17
janvier 1477.
Jehan
Portier, syndic de la fabrique, négociant en laine et en draps, mais aussi
propriétaire terrien, s’en revenait d’une inspection chez ses fermiers.
Accompagné d’une petite escorte composée de six hommes en armes destinée à
parer l’attaque d’éventuels brigands, le sieur Portier venait de s’engager sur
une route boueuse, encore parsemée çà et là de plaques de neige et de verglas.


Chevauchant
un coursier à la robe noire, le riche bourgeois scrutait les environs avec
régularité, se méfiant à juste titre des hères qu’il pouvait croiser sur son
chemin. Parfois, il laissait sa dextre glisser jusqu’à la poignée de son
poignard. Il n’était pas habilité à porter une épée et ne voulait en aucun cas
circonvenir aux ordres ducaux et ordonnances royales.
Mais
les malandrins n’étaient pas les seuls dangers que l’on rencontrait sur les
routes hivernales. Poussées par le froid plus que vif, le ventre vide, des
meutes de loups rôdaient à quelques lieux à peine et s’aventuraient trop
souvent à l’intérieur des bourgs afin de s’y rassasier.
Les
cavaliers s’étaient engagés sur le chemin depuis près d’une demie heure
lorsqu’ils aperçurent, gisant face contre terre, un homme grièvement blessé, du
moins à ce qu’il semblait, les vêtements en lambeaux. Après avoir donné l’ordre
à un de ses gardes de voir de près ce qu’il en était, le sieur Portier attendit
son rapport.
-
Messire, commença le soldat privé, ce n’est point un piège. Cet homme présente
de nombreuses brûlures sur tout son corps.
-
Ah? S’étonna le syndic. Pourtant, il n’y a point eu d’attaque en ces lieux
depuis des jours. Étrange!
-
Que devons-nous faire, messire?
-
Lui porter secours comme l’exige l’amour de Notre Seigneur Jésus Christ.
Alors,
Jehan Portier commanda à ses gardes de confectionner une litière de fortune
afin de ramener le blessé chez lui. Là, il tenterait de le soigner avec l’aide
d’un médicastre. Après tout, l’argent ne lui faisait point défaut.
Une
heure plus tard, alors que l’inconnu n’avait toujours pas repris connaissance
et que son souffle devenait de plus en plus rauque, la troupe parvint aux
portes d’un bourg sis à trois lieues de Nancy. La petite agglomération ne
comportait pas plus d’une trentaine de maisons, toutes en pisé, torchis et à
colombage, avec un toit de chaume. Les bâtiments s’étiraient le long de
venelles étroites encombrées par des cochons en liberté qui se nourrissaient de
détritus, de paille, de fumier et d’ordures. En fait le seul édifice non en
torchis mais érigé en pierre était la demeure de Jehan Portier, syndic de la
fabrique. Quant à l’église, elle était située sur une butte à un quart de lieue
de là. Autour d’elle, se regroupaient les masures des serfs du seigneur de la
contrée, un baron fier de ses prérogatives.


Ledit
seigneur possédait un four et un moulin en plus de champs et d’une rivière. Son
manoir ne payait pas de mine. Toutefois, le noble personnage exigeait de ses
gens mais aussi des habitants du bourg qu’ils s’acquittassent du droit de
passage sur son pont, des banalités lorsqu’ils faisaient usage du four et du
moulin.
Mais
revenons à la demeure du sieur Portier. Manifestement de construction plus
récente que le triste manoir, elle arborait un splendide escalier en chêne
sculpté ainsi que des fenêtres à croisillons.
Dame
Adeline Portier accueillit son époux avec joie. Grâce à Dieu, il était revenu
sain et sauf de son inspection. Toutefois, à la vue du blessé, elle se signa
pieusement.
Jehan
lui expliqua alors comment il avait rencontré le malheureux. La bonne femme
répondit à son mari d’une voix douce:
-
Naturellement, nous prendrons soin de ce pauvre hère. Si Dieu le veut, il
reprendra peut-être connaissance. Alors, il nous contera ce qui lui est arrivé.
Après
la visite du médicastre, Adeline resta de longues heures au chevet du malade.
Celui-ci avait été installé dans une chambre d’hôte meublée confortablement.
Couché dans un lit fermé comme on en rencontrait dans la région, enfoui sous
les pelisses et les couvertures, le mourant ne ressentait nullement le froid
mordant qui régnait à l’extérieur. La bise glaciale qui s’était levée soufflait
depuis deux heures déjà et avait chassé les humains qui, alors, avaient trouvé
refuge soit chez eux, soit à la taverne.
Adeline
avait fait boire à l’inconnu des décoctions d’herbes. Puis, sans éprouver le
moindre dégoût, elle avait appliqué sur les nombreuses plaies et brûlures des
compresses de feuilles.
Enfin,
rouvrant les yeux, Klatoo murmura en anglais:
-
Où suis-je?
-
Messire, commença la bonne dame, ne parlez-vous point le lorrain? Ou encore le
français?
-
Qui êtes-vous? Reprit l’homme bionique mourant en français avec un fort accent.
-
Dame Adeline Portier.


La
jeune femme s’inclina avec grâce à cette réponse.
-
Quelle année ? dites-moi quelle est l’année ? murmura Klatoo avec angoisse.
-
En style de Pâques, en l’an 1476 de Notre Seigneur Jésus Christ, fit Jehan qui
venait de pénétrer dans la chambre. Auriez-vous perdu la mémoire, messire?
-
Le XV e siècle! Je suis… perdu, s’affola Klatoo.
-
Il appartient à Dieu de vous guérir, messire, articula sévèrement Adeline.
-
Êtes-vous un bon chrétien, messire? Voulez-vous que nous fassions venir un
prêtre afin qu’il vous administre les derniers sacrements? Reprit Jehan
Portier.
-
Un… prêtre? Balbutia l’homme bionique.
-
Oui, afin que votre âme soit sauvée, insista Jehan.
-
Mais où ai-je atterri?
-
En la bonne ville de Saint Léger, en Lorraine, qui, antan, était un gros bourg
entouré de vastes forêts et de champs cultivés. À quelques lieues, se dresse
Nancy, sous l’autorité de notre suzerain René II, duc de Lorraine, le renseigna
Adeline.


-
Oui, c’est cela ma femme. Mais il y a peu de jours une grande bataille s’y est
déroulée. Le duc de Bourgogne, Charles, a voulu affronter notre seigneur duc.
Mal lui en a pris! Ses troupes ont été écrasées. Le duc de Bourgogne a dû fuir.

Mais Charles a été occis, dépouillé de ses bijoux et de ses vêtements par des soldats en maraude. D’après ce que je sais, ce que la rumeur a transporté, son cadavre nu a été retrouvé deux jours plus tard, aux abords d’un étang gelé. Ce qu’il restait de lui était bien peu de choses. Le corps avait été déchiqueté par une horde de loups. Le châtiment de Dieu s’est abattu sur lui. On ne défie pas impunément l’ordre divin!

Mais Charles a été occis, dépouillé de ses bijoux et de ses vêtements par des soldats en maraude. D’après ce que je sais, ce que la rumeur a transporté, son cadavre nu a été retrouvé deux jours plus tard, aux abords d’un étang gelé. Ce qu’il restait de lui était bien peu de choses. Le corps avait été déchiqueté par une horde de loups. Le châtiment de Dieu s’est abattu sur lui. On ne défie pas impunément l’ordre divin!
-
Ah! Je me meurs… s’étouffa Klatoo. Il me faut avertir mon maître… j’ai besoin
de secours urgents… mais non… il ne fera rien puisque j’ai failli… alors…
Shalaryd… Okland peut-être… bien que je l’aie trahi…
-
Messire, vous délirez, dit Adeline le cœur ému devant tant de souffrance.
Avec
compassion, madame Portier se pencha sur le malade et lui humecta le front avec
un chiffon humide.
-
La fièvre vous ronge. Ne vous agitez pas.
-
Okland! Pardon… Je croyais… je m’éteins… pardon…
Privé
du revitalisant qui eût pu le sauver, de la technologie de Shalaryd, la cité
d’or, qui aurait réparé ses organes synthétiques détruits, Klatoo, sous les
yeux horrifiés de Jehan et de dame Adeline se décomposa atome après atome.
-
Un démon! Nous avons recueilli et hébergé un démon! Se mit à crier la jeune
femme devant pareil spectacle.
-
Ma femme, du calme, lui commanda Jehan.
-
Cette demeure est désormais maudite, sanglota Adeline.
La
bourgeoise se signa alors plusieurs fois, immédiatement imitée par son époux.
Tous deux quittèrent ensuite la chambre, en proie à l’effroi.
Dès
le lendemain, le couple évacua les lieux pour habiter dans une des autres
maisons en leur possession, en dehors de Saint Léger. Toutefois, avant de
partir définitivement, Jehan choisit de mette le feu à son ancienne demeure. Il
fallait cela pour que le démon ne revienne pas. Pour les voisins, l’incendie
serait accidentel. Une chandelle allumée qui était tombée malencontreusement
sur un matelas…
*****
Ravensburg,
23 mars 1885.
Il
n’avait fallu que vingt-quatre heures à Michaël pour désintoxiquer entièrement
le baron von Möll. Rodolphe avait donc recouvré un teint plus frais, son regard
se faisait plus vif, ayant perdu son atonie dramatique. Cependant, il devait
encore garder la chambre une bonne semaine.
Les
pouvoirs de l’agent temporel déclenchaient chez Gerta la plus sincère
admiration. Désormais, elle vouait à Michaël, qu’elle n’appelait plus que le
« bon ange de la maison », une adoration sans borne.
Tamira,
quant à elle, croyait avoir trouvé enfin un être digne de figurer parmi tous
les philosophes et les maîtres orientaux. Il était plus que certain que,
bientôt, bouddhisme et shintoïsme seraient dépassés. Tous les humains
acquerraient la puissance de Michaël et deviendraient des Homo Spiritus.
C’était pourquoi la Japonaise ne tarissait pas d’éloges sur l’agent temporel.
Dans
le salon bleu, son professeur la rappela à plus de circonspection.
-
Tamira, tu es en train d’oublier que Michaël a sciemment sacrifié l’un des
nôtres, sans parler d’Anton. Toutefois, je reconnais qu’il a éprouvé des
remords. Du moins, c’est ce que j’ai cru comprendre…mais il y a plus grave
encore.
-
Quoi? Il ne peut rien y avoir de plus grave.
-
Sous mes yeux, Il a décidé de laisser le chevalier della Chiesa à son triste
sort.
-
Stephen, que vous le vouliez ou non, Michaël est bien l’Homo Spiritus qu’il dit
incarner. Désormais, je crois en la naissance d’une humanité supérieure qui, un
jour, nous succédera.
-
Un rêve, sans plus. Certes, l’agent temporel possède des capacités qui défient
la logique, mais cela ne signifie pas qu’il nous est supérieur en éthique! En
peu de mots, Michaël ne m’est pas sympathique. Il agit d’une façon qui nous
dépasse. Un mystère se cache derrière sa personne.
-
Comment cela?
-
En fait, nous ne savons que peu de choses concernant son monde. À l’écouter, sa
civilisation est parfaite et à ses yeux, nous ne sommes que des sauvages ne
pensant qu’à nous battre, à perpétuer l’espèce ou nous enrichir. Tu ne trouves
pas ce tableau un brin réducteur? Moi oui!
Justement,
Michaël qui entrait dans le salon d’un pas nonchalant, prenant la conversation
en route, y jeta son grain de sel.
-
Eh bien, encore en train de cracher sur moi ? Décidément, vous ne vous
améliorez pas, professeur! Je vais vous l’avouer tout de go: si votre jugement
me concernant est plutôt mitigé, le mien reste catégorique. Vous demeurez
immature, vous et vos semblables. Ainsi, vous ne pouvez saisir toute la
quintessence de la nouvelle humanité, toutes ses subtilités.
-
Ah oui? Pour ce que j’ai pu en voir jusqu’à présent…
-
Un jour, lorsque notre ennemi sera vaincu, j’en doute encore tant il est rusé
et dispose de moyens incroyables, je vous donnerai l’occasion de vous rendre en
l’an 40 000 et des poussières. Alors, vous vous exclamerez: « Suis-je à
Mû? Ou sur l’Île de l’Atlantide? Le mythe du passé semble devenu la réalité…
d’après-demain. »
-
Hem… je parie un an de solde que jamais vous ne nous conduirez chez vous…
-
Tant pis!
-
Michaël, demanda Tamira de sa voix douce, si vous ne pouvez conduire le professeur
dans votre monde, du moins pour l’instant, peut-être lui permettriez-vous de
m’accompagner sur la terre de mes ancêtres?
-
La terre de vos ancêtres… c’est-à-dire cette année-ci, 1885?


-
Oui, bien sûr. Mutsu Hito règne. C’est l’ère du Meiji. J’ai toujours voulu
connaître cette époque. Comme le baron semble rétabli, Klatoo éliminé, c’est
l’occasion ou jamais de voyager et de
prendre un peu de repos dans ce siècle.


-
Ah? Maintenant, je suis une sorte de tour opérateur?
-
Tamira! En voilà du culot! Ce n’est pas le moment. Excusez-la, Michaël… je
crois que mon étudiante ne se rend pas compte.
-
Stephen, tu es un égoïste, reprit la Japonaise d’un ton peu amène.
La
jeune fille était passée au tutoiement, ce qu’elle ne se permettait que
rarement, dans l’intimité.
-
Ces dernières semaines, tu m’as délaissée au profit de la secrétaire Marilyn.
C’est elle que tu veux amener en voyage d’agrément dans le passé. Même Inge est
sur la touche! Le nieras-ru?
-
Comme c’est intéressant, sifflota l’agent temporel. Une dispute sentimentale en
direct, comme dans ces sitcoms débiles…
-
Tamira, de quoi te mêles-tu? S’effara le professeur. Si je ne puis plus agir
comme bon me semble, où va-t-on? Gosh ! Parfois je me mets à regretter de ne pas
être marié.
-
Alors, là, je ne vous crois pas, Stephen, jeta Michaël avec ironie. Connaissant
votre tempérament, votre besoin de changement dans vos partenaires…
-
Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Michaël. Mais je n’ai guère envie de me
fâcher davantage aujourd’hui.
-
C’est nouveau.
-
Douce lumière de l’Orient…
-
Inutile de me flatter, Stephen…
-
Je m’empresse de te rassurer. Oui, nous partirons pour le Japon de l’ère du
Meiji, mais pas dans l’immédiat.
-
Je suis devenu le taxi de monsieur Möll…
-
Naturellement, puisque le module n’obéit qu’à vous… mais je reprends… mon
calendrier est chargé. Demain, je parle du 23 avril 1993, le doyen de
l’Université m’a invité à une soirée mondaine. Tu vois le genre. Je ne puis
décliner pareille invitation… tu en comprends les raisons, non?
-
Les dégâts causés par le translateur lors des premiers essais? Hasarda Tamira.
-
Oui, il ne faut pas que je me débine. Je dois lui ôter tous les soupçons. Cette
fête est destinée à célébrer le jubilé du club scientifique qu’il a fondé alors
qu’il était jeune homme… bien des personnalités seront présentes…
-
Intéressant, jeta l’agent temporel.
-
Vous, je vous vois venir. Vous voulez en être.
-
Pourquoi pas?
-
A quel titre?
-
Je ne sais pas… un étudiant nouveau venu à Caltech? Un auditeur libre?
-
Vous avez décidé de me suivre partout…
-
En quelque sorte.
-
Vous êtes un pot de colle. Mais, baste! J’ai ouï dire que Johann van der
Zelden, le richissime financier y sera à cette soirée… peut-être en tant que
donateur… or, Johann a été jadis un de mes meilleurs amis. Nous correspondons
encore de temps à autre. J’ai fait sa connaissance alors que j’étais jeune
étudiant. Johann, hormis son domaine de prédilection, l’économie, s’intéresse à
l’archéologie.
-
Vous me présenterez? Cet homme a l’air intéressant.
-
Certes. Comment faire autrement puisque vous me collez aux basques! Vous ferez
également la connaissance de mon ancien directeur de thèse, le professeur
Marcus Andreus. Ce dernier jouit d’une renommée mondiale. Il est la référence
en physique quantique.
-
Rien que des sommités, donc?
-
Tout à fait. À vous de bien vous tenir.
-
Oh! Je suis tout à fait capable de me fondre dans la masse, Stephen.
-
Mais moi? Fit Tamira.
-
Pas d’invitation, pas d’entrée. Je ne suis autorisé à n’amener qu’une personne.
-
Je suis… déçue.
Le
soir même, les temps nautes dirent adieu au baron von Möll et à sa famille. En
remerciement de la guérison de leur père, Wilhelm et Waldemar leur offrirent un
énorme bouquet de fleurs rares, des orchidées de toute beauté, cueillies dans
la serre de la propriété.
À
tort, le professeur pensait la mission dans ce passé terminée. Stephen croyait
ne revoir Rodolphe que lors de voyages temporels d’agrément.
*****
Los
Angeles, 23 avril 1993.
21
heures.
La
soirée d’anniversaire avait été organisée dans l’immense patio de la propriété
du Doyen. Le jardin regorgeait de lauriers roses non encore arrivés à maturité
mais aussi de glycines, qui, elles, étaient en fleurs.
Le
maître des lieux était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux poivre
et sel, à la calvitie difficile à dissimuler, aux yeux fatigués dissimulés
derrière d’épais verres fumés.
Les
différents invités, en smokings de velours grenat, la toute dernière mode, et
les épouses en robes longues affinant les silhouettes, commençaient à arriver.
Les tissus multicolores, coupés dans des étoffes brillantes et soyeuses,
mettaient de la gaité dans le patio. Les tenues de ces dames rappelaient
quelque peu les robes de soirée des années 1930 avec leurs dos nus et les strass
abondants.


Stephen,
flanqué de l’incontournable Michaël, présentait au Doyen son compagnon en des
termes choisis.
-
Un de mes lointains parents, arrivé d’Europe il y a peu…
-
Enchanté monsieur Xidrù.
-
Moi de même…
Michaël
avait un léger sourire ironique dessiné sur ses lèvres; lui savait parfaitement
les liens familiaux qui le rattachaient au chercheur. En effet, Stephen était
un des lointains ascendants de l’Homo Spiritus.
L’ambiance
feutrée permettait les échanges polis au son d’un petit orchestre jouant en
sourdine des airs classiques célèbres: le menuet de Boccherini, une Petite
musique de Nuit de Mozart, le Canon de Pachelbel, et ainsi de suite…

Vers
22 heures 15, alors que Stephen Möll et Michaël venaient de s’engager dans une
discussion des plus techniques avec le professeur Andreus, les murmures
s’amplifièrent subitement. Le richissime homme d’affaires Johann van der Zelden
faisait son entrée dans la cour embaumée.
Le
Doyen, laissant là ses hôtes, se hâta de saluer avec onctuosité, voire
obséquiosité le retardataire. Celui-ci n’était-il pas le plus généreux donateur
de l’Institut?
-
Mon cher Johann! Enfin. Je ne vous espérais plus malgré votre promesse.
Bienvenue dans ma modeste demeure.
-
Cher ami, veuillez pardonner ce retard qui n’est pas de mon dû. Mon hélicoptère
a connu quelques problèmes. Les palmes d’après le pilote…
-
Ce n’est rien. Venez donc que je vous présente à toute l’assistance. Elle meurt
d’impatience de vous rencontrer. Vous savez, vous êtes un mythe pour la plupart
d’entre nous.
-
N’exagérez pas, Dennis…
-
Je crois que vous allez retrouver une vieille connaissance à vous… le
professeur Möll, un de nos chercheurs les plus prometteurs…
Après
avoir salué une quinzaine de personnes, le financier d’origine hollandaise se
retrouva donc devant un Stephen heureux de ces retrouvailles. Immédiatement, le
lien interrompu par les aléas de la vie se renoua et les deux hommes
s’engagèrent rapidement dans l’évocation de leurs meilleures blagues
d’étudiants.
Voyant
cela, le Doyen laissa ses deux hôtes pour aller tenir compagnie au
vice-président des Etats-Unis.
Alors
que Stephen riait bruyamment parce que Johann venait de narrer un match de
base-ball homérique auquel tous deux avaient participé, Michaël, en retrait,
observait attentivement les invités.
Ledit
Johann van der Zelden fut particulièrement étudié par l’agent temporel. Il lui
apparut comme un homme de taille relativement élevée, possédant un visage
épanoui, dépourvu de rides, alors que la
quarantaine approchait. Brun et massif, les épaules carrées, la silhouette à
peine alourdie par un soupçon de ventre malgré la pratique assidue de la
natation et de la course à pied, l’orgueil inscrit tel un étendard sur un front
large et haut, les yeux d’un bleu de nuit inoubliable, le nez petit et
légèrement épaté, le cou puissant et large, les mains fortes, tout en cet homme
respirait le quant à soi, la confiance en sa destinée et la cruauté, une
cruauté sourde se cachant derrière une fausse bonhomie, un sourire désarmant.
L’homme
du futur ne fut pas dupe du masque que portait le financier.
« Cet
homme est le plus roué des fourbes. Comment a-t-il pu devenir l’ami de Stephen
alors que celui-ci est si candide? Le rire de Johann évoque le tourbillon
glacial des vents de novembre… je dois surveiller ce type… Cynthia m’a fait un
rapport sommaire sur lui. Je m’en vais l’étoffer au plus vite. Il émane de
toute la personnalité de Johann une puissance inouïe, jamais rencontrée chez un
Homo Sapiens du XX e siècle. L’argent n’explique pas tout… ».
Détournant
son regard, l’agent temporel écouta et observa ensuite les autres
« grands » de ce monde. Dans l’assistance, on y rencontrait toujours
les mêmes grues, les chassé-croisé adultères, les tractations assez malpropres
des politiciens et élus plus ou moins véreux.
Après
une bonne heure d’enquête sociologique, Michaël s’en revint auprès de Stephen
et Johann. Durant tout ce temps, les deux amis n’avaient pas cessé de
converser. Mais la discussion s’achevait.
-
Stephen, je suis désolé mais je vais devoir partir, disait le financier. Il se
fait tard et je dois gagner San Francisco.
-
Nous n’allons pas nous quitter ainsi, tout de même! Laisse-moi au moins ta
dernière adresse. Mes deux dernières lettres me sont retournées.
-
Pardonne-moi, mais j’ai tant eu à faire ces derniers mois. Toujours par monts
et par vaux. Tu vois ce que c’est. En fait, je réside maintenant à New York la
plupart du temps. Mais j’ai également un pied-à-terre à LA. C’est plus pratique
pour moi et pour mes affaires, particulièrement celles avec l’Amérique latine.
-
Oui, c’est vrai, tu parles couramment l’espagnol…
-
Entre autres langues… tiens, tu n’as qu’à m’écrire poste restante 12 581, LA.
Je te note le numéro… ainsi, tu n’oublieras pas l’adresse.
Le
richissime financier fit comme il l’avait dit puis lui donna un petit bristol
que Stephen s’empressa de glisser dans son portefeuille. Enfin les deux amis se
séparèrent après avoir échangé une forte poignée de mains. Au passage, van der
Zelden salua également le Doyen ainsi que Michaël.
Une
fois Johann en route pour l’aéroport, l’agent temporel, toujours silencieux, se
rapprocha davantage de Stephen et là, se baissant, ramassa sur la pelouse une
photographie que l’homme d’affaires avait volontairement laissée échapper.
Michaël examina le document sous toutes les coutures.
-
Intéressant, murmura-t-il pour lui-même.
La
photo jaunie représentait une jeune femme blonde au teint maladif, vêtue d’une
façon démodée, style Années folles. Un air de langueur se détachait de tout sa
personne. Sur le dos de la photo, il y avait une inscription au crayon en
partie effacée: Johann van der Zelden, mai 1924, Ravensburg.
Précipitamment,
Michaël escamota le document alors que Stephen, qui n’avait rien remarqué du
manège de l’homme du futur, lui disait, tout joyeux:
-
Michaël, vous ne pouvez-vous imaginer combien je suis heureux d’avoir retrouvé
mon meilleur ami du temps de l’adolescence ! Je pense que nos relations vont
reprendre. Elles sont sur un bon chemin. Vous ai-je dit que nous sommes cousins?
-
Ah? Vraiment? Répondit l’Homo Spiritus sceptique. Johann est peut-être votre
cousin, mais certainement pas votre meilleur ami!
-
Pourquoi dites-vous cela? S’inquiéta le chercheur. Par jalousie?
-
Non. Je suis au-delà d’un sentiment aussi trivial. Par intuition… il va falloir
que vous me racontiez en détails les circonstances de votre première rencontre,
tout ce qui a suivi ensuite, ainsi que les liens familiaux précis qui vous
unissent.
-
Tout de suite, si vous le désirez. Mais… pourquoi?
-
Oh! Une simple enquête de routine comme dirait Sherlock Holmes. Savez-vous que
j’ai rencontré son modèle, le docteur Bell?
-
Pas possible! Qui n’avez-vous pas rencontré!
-
Stephen, j’ai parfaitement conscience que vous me trouvez froid, distant,
cynique parfois. Mais je n’ai que le souci de vous protéger, y compris de
vous-même. Vous m’êtes presque aussi cher que moi-même…
-
Je ne vous crois pas. Me mentez-vous?
-Non,
assurément.
-
Encore une énigme…
-
Il n’est pas temps de la résoudre… je m’en vais directement à la bibliothèque
chercher des renseignements. Ne vous inquiétez donc pas de mon absence, aussi
longue soit-elle.
-
Euh… à cette heure-ci, la bibliothèque est fermée.
-
Je m’en moque… je puis très bien me transporter sans machine à demain matin… c’est
l’enfance de l’art pour un être de ma nature… Hasta pronto!
*****
Lieu
indéterminé, date indéterminée.
Les
canons ennemis tonnaient depuis des jours et des jours. Dans la campagne
enneigée, un froid intense régnait. Les étendues verglacées dépassaient
l’horizon visible et les cadavres marbraient de taches insanes et de monticules
sombres le sol dur et inhospitalier. Dans le ciel, des corbeaux tournaient
au-dessus des corps gelés et délaissés. Un officier, à travers des jumelles
grossissantes maculées par le givre,
observait le village en face de lui, à plusieurs centaines de mètres. Les
galons annonçaient son grade : commandant dans la Wehrmacht. Malgré la température,
son front transpirait.
-
Encore vingt-quatre heures et nous sommes foutus, marmonna-t-il un instant en
français.
*****