans le passé de ces humains primitifs et les sauver de leur
sottise!
- C’est que cette sottise a été provoquée par une
ingérence extérieure.
- Comment cela?
- L’Empire Haän est le véritable responsable de la
déchéance des humains.
- Étonnant, mon fils. Vous semblez oublier que les
Haäns viennent à peine de mettre un terme à une guerre civile multiséculaire.
- Mais il ne s’agit pas d’une intervention des Haäns
actuels. Nous sommes confrontés à une manipulation temporelle émanant des
guerriers aux yeux mauves du futur. Ces derniers ont agi sur le passé de Terra
afin de dominer la Galaxie tout entière.
- Sans que nous n’intervenions nous, Helladoï?
Impossible! Jamais nous n’aurions laissé pareille vilenie s’accomplir.
- Hélas si. Parce que nous n’existions plus…
- Mais… Si c’est là l’avenir qui nous est réservé…
- Oui, mère. Mais j’ai le devoir d’obéir à mon
gouvernement afin que ce sort funeste ne nous incombe pas.
- Mon fils, attendez. Réfléchissez… supposez que vous
interveniez. Et que vous échouiez… cet échec n’aurait-il pas alors des
conséquences identiques à l’absence de rétablissement du flux temporel?
- Effectivement, les conséquences seraient alors les
mêmes. Cependant, il existe des points nodaux où il est possible d’agir
victorieusement. Notre futur n’est gravé définitivement nulle part. du moins
tant que je n’ai pas imprimé mon fait à l’histoire. Un seul Univers…
- Sarton, croyez-vous que j’ignore à ce point les
théories de Stankin? Les univers-bulles sont infinis mais potentiels… pour que
celui qui est le plus probable se matérialise véritablement, devienne concret,
une action clef s’impose… cela je l’admets… mais qui vous assure que notre
existence s’inscrit dans ce cours-ci du temps probable? Peut-être que la
divinité suprême, Stadull, préfère notre disparition? Qui sommes-nous? Que
sommes-nous? Rien! Pas même de la poussière…
- Permettez-moi d’objecter, mère. Je ne porte aucun
jugement de valeur sur la civilisation Haän. Mais convenez avec moi que ce
peuple ne garantit pas la prospérité et la vie à la Galaxie. Or, en tant
qu’Hellados, en tant que chercheur, j’ai le devoir de tout tenter pour préserver les chances de Terra. Les
Terriens sont nos frères génétiquement. Je sais que certains d’entre nous le
nient, mais c’est ainsi. Les ensemenceurs des temps légendaires nous ont fait
semblables.
- Oui. Sur ce point, je partage votre point de vue.
Mais les humains sont également menteurs, veules, puérils, cruels,
sanguinaires, impulsifs et imprévisibles. Face au côté obscur de leur moi, ils
sont impuissants.
- Mais ils méritent qu’on leur laisse une chance. Il
m’appartient qu’on la leur rende.
- Au prix de votre vie!
- Au prix de mon honneur. Stankin ayant disparu dans
des conditions mystérieuses, je dois reprendre le flambeau.
- C’était il y a trente ans…
- Exactement…
- Mon fils, je pense que nous nous sommes tout dit.
Vous avez prononcé le mot suprême qui nous guide depuis déjà cinq millénaires.
Faites votre devoir mais n’exigez pas de moi que j’approuverai tous les actes
que vous devrez accomplir.
- Mère, je comprends.
Alors, en fils respectueux, Sarton s’agenouilla aux
pieds de Pimela et prit la main gauche que la matriarche lui tendait. Il la
porta d’abord à son front, puis à ses lèvres et, enfin, à son cœur. Ensuite,
toujours aussi solennel et formel, le scientifique se releva et sortit du sanctuaire
d’un pas mesuré, sa longue silhouette enveloppée dans une vaste tunique noire
jetant une ombre sur les carreaux beige du sol.
Son fils parti, Pimela s’approcha du foyer
incandescent marquant l’autel des ancêtres et entama une psalmodie en langue ancienne
afin que les génies du clan Senriss protègent la chair de sa chair. Durant
trois heures, le chant monotone bourdonna dans la propriété.
Sarton était déjà en route pour le spatioport de la
capitale Deltanis.
***************
2968. Planète mère Haasücq, centre de l’Empire Haän.

Dans sa « folie » privée, le baron
Opalaan’Tsi profitait d’un repos bien mérité après une délicate mission qui
avait vu l’anéantissement de 53% de son équipage mais qui s’était surtout
soldée par la victoire des troupes impériales sur les rebelles N’Intürks de la
caste des Intouchables.
Opalaan, privilégié du régime, vivait dans un luxe
ostentatoire, entouré de domestiques dévoués jusqu’à la mort, de maîtresses
serviles, de concubines effacées, d’une garde prétorienne surarmée qui
obéissait au moindre battement de paupières de son général.
Alors qu’à l’extérieur de la « folie »
l’hiver sévissait dans toute sa rigueur, dans les appartements privés du baron,
une douce chaleur régnait, engourdissant les convives qui digéraient un repas
des plus succulents composé de viandes rôties de Gurns sauvages à profusion, de
fruits juteux de Kairinks - le continent méridional de Haasücq - de friandises
enrobées d’un caramel de Pellos.
À moitié endormi sur un lit de repos en bois serti de
pierres précieuses, Opalaan rêvassait, oubliant peu à peu ses compagnons de
beuverie. Dans l’inconscience qui le gagnait, il mêlait les souvenirs récents
du pillage brutal qui avait suivi sa victoire au sentiment diffus que,
désormais, sa vie était vaine.
En effet, qu’avait-il accompli comme exploits dignes
d’être célébrés par les bardes, si ce n’était des triomphes trop faciles face à
des rebelles certes toujours plus nombreux et plus déterminés que jamais mais
cruellement démunis d’armes perfectionnées en vérité? Entre leurs mains aucun
désintégrateur de poche, nul anéantisseur, encore moins de lance-fléchettes
dotés de raison, ou tout simplement de décerveleurs.
Un bourdonnement insistant devenant douleur à ses
oreilles vint troubler ses pensées mélancoliques. Il s’agissait d’une
communication personnelle de l’Empereur Tsanu XVIII.

- Sortez tous bande d’abrutis! Hurla d’une voix
pâteuse Opalaan à ses amis. Et surtout, que je ne voie plus personne durant
deux jours!
Effrayés, les convives quittèrent comme ils purent le
banquet, qui en rampant, qui en vacillant, qui portant un dormeur ronflant à
poings fermés.
Une fois seul, le baron enclencha l’isolement intégral
de la pièce puis, grâce au communicateur greffé à son poignet droit, établit le
contact avec l’Empereur. Alors, la voix de Tsanu XVIII s’éleva, rocailleuse,
mais n’admettant aucune réplique ni remarque.
- Enfin, général Tsi. Je commençais à m’impatienter…
- Je suis à vos ordres, Lumière des Haäns, Bienfaiteur
de Haasücq…
- Laisse donc là l’étiquette. C’est du temps gaspillé.
Général, je puis compter sur ta fidélité…
- Que mon souverain commande et j’affronterai à mains
nues mille Asturkruks.
- Bien Opalaan, très bien. Je n’oublie pas que c’est
grâce à ton action décisive que je suis parvenu à me débarrasser de mon frère,
l’usurpateur Zarkan VIII, qui portait si mal son surnom de « Bien
Servi ».
- Tout cela remonte à quinze de nos années, mon souverain.
- Or, depuis, tu as le sentiment de végéter, réduit à
des fonctions secondaires; mais tout cela est maintenant terminé. J’ai à te
confier une mission extraordinaire. De ton action dépendra le sort de notre
Empire;
- Parlez Haän des Haäns, je puis mourir pour vous…
Satisfait devant tant de dévouement, Tsanu XVIII
sourit puis poursuivit tout en changeant d’idiome. Désormais l’Empereur
s’exprimait en langage de la première caste seulement comprise par une douzaine
de barons dans l’Empire. Ce qu’il avait à dire relevait du secret d’Etat le
plus absolu.
- Mon fidèle Opalaan, l’Empire est en danger.
Vingt-huit de nos colonies ne répondent plus à nos communications hyper ondes.
- Encore un tour des rebelles?
- Absolument pas. La situation est beaucoup plus
complexe. En fait, d’après les spécialistes du centre de recherches de Barriq,
les planètes qui restent sourdes à nos appels n’ont jamais fait partie de notre
sphère d’influence.
- Haän des Haäns, je ne saisis pas.
- Baron, cela signifie que l’histoire de notre Empire
est en train d’être modifiée.
- Mais mon Haän, c’est impossible!
- Bien au contraire, général Tsi. Cette manipulation
du temps émane de la planète Hellas.
- N’avons-nous pas exterminé ce peuple il y a déjà
plusieurs centaines d’années?
- Opalaan, ne dis pas de sottise et écoute-moi
attentivement.
Alors, en phrases brèves, Tsanu XVIII exposa au baron
Opalaan’Tsi tous les tenants et aboutissants de la mission qu’il lui incombait
de mener à bien, quel qu’en fût le prix. Si le général fut contrarié, bien
évidemment, il n’en montra rien. Ce qui, réellement le tourmentait, c’était de
savoir s’il retirerait quelques honneurs de son sacrifice.
Mais militaire accompli, Opalaan fut prêt à partir
pour une planète lointaine sise dans le quadrant alpha moins d’une heure après
les directives reçues par l’Empereur.
***************
Quelques décades auparavant, dans un des laboratoires
secrets interdits aux profanes, situé au cœur du centre de recherches de
Barriq, enfoui à vingt-cinq kilomètres sous terre, le scientifique Zoello
Aminsq était plus que troublé par les conclusions inévitables qui s’imposaient
à lui après l’étude des anomalies qui frappaient le monde Haän depuis un cycle
et demi.
« Aucun doute à avoir! Murmurait le chercheur
devant son ordinateur personnel. Quelles que soient les modélisations
envisagées, tous les paramètres concordent. Notre Empire est menacé de
disparition dans les trois prochains cycles. Le processus est déjà bien avancé.
Des scientifiques originaires de la planète Hellas ont enclenché une déviation
temporelle dans un point précis du passé, environ à mille de nos années afin de
préserver une ridicule planète du sort qu’elle méritait. Une chronoligne
alternative a été mise en place l’an passé. La preuve? Les mémoires des
ordinateurs des vaisseaux voyageant dans l’hyper espace à la période susdite
divergent de celles restées au sol. Un autre phénomène s’aggrave de jour en
jour. C’est celui de l’amnésie récurrente dont souffre une partie non
négligeable de la population. Selon les médecins neurologues déjà quinze pour
cent en seraient atteints. Or cette épidémie suit une courbe exponentielle
qu’il sera difficile de stopper avec des moyens classiques. Il faut rajouter à
ce sombre tableau vingt-trois planètes des confins de l’Empire refusant tout
contact avec nos vaisseaux au mieux ou au pire qui les attaquent avec des armes
tout à fait étrangères à notre technologie. Il est plus qu’évident que jamais
nous les Haäns n’avons conquis ces mondes dans cet univers alternatif qui est
en train de s’imposer. Désormais, l’Empire est prisonnier d’une spirale
entropique… ».
Aminsq se tut pour réfléchir quelques instants encore.
Il lui fallait prendre une décision.
« Allons! Je n’ai pas le choix. Même si je hais
cet histrion de Tsanu XVIII, je me dois de l’avertir et de lui proposer une
solution. Après tout, notre centre de recherches dépend des subsides de
l’Empereur. Grâce à mon concours, nous maîtrisons le voyage dans le temps. Et
même davantage… je me dois de contrer au plus vite ces Helladoï avant qu’ils ne
fassent tout capoter… car, ce que je ne puis avouer à mon souverain c’est que
notre précédente situation était le résultat de mes propres interventions
temporelles… ».
Résolu, le scientifique s’empressa d’éteindre son
ordinateur. Puis, il usa du code d’urgence de son visio hologramme afin
d’entrer au plus vite en communication avec le bras droit de l’Empereur Tsanu
XVIII. Il obtint l’assurance que ce dernier le recevrait avant la fin de la
journée.
À cette seconde précise de l’an 2957, le sort de la
Terre était en train de se jouer.

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