Janvier 1924.
Après le désastre de la
chute du Mark, le docteur Schacht, le Ministre des Finances, avait fini par
entreprendre le rétablissement de l’économie allemande.

Ce même mois, Lénine
mourait.

Il y avait déjà plusieurs années qu’il avait dû céder le pouvoir à
cause d’une attaque cérébrale. Depuis longtemps, il n’était plus qu’un étendard
brandi par ses successeurs potentiels. La lutte pour le pouvoir commençait en URSS.
Or, parallèlement, Otto
recevait une lettre de Berlin. Un institut privé à but philanthropique
proposait au jeune chercheur un contrat mirifique. Ledit institut se disait
honoré si Otto von Möll acceptait cette proposition.
Pendant plus d’un mois, le
jeune homme hésita. Mais l’appel de sa patrie, la nostalgie de son pays qui
finissait par lui manquer plus qu’il ne le supposait, le poussèrent à accepter.
Le professeur von Möll allait donc travailler dans l’ancienne capitale du
Reich, au centre principal de recherches de l’Institut réputé dans le milieu
scientifique.
Le 15 mars 1924, Otto,
Renate et Waldemar déambulaient donc dans Tiergarten.


- La ville a bien changé,
soupirait Waldemar. L’ambiance n’est plus la même.
- La guerre est passée
par là, père, répondait Otto. A nous de nous adapter.
- Ce sera difficile, mon
fils. Je commence à prendre de l’âge.
- Vous n’avez pas encore
cinquante-cinq ans, père, fit Renate.
- Certes, mais j’en ai
tant vu. J’ai vieilli précocement.
A Pâques, Otto rendit visite
à sa cousine Johanna. En effet, il désirait renouer des liens distendus avec le
reste de sa famille. Or, madame van der Zelden accueillit fort mal le compagnon
de jeux de son enfance. Insidieusement, elle lui fit sentir que c’était bien
elle, la fille de feu Wilhelm von Möll, l’héritière légitime de la propriété et
des richesses du baron Rodolphe von Möll, leur grand-père à tous deux.
Otto expliqua en vain
qu’il n’était pas intéressé par l’héritage du deuxième baron, Johanna ne le
crut pas un instant. Le jeune scientifique était également un fin observateur
des relations humaines. Bien vite, il se rendit compte que le ménage van der
Zelden était boiteux. Non pas que David se montrât égoïste, au contraire. Il
était aux petits soins pour sa délicate épouse. Mais Otto apprit par une
indiscrétion de la domesticité que le couple ne faisait pas chambre commune.

Le chercheur fut
également frappé par le luxe et l’élégance des toilettes de Johanna van der
Zelden, la frivolité de la jeune femme. Johanna ignorait superbement les
difficultés économiques que subissait Ravensburg ainsi que toute l’Allemagne.
Or, madame van der Zelden n’avait à la bouche que les fêtes qu’elle organisait,
les bals auxquels elle ne manquait pas d’apparaître, le shopping dans les boutiques
les plus huppées d’Europe, les séjours effectués dans les stations courues de
sports d’hiver en Suisse et en France, les goûters chez des amies, les bains de
soleil pris sur la Côte d’Azur, l’argent joué dans les casinos, les emplettes à
Berlin – n’avait-elle pas changé une fois encore toute la décoration du
château ? – la conduite automobile et la nouvelle voiture Mercedes dont
elle venait d’en devenir l’unique propriétaire…
Otto avait également
constaté que sa cousine était sujette à de fréquents malaises. Parfois, son air
languide avait de quoi inquiéter. A part les distractions déjà citées, Johanna
jouait du piano. Elle avait une façon bien à elle d’interpréter Wagner,
Beethoven ou Schumann.


Le jeune professeur avait
aussi immédiatement détesté le régisseur Wilfried. Il avait trouvé le bonhomme
trop obséquieux, pas franc du collier. Quelque chose dans le domestique le
dérangeait. Son regard peut-être ? Il respirait la fausseté.
Un matin, Otto surprit
par hasard une conversation entre le régisseur et David. Le serviteur se
plaignait de ce qu’il appelait un esclavage. Il supportait de moins en moins
les ordres et les contre-ordres de madame.
Or, David van der Zelden
n’était pas souvent à la maison. Il était dans l’obligation de voyager pour
mener à bien ses affaires. Pour ramener la paix dans la demeure et pour
conserver Piikin, il doubla généreusement ses émoluments. L’homme synthétique
n’eut d’autre choix que d’accepter avec gratitude la munificence de monsieur,
le tout avec force courbettes.
Le jeune professeur se
posait de nombreuses questions sur le régisseur. Incidemment, il se mit à
l’espionner. Ce fut ainsi, qu’un soir d’orage, alors que la foudre s’était
abattue à proximité du château, dans le parc, que les lumières avaient d’abord
vacillé avant de s’éteindre, Otto, qui se tenait en faction dans un des
escaliers, finit par surprendre l’étrange manège du serviteur. Piikin se
dirigeait vers le grenier et montait en catimini les marches branlantes de la
demeure. Le chercheur eut tout juste le temps de se fondre contre le mur pour
ne pas être surpris. Il parvint même à retenir sa respiration. Comme espéré, sa
présence ne fut pas devinée par Wilfried.
- Mein Gott ! (Mon Dieu !), s’exclama in petto Otto. Que
va-t-il faire dans ce grenier ? Il est plus de minuit.
A son tour, il emboita le
pas au régisseur, se faisant aussi discret que possible. Mais parvenu devant la
porte, il ne put y pénétrer à son tour, celle-ci étant fermée par un solide
cadenas.
- Mais… Comment est-il
entré ? Le cadenas est mis à l’extérieur… C’est un tour de magie…
Zut ! Même à travers le trou de la serrure de la porte, je n’y vois rien.
Qu’est-ce qui peut bien être dissimulé là-dedans ? Dois-je raconter cela à
ma cousine ? Certainement pas… Cela ne me regarde pas après tout… j’ai
fait chou blanc… je devrai retourner me coucher. C’est demain que je regagne
Berlin… Si Johanna est victime d’un vol, tant pis pour elle. Elle m’a si mal
accueilli…
Le jeune scientifique
retourna à sa chambre, bâillant de fatigue. Après une mauvaise nuit, au matin,
prenant son petit-déjeuner dans la pièce prévue à cet effet – il y avait là une
desserte abondamment garnie de nourriture, des œufs, des tranches de jambon, des
saucisses, du jus d’orange, du pâté, de la confiture d’oignon ou de prune, des
pommes de terre, des poires et des coings, du café, de l’eau minérale, du pain
de campagne coupé en tranches épaisses, du lait froid ou chaud, et ainsi de
suite – Otto se disputa violemment avec sa frivole cousine.
- Alors, parce que Hanna
Bertha est d’origine juive, tu as rompu toute relation avec elle ? Mais
d’où te vient cet antisémitisme si virulent ? A ma connaissance
certainement pas de grand-père. D’oncle Wilhelm ? Oui, je ne me trompe
pas… mais ton père était bien obligé de mener ses affaires avec les conseils de
Joseph, son banquier…
- Otto, je ne te le
répèterai pas. Laisse la mémoire de père tranquille. Lui, au contraire d’oncle
Waldemar, n’a pas trahi son pays. Il ne s’est pas enfui lâchement comme tu l’as
fait avec ton père. Si tu veux le savoir, mais lis-tu les journaux au moins,
c’est la juiverie internationale qui a affaibli notre patrie et l’a mise entre
les mains avilies de cette république maudite ! Or, justement, parmi les
financiers profitant de la crise, se gobergeant à en vomir, les Rosenberg
occupent une place enviée.
- Johanna, je rêve
là ? Quel discours es-tu donc en train de me tenir ? Un discours de
haine… j’ai appris que, l’an passé, tu avais spéculé sur le dollar…
- Oui, et alors ? Je
n’ai fait que suivre les conseils de mon cher David. Des conseils judicieux.
- Tu n’es pas aussi
patriote que tu veux bien le faire croire.
- Otto, je ne te permets
pas ! J’ai bien fait de suivre les directives de mon mari. Ainsi, nous
avons échappé à la ruine. Aujourd’hui, si je ne l’avais pas écouté, eh bien, je
ne pourrais te recevoir dans le château familial. En effet, si je n’avais pas
été avertie à temps de changer tous mes avoirs fiduciaires en dollars, j’aurais
dû me résoudre à vendre à perte la propriété des von Möll. Puis, j’aurais été
mendier… pour ne pas mourir de froid et de faim. Je n’ai pas créé cette
situation. Je ne l’ai pas voulue.
- Je ne doute pas de tes
propos, ma cousine. Mais… puisque tu reconnais que toi et David vous vous en
êtes sortis sans dommage, qu’avez-vous fait alors pour améliorer le sort des
Ravensburgeois ? L’usine textile de la ville, qu’est-il advenu d’elle ?
- L’usine ? je me
moque bien de cette usine. Elle n’était plus rentable. Des soviets d’ouvriers y
avaient pris le pouvoir. L’anarchie régnait. Le conseil d’administration a dû
la fermer en faisant intervenir l’armée.


- Des soviets d’ouvriers…
des syndicats donc.
- Des syndicats rouges.
Je dis ce que je dis. Soumis aux Bolcheviks, cette engeance maudite qui ronge
notre belle Allemagne comme un cancer. Cette république rouge, que tu vénères
sans doute, a osé arrêter et juger celui qui, un jour, tirera notre malheureux
pays de la dépravation, le sortira de son délitement et le rendra fort et
respecté par toutes les nations.
- Euh… De qui
parles-tu ? Je connais ce type ?
- Ne le traite pas comme
un vulgaire quidam. Sois respectueux envers lui…
- Mais de qui s’agit-il
donc ?
- Du Führer Adolf
Hitler !
- Ce pantin ? Ce
guignol qui a piteusement raté son coup d’Etat ? Tu veux rire… Johanna,
raisonne un peu, bon sang. Fais appel à ton intelligence… La carrière politique
de cet histrion est bien finie. Ton homme, ton sauveur n’est pas crédible pour
deux Pfennigs. Le jour où il sera libre, et cela n’arrivera pas avant bien
longtemps, il ne lui restera plus qu’à retourner en Autriche et vendre des
cartes postales sur la place de l’opéra de Vienne.
- Otto, hurla Johanna
hors d’elle, les joues empourprées de colère, le souffle court, sors d’ici,
immédiatement ! Ce n’est pas la peine de t’empiffrer sur mon dos.
Oust ! Dehors ! Comment ? Tu as le culot de te moquer d’un
martyr ? Je ne veux plus te voir, entends-tu ? Dehors ! Retourne
chez toi… va rejoindre ton traîne-savate de père et ta petite bonniche de
femme.
- Johanna…
- Il n’y a pas de
Johanna ! Fiche-moi le camp et que, plus jamais tu ne te présentes
ici !
La rupture entre les van
der Zelden et les von Möll était consommée.
De retour à Berlin, Otto
prit connaissance d’une lettre écrite par son ami américain, Stephen,
l’archéologue rencontré en Egypte. Celui-ci l’informait du fait qu’il venait de
fonder un club de sports motorisés où l’aviation et l’automobile étaient
privilégiées. Ce club avait son siège à Detroit. Otto von Möll était bien le
digne descendant de Rodolphe et de Waldemar. Immédiatement, il accepta de
devenir membre honoraire de la confrérie, passionné qu’il était par les
voitures rapides et les plus lourds que l’air. Or, parmi les adhérents du club,
il y avait également le jeune Robert Fitzgerald York, qui entrait en politique
au sein du parti démocrate, et un aspirant officier des plus prometteurs,
commençant ses études militaires à West Point, William O’Gready, à peine âgé de
dix-neuf ans. D’ici quelques années, lesdits jeunes gens formeraient un club
dans le club et deviendraient quasiment inséparables.
*****
Mai 1924.
En France, le Cartel des
Gauches triomphait aux élections législatives. Millerand, poussé à
démissionner, Doumergue se retrouva élu à la présidence de la République tandis
qu’Edouard Herriot formait le nouveau cabinet ministériel.


Or, dès le début, le nouveau
président du Conseil des Ministres allait se heurter au fameux « mur
d’argent ». En effet, la haute finance jouait en bourse la défiance du
franc. Parmi les spéculateurs étrangers, il fallait compter sur David van der
Zelden.

Sur le plan des relations
internationales, le Cartel des Gauches choisissait la détente. Ainsi, Herriot
s’engageait à faire évacuer la Ruhr au début de l’année 1925. Mais pour la
population allemande lambda, le mal était fait.
Pendant ce temps, le 24
juillet 1924, Otto savourait l’immense joie d’être enfin père. Dietrich
naissait, un beau garçon costaud et braillard de plus de huit livres. Il aurait
pour enfants Patricia, Stephen et Franck.
Fier de son rejeton, en
avance sur les mœurs de l’époque, le jeune père ne dédaignera pas de mettre la
main à la pâte, en l’occurrence, ici, langer le bébé et lui donner le biberon.
Tout doucement, les
semaines s’coulèrent dans la quiète sécurité financière pour les von Möll. Pour
le premier de l’an de l’année 1925, Otto et Renate purent accueillir dignement
l’archéologue Stephen Mac Garnett dans leur appartement de Berlin, un logement
clair et agréable constitué de cinq pièces confortablement meublées avec une
cuisine bien aménagée.
Conseillé par son ami,
Otto qui vivait décidément dans l’aisance, prit la décision de changer de
marque automobile. Le jeune chercheur, se rendant chez le concessionnaire
Mercedes, eut un véritable coup de cœur pour un modèle sport grand luxe, de
couleur rouge, aux sièges de cuir, comportant un splendide et cossu tableau de
bord très sophistiqué recouvert de bois de teck. Lorsque Renate vit le
véhicule, elle s’offusqua de cet achat dispendieux mais son époux ignora
superbement ses récriminations.
- J’ai voulu me faire
plaisir, Renate.
- Ah oui ? Nous
avions besoin d’un modèle familial, Otto. Tu n’as pas réfléchi suffisamment à
ce que je constate. Combien cette folie a-t-elle donc coûté ?
- J’ai amplement de quoi
acheter cette voiture. Je l’ai payée comptant.
- Tant mieux pour toi.
Mais je me refuse à monter dans ce bolide.
Otto von Möll avait-il
donc fait preuve d’autant de frivolité que sa cousine Johanna ? Il n’était
pas aussi égoïste que madame van der Zelden car il versait régulièrement ses
dividendes surnuméraires à des œuvres de charité, participant ainsi au
financement d’un hôpital.
Ce fut sous des auspices
heureux que s’ouvrit donc cette année 1925, une année bénéfique et énergique
pour Otto von Möll.
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