Chapitre 13
Bien
loin des terres seigneuriales des di Fabbrini, en orbite autour de la planète
Terre, le vaisseau Haän tournait en automatique, presque seul dans l’immensité
de l’espace. À son bord, dans la salle des ordinateurs, l’amiral Opalaand
s’affairait, fiévreux et de plus en plus nerveux. Avec anxiété, il interrogeait
les archives emmagasinées dans les mémoires de son vaisseau. Que recherchait-il
donc comme renseignement si vital?
Au
bout d’un laps de temps indéterminé, un hologramme représentant des feuillets
couverts de symboles de physique et de formules de mathématiques se matérialisa
sur une table de contrôle circulaire au centre d’un halo verdâtre. Il
s’agissait d’une partie des écrits du mystérieux Danikine.

-
Parfait! S’écria Opalaand soulagé. J’ai enfin retrouvé la trace de ces maudits
papiers. L’ordinateur et ses senseurs les ont localisés précisément. Voyons
maintenant de plus près où ils sont entreposés.
Poussant
quelques curseurs, le pseudo Chinois agrandit le champ visuel de la fausse
matérialisation, faisant ainsi apparaître un coffret richement ouvragé mêlant
or et ivoire dans un goût artistique indéniable. Le zoom inversé continuant,
bientôt, ce fut une chambre secrète à l’intérieur d’un château que le Haän put
observer et ensuite identifier, dans un style mi Renaissance mi gothique. La
pièce était située dans une tour d’angle de la demeure seigneuriale des comtes
di Fabbrini.
Mais
le champ visuel s’élargissait toujours, dévoilant désormais la massive
construction surplombant une vallée aux collines boisées de conifères. Au bas
de la combe se présentèrent des cultures en terrasses aménagées qui égayaient
le paysage, lui ôtant quelque peu son aspect sauvage.
Après
avoir réussi à situer géographiquement l’emplacement des écrits du pseudo
prince, le faux Tchou, désireux de connaître leur origine, lança ses
investigations par IA interposée et ce dans le domaine historique. Ainsi, il
parvint à remonter à la source officielle de ce prodigieux savoir. Danikine
avait séjourné près de dix années au Tibet. Au cours de ses pérégrinations, il
avait pu recueillir toute la science interdite des lamas. En fait, il avait été
en contact avec les affiliés des descendants spirituels d’un certain Lobsang
Rama, moine qui avait vécu au XV e siècle de l’ère chrétienne. Sans aucun
scrupule, il avait volé les fabuleux écrits rédigés de la main même du mystérieux
lama.

Émoustillé
par ce qu’il lisait, Opalaand afficha ensuite les noms des anciens et prochains
propriétaires plus ou moins légitimes des rouleaux secrets sur l’écran de sa
console. Danikine n’avait recopié qu’une partie du savoir tabou dû à Lobsang
Rama, sans doute parce qu’il était dans l’incapacité d’en comprendre la
totalité. La liste fit apparaître les noms suivants:
-
Fra Antonimus,

-
Antonio della Chiesa,

-
Singleton, un Britannique,

-
Giacomo Perretti vers le milieu d’un XX e siècle parallèle,

-
Frédéric Tellier lui-même, à la fin de l’année en cours, c’est-à-dire 1867,

-
notre Haän en personne dans un temps encore à venir,
-
mais aussi Sarton, son adversaire implacable, jamais découragé,
-
et un dénommé Daniel Lin Wu Grimaud dans le premier quart d’un XXVIe siècle
autre…
Ensuite,
plus rien, le flou total, le néant remplaçant la console d’ordinateur, un
maelström fait de vide comme si le coffret et les écrits interdits se perdaient
dans les méandres d’un Multivers affolé, qui, par trop manipulé, se vengeait!
Quelque
peu effrayé, il fallait le faire pour un guerrier de la valeur de l’amiral,
Opalaand actionna d’autres curseurs au hasard afin de remettre sa machine en
marche. Ce fut ainsi qu’il matérialisa une scène des plus étranges se déroulant
en Allemagne dans un 1927 modifié par les interventions de l’Hellados. Sarton,
l’assistant d’Albert Einstein, présentait au professeur quelques feuillets
rédigés par Danikine! Ainsi l’ennemi juré de l’Empire Haän triomphait!
Quelques
mois plus tard, le chercheur humain formulait la théorie des champs unifiés.
C’en
était trop pour la raison d’Opalaand.
Parallèlement
et conséquemment, le monde alternatif dans lequel vivait le baron Opaalan’Tsi
ne pouvait voir le jour. C’en était bien fini de l’hégémonie de l’Empire Haän.
Tsanu XVIII, l’usurpateur, n’accèderait jamais au trône impérial car il ne
naîtrait pas. L’assassinat d’un frère hypothétique devenait inutile.
Or
un phénomène étrange et encore plus renversant survint tandis qu’Opalaand se
sentait envahi par une grande faiblesse. Un court instant, le Haän sembla se
dédoubler tandis que son double fantôme Opalaan’Tsi se séparait de lui et le
quittait. Maintenant, une troisième personnalité, dénommée Opalaan’Di,
interrogeait l’IA, un guerrier issu d’un troisième temps alternatif potentiel,
reproduisant à l’identique les gestes du pseudo Tchou.
Manifestement,
il s’agissait d’un alter ego vivant dans un Univers dans lequel ni les Haäns ni
les Helladoï n’intervenaient dans l’histoire de la planète Terre.
Notre
Haän, de plus en plus éthéré et écartelé entre tous ces possibles, entre ces
mondes antagonistes, ne comprenait pas ce qui était en train de lui advenir.
Toutefois, dans un ultime réflexe, avant de s’effacer de la réalité, de se
dissoudre dans une immatérialité définitive, de devenir une virtualité non
souhaitée, parvint à couper le contact avec l’ordinateur.
Aussitôt,
ce furent ses doubles fantômes qui furent gommés de l’Univers comme des
manifestations éphémères d’un mauvais rêve.
Encore
mal à l’aise et tremblant, Opalaand eut le courage de reprendre l’examen des
incroyables données mais cette fois-ci sur une autre console reliée à l’IA.
Cependant
celle-ci s’obstina à n’afficher qu’un seul nom, celui de Sarton et refusa de
dépasser la date de 1927.
Naturellement,
le Haän voulut accroître la puissance de son ordinateur. En surchauffe,
l’appareil grilla deux relais puis tomba en panne.
Alors,
Opalaand laissa éclater sa rage. Donnant de furieux coups de poings à la
console cybernétique, il ne réussit qu’à s’entailler la main profondément après
avoir mis hors service cette partie de l’ordinateur.
La
douleur le ramena quelque peu à la raison. Alors l’amiral décida imprudemment
de se téléporter immédiatement dans la tour d’angle du château précédemment
montrée, afin d’y voler les écrits de Danikine.
Notre
Haän oubliait un minuscule détail: la mémoire légèrement endommagée de son IA…
***************
À
la vue de son ravisseur, Clémence de Grandval avait reculé jusqu’au mur,
haletant de peur.

-
Chère enfant, commença le comte avec des inflexions suaves dans sa voix,
suis-je donc si repoussant?
-
Monsieur, j’ignore qui vous êtes et je ne comprends pas pourquoi vous m’avez
enlevée. Je ne puis que supposer que vous êtes un homme de déshonneur!
-
Ah! Quelle façon emberlificotée de s’exprimer mademoiselle de Grandval! Mais vu
l’identité de votre père, cela ne m’étonne point. Croyez-vous m’humilier en me
rappelant qu’il y a longtemps déjà que je n’obéis plus à ces principes
obsolètes d’une soi-disant vertu qui est censée conduire les actions des
humains ordinaires? Je vois cependant à votre visage que vous m’avez enfin
identifié.
-
Le comte di Fabbrini… Seigneur! Pourquoi suis-je ici? Où est-ce d’ailleurs?
Qu’attendez-vous de moi?
-
En voilà des questions! On se croirait sur le champ de bataille faisant face à
la mitraille.
-
Monsieur, je ne puis vous être utile en rien. Ayez pitié de ma jeunesse et de
mon innocence. Relâchez-moi et faites ainsi preuve de générosité.
-
Voyons, douce et tendre Clémence, reprit Galeazzo toujours aussi civil, rien ne
vous retient prisonnière. Vous vous trompez. Jamais il ne sera dit qu’un di
Fabbrini ait failli à sa réputation d’hôte incomparable. Mademoiselle, vous
êtes mon invitée. Accompagnez-moi pour que je puisse vous faire découvrir les
merveilles de ce château. Allons, donnez-moi votre main…
-
Monsieur, cessez ce jeu stupide. Dans vos projets, je ne suis rien de plus
qu’un otage, une monnaie d’échange.
-
Clémence, charmante enfant, vous vous éloignez encore… ainsi, vous vous
obstinez à me refuser la grâce de votre contact et de votre présence tandis que
votre visage exprime un sentiment bien laid sur une aussi jolie figure.
Pourquoi tant de haine à mon égard? Je suis seulement celui qui vous aime de
loin… voilà tout mon secret, ma douce…
-
Oh non! C’est impossible! Je vis un véritable cauchemar. Je ne puis avoir fait
naître en vous, dans votre cœur, une…
-
Une passion aussi soudaine? Eh bien, si! Ah! Mademoiselle Clémence, si bonne et
si belle, si gracieuse et si raffinée! Oui, vous avez accompli ce miracle,
réveillé mon cœur de bronze. Un soir, soir funeste et béni à la fois, je l’ai
enfin senti battre… battre pour vous. J’avoue vous avoir enlevée. N’y voyez
cependant aucune malveillance de ma part. Ce n’était qu’un acte d’amour, un
geste un peu fou, j’en conviens, mais si sincère! Je me fais humble devant
vous, reconnaissant ma faiblesse. Je m’incline devant votre noblesse et votre
pureté, je me mets à genoux… oui, je le clame haut et fort: moi, le terrible,
le ténébreux, le maudit comte Galeazzo di Fabbrini, j’éprouve pour vous le plus
doux et le plus cher des sentiments. Oui, je vous aime, de toute mon âme, de
toutes mes forces, oui je veux vous tenir dans mes bras, vous murmurer des mots
tendres, adorable Clémence, blanche comme un lys, le teint aussi velouté que
celui d’une pêche, les cheveux aussi dorés qu’un matin de juin…

Tout
en parlant, en exprimant sa passion insensée d’une voix de plus en plus sombre
et sensuelle, Galeazzo se rapprochait de sa proie qui, immobile et fascinée par
le regard incandescent des yeux bleu nuit du comte, l’écoutait, un léger
sourire esquissé sur ses lèvres.
Bientôt,
sans doute, Clémence ne pourrait résister davantage à la volonté de son
ravisseur. En effet, son corps s’alourdissait tandis que sa conscience
mollissait.
Le
perfide suborneur avait-il gagné?
Mais
un bruit soudain, un fracas assourdissant
accompagné d’une lueur éclatante vint briser le charme. La lumière
aveuglante qui apparut brutalement dans la pièce voûtée provenait d’un rayon
téléporteur incongru émis par le vaisseau Haän. Ainsi Opalaand se matérialisait
jusqu’au sein d’un drame en train de se nouer.
L’extraterrestre,
au lieu de se reconstituer dans la tour d’angle, se rassemblait devant le
Maudit en personne, cela non sans provoquer quelques dommages archéologiques
irréparables. Les magnifiques gisants et transis furent brisés par le rayon
venu d’un temps futur.

Désorienté
par la matérialisation, l’amiral mit quelques précieuses secondes à se rendre
compte qu’il ne se trouvait pas dans la pièce où il désirait être. Tâtant alors
fébrilement sa ceinture, il voulut se saisir de son arme. Las! Sa colère lui
avait fait laisser celle-ci dans la cabine de son vaisseau scout!
Cette
étourderie permit donc au comte di Fabbrini de prendre l’avantage sur
l’inopportun.
Le
Maudit, ayant déjà été le témoin d’un semblable phénomène de reconstitution à
Paris, ne se démonta pas. Lui avait toujours son pistolet sur lui. En moins
d’une seconde, il le pointa en direction d’Opalaand alors que Clémence, devant
un tel spectacle fantasmagorique, avait perdu connaissance. La jeune fille
gisait inerte sur les dalles glacées et personne ne songeait à lui porter
secours.
Quant
à la vieille servante, elle avait reculé au fond de l’immense salle en se
signant et en marmonnant des prières à la Vierge et à Jésus.
Furieux
contre lui-même, le faux Chinois s’exclama:
-
Oh! Non! Faire une erreur d’un millième sur les coordonnées… quelle dérision!
Décidément, je ne me montre pas à la hauteur des enjeux aujourd’hui.
-
Levez les mains en l’air, jeta Galeazzo d’un ton ferme, le visage impassible.
Hum… Il me semble vous reconnaître malgré votre costume étrange - une armure
sans doute - et vos poils roux envahissants. N’êtes-vous pas le Chinois ayant
fait alliance avec Tellier? Par votre apparence actuelle et votre soudaine
apparition, j’en déduis que vous n’êtes point ni asiatique ni Terrien! Holà! Du
calme! Restez immobile. Manifestement, vous n’avez sur vous aucune arme
offensive. Dois-je vous rappeler à quoi sert ceci? Sachez que j’en maîtrise
l’usage à la perfection.
Pour
appuyer ses dires, Galeazzo fit feu. La balle alla briser un transi
supplémentaire, celui d’Ercole di Fabbrini. Dompté et point si sot que cela,
Opalaand obéit et s’empressa de donner quelques explications.
-
Oui, j’admets qu’effectivement, je fus naguère l’allié de Frédéric Tellier.
Mais il ne s’agissait que d’un rapprochement de circonstance pas fait pour
durer. Vous, vous aviez bien un Hellados à vos côtés!
-
Je vois que vous connaissez bien Sarton.
-
Ainsi, il vous a avoué son identité. Ce fils de « vronk » a retourné
sa veste. C’est un être sans honneur comme d’ailleurs tous ceux de son espèce!
-
Qui êtes-vous donc, monsieur le guerrier?
-
Oui, je suis un guerrier, comte di Fabbrini, et j’en suis fier. J’appartiens à
l’antique et valeureuse race des Haäns. J’en suis un de ces plus illustres
représentants. Je me nomme Opalaand et l’Empereur Tsanu a eu la générosité de
me faire amiral.

-
Bien, et…
-
Je connais le but que vous poursuivez, la vengeance vous guide mais…
-
Mais… vous combattez Sarton. Pourquoi?
-
Cela ne vous regarde pas! Je vois que vous êtes seul désormais contre une horde
de mâtins hargneux, vous avez donc besoin d’un assistant.
-
Me croyez-vous si naïf pour accepter votre offre? Vous me proposez une alliance
que parce que vous vous trouvez du mauvais côté du canon de mon pistolet,
monsieur Opalaand!
-
Vous avez grand tort de me répondre ainsi! Vous n’êtes qu’un sot d’humain… et…
-
Et quoi?
Pour
toute réponse, le Haän émit un grognement tout en esquissant un geste
inconsidéré. Aussitôt, le comte tira dans un réflexe merveilleux, blessant
ainsi l’extraterrestre à la main droite. De la blessure, un sang mauve suinta
dégageant une forte odeur musquée.
-
Chien! Hurla Opalaand.
-
C’est par votre faute que tout cela est arrivé, siffla le Maudit entre ses
dents. Maintenant, assez ri, reculez jusqu’à la porte et ouvrez-la. Attention!
Je puis faire feu une autre fois. Mon arme n’est pas déchargée. Vous avez vu que
je sais viser…
Vaincu,
le Haän choisit d’obtempérer, du moins momentanément.
Alors,
abandonnant mademoiselle de Grandval toujours inconsciente, Galeazzo conduisit
son nouveau prisonnier jusqu’au sous-sol du château, là où ses ancêtres y
avaient aménagé des geôles d’un genre particulier. Il s’agissait de cachots
construits en verre et en métal de forme cylindrique, dans lesquels étaient
retenus captifs des cobayes humains utilisés à des fins diaboliques. Ses aïeux
avaient cherché à agrandir leur collection tératologique.
Après
avoir subi une fouille minutieuse et humiliante, le Haän se retrouva enfermé à
l’intérieur d’une de ces cellules.
Tout
en remontant les marches usées d’un escalier de pierre, le Maudit réfléchissait
à haute voix quant à la valeur de la grande œuvre qu’il voulait achever le plus
rapidement possible.
-
Mon projet attire la convoitise de beaucoup trop de monde. Y compris d’êtres
venus d’ailleurs… tout semble se liguer contre moi. Je ne dois pas échouer.
Cela est inenvisageable! Je vaincrai quels que soient les obstacles! Dussé-je
pour cela détruire l’Univers tout entier!
***************
Dans
sa prison de verre, le faux Chinois eut tout le loisir de faire la connaissance
de ses compagnons de captivité. Le plus proche sur sa droite était un individu
décharné de haute taille dont la barbe et les cheveux hirsutes accentuaient
l’aspect sauvage. L’être avait perdu depuis longtemps déjà les notions de la
parole et du temps et, vêtu en tout et pour tout de quelques haillons, il
restait prostré, accroupi, les yeux vides, ne voyant rien, ayant sombré dans
l’hébétude la plus totale après les diverses opérations cervicales dont il
avait été la victime. Toutefois, sa catatonie n’était pas continuelle et,
parfois, elle cédait la place à des crises violentes de rage non contrôlée.
L’identité du malheureux en aurait surpris plus d’un. En effet, il s’agissait
de l’ex-maire de Volpiano sur lequel le Maudit avait exercé sa vengeance.

Justement,
en ce moment-même, le fou, en proie à une colère soudaine, hurlait tout en se
jetant avec force contre les parois transparentes mais solides de sa prison.
Des
grognements sourds, déclenchés par les cris de fureur de l’ancien édile,
envahirent la salle voussée, formant ainsi un chœur terrible. Ces grondements
étaient émis par les autres prisonniers non humains du comte maléfique: lion,
ours des Abruzzes, loup blanc des plateaux de Sibérie, tigre du Bengale,
orang-outan des forêts de Bornéo, bref un bestiaire de choix prêt à subir les
coups de scalpel de Galeazzo l’expérimentateur démoniaque.
Mais
si encore di Fabbrini s’était contenté de ces expériences classiques dont
les écrivains des prochaines décennies allaient s’emparer afin de rédiger des best-sellers,
cela aurait été encore « supportable » pour le genre humain puisque
les individus ainsi créés ne pouvaient se reproduire et n’avaient plus que
quelques semaines d’espérance de vie, mais non! Son génie malfaisant avait
dépassé les bornes du dicible.
Hélas,
trois fois hélas, le Maudit méritait son surnom plus que jamais dans cette
histoire. Il avait osé s’attaquer à des épaves d’humanité innocentes, à des
êtres dont l’intelligence limitée en faisait des proies de choix pour leurs
contemporains « normaux ».
Jugez-en
plutôt.
Il
y avait:
-
un microcéphale prognathe issu d’une dégénérescence atavique,
-
un guerrier, spécimen représentatif d’une race oubliée qui s’était réfugiée
dans les montagnes de l’Altaï et dont les caractéristiques néandertaliennes
étaient manifestes. La créature était revêtue de peaux de bêtes mal cousues.
Pour Galeazzo, il s’agissait d’un K’Tou.

(Hé
oui, c’était bien le malheureux frère aîné du chef pilote du vaisseau
intersidéral Le Langevin commandé par Daniel Wu dans un XXVIe siècle
autre… Comment avait-il pu finir là en ce XIXe siècle? Un mystère de plus, une
incongruité supplémentaire…).
-
des siamoises slaves rattachées par le bassin,
-
un homme chien à la face caninoïde, né des amours bestiales d’un berger,

-
et enfin, le summum de l’horreur et du morbide, un homme atteint d’un lupus
généralisé, devenu un squelette vivant à cause de son affection atroce aussi
bien que rarissime, bref une sorte de transi respirant et palpitant encore,
mais pas pour longtemps.

Ce
dernier cobaye était enfermé dans la cellule de gauche la plus proche du Haän
et il avait été racheté par le comte di Fabbrini dans une foire à Turin où il
était exhibé par son maître sous le nom folklorique de Tâ-Sekeneré, en tant que
véritable momie égyptienne ayant triomphé de la mort!

Après
avoir examiné ses compagnons d’infortune, Opalaand s’agenouilla à la recherche
d’une éventuelle ouverture du cube dans lequel il était détenu.
-
Ah! Que n’ai-je sur moi mon laser désintégrateur! Soupirait intérieurement le
fier guerrier déchu. Au fait, si le comte m’a fouillé et s’est emparé de ma
dague sacrificielle, il n’a pas pensé à ma ceinture magnétique qui me prémunit
contre les différentes gravités des planètes non Haäns. Je vais enclencher la
pression maximale. Mes deux cœurs et mes quatre poumons supporteront l’épreuve
mais certainement pas cette maudite cage! Les parois vont éclater et alors…je
serai libre.
***************
Clémence
de Grandval n’était pas restée longtemps inanimée sur les dalles glacées de la
crypte. Deux serviteurs l’avaient transportée dans une chambre à l’ameublement
confortable et cossu, dans le style Louis XVI, des meubles authentiques,
chambre sise au premier étage du château.
Une
vieille femme, celle entrevue précédemment, à la septantaine bien sonnée, la
propre nourrice de Galeazzo, Carlotta, était chargée de pourvoir à tous les
besoins de la jeune fille. La domestique ne parlait que le piémontais et
l’italien et aurait donné son sang pour le piccolo.
À
la nuit tombée, rouvrant les yeux, Clémence découvrit sur la table de chevet
une lettre du comte qui l’informait de son absence momentanée, obligé qu’il
était de partir quelques jours pour affaires. À son retour, il épouserait son
invitée selon le rituel séculaire des di Fabbrini. En attendant cet instant
mémorable, la jeune fiancée était libre de se promener partout dans les jardins
et le château hormis une aile condamnée, à la porte d’accès blindée.
Lorsque
Clémence, livide, eut achevé sa lecture, elle aperçut Carlotta aux pieds du
lit, toute souriante, portant un plateau de nourriture destiné au souper de la
future maîtresse.
-
Pour vous mademoiselle, fit-elle dans son italien chantant. Une bonne soupe
bien chaude avec des légumes du potager, du bœuf gros sel. Comme dessert, de la
gelée de coing. Ma pauvre caille, vous avez besoin de recouvrer vos forces. Mon
petit n’aime pas les personnes anémiées et dolentes.
Comme
si cela lui était habituel, la nourrice déposa son plateau sur la desserte
qu’elle poussa ensuite jusqu’au lit sur lequel Clémence reposait.
Cette
dernière, utilisant le peu d’italien glané lors d’un séjour à Rome, tenta
d’amadouer la pitié de la vieille Carlotta. Mais celle-ci, faisant celle qui ne
comprenait pas, s’en retourna jusqu’à l’office en prenant soin préalablement de
refermer à clef la porte de la chambre.
Une
fois seule, Clémence laissa couler ses larmes, ignorant ce que lui offrait
l’appétissant plateau.
***************
Le
comte di Fabbrini s’était rendu à Turin afin d’aller chercher de l’argent à la
banca di Torino où il avait ouvert un compte sous une fausse identité.
En
ce matin de mai, le soleil resplendissait ajoutant de la gaieté aux ruelles les
plus étroites et les plus pauvres.
Devant
une fontaine, les ménagères faisaient la queue dans le but de s’approvisionner
en eau. Toutes ces femmes bavardaient dans leur patois, heureuses simplement de
vivre, ne remarquant point la riche voiture qui stationnait devant la banque à
quelques mètres à peine d’elles.
Son
portefeuille bien garni, Galeazzo s’apprêtait à regagner son hôtel lorsque par
hasard ses yeux se portèrent sur un fiacre qui venait, roulant à toute vitesse.
Immédiatement, le Maudit reconnut les passagers qu’il transportait. Il
s’agissait du journaliste André Levasseur et l’intendant de son demi-frère le
comte Alban de Kermor.

-
Hum… mon cher frère serait-il à ma recherche? S’interrogea di Fabbrini pas plus
inquiet que cela. Cocher, suivez cette voiture, ordonna-t-il ensuite à son
serviteur.
L’Italien
avait pris sa décision. Une idée germait dans son cerveau diabolique. Il la
caressait voluptueusement, la retournait dans tous les sens pour lui en ôter
les scories. Puis, satisfait, il envisagea de la mettre bientôt à exécution.
Pendant
ce temps, le fiacre du journaliste s’arrêtait devant l’hôtel des Ambassadeurs
où Alban était installé pour quelques jours avec le juge Frédéric de Grandval.
Laissant
Levasseur et l’intendant gagner leurs chambres respectives sans méfiance, di
Fabbrini s’approcha de la réception lentement, sortit un billet de banque de sa
poche et interrogea l’employé de service.
Celui-ci
ne résista pas à l’appât du gain et fournit à son tentateur tous les
renseignements désirés.
Satisfait,
le Maudit reprit sa voiture, une voiture non armoriée cela va de soi, et
sifflotant juste l’air des esclaves de Nabucco, se fit conduire à
l’hôtel de France où il avait loué une suite luxueuse, digne d’un nabab.
Une
heure plus tard, allongé sur un lit garni de satin, de velours et de soie, un
cigare aux lèvres, le comte récapitulait les dispositions prises à l’encontre
du journaliste Levasseur et de son demi-frère si haï, Alban.
-
Ah! Mon frère! Te voici une fois encore t’interposant sur mon chemin! Mais je
jure que ce sera la dernière. Combien de fois ai-je tenté de mettre fin à
tes jours? Mais le courage m’a manqué ou la chance t’a préservé. Aujourd’hui,
cependant, je ne recule plus devant le fratricide car l’enjeu est trop
important. Foin du chantage et autres viles pressions! Ce sont là des méthodes
de petit malfrat. Je vaux plus que cela. Désormais, ce n’est plus la richesse
insolente que je vise puisque je l’ai mais bien le pouvoir absolu, la
coercition totale sur une humanité dégénérée, indigne d’apprécier à sa juste
valeur mon génie! Toi tu seras ma première proie de choix, mon témoin et mon
aède qui glorifiera mes actions lorsque j’aurai remodelé ton cerveau. Quant à
ce fouineur de Levasseur, s’il est encore en vie, c’est sans doute là le
résultat de la science de Sarton. Cet Hellados s’est joué de moi. Il ne perd
rien pour attendre. Levasseur sera la chèvre qui attirera le lion dans les rets
du dragon!
Une
bouffée de cigare vint achever cette tirade digne du théâtre de boulevard. Elle
empuantit davantage encore si possible une atmosphère déjà viciée. Dans quel
état devaient être les poumons du comte? Ah! Pourquoi ne succombait-il pas à un
cancer? Cela aurait été trop simple…
J’aime
les scénarios alambiqués dignes des romans feuilletons de la deuxième moitié du
XIXe siècle. En ce temps-là, je me réjouissais de lire quelques pages de Xavier
de Montépin, de Paul Féval fils et bien sûr de Ponson du Terrail.

L’histoire
est bien meilleure lorsque le méchant est à la hauteur. Évidemment, il ne faut
pas s’attendre à y trouver une psychologie poussée chez les personnages. Après
tout, ils ne sont que des stéréotypes. Mais bon… j’ai veillé à éviter ce défaut
dans la grande majorité de mes simulations. Pas au début, je l’admets... Mais
enfin, il ne faut pas oublier qu’alors j’étais si jeune… passons à la suite…
elle est tout aussi divertissante et gothique à souhait.

***************