LE
TOMBEAU D’ADAM
Par Christian et Jocelyne JANNONE
Au commencement était le Profit.
Et le Profit était en Dieu
Et le Profit était Dieu.
Puis le Profit devint chair
Et s’incarna en Adam Smith.
Thaddeus Von Kalmann
in
Slavery Trek
Presses de l’Université de Chicago 1947.
Presses de l’Université de Chicago 1947.

Prologue
Meurtre en New Look
New York 1er mars 1949.
Le soir tombait dans les rues de Greenwich Village tandis
que peu à peu les fenêtres s’éclairaient dans les bâtiments ajoutant leurs ors
à ceux des phares des grosses automobiles carrossées agressivement avec leurs
lourds pare-chocs chromés. Les réverbères participaient à cette symphonie de
clair-obscur où l’asphalte luisant de pluie rendait aléatoire le parcours des
New Yorkais pressés de se mettre à l’abri.
Par instant, le glissement des pneus et le klaxon
rageur des encombrements habituels laissaient place à quelques notes perdues
s’échappant d’un saxo mélancolique provenant d’un bar encore quasi désert
hormis le patron en tablier autrefois blanc rêvassant au son de la radio tout
en essuyant des verres secs depuis longtemps.
Deux étages plus haut, une silhouette longiligne
baissait un store récalcitrant puis se tournait pour répondre à une question du
mannequin déjà revêtue de ses habits personnels.


- Liza, c’est entendu pour lundi à 14H.
- Toujours pour le Harper’s Bazaar, Nick.


- Oh! Tu sais, cela m’est égal , du moment que je suis bien payé, ma chère.
- Surtout, n’oublie pas et ne va pas te cuiter ce
week-end.
- Pour qui me prends-tu? J’ai arrêté il y a six mois
et depuis, je n’ai pas bu une goutte d’alcool.
- Déjà six heures! Il faut que je me dépêche.
- Tu as un autre rendez-vous?
- Avec un producteur d’ABC Télévision. Pour un
petit rôle dans une pièce de Tchékhov. À lundi, Nick.
- C’est ça…
Après un baiser tout amical, la jeune femme quitta le
vaste studio de Nick Harriman pour s’engouffrer dans la cage d’escalier.
L’immeuble, vétuste, dépourvu d’ascenseur, n’était pas sans charmes, mais à cet
instant, Liza Freemont, jeune mannequin de vingt ans, ne pouvait admirer la
vieille rampe en acajou et le tapis élimé qui couvrait les marches car
l’escalier était plongé dans l’obscurité.
- Ah! Zut! Une panne. Murmura la jeune femme
contrariée après avoir appuyé vainement sur l’interrupteur au moins quatre ou
cinq fois.
- Tant pis, reprit-elle après un temps d’arrêt. Les
marches ne sont pas si hautes, mais soyons prudente.
Avec une lenteur calculée afin de ne pas chuter, la
blonde personne s’engagea dans la descente. Tout se passa bien durant quelques
secondes jusqu’au palier du premier. Soudain, Liza eut le sentiment d’une autre
présence auprès d’elle. Un souffle court, haché, des yeux lumineux…
- Oh! Je gêne, sans doute, fit-elle poliment.
Pardonnez-moi, monsieur… je m’efface contre le mur. Passez, je vous prie.
La jeune femme n’eut pas le temps d’en dire plus. Deux
plops accompagnés par deux brillances rougeoyantes. Alors, les ténèbres
se firent dans le cerveau de Liza Freemont, et ce, pour l’éternité.
Cependant, son assassin se penchait sur son corps sans
vie.
« De la bonne ouvrage, sans aucun doute, dit-il
d’une voix sourde à l’accent guttural marqué. Maintenant, il me faut passer à
l’étape suivante ».
La masse imposante du tueur s’empressa de quitter
l’immeuble et de se confondre dans la nuit avec tous les New Yorkais anonymes
qui se hâtaient de retrouver leurs foyers confortables, à l’abri de la pluie glaciale qui tombait depuis le matin
sans discontinuer sur la Grosse Pomme.
Quelques rues plus loin, l’inconnu héla un taxi De
Soto jaune à damiers noirs et blancs et s’assit comme si de rien n’était dans
le véhicule.
.

.


- Central Park, vite!
- Tout de suite, monsieur, répondit le chauffeur tout
en mâchonnant un chewing-gum à la menthe.
Le taxi retrouva la file ininterrompue des voitures
luisantes de pluie.
Or, à quelques mètres de là, une dame d’un certain
âge, vêtue sans élégance d’une robe de laine couleur puce et d’un manteau
assorti, abritée sous un vaste parapluie et tenant en laisse un teckel noir,
approchait à petits pas de l’immeuble où gisait le cadavre tout frais de Liza
Freemont.


- Allons, dépêche-toi, Sweetie, répétait-elle à son
compagnon de solitude. Mon chou, tu es pourtant tout trempé mais peu pressé
d’être réchauffé par Maman.
Néanmoins, Alicia Merritt parvint devant les marches
glissantes du perron du vieil immeuble en briques où elle logeait depuis
vingt-deux ans.
Avec amour mais non sans brusquerie, elle prit Sweetie
dans ses bras et grimpa les cinq marches.
- Encore une panne. Décidément, cela devient habituel.
Fâchée, la voisine de palier de Nick Harriman entama
en soufflant l’escalade jusqu’au deuxième étage. Mais Sweetie remuait de plus
en plus entre les bras de sa maîtresse.
- Qu’as-tu donc à la fin? S’inquiéta Alicia.
Le chien joignit un aboi lugubre aux remarques de la
vieille femme.
Parvenue au premier étage, Alicia trébucha alors sur
quelque chose de compact et de mou à la fois tandis que Sweetie échappait à son
étreinte et s’en allait renifler l’étrange tas.
Reprenant tant bien que mal son équilibre, madame
Merritt observa la masse confuse qui était étendue à ses pieds; Malgré
l’obscurité ambiante, peu à peu une évidence atteignit son cerveau et,
paniquée, la veuve se mit à pousser des cris d’orfraie.
- Au secours! Il y a un cadavre sur le palier. À
l’assassin! Au meurtre!
Ce fut ainsi que débuta l’affaire baptisée Meurtre
en New Look par une presse avide de sensationnel, plus intéressée par les
tirages que par l’enquête elle-même et la recherche de la vérité.


***************
Détroit, 2 mars 1949, 7h45 du matin.
Dans un quartier résidentiel, une jeune femme
d’origine française, en déshabillé de satin blanc, chaussée d’adorables mules,
les cheveux blonds aux reflets roux relevés en chignon, grignotait délicatement
un toast beurré tout en parcourant d’un œil distrait un quotidien.
Cependant, bientôt son attention fut attirée par
l’article suivant:
N.Y. Dernière minute.
Un meurtre mystérieux a eu lieu hier vers 18 heures
dans un immeuble de Greenwich Village.
Puis, sur deux colonnes suivaient des détails
complémentaires tels que:
Le jeune mannequin Liza Freemont, qui travaillait pour
le Harper’s Bazar s’apprêtait à jouer dans une pièce intitulée «la mouette »…
Notre reporter Mark Nielsen n’a pu s’empêcher d’être
ému devant la beauté désormais figée pour toujours de la jeune femme. Une
fragilité si époustouflante, une délicatesse de porcelaine qui
transparaissaient malgré tout au milieu du désordre engendré par les allers et
venues incessants des policiers.
Pourquoi tant d’innocence détruite? Un visage lisse,
si lisse, une robe de lainage marron à la jupe ample, un délicieux chapeau orné
d’une plume piétinée et deux trous dans la poitrine…
Un suspect a été arrêté. Il s’agit du photographe Nick
Harriman qui est la dernière personne à avoir vivante Liza Freemont dont la
carrière de mannequin et de comédienne débutait.
Elisabeth, laissant là son petit-déjeuner, jeta sur la
table journal et serviette pour se rendre dans la salle de bains où Franz, son
mari, prenait une douche. D’une main ferme, elle ouvrit la porte et attendit
que son époux eut remarqué son manège.
- Que veux-tu? Lui demanda celui-ci, surpris.
- Le journal. Il faut que tu le lises. Liza Freemont…
- Je ne vois pas.
- Mais si! Souviens-toi. Nous l’avons rencontrée l’été
dernier chez Otto et ensuite nous avons dîné avec elle, il y a deux mois.
- Oui, et alors?
- Elle a été assassinée.
- Teufel! Pourquoi? Qui est l’auteur de ce meurtre?
- La police métropolitaine ne sait rien encore bien
qu’un suspect ait été arrêté.
- Toi, tu veux me demander quelque chose…
- Précisément. Va à New York et suis de près
l’enquête.
- Ah! Mais mon travail?
- Lorsque Von Möll apprendra la nouvelle, il permettra
que tu t’absentes. Tu lui en parles tout à l’heure, n’est-ce pas?
- Entendu. Je me dépêche. Tu me montres l’article puis
je file à l’usine.
Soulagée, Elisabeth respira plus librement. Elle
pouvait compter sur son mari pour élucider cette sombre affaire.
Toutefois, la jeune femme était loin de se douter que
l’assassinat de Liza Freemont n’était qu’une simple péripétie dans une vaste
partie de poker qui avait pour échelle la Galaxie tout entière ainsi que le bon
déroulement du continuum spatio-temporel.
***************
New York, 16 mars 1949. District central de la police
métropolitaine. 19h30.


Le lieutenant O’Neil relisait d’un œil chargé de
colère le dernier rapport concernant le meurtre de Liza Freemont. Par instant,
il laissait échapper quelques remarques peu amènes sur l’auteur de ces pages
dactylographiées.
L’assassin, nul ne l’a vu… on ignore toujours son
identité. Le suspect Nick Harriman a du être relâché, faute de preuve et de
mobile… les balles retirées du corps de la victime proviennent d’une arme
allemande de la 2e Guerre mondiale, un pistolet Mauser HSC calibre
7.65. L’automatique a été retrouvé dans une poubelle du métro. Naturellement,
absence d’empreinte. L’arme n’est répertoriée nulle part. tous les suspects
possibles, parents, amis, collègues et relations de la victime ont tous été
interrogés et ont des alibis en béton. Sauf ce Harriman, évidemment. Mais ce
n’est sûrement pas lui. Pourquoi ce type, qui tente un come back dans la photo,
irait-il foutre une deuxième fois sa carrière en l’air après avoir subi une
cure de désintoxication? De plus, il n’éprouvait rien pour Liza Freemont. La
famille, malgré ses relations, n’en sait pas plus…
Ah! Décidément! Encore une affaire qui ne sera jamais
élucidée; je m’accorde encore une semaine. Tant pis pour les ordres. Le chef
ira se faire voir. Larrisson aussi! Ces pages sont remplies de fautes
d’orthographe!
Exit, le Meurtre en New Look.
Peu à peu, Liza Freemont sombra dans l’oubli. Des
films comme Mogambo, ou encore Fenêtre sur Cour se firent sans
elle.