1941
132 543 après
Jésus Christ.

Sur cette planète qui
s’était appelée autrefois la Terre, sur le sol anthracite et gris à la fois, au
sein d’un décor vitrifié, calciné, désertique, un vaisseau spatial perdu en
provenance d’une civilisation humaine précédente venait de se poser tant bien
que mal. L’engin, défiant à la fois le Temps et les éléments, avait dû
affronter les colères d’un déplacement au cœur des branes d’un millefeuille
juxtaposant des milliers et des milliers de possibilités.
A l’extérieur du
fragile vaisseau, une tempête effroyable soufflait, faisant vibrer la carlingue
en métal ignifugé. Le vent rugissait à une vitesse approchant les mille
kilomètres à l’heure, ballotant l’artefact invraisemblable, inattendu dans ce
paysage de désolation.
Tout à la fois
glacial et brûlant, le blizzard ne voulait pas cesser. Nulle force pour le
stopper ou, du moins, pour apaiser sa colère. Il faisait si froid, la
température était si basse que l’on aurait pu penser que l’air était en train
de se liquéfier. Mais il n’en était rien. Y avait-il encore de l’oxygène dans
cette atmosphère raréfiée ? Non. L’azote et le carbone dominaient dans la
composition de cet air qui, désormais, n’était plus propice à la vie.
Un monde détruit, une
planète calcinée, vitrifiée et ce, par la folie de ses habitants. Mais la
tragédie remontait à des lustres. Personne pour conter son chant de désespoir,
son péan d’anéantissement.
Oui, rien que le vent
furieux, qui ne s’arrêtait jamais, grondant un anathème éternel, rien qu’un sol
camaïeu de verre sale, gris et anthracite. Plus rien d’identifiable, plus aucun
vestige des cités orgueilleuses de jadis qui, ici, s’élevaient, déchirant les
cieux, démontrant à l’Expérimentateur qu’elles ne le craignaient pas.
Mais, désormais, et à
jamais, ce Temps était révolu.
Une Terre morte. Une
Terre punie, maudite, jusqu’à la fin de l’Univers…

Le frêle aéronef
était plus secoué que jamais, tel un shaker manipulé par le Révélateur de
l’inconscience de toutes les petites vies. Le déporté du Temps tanguait sur la
mer infernale des vents venus de nulle part.
Or, à l’intérieur de
cette espèce de cigare volant, il y avait douze astronautes, douze humains en
provenance de l’année 2045, douze rescapés de la Grande Catastrophe, douze
scientifiques qui étaient parvenus à mettre au point le fabuleux vaisseau et,
qui, inconsidérément, avaient pris place à son bord afin d’effectuer
l’incroyable voyage. Tout cela afin de réchapper à l’holocauste nucléaire. Par
quel miracle, ces téméraires avaient-il survécu ?
Le commandant de
vaisseau s’exprimait en hindi, sa langue maternelle. Mais les ordinateurs
traduisaient toutes ses paroles en un anglais courant.
- Gregor, je ne sais
pas ce qui arrive. L’ordinateur central ne répond plus à mes directives.
- Un champ magnétique
d’une intensité jamais vue perturbe ses circuits, renseigna Sofia, la
scientifique.
- Cela provient de
l’extérieur, compléta Gregor, en lisant ce que ses senseurs affichaient.
- Ah ! Radjî,
cela s’amplifie encore, gémit Anouar.
- Par Vishnou… si le
phénomène dure, les perturbations magnétiques vont atteindre nos réserves
énergétiques, reprit le commandant.
- Trop tard !
Gronda Yann avec une note de désespoir dans sa voix. L’éclair bleu… ça y est…
et… l’explosion.
- Le ciel !
Seigneur, regardez le ciel ! Hurla avec hystérie une dénommée Katya, une
blonde Ukrainienne d’une trentaine d’années.
- Je n’ai jamais vu
ça. Je ne savais pas que de tels phénomènes pouvaient exister, souffla Paolo.
- Le ciel se déchire.
Il s’ouvre comme s’il était devenu un entonnoir géant, pleura Kevin.
Les douze
astronautes, pionniers du déplacement dans le Temps, crièrent à la fois de
terreur et de chagrin. Ils venaient de comprendre que leur vaisseau allait être
avalé par le mystérieux et improbable entonnoir d’énergie sombre.
- Nous sommes aspirés
par le tourbillon liquide, eut le temps de murmurer Gregor avant de perdre
conscience.
Malgré les ceintures
qui étaient censées les maintenir solidement arrimés sur leurs sièges, les
douze Tempsnautes furent projetés sans pitié contre les parois de leur
vaisseau, un vaisseau en train de se disloquer. Alors que les circuits
électriques du module grillaient, des décharges lumineuses éclairaient par
instants le cockpit, conférant aux objets et aux humains d’étranges lueurs
bleutées, comme provenant d’outre-monde. Personne ne réchappa au foudroiement.
Cependant, à
l’extérieur, le cigare volant qui avait fait la fierté des scientifiques était
toujours attiré vers le haut. Il tombait à l’envers dans le ciel, avalé par un
trou noir né de la tempête de particules.
Comme si le phénomène
inexplicable était doté d’une vie et d’une intelligence propres, il passa à une
autre étape de sa manifestation.
Débuta alors une
métamorphose véritablement prodigieuse. Toute la matière solide, liquide,
constituée de particules, de quarks, de bosons, et d’autres merveilles, se
désagrégea pour se modifier lentement, en une pavane, en un menuet surréaliste,
recouvrant un état antérieur au Big Bang, s’absorbant en arrière afin de
redevenir elle-même, c’est-à-dire à la fois matière et énergie, les quatre
forces de l’Univers réunifiées au sein d’un ballet fusionnel magique, pour une
fois atteint le point espéré, repartir vers l’avant, reconstituée, malaxée
jusqu’à devenir autre, tout à fait autre.
Au bout de ce tunnel,
tout au bout de cet Univers compact, compressé au-delà de l’entendement,
projetées comme des boules de feu au sein d’un passé indéterminé, un passé oui,
mais également d’un futur inimaginable, douze lumières surgirent, douze êtres
doués de conscience, d’intelligence, douze teintes d’un spectre lumineux
étranger.
Ces créatures, ces
pensées vivaient, se mouvaient, avec la volonté de transformer cet espace noir,
ce ciel de jais, cette terre morte.
Et les Douze Sages
naquirent et les Douze Sages s’attelèrent à forger tout à la fois une nouvelle
civilisation et une nouvelle humanité.
Ainsi l’avait voulu
l’Entité Suprême, le Grand Ordonnateur.
*****
17 Janvier 1941.

*****
1841.
Un siècle auparavant,
des Britanniques justement, sous la direction de Nitour y Kayane, l’homme
synthétique Bantou, débarquaient dans cette cité de Tobrouk. L’expédition de
l’homme robot n’avait pas d’autre but que de vérifier et de déterminer
l’emplacement de l’Atlantide. Il fallait valider ou invalider l’hypothèse d’une
possible existence de la mythique civilisation atlante en Afrique.

Or, la petite troupe
constituée d’une dizaine d’explorateurs allait vite se heurter à la
superstition des tribus bédouines.
*****
Fin février 1941.
Franz von Hauerstadt
était muté à l’Afrikakorps avec le grade de capitaine pour faire passer la
pilule. Il serait sous les ordres du Renard
du désert, le général Rommel.
Il est bon de
signaler que le jeune homme n’avait pas encore vingt-trois ans. Apprenant sa
mutation, il se contenta de hausser les épaules et prit la chose avec
philosophie. Ceci dit, il se hâta d’en informer sa famille, et, en premier
lieu, sa mère. Quant à Karl, il maudit son fils aîné au lieu de le féliciter.
- Bon… il change de
cibles… très bien, lança-t-il sur le mode sarcastique à Amélie. Il progresse.
Ce ne seront plus les Français ses victimes, mais les Anglais, les Noirs…
- Karl, je vous en
prie…
- Amélie, vous le
savez tout comme moi. Franz a le goût du sang. Il aime tuer…
- Pas du tout…
- Il avait envie
d’action ? Il va être servi… bon. Mais après l’Afrique, quelle sera sa
prochaine affectation ? L’enfer ?
- Mon chéri, vous ne
souhaitez tout de même pas sa mort ?
- Je ne sais pas…
A ces mots, la
duchesse frémit.
- Une chose est
certaine, ma chère, s’il meurt au combat, je n’aurai pas besoin de le
déshériter. Peter héritera de tout. D’un mal sortira un bien.
- Mon Dieu… Vous ne
vous rendez pas compte de ce que vous dites, Karl. Vous me blessez…
cruellement…
- Pardon… J’oublie
que Franz est aussi votre fils.
- Il a changé, Karl,
je vous le jure… Voyez ses lettres…
- Je n’y vois rien de
nouveau…
- Pourtant, il vous
voue un respect sans borne… il vous aime…
- Simagrées,
mensonges, hypocrisie… Il m’a fait trop de mal, Amélie.
- Non… Il sait qu’il
s’est lourdement trompé. Il ne pense plus comme il y a cinq ans. Il a mûri.
- Cessez de plaider
la cause de ce morveux, Amélie. Vous m’importunez.
- Je ne vous ferai
pas changer d’avis…
- Exact. Inutile
d’insister… aidez-moi à m’installer dans mon fauteuil… j’enrage de me voir
réduit à tant de faiblesse.
- Volontiers, Karl.
En son for intérieur,
la duchesse comprenait que la colère de son époux était surtout due à son
invalidité grandissante. En femme aimante et dévouée, elle aida le presque
sexagénaire à s’allonger sur l’ottomane.
*****
Gustav Zimmermann
venait lui aussi de monter en grade. Sturmbannführer,
il avait pour mission
principale de faire régner l’ordre à Varsovie. Fier de cette nouvelle
affectation, il fit preuve d’un zèle abominable.
Le 20 février 1941,
l’amiral Darlan

était devenu vice-président du Conseil et dauphin de Philippe
Pétain, le chef du gouvernement de Vichy.
Un peu plus tard,
l’Afrikakorps lançait une violente contre-offensive en Cyrénaïque occupée par
les Anglais et ce, du 30 mars au 3 avril.
*****
Avril 1941.
Cyrénaïque.
Dissimulé derrière
une hauteur, la casquette posée sur le reg du désert de Libye, jumelles à la
main, le capitaine von Hauerstadt observait une des positions de l’ennemi
britannique.
La chaleur était
accablante, mais le jeune capitaine n’avait pas l’air de s’en trouver
incommodé. Pourtant, la plupart de ses hommes avaient laissé tomber vareuse et
chemise. Les soldats n’étaient vêtus que d’un short et leur cap coiffé d’une
casquette pour les mieux lotis, d’un casque pour les autres.
Franz, quant à lui,
s’était contenté de déboutonner son uniforme. Il se devait de montrer
l’exemple. Foin de toute tenue négligée ou dépenaillée !
Toutefois, le
capitaine transpirait abondamment. Ainsi, après avoir essuyé la sueur qui
dégoulinait de son front et remisé les jumelles dans une sacoche, von
Hauerstadt donna l’ordre à sa troupe de prendre possession du fortin anglais
qui se trouvait juste en face de l’éminence, à deux cents mètres environ.
Alors, le groupe de
soldats se scinda en deux. Quelques hommes se levèrent et attaquèrent de front,
mitraillettes tirant en rafales faisant diversion, tandis que d’autres se
mettaient à ramper sur le sable brûlant, et, invisibles, progressaient
insidieusement vers l’objectif désigné.
Comme c’était l’heure
de la sieste, le moment où le Soleil tapait le plus fort, la garde était très
réduite. Grave erreur commise par les Britanniques. Tout naturellement, ils
furent donc surpris par cette attaque inattendue.
Une malheureuse
sentinelle, un pauvre gars du Yorkshire, fut égorgé en silence tandis que son
collègue qui montait aussi la garde, mais sur le mode inefficace, fut étranglé
par un soldat allemand. Enfin, toujours sans avoir été entendus, les attaquants
s’infiltrèrent à l’intérieur du fortin, tels des serpents sournois.
A l’intérieur, le
calme le plus complet régnait, à peine troublé par le grésillement monotone
d’un vieux phonographe que l’on avait oublié de ranger.

Mais, à la vue des
uniformes allemands, la panique se répandit telle une écharpe de brume.
Beaucoup de tommies n’eurent pas même le temps de se saisir de leurs armes pour
pouvoir offrir un semblant de résistance. Nombreux furent les jeunes gens qui
moururent poignardés à la baïonnette en émettant à peine un soupir.
Pas un seul coup de
feu ne fut tiré durant cet assaut qui n’avait pas duré cinq minutes.
Toutefois, trois
officiers britanniques purent se réfugier dans le local radio. Manifestement,
ils avaient l’intention de lancer un appel au quartier général. Mais à peine les
trois gradés avaient-ils branché le poste qu’ils se retrouvèrent obligés de se
réfugier sous la table sur laquelle reposait l’émetteur récepteur car l’ennemi
avait atteint ce point névralgique et il mitraillait la porte close de la
petite pièce.

A l’intérieur de
l’étroit local, c’était l’enfer qui se déchaînait. L’émetteur radio se retrouva
vite démoli et bientôt, la porte fragilisée fut enfoncée à coups de pieds par
deux soldats de l’Afrikakorps. Mais, plus ou moins à l’abri sous la table, les
trois Britanniques déchargèrent leurs pistolets sur les deux soldats ennemis.
Contraints de reculer, ils bousculèrent d’autres amis qui devinrent des cibles
pour les Anglais. Quatre des Allemands reçurent des balles et deux furent
abattus, mortellement blessés.
Cependant, les
pistolets n’avaient pas de cartouches de rechange, et les officiers en furent
réduits à poursuivre la lutte non à mains nues, mais avec des grenades qu’ils
envoyèrent rouler au bas de l’escalier conduisant au QG du bâtiment. Les
Allemands s’aperçurent de la terrible menace et remontèrent quelques marches
précipitamment afin de réchapper à cette mort plus que certaine.
Mais il était trop
tard car les grenades explosèrent dans un déluge d’éclats de métal qui vinrent
cruellement atteindre les soldats de l’Afrikakorps qui dans les jambes, qui au
visage, qui dans les torses et les bassins.
Enfin, le capitaine qui
commandait ce groupe apparut.
- Ils ont cessé de
tirer. Ils n’ont plus de munition. Allez ! Du nerf ! Abattez ceux qui
résistent.
Donnant l’exemple,
Franz s’empara d’une mitraillette et s’avança dans la semi pénombre. Ignorant
les Britanniques tapis sous leur fragile rempart, il monta quatre à quatre les
marches usées du fortin.
- Combien sont-ils
là-haut ?
- Drei, Herr Hauptmann, répondit un
caporal.
Comme s’il s’était
agi d’effectuer une simple balade sur les Champs-Elysées, le capitaine von
Hauerstadt, ses hommes derrière lui, atteignit le coude que l’escalier formait,
à moins de trois mètres du local radio. Encore un pas, et le jeune officier se
retrouva nez à nez avec un sergent anglais à la moustache en forme de guidon de
bicyclette, un grand gaillard de plus de six pieds de haut qui avait
manifestement l’intention, à l’aide de l’unique grenade encore en sa possession,
de faire un sort à ce bravache de capitaine et à ses hommes. Sans se démonter,
Franz tira à bout portant sur le sous-officier. Sous l’impact des balles, le
corps tressauta puis s’effondra sur le sol. Mais la grenade avait roulé aux
pieds du capitaine. Alors, avec un sang-froid à couper le souffle, le comte von
Hauerstadt sublime de courage ou d’inconscience, ramassa l’engin de mort et le
jeta dans le vide à travers la meurtrière qui donnait sur l’esplanade !
L’effroyable grenade
explosa en plein vol, c’est-à-dire à deux mètres dans les airs, ne faisant
aucune victime. Presque en sifflotant, Franz avança encore de quelques pas et
vit la porte défoncée du local radio. Devant lui, se tenaient deux officiers
anglais, leur uniforme maculé de poussière, le col défait, la sueur tachant
leur chemise, ahuris par l’acte téméraire auquel ils venaient d’assister.
Toutefois, le plus âgé des Britanniques était en train de recharger son
browning car il avait enfin mis la main sur les munitions du préposé à la
radio.
Sur un ton dur, Franz
s’adressa aux deux officiers ennemis, dans un anglais parfait, avec les
intonations Oxbridges dues à son éducation.
- Messieurs,
rendez-vous. Vous n’êtes que deux et nous sommes une trentaine.
- Never ! Répliqua le major
fermement.
Celui-ci allait pour
tirer mais Franz vit à temps le doigt s’abaisser sur la détente. Le capitaine
recula en une fraction de seconde et réchappa au tir mortel. Mais ce ne fut pas
le cas d’un Unteroffizier de vingt ans, prénommé Heinrich. Le jeune homme
mourut sur le coup, atteint à la tête. Distrait par la mort de ce soldat
ennemi, le major ne vit pas le capitaine allemand répliquer à son tour et faire
feu dans sa direction. Touché de plein fouet à la gorge, le commandant Larson
roula sur le sol de terre.
A la vue de son
supérieur gisant mort, baignant dans son sang, un sang qui se répandait et
était bu par la terre perméable, l’officier britannique survivant, déjà blême,
se mit à trembler de peur. Alors, il s’empressa de jeter son arme au loin et
bégaya en direction de Franz :
- Je… je me rends…
Etait-ce donc un acte
de lâcheté de la part de ce sous-lieutenant ? Oui, certes, mais il avait
des excuses. Le très jeune sous-officier n’avait que dix-neuf ans, un
adolescent donc tout juste sorti de l’école militaire. Il venait de participer
à son premier combat et de vivre son premier coup dur.
Voyant le
sous-lieutenant ne pas avoir l’intention de poursuivre une résistance inutile,
le capitaine von Hauerstadt lui répondit brutalement.
- D’accord, vous vous
rendez. Mais gardez les mains en l’air.
Ensuite, se tournant
vers le caporal, Franz ordonna :
- Helmut,
fouillez-le. Assurez-vous qu’il ne cache rien dans ses habits… nous ne sommes
pas à l’abri d’un coup fourré.
Hochant la tête,
ledit Helmut fit comme son capitaine, qu’il admirait, lui avait ordonné. Après
avoir procédé, il jeta :
- Herr Hauptmann, il
n’a aucune arme.
- Très bien.
Le caporal salua son
supérieur et se mit au garde-à-vous derrière lui.
Alors, chose tout à
fait inattendue, le capitaine de l’Afrikakorps se rapprocha du sous-lieutenant
britannique et lui dit, avec la plus parfaite courtoisie, comme s’il s’était
trouvé à White Hall quelques siècles auparavant :
- Passez donc devant
moi, lieutenant. Je vous en prie. Vous n’avez plus rien à craindre… vous êtes
désormais sous ma protection.
- Euh…
- Je comprends… le
combat a été dur…
- Oui, capitaine…
mais…
- Il me semble que
vous êtes bien jeune… mais je ne veux pas me montrer indiscret…
- Euh… J’ai dix-neuf
ans…
- Et frais émoulu de
l’école, donc… il s’agit de votre première affectation, non ?
- Euh… oui, capitaine.
- Votre tête ne m’est
pas inconnue. Vous ressemblez à un pair de la couronne d’Angleterre que j’ai
rencontré jadis à la Cour du roi Edouard VIII. Lord Grenville…
- C’est mon père… je
suis le fils aîné du comte de Grenville…
- Je m’en doutais,
s’inclina aimablement Franz.
- Je m’appelle
Richard Dorworth… à qui ai-je l’honneur ?
- Je suis le comte
von Hauerstadt, fils aîné du duc, jeta Franz en claquant des talons. Comme mes
galons l’indiquent, je sers présentement dans l’Afrikakorps avec le grade de capitaine.
- Vous-même êtes bien
jeune, émit Richard.
- Pas encore
vingt-trois ans, mon cher vicomte. Mais j’ai un tantinet plus d’expérience que
vous, je crois.
- Euh… je veux bien
le croire.
- Ah ? Pourquoi
donc ?
- Je reconnais là le
ruban de la campagne de Pologne ainsi que celui de la campagne de France…
- Ainsi, vous vous
intéressez aux décorations des armées ennemies.
- Euh… en quelque
sorte.
- Si vous voulez en
savoir davantage sur moi, je me suis engagé à dix-sept ans et je me prénomme
Franz.
Cet échange
surréaliste dura jusqu’à ce que les deux officiers eurent gagné l’esplanade.
Une fois parvenu au milieu des soldats allemands, le capitaine fit signe à un
de ses hommes d’attacher les mains du sous-lieutenant britannique mais sans
exagérer.
- Navré, lieutenant,
murmura Franz, mais ce sont les ordres.
- Euh… oui… je
comprends…
- Tant mieux.
Puis, le prisonnier
dut marcher aux côtés des hommes de l’Afrikakorps.
*****
Avril 1941.
Cyrénaïque, deux jours plus tard.
Franz von Hauerstadt
fut félicité par son colonel pour ce joli coup de main. Cependant, l’officier
supérieur recommanda également la prudence au jeune homme. En effet, il
appréciait chez le capitaine son sens de la stratégie, ses initiatives
heureuses ainsi que son audace. Il l’estimait beaucoup et se félicitait de
l’avoir sous ses ordres.
C’était pourquoi, cet
après-midi-là, les deux hommes étaient penchés sur une carte d’état-major afin
d’étudier les mouvements des troupes ordonnées par le général Rommel.
Comme on
le voit, le colonel Sachs n’hésitait pas à solliciter l’avis personnel du
capitaine von Hauerstadt.
- Alors, Franz, vous,
que proposeriez-vous ?
Sachs appelait le
capitaine par son prénom, chose rare chez lui.
- Mon colonel, il
nous faudrait attaquer à l’aube, c’est évident. Ainsi, la chaleur ne serait pas
encore trop forte. De plus, je recommande que deux cents de nos hommes soient
postés en position avancée, là, au point 338.
- Cela me semble faisable,
opina le colonel.
- Mais ce n’est pas
tout. Ces deux cents hommes seraient couverts par le reste de la compagnie
restée en arrière en appui. Celle-ci tirerait avec l’artillerie moyenne et les
mortiers.
- Hum… Oui.
Ensuite ?
- Eh bien, je revendique
l’honneur de commander le groupe des deux cents hommes, mon colonel. Si mon
plan s’avérait imparfait, je serais en première ligne à en payer les
conséquences.
- Comme vous voudrez,
Franz. Votre plan est audacieux. Vous êtes un téméraire par nature. Mais nous
avons besoin d’officiers tels que vous dans notre armée.
- Merci pour votre
aval, colonel, s’inclina le jeune capitaine.
*****