Chapitre 12
Un
peu plus d’une semaine avait passé depuis la nuit mémorable qui avait vu la
fuite du Maudit. Pour André Levasseur, qui se remettait trop lentement à son
goût de sa blessure et dont pourtant la guérison paraissait miraculeuse aux
yeux de ses amis, le printemps qui s’épanouissait dans l’air et dans les cœurs
n’existait pas. Sa bien-aimée, Clémence, était entre les mains maléfiques du
comte di Fabbrini.


Pour
essayer d’oublier la colère qu’il éprouvait contre lui-même à cause de son
immobilité provisoire et donc de son impossibilité à porter secours à son
amour, mais aussi la haine qu’il ressentait contre Galeazzo, le journaliste
lisait la presse avec avidité à la recherche du moindre indice pouvant lui
indiquer le sort de Clémence.
C’est
ainsi que le jeune homme apprit la relaxe de Frédéric de Grandval. Les journaux
racontaient également l’étonnement du juge lors de son retour à son domicile de
voir sa fille absente, otage entre les mains de di Fabbrini. Déboussolé,
Grandval s’était alors rendu à la rédaction du Matin de Paris pour apprendre
que le directeur du journal, Victor Martin, était parti précipitamment pour
l’Italie, à la poursuite de l’auteur des méfaits qui avaient secoué la capitale
et la France tout entière.
Ce
qu’André ignorait encore, c’était que le rédacteur en chef avait donné une
précieuse indication au juge: rendre visite au journaliste Levasseur, qui,
présentement, logeait chez madame de Frontignac, boulevard Saint-Germain.
À
cinq heures du soir, Grandval, vêtu avec une élégance sévère et irréprochable,
fut reçu par André dans le salon bleu de l’hôtel. Levasseur, en robe de
chambre, le visage amaigri, le geste encore lent, renseigna volontiers le père
quant aux circonstances concernant la disparition de Clémence.
-
Mais enfin, monsieur, finit par s’écrier le juge, je ne comprends pas comment
ma fille a pu se retrouver mêlée à cette histoire invraisemblable.

-
Monsieur de Grandval, il y a que votre fille s’est montrée toute dévouée envers
un père qui ne méritait pas autant de risques et de sacrifices de sa part! C’est
pour vous chercher et vous ramener sain et sauf que mademoiselle Clémence est
devenue une proie pour le comte di Fabbrini. Or, ce dernier, son échec avéré
dans la subordination des plus hauts esprits du pays, a voulu se venger. C’est
ainsi qu’il est parvenu à enlever votre fille.
-
Soit, admettons que vos propos soient vrais… mais pourquoi le directeur du
journal Le Matin de Paris a-t-il cru bon de partir à la recherche de ma
chère Clémence? Reprit le juge toujours aussi furieux. Je ne comprends pas ce geste
altruiste.

-
Mon patron s’estimait responsable du sort de mademoiselle Clémence. En effet,
votre fille s’était placée sous sa protection puisque vous ne pouviez plus
assurer votre rôle naturel. De plus, elle lui avait demandé son aide afin de
vous retrouver. Monsieur Martin a donc pris la route de l’Italie en compagnie
de madame de Frontignac, une femme très courageuse, croyez-moi…
-
Oh! Je n’en doute pas s’il s’agit bien de cette aventurière qui a porté le nom
de Brelan d’as, répliqua Grandval sur un ton acerbe et humiliant pour Louise.
-
Monsieur, il serait grand temps d’oublier vos préjugés! S’exclama le jeune
homme de plus en plus excédé. Ils n’ont plus lieu d’être vu la situation. Mais
je reprends mes explications. Sermonov, l’ex-bras droit du comte di Fabbrini,
qui, ici, apparemment joue son propre jeu, et un adolescent des plus dégourdis
complètent le groupe parti sur les traces du Maudit.
-
Ah! C’est donc ce quatuor mal assorti qui espère libérer ma fille? Vous voulez
rire sans doute!
-
Oh que non monsieur le juge! Voyez… Victor Martin a reçu un blanc-seing de Sa
Majesté l’Empereur et il a le bonheur de connaître intimement le roi d’Italie
Victor-Emmanuel II. Si nécessaire, toutes les polices et les gendarmeries des
deux Etats se mettront à son service.
-
Incroyable! Votre patron a donc plus de pouvoir que le Pape Pie IX!

-
Exactement.
Sidéré,
le juge préféra en rester là. Il prit congé du journaliste assez froidement.
***************
Après
une chevauchée harassante de plusieurs jours qui avait succédé à un voyage en
chemin de fer à peine moins épuisant, Frédéric Tellier et ses compagnons
pénétraient enfin sur les terres piémontaises du véritable comte de Castel
Tedesco. Déjà, la nuit tombait, permettant aux fleurs et au sol d’exhaler leurs
mille senteurs entêtantes tandis que des chouettes ululaient et que des
grenouilles coassaient dans une mare toute proche.

Brelan
actionna la cloche du pavillon des gardiens. Un vieux couple, fort
superstitieux, avait la charge de maintenir le château en état. Avec
entêtement, il répondit aux questions pressantes de l’Artiste.
-
Mais non, signore, monsieur notre maître n’est point venu ici depuis au
moins deux années, répétait Giuseppe de sa voix chevrotante.
-
C’est cela, approuva son épouse.
Depuis la saint Michel de l’autre année. Ce qui fait pratiquement trois ans.
Louise
qui comprenait l’italien, haussa les épaules.
-
Frédéric, nous devons admettre que nous avons fait une erreur. Nous avons mal
interprété le mot laissé par Galeazzo. Il ne parlait pas des terres ancestrales
de Castel Tedesco mais bien de celles des di Fabbrini.
-
Oui, peut-être. Mais il me semble que nous devrions toutefois jeter un coup
d’œil aux aîtres. Cela pourrait s’avérer intéressant.
-
Entièrement d’accord avec vous, opina Sarton. Un indice supplémentaire n’est
pas à négliger. Vous connaissez l’enjeu.
-
Giuseppe, pourrions-nous visiter les lieux et voir de près la collection
tératologique de votre maître? Commença Tellier. Cette dernière est si célèbre
que sa réputation a passé notre frontière.
-
Je ne sais si je dois… hésita le
vieux serviteur.
-
Ceci vous convient-il? Dit l’Hellados en tendant deux pièces d’or au gardien.
-
Monseigneur, je suis votre très
humble…
-
Prenez et conduisez-nous. Il se fait
tard.
Alors,
la main de Giuseppe se referma telle une serre sur l’argent et le gardien,
saisissant une lampe, éclaira le chemin qui menait au château. Moins de dix
minutes plus tard, sous la pâle lumière de l’antique lampe, Tellier, Sarton,
Pieds Légers et Louise découvraient les collections particulières et
scientifiques du comte, entreposées dans de vastes vitrines alignées dans une
salle d’armes du premier étage, telle une galerie des curiosités.
Extérieurement,
la propriété ressemblait à de nombreux châteaux baroques du XVIIe siècle dans
le style italien, mais avec une balustrade tourmentée en guise de terrasse
donnant sur des fontaines désormais vides et un jardin à l’anglaise.

L’intérieur
aurait pu être magnifique si certaines n’avaient pas été refaites et décorées
dans le plus mauvais goût d’un gothique par trop présent, si à la mode dans le
premier tiers du siècle. Ainsi, les boiseries et les lambris foisonnaient,
assombrissant les salles meublées en pseudo XIIIe siècle.
Le
gardien, vieillard sec et droit de plus de quatre-vingt ans, à la barbe blanche
raréfiée et à l’œil bleu délavé atteint de cataracte, n’aimait pas s’attarder
dans la galerie. Il s’exprimait en chuchotant comme s’il craignait la présence
de fantômes.
-
Oui, madame et messieurs. Souvent, la nuit, j’entends des bruits étranges qui
viennent d’ici, des glissements mystérieux, des craquements, des chaînes que
l’on traîne. Des plaintes également. Je vous le dis: la propriété est hantée
par des âmes en peine dont les corps sont enfermés là dans ces vitrines. Elles
réclament une sépulture décente. Ma foi, je l’avoue, si vous n’étiez pas avec
moi, jamais je ne me serais rendu dans cette salle à cette heure! Je ne m’y
hasarde qu’en plein jour, lorsque le soleil brille de tout son éclat. Mais nous
voici arrivés. Je vous ouvre et vous laisse contempler ces horreurs. Vous me
retrouverez au pavillon. Lorsque vous en aurez terminé, fermez bien derrière
vous et revenez me rendre les clés et la lampe.
Le
danseur de cordes sourit devant tant de crainte aussi innocemment exprimée mais
n’osa imposer au serviteur à s’attarder davantage. Il préférait découvrir les
pièces rares du comte de Castel Tedesco loin des gémissements du vieil homme.
Avec
circonspection, il franchit le seuil de l’imposante porte au bois richement
travaillé suivi aussitôt par le faux Russe, Pieds Légers et Louise. Le jeune
garçon portait la lampe et celle-ci, se balançant, éclairait par vagues
irrégulières les étagères et les vitrines où les collections de Castel Tedesco
étaient offertes ce soir à la vue des curieux dans un ordre qui tenait de la
maniaquerie.

Fossiles
divers pas toujours identifiables, pierres de foudre, « celts » (autrement
dit des silex taillés), feuilles de laurier, minuscules pointes de flèches,
ossement devenus flûtes, squelettes de stégocéphales ou vertèbres de
dinosaures, que de merveilles rarissimes aux yeux de Sarton qui détaillait
chaque objet, chaque vestige d’un passé qui n’appartenait pas à sa planète. Sa
mémoire prodigieuse et photographique enregistrait la longue énumération des
trésors du comte italien sans rien omettre. Même le plus modeste éclat de
poterie rubanée méritait l’attention de l’Hellados.

Céramiques
néolithiques venant du Sahara

ou des côtes de la mer Caspienne, urnes-cabanes
étrusques,

adorables et minuscules lampes de pierre si sobres dans leur
dépouillement et pourtant si belles avec leurs lignes pures,


maquette exacte
d’un tumulus, moulage au quart d’une tombe celte contenant, dans ses
entrailles, la dépouille relativement bien conservée d’un guerrier muni d’un
torque, d’un casque, de son bouclier, de sa hache, de son poignard et de son
incontournable épée de bronze.

Des
hydries, des amphores du Ve siècle grec, des lécythes, des situles,

un menhir
aux mystérieuses et envoûtantes figures sculptées, d’innombrables rouleaux de
parchemin et de papyrus, une momie égyptienne dans son sarcophage de la XVIIIe
dynastie faisant face à sa consœur inca,

des fémurs percés reliés faisant
office de macabres instruments à vent, des coiffes aux plumes de perroquets, et
encore bien d’autres trésors.

Un
peu plus loin, Sarton identifia des poissons des grandes profondeurs, des
mollusques d’espèces disparues enfermés dans des bocaux,

conservés dans du
formol, des insectes

plus ou moins repoussants épinglés dans des cadres sentant
la poussière.
De
plus en plus fasciné, l’extraterrestre remarqua néanmoins quelques anomalies au
milieu de cette collection unique au monde pour l’époque. Devant ses compagnons
qui se contentaient de voir, il ne put retenir pour lui certaines de ses
réflexions.
-
Fascinant! Inouï! Des poissons lanternes et des poissons pêcheurs qui ne vivent
qu’à mille cinq cents mètres de profondeur! Comment le comte de Castel Tedesco
est-il parvenu à s’approprier de telles dépouilles alors que la technique de
plongée de ce siècle ne permet pas encore aux humains de descendre aussi bas
dans les abysses? Mais il y a encore plus sidérant comme anachronisme. Observez
bien ce squelette intitulé dans le goût de ce siècle Homo Primogenus. Quel
beau spécimen de pithécanthrope ou plus précisément d’Homo Erectus!

-
Mais dans quelle langue il cause? S’exclama Pieds Légers dépassé par
l’érudition de l’Hellados.
Se
baissant pour mieux examiner les restes de l’homme préhistorique, Sarton laissa
échapper sa surprise.
-
C’est encore plus incroyable que je le pensais. Il ne s’agit pas là de
n’importe quel squelette d’Homo Erectus mais de celui de l’Homme de Java qui,
pourtant, ne sera découvert que dans vingt-cinq de vos années.
-
Je ne comprends pas tout ce que vous dites, fit Tellier pragmatique, mais il me
semble que nous perdons notre temps à formuler des hypothèses scientifiques non
vérifiées.
-
Ce que vous jugez peu important revêt en réalité une dimension primordiale.
C’est là le nœud de l’affaire. Ah… comment vous expliquer?
-
Essayez donc monsieur Sermonov, jeta Brelan d’une voix suave. Nous ne sommes
pas si béotiens que cela, voyez-vous. Nous avons quelques siècles de retard par
rapport à vous, oui, mais nous sommes loin d’être idiots.
-
Les échantillons et les spécimens rangés dans cette galerie ne devraient pas
s’y trouver tout simplement.
-
Hum… montrez-vous plus explicite.
-
Ouais… j’veux comprendre moi aussi, marmonna Pieds Légers.
-
Laissez-moi donc achever jeune homme. Ces pièces n’appartiennent pas à ce
temps, à cette époque, voilà tout. Elles représentent une aberration dans la
chronoligne. À moins que quelqu’un d’autre que moi ne soit déjà parvenu à
modifier le cours naturel des choses, le passé de Terra votre planète… mais il
ne peut s’agir de cet imbécile d’Opalaand que vous connaissez sous le nom de
Tchou! Quant à moi, je ne suis pas remonté aussi en arrière dans le temps. Du
moins pas à ma connaissance ou … pas encore… Ou alors…
-
Ou alors? S’enquit Frédéric. Votre voix se fait plus grave…
-
Il y a de quoi… ou alors cela signifie que le comte de Castel Tedesco, le vrai
cela s’entend, avant que le comte de di Fabbrini ne se substitue à lui, a eu
dans son entourage un être qui disposait de moyens technologiques supérieurs à
ceux offerts par ce XIXe siècle… Soit un Terrien du futur, mais aucun humain
n’aurait logiquement intérêt à modifier le passé de sa planète car, comme l’a
montré le chronovision, une des inventions de Stankin mon maître, trois avenirs
seulement s’offrent à Terra, soit un citoyen d’une planète extérieure au
système Sol… oui, dans ce cas, nous sommes indirectement confrontés à
l’individu qui aide en secret les Haäns du XXXe siècle selon votre calendrier…
je ne puis m’empêcher de penser que nos dés sont pipés et que…
-
Que nous racontez-vous donc monsieur Sermonov? S’écria l’Artiste. Si le Maudit
a trop lu Mary Shelley, vous ce seraient plutôt Swift, Cyrano de Bergerac ou
Voltaire.
-
Oh que non! S’interposa Brelan. Notre compagnon est encore plus étonnant que
toutes les impossibilités que nous voyons là…
-
Oui madame, vous m’avez percé à jour depuis longtemps. Ce n’est pas votre
Soleil jaune qui éclairait mon monde lorsque je suis né. Ma planète tourne
autour d’un astre rouge situé à plus de cent années-lumière de votre Terre. Je
n’ai que l’apparence d’un humain. Je suis en fait un humanoïde appartenant à
l’antique civilisation des Helladoï. Mes ancêtres naviguaient dans l’espace
comme vous sur vos océans alors que les vôtres étaient encore à découvrir les
techniques du coulage du bronze et à domestiquer les chevaux. Le sang qui coule
dans mes veines est jaune cuivré et non rouge. Constatez-donc le vous-même et
ne craignez pas non plus de prendre la paume de ma main. Ma température interne
est en effet de 45,2°C. Cela peut surprendre au premier abord, je sais…
Sortant
un canif d’une de ses poches, Sarton s’entailla volontairement la main afin de
faire couler son sang cuivré. Sans répulsion, Louise se saisit du membre blessé
de l’Hellados et dit:
-
Vous me paraissez plus brûlant qu’un individu atteint d’une forte fièvre. Votre
sang semble comme en ébullition. J’avais grandement raison de croire que vous
étiez un être plus civilisé que nous. Vous venez du futur dites-vous. Vous
n’appartenez pas à notre planète. Dans ce cas, pourquoi vous être mis au
service du comte di Fabbrini? Pour détruire l’humanité? Je me refuse à le
croire!
-
Il n’a jamais été question pour moi d’effacer la race humaine de la surface de
Terra, bien au contraire! Je lutte pour lui permettre d’avoir un avenir
brillant. Aux côtés de Galeazzo, j’avais tout le loisir de surveiller l’état de
ses recherches, de les freiner ou de le pousser à l’échec.
-
Hem… vous nous l’affirmez mais…
-
Si la Terre disparaît, si la civilisation humaine périt dans la servitude
imposée par les Haäns, il en va de même pour Hellas. Nos peuples séparés ne
peuvent s’opposer à l’Empire des Tsanu mais unis, ils triomphent de la
mégalomanie de ceux-ci. Si nous échouons, Humains et Helladoï, alors plus de
cent milliards d’êtres intelligents s’effacent du continuum espace-temps et
jamais ils ne verront le jour. Voilà ce que le chronovision a révélé à Stankin
d’abord, à moi-même ensuite et à tout l’aréopage qui m’a mandaté ici… lorsque
nous ferons halte à la prochaine auberge, je vous montrerai quelques images
enregistrées provenant de ma « vidéo ». J’ai un lecteur miniature
dans mes bagages … Attendez-vous à un spectacle effrayant…
-
Soit. Je retiens votre promesse. Poursuivons et accélérons notre visite, fit
Tellier, le visage sévère.
-
Attendez, reprit Louise de Frontignac. Le Maudit a pris la place du comte de
Castel Tedesco qu’en étant certain que ce dernier ne réapparaîtrait pas.
-
Oui, Galeazzo a tué de ses mains Ambrogio. Il en a convenu devant moi.
-
Je m’en doutais.
Reprenant
leur exploration, les quatre compagnons parvinrent devant les vitrines
contenant la partie la plus intéressante de la collection du comte italien.
Mais les spécimens tératologiques déclenchèrent chez Pieds Légers un léger
mouvement de répulsion. Maintenant, s’alignaient devant nos amis des squelettes
de géants et de nains aux mâchoires prognathes dont les membres
disproportionnés étaient tordus,
un crâne d’hydrocéphale, un fœtus humain
lyophilisé, de trois mois environ, repoussant et blanchâtre,

des bocaux de
scorpions et d’araignées baignant dans diverses solutions macrobiotiques, des
serpents de tous les continents parfaitement naturalisés, spécimens allant de
la vipère à tête triangulaire au python molure
d’Asie. Aux côtés de ces
ovipares rampants, le jeune homme découvrit avec horreur un corps humain
formolé, à demi disséqué, dégageant malgré tout des effluves insupportables car
les entrailles ouvertes. À l’intérieur du ventre ainsi apparent, on distinguait
son frère siamois à l’état de fœtus non développé!

Pour
ajouter au spectacle des plus sinistres, l’homme naturalisé présentait une cage
thoracique sciée.
Dans
le fond s’accumulaient encore des bocaux au contenu tout aussi révulsant,
renfermant des visages découpés à même les cadavres! Des faces de ninjas du
véhicule de Diamant? Allez savoir!

Puis,
presque à l’extrémité de la galerie, debout, comme à la parade, se dressait le
corps moulé d’une femme Hottentot aux gibbosités graisseuses caractéristiques.

Mais
le plus repoussant était encore à venir. Une collection unique et morbide de
planches anatomiques et d’individus en pied, écorchés d’humains et de chevaux -
un cavalier et sa monture - dans le plus pur style du cousin germain de
Fragonard comme l’aimait à collectionner un esprit féru de science.

Des
remugles de moisi, de renfermé et de chair en putréfaction vous saisissaient et
vous faisaient tousser. Pieds légers, prêt à dégobiller, lança:
-
Maître… c’que ça pue la mort!
-
Plus précisément, renseigna Sarton doctement, cela sent le cadavre humain en
décomposition avancée. Hum… j’avais raison. Voyez vous-mêmes. Il y a bien un
écorché de trop dans cette vitrine. Les étiquettes des spécimens ne
correspondent plus. De plus, chaque corps fixé sur une tige de métal est tenu
debout par cet appareillage, les pieds reposant sur ce socle rectangulaire. Or,
observez… manifestement, quelqu’un a déplacé les corps. À certains endroits, le
parquet apparaît plus clair. La vitrine a été ouverte, les écorchés ont été
poussés et on s’est autorisé à en rajouter un. La preuve est là: nous comptons
plus de spécimens que d’étiquettes. Ah! Voici notre intrus. Remarquez avec moi
que sa momification est moins avancée et moins réussie. La peau n’est pas
entièrement racornie et présente une certaine souplesse. Quant aux organes et
aux veines, ils n’ont pas cette teinte noire si caractéristique. Des muscles
saillent encore et…
C’en
fut trop pour Louise et Pieds Légers qui, victimes d’un haut-le-cœur, allèrent
jusqu’à la fenêtre. L’adolescent eut juste le temps de l’ouvrir avant de vomir
sur le plancher. Frédéric, qui apparemment en avait supporté bien d’autres,
resta auprès de l’Hellados.
-
Oh! Il s’agit du comte de Castel Tedesco! Fit Tellier comme si de rien n’était.
Je reconnais son profil. La peau du menton n’a pas été totalement ôtée. Des
poils blancs de barbe y adhèrent. Galeazzo s’est complu à employer les méthodes
de momification des prêtres égyptiens. Comme si cela ne suffisait pas, il en a
rajouté dans la mise en scène macabre. Il n’a pu s’empêcher de signer son
œuvre.
-
Je partage votre analyse, Tellier.
-
Maintenant, j’en ai la certitude. En venant jusqu’ici, nous avons fait fausse
route. Sans plus tarder, nous devons nous rendre sur les terres ancestrales des
di Fabbrini qui, si je m’en souviens bien, ne sont distantes de ce château que
d’une vingtaine de lieues. Allons, Louise et Guillaume, du courage! Nous
partons.
Nos
amis quittèrent donc la galerie, refermèrent la porte et s’en allèrent
retrouver le couple de gardiens de qui ils prirent rapidement congé après leur
avoir donné un dédommagement substantiel. Bien évidemment, ils turent leur
macabre découverte.
***************
Dan
El en se remémorant cette aventure de l’Artiste ne pouvait que ressentir une
douce mélancolie mais aussi une grande admiration pour Sarton, cet intellectuel
Hellados dont l’esprit acéré avait remarqué les anomalies contenues dans les
collections particulières du comte de Castel Tedesco.
«
Ah! C’était le bon temps comme il était coutume de s’exclamer naguère, faisait
notre démiurge. À mes yeux, Sarton, le prospectiviste est bel et bien la
quintessence de ce que peut faire de mieux l’intelligence humanoïde. Mais tout
de même, il ne pouvait alors appréhender la véritable raison de cette
accumulation d’impossibilités dans la collection du comte. Que d’anachronismes!
Involontaires en fait. Ils dénotaient tous le fait incontestable que le
véritable auteur de cet embrouillamini manquait encore de discernement et de
maturité. En ce temps-là, je me complaisais à rassembler tout ce qui
appartenait au monde de l’incongru, de l’horreur dans les sciences humaines ou
supposées telles. J’étais fasciné par l’étrange et le gothique. Fol que
j’étais! Que d’erreurs j’ai commises! La plus évidente étant que j’ai permis à
cet Hellados de s’apercevoir que quelque chose n’allait pas. Il ne put que
formuler des hypothèses pas si erronées après tout.
Bah!
Tout cela appartient à un passé désormais révolu. À défaut de la sagesse, j’ai
acquis la mesure de mes limites et une sérénité de bon aloi. Depuis, apaisé,
j’ai passé la main. C’est mieux ainsi. Le Pantransmultivers se débrouille fort
bien sans moi. Je préfère n’en être qu’un observateur détaché.
Toutefois,
j’éprouve encore un attachement certain teinté de mélancolie envers celui que
je fus jadis, cet enfançon jamais satisfait, sans cesse expérimentant les
schémas les plus invraisemblables.
L’heure
ne doit cependant pas être aux regrets. Regardons plutôt ce que donne la
cent-cinquantième mouture d’un monde sans carbone… oui… la Vie y est tout de
même possible. Elle est encore plus têtue que moi. Et je n’y suis pour rien
dans son apparition puisque je me suis contenté de n’impulser que l’énergie
nécessaire à l’éclosion de cet éclat d’un
fragment infime du Pantransmultivers cette fois-ci bien réel ».
***************
Volpiano
à la fin d’une belle journée printanière alors que les ardeurs du soleil
diminuaient voyait l’arrivée d’une lourde berline venant de France. Parmi les
voyageurs et les touristes fortunés qui descendaient devant un hôtel cossu et
confortable à la cuisine réputée, il y avait un homme à la silhouette replète,
au sourire bonasse et au crâne dégarni. C’était monsieur de Beauséjour en
personne. Il attendait qu’un serviteur prît ses bagages encombrants et les
portât dans le hall du bâtiment.

Mais
que faisait donc Saturnin en Italie? Avait-il lui aussi la prétention de
poursuivre le comte Galeazzo di Fabbrini dans le but de se racheter une
conduite? Ce serait faire erreur sur la nature pusillanime du personnage que de
le croire!
En
fait, l’ancien chef de bureau goûtait des vacances qu’il estimait méritées
après toutes les émotions qu’il avait vécues. Voilà tout. Volpiano n’était
qu’une étape sur la route de Stresa, au bord du Lac Majeur, ville thermale très
courue par les riches oisifs de l’Europe industrielle.
L’inévitable
se produisit. À la réception, Beauséjour se retrouva nez à nez avec Frédéric
Tellier. Demandant à parler en particulier au bonhomme, il entraîna celui-ci
dans un salon privé. Une fois la pièce fermée à clé malgré les récriminations
de l’ex-fonctionnaire, l’Artiste se fit exigeant.
-
Monsieur de Beauséjour, puisque le hasard ou la Providence vous jette une fois
de plus sur ma route, déclara l’Aventurier d’un air sévère, je vais en
profiter. Vous allez vous mettre à mon service.
-
Quoi! Ah non! Monsieur Tellier, oubliez-moi, je vous prie. Après tout, je ne
suis qu’un vieil homme et n’aspire plus désormais qu’à une retraite paisible.
-
Certes mais vous omettez de rappeler que vous vous êtes laissé abuser par la
langue perfide du Maudit et que vous vous êtes rendu complice de nouveaux
méfaits si graves qu’ils mériteraient la guillotine si j’en dévoilais la teneur
à Sa Majesté l’Empereur!
-
Vous si magnanime, si pondéré vous useriez de chantage à mon encontre?
-
Allons monsieur de Beauséjour! Soyez franc avec vous-même. N’avez-vous rien à
vous reprocher? Vous connaissez pourtant ma philosophie: qui casse paie.
-
Euh…
-
En termes clairs, ramené à vous, cela signifie que vous devez réparer vos
fautes en m’aidant à capturer le comte di Fabbrini. Pensez que le Maudit
détient mademoiselle de Grandval en otage.

-
Mais que puis-je y faire? Je ne sais ni me battre ni jouer de ruse.
-
Vous vous sous-estimez cher vieil ami. Souvenez-vous donc de l’affaire de la
machine de Marly. À l’époque, vous n’aviez point craint de risquer votre vie.
Il est vrai toutefois que vous n’aviez plus rien à perdre. Il en va de même
aujourd’hui. Voyez… la police française recherche activement tous les complices
potentiels ou avérés de Galeazzo. Or, certains serviteurs qui ont réchappé à la
terrible explosion des souterrains ont parlé et donné votre signalement.
-
Serais-je donc un bagnard en sursis? S’inquiéta alors le bonhomme en
s’épongeant le front.
-
Presque. Vous n’avez plus le choix. En vous joignant à mon groupe, vous obtenez
votre réhabilitation.
-
Comment cela?
-
Tenez! Lisez le blanc-seing que m’a remis l’Empereur lui-même. Il est à mon
nom. Vous pouvez donc avoir une totale confiance en moi. Je vous soutiendrai de
tout mon poids si jamais la police vous cherche des noises.
-
Je connais la valeur de votre parole. Mais… Vous serai-je véritablement utile?
-
Ah! Mon imagination a toujours suppléé vos faiblesses. Rappelez-vous…
-
Monsieur Tellier, il me répugne grandement de vous décevoir encore. Vous êtes
la seule personne qui n’éprouve pour moi aucun mépris.
-
Pourquoi vous demandez-vous? Parce que mes erreurs sont bien plus grandes
encore! Il ne m’appartient donc pas de juger quiconque. Accompagnez-moi
présentement à l’étage afin que j’avertisse nos amis que vous vous joignez à
nous.
Souriant,
l’Artiste se dirigea enfin vers la porte du salon qu’il ouvrit nonchalamment
tandis que Beauséjour le suivait mi-figue mi-raisin.
***************
Ce
même soir, vers huit heures, rue Culture-Sainte-Catherine, le comte Alban de
Kermor recevait le juge de Grandval dans son bureau de travail, une pièce
meublée dans le style Premier Empire avec sur les murs des originaux du baron
Gros. Sur une chaise, un peu en retrait, le journaliste André Levasseur, encore
pâle, assistait à l’entretien.
-
Comte, ma décision est prise, lançait Frédéric de Grandval d’une voix claire.
Je ne puis tergiverser plus longtemps. Je me rends en Italie à la poursuite du
ravisseur de ma fille.

-
Vous êtes le père, monsieur, fit Alban.
-
Ah! Vous m’approuvez donc monsieur. C’est par vous que j’ai appris dans quelles
circonstances Clémence s’est retrouvé mêlée à cette pénible aventure. C’est ma
faute si mon innocente enfant a été enlevée par cette crapule de di Fabbrini
qui n’a de gentleman que la vêture et le nom et pas le comportement!
-
Hum… je vois. Vous pensez qu’il vous appartient, à vous le père, de la sortir
de cette difficile situation. Il n’est pas question, toujours selon vous, qu’un
étranger vous ôte ce droit légitime.
-
Vos paroles sont bien froides, monsieur alors que nous nous connaissons depuis
vingt ans!
-
Frédéric, vous faites erreur. Si vous partez pour l’Italie, je viens avec vous.
Votre cœur si noble n’est nullement préparé à affronter la vilenie et les
subterfuges de Galeazzo. Si vous avez été sa victime, croyez-moi, ce n’est
nullement par hasard.
-
Au moins, cela je l’avais compris, comte. Votre demi-frère se vengeait du fait
que j’ai condamné tous les membres de sa bande aux travaux forcés après la
fameuse affaire de chantage qui le révéla au monde. Je pars demain matin par
l’express de sept heures.
-
Je vous rejoindrai à la gare de Lyon.
-
Ah! Mais je ne tiens pas à rester sur la touche, moi! S’écria Levasseur. Je me
sens assez en forme pour vous accompagner messieurs.
-
A quel titre donc voulez-vous participer à cette chasse à l’homme? Fit Grandval
sur un ton glacial.
-
C’est mon patron qui se trouve présentement en première ligne, jeta fièrement
André.
-
Dans ce cas, vous êtes libre de venir, répliqua Kermor empêchant toute répartie
du juge.
Celui-ci,
comprenant qu’il avait obtenu plus ou moins satisfaction, ne s’attarda pas
davantage et prit rapidement congé.
***************
Le
lendemain, alors que l’express pour Milan roulait à soixante kilomètres à
l’heure entre Dijon et Mâcon, le journaliste Levasseur, confortablement
installé dans un wagon de première classe, chose qu’il ne pouvait s’offrir
habituellement, eut la langue un peu trop longue. Peut-être était-ce dû à une
bouteille de Bourgogne qu’il avait goûtée? Le secret que le comte Alban de
Kermor avait tenté de garder pour lui, André l’éventa.
-
Ah! Monsieur le juge! Vous ne pouvez pas apprécier tout le sel, toute l’ironie
de l’affaire!
-
Que voulez-vous dire?
-
Vraiment, vous ne connaissez pas la véritable identité de celui qui s’est porté
au secours de votre fille? C’est si comique que cela me fait rire!
-
Monsieur Levasseur, ordonna Alban, taisez-vous! Vous n’avez pas toute votre
lucidité.
-
Comte, que tentez-vous de me dissimuler? Trahiriez-vous une amitié de vingt
ans?
-
Ah! Frédéric, ne cherchez donc pas à savoir ce que je ne puis vous dire. Au nom
justement de ce qui nous unit…
-
Que de grands mots! Que de nobles sentiments! Pourquoi, diable, tant de
mystère? Éclata André. Mon patron, c’est le Maître, voilà tout! L’homme qui en
impose à tous les bas-fonds de Paris et de l’Europe!
-
Le Maître? Mais il n’y a qu’un individu que la pègre nomme ainsi! C’est…
impossible, bégaya Grandval. Il est mort il y a dix ans après avoir tenté de
s’échapper du bagne de Toulon. Son corps a été retrouvé gonflé d’eau et
méconnaissable. Il n’a pu être identifié que par un tatouage et sa tache de
naissance caractéristique, la forme de l’Australie, sur sa clavicule gauche!
-
Alors, reprit le plus jeune, vous le prononcez oui ou non? Vous brûle-t-il tant
la gorge?
-
Frédéric Tellier, dit l’Artiste, fit d’une voix sourde Grandval. S’il s’agit
bien de lui, la justice doit suivre son cours. Ce bandit n’est rien de plus
qu’un bagnard évadé qui doit gagner Cayenne au plus tôt! Cela fait trop
longtemps que cet homme se moque de la société.
-
Mon ami, quel ton dur! Quelle intransigeance! Tellier ou Victor Martin?
Qu’importe son identité! Ne voyez en lui que l’homme courageux qui saura vous
rendre votre fille et qui, une fois encore, une fois de plus, ose s’opposer aux
machinations de Galeazzo.
-
Mais quel courage y a-t-il là-dedans? Vous semblez oublier que ce malfaiteur a
été jadis le bras droit de di Fabbrini!
-
Certes, mais il y a longtemps qu’il a rompu avec lui. Depuis dix ans, luttant
dans l’ombre, il s’est racheté une conduite. Voici pourquoi il s’est évadé de
Toulon. Il a ainsi sauvé Paris des Thugs et Saint-Pétersbourg de Danikine.
Pardonnez-moi, Frédéric, mais votre passé est-il donc sans taches?
-
Quoi? S’offusqua le juge. Alban, de votre part, c’est un coup bas!
-
Mon vieil ami, vous m’obligez à me montrer impartial! Cessons-donc là cette
discussion qui met en danger notre relation et songeons plutôt à établir un
plan d’action contre mon frère.
-
Voilà qui est bien parlé, conclut le journaliste.
Le
front soucieux, Grandval médita quelques minutes puis proposa au comte de
Kermor le piège envisagé à l’encontre de di Fabbrini.
***************
Quelques
jours plus tôt, Clémence de Grandval reprenait ses esprits dans une immense
salle voûtée, une crypte appartenant à une chapelle nobiliaire de la fin du XV
e siècle édifiée dans le plus pur gothique flamboyant. Seule, allongée sur un
lit de repos à la façon de madame Récamier,

elle ouvrit les yeux. Ce fut
pour voir, dans un halo trouble une statue à l’aspect proprement effroyable,
enfermée dans une niche, ouvrage manifestement sculpté par une âme tourmentée,
en fait une commande du propriétaire des lieux alors, le comte Giancarlo di
Fabbrini, qui vivait dans les années 1530. Il s’agissait d’une représentation
du seigneur donateur lui-même, trois ans après sa mort, un cadavre debout donc,
Le Squelette, une œuvre macabre dans le goût morbide d’un Moyen Âge
tardif.

La
pseudo dépouille apparaissait dans toute l’horreur de la phase terminale de la
putréfaction. Ainsi, ses mains décharnées tendaient son cœur vers Dieu. Sur les
os, des lambeaux de muscles et de vêtements y adhéraient encore, parfaitement
reconnaissables.
Lorsque
Clémence réalisa enfin ce qu’elle avait en face d’elle, elle se releva
subitement tout en poussant des cris d’orfraie et tourna la tête pour échapper
à cette saisissante vision.
Malheur
lui en prit car elle découvrit alors une autre œuvre d’art toute aussi
repoussante. Une fresque du XIVe siècle peinte par un élève siennois de Simone
Martini, représentant le mythe des trois morts et des trois vifs. Trois jeunes
gens de la noblesse, parés de leurs riches atours, se bouchaient les narines
devant trois cercueils ouverts contenant leurs cadavres futurs plus ou moins
décomposés.

-
Mon Dieu! S’écria la jeune fille, le cœur en émoi, les yeux emplis de larmes.
Je ne me souviens de rien… où suis-je donc? Chez quel artiste à la conscience
hantée, chez quel esthète fasciné par la mort? Comment suis-je arrivée ici?
Tentant
de se mettre debout, elle constata avec effroi que la peur l’en empêchait. Elle
était sans forces. Vouée à n’être qu’un regard paniqué, Clémence s’aperçut en
tremblant qu’elle n’était entourée que de gisants et de transis plus ou moins
ordonnés dans cette immense crypte voussée, à peine éclairée par un chandelier
d’argent oublié sur une table d’offrandes.
La
jeune fille, malgré elle, ne put ôter ses yeux d’un des gisants présentant une
face recouverte de crapauds, tandis que des vers saillaient de ses bras déjà
décharnés.
Puis,
lentement, son regard glissa vers un transi à sa gauche, remarquable du fait
que le cadavre, nu cela allait de soi, n’avait qu’un pagne autour des reins
pour cacher son intimité. La cage thoracique fort prononcée, la tête décharnée
aux lèvres et aux cartilages du nez absents, quelques touffes de cheveux
cependant encore rattachées à la calotte crânienne, tel avait voulu être
représenté dans la mort l’évêque Fabrizio di Fabbrini, enlevé en ce monde en
l’année du Seigneur 1412.


À
ses côtés, encore un transi, celui du gonfalonier Ercole, premier comte di
Fabbrini, n’ayant plus que les muscles et les os tandis qu’au fond de la salle,
presque dans l’obscurité, le gisant de la comtesse Maria Estella di Fabbrini,
trépassée en 1550, semblait appeler Clémence à la rejoindre dans l’au-delà. Le
sculpteur n’avait pas craint de représenter la défunte sous l’aspect d’un corps
récemment autopsié, aux ouvertures à peine recousues.


C’en
fut assez pour la jeune fille. Elle parvint enfin à se tenir debout puis à se
traîner jusqu’à une porte cloutée. Mais las! Celle-ci était fermée à clé de
l’extérieur. Bien trop faible pour tambouriner sur le bois vermoulu, Clémence
allait céder au désespoir lorsqu’un bruit venant de l’autre côté de la porte la
fit reculer. Son cœur battit alors la chamade. Des pas lourds et irréguliers,
un souffle court, un cliquetis de clés, une serrure qui grince alors que la
porte massive était poussée maladroitement. Sous l’embrasure, la lueur
tremblante d’une bougie déformant les silhouettes, se tenaient une vieille
servante ainsi que le maître du château, un sourire indéfinissable sur ses
lèvres minces.
Alors,
la jeune fille, sa mémoire revenue soudainement, reconnut son ravisseur. Elle
porta sa main droite à sa bouche afin de retenir un cri de détresse. Puis, elle
fit deux pas en arrière tandis que l’homme avançait jusqu’à elle, lui barrant
ainsi la sortie.
***************