À bord du Vaillant, François
Vidocq était « cuisiné » avec art. Cependant, la plupart du temps, il
restait muet, et, les rares fois où il ouvrait la bouche, c’était pour
prononcer des banalités et des généralités. Il marquait son ignorance y compris
devant les preuves avérées de sa participation plus ou moins directe dans le
complot visant à assassiner l’Empereur. Pourtant, ni Fermat ni Tellier n’étaient
des novices en matière d’interrogatoire. D’ailleurs, le maître espion aurait
bien voulu s’impliquer davantage afin d’obtenir des aveux complets ainsi que
des renseignements complémentaires concernant di Fabbrini et Danikine, mais ç’aurait
été dévoiler ses talents cachés.
Daniel Lin assistait à toutes les
séances, se tenant en retrait, les yeux dans le vague, affectant une lointaine
indifférence. Toutefois le vice amiral n’était point dupe de cette attitude.
- Par la barbe de Cassio, le
fondateur vénéré de la Guilde Otnikaï, rugit Craddock, je renonce! Ce type s’avère
aussi disert que le gisant de mon arrière grande tante Amanda!
S’essuyant le front avec un tissu
crasseux, le Cachalot de système Sol s’en vint s’asseoir auprès du commandant
Wu.
- Mon gars, j’crois bien que là, on
court à l’échec, souffla Symphorien à l’adresse de Daniel Lin. En tout cas, j’admire
notre danseur de cordes. Lui, il n’a pas l’air de se décourager. Et donner des
mauvais coups, boxer des mâchoires, faire cracher des dents, cela ne lui
répugne pas.
- Vous oubliez aussi le supplice du
feu revu et corrigé, rajouta le daryl androïde sur un ton indéfinissable.
- Oui, commandant, en effet. Pas mal
le coup de rôtissoire des fuseurs! Tellier rend à Vidocq un chien de ma
chienne. Si je me souviens bien, c’est le François qui a mis fin aux douteux
exploits des « chauffeurs du Nord ».
- Ah! Symphorien, tout cela est
odieux et ignoble. Et je laisse faire… je me dégoûte!
- Tout de même, vous n’allez pas
gerber?
- Non, je vais intervenir. C’est bien
plus que je puis supporter. Fermat éprouve un évident plaisir malsain à
torturer notre prisonnier. Quant à Frédéric, il s’en moque. Je ne me pardonne
pas de l’avoir capturé.
- Vous allez user de quelle arme pour
faire parler cet escogriffe? Car vous voulez le faire parler, non? Un coup de
sonde télépathique, une fusion mentale?
- Je vais commettre un viol
psychique, capitaine Craddock. Mais il sera moins douloureux que cette
abomination. Ensuite, hé bien, j’occulterai mon intrusion. Ce que je vais
entreprendre me révulse, va à l’encontre de ma nature profonde, mais nous avons
véritablement besoin de renseignements. L’enjeu est trop important. Vidocq, j’en
suis persuadé, n’est pas qu’un complice de deuxième ordre. Un mien ancêtre,
vivant dans plusieurs chronolignes alternatives avait cette devise: « on
ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Je vais le prendre comme
exemple. Tant pis pour moi.
Le regard assombri, les yeux presque
comme des puits noirs et profonds, le visage fermé, le daryl androïde s’avança
jusqu’au recoin où Vidocq, pantelant, pâle et glacé, une trace sanglante à la
commissure des lèvres, attendait le prochain supplice.
- Tellier, ordonna le commandant d’une
voix dure et sans réplique, détachez sa main gauche.
- Commandant Wu, osa l’Artiste, je n’en
ai pas terminé avec lui!
- Je ne vous demande pas de le
relâcher, mais de me laisser agir. Vous n’obtiendrez rien de lui ainsi. Vous le
savez comme je le sais. Vidocq possède une résistance remarquable à la douleur.
Il n’y a plus qu’une solution: forcer mentalement son esprit jusqu’à y
atteindre les couches les plus profondes afin d’y lire les secrets qui y sont
enfouis.
- Dans ce cas, Daniel Lin, procédez.
La place est à vous.
- Attendez! S’écria alors Fermat, le
front soudainement rembruni. Commandant, vous pouvez regretter cela.
- Amiral, je n’userai pas de toute ma
Puissance, je vous le promets. Je ne tiens pas à faire de cet homme… un légume.
Sans s’en rendre compte, Dan El avait
eu des éclats de tonalité dénonçant sa qualité de Ying Lung. Gana-El, se
forçant à dominer son inquiétude, dit pour la forme:
- Néanmoins, le risque existe, Daniel
Lin.
- Je n’ai pas le choix…
Lorsqu’il sentit que le grand type au
long nez libérait sa main, François Vidocq sursauta. Qu’allait-il advenir de
lui? Le relâchait-on? Pour le tuer ensuite puis se débarrasser de son cadavre
fort encombrant?
Sortant de sa torpeur, le policier
vit alors celui que ses tourmenteurs nommaient Daniel Lin s’approcher de lui,
la mine déterminée. Inexplicablement, François frissonna de peur.
Instinctivement, la terreur le gagna. Il redoutait davantage l’action de ce
type aux yeux bleu gris que les tortures déjà supportées.
Au contact de la main brûlante,
bouillante de Dan El, Vidocq tressaillit, voulut reculer, se défaire de cette
prise. Peine perdue! Des liens le maintenaient solidement ligoté au pilier
métallique.
Impuissant, presque résigné, le chef
de la Sûreté sentit une présence de feu pénétrer irrésistiblement dans ses
pensées les plus secrètes, s’approprier ses souvenirs les plus lointains, faire
siennes ses actions les plus criminelles. Ses regrets, ses colères, ses
chagrins les plus refoulés, ses trahisons assumées, ses mensonges, ses actes
les plus vils, ses haines, tout ce qui le constituait fut impitoyablement mis à
nu. Ah! Quelle affreuse et terrible impuissance! Il ne pouvait rien taire, rien
celer. C’était le diable en personne qui le possédait, qui lisait en lui,
communiait avec son âme depuis longtemps souillée et perdue.
Aux yeux de Dan El, François
apparaissait tel qu’il était, une créature humaine faible, qui croyait obéir à
un idéal mais qui, en fait, n’agissait que pour manipuler et dominer ses
semblables. Durant toutes ces années, Vidocq avait voulu se persuader n’être mû
que pour faire régner l’ordre et la justice. Mais seul le pouvoir sur les
simples mortels l’intéressait.
Dépouillé des faux-semblants, de
cette honnêteté de façade, de cette ambition de gloire pour la France
prétendait-il, que lui restait-il? Était-il véritablement cet être abject?
Non! Cela aurait été trop réducteur.
Après tout, François voulait sincèrement que Napoléon Premier le Grand
retrouvât son intelligence et son génie d’antan. N’était-ce pas pour ce Dessein
qu’il avait été recruté par le comte Galeazzo di Fabbrini, celui qui avait
favorisé occultement jadis l’Empereur? L’Italien
lui avait révélé un grandiose projet auquel il avait immédiatement adhéré. Par
patriotisme et non par opportunisme.
Di Fabbrini avait permis à Napoléon
Bonaparte d’évincer la dynastie légitime des Bourbons. Cela le chef de la
Sûreté le savait pertinemment. Aujourd’hui, le mystérieux comte était parvenu,
avec l’aide non négligeable du Russe Pavel Danikine, à créer et modeler un
sosie parfait du souverain impérial. Cet être tout neuf, à l’entendement
amélioré, établirait sur la Terre tout entière l’hégémonie de la France. Sa
patrie ne représentait-elle pas l’aboutissement de la civilisation occidentale?
L’Angleterre, cet îlot ridicule, boirait jusqu’à la lie la coupe de la défaite
et de l’humiliation. Quant au tsar, il était condamné à se rendre à Canossa, à
marcher sous les fourches caudines.
Les yeux clos, Daniel Lin poursuivait
toujours son voyage dans la psyché de l’humain qui portait le nom de François
Vidocq, s’enfonçant davantage dans les méandres complexes des pensées de cette
petite vie.
Ainsi le jeune Ying Lung en devenir
qui ignorait présentement ce qu’il était vraiment, arracha trois adresses
confidentielles de Galeazzo à sa victime. Il sut également tous les domiciles
du baron russe, toutes les cachettes, les laboratoires clandestins disséminés
en France mais aussi en Grande-Bretagne, et même en Amérique! Par les yeux de
Vidocq, il vit la nouvelle alliée de di Fabbrini et de Danikine, la femme
rousse splendide, la cariatide slave qui s’était jointe à cette machiavélique
et complexe machination.
« Irina », laissa échapper
Daniel lin avec un soupçon de mélancolie.
Alors, le Supra humain faillit
abandonner là l’inspection des couches profondes du cerveau du policier. Mais un
détail le retint: une cérémonie étrange, ridicule, une sanglante et stupide
ânerie, une momerie dont les hommes étaient si friands, que les petites vies
désemparées mettaient en scène afin de se persuader que leur existence avait un
but. L’initiation dans les catacombes de Cluny s’offrit au regard clairvoyant
du Ying Lung.
Rien n’échappa à Dan El, pas même la
récitation d’une strophe des manuscrits de Cléophradès d’Hydaspe, dont la Tetra
Epiphaneia perdue. Imperceptiblement, le Ying Lung, le Préservateur frémit de
dégoût mais aussi de peur.

Mais il avait le devoir de poursuivre
son exploration des souvenirs de François Vidocq. Le chef de la Sûreté, déguisé
en Grand Prêtre de cette secte de théophilanthropes, jouait à ravir le rôle du
Premier officiant, récitant d’une voix sépulcrale les paroles interdites tirées
du codex inestimable, obligeant le naïf et ambitieux Banier à boire du sang de
mouton dans une coupe truquée, un Fernand décidément bien berné tant il était
persuadé avaler son propre liquide vital. Puis, le benêt s’était bel et bien
évanoui sous le coup de l’intense émotion éprouvée lorsque le coup de poignard
lui avait été porté.
Dan El voulait rire mais quelque
chose d’indicible, de sombre, d’inconcevablement mauvais se révélait derrière
cette grotesque mascarade. Une Entité hostile déjà entraperçue, toute pétrie de
haine, de cruauté, de violence, se complaisant, macérant dans la rancœur, la
froideur et le Mal… oui, le Mal à l’état pur, la quintessence de la Noirceur,
le refus de l’Amour, la Négation de la Vie et de toute chose…
Un improbable et pourtant bien réel
amalgame d’Homunculus Danikinensis, sauvage et primitif, intelligence mécanique
insensible à tout sentiment, faite de ruse, de rage et de désir de destruction,
et une soif exacerbée de vengeance émanant de l’humanoïde hybride, de l’ancien
espion soviétique Pavel Pavlovitch Fouchine…
Ces deux êtres fusionnés étaient
devenus, s’étaient transmutés en Dragon Noir, en Inversé, en Fu le Suprême.
Adieu Johann Van der Zelden, Entropie durant une femto seconde, Mort inaboutie
d’un Pantransmultivers encore à venir, encore en gésine, non conceptualisé en
cet « instant »!
Or, la Révélation n’était pas
complète, loin de là. Ici, tout était leurre, tout s’avançait masqué. Le voile
se déchira. Ou du moins Dan El voulut le croire. Derrière le rideau de cette
mise en scène, se tenait le Un pourtant Multiple, l’ombre de la Voix commune.
Elle planait au-dessus de cette re présentation virtuelle d’un monde à,
conceptualiser. Partie prenante, inspiratrice, complice et victime de ce Jeu
dépassant tout entendement.
Dan El, toujours conduit par la peur,
n’eut pas le courage d’assister à la réouverture du cube de Moebius,
à l’invasion
de la Noirceur Suprême et Totale dans le pyramidion. Plus que jamais pleutre,
le jeune Ying Lung recula, décidé à se dissimuler ce qu’il connaissait déjà,
avait vécu ailleurs et jadis…
Toujours aussi blême, Vidocq reprit
peu à peu conscience de ce qui l’entourait. Depuis plusieurs secondes il n’était
plus sous le contrôle mental de Daniel Lin. Tandis que le policier jetait des
regards étonnés sur le décor et sur ses tortionnaires, victime d’une amnésie
partielle, le commandant Wu avait le cœur au bord des lèvres et se sentait
penaud. En fait, la culpabilité le fustigeait.
- Messieurs, murmura François d’une
voix suave qui fit tressaillir l’assistance, vous avez là une bien étrange
demeure. Jamais je n’en vis de semblable durant ma longue et périlleuse
existence. Les murs sont faits de métal et dépourvus de fenêtre. Comment captez-vous
donc la lumière du jour? Il faut remédier à ce défaut au plus vite. Voyez-vous,
les hommes sont comme les plantes, ils ont besoin de la chaleur et des rayons
du Soleil pour vivre et s’épanouir.
- Mille millions de sabres de bois!
Par tous les voleurs décérébrés de Mondani! Par les foies nécrosés des adeptes
du Grand Coësre! Commandant Wu, purée, vous ne m’avez pas menti tantôt! Vous
lui avez bel et bien ramolli le cerveau! Punaise! J’y crois pas! Par sainte
Eulalie et le con de Vénus! Vous avez obtenu au moins les informations
souhaitées, hein? Rassurez-moi! Car il m’a l’air d’avoir foutrement perdu la
raison cette ancienne chiourme, ce vieux pouacre! Ou bien avez-vous échoué
lamentablement et dans ce cas je dois piteusement lamper le réfrigérant de mes
moteurs! C’est que j’avais parié sur votre succès mon gars! Éructa Craddock
tout en fourrageant dans sa barbe en bataille.
- J’ai eu tous les renseignements
désirés, répondit lentement Daniel Lin et plus encore, bien plus…
- Euh… va-t-il rester ainsi, l’intelligence
définitivement en berne? S’inquiéta Frédéric avec un rien de retard.
Finalement, je préfère ma méthode. Elle ne rend pas fou, elle!
- Non, rassurez-vous, les effets de
mon viol s’estomperont peu à peu. Ils ne sont pas permanents. Du moins l’ai-je
voulu ainsi. Même si, pour l’instant, c’est difficile à croire en le voyant
dans cet état, j’ai ménagé Vidocq. Son
amnésie est temporaire. Mais il ne conservera aucun souvenir de notre
existence. J’y ai veillé.
- Daniel Lin Wu, ce n’est pas tout ce
que vous avez modifié chez ce policier, déclara Fermat avec sévérité. Vous avez
pris soin de soigner ses plaies et ses contusions.
- Je me suis senti obligé de le faire…
afin de parfaire son amnésie nous concernant. Il n’est pas censé avoir été
enlevé, vous comprenez… mais j’ignore comment j’ai procédé… cela m’est venu
naturellement… une réparation, un acte de contrition…
- Puisqu’il est devenu un doux
dingue, renvoyons Vidocq chez lui!
- Non capitaine! Surtout pas… ce
serait dangereux pour lui. Il vaut mieux le faire atterrir à Bruxelles ou à
Berlin.
- Euh… j’saisis pas! Pourquoi mon
colon? Amiral veux-je dire…
- Cela permettra au chef de la Sûreté
de se remettre et de retrouver une mémoire partielle. Pour nous, ce délai est
nécessaire pour mettre à profit les renseignements obtenus.
- Il faut espérer également que l’Empereur
s’apaisera… Napoléon se montrera peut-être moins vindicatif envers le traître.
Car, assurément, il aura compris que François Vidocq était partie prenante dans
cet attentat… fit le commandant Wu sur un ton dubitatif et amer. Craddock, je
veux rendre cet homme sain et sauf à son univers, à son quotidien. Il n’est pas
question que je l’envoie à la mort. C’est plus que je pourrais supporter
aujourd’hui.
- D’accord, on lui laisse une chance!
Conclut Fermat. Des objections?
- Aucune, marmotta Symphorien.
- Et vous, Frédéric?
- Oh! J’approuve. Mais la police de
Talleyrand est bien faite… François n’a obtenu qu’un sursis.
Un regard de Daniel Lin dissuada l’Artiste
de gloser davantage.
Avec raideur, le commandant Wu monta
l’échelle métallique qui conduisait à la cabine centrale. Il refusait d’afficher
son désarroi mais André n’était pas dupe. Il savait bien que le Surgeon était
malade de regret et que le remord le rongeait.
***************
Deux heures plus tard, François
Vidocq avait été téléporté à Bruxelles avec un peu d’argent, des vêtements de
rechange et une lettre stipulant qu’il souffrait d’amnésie et qu’il avait
besoin des soins d’un aliéniste. Le policier fut rapidement pris en charge
tandis que son signalement et son niepçotype étaient envoyés dans toutes les
villes de l’Empire ainsi que dans celles des pays alliés et des protectorats.
Paris sut donc l’identité de l’amnésique
moins d’un jour après que Vidocq eut été retrouvé errant dans la ville belge.
Notre personnage, sa mémoire en lambeaux, fut récupéré par la police spéciale
de Napoléon. Comme il se montra incapable de raconter ce qui lui était
précisément arrivé, il alla croupir en prison, aux côtés de Savary. Exit Vidocq.
Cependant, il eut au moins la vie sauve. C’était peu et beaucoup à la fois
lorsque l’on connaissait l’ire de l’Empereur.
Pendant ce temps, à bord du Vaillant,
André Fermat morigénait Daniel Lin. Mais en fait, toute son attitude dénonçait
l’inquiétude paternelle pour une progéniture opiniâtre, géniale et rebelle.
- Commandant, vous avez fait preuve d’imprudence
et d’inconséquence en soignant cet homme. Et ce devant
témoins qui plus est. Quelle légèreté! J’attendais plus de réflexion de votre part. Il a fallu que j’ôte
le souvenir de cet acte fort généreux mais aussi fort sot à Frédéric,
Symphorien ainsi qu’à Beauséjour qui avait vu l’état de Vidocq avant et après
votre intervention. Cessez donc d’obéir à une impulsion qui peut gravement nous
nuire!
- André, vous êtes furieux parce que
j’ai révélé un talent supra humain, un talent étranger au descendant de l’Homunculus
que je suis censé être, au daryl androïde que je suis pour tous.
- Exactement. Un talent qui
appartient à un être immatériel et pluridimensionnel à la fois. Du moins en
temps normal. Un don qui est en fait l’essence même du véritable Gardien de la
Vie, voilà tout.
- Oh! André cessez de me mener en
bateau, de me faire miroiter un destin grandiose! Je ne suis ni un Homo
Spiritus ni un agent temporel terminal, bien que j’aie fusionné avec ces
entités ailleurs lorsque la situation l’imposait. En moi affleure quelque chose
de trop sombre et de terriblement répugnant. Or, ce n’est pas là la marque
caractéristique des Michaël… vous le savez bien.
- Ce quelque chose qui vous effraie
tant mais que, pourtant, vous parvenez à étouffer et à vaincre Daniel Lin.
- Vous connaissez ma véritable
nature.
- Celle d’un être hybride sur le
chemin de la Re Connaissance. Voilà pourquoi je me suis attaché à vos pas
depuis les origines, voilà pourquoi je vous observe, vous guide et vous
conseille. Votre destin vous appartient. Le mien était écrit depuis le début.
Mon lot et mon devoir.
- Vous ne vous exprimez pas comme un
Agent temporel. Vos paroles ressemblent aux propos que pourrait tenir l’Entité
Sombre…
- Certes, je sais ce que mon discours
a d’ambigu... Ce que vous craignez tant qui dort au fond de vous, vous seul
êtes à même de le vaincre.
- Une chose si repoussante, si
abominable qui vit en moi, que je connais intimement… non! Encore un mensonge!
Je m’y refuse à y croire. La Sombre Entité que j’ai entraperçue il y a quelques
jours… c’est elle qui a peur. Oui, elle a peur de moi, elle tremble devant ma
faculté innée à me dépasser, à me transcender, à accepter de combattre l’indicible.
Ma volonté a toujours été plus forte que l’Infra Sombre. Pourtant, bien
souventefois, j’ai eu peur à mon tour et j’ai reculé, tout frémissant et ébahi.
J’ai failli, baissé les yeux et puis, je me suis enfui.
- Parce que c’était trop tôt pour l’affrontement
final, parce que vous êtes encore si jeune… mais je ne puis en dire davantage.
- Si jeune? Vous vous moquez de moi
une nouvelle fois. Mais il est vrai qu’un Homo Spiritus défie le temps… et peut
vivre aussi bien une attoseconde qu’un million d’années.
- A mes yeux, vous êtes encore un
enfant, Daniel Lin, comme toute l’espèce humaine d’ailleurs. Mais je vous ai
vexé… pardon. Cela n’entrait pas dans mes intentions.
- Un mensonge de plus. Croyez-vous
que je resterai dupe encore longtemps? Bon sang! J’ai soif de vérité et vous ne
m’accordez aucune confiance.
- Je vous assure que je vous dis tout
ce qu’il m’est permis de vous révéler actuellement. Tâchez de comprendre…
- Comme d’habitude, vous reportez à
demain ou à après-demain les informations essentielles. Vous êtes passé maître
dans l’art de masquer la réalité. Vous enfilez les pseudo révélations comme un
bijoutier les perles de culture. Vous me traitez comme un enfant qu’il faut
distraire par des contes de grand-mère. J’en ai plus qu’assez de ce jeu et de
votre condescendance méprisante et méprisable, André!
- Daniel Lin, votre ton insultant,
votre colère, je veux les comprendre. Voyez, je fais un effort pour conserver
mon équanimité. Cela m’est extrêmement difficile, je vous l’assure.
- Tiens donc! Le Michaël que je
rencontrais jadis et qui me parla ignorait les émotions violentes et négatives
comme la colère justement, et gardait son sang-froid y compris dans les pires
situations.
- Hum… Vous sous-entendez quelque
chose qui me déplaît, commandant.
- Vous ne ressemblez pas à l’agent terminal,
pas du tout…
- Parce que je vis le jour bien avant
son existence. Nous paraissons contemporains, nous agissons parfois de concert,
mais des éons nous séparent en réalité. Je n’ai aucune honte à avouer que je
suis moins abouti que lui.
- Admettons. Poursuivez, vous m’intéressez
prodigieusement.
- Je cherche à gagner du temps, je le
reconnais, mais ainsi, je vous permets de vous préparer à ce qui doit
inévitablement advenir. Vous devez vous améliorer, vous ciseler, vous sublimer
pour vaincre l’Invaincue. Plus tard, je vous affirme que vous m’en serez
reconnaissant, vous comprendrez que je n’ai agi ainsi que pour votre bien, le
bien de toutes les petites vies…
- Gardien des humains, des…
- C’est cela. Vous l’avez choisi
librement jadis…
- Pourtant, je ne m’en souviens pas.
- Vous l’avez voulu ainsi. Une
Expérience… mais j’en révèle encore trop. Ah! Que rajouter, mon enfant?
Profitez encore quelques jours, quelques femto secondes de votre innocence
rafraîchissante, de ce délai octroyé par une Providence espiègle.
- Une innocence rafraîchissante? Par
Bouddha, quelle innocence? Ricana le commandant Wu. Vous voulez rire sans doute
après ce que j’ai accompli ici!
- Et ailleurs. Vous allez m’objecter
que vous avez du sang sur les mains, que vous y baignez littéralement parce que
vous avez condamné tout l’Empire Haän à la guerre civile, que vous avez
annihilé sciemment la civilisation Asturkruk, que vous avez forcé Naor,
autrefois, à entrer dans l’Alliance des 1045 Planètes d’une façon que la morale
réprouve, que vous avez favorisé les orangs lords de Gentus aux dépens des
calmaroïdes… Dois-je poursuivre l’énoncé de vos méfaits?

- Pourquoi pas? Dans ce tableau
édifiant, vous omettez de mentionner le sort réservé à mon frère, Daniel Deng.
- Je ne l’oubliais pas, Daniel Lin.
Mais tout comme moi, vous savez qu’il n’était qu’un leurre, un succédané. Donc,
concluez…
- Vous êtes en train de me dire que l’effacement
des Asturkruks dans les abysses de l’histoire n’a jamais eu lieu parce qu’ils n’ont
en fait jamais été réels?
- Exactement. Tous vos crimes
supposés ne sont rien dans la Supra Réalité!
- Démon menteur et tentateur!
- Ah! Daniel Lin, vous êtes en train
de m’insulter une fois de trop!
- Votre calme s’envole dirait-on!
Persifla le daryl androïde dévisageant l’Observateur avec une acuité nouvelle.
Après une nouvelle pause, Daniel Lin reprit
toujours avec plus de véhémence.
- Bonimenteur de première!
Quetzalcóatl bifide et hypocrite qui oublie ses obligations, qui me méprise et
m’humilie encore et toujours, qui cherche à me donner la leçon et qui me parle
comme si je n’avais que cinq ans!
- Commandant Wu, que signifie votre
attitude? Que cherchez-vous? À me pousser hors de moi?
- Oui, je veux que vous m’affrontiez!
Je veux vous faire cracher la réalité!
- Orgueilleux Prodige! Fat
inconséquent et immature!
- Non! Rebelle et téméraire, André
Fermat! Inconscient, impudent! Tous ces termes, je les accepte, mais je veux
savoir votre nom, et non pas celui que vous portez chez les humains…
- Rebelle, fol, ange et démon, feu et
glace, créateur et destructeur, Vie et Mort…
- Ah! Taisez-vous! Taisez-vous donc!
Silence! J’ai peur! J’ai peur!
- J’ai mis le doigt là où il ne
fallait pas. Le Néant vous terrorise encore. Le Mal nécessaire avec qui vous
avez composé, vous rebute… mais vous avez compris jadis qu’il ne pouvait en
être autrement, hélas. Pour que la Vie soit, il faut la Mort, pour que l’élément
vital catalyse la Création, l’Entropie doit être domestiquée…
- André, ou quel que soit votre nom,
je vous en conjure, taisez-vous!
- Mon enfant, je me nomme Gana-El et
je ne suis que l’Observateur…
- Gana-El, ce n’est pas là le nom d’un
agent temporel… évidemment, puisque, tout comme les Asturkruks, il n’existe pas…
encore… Ah! Dieu! Je brûle! Le feu me dévore… Et ce Vidocq, que lui ai-je fait?
Je le vois là, en bas, tout en bas, dans sa cellule, il souffre. Il pleure, ne
sait pas ou plus pourquoi il a déplu à Napoléon. Il ne se souvient pas de la
trahison, du complot… il rejette au loin la cruche d’eau qu’on lui apporte. Il
veut en finir avec la vie, cette tromperie. S’il n’était attaché, il se
pendrait présentement. Tout en lui n’est que tempête noire, qu’ouragan furieux,
qu’eau sombre parcourue de monstrueuses créatures pourvues d’énormes dents. Des
Léviathans qui veulent le dévorer, déchirer ce qui lui reste de raison et de
conscience. La folie le guette, les goules hurlent à ses oreilles. Et c’est moi
qui ai fait cela… c’est moi… Non! Par pitié… je veux rompre le contact… mais je
partage tout avec lui… je deviens lui, je suis lui… les tambours de sang
battent dans ma tête. Mes yeux voient à travers les murs, à travers son corps…
l’oxygène se corrompt. Les cellules de ses organes se putréfient lentement. Il
pue la mort. Bientôt, il ne sera plus que charogne… Ai-je réellement voulu
cela? Une humanité consciente de sa mort prochaine et qui, à cause de ce savoir
veut vivre en convoitant ce que son prochain possède? Les vols, les meurtres,
les guerres ne s’expliquent-ils que parce que l’existence des petites créatures
est éphémère? Non! Non! Pardon! Mais il le fallait… oui…
N’en pouvant supporter davantage, Dan
El était tombé à genoux. Il s’était pris la tête entre ses mains et des larmes
de remords coulaient sur ses joues d’une pâleur extrême.
- La Révélation vient trop tôt,
beaucoup trop tôt. Fit Gana-El avec effroi. Aurais-je la force de remédier à
cela? Mon enfant, viens, viens que je te fasse oublier tes tourments, tes
chagrins et tes regrets. Il n’est pas temps pour toi d’affronter ce que tu es,
ce à quoi tu dois faire face bientôt. La charge pèsera sur tes épaules, oui,
mais pas aujourd’hui.
L’Observateur se mit lui aussi à
genoux et, se métamorphosant, enveloppa le jeune Ying Lung de sa lumière
orange, une lumière douce et chaleureuse, tendre et consolante. Puis, une
langue de feu jaillit des deux entités qui ne firent plus qu’une une femto
seconde. Le phénomène cessa aussitôt et tout redevint normal dans la cabine de
pilotage.
André Fermat s’assurait de la
stabilité de l’orbite du vaisseau tandis que Daniel Lin, assez guilleret,
sifflait une fugue de Bach tirée de la sonate
pour violon BWV 1001 en sol mineur.
Il n’empêche. L’Observateur avait eu
chaud. Dan El avait été à deux doigts d’effleurer la vérité. Si, lui, Gana-El,
n’avait pas puisé dans ses réserves, tout le Dessein aurait été effacé et le
Vide seul serait resté.
Daniel Lin n’avait pas conscience qu’André
avait agi sur lui et l’avait ramené à la raison. Le daryl androïde se contentait
de vérifier si le chrono vision était toujours aussi imprévisible dans son
fonctionnement. C’était le cas, mais cela n’affectait pas son humeur. Ce soir,
il en était certain, il aurait un contact avec Gwen, sa douce et tendre Gwen,
son soleil et sa pluie, sa fontaine et sa source…
***************
Dans une de ses demeures, le baron
Danikine affichait ostensiblement sa mauvaise humeur. Non seulement le sieur
Vidocq croupissait en prison mais, de plus, l’attentat contre l’Empereur avait
lamentablement échoué. Que pouvait révéler le policier si, jamais, il était
interrogé d’une façon musclée? Car, après tout, le recours à la torture restait
probable vu que celle-ci n’avait été abolie que récemment. Napoléon donnerait l’ordre
d’en user assurément. N’avait-il pas été visé directement par la machine
infernale?
Comment Vidocq avait-il pu être
capturé aussi facilement? Que savait Savary? Et l’Empereur? Ah! Échouer si près
du but! Toutes ces questions présentement sans réponse affectaient profondément
Danikine. Ne lui faudrait-il pas quitter Paris au plus vite afin d’assurer sa
sécurité? Recommencer ailleurs, à son âge, était-ce encore possible? Certes,
les laboratoires de Londres et Boston étaient opérationnels mais que d’efforts,
de temps et d’argent gaspillés!
Qu’allait-il advenir des clones
parisiens? Ils parvenaient à maturité et le plus avancé d’entre eux avait déjà
atteint l’âge apparent d’une trentaine d’années. Parfaitement conformé et
conditionné, il aurait pu se substituer au souverain dans cinq jours au plus
tard.
Il y avait plus inquiétant encore.
Vidocq avant de tomber comme un fruit mûr entre les griffes de la police
secrète française, avait disparu subitement après l’échec avéré de Fieschi et
ce, durant plus d’une journée. Puis, inexplicablement, il était réapparu à
Bruxelles, désorienté et hagard.
Et que dire de cette mystérieuse
lueur verte qui avait précédé l’évaporation du chef de la Sûreté?
Ah! Il n’y avait pas à s’y tromper.
Daniel Lin Wu était passé à l’offensive et était parvenu à entraver cette
machination bien huilée. La preuve? Il connaissait le lieu de son laboratoire
principal. N’y était-on pas entré de nuit? Il avait aussi fait éliminer toute
une bande d’informateurs et de mouches stipendiés. Maintenant, il ne lui
restait plus qu’à détruire l’armée et la réserve de clones en gestation. Une
formalité pour cet humain du futur.
Pendant ce temps, Irina Maïakovska
évitait di Fabbrini et Danikine. Or, la compatriote de Pavel avait juré qu’elle
tendrait un piège à ce Daniel Wu. Mais pouvait-on accorder sa confiance à ce qui paraissait n’être
qu’une promesse en l’air?
Quant à Galeazzo, son attitude
désinvolte intriguait le Russe. Le comte perdait son temps à musarder dans les
jardins du Luxembourg comme peu concerné par ce nouvel échec. Mieux, il partait
pour Londres afin -disait-il - de vérifier la maintenance des autres
laboratoires, dînait chez Tortoni d’huîtres au champagne, assistait à une
grande première à l’Opéra, se promenait - allez savoir pourquoi! - dans les
bosquets du parc de Versailles, se rendait dans l’avenir aux States pour des
raisons fumeuses, relisait quelques poèmes de Baudelaire en soupirant
bruyamment - Mais le vert paradis des amours enfantines -

faisait un
saut à Toulon ou à Marseille sans éprouver le besoin de se justifier ou,
encore, usait de ce qui lui restait de loisirs à fumer d’énormes cigares, des
havanes, tout en feuilletant d’un œil distrait Le Moniteur universel. Parfois,
il lui arrivait de complimenter Adrienne, la cuisinière du pseudo prince russe
et, surtout, ne montrait aucune inquiétude, absolument aucune, devant l’absence
de Johann Van der Zelden, une absence qui s’éternisait alors que Pavel aurait
bien eu besoin d’un coup de pouce de sa part.
Pavel Danikine bouillait et rageait
mais en silence. Mais enfin, ce soir-là, comme se sentant insulté par tant d’impassibilité,
il laissa éclater sa légitime colère.
- Galeazzo, fit-il en apostrophant l’Ultramontain
sur un ton des moins urbains, on dirait bien que cette affaire ne vous
intéresse plus. Vous prenez toutes les mauvaises nouvelles qui nous assaillent
et nous accablent avec une légèreté exaspérante. Par saint Wladimir, réagissez!
Oui, réagissez ou, sinon, nous perdons tout.
- Même la vie? Ironisa l’italien. Du calme, mon cher
baron. La colère vous messied grandement, vous savez? Ainsi, vous pensez que je
prends des vacances au moment le plus importun, que je m’amuse… erreur, Pavel!
Oui, c’est vrai, je me suis rendu à Londres et plus loin encore, dans tous les
sens du terme. Mais pour rattraper par un autre fil tout l’écheveau de ma
tapisserie. Alban de Kermor, vous savez de qui je veux parler n’est-ce pas?
- Oui, il s’agit de ce jeune homme à
la fois naïf et prétentieux qui complote avec Berry et Condé…
- Exactement. Hé bien, il est devenu
présentement une pièce maîtresse, un cavalier dans notre partie d’échecs
cosmique et temporelle. Vous verrez bientôt les résultats de mes manœuvres. Je
vous garantis que vous serez ébloui par l’inventivité dont je fais preuve.
- Je l’espère de tout cœur. Mais… ce
Kermor n’est-il pas chapeauté par un membre de la bande de Daniel Wu?
- Par Victor Francen, plus précisément.

Ce sera un jeu d’enfant
de tromper son mentor. Avec le consentement même de ce benêt d’Alban, personne
ne détectera ma patte dans ce qui va suivre.
- Hum… cela suffira-t-il à nous
débarrasser de ce Chinois? À désamorcer la bombe à retardement Daniel Wu?
- Mais, certainement, Pavel. J’agis
également auprès d’une autre personne qui touche de très près notre adversaire;
j’use d’un intermédiaire, un agent véritablement insoupçonnable. Mais… chut! Je
ne vous en dévoilerai pas davantage ce soir.
- Cependant, reconnaissez que notre
affaire a pris du plomb dans l’aile et que la partie est presque perdue.
- Que non pas! Oubliez-vous que notre tapisserie est
réversible? Il y a un amont… Vous saisissez.
- Pourtant si…
- Il n’est certes pas évident de maîtriser les concepts
spatio-temporels… or, j’y parviens facilement grâce à notre ami commun.
- Justement! Que devient Van der
Zelden?
- Il s’est rendu très en amont de notre problème. Un
infime détail à vérifier. La trame de notre machination devait être renforcée…
Galeazzo se tut, refusant d’approfondir
davantage le sujet plus que délicat de la disparition prolongée de Johann. Il
se contenta de s’étirer paresseusement sur son fauteuil et de tirer de longues
bouffées de son cigare. Il celait à Danikine que d’importantes anomalies
étaient apparues sur cette chronoligne, au niveau du XVe siècle.
Théoriquement, il ne devait pas y avoir d’interférences entre deux pistes
temporelles parallèles et différentes. Or, c’était pourtant ce qui était en
train de se produire. Les deux chronolignes semblaient dorénavant converger
dangereusement. Qui donc tentait de tirer et de froisser ainsi les feuillets du
Multivers? Pas Daniel Lin Wu qui n’y avait aucun intérêt. Pas non plus les
Haäns menés par Daniel Deng qui, présentement, n’existait plus et, même, n’avait
jamais vu le jour.
Alors? Un Homo Spiritus? Le fameux
Michaël Xidrù, pompeusement baptisé l’agent temporel terminal? Mais, il n’avait
pas accès à cette histoire, un isolat, du moins sur le papier. Johann y avait
veillé. Il l’avait affirmé à Galeazzo.
L’IA des Olphéans? Certes, elle
appartenait à une autre réalité et semblait se désintéresser désormais du sort
de la Terre et de ses habitants. Mais tout de même… C’était pour s’en assurer
que Van der Zelden était parti si précipitamment à sa rencontre.
Manifestement, quelque chose de sournois et de bien sombre se tenait à l’affût. Oui, de bien plus irrémédiable que Johann. Impensable que celui-ci n’ait pas conscience de cela!
Manifestement, quelque chose de sournois et de bien sombre se tenait à l’affût. Oui, de bien plus irrémédiable que Johann. Impensable que celui-ci n’ait pas conscience de cela!
Pavel Danikine laissa Galeazzo
méditer cinq minutes. Le silence, un silence lourd, s’installa. Puis, le Russe
demanda plutôt abruptement:
- Je n’ai plus confiance en Irina Maïakovska. Son attitude
est des plus étranges. Elle poursuit un but différent du nôtre. Qu’en
pensez-vous, comte?
- Il est vrai qu’elle ne cache point
ni ses sentiments antifrançais ni sa haine vis-à-vis de Daniel Wu. Et cette
haine est bien trop forte pour ne résulter que d’un combat entre le Cornwallis
et le Lagrange comme elle nous l’a raconté il y a peu.
- Voyez comme vous partagez mon point
de vue! Bien qu’elle se soit engagée à piéger mes laboratoires afin d’anéantir
le Chinois, je suggère de la désarmer au plus tôt.
- Hum… pas d’emballement, Pavel. Sa haine nous arrange,
bien au contraire! À nous de la manipuler subtilement. Et puis, comment la
désarmer? Surtout en l’absence de Van der Zelden? Son loup de garde, Stunk,
mieux vaut ne pas s’y frotter!
- Tiens donc! Vous avez donc peur de
ce loup-là, Galeazzo?
- Ah! Pavel! Ne m’insultez pas! Il s’agit d’un
lycanthropoïde doté d’une force inouïe, d’une intelligence qui dépasse la vôtre
et qui est absolument insensible à toute suggestion télépathique! Croyez-vous
que je n’aie pas déjà tenté de contrer Stunk? Je me suis heurté à un mur, mon
cher baron.
- Alors, nous ne pouvons pas nous
parer de ce côté…
- Non car j’ai un plan. Comme
toujours. Irina Maïakovska… vous ignorez tout ou presque de Daniel Lin Wu,
Pavel.
- Que voulez-vous dire?
- Ah! Irina! Son parfum miel et lavande, sa chevelure
rousse éclatante, sa beauté sculpturale, sa voix rauque si suggestive… un rêve…
Irina, l’égérie, la muse, l’inspiratrice, l’amour, la folie de Daniel Lin… elle
sera son port ultime, Eros et Thanatos réunis. Son accomplissement et sa fin.
- Je ne saisis toujours pas.
- Ah! Pavel, mais Daniel Lin ne pourra pas tuer cette
femme tout simplement. En elle réside le défaut de l’armure. Irina cariatide
parfaite, déesse de la beauté qui a daigné prendre chair sur cette Terre si
sordide! Irina masque splendide et abouti qui dissimule la face grimaçante et
repoussante de la Mort même. Tu seras la lance damasquinée, ciselée avec
patience, le couteau affûté qui percera le cœur saignant de Daniel Lin. Tu
seras le doux et délectable poison qui infectera son âme sans retour. Tu seras
mon joker envié dans cette fin de partie. Et, lorsque tu auras tourmenté ton
amant au-delà de ce qui est envisageable, lorsque tu auras piétiné et son corps
et sa dignité, lorsque tu auras martyrisé ton Abélard,

ton Orphée, ton Roméo,
ton Hamlet, ton Othello, ton Lamartine, ton Byron, ton La Molle, lorsque tu l’auras
tué enfin, je te prendrai, je te capturerai, tu m’appartiendras, tu ne verras
que moi, tu ne respireras que pour moi, tu seras mienne tout entière, tu ne
penseras qu’à moi, tu ne jureras que par moi, je te modèlerai selon mon bon
plaisir, tu seras de la cire molle et docile entre mes doigts, tu ne désireras
que moi, tu feras tout pour me satisfaire, tu gémiras sous mon regard cruel, tu
crieras de désespoir lorsque je ferai semblant de t’ignorer… tu ramperas à mes
pieds pour me supplier de t’aimer encore, toujours… tu te feras veule,
menteuse, abjecte, tu rejetteras ton orgueil afin de me satisfaire, tu fouleras
au pied ton honneur auquel finalement tu n’étais pas si attaché, tu te
traîneras sur le sol en bavant lorsque je me refuserai à toi, tu te
dépouilleras de tout ce qui était toi pour devenir ma marionnette, ma poupée de
son, mon objet, ma chose! Tu menaceras d’en finir avec la vie lorsque je
recevrai toutes tes preuves d’amour avec le plus grand mépris… devant ton
avilissement, je jouerai le bel indifférent, le seigneur sans merci, le César
Borgia qui te poignardera encore et encore… oui, Irina…
Le comte maléfique ricana et son rire
résonna lugubrement dans le salon de Danikine. Un frisson glacé se répandit sur
l’échine de Pavel et celui-ci ferma les yeux une seconde. Enfin, le Russe
prenait la véritable mesure de Galeazzo.
« Cet homme est le
Diable », pensa le baron.
Danikine avait tort. Il se trompait de
personne. Le Diable avait bien pris vêture humaine. Mais il s’était travesti en
femme.
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