Chapitre 7
Fin mars 1943, dans le village de
Sainte-Marie-les-Monts, à proximité de Caen. À la tête de sa demie compagnie,
Franz Von Hauerstadt essayait d’entretenir des relations acceptables avec les
habitants de la région. Mais cette tâche s’avérait ardue car, souvent, les
villageois ne voyaient en lui qu’un occupant haï bien qu’il parlât le français
à la perfection. Les plus acharnés à refuser tout contact étaient le patron du
café, un dénommé Firmin et quelques paysans éleveurs dont un certain Gaspard
Fontanes. Marc, le fils, n’avait pas voulu suivre les traces de son père. Après
avoir entamé des études de médecine à la faculté de Paris, il était revenu sur
sa terre natale. En tant que seul médecin du village, il avait ses entrées
partout.
Toutefois, l’officier allemand était reçu dans une
famille de ce petit village normand typique, celle de Michel Granier, veuf et
père de deux enfants. François, l’aîné, travaillait comme vendeur chez un
marchand de chaussures à Caen, et la benjamine, Elisabeth, une splendide
adolescente à la chevelure blond vénitien éclatante, aux yeux d’un marron si
foncé qu’ils en paraissaient noirs, au teint couleur pêche veloutée, à la
bouche mutine et au nez retroussé, faisait battre bien des cœurs. La jeune
fille allait sur ses dix-sept ans et elle se sentait partagée entre son
attirance pour Marc et son amour inavoué et coupable pour Franz.
En ce printemps 1943, la situation du capitaine était
des plus délicates. En effet, le jeune officier de la Wehrmacht trahissait les
siens impunément et renseignait la résistance française, voulant refuser avec
superbe les risques qu’il courait.

Mais pourquoi une telle attitude? Que s’était-il donc
passé pour que, autrefois nationaliste convaincu et nazi enthousiaste à seize
ans, Franz en vint à renier ses idées et à fouler aux pieds ses convictions
quelques années plus tard? Était-ce par opportunisme? Nullement!
Le comte Von Hauerstadt, fils aîné du duc Karl, avait
trop le sens de l’honneur pour se montrer veule. Sa famille, connue pour son
opposition sourde à Hitler, était surveillée étroitement. Le père avait même
été arrêté et depuis six mois, personne ne savait ce qu’il était advenu de lui.
Le cadet, Peter, muté dans un régiment disciplinaire, combattait désormais sur
le front russe. Quant à la mère, née Amélie de Malicourt, elle vivait dans une
crainte perpétuelle.
Lorsque Franz avait été blessé lors de la campagne de
France, il avait passé sa convalescence au sein de sa famille. La veille de son
départ pour sa nouvelle affectation, Amélie s’était enfin résolue à lui avouer
la faute de sa jeunesse. Franz n’était pas le fils légitime du duc Karl mais
celui d’un certain Raoul d’Arminville, l’aventurier bien connu, qui, désormais,
jouissait d’une retraite calme et dorée après une vie plus qu’agitée tant sur
le plan sentimental que professionnel. Notre homme avait en effet exercé un
métier des plus inhabituels, jugez un peu: cambrioleur mondain et redresseur de
torts à ses heures perdues!
Une telle révélation avait soulevé une véritable
tempête dans la tête de Franz. Tout ce que le jeune homme était, toutes ses
convictions, toutes ses actions n’avaient été que mensonges!
Après une nuit d’insomnie et le pardon donné à sa
mère, le capitaine avait pris la ferme résolution de s’engager du côté des
Français tout en maintenant une façade allemande afin de sauvegarder sa
famille. Examinant ses paroles et ses actes avec la froide précision d’un
entomologiste, Franz désirait plus que tout racheter ses erreurs de jeunesse.
Certaines exactions dont il avait été le témoin durant les campagnes de Pologne
et de France le confortaient dans son nouvel état d’esprit.
À Sainte-Marie-les-Monts, deux personnes connaissaient
l’identité de l’auteur des fuites. Les tuyaux du capitaine avaient permis à la
résistance de libérer une vingtaine de prisonniers français qui devaient être
transférés à Paris au quartier général de la Gestapo, de réchapper au
quadrillage d’un quartier par la police qui passait au crible toutes les rues
du centre-ville de Caen, de saboter deux ponts afin d’empêcher des convois
militaires allemands de parvenir à destination, de transmettre à Londres le
plan exact du dispositif de défense de l’occupant dans la région.
Gaspard Fontanes et son fils recevaient les
informations de Franz et en faisaient bon usage. Cependant, les fuites se
multipliaient ce qui avait mis en alerte le Haut-Commandement de la Wehrmacht
et la SS. Celle-ci avait obtenu du Führer en personne d’enquêter dans Caen et
ses alentours. Elle y envoya Gustav Zerling, désormais élevé au grade de
commandant, sous les ordres de Karl Zimmermann, lieutenant-colonel chez les SS.
Franz était grillé, mais il l’ignorait.
***************
Ce matin du 30 mars 1943, le commandant Hallberg
recevait dans son bureau l’officier SS Zimmermann accompagné de Gustav Zerling
qui, comme on le voit, était parvenu à s’infiltrer auprès de la SS afin
d’exécuter les ordres de son seul véritable chef, l’Empereur Haän Tsanu XV.
Très vite, Zimmermann mit les choses au point. Sans
hausser le ton mais d’une voix sèche, il fit sentir qui commandait désormais
dans la région.
- Berlin m’a donné tous les pouvoirs, commandant
Hallberg. Si vous osez vous opposer à mes ordres, vous serez fusillé sur le
champ. Car, ne le niez pas, vous êtes un traître!
- Colonel, vous portez des accusations extrêmement
graves que vous devez justifier.
- Taisez-vous donc Hallberg. Je préfère encore vous
qualifier de traître que d’incapable. Comment expliquez-vous les succès
incompréhensibles des terroristes du coin depuis près d’un an? Nos troupes
n’osent plus se déplacer sans craindre un attentat ou une attaque. Hier encore,
un de nos convois a été mitraillé par l’aviation britannique.
- Mais colonel, nous avons perdu la maîtrise des airs
à supposer que nous l’ayons jamais eue!
- Suffi, Hallberg! Les Anglais ne pouvaient connaître
les horaires exacts du convoi, ni sa direction ni son chargement si important.
De nouveaux canons à longue portée. Or, nos armes ont été détruites par
l’attaque des bombardiers ennemis. Qui les avaient aussi bien renseignés? Vous!
Ou quelqu’un de votre entourage qui a ses petites ou grandes entrées à la
Kommandantur.
- Je vous répète que je n’y suis pour rien. Je suis un
soldat allemand, tout comme vous, un patriote tout dévoué au Führer et à son
pays. J’ai prêté serment de fidélité à Adolf Hitler et jamais je n’ai failli et
ne faillirai à celui-ci!
- Que voici une fort belle déclaration! Ricana
Zimmermann.
- En effet, renchérit Zerling.
- Trêve de plaisanterie, reprit le lieutenant-colonel
durement. Le commandant Zerling ne vous quittera pas des yeux. Il occupera dès
aujourd’hui le bureau en face du vôtre. Toutes vos communications passeront
d’abord par lui. Il m’informera également des visites que vous recevrez.
- Vous êtes mon supérieur.
- C’est exact. Pendant ce temps, je vais visiter les
villages alentours et passer en revue tous vos subordonnés. Je jugerai de leur
travail. À mon retour, j’espère que Zerling sera correctement installé. Heil
Hitler!
- Heil Hitler! Répondit en écho Opalaand du ton le
plus convaincu qu’il put tandis que le salut de Hallberg était nettement moins
enthousiaste.
Claquant des talons, Karl Zimmermann effectua une
sortie impeccable laissant les deux commandants s’affronter du regard.
***************
À l’heure même où le commandant Hallberg faisait la
connaissance du lieutenant-colonel Zimmermann et de son bras droit, Franz Von
Hauerstadt parlementait avec Gaspard Fontanes dans la cuisine de la ferme de ce
dernier. Marc, le fils, prenait un petit-déjeuner tardif entre deux tournées
auprès des malades.

Le vieux paysan, matois et sûr de lui, était dur à
convaincre. Il écoutait la plaidoirie du capitaine tout en avalant une soupe
afin de se réchauffer après la traite des vaches et le ramassage des œufs de
son poulailler. Son repas s’agrémentait d’un peu de fromage et d’un verre de
Calvados.
- Ouais… ce que vous dites m’a l’air intéressant, sans
plus…
- Comment? C’est tout? S’exclama Franz. L’heure
précise de l’arrivée du maréchal Rommel à Caen, le trajet emprunté par la
voiture officielle et…
- Que désirez-vous donc? Articula mollement Gaspard
tout en mâchant un morceau de pain.
- Votre groupe peut s’emparer de sa personne et en
faire un précieux otage.
- Mon garçon, je n’en vois pas l’utilité!
- Papa, je ne lui fais pas confiance, dit froidement
Marc. Cela pue le piège à plein nez. Tu as raison de refuser de le suivre sur
ce terrain miné.
- Ah! Mais tout ce que vous avez réussi comme coups
depuis un an? Vous ai-je trompé une seule fois? Jamais!
- Capitaine, je le reconnais volontiers, mais c’était
peut-être pour mieux nous ferrer. Quel coup d’éclat pour vous que l’arrestation
de tout le réseau Liberté!
- Monsieur Fontanes, je ne mange pas de ce pain-là,
répliqua fièrement Franz au médecin.
- Calmez-vous, jeune homme. La colère ne vous vaut
rien. J’ai dit non et ça reste non! Lança Gaspard dévisageant son interlocuteur
de ses yeux mi-clos.
- Capitaine, écoutez, poursuivit Marc à la place de
son père, nous nous méfions et c’est normal. Votre uniforme, votre nationalité,
vos galons, tout milite contre vous. Après tout, vous êtes un officier de la
Wehrmacht, que diable! Vos motivations nous restent incompréhensibles.
- C’est une affaire strictement personnelle, je ne
puis en dire plus… je vous livre Rommel pour permettre aux Alliés de réussir le
débarquement qui ne saurait tarder. Comme vous, j’en ai plus qu’assez de cette
guerre…
- Ouais… vous dites cela comme si vous étiez dans le
secret des dieux… mais je ne suis pas astrologue, moi! Le Débarquement, il
n’est pas pour demain!
- Que puis-je faire ou dire de plus pour vous
convaincre? Proféra Franz en se tordant les mains tant il était nerveux.
- Rien! Rétorqua sèchement Marc. Ah! Si! Retournez
dans votre bureau et faites particulièrement attention à ce nouveau officier SS
qui vient d’arriver.
- Ce policier? Il n’est pas un soldat. Il ne doit ses
galons qu’aux massacres qu’il a dus commettre.
- Justement, s’il est ici, c’est que Berlin commence à
se poser des questions et sacrément, mon gars!
- Personne ne se doute que les fuites viennent de moi.
Je ne suis pas si naïf et j’ai pris mes précautions.
- Peut-être capitaine… pas d’imprudence… le fait que
votre mère soit d’origine française et que vous maîtrisiez notre langue à la
perfection font de vous un suspect idéal. Il n’en faut pas plus aux chiens de
Himmler. Personne ne vous a vu venir ici?
- Non, rassurez-vous. J’ai dit que j’allais jeter un
coup d’œil à une vieille remise que je soupçonnais servir de cachette.
- Mais votre sergent qui, dehors, attend?
- Otto Grass? Je lui ai sauvé la vie deux fois. Il me
suivrait en enfer.
- Dans ce cas, à bientôt.
- A vous revoir.
Coiffant sa casquette d’officier, Franz rejoignit Otto
Grass qui patientait dans la Kugelwagen en fumant une cigarette.
- Rien à signaler sergent? Tout va bien?
- Rien du tout, Herr Hauptmann! Où dois-je vous
conduire maintenant?
- Sur la route d’Alençon voir la remise que je t’ai
signalée tantôt.
Le sous-officier, un homme gras et chauve, à la
quarantaine bien sonnée, menuisier de son état dans le civil, mit en marche le
moteur de la voiture sans discuter et fit demi-tour.
- Ne roule pas trop vite, Otto, j’ai tout mon temps.
Et éteins cette cigarette. Tu sais que je ne supporte pas le tabac.
- Ja, Herr Hauptmann.
- Bon sang, Otto, ne fais pas cette tête! As-tu reçu
des nouvelles de ton épouse,
- Oui, mon capitaine. Elfried va bien. Hambourg a été
bombardé la semaine dernière mais notre quartier a été épargné; vivement que
toute cette folie soit terminée!
- Tu as raison. Vois-tu, nous sommes tous coupables.
- Mon capitaine, ne parlez pas ainsi. Nous ne sommes
que des hommes. C’est là notre seule faute.
- Otto, ton gros bon sens est bien plus empli de
philosophie que tout ce que je puis te dire. Jamais je ne possèderai ta
sagesse.
- Mon capitaine, c’est parce que vous êtes encore
jeune. Euh… avec tout le respect que je vous dois… j’étais dans les tranchées
alors que portiez des langes!
- Tu veux dire que je n’étais même pas encore né!
En riant, Franz donna une tape amicale au sergent qui,
à son tour, pris d’une joie communicative, fit chorus à son supérieur.
Mais au loin, de noirs nuages s’accumulaient.
***************
La première entrevue entre le lieutenant-colonel
Zimmermann et le capitaine Von Hauerstadt se passa de manière correcte. Mais
comme l’avait pensé à juste titre Marc Fontanes, l’officier SS suspectait bel
et bien Franz et entama son enquête avec une minutie inattendue de sa part,
secondé par Gustav Zerling qui, lui, était pressé d’en finir avec le jeune
humain.
Tandis que les jours s’écoulaient, une atmosphère de
plus en plus pesante venait alourdir davantage le climat politique de la
région. De nombreux Français furent arrêtés, tous soupçonnés à divers degrés
d’avoir participé à des actes de terrorisme contre les forces d’occupation.
À vrai dire, l’état-major de la Wehrmacht s’attendait
au Débarquement d’un jour à l’autre et avait pour cela renforcé les mesures
répressives tout le long de la côte ouest de la France.
Or, désormais, Franz ne semblait plus du tout se
soucier de la situation militaire. Que lui importait d’avoir accroché à ses
basques Zimmermann qu’il qualifiait de chien enragé ou encore Zerling qualifié
de hyène puante? Le mépris que le jeune homme éprouvait envers les deux
policiers était grand et dangereux car il ne parvenait pas toujours à le
dissimuler, la franchise étant le fond de son caractère.
Pourtant la tempête se levait et nul ne la vit surgir.
Cet après-midi du 25 avril 1943paraissait identique
aux autres jours de ce printemps précoce. La mairie du village de Sainte-Marie-les-Monts
avait été transformée en base allemande. C’était là que la demie compagnie
commandée par Von Hauerstadt stationnait. Le capitaine recevait Marc Fontanes
et Elisabeth Granier. Le médecin avait à obtenir le renouvellement de son Ausweiss
ainsi que de nouveaux bons d’essence.
- Désolé de
devoir vous décevoir monsieur Fontanes. Mais depuis la semaine dernière il faut
passer par la Kommandantur de Caen. Ce sont les ordres express de Zimmermann.
Je ne puis rien pour vous.
- Même pas
dix litres pris en fraude?
- Même pas!
Les contrôles sont très sévères et je ne désire pas me faire pincer pour si
peu.
- Tant pis capitaine!
- Ce n’était pas là le but réel de votre venue, non?
Reprit Franz.
- Capitaine, vous êtes perspicace.
- La
présence de mademoiselle Granier est inhabituelle.
- Marc ne voulait pas que je l’accompagne… commença
l’adolescente. Mais je me suis imposée…
- Vous savez que je suis toujours heureux de vous voir
Elisabeth. Mais enfin…
- Votre vie est en danger Franz!
- Ah! Vous êtes fort affirmative. Comment savez-vous
cela?
- Capitaine, j’ai vu ce matin le major Von First.
- Notre médecin militaire a effectivement effectué une
tournée dans les villages.
- Von First a surpris certains propos au mess des
officiers hier soir.
- Euh… Ce n’est un secret pour personne que le major
fréquente beaucoup ce lieu.
- Franz ne vous montrez pas aussi ironique, dit
Elisabeth l’air sérieux. Le médecin vous apprécie sincèrement.
- Je suis certain des sentiments amicaux de Klaus.
Mais pourquoi vous aurait-il rapporté ce qu’il a surpris? Il aurait pu m’en
toucher directement deux mots…
- Von First sait que vous êtes surveillé. Il n’est pas
né de la dernière pluie. Il voit beaucoup de choses et sait additionner deux et
deux. Il y a longtemps qu’il a fait le lien entre les succès de la résistance
et votre présence ici. Bien entendu, il ignore que…
- Monsieur Fontanes taisez-vous! Je ne veux plus rien
entendre. Même si je me suis assuré que personne n’écoutait et qu’il n’y avait
aucun micro dissimulé dans cette pièce, il vaut mieux se montrer prudent.
- Voyez Franz combien vous-même craignez d’être
surpris! Constata Elisabeth.
- D’accord, je l’admets. Mais je n’ai pas peur pour ma
vie. En fait, je n’ai plus de nouvelles de ma famille depuis un mois déjà. Or,
cela n’était jamais arrivé.
- Alors, écoutez-moi, déclara Marc avec fermeté. Je
vais vous faire une proposition. Ne la refusez pas.
- Dites toujours, monsieur Fontanes.
- Von First pense que votre arrestation, ordonnée par
Zimmermann, n’est plus qu’une question d’heures.
- Sous quelle accusation? Avec quelles preuves?
- Sous l’accusation de trahison. Bien que le
lieutenant-colonel n’ait encore aucune preuve tangible contre vous, ce n’est
pas ce détail qui va l’arrêter. Il a réuni certains témoignages. Je pense qu’il
est capable de fabriquer ces preuves qui lui manquent. Après votre arrestation,
le procès militaire sera inévitable et bâclé sans nul doute.
- Je sais comment cela se passe d’habitude…
- Bref, vous n’avez aucune chance d’en sortir vivant.
- Pour vous, Franz, une seule sentence, jeta
lugubrement Elisabeth. La mort.
- Vous serez dégradé, mené devant le peloton
d’exécution et fusillé. Une fin sans honneur, poursuivit Fontanes. Est-ce bien
ce que vous voulez?
- Quelle véhémence!
- Je vous en prie, reprit la jeune fille. Cela me
coûte de le dire de vive voix, mais je ne pense pas supporter que vous
mourriez…
- Trêve de sentimentalité! Fit Marc durement,
dissimulant fort mal son mécontentement. Capitaine, il faut que vous trouviez
un prétexte quelconque pour pouvoir vous absenter. Au plus vite.
- C’est-à-dire?
- Nous allons vous soustraire à Zimmermann avec votre
consentement.
- C’est impossible! Rendez-vous compte de ce que vous
me proposez? Fuir devant le danger. Marc, je ne puis accepter…
- Non. Vous ne m’avez pas bien compris. Je vous
propose un enlèvement qui vous mettrait à couvert.
- Je vous répète que je refuse.
- Ne soyez pas entêté.
- Je ne vous suivrai pas.
- Franz, souhaitez-vous donc mourir? Lança Elisabeth
des sanglots dans la voix.
- Que vous importe mon sort, mademoiselle Granier?
- Ne perdons pas de temps. Votre réponse est donc
définitive?
- Définitive, exactement, Marc. C’est là le terme le
plus approprié.
- Tant pis pour vous, capitaine. Viens, Elisabeth.
- Franz, réfléchissez encore, supplia la jeune fille.
- N’insistez pas Elisabeth, vous me chagrineriez.
Entraînant l’adolescente, le médecin ouvrit la porte
du bureau assez brusquement, la colère le poussant à oublier toute politesse.
Dans le couloir, il se heurta au sergent Otto Grass qui accourait tout
essoufflé.

- Pardon, sergent, s’excusa Marc.
Le soldat eut un sourire forcé et entra immédiatement
dans le bureau de Von Hauerstadt. Son visage écarlate était marqué par
l’angoisse.
- Qui y a-t-il donc Otto? S’étonna le jeune
officier.
- Herr Hauptmann, bégaya le fidèle subordonné, le
colonel Zimmermann est en chemin avec une cinquantaine de SS. Le bruit court
qu’il vient vous arrêter.
- Ah! Toi aussi tu t’y mets! Décidément, tout le monde
s’acharne à vouloir me protéger et me sauver la vie. Dans combien de temps
sera-t-il ici?
- Un quart d’heure au grand maximum.
- Cela ira, Otto. Je vais dans ma chambre mettre de
l’ordre dans mes affaires. Ne crains rien, je n’ai pas l’intention de me
suicider. J’abhorre cette forme de lâcheté. J’affronterai Zimmermann face à
face. Dès qu’il sera là, introduis-le avec les plus grands ménagements. Ne
montre rien de tes sentiments. Et s’il t’arrête également, tu ne caches rien.
De toute façon, tu ignores précisément de quoi il est question. Inutile de
tenter de me couvrir. Tu n’as rien à voir avec mes actions.
- Euh… Mon capitaine, allez-vous être torturé?
- Oh! Ils n’oseront pas… de plus, ils semblent pressés
d’en finir.
Sur ces paroles, Franz gagna sa chambre afin de
vérifier une dernière fois s’il n’avait pas eu l’imprudence de conserver des
papiers compromettants.
***************
Ni Marc Fontanes ni Otto Grass ne s’étaient trompés.
Le capitaine Von Hauerstadt fut arrêté par le lieutenant-colonel Karl
Zimmermann le 25 avril 1943 à 16h32 précisément dans cette chronoligne. Après
un premier interrogatoire de pure forme, Franz fut transféré dans les caves de
la Kommandantur de Caen, caves transformées en cellules. Il passa là la nuit,
enchaîné, dans l’attente d’une séance éventuelle de torture; cette perspective
ne l’empêcha pas de dormir et de rêver. Un rêve bien étrange en vérité.
Ce fut le seul moyen que je trouvais pour entrer
mentalement en contact avec cet être remarquable. Il me fallait le rassurer,
lui signifier qu’il avait un avenir, ou plutôt plusieurs.

Donc, dans Berlin en ruines, en ce mois d’avril de
l’année 1945 de la piste temporelle 1720,
le commandant Franz Von Hauerstadt errait à la recherche d’il ne savait
quoi exactement. Le jeune homme ne s’étonnait pas de se retrouver dans ce décor
d’apocalypse. Il se contentait de marcher au milieu des gravats et des
décombres, des cadavres et des véhicules abandonnés. Progressant lentement,
comme en état d’apesanteur, il entendait les canons soviétiques gronder dans le
lointain tandis que le ciel rouge crépusculaire rougeoyait tel un linceul
sanglant étendu sur le monde.
Apparemment, il était le seul rescapé de cet aller
simple pour l’enfer. Cependant une angoisse sourde l’étreignait et oppressait
sa respiration. Pourtant, il marchait, avançant dans les décombres, toujours
solitaire, de plus en plus intrigué par la situation inhabituelle dans laquelle
il croyait vivre.
Or, au moment où il s’y attendait le moins, Franz
tomba dans un précipice qui venait d’apparaître sous ses pied, un puits sans
fond, un gouffre noir, un ouverture donnant sur l’ante mondes peut-être…
Après une chute qui lui parut interminable, le jeune
homme atterrit enfin sans le moindre mal sur un sol en terre humide. Se
relevant, il constata qu’il n’était ni blessé ni contusionné et, rassuré sur ce
point, tata le vide alentours pour se heurter rapidement aux parois rocheuses
d’un tunnel. L’air sentait à la fois l’humus et le froid. Un froid qui vous
glaçait les os.
N’ayant pas d’autre choix que d’avancer, Franz marcha
droit devant lui, ne sachant bien sûr pas qu’il se trouvait dans un des
couloirs de l’Agartha, un couloir ignoré de tous, un corridor que seul
j’empruntais par la pensée lorsque je voulais m’assurer que la Cité était
toujours en sécurité.
Le commandant Von Hauerstadt était loin d’imaginer
qu’il avait basculé dans une réalité différente, dépassant l’entendement
humain.
Combien de temps dura cette marche dans les ténèbres
les plus totales? Von Hauerstadt n’aurait su le dire et moi non plus puisque
ici le temps tel que l’entendent les humains n’existe pas en fait. En ce lieu
conçu par moi, voulu par moi, les lois de la physique classique n’avaient pas
cours. En fait, c’était une porte où toutes les dimensions convergeaient, du
moins celles où la Terre existait.
Oui, vous avez bien lu. Ailleurs, il n’en aurait pas
été de même. Mais je ne puis me passer de l’espèce humaine et je lui ai
construit un sanctuaire à sa mesure bien qu’elle ne méritât pas tant d’égards
de ma part. C’était là ma faute rédhibitoire. Je l’ai chèrement payée depuis,
soyez-en certain.
Désormais, c’est moi le solitaire, mais ceci est une
autre histoire…
Enfin, une clarté ténue apparut progressivement.
Maintenant, elle sourdait des parois devenues transparentes. La roche avait
laissé la place au cristal le plus pur. Le long corridor interminable se
modifia lui aussi pour se métamorphoser en une immense caverne circulaire où le
regard se perdait dans l’infini.
Sidéré, Franz fit plusieurs pas qui résonnaient
étrangement au milieu de cette immensité d’un autre âge. Ses yeux ne pouvaient
faire le tour de la salle souterraine. Mais il prit conscience d’une succession
de cubes suspendus en équilibre dans le vide. Les volumes mesuraient quatre
mètres sur quatre et émettaient de sourds bourdonnements. Ils vibraient à
l’unisson et étaient classés selon un gradé de nuances allant de la lumière
blanche aux violets les plus sombres et aux rouges les plus noirs.
De plus en plus intrigué, le jeune homme s’approcha de
l’un d’entre eux et posa sa main droite sur un des côtés du volume.
- Quelle sensation bizarre! Pensa-t-il. Ce cube vit.
Il est tiède et, lorsque je l’ai touché, j’ai eu l’impression qu’il
communiquait avec moi.
Franz recula et renouvela son geste avec la forme
géométrique voisine. Il ressentit la même impression que la première fois. Je
ne pouvais lui dire que cela ne se faisait pas de toucher la vie, du moins les
données emmagasinées la concernant, mais je n’osais. Pourtant, je le fis.
Alors, une voix douce retentit dans la tête de notre
intrépide explorateur, une voix qui le supplia en français. J’aurais pu opter
pour l’allemand ou l’anglais, mais je n’avais pas envie de faire un effort
supplémentaire. J’avais bien autre chose à préserver. Mon intégrité mentale par
exemple… n’étais-je pas à la fois en ce lieu et ailleurs? Oui, totalement
ailleurs, dans la peau de ce capitaine, dans cet avatar qui se cherchait
encore? Ah! J’ai horreur des retours en arrière, des rediffusions!
- Je t’en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!
Je suis si fragile, si précieux… vois plutôt au centre de la salle le Livre du
Grand Tout…
Le commandant voulut formuler une question mais il
s’avisa alors de l’existence, sous la coupole étoilée, d’un autel de marbre sur
lequel reposait un antique ouvrage remontant au Moyen Âge. Parvenu devant le
Livre, il tenta d’en déchiffrer le titre forgé en lettres d’or.
Je sais, tout cela pue la fantaisie mais j’aime bien
les mises en scène qui en jettent. Après tout, je suis encore très jeune et me
complais dans ces amusements puérils. Ils me permettent de supporter ma triste
condition… de toute manière, j’ai bien d’autres erreurs à me faire pardonner.
Je me demande par qui… moi-même, je suis incapable de le faire…
- Livre de la Sagesse, lut Von Hauerstadt. Voilà qui
est bien présomptueux…
Toutefois, d’une main qui tremblait un peu, je le
comprends, j’aurais ressenti strictement la même chose à sa place, Franz tourna
délicatement quelques pages en vélin le plus rare. Il s’arrêta devant une
enluminure ésotérique où les bleus, les vermeils et les ors se mêlaient
gracieusement.
Un poème en lettres de feu s’inscrivit pour toujours
dans sa mémoire, mélangeant le latin et le bas français. Là, je fais réellement
un effort, bien que je maîtrise à la perfection toutes les langues du Multivers….
La traduction donnait à peu près ceci:
De la Nuit des Temps, viendra, vient, est venu
Un preux chevalier à l’épée flamboyante,
Un ange de la mort à la parole coupante,
Un sage égaré parmi les soldats.

- Qu’est-ce à dire? Suis-je le jouet de mon
imagination en délire?
- Non! Lui répondit une voix désincarnée, émanant non
pas du Livre mais d’une pierre noire qui s’était à l’instant substituée au
vénérable recueil.
Quand je vous dis que j’affectionne particulièrement
les tours de passe-passe.
- Une pierre qui parle! Cela ne se peut pas.
- Franz, je t’apparais sous cette forme qui n’est pas
la mienne car ton esprit ne peut concevoir mon apparence véritable. Tu
n’appartiens pas au bon siècle, à la bonne époque. Pourtant, il fallait que je
te parle expressément.
- Qui es-tu donc? Que fais-je ici? Je dors en cet
instant, ce me semble et me trouve dans une cave…
- En effet, ton corps repose où tu le dis Franz Von
Hauerstadt, mais, grâce à mon intervention, ton esprit a atteint ce lieu
répertorié nulle part, j’y ai personnellement veillé, et qui, pourtant, existe
de toute éternité.
- Tu n’as pas répondu à mes questions qui que tu sois…
- Je suis le Gardien de ce sanctuaire, pour
simplifier. Je suis l’épée et la conscience de l’humanité. Je suis également
son remord et son préservateur.
- Je ne comprends pas.
- Abats les barrières cartésiennes de ta pensée,
Franz, tu en es capable! Ce sont là les seuls barreaux que tu auras à
affronter. Transcende le temps et l’espace et rejoins moi… Nous sommes de même
nature. En moi existe un peu de toi et en toi beaucoup de moi.
- Une mort certaine m’attends lorsque je me
réveillerai alors je n’ai pas envie de résoudre cette charade.
- Pourtant tel ne sera pas ton destin ici, maintenant,
là-bas, demain, et ailleurs…
- Ah? Tiens! Pourquoi donc?
- Parce que cela est tout simplement impossible. Parce
que Je ne le veux pas.
- Bah! Pourquoi t’obstines-tu à t’exprimer par énigme?
- Franz, il n’est pas tout à fait temps de comprendre.
Tu le feras plus tard, et la révélation me secouera… sache cependant que tu
appartiens à tous les devenirs de ton monde… du moins pour l’instant.
- Mais enfin, que représentent ces cubes? Ils vivent
et pensent, je le sens bien…
- Certes…
- Répondras tu clairement pour une fois, toi qui
parais omniscient?
- Omniscient! Comme cela m’a coûté! J’aurais préféré
posséder une intelligence limitée… ces cubes sont les mémoires de toutes les
civilisations potentielles de la Terre.
- Bien. Et tu dois les protéger, n’est-ce pas?
- En quelque sorte… Je suis la vie, l’espoir de
l’homme. Mais je suis aussi leur inverse. Je lutte sans cesse pour faire
triompher les aspects positifs de mon être. Crois d’abord en toi, en ta valeur,
en tes qualités et tu connaîtras des merveilles innombrables que tu ne peux
imaginer présentement.
- Tu veux rire sans doute! Ricana Franz. Un mort en
sursis, oui, un malheureux humain qui s’est trompé bien des fois et qui a su
n’être qu’un mauvais soldat.
- Parfait. Tu as donc identifié le troisième personnage
du Livre. Toi… je n’en attendais pas moins de toi, Franz…
- Mais les deux autres?
- Sans importance dans ces circonstances.
- Pourquoi une pierre noire?
- Ne t’ai-je pas fait comprendre que ma nature est
double? L’opposée du cube blanc, une sphère de ténèbres engendrée par la Mort,
l’Entropie afin de répandre le Néant.. du moins au premier abord. En réalité,
une domestication nécessaire pour que la Vie soit…
- C’est-à-dire?
- Non pas né, mais pourtant pensant, depuis l’aube des
temps. Mais même ces mots sont trompeurs. Un instant, j’accédais à la
conscience. Pourquoi? Je l’ignore… j’aurais préféré rester cette chose
incernable, inaccessible et… idiote… non pas humain mais éprouvant tous les
sentiments, toutes les souffrances, tous les tourments et toutes les turpitudes
de l’humanité. Créant toujours un peu de bonheur lorsque je passe aussi. Du
moins je le pense et je m’y efforce… luttant encore et encore contre mon propre
moi inversé, mon jumeau maléfique, mes pulsions morbides, tapies au plus profond
de mon être secret. Tel suis-je et tel es-tu également… mon reflet de chair et
de sang… Un frère parmi les humains moi qui n’ai aspiré qu’à cet état durant
des éons.
- Tes propos défient mon entendement.
- Alors, contemple ce que j’ai été, toutes les incarnations,
les avatars, toutes les représentations passées et futures et reconnais-toi
toi-même, reconnais-moi, frère.
Sur les parois de cristal soudain lumineuses et
opaques à la fois, défilèrent des portraits en pied de différents humains, des
premiers découvreurs et conquérants aux ultimes Homo Sapiens précédant les Homo
Spiritus. Parmi eux, Franz identifia son double qui miroitait à l’infini,
fragmenté, pixélisé et pourtant bien présent.
- Reçois la connaissance et la prescience de tous mes
avatars, des tiens en fait… vois qui j’ai été, qui tu seras un court instant,
un bien trop court instant, dans un rêve, une chimère… n’oublie pas ce visage
que je chérissais et que je regrette maintenant… mais il n’y a plus pour moi de
maintenant car tout est en même temps. Tout se déroule au même instant.
Malédiction et bénédiction.
Dans l’éclat du tonnerre, la voix s’incarna dans un
serpent d’abord bleuté puis de feu avant de prendre la forme et l’apparence
d’un humain des plus ordinaires, un homme d’une quarantaine d’années tout au
plus, les yeux bleu gris, le cheveu auburn, le sourire d’une tristesse
incommensurable.
- Je me nommais Daniel Lin Wu Grimaud mais cela aussi
est un mensonge… hélas!
Puis, tout disparut, la voix, la vision, la caverne et
les cubes, l’autel, la pierre noire. Tout se fondit dans le Néant, dans le
Rien, dans les ténèbres de l’absolu.
Une sensation de chute sans fin, un haut le cœur et
Franz rouvrit les yeux sur le décor ô combien déprimant de sa cellule.
- Ce n’était qu’un mauvais rêve, décréta-t-il. Mais ce
visage qui me poursuit. Il me semble le connaître depuis toujours. Certes, il
ne me ressemble pas le moins du monde mais, néanmoins, mon cœur ne peut
s’empêcher de le considérer comme mon frère. Étrange! Absurde! Pensons plutôt à
cette fichue journée qui m’attend, hélas!
Se secouant, le jeune homme essaya de trouver une
meilleure position afin de désengourdir ses membres. Puis il guetta la venue de
ses bourreaux.
J’aurais bien voulu intervenir, sortir Franz de sa
prison, je pouvais le faire, cela n’était rien pour moi, mais je ne devais pas
le faire afin de ne pas perturber le continuum spatio-temporel de cette
chronoligne… alors, je dus endurer les mêmes souffrances que lui, revivre
encore et toujours cette séquence. Ah! Cruelle destinée! Que me suis-je infligé
là comme épreuve!
***************
Quarante-huit heures plus tard, après avoir subi deux
interrogatoires musclés, Franz Von Hauerstadt devait être transféré à Paris au
siège de la SS. À la grande colère de Zimmermann, le jeune homme n’avait rien
reconnu et avoué. La nuit venait de tomber et la pluie martelait de son rythme
monotone le pavé de la cour de la Kommandantur. Un faible rayon de lumière
provenant d’un réverbère parvenait jusqu’à la petite fenêtre soupirail de la
cellule où le capitaine reposait, à demi somnolent malgré les vagues de
souffrance qui secouaient son corps régulièrement.
Le visage tuméfié, les mains contusionnées, la lèvre
inférieure déchirée, des balafres sanglantes sur les joues, Franz était
méconnaissable. Dans sa semi inconscience, il ne se faisait aucune illusion sur
son sort, regrettant de ne pas avoir à sa disposition un poison quelconque pour
en finir rapidement et échapper à la douleur. Car, même s’il refusait de le
reconnaître, Von Hauerstadt craignait une nouvelle séance de torture. Il ne
pensait pas pouvoir supporter une fois encore l’imagination perverse de
Zimmermann et de Zerling. Intérieurement, il était terrorisé à l’idée de donner
des noms sous les coups que son corps recevrait.
Un grincement sinistre le sortit de sa rêverie
douloureuse. Dans la pénombre, deux silhouettes se profilèrent, fort
caractéristiques, celles du lieutenant-colonel SS et de son âme damnée. Un
fume-cigarettes à la bouche, le plus gradé contempla pendant plusieurs secondes
le jeune homme prostré avec un air d’intense satisfaction sur son visage.
Enfin, le tortionnaire parla d’une voix pleine de morgue.
- Capitaine, vous faites moins le fier, n’est-ce pas?
Ah! La chair est si faible et l’être humain si fragile! Mais aussi quelle idée
stupide que de nous trahir ainsi! Tromper le grand Reich, Adolf Hitler… vous
n’avez que ce que vous méritez… encore pas assez à mes yeux.
À ces mots, Franz n’eut pas même un soupir, pas même
un clignement de paupières. S’il n’avait pas respiré, difficilement, on aurait
pu croire qu’il était déjà mort.
- Je suis venu vous informer sur votre prochaine
destination. Paris! Ach! La ville lumière, le champagne, les petites
mademoiselles, les cabarets! Dommage, vraiment, que vous ne soyez pas en état
d’apprécier tous ces plaisirs! Un autre rendez-vous vous attend, rue des
Saussaies!
- Colonel, votre humour si particulier ne fait rire
que vous! Réagit Franz d’une voix distincte. Quelle prononciation déplorable!
- Ach! Von Hauerstadt vous avez encore la force de
faire preuve d’insolence? La petite leçon que vous avez subie ne vous a donc
pas suffi? C’est une autre chanson que vous chanterez lorsque vous serez passé
entre les mains de nos spécialistes.
- J’en doute.
- Zerling, attache cette tête de mule. Ce n’est pas
que je crois qu’il ait encore l’énergie suffisante de donner des coups de
poing, mais les mesures de sécurité doivent être maximales avec un animal de
cet acabit!
Avec un grognement approbateur, Opalaand s’exécuta,
liant sans ménagement les bras du capitaine derrière son dos. Franz ne put
dissimuler une grimace de douleur. Ses yeux rougis et enflés voyaient à peine.
Il se leva et fit quelques pas, mais pas assez rapides selon le goût du Haän
qui l’encouragea alors à se presser à l’aide de quelques coups de crosse bien
sentis dans les côtes.
- Holà, commandant, cria Zimmermann, rappelant à
l’ordre son bras droit, pas de zèle excessif. Les ordres sont formels. Le
prisonnier doit être livré conscient. Berlin lui accorde une grande valeur et
veut lui intenter un procès public après qu’il aura avoué sa trahison.
- Compris colonel.
- Parfait. Dépêchons-nous. Le convoi attend.
Encadré par six SS, Franz fut conduit jusqu’au camion
militaire qui devait le véhiculer. Il monta sous la garde noire, suivi par
Zerling. Zimmermann, quant à lui, emprunta un Kugelwagen conduite par un
sergent-chef.
Puis, le groupe prit la route de Paris, roulant feux
éteints à cause des raids possibles de la RAF.

***************
La pluie fine persistante rendait luisante la route
départementale. Parfois, on entendait au loin le coassement des grenouilles et
le cri agaçant des corneilles. La nuit était paisible, semblable à des
centaines d’autres, un peu plus sombre peut-être. Aucun être humain dans la
campagne, hormis les membres du convoi.
Le toussotement asthmatique du moteur du camion ainsi
que la pétarade des motos vinrent interrompre le chant nocturne des hôtes de la
campagne normande. Bientôt, malgré l’obscurité, les véhicules furent en vue du
virage en épingle à cheveu. Les deux roues s’y engagèrent en premier puis ce
fut le camion, la Kugelwagen fermant la marche.
Ce fut alors qu’éclata la fusillade! Les soldats,
surpris dans leur somnolence, eurent un réveil des plus agités. Un des motards
tomba, gisant au bord de la chaussée, la nuque brisée. Le sergent-chef, qui
conduisait la petite auto militaire, blessé à l’épaule, tenta bien d’échapper à
la mitraillade mais ne réussit qu’à projeter la voiture sur le pare-choc du
camion!
Le choc frontal, terrible, envoya Karl Zimmermann sur
le plancher du poids lourd, aux pieds même du prisonnier qui avait culbuté sous
le banc. L’officier SS, secoué, ouvrit des yeux hagards tandis que Gustav
Zerling, plus résistant, eut le temps de ramper sous le camion afin de se
mettre à l’abri des snippers.
Intérieurement, notre Haän pestait contre ce nouveau
coup du sort. D’une main qui tremblait légèrement, il sortit son pistolet de
son holster, se demandant dans quelle direction tirer.
Le lieutenant-colonel recouvra son sang-froid juste à
l’instant où vingt hommes, fusils mitrailleurs en action, cagoulés de noir,
surgirent de la nuit. Le SS esquissa un mouvement en direction de son arme. Il
ne put aller plus loin. Une rafale parcourut son corps, le faisant tressauter
tel un pantin désarticulé. Bientôt, Zimmermann s’effondra mort sur la tôle;
Alors, deux silhouettes grimpèrent dans le camion et
s’emparèrent du prisonnier qui, ayant reçu une balle sous l’omoplate, avait
perdu conscience.
Lorsque le calme revint, il n’y avait plus personne de
vivant sur la route départementale. Les corps des soldats allemands et des SS
se mêlaient à ceux de cinq résistants qui avaient donné leur vie pour la
délivrance d’un officier ennemi, le capitaine Von Hauerstadt. Cependant, le
sacrifice des Français ne serait pas vain.
Mais qu’était-il donc advenu de Gustav Zerling?
Gisait-il lui aussi à l’état de cadavre sous le camion?
Notre extraterrestre s’était vite rendu compte que la
partie était perdue. Les assaillants avaient la nuit et le nombre pour eux sans
oublier l’effet de surprise. Nul doute que le traître les intéressait.
- Ah! Que n’ai-je à ma disposition des armes
Asturkruks! Pestait le Haän intérieurement.
Malgré la fureur qui couvait et enflait en lui,
l’humanoïde tenta de réfléchir.
- Dois-je mourir ici, en ce lieu, stupidement? Ce
combat n’est pas ma cause. Je dois obédience qu’à Tsanu XV. Voyons Quelle heure
peut-il être? Ah… 22h37... Dans deux minutes, mon vaisseau passera en orbite
au-dessus de la région. Je pourrai alors entrer en phase avec l’ordinateur de bord
et lui lancer l’ordre de me matérialiser sur la passerelle. Patientons donc et
tâchons de ne pas être blessé.
Quel mot difficile à prononcer pour notre Haän au sang
impétueux! Faire preuve de patience… mais sa destinée n’était pas de mourir sur
Terra dans ce passé dévié.
L’amiral Opalaand réchappa à l’embuscade et put être
téléporté à bord de son vaisseau personnel, un croiseur de grand luxe, muni de
tout le confort technologique adéquat alors que plus de quatre-vingt quinze
pour cent de ses concitoyens végétaient dans la misère la plus crasse.
Personne ne remarqua le phénomène lumineux de la
dématérialisation. Gustav Zerling disparut de l’histoire, un point c’est tout.
***************
Il est inutile de s’étendre sur ce qu’il advint du
capitaine Von Hauerstadt, désormais bien plus en sécurité entre les mains de la
résistance normande que prisonnier des SS, passible du peloton d’exécution.
L’officier allemand fut caché dans la crypte d’une
abbaye en ruines et soigné par Marc Fontanes. Sa convalescence se déroula à
merveille.
Lorsque Franz recouvra la santé, la situation
militaire du monde en guerre avait prodigieusement évolué.
Le Débarquement anglo franco américain eut lieu en
Normandie le 5 mai 1943 alors qu’à l’est, les États satellites de l’Allemagne
nazie se soulevaient avec un bel ensemble grâce aux résistances nationales qui
s’étaient concertées depuis trois mois déjà.

En quelques semaines, les armées hitlériennes,
repoussées sur tous les fronts, regagnèrent les frontières de l’Allemagne de 1937.
Puis, le dictateur allemand fut victime d’un attentat le 12 octobre 1943. Avec
lui périrent Himmler et Göring. Les auteurs du complot réussirent à s’emparer
du pouvoir et négocièrent avec les Alliés afin d’obtenir un cessez-le-feu
honorable. L’armistice fut signé le 7 décembre 1943 par le maréchal Rommel en
personne. Le 26 décembre, le Japon capitulait à son tour, ses généraux ayant
été effrayés par la démonstration de la bombe A.

Dans cette histoire temporelle bis, la seconde Guerre
mondiale s’achevait avec dix-huit mois d’avance. Cette différence de date
allait avoir son importance pour la géostratégie terrienne des cinquante
prochaines années. L’URSS n’étant parvenue à se délivrer de la botte nazie
qu’avec difficultés, elle avait perdu de précieux mois à récupérer Leningrad,
elle ne put se constituer un glacis protecteur en Europe de l’Est.
Dans cet univers alternatif, la Terre ne vécut pas la
Guerre froide.
Était-ce un bien? Un mal? Je ne puis en juger
objectivement… à la place des affrontements périphériques et idéologiques,
Terra subit les terribles et sanglantes guerres eugéniques à la fin du XX e
siècle… tous les être qui me sont chers et moi-même n’existerions pas sans
elles… alors…
***************
Alors qu’à Sainte-Marie-les-Monts, le mariage
d’Elisabeth Granier et de Franz Von Hauerstadt se préparait, l’amiral Opalaand,
après un court séjour su sa planète natale où il s’était fait vertement tancer
par son souverain Tsanu XV, regagnait Terra et plus précisément les Etats-Unis
sous les oripeaux d’une nouvelle identité, celle de Larry Hillermann, retraité
de l’import-export qui avait fait fortune en Asie du Sud-Est. Nous étions déjà
en avril 1944 et…

- Oncle Daniel, je ne suis pas satisfaite, interrompit
Violetta d’une voix revêche. Tu sautes du coq à l’âne et néglige ce qu’il y a
de plus intéressant dans ton récit.
- Que veux-tu dire? Répliqua Daniel Wu.
- Pourquoi ne
racontes-tu pas le mariage de Franz et d’Elisabeth? Je n’ai jamais eu la chance
d’assister à une pareille cérémonie de l’ancien temps. Je veux savoir comment
c’était, tout voir, le moindre détail, ce que les gens mangeaient, comment ils
s’habillaient, ce qu’ils disaient, tout!
- Bah! Comment pourrais-je te montrer tout cela? Je
n’y étais pas.
- Ton excuse ne tient pas, oncle Daniel. Tu as bien
été capable de reproduire le rêve de Franz. En fait, tu refuses de me faire
plaisir.
- Violetta, cette histoire est très longue, je n’en
suis qu’au début et je préfère insister sur une autre partie de ce qui s’est
passé.
- Mais nous avons amplement le temps; le vaisseau est
en route pour une mission de vingt ans.
- Quoi? Sous-entends-tu donc que chaque soir je
devrai…
- Oui, c’est cela.
- Ma fille, tu me condamnes aux travaux forcés.
- C’est toi qui t’es proposé.
- Parce que tu voulais connaître l’histoire exacte des
circonstances ayant permis à notre univers d’exister.
- Dans la première partie de mon enfance, j’ai été
l’amie de Liliane et Sylviane, les jumelles, filles de Franz et d’Elisabeth. Je
m’en souviens parfaitement. Franz a même joué du violon pour moi. Chaque fois
qu’il me voyait il avait un sourire ou une douceur. Il m’aimait bien, tu sais.
Et moi aussi.
- Le Franz que tu as côtoyé n’est pas exactement le
même que celui de mon récit.
- Ah! Explique-toi.
- C’est un peu compliqué, ma nièce.
- J’ai treize ans passés et…
- Notre univers n’est pas unique.
- Oh! Cela je l’avais compris. Poursuis…
- Il en existe un nombre infini. Certains de ces
mondes ne sont que des potentialités et le restent. Dans chacun d’eux, nous
pouvons y exister ou pas. Ainsi en est-il pour le Franz que tu as connu mais
qui n’a pas eu le même destin que celui dont je raconte l’histoire.
- Donne-moi quelques détails…
- Te rappelles-tu le fils aîné de Franz, François?
- Un peu… Un grand jeune homme avec des yeux marron,
des cheveux châtains et l’air extrêmement sérieux…
- Ta description est exacte. Dans l’histoire que tu as
vécue en partie, en fait, il était le fils naturel de Marc Fontanes. Or, dans
celle-ci, c’est bien Franz son géniteur. Forcément, il n’a pas tout à fait les
mêmes traits.
- Prouve-le!
- Voici les deux hologrammes. Tu vois, j’ai anticipé
ta demande…
Maniant avec dextérité la console de visualisation de
l’ordinateur de la chambre, Daniel fit apparaître deux portraits de François
Von Hauerstadt âgé de vingt-deux ans, l’un issu de la première histoire,
l’autre du temps alternatif qui s’y était substitué à la suite des agissements
de Sarton.
- Tu as raison. Je reconnais le premier François mais
pas le deuxième…
- Bien sûr, ma grande. Lorsque nous avons séjourné
dans le passé, ce n’était pas celui qui permettait à notre univers d’exister.
- Ah! C’est donc pour cela que tu as dû, comme tu dis
si souvent, dépasser ta programmation. Voilà aussi pourquoi, parfois, j’ai
l’impression d’avoir une double mémoire…
- Tout à fait, Violetta. Mais je ne regrette rien,
aucun de mes actes. Cette expérience m’a permis d’être humain, tout simplement.
- Mais oncle Daniel, tu l’as toujours été sinon ni
Mathieu ni Marie n’auraient vu le jour. Tu ne voulais pas l’accepter, c’est
tout.
- Quelle sagesse dans ta bouche!
- Je tiens de maman. Reprends ton récit.
- Demain, ma chérie. Regarde. Mathieu s’est endormi
depuis un long moment déjà et il suce son pouce.
S’approchant de son fils, le commandant Wu le prit
dans ses bras et, tendrement, le déposa dans son lit, prenant soin de le
recouvrir de la couverture thermique. Puis, il lui caressa doucement les
cheveux avant de commander à l’ordinateur d’éteindre la lumière.
- Bonne nuit, oncle Daniel. Ne veille pas trop tard.
Il faut que tu sois en forme demain.
- Merci pour ta sollicitude, Violetta.
Daniel Lin se retira de la chambre des enfants avec un
sourire heureux sur les lèvres et de la nostalgie dans les yeux.
- Dois-je me l’avouer? Je les envie. Pourquoi n’ai-je
jamais connu une telle insouciance?
***************
En s’installant à New York, l’amiral Opalaand
n’agissait pas au hasard. Fort des coordonnées fournies par le scientifique
Zoël Amsq, il avait fait le choix qui lui semblait le plus judicieux, son
objectif demeurant toujours celui d’éliminer Franz Von Hauerstadt. Incidemment,
s’il pouvait également se venger de Sarton….
Cette fois encore, le Haän s’était parfaitement grimé
et avait pris soin d’assurer ses arrières en manipulant les dossiers de l’état
civil.
Tandis qu’en France, sur les conseils du brigadier
général Armstrong, l’ancien officier de la Wehrmacht entamait une
correspondance fructueuse avec un certain Otto Von Möll, ingénieur renommé et
avionneur apprécié, domicilié à Détroit, ancien collaborateur d’Einstein sur le
projet Manhattan qui plus est, Dick Simons, quant à lui, travaillait désormais
dans la recherche atomique civile au sein de l’Université de Berkeley. Lui
aussi était une connaissance du baron Otto Von Möll grâce toujours à l’ancien
projet Manhattan. L’Hellados était dans une position idéale pour
favoriser la future carrière de Franz.
Dans cette histoire déviée, les progrès techniques se
bousculaient désormais, modifiant sensiblement l’environnement quotidien de
bien des nations. Chose plus surprenante encore pour ceux qui ne se faisaient
aucune illusion quant à la nature humaine, un bouleversement moral accompagnait
les avancées scientifiques. Cela tenait du prodige.
Cette fois-ci, de véritables garde-fous se mettaient
en place et l’homme devenait le centre et la finalité de tous les efforts
accomplis. Bien sûr, les chercheurs ne prenaient conscience que peu à peu des
risques existant à généraliser l’emploi du nucléaire dans le civil mais
quelques voix isolées s’élevaient déjà pour réclamer une réorientation des
techniques vers des énergies propres.
À Berkeley, une dizaine de professeurs de physique
appliquée se laissaient influencer par Simons. Tous planchaient sur
l’utilisation du moteur atomique dans le domaine de la balistique. Il restait toutefois de nombreux obstacles à
surmonter.
En fait, Dick Simons s’était substitué à Werner Von
Braun dans son rôle d’initiateur des fusées américaines. Pour l’Hellados, rien
de plus simple en effet que de persuader ses confrères d’appliquer la fusion
atomique et non plus la simple fission.

Le prospectiviste, on le comprend, devenait la
coqueluche des milieux intellectuels les plus en vue. Il publiait article sur
article dans de multiples revues, feignant d’ignorer qu’ainsi Opalaand pouvait
facilement retrouver sa trace. Le but de l’Hellados était la conquête de
l’espace par les Terriens, première étape nécessaire à la construction de
l’Alliance des 1045 planètes.
Une des publications de Simons parvint entre les mains
de Franz Von Hauerstadt par l’intermédiaire de Von Möll. Ébloui par les
arguments présentés dans cet article, le jeune homme prit alors la décision de
tout faire pour travailler aux côtés de cet esprit novateur. Une correspondance
fructueuse commença alors.
Mais de nombreux mois s’écoulèrent cependant avant que
les Von Hauerstadt, Franz, Elisabeth et François ne s’établissent sur le
territoire américain. Ce ne fut chose faite qu’en avril 1946 grâce à
l’intervention d’Otto Von Möll qui offrait généreusement un toit à son ami.
Or, à son tour, quittant Berkeley pour détroit, Dick
Simons s’installa auprès de Franz. Subventionnés par le baron Von Möll, les
travaux conjoints de l’Hellados et de l’ancien capitaine permirent la
concrétisation d’un rêve digne des romans de science-fiction, le voyage dans
l’hyper espace! La Voie Lactée se retrouvait à la portée des humains… Encore quelques
décennies…
Sur le plan économique, tout semblait aussi
merveilleux. Nul ne mettait en doute le bien fondé de l’intervention massive de
l’Etat dans tous les secteurs clés de l’industrie sans oublier la finance et le
social. C’est ainsi que l’Agence spatiale Nord-américaine, créée en 1959, reçut
une manne abondante de la part d’un Etat Providence qui prospérait. Dans cet
univers, les thèses de Keynes régnaient sans partage. Aucun Thaddeus Von
Kalmann pour les contredire et les contrecarrer. Les financiers avaient été mis
au pas et ne cherchaient à prendre aucune revanche.
Le confort matériel profitait à tous. Le gaspillage
allait bon train, certes, mais on commençait à prendre davantage conscience que
la Terre avait des ressources limitées. Peu à peu, les énergies de substitution
prenaient le relais.
La décolonisation, moins douloureuse et sanglante,
permit aux nouvelles nations de s’installer à la table de l’Onu et de parler
haut et fort. Est-ce à dire qu’il n’y avait plus de pauvres?
Non car l’Afrique restait encore confrontée aux
difficultés de la précédente piste temporelle mais celles-ci s’avéraient moins
intenses. La démocratie s’étendait lentement mais sûrement et le dialogue
Nord/Sud n’était plus une chimère pour la galerie.
Revenons à la conquête spatiale. L’URSS étant hors
course, forteresse assiégée et isolée en plein cœur des années cinquante, les
Etats-Unis creusèrent l’écart plus que jamais. Le premier satellite artificiel,
de nationalité américaine, fut lancé avec succès dès le 11 août 1954. Le
premier vol en direction de la Lune eut lieu le 23 juillet 1959, mais je cesse
là, l’énumération pouvant vous paraître trop longue. Une station spatiale
habitée, américano-européenne tourna autour de la Terre à partir du 15 mai 1965.
Pendant ce temps, les missions sur la Lune se multipliaient et le satellite
naturel représentait la nouvelle frontière.
Les premiers pas humains foulèrent Mars le 13 octobre
1975 puis l’objectif fut dorénavant Jupiter. Des équipes parvinrent à se poser
sur un des satellites de la géante en avril 1982. Presque toutes les
nationalités participèrent à cette monumentale entreprise.
Cependant, une nouvelle guerre se profilait en cette
fin du XX e siècle. Si l’URSS avait implosé dès 1976 et renoncé au communisme,
il n’en allait pas de même pour la Chine de Mao Zedong! En effet, malgré l’aide
au compte-goutte de son voisin, le Grand Timonier était parvenu à renverser le
régime nationaliste de Tchang Kaï Tchek en 1950 et avait pris Pékin le 18
décembre de cette même année. or, le pays devint à son tour une puissance
nucléaire au milieu des années 1960.
Mais surtout, il mettait en train un projet ultra
secret, le fameux programme yéti ou projet eugénique. Le but était de
contrecarrer la puissance des Etats-Unis et celle de leurs alliés.
Mais qui aidait ainsi les maoïstes? Quelle force
occulte venait piper les dés? En Occident, nul ne le savait…
Les guerres eugéniques débutèrent dans un monde
stupéfait en 1992. La conflit s’acheva par la défaite des hommes artificiels.
Quelques rescapés s’enfuirent dans l’espace à bord d’un vaisseau assez
primitif. On n’eut plus de nouvelles de celui-ci jusqu’au début des années
2300. Les daryls tels Timour Singh et consorts avaient sur la conscience plus
de cinquante-sept millions de morts.
Les guerres eugéniques eurent une autre conséquence:
bannir toute naissance artificielle. Les androïdes, Cyborgs et autres daryls
furent définitivement interdits dans l’Alliance au XXIVe siècle. Ce fait fut
lié à la redécouverte du vaisseau perdu.
Alors que la conquête spatiale pacifique reprenait au
XXIe siècle, les Helladoï qui observaient la planète Terre depuis des milliers
de cycles, se permirent enfin de prendre contact avec les dirigeants des
grandes nations en 2063. Le reste appartient à l’histoire connue de tous.
En 2505, date à laquelle tout devait basculer une
nouvelle fois, l’Alliance unie comptait précisément 1045 planètes, Naor n’étant
pas encore membre.
La mission de Sarton était donc un succès total. Du
moins, le pensait-on en haut lieu… Mais la roche Tarpéienne est proche du
Capitole dit un ancien proverbe…
***************