Octobre 2517, chronoligne des Napoléonides.
Dans son bureau protégé contre toute écoute non
autorisée, l’amiral Gavret, Gaston Léon Napoléon pour les intimes, était en
communication subspatiale avec les Archontes de Deltanis, la capitale de la
planète Hellas. Le plus âgé des Dix, qui officiellement portait le titre d’Ancien,
paraissait rétif face à la demande plus qu’appuyée du chef des services secrets
français.
Néanmoins, Gavret insistait.
- Une guerre se prépare dans le secteur 01. Mais il ne
s’agira pas cette fois d’un conflit conventionnel avec rayons destructeurs,
torpilles, filaments quantiques et ainsi de suite. Je puis vous l’assurer grâce
aux renseignements obtenus par mes meilleurs agents infiltrés chez les
Anglo-russes. Dorénavant, la flotte d’Edward XVI dispose de vaisseaux capables
de se déplacer librement dans le temps.
Naturellement, à l’énoncé de cette assertion, l’Ancien
n’afficha pas sa surprise. Sa voix froide et métallique parut hostile à l’humain.
En recevant la réponse de l’Hellados, Gavret ne put s’empêcher de vouer aux gémonies
son interlocuteur.
- Amiral, je ne comprends le sens de votre requête,
dit Valsemor sans l’aide du traducteur.
L’extraterrestre pratiquait une quarantaine d’idiomes
terrestres avec une facilité déconcertante.
- Il y a longtemps que nous savons que les humains
possèdent la technologie permettant le déplacement dans le continuum
spatio-temporel.
Gavret tenta de conserver son impassibilité de façade
en répliquant. Toutefois, sa colère fut perçue par Valsemor. Aucune expression
du Terrien n’échappait à l’œil exercé de l’Ancien.
Intérieurement, l’humain ne supportait plus l’austère
décor visible derrière l’Archonte. Des murs beige doré, en brique de terre
crue, une table aux lignes épurées, juste fonctionnelle, dépourvue de tout
ornement, aucun signe de luxe… par contraste, l’intérieur du bureau de l’amiral
choquait avec ses portraits en 3D comportant maintes fioritures, les rouges,
les verts, les velours moirés, les fourrures exotiques chatoyantes en
surabondances dans la pièce dévolue au chef des services secrets.
- Hélas, ce ne sont pas toutes les parties qui ont accès
à cette technologie! Notamment, les Français! Mais Edward XVI et ses alliés,
oui…
Toujours impavide, l’Hellados répondit. Se faisant, il
se permit de donner ainsi un cours magistral d’histoire à l’amiral.
- Il y a trois cents ans de cela, les Chinois se sont
rendus sur Hellas, officiellement pour établir des relations fraternelles avec
mon peuple. La dissimulation n’est pas inscrite dans nos gènes… ce fut pourquoi
l’Archontat accorda sa confiance et son soutien à l’ambassade. Les envoyés de l’Empire
du Milieu furent reçus avec tous les égards. Mais après leur départ, force fut
de constater qu’ils nous avaient dérobé des secrets technologiques sensibles.
Gavret ne put que hocher la tête. Il comprenait que
les Helladoï s’étaient fait rouler.
- Or, ces secrets avaient à voir avec le déplacement
temporel, proféra l’humain.
- Votre réponse est logique, acquiesça Valsemor.
À ses côtés, ses pairs approuvèrent.
- Il y a quelque chose qui m’échappe, poursuivit
Gavret. Selon vos dires, ce vol a eu lieu il y a trois cents ans. N’avez-vous
pas tenté de récupérer votre bien?
- Certes, mais toutes nos tentatives dans ce sens se
sont soldées par des échecs… humiliants, avoua l’Ancien.
- Donc, les Anglo-russes désormais alliés aux Chinois
disposent d’une flotte de translateurs!
- Votre réponse est exacte, amiral, se contenta d’opiner
l’extraterrestre.
- Laissez-moi supposer, reprit le Terrien recouvrant
quelque peu son assurance. Vous connaissez ce qu’il va advenir. Je le déduis de
votre attitude et de vos propos.
- Il existe des milliards de possibilités…
- Sans doute… mais, enfin, si nous, les Français avons
à notre disposition un proto chrono vision, vous, les Helladoï vous devez en être
à la quinzième génération de cet appareil pour le moins!
- Cette réponse exprimée maladroitement est cependant
partiellement fondée. Toutefois, les chrono visions n’affichent que les
probabilités les plus récurrentes. Il reste toujours une marge conséquente d’incertitude.
Le rasoir d’Occam…

Gavret s’énerva franchement et le montra:
- Oh! Si vous tombez dans la métaphysique!
Face à la colère non dissimulée de l’humain, l’Hellados
conserva un calme absolu.
- Amiral, articula lentement et distinctement l’Ancien,
nous ne pouvons rien pour vous. Nous sommes honnêtes. Tous nos chrono visions
branchés, activés, ont toujours affiché cette prochaine guerre. Les humains
jouent avec le feu. Le mythe de Prométhée. Il y aura un prix à payer.
- Oui, mais… le vainqueur?
- Imprévisible, totalement imprévisible. Je n’énonce
pas là une parole gratuite.
- Qu’est-ce à dire?
- Aucun humain ne ramassera la mise!
Sur ce, la transmission s’interrompit brutalement.
Désemparé, Gavret ne sut que penser de cette ultime réponse.
L’amiral n’avait compris qu’une seule chose: les Helladoï refusaient d’intervenir
dans le conflit, jugeant celui-ci comme une affaire interne humaine. En l’occurrence,
les Napoléonides devraient faire leur deuil d’une aide provenant de Deltanis.
La non-immixtion d’Hellas équivalait à une prise de position à l’encontre des
intérêts de Louis Jérôme Napoléon IX.
Furieux, l’amiral marmonna:
- Je dois prendre mon parti de cette fin de
non-recevoir. C’est comme si j’étais un chevalier en armure en train de
combattre un géant, les deux mains liées dans le dos, attaché sur son destrier
et se retrouvant malgré tout dans l’obligation de jouter. Que vais-je dire à
mon souverain? La vérité? Il n’en est pas question! Je ne tiens pas à finir mon
existence sur Bolsa de basura dos!
***************
Boulevard Saint-Germain, fin mai 1868, dans l’hôtel
particulier de Brelan, propriété héritée du défunt époux de la belle, l’accommodant
comte de Frontignac.

L’immeuble était pourvu de tout le confort moderne
offert en ce XIXe siècle. Eau courante à tous les étages, éclairage au gaz dans
les chambres, électrique au salon - ce qui coûtait une fortune - chauffage au
gaz et non au bois. Louise tenait beaucoup à ses aises et à celles de ses
domestiques. Elle avait trop longtemps vécu à la dure.
Dans la salle de bains, Violetta se prélassait dans
une eau délicieusement chaude, parfumée à la lavande. Soupirant de bonheur, les
yeux clos, elle savourait pleinement le plaisir simple de ce bain relaxant qui,
dans le monde qui était devenu le sien relevait de l’impossible souhait.

En cette minute, l’adolescente se serait volontiers
crue au paradis mais son ventre gargouillant lui rappelait que ce n’était pas
le cas.
Allons, elle devait se montrer raisonnable et ne pas s’attarder
ainsi alors que la cloche annonçant le dîner avait retenti depuis près de cinq
minutes.
À demi séchée, ses longs cheveux bruns humides,
tombant en cascades bouclées sur ses épaules, la métamorphe, après avoir passé
une robe couleur pèche, qui seyait particulièrement à son teint, gagna la salle
à manger assez vaste pour accueillir une douzaine de convives. Elle ne fut pas
la dernière à s’attabler.
Aure-Elise avait fignolé son apparence à l’extrême
afin de faire honneur à Brelan. Elle s’assit juste quelques poignées de
secondes après l’adolescente. Magnifique dans une robe fourreau à quart de
tournure d’un rouge carmin mettant en valeur sa carnation de blonde, la jeune
femme suscita des murmures d’admiration de la part de tous.
Alors, son regard se posa sur l’assemblée avec reconnaissance. La jeune femme était avide de compliments, frustrée de ne pas en recevoir dans la Cité. Pour son ami Daniel Lin, elle avait sacrifié le luxe dans lequel elle vivait depuis sa plus tendre enfance. Sa liberté recouvrée lui suffisait mais ne compensait pas cette perte.

Alors, son regard se posa sur l’assemblée avec reconnaissance. La jeune femme était avide de compliments, frustrée de ne pas en recevoir dans la Cité. Pour son ami Daniel Lin, elle avait sacrifié le luxe dans lequel elle vivait depuis sa plus tendre enfance. Sa liberté recouvrée lui suffisait mais ne compensait pas cette perte.
Craddock siégeait à la droite du Piscator. La Chimène,
placé à la gauche du Marseillais, était
aussi imposant que Marteau-pilon en carrure et en taille. Notre baroudeur de l’espace
avait déjà pas mal éclusé malgré le regard désapprobateur de Fermat. Michel
Simon et Erich Von Stroheim pourtant ayant eux-mêmes abondamment tâté des apéritifs,
ne lui arrivaient pas à la cheville au niveau de l’ivresse.
Les premières minutes du dîner furent consacrées à
prendre des forces. Après le poulet farci aux morilles, les choses sérieuses
furent enfin évoquées.
- Quinze mille napoléons or! S’exclama Brelan. Cela ne
se trouve pas derrière l’âtre d’une cheminée.
André Levasseur qui se rinçait les doigts opina.
- A moins de voler le Crédit Lyonnais, proféra
Paracelse, Jules Souris pour l’état-civil.
Dans la bande du danseur de cordes, le bonhomme
faisait office d’ingénieur. Dans sa partie c’était un as. Il pouvait mettre au
point et fabriquer à peu près n’importe quoi, de la bombe artisanale mais
redoutablement efficace, aux locomotives électriques.
Tellier sourit devant la suggestion de son lieutenant
et compléta. Sa réponse équivalait à un accord tacite.
- Obtenir les empreintes des clefs des coffres du Crédit
Lyonnais sera un jeu d’enfant. Duper Persigny un amusement.
- Je crois me rappeler que le principal actionnaire de
la banque est le duc de Morny. Je puis l’occuper, souffla Louise timidement.
Après avoir roté sans façon et sans s’être excusé pour
ce manque de savoir-vivre, Michel Simon jeta:
- Morny n’est pas mort? Tiens donc. Par tous les
sapajous, qu’est-ce que ce 1868?
Pierre Fresnay qui allumait un cigare lui répondit,
une lueur dans les yeux.
- Mon cher, nous jouons un rôle dans un film. Mais son
scénario est écrit non par un homme, non par un dieu, mais bel et bien par un
Pierrot lunaire! Donc, il est tout à fait normal que Morny vive encore.
Attendons-nous aussi à d’autres surprises tout aussi poétiques.
« Bravo le comédien du Corbeau! », pensa
Gana-El. « Vous n’êtes pas si loin de la vérité ».
Avec un hoquet, un hic sonore, Symphorien s’écria avec
une joie exubérante:
- Un Pierrot lunaire de Cirque Hipparque!
Puis, notre Loup de l’espace, plus qu’éméché, éclata d’un
rire gras. Ses postillons atterrirent dans l’assiette d’Aure-Elise qui pinça
alors les lèvres.
- Non, décidément, je n’ai plus faim. Je ne puis finir
ce plat. C’est du gaspillage, je le sais, mais je suis fort sensible à l’hygiène…
- Tant mieux! Dit Violetta. Passe-moi ton assiette, j’ai
de la place. Et trop faim pour craindre les microbes…
De plus en plus ivre, Craddock s’irrita de cette remarque.
- Microbes! Non mais! Par le Grand Coësre! On n’est
pas ici chez les absurdosaures sans queue ni tête d’Epsilon Eridani.

En vacillant, le capitaine se leva et s’appuya sur le
dossier en velours de sa chaise. Son visage venait de prendre une vilaine
teinte cramoisie tandis que ses yeux roulaient furibonds dans leurs orbites.
Toutefois, son regard glauque peinait à se fixer sur l’assistance. Plus de six
mois d’abstinence et notre mendiant offrait un triste spectacle, ne tenant plus
aussi bien l’alcool.
Dévisageant Symphorien, Daniel Lin lui jeta sévèrement:
- Capitaine Craddock, vous ne savez pas vous tenir à
table. Il y a des dames ici!
Là, c’en fut trop pour notre matamore. Il explosa de
rage et gronda comme l’Etna en colère:
- Qu’ouis-je? Des insultes? J’en ai vraiment, mais
vraiment ras le popotin de jouer les pères La Bricole de service dans cette espèce
de julesvernerie archaïque aussi ronflante que mon fond de train! Qui c’est qui
sera obligé de prêter main forte à Paracelse bientôt? Bibi, bien sûr!
Ces messieurs de la haute, hoqueta-t-il en poursuivant
sa diatribe, désignant d’un coup de menton André Fermat et le commandant Wu
ainsi que Frédéric Tellier, ne voudront certes pas se salir en pataugeant dans
le cambouis. Et s’il faut aussi chouraver et chouriner, le premier à s’débiner,
ce ne sera pas moi, mais bel et bien cette caricature d’Apollon du Belvédère,
Germain la Chimène. En voilà un sobriquet qui en dit long! Sans parler des états
d’âme du commandant Wu qui l’obligeront à refuser de tremper ses paluches dans
le sang!
À son tour, l’ami de cœur du Piscator se leva,
renversant par la même occasion la table et tout ce qui reposait dessus. La
belle vaisselle de porcelaine, les verres et les carafes en cristal de Bohême, tout
chut sur le tapis de Boukhara.
Puis, rouge écrevisse, la Chimène se jeta sur Craddock
qui l’avait insulté gravement avec une rapidité surprenante vu sa morphologie.
Saisissant le Cachalot par le col, il éructa:
- Capitaine de puisard de mes deux! Sirop de crapule!
Tu vas ici même goûter de mon foulard! On va voir si ton chiffon rouge est
aussi jaune qu’un faux napoléon!
Le vieil homme parvint à se dégager de l’emprise de La
Chimène puis les deux hommes roulèrent sur le tapis précieux désormais gâté.
Cependant, les combattants étaient bien déterminés à en découdre. Ils s’empoignèrent
à nouveau avec une force sauvage.
Le vice amiral se demandait, premièrement, pourquoi ni
l’Artiste ni Daniel Lin ne se hâtaient de séparer ces deux fous furieux, deuxièmement
s’il ne devait pas lui-même intervenir d’une manière musclée. En une seconde,
en effet, il pouvait facilement venir à bout de ces deux énergumènes, véritables
fiers-à-bras de foire et les assommer sans révéler l’étendue de ses pouvoirs.
Gênées, Aure-Elise et Violetta tentaient de réparer
les dégâts et s’affairaient, à genoux, à ramasser les bris de vaisselle.
Pendant que Craddock, qui ne cédait pas un pouce de
terrain, insultait d’abondance le fort des halles, Michel Simon, Pierre Fresnay
et Erich Von Stroheim observaient la scène avec un œil d’entomologiste. Le
Piscator geignait à chaque coup reçu par son amour de cœur. Le Maître, toujours
aussi impassible, sifflotait un air d’Offenbach tiré de La Belle Hélène.
- Persilleuse! Talapoin! Antinoüs du Cirque des
horreurs! Colosse de Rodez! Décérébré du Kâfiristân! Caquetoire! Scopitone!
Coquecigrue! Éructait ce bon vieux Craddock.
Tandis que le capitaine d’écumoire postillonnait et s’époumonait,
il n’en tentait pas moins d’arracher les favoris et les cheveux du géant, bien
qu’il fût désormais à moitié écrasé par l’hercule.
Confuse, Louise s’éventait.
- Ah! Ne vont-ils pas finir par se blesser, demanda la
jeune femme d’une voix inquiète. Oh! Mais… vous riez, Daniel Lin… en fait, cela
vous amuse… et Frédéric également!
- Oui, ce sont de grands enfants. Répondit le daryl
androïde avec un sourire en coin. Ils sont en train de faire semblant. Comme
dans ces bons vieux catchs qui passaient sur l’unique chaîne de télévision de
la RTF en 1961, un 1961 de la piste 1721.
Violetta qui enquillait un reste de pâté, lui fit écho.
- Tu fais allusion au gorille des acacias, papa? Je ne
me trompe pas? Lequel avait mis quenottes outre son adversaire?
Michel Simon n’y tint plus. Il s’esclaffa:
- C’est encore mieux que dans les films de Fernandel!
Personne ne veut miser? Vous Pierre? Peut-être vous Erich? À moins que le
jeunot de Levasseur? Je donne le clochard du cosmos gagnant à un contre huit!
Si je gagne, ça me permettra d’aller voir une certaine Fifine à Mabille…

- Je vous le déconseille vivement! Conseilla Beauséjour
d’une voix nasillarde. On vous ferait les poches ou pis encore!
- Bon, cela suffit. Déclara Daniel Lin fermement. Le
daryl androïde s’était enfin décidé. La récréation n’a que trop duré!
Avec une rapidité telle que personne ou presque ne perçut
le mouvement, le commandant Wu se leva et souleva les deux enragés, les portant
à bout de bras comme s’ils pesaient moins que de vulgaires poupées de chiffon
ou d’étoupe.
Viviane Romance, peu concernée par ce tapage et qui
avait chipoté sa nourriture, se mirant dans un délicieux miroir de poche, jeta
non sans une certaine coquetterie:
- Dieu du ciel! Mon rouge à lèvres bave…
Fort naturellement, la brune comédienne entreprit un
raccord de maquillage. Tâche délicate en vérité.
- Revenons à nos moutons, termina Tellier qui ne s’était
pas mêlé à cette farce. Voici ce que je propose pour demain…
Alors que le danseur de cordes débitait ses
suggestions, les deux catcheurs, calmés en partie, n’en menaient pas large.
Rouges comme des coqs, des stupides mâles alpha, ils étaient obligés de se
rasseoir sur leur siège respectif. En fait, ils y étaient jetés sans ménagement
par la poigne du commandant Wu.
Le Piscator crut bon de consoler Germain la Chimène.
- Ce soir, je te préparerai un emplâtre de moutarde.
La voix claire de l’Artiste proférait:
- Louise, vous vous rendrez chez le duc de Morny sous
le prétexte d’évoquer un tendre passé. Votre récent veuvage expliquera ce
soudain goût de revenez-y.
- Un tendre passé pas si ancien… cinq ans.
- Connaissant votre habileté, vous vous arrangerez
pour prendre les moulages des clés des principaux coffres.
- Frédéric, je vous garantis que je n’ai pas perdu la
main bien que j’aie quitté la bande de Galeazzo il y a déjà vingt ans.
- La fabrication des nouvelles clés, je m’en charge,
jeta Paracelse négligemment.
- Ensuite, nous jouerons le reste de la partie sotto
voce ou …
- Oh! En douceur, proposa le vice amiral. Daniel Lin,
Pierre, Charles, Joël, Erich et Marteau-pilon, sans m’omettre naturellement,
nous investirons la banque en douceur, nous faisant passer pour des clients
venant ouvrir un compte ou encore pour de simples curieux.
- Et moi, siffla Craddock, la mine renfrognée. Encore
une fois sur le carreau! Décidément, c’est une manie de m’oublier!
- Mais pas du tout. Vous serez le cocher de réserve.
Puisque vous êtes capable de piloter à peu près n’importe quoi, vous conduirez
donc le cab à vapeur ou à gazogène.
- Amiral, à gazogène, précisa Paracelse.
- Merci… Germain, le Piscator et Monte-à-regret se
tiendront à proximité au cas où… Tellier, vous êtes trop connu pour vous
joindre à nous… pardon de vous évincer ainsi.
- Je pourrais me grimer, mais… d’accord. Dès l’instant
que vous me laissez peaufiner mon plan. Je reprends…
Alors, l’Artiste détailla avec une délectation non
feinte toute l’action attendue sous les yeux admiratifs de Pieds Légers et sous
les regards ironiques de Pierre Fresnay et Michel Simon qui avaient la curieuse
impression de vivre présentement un chapitre des Habits Noirs de Paul Féval
ou encore un extrait de Rocambole de Ponson du Terrail. Erich Von
Stroheim, quant à lui, ne prêtait plus aucune attention aux directives du
danseur de cordes, préférant savourer un tiramisu fortement arrosé de marsala.
Après que tout fut mis au point, les dames se retirèrent
dans le salon de musique tout tendu de vert, accompagnées par Daniel Lin avide
d’essayer le piano. Aux anges, il improvisa un petit concert comprenant le concerto
italien de Johann Sebastian Bach, les Suites anglaises 3 et 6 du même
compositeur, deux préludes de Chopin et… tant pis pour l’anachronisme,
une Gymnopédie de Satie.
Une larme de bonheur perlant sous ses cils, Louise
murmura:
- Daniel Lin, vous êtes véritablement la musique incarnée!
Vous possédez une dextérité rare ainsi qu’une émotion feutrée qui transparaît
particulièrement dans ce dernier morceau… déroutant…
- Le compositeur se nomme Erik Satie, renseigna
Aure-Elise.
- Je ne connais
pas ce nom…
- Normal, Louise. Répliqua le daryl androïde
esquissant un fugitif sourire. Erik Satie n’a pas encore composé une seule pièce
et il n’en composera pas une seule, hélas, dans ce monde! Aure-Elise, viens
donc t’installer auprès de moi; nous allons conclure par une pièce à quatre
mains.
- Euh… Daniel Lin, je crains de décevoir…
- Mais non, je te fais confiance, l’encouragea son
ami.
Réticente, la jeune femme n’en partagea pas moins le
tabouret avec le commandant Wu. L’impromptu s’acheva par un morceau de Debussy
tiré, nouvel anachronisme, des Children’s Corners.
***************
Début juin 1868, un grand boulevard du IX e
arrondissement de Paris.
Dix heures trente venaient de sonner au clocher de l’église
la plus proche. Le hall de la banque grouillait de monde. La foule était composée
de rentiers ventrus, à la barbe imposante, étalée comme un trophée, d’hommes d’affaires,
d’industriels fiers de leur réussite et de leur prospérité, de riches commerçants
et négociants, d’actionnaires qui investissaient en nombre dans la dernière
folie du moment, au Mexique. Tous portaient un costume sombre, un pardessus ou
un paletot foncé, un chapeau melon ou encore un huit-reflets.
Une chose étonnait Charles Laughton.
Dans l’immense hall de la banque tout carrelé de marbre, il n’y avait aucune présence féminine. Même les simples guichetiers étaient des jeunes gens vêtus d’un costume étriqué dont les coudes étaient protégés par des lustrines.

Dans l’immense hall de la banque tout carrelé de marbre, il n’y avait aucune présence féminine. Même les simples guichetiers étaient des jeunes gens vêtus d’un costume étriqué dont les coudes étaient protégés par des lustrines.
D’un pas sûr et ferme, comme s’il arpentait la
passerelle du Sakharov, Fermat avança en direction d’un guichet situé sur sa
droite. L’homme préposé à l’accueil de la nouvelle clientèle tapait sur une
bizarre machine à écrire.
- Jean, voici les données du jour, fit-il à l’adresse
d’un groom âgé seulement d’une dizaine d’années.
L’employé tendit alors au préadolescent une
cinquantaine de fiches perforées par la technique de la mécanographie.
- Tu les apportes au bureau du secrétaire de Monsieur
Henri Germain.

- Oui, m’sieur Trois, c’est comme si c’était fait.
Réfrénant l’envie de siffloter une marche à la mode
tirée d’Offenbach, le gamin grimpa prestement les escaliers qui le menaient au
premier étage, là où se situait le bureau du grand patron. De part et d’autre,
Pierre Fresnay nota la présence de deux cages d’ascenseur. Avisant un cendrier,
il éteignit son cigare et émit la r »flexion suivante en allemand:
- Quel progrès! Électricité, ascenseurs, mécanographie…
- Oui, répliqua mentalement Daniel Lin. Ici, le
steampunk est vraiment dépassé.
Pendant ce temps, Fermat avait abordé l’employé Trois.
- Voilà: je désirerais ouvrir un compte. Quelles sont
les conditions et les pièces à fournir?
- Il suffit que vous remplissiez ce formulaire et que
vous me donniez votre adresse; ensuite, un policier ira vérifier que vous
habitez bien à l’endroit indiqué.
- Très bien. Aurais-je accès aux coffres?
- Cela dépend du montant de votre dépôt.
- Pour commencer, douze mille francs.
- Avec une telle somme, oui, évidemment. Asseyez-vous.
Avec un sourire professionnel, l’employé tendit un
stylographe à pompe au vice amiral.
Un peu plus loin, Charles, Pierre, Joël, Daniel Lin et
le reste de la bande s’étaient positionnés. Il attendaient le moment fatidique
où André, recevant le sésame pour la salle des coffres, se dirigerait vers
celle-ci.
Cependant, le commandant Wu mettait cette attente à
profit. Il inspectait le plafond qui avait attiré immédiatement son attention
car il y avait repéré des détails intrigants.
« Bon sang! Frédéric aurait pu nous prévenir. Il
y a bel et bien des sortes de caméras ».
Mais le daryl androïde comprit aussitôt qu’il ne s’agissait
pas d’une technique courante reposant sur une télévision ou un film
bidimensionnel. C’était à la fois plus rustique et plus ingénieux. Le système
consistait en une table photographique dissimulée dans les impostes du plafond,
à dix objectifs tournants, prenant une épreuve toute les minutes.
Bref, pour résumer, Henri Germain usait d’un système
de chronophotographie qui anticipait sur Muybridge et Marey dans cette piste
temporelle. La table était reliée à une autre qui était rechargée lorsque les
plaques étaient pleines. Alors, le système pivotait. Puis un préposé récoltait
les plaques photographiques et remplaçait la première table par une seconde,
avec un simple ressort. Ensuite, l’employé rechargeait la première table et s’empressait
de développer les clichés dans la pièce adjacente dévolue à cette fonction. Si
quelque chose clochait, ce qui était rare, Henri Germain en était alerté immédiatement
par un message pneumatique.
Peu de banques avaient pu s’équiper ainsi car l’installation
coûtait au bas mot deux cent mille francs, salaire de l’employé compris.
Conduit par Trois, Fermat se rendit enfin jusqu’à la
salle des coffres tant désirée. Pour un profane, la sécurité y paraissait
absolue. En effet, la salle ne s’ouvrait que sur « reconnaissance
vocale ». Le préposé parlait. La voix était gravée sur un cylindre. Si les
sillons étaient conformes à ceux du cylindre témoin, la porte en acier blindé s’ouvrait
alors sur un sas. Là, il fallait, à l’aide de curseurs, afficher le code chiffré
adéquat. Or, celui-ci était changé toutes les semaines. Il reposait sur une
combinaison de huit chiffres.
La première porte s’ouvrit sans problème. À dix mètres
de là, Joël, Charles, Marteau-pilon et consorts attendaient le signal qui
serait transmis directement à Daniel Lin par la pensée. Trois actionna la bonne
combinaison, c’est-à-dire l’année de naissance du grand patron plus celle de
Napoléon IV. La semaine précédente, il s’agissait de la date de naissance de l’impératrice
accolée à celle du fils de l’Empereur. Parfois, le code s’avérait légèrement
plus compliqué. On choisissait la date de la bataille de Lépante et on y
ajoutait celle de la mort de Louis XIV.
Parvenu devant le coffre, et sans marquer le moindre
frémissement d’émotion, André l’ouvrit avec la clé qu’il venait de recevoir et
y déposa à l’intérieur un portefeuille conséquent contenant réellement douze
mille francs en billets de cinq cents. Mais ces billets de banque étaient des
faux parfaitement imités, fabriqués par Paracelse et signés par l’Artiste.
Devant les paraphes, Henri Germain lui-même aurait été abusé.
- Dites-moi, demanda soudainement Fermat à Trois avec
une désinvolture feinte, cette clé-ci peut-elle ouvrir la centaine de coffres
que je vois là parfaitement alignés et encastrés, ou disposez-vous d’un passe
particulier?
L’employé ne s’étonna que modérément de cette
question. Néanmoins, il comprit qu’il avait affaire à un voleur doté d’un
aplomb rare. Il n’eut toutefois pas le temps de lancer le signal d’alarme. Le
vice amiral avait deviné ses intentions. Daniel Lin, contacté télépathiquement,
passé en ultra vitesse, arrivait déjà. Pierre et Charles le suivirent une minute
plus tard, le visage protégé par un masque à gaz anachronique, apparemment
sorti tout droit de la guerre 14-18. Naturellement, Trois avait été maîtrisé
physiquement depuis longtemps.
- Comme prévu, les boules ont été jetées, annonça
Charles Laughton en anglais. Drôlement efficace, ce gaz!
Pierre Fresnay rajouta:
- Chapeau pour Paracelse. Il mérite son surnom.
Les hommes de Fermat s’empressèrent ensuite d’ouvrir
tous les coffres grâce aux fausses clés fournies par Brelan et de s’emparer de
leur contenu tandis que Trois sombrait dans une heureuse inconscience, assommé
magistralement par la prise neurale administrée par le commandant Wu.
Lorsque les bandits néophytes regagnèrent le hall
central, ils ne marquèrent pas leur étonnement à la vue de tous les clients et
employés allongés dans des poses plus ou moins grotesques. Certains étaient
affalés sur les guichets, d’autres couchés sur des divans ou effondrés sur des
poufs, jusqu’au groom qui dormait près de la balustrade, ayant éparpillé à ses
pieds des fiches de mécanographie encore vierges.
- Il faut nous dépêcher, dit Daniel Lin à haute voix.
Là-haut, les caméras sont toujours en train de filmer.
Mais Marteau-pilon traînait les pieds, attitré qu’il était
par les montres en or de quelques gros messieurs au ventre proéminent. Il y
avait de quoi se faire une retraite dorée avec toutes ces Breguet de précision.
En haut, effectivement, Henri Germain s’agitait. Il mettait en branle une sorte
de proto téléphone - système Bourseul - relié au commissariat central et à la
préfecture de police.

- Vite! Une bande extrêmement organisée est en train
de cambrioler la banque d’une manière inédite!
Cependant, déjà, nos amis arrivaient sur le boulevard.
Germain la Chimène, Monte-à-regret, le Piscator et Craddock patientaient dans
des gaz cabs depuis une heure environ, entravant quelque peu la circulation. Le
commando commença à s’engouffrer à l’intérieur des véhicules steampunk.
Les automobiles allaient démarrer lorsqu’une présence
incongrue faillit tout faire capoter. Malgré les ordres, Violetta Grimaud
venait de se pointer, curieuse d’assister à un vrai hold-up.
- Mille milliards de tonnerres de Paimpol! Jura
Symphorien. Miss Grimaud qui s’en vient comme un cheveu dans la soupe…
Le capitaine d’écumoire abandonna alors le volant pour
saisir l’adolescente par la taille. Or, cette initiative fit perdre au groupe
quelques précieuses secondes car la police survenait… par le ciel!
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