Chapitre 16

La charte qui régissait la cité de l’Agartha
avait été proclamée et publiée. Tous pouvaient désormais s’y référer. Il avait
fallu dix-huit mois pour l’élaborer, la rédiger, la raturer, la recommencer,
et, enfin, la soumettre à l’approbation de toute la population dans un référendum véritablement
démocratique.
Pour parvenir à un texte non idéal,
rien ne l’était, mais compatible avec la démocratie et à l’idée que chacun s’en
faisait, un collège composé de cent quatre experts représentant toutes les
couches de la société, toutes les ethnies et tous les peuples, s’était attelé à
cette immense tâche rédactionnelle s’inspirant de grands textes
incontournables.
Ledit collège avait bénéficié de la
double présidence de Tony Hillerman, l’historien polyglotte et d’Albriss l’Hellados.
La nouvelle constitution, révisable chaque lustre si nécessaire, s’inscrivant
sur les fondamentaux, devait normalement résister à l’épreuve du temps.
Le commandant Wu n’avait pas
participé à son élaboration, objectant qu’il ne connaissait rien à la mise en
œuvre d’une vraie démocratie. Jamais, disait-il, il n’avait vécu sous pareil
régime. Toutefois, il avait fourni les références, les textes dont s’étaient
inspirés rédacteurs, et accepté le poste d’Observateur.
Les textes référentiels avaient été
les suivants:
- La Déclaration d’Indépendance des
Etats-Unis d’Amérique de 1776;

- La Constitution de 1787 du même
Etat;
- La Déclaration des droits de l’Homme
et du Citoyen de 1789, puis celle de 1793 des pistes 1720 à 1725;
- L’Habeas Corpus anglais et le Bill
of Rights de 1689;
- La Déclaration universelle des
droits de l’Homme de 1948;
- La Constitution de la RFA de 1949;
- La Constitution de 2011 de la VI e
République française de la chronoligne 1723;
- Les Actes d’Indépendance des
colonies martiennes de 2135 et 2241;
- Les Lois Fondamentales d’Alpha du
Centaure de 1351 de l’Hégire post-humaine;
- Les Précieux et Véridiques Écrits
de Vestrak d’Hellas de 7957 avant J.-C.;
- Le Système athénien du Ve siècle
avant J.-C.;
Et ainsi de suite…
Le résultat de cet amalgame donnait
ceci. Des élections annuelles, entièrement démocratiques, au suffrage universel
direct, et ce, pour tous les niveaux de décisions, tant pour l’exécutif que
pour le législatif - du moins tant que ce dernier pouvoir respectait les
Principes énoncés par le Préservateur -. Le pouvoir judiciaire était également
soumis à un système électif tant pour les jurys que pour les présidents des
tribunaux et les assesseurs.
Mais ici, nul réel besoin de juge d’instruction,
de procureur et d’avocat de la défense. Beaucoup s’étonnaient de cet oubli
rédhibitoire mais le Conseil, élu et renouvelé périodiquement, qui en savait la
raison, disait invariablement:
« C’est là le rôle du Gardien
de la Cité, le Juge par excellence ».
« Mais qui est donc ce
Juge »?
« Le Préservateur tient à
conserver son incognito. Il vit parmi nous comme un citoyen ordinaire. Il ne
réclame aucun privilège, aucun passe-droit. Cela doit vous suffire ».
La majorité à qui cette réponse était
faite s’en accommodait. Mais pas les Vingt-quatre!
Revenons au Conseil. Celui-ci
comportait douze membres dont le mandat d’une durée d’une année était soumis à
examen après échéance. Naturellement, les douze étaient entièrement dévoués au
bien-être de la cité. Ils prêtaient serment publiquement et rendaient
scrupuleusement compte de leur administration devant une commission neutre dont
faisaient régulièrement partie Albriss, Tenzin Musuweni, Nadine Lancet, Stamon,
Kilius, Kiku U Tu, Chtuh, Celsia et Daniel Lin Wu. Tandis que le cumul des
mandats était strictement interdit, la réélection elle, était au contraire
admise, mais pas consécutivement. Ainsi, il arrivait d’additionner cinq mandats
durant un cycle soit sur trente ans environ.
Quant à l’administration générale, c’est-à-dire
les commissaires sélectionnés pour leurs compétences et leurs qualités morales
exemplaires, elle assurait le quotidien, l’intendance de l’Agartha.
C’était à ce titre justement que le
commandant Wu avait reçu la fonction de Superviseur général en chef des
superstructures de la cité. Il se retrouvait à coiffer tous les ingénieurs,
techniciens, intendants, économes et agronomes; sans oublier le personnel
soignant, les directeurs de l’approvisionnement, les responsables du recyclage
des déchets, les spécialistes de l’assainissement des eaux, de l’air et du sol,
les chefs de projets et ainsi de suite. Tous avaient obligation de lui
présenter un rapport hebdomadaire qu’il avalisait le plus souvent. Aucun ne se
dérobait, et, au contraire, montrait un enthousiasme des plus sincères lors de
ces séances.
À part cela, nulle contrainte ne
pesait vraiment sur les épaules des citoyens de l’Agartha.
Ah! Quant aux croyances les plus
diverses, elles étaient toutes admises et respectées. Toutefois, aucune ne
devait s’imposer et le prosélytisme était interdit car le régime de la cité s’était
proclamé laïc.
Cependant, Denis ne faisait pas
mystère de son catholicisme, Daniel Lin s’affichait bouddhiste, Sitruk
revendiquait sa judéité. Il va de soi qu’aucune des religions pratiquées ne
devait porter atteinte à la vie, à la dignité de l’individu ni remettre en
cause le libre arbitre.
Sur le plan de la justice, il est bon
de voir comment le système fonctionnait. Lorsqu’il y avait session du tribunal,
c’était lorsque l’homicide ou le crime était avéré, soit qu’il avait été
commis, soit qu’il était en train de se commettre, quel que soit le point de l’espace
et du temps dans lequel se retrouvaient les citoyens de l’Agartha.
Déjà, une porcinoïde avait été
condamnée pour l’assassinat du sergent Grronkkt. Dima Fergrii, la Marnousienne,
l’épouse légitime de la victime, avait été exclue de la cité après le jugement
rendu par le Tribunal. Mais c’était Daniel Lin qui s’était chargé de l’exécution
de la sentence. Renvoyée chez les siens mais à une époque fort reculée, la
criminelle avait succombé sous les dents
des prédateurs de ces temps préhistoriques. Grronkkt avait opportunément
ressuscité mais perdu le souvenir de sa précédente union.
L’humain, Éric Lamirant avait eu le
malheur de se montrer jaloux vis-à-vis de Celsia qui courtisait en toute
innocence un autochtone de la Chine des Ming alors que le couple effectuait un
voyage d’agrément sur la Terre numéro 1733. Un soir, il avait poignardé le
lettré Fong Xu Huan qui récitait de si délicats poèmes à Celsia.

Aussitôt son forfait accompli,
inexplicablement, l’assassin s’était retrouvé devant le terrible tribunal.
Condamné, il avait eu le loisir de méditer longuement sur son terrible geste
lors de son exil hors de l’humanité. Réduit à la condition de reptile, mais
gardant toutes ses capacités intellectuelles, il avait séjourné durant dix ans
dans l’arboretum sous l’apparence d’une tortue d’eau. La leçon avait-elle été
profitable? Sans doute puisque le dénommé Éric ne recommença pas et accepta les
tâches les plus viles après l’exécution de sa peine.
Les forfaits plus anodins n’étaient
pas rares dans la cité. Mais le vol restait impossible car lorsqu’un résident
de l’Agartha convoitait un bien, immédiatement et inexplicablement celui-ci se
matérialisait devant les yeux médusés de l’envieux. Mais il fallait rester dans
la limite du raisonnable. Si un objet était brisé par mégarde, il
réapparaissait intact dans la seconde.
Il arrivait également que des
individus se mettent en colère, fassent une scène de ménage, frappent leurs
épouses, leurs enfants, bref, se montrent tout à fait odieux, n’hésitant pas à
administrer des coups de pieds à leur animal domestique.
Mais alors, les coléreux et les
brutes étaient convoqués par le Superviseur général et les contrevenants n’avaient
pas intérêt à se dérober, à oublier le rendez-vous.
Racontons la scène qui se déroula ce
matin-là entre Charles, un humain des plus ordinaires et le commandant Wu.
Le dénommé se présenta à l’heure, un
point en sa faveur. Étonné, il s’assit face à Daniel Lin, sur invitation de ce
dernier. Un silence pesant s’installa. Le violent ne comprenait pas pourquoi le
commandant l’avait ainsi convoqué. Il transpirait sous les yeux inquisiteurs du
Superviseur général.
Enfin, Charles se rappela que Daniel
Lin, télépathe notoire, était en train de le sonder. Mais il ne faisait pas le
lien avec son geste de l’avant-veille.
Or, le Gardien attendait patiemment
une justification maladroite du violent. Comme Charles s’obstinait dans son
silence, de plus en plus gêné et angoissé, le Superviseur se décida à prendre
doucement la parole d’une voix calme et posée.
- Ah! Charles! Avez-vous conscience
que vous venez de me décevoir grandement?
- Moi? Je ne comprends pas,
Superviseur. J’accomplis mon travail consciencieusement, je vous l’assure. Tous
les rapports vous le confirmeront.
- Il ne s’agit pas de la surveillance
des jardins hydroponiques, Charles. Je veux parler de la violence dont vous
avez fait preuve une fois encore envers votre épouse. Cette fois-ci, vous ne
vous êtes pas contenté de lui administrer deux gifles.
- Comment le savez-vous? C’est cette
garce qui est allée tout raconter à O’Rourke!
- Non, pas du tout. Il est dans ma
nature de savoir tout ce qui se passe dans la cité, Charles.
- Parce que vous lisez dans les
pensées.
- Une fois encore, non. Parce que je
vois tout ce qui se produit en temps réel.
- Je ne comprends pas… c’est
impossible. Il n’y a pas de caméras dans les appartements privés…
- Charles, vous méritez une punition.
- Comment? De quel droit? Commandant,
vous ne faites pas partie du Tribunal que je sache. Ce n’est pas un délit que d’administrer
une petite correction à sa femme qui a brûlé le repas!
- Ah! Violent, macho et têtu! Comment
vous êtes-vous retrouvé ici? Vous ne méritez pas de séjourner en ce lieu,
Charles… mais il n’est pas question de faire de la peine à votre mère… alors,
je vous propose ceci. Soit vous acceptez de vieillir de vingt ans pour une
durée objective de mille cinq cents années…
- Vous dites n’importe quoi,
Superviseur…
- Laissez-moi achever… soit vous
quittez la cité de votre plein gré pour vivre librement votre cycle entier sur
une des Terres extérieures. À l’issue de votre existence, vous mourez, il va de
soi, mais pour vous réincarner aussitôt dans un autre corps humain.
- Quoi? Que signifie ce marché? Vous
plaisantez sans nul doute…
- Charles, j’ai vraiment les moyens
de vous réincarner…
- Mourir… Une telle chose arrive dans
les mondes extérieurs. Ma mère me l’a dit… mais je me suis refusé à la croire…
- Mourir, mais pas définitivement.
Ayant une nouvelle fois atteint l’âge adulte dans votre nouveau corps, vous
recouvrerez la mémoire, les souvenirs de votre précédente existence… j’y
veillerai personnellement.
- Franchement, je ne saisis pas.
Comment êtes-vous en mesure de me faire pareille proposition? Êtes-vous le
diable, Dieu?
- Hum… ni l’un ni l’autre, Charles…
ah! Je dois vous mettre en garde. Posséder une double mémoire est assez
perturbant. J’en ai fait l’expérience moi-même jadis…
- Je veux bien entrer dans votre jeu
absurde… vingt ans de plus physiquement. Ça me semble sévère comme punition.
- Cela dépend, Charles.
- Il n’y a que peu de personnes âgées
dans l’Agartha. Craddock, Beauséjour…
- Parce que c’est leur choix. Votre
vue ne sera plus aussi bonne, vos réflexes seront amoindris. Vous devrez
prendre quelques précautions afin de vous maintenir en forme comme éviter les
efforts inutiles, consulter O’Rourke régulièrement, subir quelques petits maux
tels des essoufflements, des douleurs articulaires, des étourdissements
passagers… si j’étais à votre place, je choisirais de vieillir.
- Ah! Parce que vous l’avez aussi
expérimenté! Ricana Charles.
- J’ai tout expérimenté, mon ami.
- Durant mille cinq cents ans! Bigre!
Gardien, n’exagérez-vous pas? Vous êtes bien le Gardien de la cité?
- Oui, vous avez enfin compris…
- Si j’opte pour le vieillissement,
comment allez-vous donc procéder?
- Mais d’une manière fort simple. Je
vais accélérer votre métabolisme. En une minute, pas plus, vous aurez vieilli
de vingt ans. Vous savez, Charles, vous avez été rappelé à l’ordre trois fois
déjà. Vous n’avez pas écouté. Je suis sincèrement navré de devoir sévir ainsi.
Pensez au chagrin que vous causez à votre épouse, Gabrielle. Vous la faites
souffrir cruellement. Or, elle vous aime d’un amour total qui ne demande rien
en échange. Comme c’est son droit, elle pourrait exiger la séparation. Mais
elle ne la souhaite pas. Elle s’est confiée à votre mère, Delphine Darmont.

Elle est prête à accepter la peine du vieillissement.
- Gardien, accordez-moi une dernière
chance…
- Maître Charles, j’ai déjà fait
preuve à votre égard d’une trop grande indulgence, croyez-moi. Tôt ou tard, il
faut savoir accepter ses fautes et en payer le prix. Cela ne me procure aucun
plaisir de punir les humains, mais c’est mon Devoir! Pour le bien de Gabrielle,
la victime, pour toutes les victimes…
- Gardien, n’éprouvez-vous donc
jamais de la colère? Vous vous contrôlez toujours? En toutes circonstances?
- Charles Soubeyran, j’ai mes
faiblesses, comme tout être pensant. Mais jamais je ne m’en prends à plus
faible que moi. Si je suis de mauvaise humeur, hé bien, j’évite de retourner
celle-ci contre un autre, d’accuser ceux qui m’entourent. Je sais que je suis
seul responsable des avanies que je subis et j’assume pleinement mes erreurs.
- Euh… Gardien, suis-je en train de
vous manquer de respect en insistant?
- Cela n’a aucune importance,
Charles. Respectez vos semblables, cela me suffira.
- Dans ce cas, je choisis… l’exil.
- C’est votre droit. Je comprends ce
choix. Dans une heure, vous partirez pour la France du XIXe siècle. Piste 1722,
c’est là ce que vous souhaitez. Vos capacités s’épanouiront pleinement. Mais
évitez de chambouler le cours de l’histoire.
- Bien entendu.
- Dans ce cas, puisque nous nous
comprenons, allez trouver Manoël puis Albriss. Tous deux vous prépareront à ce
bannissement.
- Gardien, que ressent-on lorsqu’on
meurt?
- Juste avant le néant, une grande
détresse, une immense solitude, une désorientation. Puis… plus rien. L’écran
noir. Jusqu’au retour de la Lumière…
- Vous avez connu cela. Je l’entends
au ton de votre voix.
- Des millions et des millions de
fois, Charles. À chaque seconde, à chaque segment du Pantransmultivers. C’est
ma Nature. Je ne puis ignorer cette nécessité. Mais je préfère ne pas m’étendre
là-dessus, sur ma fonction… au fait, une fois rendu à l’extérieur, vous
oublierez jusqu’à mon existence. Une précaution inévitable. Lorsque vous serez
une nouvelle fois réincarné, vous ne saurez plus non plus que je suis pour l’éternité
et de toute éternité le Gardien de la cité. Pour tous ici, comme pour vous,
sauf pour les responsables et administrateurs en exercice de l’Agartha, je me
nomme Daniel Lin Wu Grimaud et j’officie en tant que Superviseur général…
- Gardien, merci pour votre
franchise.
S’inclinant avec le plus grand
respect, Charles Soubeyran se retira, ému. Aussitôt, il fut conduit par Chtuh
et Tiburce, prévenus, auprès de Manoël.
Pendant ce temps, Dan El soupirait.
« Depuis que la Cité est
fonctionnelle, j’aurais dû apprendre à mieux juger les humains! La vérité est
que ma compassion est certes ma plus grande qualité mais également ma plus
grande faiblesse ».
Vérifiant une fois encore la
résistance structurelle de l’A-Bulle, le commandant Wu partit rejoindre Sitruk
afin de mettre au point un nouveau moteur quantique destiné au vaisseau
intergalactique le Celsius.
Comme on le voit, Daniel Lin était
fort pris par ses fonctions. Ses seuls loisirs et plaisirs restaient la
peinture, la poésie, la musique, les soirées empreintes de chaleur à écouter
les récits de Craddock, Gaston, Frédéric, Benjamin, les anecdotes
croustillantes de Michel, Pierre, Fernand, Erich, les lectures en
avant-première d’Alexandre et de Victor, et, surtout la présence à ses côtés de
Gwenaëlle et de Bart, Tim et Tommy ainsi que les visites impromptues de Violetta
et de Guillaume, d’Aure-Elise et de Raeva sans oublier celles toujours
hilarantes de Saturnin.
**************
Or donc, Daniel Lin appréciait et
chérissait particulièrement ces instants magiques, ces douces félicités volées
à l’éternité où Aure-Elise et Violetta - oui, celle-ci était parvenue à
développer ses dons artistiques - et Louise donnaient des concerts improvisés à
l’adresse de leurs amis. Mozart, Beethoven, Bach père et fils, Schumann,
Stravinsky, Servalii, Masilewan étaient souvent à l’honneur.

Brelan dévoilait régulièrement ses
talents en chantant délicieusement des mélodies de Schubert, de Gounod ou de
Brahms. Mais le jazz avait aussi le droit de cité grâce à Benjamin, Chtuh,
Celsia, Tiburce et Grronkkt. Albriss non plus ne dédaignait pas de participer à
ces réjouissances musicales en tâtant de la flûte ou de la harpe. En réalité,
il excellait aussi au hautbois ou au basson. Quant à Uruhu, il régalait les
Niek’Tous de berceuses et d’odes hors d’âge, toutes issues d’un monde disparu.
Sans le montrer, Dan El encourageait
chacun à pratiquer une activité artistique, à développer un talent caché.
Ainsi, Raeva sculptait des coquillages et assemblait des mandalas éphémères de
toute beauté, Chtuh fabriquait des instruments à percussion d’une qualité
exceptionnelle.
Les comédiens et acteurs séjournant
volontairement dans la cité donnaient régulièrement des représentations
théâtrales. Le Bourgeois gentilhomme, Polyeucte, le Mariage de Figaro,
Cromwell, un Fil à la patte, Il ne faut jurer de rien, les Mouettes, la Mort de
Danton, le Prince de Homburg, Mère courage, les Bonnes étaient les pièces les
plus prisées et applaudies.
Des films mis en scène, des
reconstitutions splendides et époustouflantes de réalisme émerveillaient petits
et grands.
Tous les thèmes étaient abordés sans
aucun tabou. Seuls les mauvais coucheurs trouvaient à redire et à geindre sur l’organisation
et les divertissements de l’Agartha.
Lors de ces soirées informelles,
Daniel Lin apparaissait vêtu de la robe chinoise traditionnelle en soie, mais
de teinte vermillon. Des fleurs de lotus y étaient brodées. Parfois, selon son
humeur, le supra humain passait sur cette robe un long manteau couleur jade
orné de dragons. Il s’agissait là d’un discret clin d’œil à sa véritable nature
qui amusait grandement Symphorien.
Le Ying Lung, en hôte accompli,
régalait ses amis d’un plat de riz cuit à l’étouffé dans de grandes feuilles de
thé vert séché. Un délice authentique et simple. Il accompagnait ce mets sans
affectation de Lapsang Souchong présenté dans un service en porcelaine, des
céladons Song hérités de Li Wu.
Le salon de Daniel Lin s’ornait d’un
splendide paravent laqué avec des motifs d’une délicieuse préciosité, des grues
cendrées saisies en plein vol, des ponts dessinés délicatement, des cerisiers
en fleurs, de fragiles et gracieuses jeunes filles se perdant dans ces paysages
printaniers.
Pour rester dans la note chinoise à
laquelle il était fort attaché, sur une petite table laquée elle aussi, Daniel
Lin veillait à ce que trônât un vase Mille Fleurs du XVIIIe siècle, remontant à
la dynastie mandchoue.
Toutefois, quant aux murs du salon,
ils s’avéraient plus éclectiques, étant décorés de reproductions des Nymphéas
de Monet, de Madones de Raphaël, des Vierges du Giotto ou encore de Bellini, ou
des portraits sublimes de Van Eyck.

Ces imitations parfaites en tous
points avaient été peintes par Dan El lui-même qui, ici, n’avait forcé ni son
talent ni fait appel à ses dons particuliers de Riu Shu. Un expert qui aurait
examiné ces tableaux se serait trompé en toute bonne foi.
Les râleurs et contempteurs,
heureusement ils n’étaient pas très nombreux, reprochaient à Daniel Lin de
posséder des objets de luxe. Peut-être se complaisaient-ils dans la médiocrité?
Le Superviseur leur rétorquait alors placidement que tous ses biens provenaient
d’un héritage, assertion partiellement exacte, et que, si, à leur tour, ils
voulaient personnaliser et embellir leur intérieur, il ne s’y opposerait pas.
Il suffisait simplement que les demandeurs pensent fortement aux objets et
décors qu’ils souhaitaient voir se matérialiser et, aussitôt, ce serait chose
faite! Domptés, les mécontents se taisaient et, peu après, leurs appartements
privés s’ornaient de services en cristal d’une beauté toute épurée, de porcelaines
de Sèvres, de statuettes Tang , de totems Hopi ou Sioux, de mandalas, de
masques Fang, Biery Fang, Dogon, Malinké…

cela coûtait peu en énergie au
Préservateur, il tenait tant à faire plaisir!
Dan El avait ainsi offert à Craddock
une tabatière représentant des miniatures chinoises dans le style érotique du
plus bel effet, connaissant les péchés mignons du Vieux Loup de l’Espace. Il
avait également fait un cadeau presque identique à Michel Simon. Narquois, avec
une certaine causticité, ce dernier avait alors jeté:
- Tiens donc! Vous voulez donc m’apprendre
les positions du Kama sutra?
- Oh non, cher ami! Vous n’avez pas
besoin de ce cadeau pour cela.
- Vous non plus, j’en suis persuadé.
Puis, le comédien avait éclaté de
rire, ce rire si caractéristique, désarmant la répartie de Daniel Lin.
Au fait, le jour où ce cadeau avait
été offert, Gwen accouchait, cette fois sans douleurs, de Tim et Tommy. La même
semaine, d’autres nourrissons voyaient le jour et venaient ainsi augmenter le
nombre des résidents de l’Agartha.
Mais il est temps de retrouver
Aure-Elise après sa prestation musicale.
- Euh… n’ai-je pas trop massacré
cette rhapsodie? Demandait la jeune femme au commandant Wu. Tu ne me mens pas
par charité en m’affirmant le contraire?
- Mon amie, ma première amie, je
préfère de loin ta maladresse à une exécution trop parfaite dépourvue d’âme!
- Ah! Naturellement tu as remarqué
mes erreurs… la soixante-dix-huitième mesure notamment.
- Bien sûr. Mais tu progresses,
sois-en assurée. Ton interprétation des pièces de Brahms et de Liszt est
marquée par les sentiments, l’émotion sincère d’une véritable artiste.
- Merci… euh… un doute me vient,
Daniel Lin. Tu n’es pas intervenu, n’est-ce pas?
- Intervenu? Que veux-tu dire?
- Tu n’as pas amélioré mon jeu?
- Non! Que vas-tu penser là! Cette
interprétation venait bien de toi, Aure-Elise, crois-moi.
- Tant mieux! Je me sens soulagée. Au
fait, la semaine prochaine, Benjamin Sitruk donne un pot-pourri de jazz New Orléans.
Il m’a invitée. Tu en seras? Tu pourras te libérer?
- Je ne manquerai cela pour rien au
monde.
- Oui, évidemment. Tu apprécies
toutes les musiques. Alors, à après-demain pour le rapport hebdomadaire.
- Ce sera pour moi l’occasion de te
prêter quelques partitions. Du Satie, les Gymnopédies par exemple. Je te
conseille la deuxième, ma préférée, comme tu le sais déjà. Mais aussi du
Debussy.
- Du Satie? La deuxième Gymnopédie,
ai-je bien entendu, Daniel Lin?
- Oh! Mais je n’ai pas l’exclusivité
de ce morceau, Aure-Elise!
- Ai-je bien compris? Dans ce cas, j’ai
réellement fait des progrès…
De joie, spontanément, la jeune femme
sauta au cou de son ami d’enfance et, sans façon, l’embrassa sur les deux
joues. Après le départ de la fidèle Aure-Elise, Daniel Lin sourit, une lueur
sincère d’amusement dans ses yeux bleu gris dans lesquels dansaient de
minuscules étoiles et des filaments orangés.
« Il suffit de si peu de choses
pour créer du bonheur. Le génie humain y suffit amplement ».
***************
Juin 1825, Paris.
Dans le galetas qui leur servait de
chambre, les subordonnés du capitaine Maïakovska lui rendaient compte des
résultats de leur enquête concernant le vaste complot ourdi par Galeazzo et
« le Hollandais volant ». Depuis son arrivée à cette époque, Irina
avait bien changé. Désormais, dans ses iris couraient de fuligineuses fumées,
des éclairs sombres et éphémères particulièrement inquiétants, des fulgurances
noires. Entièrement investie et instrumentalisée par le Dragon Noir, la jeune
femme ne disposait plus de son libre arbitre. Il ne restait de sa personnalité
complexe que les aspects les plus négatifs et les plus repoussants. Chérifi et
Warchifi n’avaient d’autre choix que de lui obéir. Quant à Stunk, sous la
coupe, il ne se posait aucune question.
- Voilà, capitaine. Le baron Danikine
a bel et bien un laboratoire identique à celui de Chatou, situé au nord de
Londres, articulait Warchifi, mal à l’aise sous le regard inquisiteur de la
Russe.
- Identique, mais jusqu’à quel point?
Allons lieutenant, je sens votre peur. Oubliez-la et poursuivez votre rapport.
- Les hangars maquillés en entrepôts
de charbon contiennent des centaines de cuves dans lesquelles dorment, plongés
en hypothermie douce, des sosies du roi, de George IV et de sa famille, mais
également de ses ministres, des Lords, des représentants de la Chambre des
Communes et des maires des villes les plus importantes du royaume. Capitaine
Maïakovska, les enregistrements de ce disque sont la preuve de ce que j’avance.
D’une main fébrile, Selim tendit à
Irina l’enregistrement qu’il avait réussi à effectuer à la suite de son
infraction.
- Avez-vous rencontré des problèmes
particuliers? Questionna la jeune femme en dissimulant le disque dans une micro
pochette. Du genre système d’alarme qui se déclenche, de caméra qui se met en route?
- Pas de cet ordre là. Cependant, il
y avait trois gardiens. Inhumains, indescriptibles, balbutia Warchifi. J’en
tremble encore.
- Ah! Avez-vous été identifié?
- Ces trois êtres ne pourront rien
rapporter. Je suis parvenu à… les tuer.
- Par saint Wladimir, Selim, parlez
donc! Aujourd’hui, il faut vous arracher les mots.
- Il s’agissait de robots insectoïdes
constitués d’un assemblage d’autres minuscules êtres cybernétiques. Mais leurs
structures étaient mouvantes et, lorsqu’on les touchait, ces créatures
devenaient comme un gel liquide, se fluidifiaient, glissaient sur vous en
tentant de s’introduire dans votre corps par les pores et tous les orifices! J’ai
eu l’impression de vivre dans ma chair un holoroman d’horreur.
- Hum! Vous me décrivez une
technologie qui n’appartient pas à notre siècle, voilà tout. Lieutenant,
comment vous en êtes-vous sorti?
- En plongeant dans une cuve sous
tension… fit l’officier en chevrotant à l’évocation de ce pénible souvenir. Or,
les robots m’ont suivi et ils se sont fondus dans le liquide amniotique. Ils se
sont dissous. Après, cela a été plus terrible encore. Le clone avec lequel je
baignais, qui était plongé dans le sommeil, s’est mis à bouger, son bras a
tenté de m’étrangler. Il n’était pas achevé. Il s’agissait d’un écorché avec
des yeux sans paupières, une bouche dépourvue de lèvres, un cœur à nu qui
palpitait pourtant dans la cage thoracique. Je n’ai pas eu le choix et j’ai dû
me servir de mon micro fuseur, tirer à bout portant pour sauver ma vie. Le
clone et la cuve ont été atomisés.

- Ensuite? Fit sévèrement l’officier
russe, insensible à l’émotion éprouvée par son subordonné.
- Ensuite, capitaine, eh bien, sans
réfléchir davantage, je me suis enfui en courant comme un dératé. J’ai pris le
premier train en partance pour Douvres et puis le steamer pour Calais.
- Danikine va apprendre cette
intrusion! Siffla Irina contrariée. Di Fabbrini également.
- J’en ai conscience capitaine, se
justifia Warchifi. J’ai failli. De retour en 2517, vous pourrez demander la
réunion du conseil de guerre. J’en accepte par avance la sentence.
- Warchifi, cessez de faire l’idiot!
Vous allez retourner en Angleterre au plus vite et tout détruire par l’utilisation
d’une bombe antimatière. Ce ne sera donc pas la peine de pénétrer une fois
encore dans les bâtiments. Une distance de vingt mètres suffira amplement.
- Euh… capitaine, le poids et la
taille de la bombe?
- La taille, celle d’une tête d’épingle.
Le poids? 0,2cg.
- Dans ce cas, non seulement les
hangars seront détruits mais aussi la totalité du village. Objecta avec raison
l’officier noir.
- Tant pis! Je n’ai pas le temps de
finasser. Vous prendrez soin de mettre en route un compte à rebours suffisant
afin de ne pas vous exposer négligemment, Warchifi, compris?
- Oui, capitaine.
- Vous pouvez encore me servir, n’est-ce
pas?
- Euh… une dernière question…
puis-je?
- Comment ai-je obtenu l’antimatière?
Dolgouroï n’avait qu’une confiance limitée en Danikine, mentit Maïakovska. Il m’a
confié trois capsules de ce genre.
En fait, Fu en personne lui avait
donné les précieuses micro bombes.
- La seconde m’est sans doute destinée,
marmonna Chérifi avec mélancolie.
- Précisément, Ahmed. Vous vous
rendrez à Hambourg en premier lieu. Puis vous ferez le voyage jusqu’à New York
et Boston. Danikine m’a avoué sur l’oreiller qu’il y avait là-bas un autre
laboratoire, pas encore opérationnel certes, mais déjà bien pourvu.
- Bien, capitaine, acquiesça l’Arabe.
- Oh! Tous les deux, ne me regardez
pas de cette façon! En tant qu’officier des services secrets russes, ce n’est
pas la première fois que je paie de ma personne. Aucun mâle ne résiste à mon
charme slave… sauf, ce maudit Français, l’ancien chef de la section 51, André
Fermat.
- Et la troisième capsule, bégaya
Ahmed, rougissant.
- C’est mon affaire. Je l’utiliserai
plus tard, bien plus tard, ou plus tôt. Cela dépend du point de vue temporel.
Irina éclata de rire et se servit un
verre de Xérès. La jeune femme avait pris la décision d’agir d’ici
soixante-douze heures.
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