Le même jour, André Fermat et
les tempsnautes du futur apprirent la déconvenue du sieur de Beauséjour. Le
vice-amiral qui, ici, n’usait point de ses
pouvoirs de Ying Lung, fut donc autant surpris que le commandant Wu et
Craddock. Dépité, il eut du mal à dissimuler sa colère. Mais il fallait
reprendre la piste Maïakovska au plus vite.

Sollicité, le chrono vision ne
dévoilait pas tout ce qu’il aurait dû. Le
talent humain devait suppléer la machine.
Qui charger de la délicate et
dangereuse besogne? Dangereuse d’autant plus que
Johann Van der Zelden restait invisible, inappréhendable sur l’écran sphérique de la télévision temporelle.
La solution Pieds Légers fut
vivement écartée pour une raison plus qu’évidente. Certes, l’adolescent se montrait habile et plein de ressources.
Mais voilà: il était bien trop jeune et trop inexpérimenté face à Irina et à la
technologie dont celle-ci disposait. Il n’était pas question
de sacrifier Guillaume Mortot en cas d’entrevue fatale
avec l’espionne russe.
Alors? Marteau-pilon? Le
Piscator? Ces deux hypothèses furent rejetées pour pratiquement les mêmes
raisons. Paracelse? Mais le mécanicien et ingénieur de Tellier était trop
précieux. Ses talents seraient bientôt utiles ailleurs et bientôt.
Pourquoi pas Pierre Fresnay?

Avec son panache habituel, le comédien se porta volontaire. Le maître espion
refusa cependant tout net la généreuse proposition arguant du fait qu’il gardait l’Alsacien en
réserve. Hormis lui-même, il ne voyait personne d’autre. Et inutile d’envisager Brelan ou
encore Violetta dans le rôle ingrat de pisteur et rabatteur.
- Dans ce cas, j’irai moi, lança Craddock fièrement, bombant le torse.
- Que non pas! Lui rétorqua
André rudement. Vous surveillez la maintenance et la logistique du Vaillant.
cela suffit largement à votre peine.
- André, fit alors Daniel Lin
avec douceur. Je puis accomplir cette tâche. Dans cette chronoligne, Irina ne m’a jamais rencontré en chair et en os. Grâce à un
maquillage holographique idoine, je puis me rendre méconnaissable et donc
insoupçonnable.
- Commandant, je refuse
catégoriquement à ce que vous vous exposiez! Jeta Fermat sèchement. Pourquoi ce
refus catégorique? Parce que vous êtes en train de faire abstraction de trois
éléments. Primo: êtes-vous entièrement remis de notre équipée de 1868?
- Ah? L’affaire du Crédit Lyonnais? Oui, je m’auto régénère rapidement.
- Je veux bien vous croire sur
ce point. Il reste cependant Van der Zelden, l’insaisissable. Le concernant, nous sommes totalement aveugles.
- Je vous l’accorde. Johann connaît bien mieux que nous tous les
possibles; il lui est donc facile de nous devancer et de nous précéder. Et me
dévoiler trop tôt, c’est lui fournir un
atout majeur.
- Tout à fait, Daniel Lin.
Donc, vous concluez comme moi que je dois y aller! Vous en savez la raison.
Le daryl androïde se contenta
d’acquiescer silencieusement.
Or, cela ne fit pas l’affaire du Cachalot
du Système Sol. En se curant ostensiblement les dents, il marmonna:
- Vous avez parlé de trois
éléments, amiral mais vous n’en avez évoqué que
deux. Quel est le troisième caillou qui peut entraver votre dessein? Quel
secret indicible dissimulez-vous tous deux, si inavouable que de simples
oreilles humaines ne peuvent ouïr?
Avec aplomb, Symphorien
attendit la réponse. Comme celle-ci tardait, il en profita pour finir d’avaler son en-cas, du fromage de tête avec du pain
noir.
Finalement, après un coup d’œil en direction de Daniel Lin, Fermat se décida.
- Capitaine Craddock, ce
détail ne vous regarde en rien.
- Quoi? Rugit le marin d’écumoire.

Furieux, le Loup de l’espace, tout mité et décati, laissa échapper son
assiette dans un mouvement brusque. Aussitôt, Ufo s’en vint la lécher, grappillant ainsi quelques
délicieuses mais minuscules miettes de charcuterie. Normalement, le chat n’aurait pas dû se précipiter ainsi sur d’aussi maigres agapes. Il n’y avait pas une heure qu’il avait dévoré deux harengs et un fond de soupe aux haricots.
Essayant de se reprendre,
Symphorien poursuivit:
- Amiral mal embouché, dans
cette aventure, nous risquons tous notre peau ce me semble! Donc, nous devons,
il s’agit d’une demande légitime, connaître tout ce qui pourrait
faire foirer votre fichue mécanique!
- Capitaine Symphorien
Nestorius Craddock, articula lentement Gana-El sur un ton impossible à rendre,
j’en sais long sur vous, très
long, or je ne divulgue rien de primordial ou d’humiliant concernant vos antécédents peu glorieux, et c’est un euphémisme, à notre équipe. Si jamais je le
faisais, je doute qu’elle vous accordât
encore sa confiance! Je respecte votre vie privée, faites-en donc autant pour
le commandant Wu et moi-même.
- André, dit Daniel Lin
toujours conciliant. Nos compagnons ont vraiment besoin de savoir ce qui
pourrait faire achopper notre plan.
- Mais Daniel Lin…
- Il y a longtemps que je
décide seul mon ami, bien que, parfois, cela ne m’ait pas particulièrement réussi. Nous ne sommes plus sur le Sakharov
tentant de recoudre le tissu temporel mis à mal par Penta p et les Haäns. Pour
ce qui concerne mon secret, je suis seul juge. Symphorien, apprenez que, malgré
Gwenaëlle, je reste profondément épris de celle qui, ailleurs, fut mon épouse.
Je veux parler, bien sûr d’Irina Maïakovska.
Pour elle, pour la retrouver bien vivante, j’ai réussi à
rétablir une chronoligne et ainsi faisant, ai condamné trente-cinq milliards de
Haäns à la guerre civile. Pour elle, encore, j’ai affronté l’épidémie Alphaego
et me suis trouvé face à face avec Johann, l’entité négative.
Pour elle, pour être à ses côtés durant la totalité de son existence, j’ai vendu mon frère aîné Daniel Deng à l’Entropie. Je l’ai marchandé comme
un vulgaire ballot de linge. Et voilà ce que cela m’a coûté! J’ai assisté à la
mort de mon autre moi-même et, depuis cette faute, le vide est en moi. Il me
ronge, accapare mes pensées, creuse son labyrinthe mortifère au sein de ma
raison. Cela vous suffit-il, capitaine Craddock, pour comprendre les réticences
d’André?
Le Cachalot des étoiles s’essuya les lèvres avant de parler en déglutissant,
quelque peu gêné. Il avait failli en rester coi.
- Commandant Wu, je n’en demandais pas tant…
- Maintenant, vous saisissez
pourquoi je ne puis espionner personnellement le capitaine Maïakovska. L’amiral Fermat n’a pas confiance en
moi, à juste titre. Mon cœur est encore plein d’Irina. Je me montre trop sensible, trop sujet aux faiblesses humaines,
moi un être hybride, un daryl androïde. Gwenaëlle m’a mis en garde contre cette faiblesse rédhibitoire. Je
me range donc à l’avis d’André.
Alors, Pierre Fresnay se leva
pour aller serrer avec chaleur la main de Daniel Lin.
- Bravo, commandant Wu! Vous
vous rendez à la raison. Je suis heureux d’apprendre que, quel
que soit le futur qui nous attend, les hommes et les femmes éprouveront
toujours de si nobles sentiments.
- Puisque tout est réglé, dit
ensuite Fermat avec un sourire forcé, accordons nos violons pour un dernier
ajustement imposé par la défection involontaire de Saturnin de Beauséjour.
Voilà ce que je propose. J’attends vos
suggestions constructives.

Tandis que le vice-amiral s’exprimait ainsi, le daryl androïde communiquait
mentalement avec celui-ci.
- André, vous ne pourrez me
tenir longtemps à l’écart de l’action et d’Irina. Le chrono
vision avant de tomber en panne, l’a montré. Et je
commence à me passer de son aide.
- Je l’avais remarqué, Daniel Lin.
- Hum… moi, j’ai constaté que
vous avez failli vous trahir sous le coup de la colère. Je pensais les Homo
Spiritus capables de maintenir toujours leur équanimité.
- Ne me jugez pas commandant.
Vous aussi, vous avez commis des erreurs.
- Il n’est pas temps de nous fâcher.
- Tout à fait. Mais
contrôlerez-vous encore longtemps l’Homunculus qui
sommeille en vous?
- Je m’y emploie de toutes mes forces; et j’aimerais savoir ce que je suis réellement. Un daryl
androïde mâtiné d’Homunculus? Certes!
Mais encore? Ah! Si Antor était là…
- Antor ne vous permettra pas
d’en apprendre davantage sur
votre véritable nature!
- Vous vous montrez si
catégorique. Vous le détestez, je le sens bien. Je ne comprends pas… pourtant, jadis, vous l’avez aidé…
- Un de mes semblables… pas moi…
- Me mentez-vous?
- Non, pas du tout.
Commandant, la tâche que vous vous êtes imposé implique de grands sacrifices.
Notamment celui de faire le deuil de votre ami.
- Permettez-moi d’en douter!
- Quoi que vous pensiez, quoi
que vous fassiez, un jour ou l’autre, je ramènerai
mon frère dans cette réalité-ci.
- Rebelle inconscient! Mais
vous êtes si jeune… c’est pour cela que vous faites preuve d’une telle arrogance.
- Si jeune? J’ai envie de rire… mais il est vrai
qu’à l’échelle de votre espérance de vie…
Gana-El préféra ne pas
insister et scella alors entièrement son esprit au Surgeon. Il n’était pas encore temps pour lui de percer le mystère
de sa nature. L’Observateur accorda alors
toute son attention aux propos échangés par le reste de l’équipe.
Restant dans l’expectative, le daryl androïde n’en continuait pas moins à s’interroger sur lui-même et sur l’attitude hostile de celui qu’il prenait pour un simple agent temporel.

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