1938
Janvier 1938.
L’Obersturmführer SS
Gustav Zimmermann se trouvait à Vienne non pas en congé mais bel et bien
mandaté par sa hiérarchie. Obéissant au testament moral de Johanna van der
Zelden, il traquait sans répit Hanna Bertha et sa famille. Un informateur
l’avait conduit à se rendre dans la capitale autrichienne.

Durant des jours et
des jours, il remonta la piste, sans se décourager. Pourtant, malgré son
acharnement, il ne connut pas le succès. Toutefois, ce n’était que partie
remise.
Or, Vienne, en ce
début d’année, connaissait une vie politique des plus agitées. De nombreux
membres du gouvernement avaient été travaillés par les nazis. Ils réclamaient à
corps et à cris le rattachement de leur pays au Reich allemand. Il en allait de
même pour la majorité de la population qui n’avait de cesse de manifester par
divers moyens afin d’obtenir gain de cause.
Le 11 mars 1938, ce
fut l’Anschluss. Hitler triomphait avec une facilité déconcertante, les
démocraties européennes se contentant d’entériner le fait. Pendant que les
troupes de la Wehrmacht entraient à Vienne sous les hourras d’une foule
fanatisée, Gustav Zimmermann n’en poursuivait pas moins sa quête. Toujours sans
résultat aucun.


Cependant, Franz ne
faisait pas partie des régiments défilant dans la capitale. Au contraire d’Anna
von Wissburg qui, elle, assistait à ce moment historique, des larmes de bonheur
dans les yeux. Durant des heures, elle fit le salut nazi, acclama les
différents corps, marquant sans retenue son enthousiasme.
Ainsi donc, la peste
brune venait de s’abattre sur ce petit pays mais les grandes puissances
internationales s’en moquaient ou presque. Les Etats-Unis restaient avant tout
préoccupés par un nouveau ralentissement économique, le New Deal révélant ses limites. Quant à l’URSS, son attention se
portait sur la suite des procès de Moscou et du bon déroulement des purges.
Après ces moments de
joie, Anna fut toute à sa tâche, celle de la traque des Juifs et des opposants
à l’Anschluss. Elle ne rechigna pas à participer en personne à l’arrestation de
familles d’origine israélites, secondant ainsi l’Obersturmführer Zimmermann.
A ce régime,
l’Autriche se retrouva entièrement assimilée et nazifiée en quelques semaines.
Quant aux habitants
de la région des Sudètes en Tchécoslovaquie, ils réclamèrent leur indépendance
pour les plus « modérés », leur rattachement à l’Allemagne pour les
plus convaincus. Manifestement, les nazis effectuaient un « bon » travail
en Europe centrale, étant passés maîtres dans la manipulation de l’opinion, s’appuyant
sur des nationalistes allemands et des membres de la cinquième colonne.
*****
Sainte-Marie-Les-Monts.
1938.

Un petit village
coquet pas loin de la côte normande comme il y en avait tant, avec son église
typique, sa place du marché, sa mairie, vieux bâtiment construit sous Henri II
et reconverti en hôtel de ville, les ruines de son château-fort, sis sur une
butte, ses trois bars et bistros dans lesquels on pouvait s’enquiller un calva
de derrière les fagots, sa gendarmerie, ancienne écurie reconvertie, autrefois
appartenant à une auberge désormais disparue, sa rue principale goudronnée et
ses maisons à colombages, aux murs égayés par du lierre ou d’autres plantes
grimpantes.
C’était justement là,
ou du moins à proximité, que vivait la famille Fontane.
Il est temps pour
nous de faire la connaissance du brigadier de gendarmerie Michel Granier, un
bonhomme des plus sympathiques qui avait le bonheur de ne pas être cantonné
dans les locaux officiels de son corps mais de demeurer dans une charmante
maisonnette à quatre cents mètres, pas davantage, des bâtiments de la gendarmerie.
Michel était un
individu affable, déjà âgé d’une quarantaine d’années, le visage rondouillard
et la bedaine naissante. Son visage se paraît d’une moustache brune savamment
entretenue – elle faisait sa fierté – tandis que ses yeux noisettes respiraient
tout à la fois la joie de vivre et la bonté. Le teint rosé de notre personnage
dénonçait également le fait qu’il ne dédaignait pas de temps à autre un verre
de l’alcool local, mais jamais à en être ivre. Michel Granier serait passé
inaperçu parmi une foule s’il n’avait pas été vêtu de son uniforme. En effet,
sa taille moyenne, sa bonhomie naturelle en faisaient un Français des plus
ordinaires. Toutefois, un début de calvitie qui dénudait ses tempes, son front
et le sommet de son crâne étaient les seuls détails notables qui le faisaient
être identifié sur des photos de famille ou de corps.
Ce soir-là, alors que
sept heures avaient sonné au clocher du village, Michel ramenait à la maison un
jeune cocker de cinq mois environs.

- D’où vient cette
bête ? Interrogea l’épouse sans montrer sa contrariété.
- Du chenil. J’ai
pensé que nous pourrions l’adopter.
- Tu as dû débourser
une belle somme, non ? C’est un chien de race…
- Oui, c’est un
cocker… Ses maîtres l’ont laissé au chenil car ils devaient regagner
l’Angleterre. Mais je n’ai rien eu à payer… Bobby m’a tout de suite plu.
- Tu ne m’avais pas
dit que tu voulais prendre un chien… en tout cas, il est affectueux.
- Je voulais vous
faire une surprise.
- Je vais appeler
Elisabeth. Elle est là-haut en train de finir ses devoirs.
Lorsque l’adolescente
rousse dévala les escaliers, quelle ne fut pas sa joie de voir un jeune chien
aboyer dans la maison.
- Oh ! Il est
mignon tout plein ! s’exclama-t-elle. Il est pour moi ?
- Oui, ma fille. Tu
as toujours voulu un chien.
- Merci, papa. Comme
il est gentil. Il se laisse caresser sans aboyer. Il m’a l’air d’avoir bon
caractère.
- Oui… au fait, il
s’appelle Bobby.
- Bobby… je crois que
nous allons être une paire d’amis tous les deux, répondit la jeune fille en
prenant le chiot dans ses bras.
Bobby fut rapidement
adopté par la famille Granier, la mère abandonnant ses réticences quant à la
présence d’un chien dans la maisonnette. Alice Granier était une femme forte,
blonde et grande, elle mangeait la soupe sur la tête de son mari selon
l’expression familière, de deux ans plus jeune que son cher Michel, son premier
et unique amour qu’elle avait épousé à dix-huit ans. Ce mariage s’était soldé
par la naissance de deux enfants, un fils aîné, François, et Elisabeth, la
cadette, qui, à douze ans, terminait ses études primaires. L’adolescente devait
passer le certificat d’études à la fin du mois de juin 1938. Vive,
intelligente, dotée d’une magnifique chevelure flamboyante, ors chauds et feuilles
rougeoyantes au soleil couchant, des yeux noirs venant trancher sur sa peau
blanche dépourvue de tous défauts, d’une taille légèrement au-dessus de la
moyenne, dans quelques années, la jeune fille allait faire défaillir bien des
cœurs. Mais pour l’instant, Elisabeth ignorait sa beauté naissante.
L’aîné des enfants
Granier devait fêter ses vingt ans au mois d’octobre. Tout en poursuivant des
études de préparateur en pharmacie, il travaillait à mi-temps à Caen, chez un
chausseur et maroquinier. De caractère plutôt placide, il venait de se lier
d’amitié avec un certain Antoine Fargeau qui était originaire de la capitale.
Le Parisien n’avait pas fait mystère des raisons pour lesquelles il s’était
retrouvé en Normandie. Apprenant cela, François avait souri et avait
rétorqué :
- Espérons que cette
mésaventure te serve de leçon, Antoine.
- En tout cas, on ne
m’y reprendra plus.
Pour la famille
Granier, François représentait tous les espoirs d’ascension sociale. En effet,
tous escomptaient bien que le jeune homme pût aller plus loin dans ses études
et qu’il finît par devenir docteur en pharmacie. Au physique, l’étudiant
présentait une silhouette mince, des yeux bruns et une chevelure semblable à la
teinte des blés mûrissants. L’héritier des Granier manifestait des idées
nobles, mais ne se mêlait pas de politique. Antoine allait changer cela. Les
événements à venir également.
*****
1440, un jour
d’hiver. Un monastère perdu dans les Abruzzes.

La neige était tombée
en abondance toute la journée. Mais, désormais, une bise aigre soufflait,
faisant frissonner tous les êtres vivants qui n’avaient pas la chance de se
retrouver à l’abri du vent hurlant au-dessus des pics et des vallées. Il en
allait de même dans les corridors et sous les voûtes du monastère.
Les bâtiments
religieux présentaient l’agencement caractéristique mis à l’honneur par Saint
Benoît il y avait déjà près d’un millénaire. Cependant, les pierres qui
composaient la construction avaient été taillées dans la roche dominante de la
région.
Ce soir-là, après
vêpres, Fra Vincenzo demanda à parler au prieur du couvent. Le moine avait une
allure plutôt repoussante. De petite taille, voûté non par l’âge mais par les
privations, le visage mangé par une barbe grise assez drue, les méplats bien
visibles toutefois, la tonsure ayant besoin d’être rafraichie, portant la robe
grise nouée par une corde, les pieds dans des sandales usées, le regard
brillant d’une lueur fanatique, tout en lui provoquait le réflexe de faire fuir
les gens qui ne le connaissaient pas.

Mais Fra Vincenzo se
moquait de la répulsion qu’il déclenchait chez les laïcs. Le moine était habité
par une révélation qui avait bouleversé sa foi. Présentement, agité, nerveux,
il mordillait ses lèvres craquelées, s’impatientant parce que son supérieur le
faisait attendre.
Le Prieur s’en vint
enfin, au grand soulagement de Fra Vincenzo.
- Mon frère, qui y
a-t-il ? Etait-ce si urgent que vous ne pouviez attendre jusqu’au
matin ?
- Non, mon père.
- Expliquez-vous
donc, Vincenzo.
Après que le prieur
l’eut invité à entrer dans ce qui servait de bureau au supérieur du monastère,
le moine s’exécuta à la lueur tremblotante d’une chandelle.
Bien que prudent dans
ses propos, il ressortait que Fra Vincenzo ne croyait plus aux dogmes proclamés
par l’Eglise catholique. Ce qu’il avait trouvé après de longues, très longues
nuits de méditation, était si invraisemblable qu’il craignait d’être devenu le
jouet de Satan, d’encourir la damnation. Le prieur se voulut rassurant et tenta
de réconforter le frère qui frisait l’hérésie.
- Mon frère, oubliez
ce que vous croyez être la Vérité.
- Mais j’ai bien eu
une vision, mon père… j’ai vu la nature réelle du Temps…
- Chimères que tout
cela ! Jeûnez donc un peu moins… vous êtes d’une maigreur effrayante. Et
participez davantage aux offices collectifs. Tenez… Reprenez vos travaux
d’enluminures que vous avez abandonnés l’an passé.
- Recopier encore et
encore la Légende dorée ou encore la
charte de notre monastère…
- Oui, mon frère. Il
n’y a là rien qui ne vaille votre désapprobation que j’entends dans votre voix.
- Je…
- Il n’y a pas à
hésiter. Venez vous confesser ce matin, après prime… je vous donnerai
l’absolution.
- Oui, mon père,
convint fra Vincenzo, cédant au conseil du prieur.
Ce moine de cette
première moitié du XVe siècle serait à l’origine des nouvelles théories sur la
nature du temps, théories énoncées clairement par Antonio della Chiesa quelques
siècles plus tard. Il y avait même plus. Fra Vincenzo serait aussi l’un des
tous premiers maillons conduisant à la Quatrième Civilisation post-atomique…
*****