Le comte di Fabbrini se montrait
particulièrement confiant. Jamais il ne s’avouait vaincu, jamais il ne
renonçait. Déjà, il avait frôlé la mort par deux fois et franchi l’Hadès avant
de rencontrer l’inquiétant Johann van der Zelden. Cette fois-ci, l’Ultramontain
croyait tenir le bon bout avec la culture de clones à grande échelle. D’ici un
an tout au plus, tous les États qui comptaient sur la Terre seraient dirigés
par des créatures qui lui étaient entièrement soumises, plus dociles encore que
des marionnettes. De plus, avec le contrôle du déplacement temporel, lui,
Galeazzo le Maudit ne pouvait que réussir.

Mais le comte machiavélique ignorait
un élément important tu par van der Zelden. La durée de vie limitée des clones,
pas plus de vingt années. Galeazzo croyait pouvoir gouverner le Monde. Or, son
rêve ne pouvait que se briser du fait de ce mensonge par omission.
Johann, en fait, se servait de l’Italien
pour effacer, détruire l’humanité, la gommer de la mémoire du Panmultivers. Il
était à deux doigts de réussir dans son funeste projet. Avançant prudemment ses
pions, il marquait des points. Toutefois, il ressentait un diffus malaise et n’éprouvait
aucune satisfaction à triompher, ce qui était nouveau pour lui. Il lui manquait
une donnée, il en était presque sûr. Tous ces efforts, tous ces fils tendus
dans les branes multiples, infinies, toute cette tapisserie d’une complexité
inouïe pouvaient s’avérer inutiles, vains et superfétatoires.
Un ridicule toron le narguait dans
son innocence.
Le Commandeur Suprême du Temps, celui
qui s’était pompeusement nommé ainsi dans un surcroît d’orgueil, fournissait
les informations à l’Entité négative. Mais l’être artificiel renâclait de plus
en plus à remplir la tâche pour laquelle il avait été conçu. Cet état de fait
défiait tout entendement car ici, en cette Dimension modelée pour prendre dans
ses rets Daniel Lin Wu, il n’y avait point de S pour superviser cette IA
déviante, cet Ordinateur fou. Quant à Michaël Xidrù, il n’était qu’une ébauche,
un rêve brouillé.
Cela n’empêchait pas Johann,
succédané d’Entropie de croire comme fer en son étoile noire, en son succès. Il
lui restait deux jokers à abattre avant que la partie soit achevée. Mais il
devait auparavant consulter l’Oracle, c’est-à-dire l’IA des Olphéans. Où
pouvait-elle donc se dissimuler?
***************
Dans la cité souterraine de l’Agartha,
le vingt-et-unième niveau avait été totalement transformé pour permettre la
mise au point et l’assemblage d’un nouveau moteur quantique destiné à équiper
le Celsius, le vaisseau de Benjamin Sitruk. Nombreux étaient les ingénieurs et
les techniciens requis pour ce travail. Stamon, Tiburce, Mina, Kinktankt, pour
les non humains, Chérifi, Warchifi, Sitruk pour les Britanniques et assimilés.
Grronkkt était également de la partie, secondé par Andrew Lane et l’incontournable
Craddock.
Tous s’attelaient à leur tâche avec
plus ou moins de motivation sous la supervision de l’Hellados Albriss qui avait
fourni les plans de ce vaisseau hors normes.
Le montage délicat avançait selon les
délais prévus et, déjà, les essais se profilaient. Pourtant, il restait
quelques problèmes à résoudre.
Symphorien n’aimait pas le poste qu’on
lui avait attribué, technicien auxiliaire, affecté en binôme à Grronkkt. Sa
fonction se réduisait à souder les câbles et à pousser les tubulures ou
presque. C’était pourquoi, il grognait, râlait, se répandait en invectives bien
senties, en réflexions mal placées qui n’épargnaient personne.
Le porcinoïde était lui aussi
mécontent. Il passait son temps à lancer quelques insultes, à bâiller, à
ruminer sa mauvaise humeur.

Bref, les deux partenaires auraient
pu concourir pour le titre du plus mauvais coucheur de l’année.
- Cette dérivation est une chienne de
fille! Se mit à vitupérer Craddock à un moment donné. À cause de cette tubulure
de mes deux, je me suis entaillé la main. Je n’ai jamais vu un assemblage
pareil. On croirait un puzzle construit par un Picasso défoncé. Vous entendez,
Albriss?
Symphorien criait et s’époumonait,
prenant toute l’équipe d’ingénieurs à témoin.
- Picasso? Symphorien Nestorius,
répliqua Grronkkt sur le même ton, je dirais, moi, un Guirauli de bains, de
ceux qui promettent un séjour de rêve dans une station balnéaire cinq étoiles
mais qui vous refilent une masure de Gorrsh au fin fond du marais de
Brumsq.
- Oui, mon gars, tu as raison! Je
vois parfaitement de quoi tu causes.
- Vos remarques, proféra alors
Albriss qui s’était approché, un agenda électronique en mains, ralentissent
votre rythme de travail de 2,07% par heure. Si vous poursuivez ainsi, vous
entêtant dans des manifestations inutiles, les délais ne pourront pas être
respectés. Nous aurons alors… perdu la face.
- Les délais? Quels délais? Rugit
Craddock. Oh! Rabat-joie! Lâche-nous un peu la laisse! Ici, le Temps n’existe
pas, tu le sais très bien.
- Mais le temps artificiel, oui,
réglé sur le rythme circadien de l’astre…
- Stop! Je n’ai jamais rien compris à
vos calculs dignes du Père Ubu!
- Si vous faites preuve d’aussi peu
de zèle, je serai dans l’obligation de rendre compte au conseil des douze de
votre manque d’efficacité. Sans aucun doute, vous serez retirés du projet,
reprit l’Hellados sur un ton coupant.
- Ah? Belle jambe! Siffla le Cachalot
de l’Espace. Dites un peu, le parangon pisse- froid, si j’étais réellement
aussi peu performant, pourquoi, dans ce cas, m’avoir incorporé à cette équipe,
hein?
- Hum… votre… expérience…
- Mon expérience? Vous voulez faire
de l’humour, non? Je n’ai jamais eu affaire à un tel moteur. Il n’appartient
pas à la science des Napoléonides. Ni à celle de leurs alliés ou ennemis.
- Itou pour celle des Marnousiens, se
hâta de renchérir le porcinoïde en grimaçant.
- Ce moteur a été conceptualisé par
Velmarr d’Hellas peu avant mon arrivée dans la Cité. Cependant, il n’avait encore
jamais été construit.
- Bravo! Vous m’étonnez! Avant de
venir vous réfugier dans ce gourbi aussi glacial que Pluton, vous en avez chipé
les plans! Albriss vous remontez dans mon estime.
- Je préfère cesser cet échange
infructueux. Remettez-vous au travail tous les deux.
- C’est ça, statue du Commandeur! Va
em… bêter les autres maintenant!
Haussant presque les épaules, Albriss
s’éloigna des deux rouspéteurs pour aller superviser un autre binôme. À sa
grande déception, là aussi, il devait noter un certain relâchement. En
allait-il de sa faute?
Benjamin contait fleurette à Mina
pourtant engagée ailleurs comme le Britannique. Toutefois, cela ne devait pas
être très sérieux puisque Tiburce ne s’en formalisait pas. De la simple
politesse, pas plus.
Ah! Comme il était difficile à notre
Noir Hellados de comprendre les autres espèces! L’ingénieur n’afficha aucune
rancœur devant ce laisser-aller cependant, mais il était contrarié.
« Ces humains! Soupirait Albriss
mentalement. Ils prennent tout à la légère et contaminent les autres races. Sur
Hellas, un relâchement de ce niveau serait… sanctionné ».
- Effectivement, lui fit écho sur le
même mode de communication Daniel Lin ironique. Albriss, combien de fois vous l’ai-je
dit? Lâchez du lest! Le travail avance bien et le Celsius sera prêt
selon le calendrier prévu.
- Commandant, articula l’Hellados en
se retournant. Il n’y a pas trois secondes que vous êtes là et…
- Trois secondes virgule huit,
Albriss…
- Et vous prenez la défense de ces
fantaisistes humains.
- Oh! Serait-ce donc un reproche?
- Non, Ying Lung! Stadull m’en garde!
- La sévérité vous va comme un gant,
mon ami. Mais ici, elle est tout à fait hors de propos. À moins que vous n’envisagiez
de me suppléer en tant que … Juge?
- Je vous assure, Gardien, que telle
n’est pas mon intention! Je n’ai pas une ambition aussi démesurée. Je sais
pertinemment que je suis fort limité par rapport à Vous.
- Albriss, je préfère cette objective
modestie qui n’est que le constat de la Réalité.
- Veuillez pardonner mon orgueil, Dan
El.
- J’ai déjà oublié. Albriss, sachez
que je ne vous considère pas comme un inférieur.
Au contraire, même.
- Vous m’avez confié la direction de
ce projet.
- Oui, c’est cela. Bien. À quelles
difficultés techniques vous heurtez-vous en ce moment? Voilà qui explique la
relative mauvaise humeur d’une partie de l’équipe et la vôtre également.
- Je reconnais, penaud, que c’est
exact. Dan El, allez-vous nous éclairer de votre Savoir?
- De ma pratique et de ma logique
seulement. Après tout, vous devez progresser par vous-même; une victoire
obtenue sans véritable combat, je trouve cela frustrant et humiliant.
- Euh… je suis de votre avis,
commandant Wu, répliqua l’Hellados qui
avait saisi que Daniel Lin ne ferait appel qu’à ses connaissances de
daryl androïde et non à celles de Ying Lung.
- Albriss, ne me passez pas trop la
brosse à reluire pour rattraper vos pensées de tantôt. Par moment, vous vous
montrez maladroit avec les sentiments et les émotions; le poids de l’éducation
helladienne…
- Euh… une éducation que vous
désapprouvez, sir.
- Elle a ses qualités, je n’en
disconviens pas. Bon, mais ce problème?
- Voilà sir. Il concerne l’échange
matière antimatière, plus précisément le flux continu des deux fluides
antagonistes dans les conduits Upsilon 2, Thêta 3 et Phi 5. Comme vous voyez,
ces conduits ont tendance à se déformer après seulement vingt-deux heures de
fonctionnement. Or, la théorie prévoyait trois mille années.

- Hum… Avez-vous essayé de réduire l’adhérence
du flux sur les couches 125 et 126 des isolants?
- Oui sir, bien évidemment. Nous
avons obtenu un gain de 12%. Mais cela n’a pas suffi à régler le problème.
Regardez. La modélisation est parfaite mais…
Albriss avait actionné son moniteur
personnel et pointait les défauts avec un stylo laser.
- Cela devrait fonctionner, reprit le
grand Noir extraterrestre d’un ton qui se voulait neutre mais où Daniel Lin
captait néanmoins un soupçon de déception. La perte subsiste incompréhensible
ment
- Dans ce cas, je vous propose de tout
reprendre à zéro. Il me semble comptabiliser deux cent quinze jonctions sur le
conduit Upsilon 2 et le même nombre sur les deux autres. Bigre! C’est trop! À
quoi pensiez-vous donc Albriss avec pareil montage?
- Sir, nous ne sommes pas parvenus à
« souder » le tout en un seul bloc. Les polymères ne sont pas assez
souples.
- Oui, bien sûr. Dans ce cas, mon
ami, oublions les polymères et utilisons la lumière solidifiée, asséna le
commandant comme s’il s’agissait d’une évidence.
- Commandant Wu, je peine à vous
suivre… pardonnez mon incompétence… balbutia l’Hellados se sentant brusquement
semblable à un enfant de cinq ans essayant de résoudre une équation
différentielle.
- Lieutenant, je m’en vais vous
expliquer. Tenez, passez-moi votre moniteur. Je sais que je vous surprends mais
je ne fais que me reporter à une antique technique utilisée autrefois par les
Gerramins en 162 005 et des poussières avant J.C. leur civilisation a disparu
depuis des éons à cause d’un abus des techniques que je vais vous dévoiler mais…
après tout, je suis là pour éviter que la mise en œuvre ne dérape. D’abord, il
vous faut produire de la lumière a-lumière. Puis la contenir dans… Albriss, je
n’ai pas la berlue, vous jaunissez. Pourquoi? Vais-je trop vite? Ah oui…
évidemment… dès que j’aborde le cas de l’énergie transdimensionnelle et
polymorphe…
- Gardien, vous aviez dit que vous ne
feriez pas appel…
- A mon Omniscience de Ying Lung? Je
vous assure que je ne le fais pas. Cette maîtrise d’une technologie passée et
oubliée reste à votre portée. Il suffit juste d’un peu de fantaisie, d’imagination
poétique et de transcendance dans l’application des lois exotiques de la
physique. Bref, quoi, un peu de culot! Observez votre entourage en cet instant.
L’idée d’une telle mise en œuvre, la domestication totale de la lumière et de
la matière est en gestation dans le cerveau de notre indispensable Craddock.
Quant à Andrew Lane, il a rêvé cette nuit d’une solution approchante.
Cependant, il n’ose encore vous faire part de ce qu’il pense n’être qu’une
élucubration. Or, je vous jure que je n’ai rien suggéré à nos deux résidents.
- Commandant, loin de moi de vous
croire capable d’améliorer le jeu…
- De tricher, Albriss! Vraiment? Ah!
Que c’est joliment bien dit. Mais n’employez donc pas de périphrase…
- Oui, sir! À vos ordres. Fit l’Hellados,
au garde à vous, saluant très formellement son ancien supérieur.
- Lieutenant, lui rappela Daniel Lin
qui s’amusait mais tâchait de ne pas le montrer, nous ne sommes pas sur le Lagrange,
ni sur le Cornwallis ou encore sur le Langevin. Benjamin est
en train de nous observer depuis deux minutes et se demande quelle scène nous
répétons.
- Je, commença à balbutier Albriss.
- Vous vous sentez ridicule. Ayez le
courage de l’admettre, mon ami. Mais j’avoue que j’exagère toujours un peu avec
vous. Votre côté logique sans doute m’oblige à l’espièglerie. Lieutenant,
depuis votre service sur mon vaisseau scientifique, vous n’avez manifestement
pas cultivé une approche plus humoristique et détendue de la vie, de l’interaction
entre les espèces.
- Gardien, je comprends votre
reproche implicite.
- Tant mieux! Cartes sur table.
Renate ne vous enseigne-t-elle pas ce côté humain?
- Elle s’y essaie, commandant. Depuis
le début de notre couple.
- Or, vous ne l’écoutez guère et vous
vous enfermez davantage dans votre raideur lorsqu’elle se met à insister, non?
- Oui, Daniel Lin, je le reconnais,
soupira Albriss comme s’il était soumis à la torture. Toutefois, je trouve
gênant cette mise à nue de ma psyché. Rien ne vous échappe.
- Oh! Excusez-moi Albriss! Il n’y a
là rien de bien cruel de ma part. Je veux simplement vous insuffler un plus
grand esprit d’équipe ainsi que plus de tolérance envers vos subordonnés non
Helladoï. Mon ami, ce bon vieux Craddock est un authentique génie. Ne le
réduisez donc pas à un rôle subalterne. Confiez-lui de grandes responsabilités.
Il y donnera toute sa mesure, vous verrez. Si la cité de l’Agartha est ce qu’elle
est aujourd’hui, c’est grâce à lui! Je ne mens pas en formulant ce compliment.
Reconnaissez comme moi son immense talent.
- Commandant Wu, soyez assuré que je
n’oublierai pas la leçon.
- Je l’espère bien. Maintenant, il
est temps de demander à Benjamin, Andrew, Symphorien et le reste de l’équipe de
nous rejoindre à cette console informatique, formula Daniel Lin en reprenant à
voix haute.
Les ingénieurs s’empressèrent d’obtempérer.
Bientôt, les propos techniques furent si assommants, si complexes, que
Grronkkt, resté en retrait, bâilla et finit par s’endormir. Quant aux autres
techniciens, fascinés, ils tentaient de suivre ces échanges, se demandant le
quel des quatre humains ou humanoïdes était le plus fou. Pour Daniel Lin, la
question fut vitre tranchée. Le commandant se complaisait dans le rôle de
farceur de première; mais il se doublait également d’un poète prodigieux. Le
Génie de la Galaxie déraillait dans l’inconcevabilité et atteignait des sommets
dans l’irréalité. Mais ses propos enchantaient Stamon et Tiburce. Mina jappait
d’admiration devant une telle poésie qui transcendait la physique si ennuyeuse.
Kinktankt ne put s’empêcher de lâcher des rejets acides sur le sol de duracier
pour marquer son approbation enthousiaste. Quant à Warchifi et Chérifi, ils
étaient désormais persuadés résider dans le « Jardin des cent mille
délices ».
- Oui, le Génie de la Galaxie, le
Prodige, marmonnait Ahmed en arabe n’est autre qu’un djinn incarné qui se
dévoile. Son esprit facétieux nous fascine et nous transporte dans le Monde des
enchantements.
Le nain, il est bon de le rappeler n’avait
aucune idée de la véritable nature du commandant Wu, comme tous ses compagnons
d’ailleurs, à l’exception de l’Hellados et de Craddock. Pour les ingénieurs et
civils de l’Agartha, Daniel Lin était certes pourvu de talents spéciaux qui le
rattachaient à la supra humanité, mais cela n’allait pas plus loin. Sitruk,
pourtant devenu un familier des Wu, n’en savait guère plus et se refusait à en
supposer davantage. Il se contentait de vouer une admiration sans bornes à son
ami qui lui avait appris à apprécier la vie en toutes circonstances et à en
accepter les pires épreuves avec humour. Sa mémoire avait été altérée par
précaution. Il se rappelait qu’Irina était morte de la main du vice amiral
Fermat. Il avait fini par saisir combien son épouse s’était dévoyée. Le chagrin
qu’il avait alors ressenti s’était estompé mais la blessure était toujours
présente. Toutefois, ce drame passé avait eu pour effet de le fouetter et de l’obliger
à faire un retour sur soi-même. Au lieu de sombrer dans la ratiocination de la
haine et de rechercher la vaine vengeance, il n’avait eu de cesse de renforcer
ses liens d’amitié avec le daryl androïde. Pour lui, il n’y avait aucun doute:
Daniel Lin n’était pas un assassin mais son épouse, oui, hélas…
Puis, Nadine était apparue dans sa
vie. Il ne regrettait rien. Ah! Si, tout de même. Ses jumeaux morts absurdement
lors de ce stupide combat de trop, celui de Pégase delta V. mais il avait
tourné la page et William, son bébé William, son fils chéri, son adorable
rejeton, un nourrisson glouton au duvet roux et aux yeux bleus craquants le
consolait. Ému, Benjamin laissa couler une larme. Son regard humide et brûlant
croisa alors celui de Daniel Lin qui l’observait depuis trois secondes déjà.
Avec une douceur et une affection sans équivoques.
- Je compatis entièrement et
sincèrement, entendit Sitruk dans sa tête.
Relevant fièrement le menton, le
survivant posa une question toute technique.
- La dérivation des conduits OPR
est-elle possible avec une semblable configuration?
- Ah! Encore ces fameux conduits OPR…
ici, ils deviennent inutiles. Par contre, il va de soi qu’il nous faut
envisager un autre système de sécurité, répondit Daniel Lin avec détachement.
Capitaine Craddock, je crois que vous avez sérieusement songé à cet aspect des
choses, non?
- Effectivement, Superviseur général…
- Dans ce cas, je pense que nous
aimerions tous entendre comment vous avez tranché le problème…
L’échange se poursuivit durant trois
longues heures encore au grand dam de Grronkkt réveillé en sursaut lorsqu’une
tubulure céda soudainement et chuta bruyamment sur le sol de duracier renforcé.
***************
Un certain temps avait passé dans la
cité de l’Agartha depuis que le vaisseau intergalactique le Celsius était
parti explorer le Multivers sous le commandement de Benjamin Sitruk. Dans son
long voyage, le Britannique avait rencontré des peuples et des formes de vie
dont il ne soupçonnait pas même l’existence. Le Celsius avait connu de
nombreuses aventures, avait été mêlé à des conflits qui ne le concernaient
nullement et, surtout, avait dû apprendre à élargir davantage son esprit de
tolérance.
L’équipage, pluriethnique comme il se
doit, comptait deux cents membres et comprenait des humains - la plupart
shanghaïés du Cornwallis et du Lagrange - mais aussi des
Helladoï, des Castorii, des Centauriens et des Marnousiens, des Cygnusiens et
des Mingosiens sans oublier quelques Mondaniens. Chtuh, le petit dinosauroïde
vert et Uruhu avaient officié en tant que pilotes, Stamon avait été bombardé
navigateur mais aussi chef des opérations.

Une trentaine de membres du village
de Lobsang Jacinto avait aussi participé à cette expédition sans oublier Jules
Souris dit Paracelse, le Piscator, Frédéric Tellier et d’autres membres
éminents repentis de la pègre.
Nadine Lancet avait accompagné son
époux avec True, la fille adoptive et William.
Ce soir-là, Shangri La était en fête
et célébrait le retour des hardis explorateurs. Accueilli en véritable héros,
Sitruk avait été décoré de la médaille du courage par Tenzin Musuweni, puis
avait subi le long discours élogieux et chantant de Raeva.
Enfin, après le lunch, Benjamin avait
retrouvé un peu d’intimité et avait terminé la soirée chez le commandant Wu et
sa compagne.
Là, le Britannique avait raconté, non
par le menu, les péripéties de son voyage d’exploration, s’attardant sur les
anecdotes les plus remarquables par leur côté dramatique ou cocasse. Fascinée,
les yeux rêveurs, Gwenaëlle avait bu les paroles de cet aventurier dans l’âme.
- Alors, après avoir moisi
soixante-douze heures dans cette fosse à ordures, terminait Sitruk, je me dis
qu’il était temps de m’évader. Tant pis pour la contamination technologique! Je
bricolai tant bien que mal un micro fuseur de secours, désintégrai les serrures
et… hop! Un petit coup de téléportation. Quelques minutes plus tard, je
trempais avec délices dans un bain tiède et parfumé à faire se damner les plus
saints d’entre vous. Je m’attardais une heure dans cette eau suave. Ensuite, j’enchaînais
avec trois douches. Un pur bonheur après ce que j’avais vécu…
- Bravo, mon gars! Magnifique! S’esclaffa
Symphorien. Je n’aurais pas mieux fait dans mon jeune temps. Quel culot,
Sitruk! Surtout lorsque vous avez roulé les Tarloins dans les formes… du grand
art.
- Capitaine, répondit l’intéressé
avec diplomatie et modestie, je me suis simplement inspiré de vos récits.
- Je ne regrette qu’une seule chose,
enchaîna Nadine. Là-bas, à l’extérieur, il n’y avait aucun humain. Nous n’avons
pas rencontré le moindre Terrien sur tous ces mondes que nous avons visités.
- Oui, effectivement, approuva son
compagnon. Par contre, on y connaissait les Helladoï, et les Castorii. Tenez.
Nous avons sympathisé avec un baroudeur un peu pirate sur les bords, un Haän,
chassé de Haäsucq pour déshonneur. Un certain Opaaland’ka. Je dois admettre que
le géant roux nous a sauvé la mise plus d’une fois. Il savait flairer tous les
pièges et les déjouait avec une maestria digne des plus vifs applaudissements.
- Hum… Opaaland’ka, l’ancêtre d’Opaaland’tsi,
murmura Daniel Lin, comme absent.
- Notre périple a duré cinq longues
années. Sur la fin, j’avais véritablement hâte de rentrer! Avoua Benjamin.
- Certes. Mais vous repartirez, dit
le commandant Wu, revenu à cette réalité-ci. Je vous connais trop bien. Votre
prochaine exploration durera douze années standard.
- Daniel Lin, vous plaisantez, sans
doute? S’inquiéta le Britannique.
- Pas du tout. C’est là un fait avéré…
du moins pour moi.
- ici, rien n’a changé ou presque,
jeta Symphorien avec malice, désirant détourner la conversation. Des naissances
à la pelle mais également de nouvelles recrues… bref, la routine.
- Commandant, jeta Benjamin
maladroitement, pourquoi ne pas venir avec nous sur le Celsius la
prochaine fois puisqu’il y aura une prochaine fois?
Les paroles avaient été prononcées et
Sitruk ne pouvait les rattraper. Gwenaëlle baissa les yeux, Craddock se mit à
tousser nerveusement, ostensiblement, tandis que Nadine regarda son mari avec
une certaine sévérité. Elle, savait la raison de cet isolement forcé de l’Exilé.
Après cinq secondes de gêne, Daniel Lin donna une explication.
- Cela m’est impossible,
véritablement impossible, Benjamin. Oui, je puis parfois m’arranger et m’absenter
un à deux mois, mais pas plus. Alors, pensez, une exploration sidérale! Je me
dois à la cité. Superviseur général en chef de l’Agartha, sur le papier et pour
un néophyte, cela n’a pas l’air d’être une tâche prenante, mais vous vous
trompez. Il s’agit d’une très lourde obligation, faite de contraintes parfois
inattendues.
- Il vous arrive cependant de prendre
des vacances, non? S’inquiéta Sitruk.
- Certainement, mais irrégulièrement,
un mois, guère davantage, je vous l’ai dit. Pas assez au goût de Gwen.
Naturellement, Dan El taisait le fait
qu’il n’avait pu relâcher son attention durant toute la durée du voyage d’exploration
du Celsius, c’est-à-dire pendant les cinq années du long périple.
- Je n’osais vous le dire, commença
Benjamin en hésitant quelque peu, mais vous paraissez épuisé et plus pâle
encore que dans mes souvenirs.
- Un peu de lassitude, de spleen et
de stress, reconnut le Superviseur. Mais rien de grave cependant. Mon ami, une
chose me réjouit, me comble d’une manière dont vous n’avez pas idée. Votre
retour parmi nous en bonne santé tout d’abord. Vous partîtes deux cents, mais
vous revenez plus nombreux encore. Dix-neuf citoyens de plus pour l’Agartha!
Magnifique n’est-ce pas?
- Effectivement, nous avons bénéficié
d’une chance inouïe, admit Benjamin. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir frôlé
la mort, plus de cinq cents fois selon Stamon. Il n’y a pas eu que les
officiers et les membres de l’équipage à avoir été en danger. Les enfants
également. Tenez, un exemple. Sur Ankrax, nous avons été contaminés par un
vicieux virus, qui s’était logé dans nos neurones. Nous avons tous failli
sombrer dans la démence, du pilote au cuisinier, sans exception. Et, soudain,
inexplicablement, après vingt jours de fièvre, de délire et de folie, nous nous
sommes tous réveillés guéris. Comme par un coup de baguette magique. Et le
vaisseau n’a pas souffert. Merveilleux!

- C’est tout à fait vrai, renchérit
Nadine. Les Ankraxiens ne comprenaient pas ce qui nous arrivait car, eux,
étaient immunisés. Ils ont été terriblement inquiets pour nous. La preuve? Ils
ont tenté de nous soigner en nous administrant tous les produits de leur
pharmacopée traditionnelle. Aucun résultat positif, au contraire. Nous nous
sommes retrouvés encore plus affectés, mais différemment. Enfin, nous sommes
là, à Shangri-La, sans aucune perte. Stamon notre précieux Hellados le seul à
avoir conservé un semblant de contrôle et de raison, a reconnu avoir prié
Stadull et Bouddha en dernier recours.
- Oh! Oh! Pour que ce logicien
rigoureux reconnaisse cette faiblesse, c’était que la situation était des plus
désespérées! Ricana Symphorien avec causticité tout en jetant un regard en
biais en direction du commandant Wu. Oui, il paraît que votre Ange gardien a
été vachement sollicité. À mon avis, un moment, il a dû même être dépassé,
débordé…
C’en fut trop pour Gwenaëlle; se
levant vivement, elle alla jusqu’à Craddock et ses yeux lançant des éclairs, le
gifla violemment, y mettant toutes ses forces.
- Gwen, dit alors Daniel Lin avec
douceur, excuse-toi et rassieds-toi.
- Non, Daniel Lin, mon maître! Je
refuse. Craddock, sous le prétexte de son grand âge, ne peut pas tout se
permettre ici. L’affection que tu lui voues ne le dispense pas d’un minimum de
respect envers… le Préservateur!
- Gwen, rappela Dan El toujours sur
un ton égal, c’est à… moi de juger s’il y a faute… ou pas.
- Je me rassieds, mais les excuses
sont inutiles de ma part, tu le sais très bien, s’entêta la Celte.
Honteux de l’esclandre dont il était
responsable, le capitaine mordillait ses lèvres, les yeux baissés. On sentait
qu’il voulait dire quelque chose mais qu’il n’osait pas à cause de la présence
de Sitruk et de Lancet.
- Euh, balbutia Benjamin, nous
devrions peut-être nous retirer Nadine et moi. Il se fait tard; nous avons tous
besoin de repos et demain, une longue journée de rangements nous attend.
- Oui, tu as raison, répondit sa
compagne. Excusez-nous de devoir vous quitter ainsi…
Le couple se leva et se retira avec
force démonstrations d’affection. Tandis que les deux explorateurs regagnaient
leurs appartements, Benjamin questionnait son épouse.
- Tu as compris précisément de quoi
il était question, toi? Cette soudaine et inexplicable mauvaise humeur de Gwen?
En tant que haut fonctionnaire de la Cité, tu es au fait de bien des secrets.
Des bruits courent…
- Oui, c’est vrai, mon cher mari.
Mais n’essaie pas de me tirer les vers du nez, même au lit pour savoir les
raisons exactes de la gifle donnée par Gwen. J’ai prêté serment devant le
Gardien de ne jamais révéler à quiconque les secrets de Shangri La.
- Je vois… Gwen était vraiment hors d’elle.
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’elle n’obéit pas à son compagnon
et qu’elle se rebiffe.
- Elle a du caractère. Elle n’est pas
aussi soumise qu’elle le laisse paraître. Lorsqu’on attaque le Gardien, elle se
transforme en lionne.
- Alors, Craddock a dit vrai? Le
Gardien a failli? Du moins partiellement?
- Non, pas du tout.
- Il protège la Cité, c’est tout,
non?
- Ah! C’est tout! Benjamin, tu me
déçois. Il protège également tous les citoyens de l’Agartha, où qu’ils se
trouvent et ce, dans la Totalité du Pantransmultivers.
- Euh… j’en reste sans voix.
- Cette fonction requiert de sa part
une dépense non négligeable de l’énergie qui le compose et un effort
inimaginable d’attention alors qu’il a bien d’autres tâches primordiales à
accomplir. D’autant plus qu’il vit intégralement incarné dans son Avatar de
chair. Il ne s’est pas détaché des contraintes matérielles, il n’a pas opté
pour une solution de facilité comme il aurait pu. Cela lui coûte beaucoup.
- Hum. Il suit donc pas à pas les
quinze mille citoyens de l’Agartha dans tout le Pantransmultivers? Dieu de mes
pères!
- Tu as enfin compris.
- Oui! Chaque fois que nous étions
empêtrés dans une situation inextricable, il nous a tirés du pétrin.
- Tout à fait.
- Dans ce cas, Nadine, je m’en vais
prier dès ce soir pour le remercier, lui montrer ma reconnaissance.
- Mon chéri, tu fais bien. En ce
moment, il a besoin de recevoir du soutien sous n’importe quelle forme.
Pendant ce temps, dans les
appartements du commandant Wu, tout penaud, Craddock s’excusait.
- Je vous demande humblement pardon,
Daniel Lin. Je n’ai pas réfléchi. Je ne suis qu’une bête stupide, un vieux
cachalot qui s’est échoué au port, un butor incapable de penser. Dans la
chaleur de la conversation, j’ai oublié que vous avez souffert de cette maudite
fièvre par fusion mentale, par communion interposée. Souffert plus intensément
que nos explorateurs puisque vous étiez dans l’esprit de chacun d’entre eux.
- Ah! Laisser penser que mon
compagnon a failli! Quelle cruauté, Craddock! Il n’en est tout simplement pas
capable, jeta Gwen le visage toujours aussi dur.
- Symphorien, la cité ne s’est pas
désagrégée. C’est là l’important. Malgré ce que j’endurais, je suis pourtant
parvenu à lui conserver son intégrité structurelle et morale et à soigner l’équipage
du Celsius en dépit de l’effroyable
distance du vaisseau. Personne à Shangri La n’a ressenti le moindre malaise.
- Hum… or, en temps normal, lorsque
tout va bien pour vous, la félicité retombe sur nous tous… je ne me trompe pas,
hein?
- Oui, capitaine, vous comprenez
comment je fonctionne.
- Ah! Décidément, Préservateur, je ne
suis plus qu’un bougre d’âne, un rafiot au bord du naufrage qu’il faut bien
vite remiser en cale avant…
- Symphorien, je vous ai déjà dit
non! Fit fermement Dan El. Il n’en est pas question. Je tiens à vous et vous à
moi.
- Vous avez mille fois raison. Je
crois bien que je ne peux me passer de vous.
- Voyez. Cependant, Benjamin a mis le
doigt sur ce qui ne va pas chez moi aujourd’hui. J’ai un cruel besoin de me
changer les idées, de faire une pause. Le réseau monde vient d’être alerté.
Gana-El ne saurait tarder maintenant. Il assurera l’intérim.
- Bon, vous avez donc décidé de
prendre enfin un petit congé… euh… pardonnez-moi, Ying Lung. J’exagère encore
une fois…
- Comme d’habitude. Je veux oublier
ce manquement au respect… mais je vous demande quelque chose… non, je l’ordonne.
Pas de tabac en présence de mon père.
- Je promets Préservateur.
- Ainsi, je m’économiserai un peu en
n’ayant plus à vous éviter un cancer de la gorge, du larynx ou des poumons.
- J’abuse tant que cela?
- Oh oui, cher Symphorien Nestorius! Plus
que cela. Ah! Pas d’alcool non plus. Car là où je compte aller, et vous serez
de la partie, la tentation sera grande…
- Je serai de la partie? Bigre!
Daniel Lin, pour quelle destination dois-je embarquer?
- Hispaniola en 1700.

- Ouche! En effet. Et votre moitié
restera-t-elle seule?
- Je refuse de partir pour l’extérieur,
jeta Gwen toujours de mauvaise humeur.
- Que non pas, reprit son compagnon.
Je veux que Laurie-Anne voie le jour dans le vrai Monde! Nous nous étions mis d’accord
sur ce point il me semble, ma douce…
Craddock comprit qu’il devait se
retirer le plus discrètement possible; en effet, Daniel Lin embrassait de plus
en plus tendrement la Celte. C’était là la preuve incontestable qu’il allait
mieux. Gwenaëlle n’allait pas pouvoir résister longtemps.
***************
Planète Haäsucq, 12 décembre 2152
selon le calendrier chrétien en vigueur sur la moitié de la planète Terre.
L’Incomparable, le Magnifique, le
Somptueux, le Glorieux, le Sans Pareil Hinduck IV venait enfin de réussir à s’extraire
aux acclamations et aux hourras bruyants de son peuple enthousiaste jusqu’à la
folie, de ses Haäns qui avaient ululé, crié, hurlé, tapé des pieds, cassé des
meubles, brisé des hanaps, déchiré des tentures durant des heures et des
heures, manifestant par ces démonstrations tapageuses leur fierté d’avoir
vaincu - sans difficultés - la troisième planète du Système Sol.

Désormais, ce qui restait des
humains, les survivants asservis végétaient et croupissaient dans d’abominables
réserves où ils devaient faire face à de mortelles et effroyables épidémies
dans des conditions d’hygiène inexistantes.
Ôtant ses trois manteaux d’apparat
avec un vif soulagement, Hinduck les jeta sans façon sur le sol dallé puis se
servit une corne de vin d’une contenance de deux gallons, le but dans une
longue gorgée et fracassa ensuite l’objet précieux contre le mur avec une
grimace qui en disait long sur sa véritable humeur.

Avec un rot, il s’avachit sur un
fauteuil de métal aussi confortable qu’un lit de fakir. Toutefois, le siège
était recouvert de fourrures chères et rares. Les yeux mauves du puissant
souverain firent le tour de la pièce aux dimensions démesurées pour s’arrêter
sur son fou, son conseiller occulte, son souffre-douleur, son pitre, certes,
mais avant tout, son atout secret et sa carte maîtresse.

- Que veux-tu, toi? Rugit l’Empereur,
oscillant entre le rire et la colère. Comment? Tu
es encore là? Tu n’as donc pas besoin
de dormir?
- Je veux d’abord vous féliciter,
Astre brillant, Grandeur infinie…
- Abrège les compliments. Ensuite,
pourquoi t’es-tu ainsi attardé?
- Ensuite, je me dois de vous
proposer quelque chose d’inattendu mais qui va vous plaire.
- C’est-à-dire?
- Entreprenez de nouvelles conquêtes…
celles de la Terre…
- Quoi? La Terre? Tu te moques de moi
mon foutriquet; c’est désormais de l’histoire ancienne mon nain à la laideur
repoussante.

- Veuillez m’écouter, Magnifique
Jardin, Soleil unique. La Terre n’est pas… une dans l’Univers.
- Que me chantes-tu? Ah! Tu veux sans
doute dire qu’il existe d’autres planètes qui lui ressemblent dans d’autres
systèmes. Certes, ma flotte intersidérale peut voyager loin, mais, hélas, pas
dépasser le luminique 6. Ridicule n’est-ce pas? Nous sommes arrivés jusqu’au
Système Sol grâce à la découverte providentielle d’un trou de ver fort
opportun.
À ces naïves paroles, le fou sourit
fugitivement puis se hâta d’enchaîner.
- Incomparable, Inaltérable, Sublime
Hinduck, aucun système planétaire n’est unique. Par exemple, Haäsucq a son
double parfait non à des milliards de parsec mais là, oui là, à portée de votre
main, dans un autre espace-temps, dans un autre feuillet du Multivers.
- Multivers? Tu n’es pas clair, mon
fou marionnette. Dépêche-toi, tu me donnes mal au crâne avec tes propos
obscurs! Une autre Haäsucq à portée de main. Ton humour hermétique me laisse de glace. Tu me fais
perdre mon temps, surtout.
- Non, Hinduck le Glorieux! Voici le
dernier état de la recherche…
Le géant velu, fronçant ses sourcils
drus et roux, saisit les feuillets souples tendus par l’humain et se mit à les
regarder le regard vide. Il tenta bien de lire un instant les complexes
équations mais se ravisa rapidement.
- De la glace d’été, conclut l’Empereur
afin de ne pas montrer son ignorance, aussi solide que cette corne que je viens
de briser! Mon Fou, de qui émane ce ramassis d’inepties?
- Sire, de vos plus grands
scientifiques, de Gallu le Vieux, Him le Borgne, Jeal de Baz et de bien d’autres
encore.
- Si je me rappelle, je les avais
tous exilés pour dix ans dans la cité en ruines de Farguil. Ils ont donc
continué à vaticiner. J’ai fait preuve d’une généreuse faiblesse envers eux.
Désormais, on ne m’y reprendra plus! Je vais ordonner leur décapitation.
- Mon Haän parmi les Haäns, ce serait
une regrettable erreur, si vous m’en croyez. Lorsque vous avez daigné abaisser
votre regard jusqu’à mon insignifiante personne, l’avez-vous regretté? Non! Qui
vous a guidé jusqu’à aujourd’hui? Qui vous a suggéré la conquête de la planète
Terre? Moi! Ainsi, pour m’avoir écouté avec complaisance, vos sujets ne
manqueront plus de rien. Ils vivront dans le luxe et l’abondance et ne
penseront plus à se révolter, jamais plus.
- Oh! Certes! Mais inévitablement,
ils s’amolliront.
- Non, Haän des Haäns, bien au
contraire. Après une première Terre, un autre, et encore une autre, et ce,
jusqu’à la fin des âges.
Cette mirifique proposition frappa le
cerveau embrumé d’Hinduck IV. Après quelques secondes, l’Empereur fit, d’un air
dédaigneux:
- Je ferai revenir ces rêveurs et
leur donnerai la direction d’un centre de recherches, celui du quinzième
sous-sol de mon palais.
- Hum… le plus secret et le mieux
gardé, savoura le Fou. Superbe et Magnifique Hinduck, les Terriens, dans tout
le Multivers, sont donc condamnés à la disparition. C’est bien.
- J’espère que te voilà satisfait…
maintenant, file, fiche le camp et ordonne à mes odalisques d’entrer. Je dois
me détendre et oublier mes soucis.
L’Empereur, ses yeux brillant d’un
éclat concupiscent, éclata d’un rire gras et sonore qui retentit dans les
corridors du palais, courant de longues minutes à l’intérieur du gigantesque
bâtiment pour en atteindre enfin les cuisines et les caves.

Le Fou, un mystérieux sourire sur ses
lèvres blêmes et minces, était sorti. Il marchait d’un pas élastique,
traversant le salon d’apparat désormais vide. Se frottant les mains, il pensait
qu’aucun avatar du commandant Wu ne lui échapperait. Le Chœur Multiple était
ainsi condamné. Fu, sa vengeance accomplie, n’aurait plus qu’à modeler un
Panmultivers à sa Semblance!
***************