1940
Bureau du Superviseur
général de la Cité, date inconnue.
Daniel Lin Wu
recevait le réalisateur Henri Verneuil.

Le cinéaste, confortablement assis dans
un fauteuil bleu pâle qui épousait les formes de son corps, savourait une tasse
de thé Lapsang Souchong. Distraitement, il tournait ledit breuvage, diluant
ainsi les deux morceaux de sucre qu’il y avait mis.
- Maintenant, c’est à
vous de prendre la relève, faisait Dan El. Pas trop le tract ?
- Non, pas vraiment,
Daniel Lin.
- Il est vrai que
vous avez une grande expérience de la chose. Mais gérer autant de caractères
antinomiques, ce ne doit pas être une partie de plaisir.
- Certes, mais je
tâcherais de faire avec. Bernard, enfin, les deux Bernard, Jean-Pierre, Pierre
écoutent attentivement les directives de la mise en scène. Ils ne poseront
aucun problème. De même pour Jean-Claude… ou Francine.
- Mais ? Car
vous vous inquiétez pour le reste de la distribution…
- Daisy Belle de
Beauregard… je ne l’ai jamais dirigée… est-elle aussi fantasque que sa sœur
cadette ?
- Non, pas le moins
du monde, le rassura le Superviseur. Bien au contraire…
- Tant mieux !
- Elle n’a pas les
caprices d’une star, loin de là. Elle suivra vos directives à la lettre.
- Même si je me mets
à critiquer certains jeux de scène ?
- Même. Je connais
Daisy Belle depuis plusieurs années maintenant. Elle aura à cœur de se montrer
la plus authentique possible, je vous le garantis.
- Quel
soulagement ! Je n’ai jamais eu affaire à une grande vedette du cinéma
américain… comment a-t-elle accepté un rôle dans cette production ?
- Mademoiselle avait
envie de tourner, voilà tout… et pas aux côtés de sa turbulente sœur. Je me
suis arrangé pour que les deux stars n’apparaissent pas en même temps sur les
plateaux. Quoi de mieux que deux époques différentes ? Johanna van der
Zelden décédée, son fantôme ne viendra pas hanter nos personnages.
- Vais-je avoir
également l’honneur de diriger Delphine Darmont ?

- Oui, puisqu’elle
incarne Anna Eva, la mère de Stephen Möll dans les années 1950…
- Daniel Lin, il y a
une chose que je ne comprends pas…
- Vous êtes tracassé,
Henri…
- Comment Delphine
peut-elle à la fois incarner Anna Eva âgée et jeune ? Le maquillage, me direz-vous…
mais le maquillage a ses limites, non ?
- Pas ici, dans la
Cité. Nous avons à notre disposition des techniques ultra modernes… Bien loin
de celles de votre temps.
- Justement…
- Ah ! Vous vous
interrogez sur la date… le calendrier en vigueur…
- Oui, tout à fait…
- Eh bien… supposez
que vous vous trouvez dans le futur…
- Dans le
futur ? Comment est-ce possible ?
- Vous ne vous
rappelez rien de la manière dont vous avez fini par venir frapper aux portes de
l’Agartha ?
- Non, rien du tout, Daniel
Lin.
- Comme la majorité
de nos résidents…
- Hum… dites-moi…
est-ce à vous que je dois cette amnésie partielle ? Le bruit court que
vous êtes tout à fait capable d’effacer nos mémoires… Vous seriez un supra
humain…
- Un daryl androïde
télépathe…
- Vous ne répondez
pas vraiment…
- Bon… oui, j’ai
modifié quelques-uns de vos synapses… mais je vous ai conservé l’essentiel…
- Pourquoi ?
- Pour votre confort
mental, Henri… Ne m’en demandez pas plus…
- Pourriez-vous au
moins me dire quelle est précisément la date actuelle ?
- Ici, dans
l’Agatha ? Ou à l’extérieur ?
- Ah bon ? Les
deux diffèrent ?
- Suffisamment…
- Pour l’instant, la
date en vigueur ici, dans Shangri-La…
- La cité existe
par-delà le temps et l’espace, défiant le Continuum et la Logique… vous êtes
arrivé ici il y a déjà trois ans selon le calendrier qui vous est familier…
- Me
mentez-vous ?
- Oh non ! Je
joue la franchise totale, fit Dan El avec un sourire.
- Mais dehors ?
- Dehors, c’est le
futur… un futur inconcevable pour les esprits humains ou humanoïdes…
- Dites-moi tout de
même cette maudite date…
- Hum… plus de cinq
cent milliards d’années après votre époque, mentit Dan El…
- Euh… L’Univers
n’existe plus alors ?
- Non… mais il est
froid, excessivement froid…
- Je n’en reviens
pas… les autres savent-ils ?
- Les Helladoï, oui…
bien sûr. Lobsang Jacinto et Tenzin Museweni également. Mais pas les autres
résidents… alors…
- Alors, vous allez
me recommander de garder le silence, Daniel Lin.
- Maintenant que vous
êtes dans le secret, oui…
- Je vous jure de me
taire… mais… vous, vous dissimulez encore quelque chose… je le sens…
- Vous
concernant ? Pas du tout…
- Pourtant, vous
êtes… troublé…
- Un léger problème
de temporalité… mais cela sera réglé… en fait, je vais devoir m’absenter dans
le passé… très bientôt afin de remettre les pendules à l’heure en quelque
sorte. Or, c’est là une tâche qui m’incombe mais qui me déplaît hautement
également…
- Vous n’aimez pas
sortir de la Cité ?
- Ce n’est pas cela…
- Vous vous demandez
toujours si tout fonctionnera parfaitement…
- Vous devinez
beaucoup, Henri… Il y a tant de paramètres à contrôler… de l’extérieur, c’est
plus… délicat…
- J’ai saisi…
Superviseur général ce n’est pas là un titre pour la frime… Vous êtes le garant
de la survie de l’Agartha… de ses résidents…
- Je l’avoue…
maintenant, avant que vous n’en deviniez encore davantage, permettez-moi de
vous mettre à la porte… et pardonnez-moi pour ce ton cavalier…
- Merci, commandant
Wu… que vous soyez un daryl androïde ou autre chose, tout à fait autre chose,
je vous suis reconnaissant pour tous vos efforts…
- Je vous sais gré de
vos paroles, Henri car elles sont sincères. Deanna Shirley, elle, n’a pas
compris tous les enjeux… elle me garde rancune…
- Elle a tort…
Tout en se levant,
Henri tendit sa main droite à Daniel Lin. Le jeune prodige la serra sans
arrière-pensée.
- Nous nous reverrons
bientôt, je suppose…
- Oui, je viendrai
faire un tour sur le plateau.
Le réalisateur parti,
Dan El souffla longuement…
- Daisy Belle,
ah ! Daisy Belle… tu es en danger… Birgit
m’a appelé il n’y a pas deux
secondes… ces frères Fouchine… décidément, mon passé virtuel me rattrape… Il me
colle à la peau comme un sparadrap dont je ne parviens pas à me défaire… j’ai
réellement besoin d’une méga thérapie.
Sur ce, Dan El se
matérialisa dans ses appartements. Là, il s’empressa d’achever de ranger ses
bagages. Gwen le surprit et, le visage triste, lui dit :
- Tu pars
encore ?
- Pas le choix, ma
douce…
- Tu seras absent
longtemps ?
- Non… Quelques
microsecondes si tout va bien…
- Mais enfin, tout
peut arriver durant ton absence…
- Tu peux te
rassurer…
- Oh ! Mon
Maître… Tu vas encore user d’un de tes tours…
- Nécessité oblige,
ma chérie…
Baissant la tête, son
abondante chevelure rousse en désordre, Gwenaëlle laissa couler ses larmes.
Elle savait en quoi consistait précisément les mesures de prévention prises par
Dan El. Et elles ne lui plaisaient pas du tout…
*****
Septembre 1939.
Le 28, la Pologne
capitulait. Comme convenu dans le pacte secret entre Hitler et Staline, les
Soviétiques et les Allemands se partagèrent le pays.
Franz von Hauerstadt
était en poste à Varsovie. Mais pour quelques semaines seulement. Le jeune
officier avait sous ses ordres directs un sergent atteignant la trentaine, un
dénommé Otto Grass.
Malgré la différence d’âge, de grade et de classe sociale,
les deux militaires sympathisèrent. C’était là le début d’une longue amitié qui
allait défier le temps. Grâce à Otto, Franz hérita d’un uniforme de sergent. Il
allait s’en servir pour se promener quasiment incognito dans la Pologne
occupée.
Alors que, désormais,
il était muté à Dantzig, le jeune homme eut envie de mieux connaître la ville
et son port. Un jour de permission, il enfila donc la vareuse du sergent et,
ainsi accoutré, visita les chantiers navals. Un instant, il s’immobilisa devant
un cargo en train de décharger son fret.
Indécrottable rêveur,
Franz s’imagina être dans la peau d’un simple marin, un matelot qui parcourait
les mers à bord d’un de ces bâtiments qui faisaient le trafic de marchandises,
bourlinguant de jour comme de nuit à travers l’Océan Atlantique, se moquant des
orages illuminant le ciel d’éclairs et des tempêtes qui effrayaient les hommes.
*****
Le 3 janvier 1940,
Hanna Bertha s’éteignait de misère physiologique. Les SS qui gardaient le camp
devaient fusiller son mari quelques semaines plus tard et ses deux enfants,
Judith – treize ans – et Jacob – onze ans.
*****
Alors que l’URSS s’en
prenait à la Finlande le 30 novembre 1939, il est temps de retrouver Antoine
Fargeau et Marc Fontane plongés en pleine drôle
de guerre. L’ex-étudiant de Stephen vivait fort mal cette époque grise. Il apprenait
à se taire - en fait il excellait dans le silence – mais aussi à se méfier
d’une éventuelle cinquième colonne.
A sa disposition, un
masque respiratoire anti gaz. Il trouvait ce moyen de défense passive tout à
fait ridicule mais il devait s’en accommoder. Dans les journaux, les conseils
ornaient toutes les pages : économiser l’électricité, ne jeter ni les
vieux vêtements ni les vieux papiers. Bref, le gouvernement préparait les
esprits à la pénurie.
Antoine, perspicace,
se rendait compte combien les Français de cette époque ne prenaient pas
vraiment au sérieux cette guerre. En effet, ses compatriotes croyaient ne faire
qu’une bouchée de l’Allemagne nazie. Cette naïveté le mettait en rogne et
souventefois il abordait ce sujet délicat avec Marc Fontane.
En effet, le médecin
de Sainte-Marie-Les-Monts partageait les convictions de son ami Antoine Fargeau.
Régulièrement, les deux hommes se retrouvaient le soir auprès d’une bonne
flambée soit chez Gaspard, soit dans un café, chez Fridin. Sirotant un calva ou
une bière, parlant politique.
Comme Antoine
excellait à se taire, il conservait devers lui ses connaissances sur les
événements à venir. Toutefois, Marc désirait percer le lourd secret de ce
modeste vendeur de chaussures. Il n’avait de cesse de le questionner
habilement. Mais Fargeau restait obstinément muet ou ne révélait pas
grand-chose de sa personne.
Ce soir-là, pourtant,
l’ancien étudiant eut du mal à garder à la fois son sérieux et le silence.
Alors que le cafetier
essuyait les verres avec un torchon humide au comptoir, Marc, la pipe aux
lèvres, oui le médecin avait désormais opté pour la pipe, lançait sur le mode
ironique à son ami :
- Antoine, plus je te
connais, plus je m’aperçois que tu n’as décidément pas l’étoffe d’un commis en
épicerie ou encore d’un vendeur de chaussures ou d’articles de maroquinerie.
L’interpellé se
contenta de sourire.
- Moi, je te verrais
fort bien en ingénieur électricien ou encore en… physicien.
Le sourire d’Antoine
s’accentua.
- Tu as des
connaissances proprement sidérantes et des raisonnements scientifiques qui le
sont tout autant.
- Ah ? Fit
Fargeau.
- Oui… tu émets des
théories d’une audace tout à fait incroyable. Tu t’intéresses à la physique… ne
le nie pas. Je t’ai vu lire des revues spécialisées que tu avais empruntées à
la bibliothèque municipale de Caen. Je t’ai aussi entendu t’esclaffer sur certaines
des conclusions qui en étaient tirées…
- Ma foi… tu m’as
bien étudié, Marc…
- D’un autre côté,
tes lacunes concernant la vie quotidienne m’époustouflent. Tu ignores le
fonctionnement d’une cuisinière à charbon ou à bois…

tu voudrais qu’elles
soient électriques… au moins…
- Est-ce tout ?
- Lorsque ta voiture,
une Juva 4,
est en panne, tu hésites à trouver le capot, ne sachant plus très
bien où se trouve le moteur… à l’avant ou à l’arrière…
-Quoi encore ?
- Eh bien, lorsque tu
es au volant et qu’il s’agit de passer les vitesses, tu cherches vainement une
cinquième – je t’ai entendu pester sur ce détail – qui n’existe pas
naturellement, parce que ta voiture ne possède que trois vitesses plus la
marche arrière… tu grommèles lorsque la Juva roule à 90/ kms à l’heure, pied au
plancher disant qu’elle se traîne telle une trottinette alors que tu n’as
jamais conduit un de ces monstres tapageurs et rutilants que nous voyons dans
les films américains, ces Cadillac, ces Duesenberg et j’en passe.
- Effectivement, je
n’ai jamais pris le volant de tels engins…
- J’ai bien aimé le
jour où tu as réparé ma radio.
- Au fait ? Elle
fonctionne toujours ?
- Pas qu’un
peu ! Grâce à toi, je capte radio Tokyo et radio Canton… sans parler de
Radio Moscou et de radio New York… dommage que je ne parle ni le japonais ni le
chinois ou encore le russe. Mais je me débrouille en anglais…
- Donc tu es
content ? Tout va bien ?
- Oui, bien sûr… il y
a un mois…
- J’ai commis une
autre erreur, Marc ?
- A toi d’en juger.
Tu m’as demandé si je n’avais pas la télévision. Or, à ma connaissance il n’y a
que deux cents personnes tout au plus qui en ont un poste. De plus, ces
privilégiés vivent à Paris.
- Les Britanniques
sont plus avantagés… les Américains également.
- Bon… Admettons. Mais
il n’y pas que cela. Samedi dernier, lorsque nous avons été voir Robin des Bois, avec Errol Flynn, tu
t’es franchement moqué de moi parce que je m’extasiais sur le Technicolor.
- J’avais mes
raisons. Tu ne voyais pas que les couleurs n’étaient pas vraies ? Qu’elles
étaient trop forcées ?
- Moi, je les ai
trouvées parfaites.
- Quoi d’autre te
surprend de ma part ?
- Tu es étrange,
Antoine… si je n’avais pas l’esprit bien ancré dans la réalité, je pourrais
penser que tu viens d’une autre planète…
- Oh ! Oh !
Un extraterrestre ? Mais mon sang est aussi rouge que le tien. Je ne suis
pas un petit homme vert ou gris…
- Parfois, je me dis
que mon imagination bat la campagne, que j’ai trop lu de « petits
miquets » lorsque j’étais gosse. Tu peux rire autant que tu veux, mais ne
nie pas que tu caches un putain de secret…
- Tu te poses trop de
questions, Marc. Ne cherche pas plus loin, mon vieux. La vérité est toute
simple. J’aurais voulu entreprendre des études d’ingénieur en astrophysique.
Mais je n’ai pu accomplir ce rêve faute d’argent. N’oublie pas que j’ai été
élevé par une mère seule et que mon père brillait par son absence… alors…
- Alors ?
- Alors, je me
contente d’apprendre dans les revues, de bricoler par-ci par-là… il n’y a rien
de bien mystérieux dans mon comportement…
- Mais tout de même…
lire des articles sur la physique quantique… remettre en cause leurs
conclusions… C’est osé !
- Parce que, pour
l’heure, il n’y a pas de théorie d’unification du Tout… et on n’est pas prêt
d’y arriver…
- Encore des paroles
énigmatiques… bon… je n’insiste pas, mon vieux…
- Tu fais bien.
Antoine acheva sa
cigarette et finit son bock de bière.
*****
Le 13 Mars 1940, la
Finlande capitulait. Le 22 de ce même mois, Paul Reynaud
était nommé Président
du Conseil du gouvernement français par le Président Albert Lebrun.
Les alliés
allaient essayer de couper la route du fer aux Allemands en Norvège.
De retard en
annulation, Hitler n’avait pas encore ordonné l’offensive des troupes de la
Wehrmacht sur le front Ouest. Mais l’attaque allemande ne s’en profilait pas
moins à l’horizon.
*****