Chapitre 21
Lorsque
la translation fut terminée, nos déportés du temps constatèrent avec surprise
qu’ils avaient été transférés au fond d’un océan. Pourtant, ils respiraient
tout à fait normalement, nullement privés d’oxygène. De plus, ils n’étaient pas
écrasés par la pression phénoménale.
Quelque
peu apeuré par ce décor pour lui inconnu, Ufo gémit. Daniel le prit dans ses
bras et le calma en le caressant doucement.
Mais
nos amis éclaircirent rapidement le mystère de leur confort relatif. Ils étaient
enfermés à l’intérieur d’une bulle protectrice transparente à la matière
déformante. Autres étrangetés remarquables: l’absence de poissons, la tiédeur
de l’eau, l’inexistence de plantes aquatiques connues.
Fermat
émit une réflexion.
-
Bon sang! Que de crevettes! Toutes énormes qui plus est.
-
Monsieur, pardonnez-moi, mais vous commettez une erreur d’identification. Nous
nous trouvons présentement au milieu de bans de Yohoia et de Waptia.


-
Je vous l’accorde volontiers, capitaine. Mais quelle est la signification de
tout ceci?
-
C’est simple commandant. Ces arthropodes vivaient dans les fonds marins de
notre planète il y a plus de cinq cent trente millions d’années.
-
Donc, nous sommes prisonniers au cœur du Cambrien, conclut Lorenza avec une pointe
d’inquiétude. Que nous veut Penta pi? Car c’est bien à lui que nous devons notre présence
en ce lieu incongru.
Soudain,
Antor eut un mouvement de recul, effrayé par de stupéfiantes créatures.
-
Binopâa et les Odaraïens nous attaquent, fit-il dans un souffle.
-
Mais non, mon ami. Aucune inquiétude immédiate à avoir. Il s’agit tout
simplement de l’espèce Opabinia.
Une
voix ironique s’éleva, elle appartenait à l’entité Penta pi.
-
Exactement, capitaine. Bravo pour votre érudition. Mais je n’en attendais pas
moins de vous, Daniel Lin.
L’être
décadimensionnel choisit de se matérialiser sous la forme d’une statue de Zeus
chryséléphantine, arborant une peau de teinte anthracite, telle une immense
figure noire du peintre grec Exékias.


Applaudissant
ostensiblement, la divinité laissa tomber son foudre à quelques mètres de nos
amis. Aussitôt, le sol trembla alentours tandis que des animalcules informes
prenaient la fuite.
-
Qui êtes-vous? Articula froidement Fermat tout en dévisageant le démiurge.
-
Comment grotesque créature? Tu ne m’as pas encore identifié? Tu ne reconnais
pas l’anticréateur, le maître de la vie noire? Oh! Je sais. Tu es plus habitué
à entendre parler de moi sous le nom d’Axel Sovad. Mais il ne s’agit là que
d’une de mes multiples incarnations, une de celles que j’ai judicieusement
choisie car elle convenait à la perfection à votre XX e siècle affairiste. Or,
justement, cette apparence-ci me lasse grandement. Changeons-en.
Instantanément,
Penta pi revêtit alors l’aspect d’Odin, le dieu viking borgne
et barbu au corbeau.


-
Vous nous avez fait venir ici dans un but précis, Penta pi, répondit Daniel que toutes ces singeries n’amusaient pas. Je suppose
que, à part vous jouer de nous, vous voulez autre chose…
-
Ah! Dois-je donc m’abaisser à te répondre, caricature d’humain? Bah! Pourquoi
pas après tout. Je suis ici pour changer le cours de l’évolution de la vie sur
votre planète ridicule dont l’espèce dominante dans plus de cinq cents millions
d’années croira devoir tout régenter. Je veux que vous assistiez à mon triomphe
et à votre perte… voilà, je vous ai tout dit.
-
Pour une fois, soyez franc, jeta Fermat. Avouez que les humains vous gênent.
Vous vous prenez pour un être supérieur. Assurément, vous disposez de talents
qui nous sont inconnus, mais les insectes que nous sommes à vos yeux entravent
pourtant vos ambitieux projets. C’est risible, n’est-ce pas? En fait, le dieu
que vous êtes apparaît dans tous les oripeaux de sa faiblesse. L’orgueil bafoué
et piétiné et la mesquinerie. Vous refusez d’avouer votre prochaine défaite,
tout simplement. Une défaite inscrite dans le grand livre du Multivers. Comme
cela vous contrarie, vous avez décidé de changer la donne. Or, l’humanité a
déjà été confrontée à de semblables défis, et, dans mon monde, elle était
parvenue à triompher des démons quels qu’ils fussent.
- A moi tout seul, rétorqua l’Entité furieuse,
j’incarne le Panthéon universel. Je dispose en fait du pouvoir de création et
de destruction de toutes les formes de vie de cette misérable Galaxie, démunie
dimensionnellement.
-
Pff… Que nenni, monsieur le fat! Siffla imprudemment Daniel Lin. Ce n’est pas
parce que vous vous mouvez en dix dimensions, que vous êtes capable de
travestir la réalité, que vous pouvez accomplir cela.
-
Ah oui?
-
Bien évidemment, poursuivit le daryl androïde. Vous n’êtes que le Maître de
l’Illusion… c’est beaucoup, certes, mais cela ne suffit pas à croire pouvoir
disposer du Pouvoir suprême.
-
Je vois que vous avez besoin d’une petite démonstration, vermisseaux. Très
bien, je vous la donne. Peut-être capitaine, préférerez-vous m’admirer sous
cette apparence?
Une
nouvelle fois, Penta pi modifia son image, s’incarnant momentanément en Çiva,
le dieu hindou à six bras, dansant dans un cercle de flammes, engendrant ainsi
le monde et écrasant les mauvais esprits.

-
Cet autre aspect réveille-t-il en vous quelques lointains souvenirs? Non?
Toujours pas? Alors, j’opte pour ceci…
Aussitôt,
l’être décadimensionnel devint Osiris,
le dieu égyptien gardien des morts, momie livide emmaillotée dans des
bandelettes de papyrus, reconnaissable au pschent et à la barbe postiche.
-
Pas mal, avoua Lorenza.
-
Docteur, ne vous laissez pas séduire par tous ces tours de fakir, recommanda
Daniel Lin.
-
Oui, mais le temps des pharaons est révolu pour vous… que pensez-vous de ceci?
Cette
fois-ci, nos amis eurent face à eux la réplique exacte et effrayante du dieu
serpent à plumes des Mexica, Quetzalcoatl.


Or,
toutes ces métamorphoses enchaînées agaçaient Daniel Lin. Il jugeait Penta pi puéril et immature. Comprenant que le capitaine allait parler et,
redoutant la colère de l’entité, Lorenza s’exprima alors à sa place.
Haussant
les épaules, elle s’adressa d’un ton détaché à Axel Sovad.
-
Après tout, qu’y a-t-il là de si extraordinaire? Toute métamorphe peut en faire
autant. Si vous voulez, je deviens votre pendant féminin. Isis, épouse
d’Osiris, Hera, épouse de Zeus, Kali, la déesse hindoue de la mort…
-
Madame, vous me navrez grandement.
À
la seconde même où il achevait de parler, Penta pi emprunta l’apparence
d’Aton,

dont les rayons ardents éblouirent ses prisonniers. Toutefois, pour Antor, cela était plus grave car le soleil le brûlait profondément. Sa peau se mit à rougir et à crépiter. Déjà, des cloques se formaient sur ses mains et son visage. Dans un geste affectueux, Daniel ôta le veston de son costume et protégea son ami du mieux qu’il le put. Désormais en colère, il apostropha sèchement l’entité, faisant fi des conséquences.

dont les rayons ardents éblouirent ses prisonniers. Toutefois, pour Antor, cela était plus grave car le soleil le brûlait profondément. Sa peau se mit à rougir et à crépiter. Déjà, des cloques se formaient sur ses mains et son visage. Dans un geste affectueux, Daniel ôta le veston de son costume et protégea son ami du mieux qu’il le put. Désormais en colère, il apostropha sèchement l’entité, faisant fi des conséquences.
-
Penta pi, cela suffit. Vous n’êtes qu’un enfant cruel qui
s’amuse avec nous, nous considérant comme des marionnettes.
-
Quoi? Hurla alors le démiurge, fouetté par l’insulte. Je puis vous renvoyer à
l’état de quarks, de pré particules par la seule force de ma volonté. Est-ce
vraiment ce que vous désirez? Si vous détestez le soleil, que direz-vous de
cela?
Maintenant,
l’être décadimensionnel ressemblait à Wihalia, le dieu ours de glace, mi-fauve,
mi-humanoïde, originaire de la planète glaciale la plus extrême du système
d’Aldebaran. Sous ces températures polaires, les prisonniers se
recroquevillèrent. La bise s’abattait cruellement sur eux et, déjà, les doigts
s’engourdissaient.


-
Mais que cherchez-vous à la fin? S’écria Lorenza cédant à la fureur. Nous
intimider? C’est raté. Il y a là une enfant, l’oubliez-vous? Vous allez la
tuer.
-
Oh! Excusez-moi donc, chère madame. Je ne veux pas être pris pour un tueur de
fillettes. Ce serait dégradant pour mon statut, non? Voici de quoi la
réchauffer. Admirez ma mansuétude.
Penta
pi s’empressa de se métamorphoser en Stadull, le dieu du
feu d’Hellas, un être pluri flammes de teinte verte. Ses cheveux, ses griffes,
sa face, ses membres, bref, tout ce qui le constituait, était composé de
centaines et de centaines de flammèches d’une belle couleur émeraude.
Devenue
plus clémente, la température permit à Lorenza d’ôter la veste de son tailleur
style 1915 revu et corrigé. En fait, dans la bulle, il régnait désormais une
douce chaleur printanière helladienne, de l’ordre de trente-cinq degrés Celsius
centigrades.
-
Mais je constate que votre attention se disperse, il est temps de passer aux
choses sérieuses, déclara avec aplomb l’entité.
-
Vous en croyez-vous capable? Ricana Fermat avec audace.
-
Vous tenez absolument à me fâcher, mais comme je suis d’humeur primesautière,
je vous fais grâce encore une fois. Soyez maintenant particulièrement attentifs
au spectacle que je vous offre. Il en vaut la peine. Comme vous le savez, la
transmission de la connaissance reposa longtemps sur l’oralité, sur l’ouïe.
C’est pourquoi, moi, griot cosmogonique, je vais vous conter les innombrables
histoires possibles, les récits supposés d’un autre film de l’évolution sur
Gaïa.
Déformé
par les grandes profondeurs, un chant polyphonique pygmée s’éleva dans la mer
cambrienne. Il était d’une beauté à couper le souffle.

Le
prologue commençait. Pour ce faire, Penta pi avait revêtu l’aspect d’un sorcier Dogon dont la
cosmogonie célèbre était basée sur la dualité de l’œuf primordial. Choix
judicieux s’il en fallait pour expliquer les origines de l’Univers.
L’environnement
dans lequel étaient emprisonnés nos amis se divisa pour devenir une sorte de
blastocyste géant tandis que la voix de l’être décadimensionnel, empreinte
d’une émotion soudaine, poursuivait.
-
Imaginez quelle aventure ce fut de passer du mono au pluricellulaire.
Apparemment, la Vie recherchait, par tâtonnements successifs, à atteindre la
conscience. Jusqu’à opter pour l’anthropomorphisme. Vous vous êtes donc crus
les élus, l’aboutissement de l’évolution. Quel orgueil injustifié! Homo Sapiens
ne doit son existence qu’à une succession de hasards. Il aurait suffi de si
peu, d’une modification si infime dans l’agencement des facteurs de la vie…
voyez et méditez.
Un
bref silence s’établit, rapidement rompu par la voix mélodieuse de Sovad.
-
1970 aurait pu donner ceci. Homo Neanderthalensis qu’il ne faut pas mépriser.
Certes, son cerveau est plus lent que le vôtre, mais il fut le premier à
découvrir l’art, à enterrer ses morts… en symbiose avec ses semblables, jamais
il n’aurait gaspillé les ressources de sa maison natale, la Terre. En cette
année 1970, selon votre calendrier, Fermat, apprenez qu’il maîtrise
l’agriculture, et qu’il colonise peu à peu l’Amérique. Il ne deviendra une gêne
pour mon peuple que dans trente-cinq à quarante mille ans. Il est patient, nous
aussi.
Mais
que pensez-vous de la piste Homo Erectus? Pourquoi ne pas lui donner sa chance?
Où en est-il dans cet autre 1970? Il connaît le feu, sait le conserver et
l’allumer, cuit sa nourriture, commence à coudre des peaux de bêtes. Il ne
s’envolera hors de la planète mère que dans huit cent mille de vos années.
Mais… ce scénario, m’objecterez-vous, aboutit toujours au même schéma…
-
Exactement, répondit Daniel Lin avec un sourire sur ses lèvres.
-
Dans ce cas, foin du genre Homo! Car, que ce soit dans quatre cents ans ou dans
trente-cinq mille, ou encore dans presque un million d’années, Homo finira par
nous contrarier, nous, la Dimension p. Examinons une autre hypothèse. La véritable planète
des singes, dans toute la splendeur de la nature sauvage. Pour obtenir ce
résultat, il suffit de modifier la tectonique des plaques, quelque part en
Afrique… ainsi, selon les paléontologues, pas de rift, pas de savane. Rien que
la forêt sempervirente.
Les
singes de cette nouvelle année 1970 ne sont pas même parents avec les gorilles
ou les chimpanzés de votre monde.
-
Naturellement, approuva Lorenza. Nous ne sommes pas si ignorants.
-
Hum… peut-être descendent-ils du Proconsul africanus? Mais c’est à voir… il
leur faudra dix millions d’années pour accéder au premier stade de l’industrie
lithique, et encore, grâce à mon intervention! En leur épargnant la chute d’une
nouvelle météorite et en asséchant le climat pour les obliger à descendre des
arbres. Dans soixante millions d’années, ces grands singes découvriront
peut-être la machine à vapeur… j’en doute toutefois… or, ce schéma m’ennuie
profondément.
Allons
plus fort et plus loin dans le bouleversement du livre de la vie sur la Terre.
Les mammifères doivent rester dans l’ombre. Jamais ils n’accèderont à la conscience.
Telle est ma volonté. Observez le ciel. Voici la météorite d’Alvarez, celle
qui, dit-on, causa la disparition des dinosaures. Je la pulvérise en pleine
trajectoire. Elle ne s’écrasera pas sur votre planète…


Pour
rendre plus concrets ses propos, l’entité téléporta le commandant Fermat et ses
subordonnés dans l’espace afin que tous assistent à l’explosion du gigantesque
météore. Il s’agissait d’un spectacle réellement merveilleux, dépassant en
beauté et de loin, le plus grandiose des feux d’artifice.
Un
milliard et deux cent millions d’années après, les dinosaures, poursuivant leur
règne et leur évolution, deviendraient, dans ce scénario-là, des dinosauroïdes.

En
hôte fort civil, Penta pi fit visiter à ses prisonniers une des villes de cette
histoire alternative, peuplée de lézards terribles, bipèdes dont la
taille oscillait entre un et cinq mètres de hauteur. Parallèlement, leur
cerveau avait subi une augmentation conséquente de volume, ce qui leur
permettait de posséder un langage mais également de manier quelques outils
rudimentaires. Ainsi, l’espèce était désormais tout à fait capable de
construire des sortes de pirogues primitives et de naviguer le long des
rivières, mais il n’était plus question pour elle de voyager un jour dans
l’espace car son évolution était trop lente. Les dinosauroïdes terrestres
étaient voués à disparaître en même temps que leur planète lorsque celle-ci,
englobée par le soleil devenu trop chaud et trop volumineux, deviendrait un
enfer dans lequel elle se consumerait.
Croyant
reconnaître Chtuh, Violetta frappa gaiement dans ses mains et se mit à rire.
-
Maman! Vois! C’est Chtuh! Pourquoi ne nous dit-il pas bonjour?
-
Mais non, ma fille, tu te trompes. Chtuh n’est pas natif de la Terre. Ce n’est
pas lui.
-
Pourtant, il lui ressemble énormément.
-
Comme tout ce décor me lasse! Soupira bruyamment Axel Sovad. Il est temps pour
moi de vous montrer une autre évolution possible de la vie à la surface de
votre ridicule planète. Changeons donc les données de la mythique sortie des
eaux. Voilà! N’est-ce pas mieux ainsi? Les vertébrés ne coloniseront jamais la
terre ferme. Ils demeureront des poissons. Trouvez donc maintenant qui sont les
grands vainqueurs de cette loterie truquée par mes soins… ah… mais vous
hésitez…
-
Le résultat en est évident, murmura Daniel Lin…
-
Mais pas pour le commandant Fermat… admirez la troisième planète du système Sol
peuplée par les arthropodes. Quelle étude intéressante et fascinante, non? Des
insectoïdes, des scorpions géants, des mantes religieuses intelligentes…
dangereuses ces charmantes bestioles… des arachnides à profusion, des
crustaçoïdes à l’instar des terrifiants Odaraïens.. Des scarabées. Leur
conscience collective suffit amplement à leur domination sur la biosphère.
Aucune individualité possible dans ces sociétés régies selon le mode de la
ruche. Seule la reine décide. Les guerriers et les ouvriers se contentent
d’obéir. Ils sont programmés pour cela.
-
Hum…
-
Cela ne semble pas te satisfaire, daryl… mais après tout, ce schéma n’est pas
plus méprisable que celui qui a prévalu dans l’histoire de ta planète.
Réfléchissez tous. N’est-ce pas l’individualisme à tout crin qui explique la
fin de votre civilisation?
-
Parce que vous y avez imprimé votre patte, jeta le capitaine avec un rien de
mépris.
Faisant
comme s’il n’avait rien entendu, Penta pi poursuivit. Il commençait à s’habituer aux réflexions
de Daniel Lin.
-
Les insectoïdes sont tout à fait aptes à acquérir une technologie. Voyez les
déjà nommés Odaraïens, mais aussi les Sunnorites d’Aldebaran, les Xylopodes de
Quéras…
Au
fur et à mesure que le démiurge énumérait les différentes possibilités pour
Terra, les pistes à suivre, l’environnement se modifiait afin de montrer les
nouvelles espèces dominantes de la planète.
Ce
spectacle superbe n’en restait pas moins effrayant pour une enfant de sept ans
à peine. Craintive, transpirant, le front moite, Violetta se serrait contre sa
mère. Elle n’osait pas lui réclamer les bras.
Or,
soudain, la mise en scène si élaborée sembla échapper à Penta p.
En
effet, les nouvelles manifestations ne correspondaient plus aux souhaits de
l’entité. Au lieu de Xylopodes évoluant autour de la bulle protectrice
contenant nos protagonistes, figurèrent, tout à fait inattendus, quelques
secondes, guère davantage, des nains de boue, atteignant péniblement un mètre
de haut, émules des pré hommes d’argile du Popol Vuh.


Ces
mystérieuses et improbables créatures combattaient des guêpes géantes tueuses
dans une atmosphère chargée d’hostilité sous un ciel orangé.


Axel
Sovad exprima sonorement son malaise. Décontenancé, il osait afficher sa
faiblesse.
-
Qu’est-ce là? Des Néo Mayas? Ici? Pourtant, ils n’étaient pas envisagés dans
cette dimension-ci. Qui peut ainsi me court-circuiter?
-
Une faille chez vous, mon cher p? remarqua fort à propos Daniel Lin. Surprenant,
enchaîna-t-il toujours sur le même ton sarcastique. Notre pseudo Dieu laisse
entrevoir qu’il a bel et bien un talon d’Achille.
Cinglé
par ces paroles ironiques humiliantes pour lui, celui qui se voulait une déité,
et pas de second ordre, se métamorphosa en siliçoïde en colère afin d’intimider
ses otages. Il apparut sous la forme d’un volcan de cent mètres, crachant tout
à la fois cendres et lave.
Penta
pi n’avait fait que prendre l’apparence du dieu Froum, originaire
du collectif de l’imaginaire des habitants de la planète de feu Hetarran,
distante de quelques cinq cents années lumière du système Sol.
Puis,
sa mauvaise humeur passée, il reprit le contrôle du décor et de la mise en
scène. Mais comme le capitaine l’avait dit, il venait de dévoiler ses
faiblesses.
Le
daryl androïde fit appel à toutes ses capacités mentales afin de contrer
victorieusement cette entité orgueilleuse mais pas aussi omnipotente qu’elle
voulait le faire croire.
«
Il faut que j’arrive à pousser à la faute cet être décadimensionnel. Pour cela,
il me faut le déstabiliser, puis, lui démontrer ses erreurs, car il va en
commettre, c’est quasi certain maintenant, une probabilité de 99,98000%, mais
aussi lui révéler son inaptitude voire sa sottise. Ensuite, je n’aurai plus
qu’à remuer le couteau dans la plaie en lui rappelant le limogeage inévitable
de son poste actuel par sa hiérarchie. Comme envisagé, il oublie de me sonder …
il est trop préoccupé par ce qui vient de se passer. Il ne connaît pas les
multiples embranchements, les minuscules ramures de toutes les potentialités de
l’évolution terrestre. Le spécialiste ici, ce n’est pas lui, c’est moi.
Orientons-le donc ».
Face
à Axel Sovad qui venait juste de reprendre son aspect humanoïde habituel,
Daniel Lin, désormais plein d’assurance, lui lança un défi.
-
Si je vous ai bien compris, Penta pi, vous voulez vous débarrasser des humains par tous
les scénarios possibles, car, ce qui ressort de vos propos, c’est que, dans un
avenir indéterminé, disons quatre cents ans environ, les Terriens empièteront
sur votre terrain de chasse. Vous savez… tant qu’à faire, vous n’êtes pas
encore allé assez loin pour éliminer totalement le risque… Pourquoi donc ne pas
oser la probabilité Zéro d’accès à la conscience de la vie sur Terre?
-
Ah? Mais vous êtes en train de m’intéresser prodigieusement, Daniel Lin…
L’interpellé
constata que Sovad usait maintenant du vouvoiement avec lui. Un soupçon de
respect s’entendait dans sa voix.
-
Vous n’êtes donc pas si inféodé que je le croyais à vos créateurs… développez
votre idée…
-
Puisque vous m’accordez la parole, je m’empresse de la prendre! Vous pouvez
parvenir à vos fins en deux étapes, pas davantage… primo, tuez dans l’œuf
l’embranchement des chordés. Comment? En provoquant une décimation massive de
leurs représentants primordiaux sur l’échelle de l’évolution. Appelez-en à tous
les prédateurs du Cambrien. Multipliez-les. Ils se nourriront de ces êtres et,
à leur tour, périront, remplacés alors par d’autres formes de vie inédites.

-
Pas mal… mais… ensuite?
-
Secundo, pourquoi ne pas déclencher une extinction presque totale des premiers
pluricellulaires? Vous disposez de tous les moyens pour agir à n’importe quelle
borne précise des débuts de la vie sur Gaïa, je veux dire entre le Précambrien
et la fin du Cambrien. Une Terre réduite aux bactéries ou, même, simplement pré
biotique ne vous tente donc pas? Songez un peu aux résultats… ni ADN, ni ARN…
merveilleux, non?
- Fascinant… je cède de ce pas à vos suggestions,
daryl. Votre première étape est si séduisante. Ordonnons tout d’abord à toutes
les étranges merveilles du Schiste de Burgess de pourchasser Pikaïa jusqu’à
plus soif, jusqu’à son extinction définitive. Ensuite, effectuons un bond
supplémentaire dans le passé jusqu’au curseur moins six cent millions d’années
et suscitons un cataclysme encore plus important que celui que le Permien a
connu, cataclysme qui détruisit 90% des espèces. Ainsi, la faune
pluricellulaire d’Ediacara sera liquidée et, dans les eaux primordiales,
triompheront les bactéries et les virus. Leur ère éternelle ou presque
enchantera mes frères. Mais auparavant, quelle guerre acharnée ce sera entre
les survivants! Voyez et applaudissez ce spectacle sanglant.


La
bulle protectrice flottait maintenant entre les deux eaux d’un Océan primitif
tout grouillant d’une vie monstrueuse. La chasse à Pikaïa, le premier
chordé, était ouverte. Surgis de tous les horizons, des sortes de méduses
surdimensionnées, des Anomalocaris, des Sanctacaris, des Opabinia,
bien sûr, des Sydneia, entamèrent la course à la curée, un scramble
nouvelle manière.


Ces
prédateurs, ignorés du commun des mortels, se mangeaient entre eux avant de
dévorer la cible désignée. À la suite de ce régime, en moins de deux millions
d’années, il n’y eut plus alors ni chordés ni étranges merveilles. Mais aux
yeux des spectateurs, la tuerie n’avait duré que quelques secondes.
-
Ah! S’extasia Penta p, tel un enfant mauvais. N’est-ce pas magnifique? J’ai
toujours préféré les tableaux de mort. Quel art dans l’agonie! Quelle émotion!
Autour
de nos amis, la mer était polluée par les dépouilles d’un carnage jamais vu.
Des Anomalocaris avaient broyé de leurs appendices préhenseurs des nuées
de Sydneia ou d’Opabinia avant d’être gobés à leur tour par des
méduses géantes. À l’eau se mêlait une lymphe écoeurante d’où une odeur
nauséabonde se dégageait, et, de ce liquide, retombaient des carcasses à la
décomposition avancée, qui allaient se déposer sur les fonds abyssaux. Elles
allaient constituer une véritable aubaine pour les micro-organismes qui
proliféraient dans cet Océan.
Puis,
comme espéré par Daniel Lin, les méduses moururent faute d’une nourriture
substantielle qu’elles avaient épuisée. Bientôt, faute de proies, il n’y eut
plus de prédateurs. Le scénario se déroulait à la perfection sous le regard
joyeux de Penta pi.
-
Avouez donc que mon diorama, mon bestiaire en jette! Ne vaut-il pas une tuerie
banale entre loups, ours, chacals, hyènes, tigres et lions? Mais je dois
maintenant passer à la deuxième phase suggérée par votre inénarrable Daniel
Lin.
Retournés
à l’époque de la faune d’Ediacara, nos amis durent subir une succession
de violents séismes. La surrection de nouveaux continents imprévus, le
volcanisme paroxysmique et sous-marin entraînant l’échauffement de l’Océan dont
les eaux se mirent à bouillonner sous une température de 95°C, les coulées de
lave généreuses rabotant et engloutissant les écosystèmes existants,
anéantirent en quelques milliers d’années seulement de curieux êtres qui se présentaient
sous l’aspect de feuilles ancrées rattachées à la terre nourricière par un
pédoncule, ou encore, d’autres espèces ayant la forme de crêpes ou de serpentins
qui se mouvaient avec grâce et lenteur dont l’histologie n’allait pas sans
rappeler de singuliers édredons piqués, des protomollusques sans coquille, des dikinsonia,
des Spriggina, des charnia…


Tout
ce massacre aboutit… au règne sans partage du végétal. Bravo Daniel Lin! Il
était imbattable dans le domaine de l’évolution de la vie sur Terre mais aussi
sur plus de cent vingt mille autre mondes…
-
Enfin! S’écria la daryl androïde avec une immense satisfaction.
-
Mais… balbutia l’entité surprise. Comment? Ce n’est pas à cela que devait
conduire mon scénario! Je ne comprends pas. Où sont passés mes virus? Mes
bactéries? Que signifie ce bouleversement? Ce surgissement? Daniel Lin
répondez-moi.
-
Ah! Penta pi ! Axel Sovad… vous êtes une personne fort ignorante.
Mais jamais vous ne le reconnaîtrez. Essayez de réfléchir une seconde… pas
davantage… en vous attaquant uniquement au règne animal, vous avez libéré
toutes les niches écologiques favorables au végétal. Puis, si vous éliminez
également le végétal, il reste… allez, ce n’est pas difficile… oui, le règne
minéral. Je vous ai battu à plate couture, non? Dans votre forfanterie, vous
avez omis d’envisager l’existence pourtant avérée de planètes où la vie a
dominé sous la forme intermédiaire entre l’organique et le minéral. Je pense
notamment aux arbres intelligents, pourvus de conscience de la planète Fust,
mais aussi aux orchidoïdes télépathes de sa jumelle Festan, ou encore aux
Carbones natifs de Deltania, aux Ko-Voôns ou champignons géants de Vénis, et
ainsi de suite… je pourrais encore vous citer plus de vingt mille exemples mais
cela finirait par vous lasser.
-
C’est impossible! Une pareille érudition est tout à fait improbable…
-
Pff! Pensez vous! Je suis doté d’un cerveau positronique, Sovad, et je sais
m’en servir. J’avoue que je vous ai damé le pion, poussé à l’erreur, tablant
sur le fait que cela fait longtemps, trop longtemps que vous vivez parmi les
humains d’un XX e siècle pas au fait de l’histoire précise de l’évolution.
-
Expliquez-moi en quoi je me suis trompé.
-
A vos ordres, Monseigneur… primo, l’élimination préalable des chordés et des
prédateurs du Schiste de Burgess aurait, en réalité, abouti à la domination des
mollusques. Alors, imaginez une Terre peuplée par des gastéropodes pieuvres,
des limaces d’une taille impressionnante, ou bien encore toutes recouvertes de
sclérites et de piquants, des seiches et des calamars surdimensionnés éjectant
un liquide noirâtre nauséabond au gré de leurs déplacements saccadés.
-
Je vois… Poursuivez…
-
Quant à la suppression de la faune d’Ediacara, vous avez encore tout
faux! Vous n’avez réussi qu’à provoquer la première des grandes extinctions de
masse, une extinction qui avait véritablement eu lieu dans notre préhistoire.
Or, la faune d’Ediacara représentait un cas unique, une tentative sans
suite de multicellulaires à corps mou, dont la structure en édredons piqués ne
s’est plus jamais rencontrée.
-
Hum…
-
Afin d’obéir à votre hiérarchie, pour mieux comprendre la mentalité des Homo
Sapiens du XX e siècle, comme je le disais précédemment, vous vous êtes
totalement immergé dans cette période, les soixante-dix premières années de ce
siècle, et alors, inévitablement, vous vous êtes malgré vous, imprégné des
théories paléontologiques en vogue… l’erreur est humaine dit un proverbe…or,
vous êtes devenu trop humain… il vous fallait éviter ce bain… rester vous-même…
ou alors, vous pencher sur les ouvrages de Dolf Seilacher, paléontologue
d’origine germanique, enseignant à Tübingen, dont les écrits faisaient encore
autorité dans mon XXVIe siècle. Toutefois, vous aviez d’autres chats à
fouetter, d’autres préoccupations… grâce à nos interventions au commandant, à
Antor, à Lorenza et à moi-même… Il n’empêche… vous avez raisonné d’une façon
trop simpliste, trop partielle, comme si la faune d’Ediacara représentait
l’origine des embranchements actuels… pour ne pas vous tromper, c’était au
début de l’explosion cambrienne, après l’Ediacarien qu’il vous fallait
agir. Je vous avais laissé un vaste champ temporel pourtant… mais… enfin, ce
qui est fait, est fait. Vous deviez, pour réussir, anéantir la faune à petites
coquilles, la première à comporter des parties dures.
-
Bon… j’admets mon erreur… mais…
-
Vous avez donc zéro partout, Penta pi. Vous devrez repasser votre examen. Mais sachez que
je n’ai fait que vous suggérer des images due une Terre végétale. Vous m’avez sous-estimé…
je suis un puissant télépathe et, avec l’aide d’Antor, j’ai pu vous tromper.
Grâce à moi, apprenez donc que vous n’avez pas changé le cours de l’histoire,
bien au contraire… vous l’avez aidé.
-
Comment cela?
-
Nul n’aurait la prétention de déclarer que Pikaïa est l’ancêtre exclusif
des vertébrés. L’évolution ne procède pas par un cône de diversité croissante
mais par un foisonnement simultané de multiples rameaux, entrecoupé
d’extinctions imprévisibles… c’est la grande loterie comme le dirait Stephen
Jay Gould… il est vrai que ses écrits n’ont commencé à paraître qu’en 1971, un
an après le sommet de Sovadia Island. Donc, mon cher Axel, je vous accorde les
circonstances atténuantes… vous aurez
droit à la session de rattrapage… mais, en attendant, que vont penser
vos supérieurs? Quelle peine vous réserveront-ils lorsqu’ils sauront que vous
avez échoué? Ah… humain, oui, décidément trop humain…
-
Certes, mais vous, vous ne l’êtes pas assez.
-
Vous me le reprochez?
-
Je vous reproche une intelligence qui dépasse les bornes mesurables, Daniel Lin
Wu…
-
Mon intelligence artificielle est pourtant bridée… Sinon… je pourrais me
prendre pour un dieu… cela, je m’y refuse, absolument… je ne changerai jamais
d’avis… soyez-en assuré…
Pendant
ce dialogue, Penta pi arborait la plus belle mine déconfite qui soit. Lui
seul connaissait précisément les cruelles punitions que les siens pouvaient lui
infliger. Envolée sa superbe! Troublé par l’intelligence prodigieuse du daryl
androïde, une intelligence qui se révélait, il était prêt à accepter n’importe
quelle proposition de la part du capitaine Wu afin de sauver la face… il ne
fallait pas qu’il fût rétrogradé au rang de 36 dans la hiérarchie de la
Dimension… cela aurait signifié pour lui la perte de pouvoirs translationnels…
il se serait senti nu, aussi misérable qu’un ver de terre ou encore qu’une
paramécie.
Malgré
les regards de plus en plus furibonds du commandant Fermat, le daryl androïde décida de tenter le
coup, d’étaler toutes ses cartes sur la table dans ce jeu de poker à l’échelle
du sort des habitants de la planète Terre. Ce qu’il s’apprêtait à proposer en
échange de la survie de l’humanité n’était sans doute pas très moral mais,
enfin, il fallait ce qu’il fallait, non? Un marchandage qui, finalement, n’aurait
certainement pas déplu au duc von Hauerstadt…
Jugez-en
plutôt.
-
Penta pi, je vois bien et mes amis également que vous êtes
contrarié. Désormais, vous ne nous sous-estimez plus, nous, simples êtres basés
sur le carbone. Vous êtes déboussolé devant ces faiblesses dissimulées que vous
nous avez pourtant révélées. Nul sans doute n’avait eu connaissance de
celles-ci auparavant. Je ne puis que vous conjurer d’accepter votre défaite. Là
réside le véritable courage. Sachez que je ne fais preuve d’aucun orgueil en
vous tenant ce langage. Moi aussi, j’ai connu de grandes défaites…
-
Que pouvez-vous appréhender de mon Univers? De celui dans lequel je me meus
habituellement?
-
Je l’ignore mais je puis l’imaginer, du moins partiellement.
-
Ce qui le constitue, ce sont des myriades et des myriades d’implications,
d’intrications d’un espace décadimensionnel, avec le sentiment qu’un jour, je
pourrai voyager au sein des trente-six dimensions existantes.
-
Trente-six? Nos théoriciens ont pu conceptualiser un Multivers à seize
dimensions…
-
Trente-six en séparant les plus microscopiques, en les dissociant…
Figurez-vous, dans ces dix dimensions qui me sont familières, des réseaux
neuronaux labyrinthiques, des infinités de bulles plus ou moins indépendantes,
insensibles à l’existence des autres, des imbrications innombrables de tubes
rayonnant dans toutes les directions potentielles, des scénarios sans cesse
renouvelés… et, par-delà, la conscience diffuse qu’il existe… une sorte de
Supra Intelligence…
-
Je comprends…
-
Non, vous ne comprenez pas… comment le pourriez-vous d’ailleurs? À moins
d’atteindre la transcendance… ah! Les toucher, s’immerger encore et encore dans
ce bain perpétuel du changement, y vivre en symbiose, y connaître des
expériences et des expériences toujours renouvelées… A mes yeux, vous n’êtes
que de malheureux handicapés qui vivez dans ce monde en étant sourds et
aveugles, en ne percevant pas sa réalité pleine et entière. La perception
totale! Mais c’est cela ma raison d’être!
-
Je vous le répète, je comprends… bien plus que vous le croyez… en moi
sommeillent les capacités de l’Homunculus Danikinensis…
-
Cela vous effraie…
-
Oui, certes oui, mais il ne s’agit pas de la question du jour. Penta pi, si vous revenez bredouille, c’est ce pouvoir qui vous sera ôté.
-
Hélas oui!
-
Alors, écoutez-moi attentivement. Pesez le pour et le contre de la proposition
que je vous fais. Celle-ci n’est pas dépourvue d’aspects séduisants.
Durant
le marchandage qui allait être énoncé, nos héros flottaient toujours à
l’intérieur de la bulle invisible, une bulle ballottée entre deux eaux d’un
Océan précambrien, le Temps restant suspendu aux décisions de Penta pi.
Après
une poignée de secondes nécessaire à Daniel Lin afin qu’il affermît sa pensée,
le daryl androïde reprit d’une voix qui ne tremblait pas.
-
Voici donc le marché. La remise en place de l’histoire humaine, celle qui nous
a permis d’aboutir à un XXVIe siècle viable et vivable pour le bonheur du plus
grand nombre, sans les conséquences des théories néfastes de Thaddeus von
Kalmann et de ses épigones, avec, les inévitables Guerres eugéniques, oui, il
n’y a pas moyen de faire autrement… c’est dur, abominable, mais…


-
Le daryl s’exprime ici…
-
Non… l’androïde… mais je poursuis… contre l’Empire Haän qui domine le quadrant
delta de la Galaxie.
-
C’est-à-dire?
-
Cela signifie que vous pourrez « jouer » avec les représentants de
Haäsucq… après tout, ce peuple ne représente-t-il pas une bien plus grande
menace que le genre humain? Il possède tous nos défauts, en pire! Les Haäns
sont violents, cruels, coléreux, assassins, sanguinaires, imaginatifs dans
l’art d’anéantir l’ennemi, mais aussi ce sont des guerriers valeureux,
courageux, ayant le sens de l’honneur, toujours conduits par l’esprit de
conquête. Leur rêve ne consiste-t-il pas en la subordination entière de la Voie
Lactée? Ils veulent leur revanche sur l’histoire, sur le passé. Aucun obstacle
ne les effraie. Aucun scrupule ne les arrête non plus. Des scientifiques à la
solde des militaires, une absence totale de liberté. Tous sont inféodés à leur
Empereur. Un système de castes absolument imperméable… chez eux, la démocratie
est un concept incongru, une insulte faite à l’intelligence et à l’ordre des
choses. La majorité de la population survit, asservie à la haute noblesse, ne
connaissant que la pauvreté, le dénuement le plus extrême, acceptant
l’inconfort d’un néo moyen âge sans songer une seule minute à se révolter.
Subissant le plus élaboré des lavages de cerveaux, elle croit que cette
situation est normale. Il lui reste la consolation d’appartenir au peuple élu,
à qui doit revenir le pouvoir sur tous les êtres vivants de la Galaxie. Les
Haäns, qu’ils soient seigneurs ou marchands, mendiants ou esclaves, sont fiers
de leur futur… oui, de leur futur qui leur apportera la domination sur les
lâches, les veules, les efféminés, les déviants des autres planètes. Seule la
caste des militaires et quelques chercheurs dévoyés ayant fait allégeance à
l’Empereur vivent dans le confort technologique et cybernétique. Tsanu XII
n’a-t-il pas une espérance de vie de trois cents ans au minimum? Il en va de
même pour les guerriers de sa garde prétorienne et de ses conseillers.
Qu’est-ce que cela sera dans trois cents ou quatre cents ans? Alors…
-
Alors…
-
Affrontez les Haäns.
-
Ces atrophiés de l’intelligence?
-
Penta pi, intervint Fermat, ne les ignorez pas, ne les
sous-estimez pas. Ils ont été capables de s’approprier la technologie des
Odaraïens. En un peu moins de trois cents ans, ils sont passés du néolithique à
l’ère spatiale. Jouez aux échecs avec eux. Vous verrez qu’ils disposent de
ressources surprenantes. L’Alliance n’en a-t-elle pas fait l’amère expérience
plus d’une fois?
-
Mais, objecta Sovad, ils ne raisonnent qu’en trois dimensions!
-
Faux! Quatre, contra le daryl androïde. Ils sont parvenus à modifier le
continuum espace-temps. Avec votre aide, j’en conviens…
-
Pas seulement la mienne, marmonna Axel…
Daniel
Lin ne releva pas et reprit.
-
Donnez quelques siècles aux Haäns et puis, intervenez.
-
Attendre quatre cents, cinq cents de vos années? Soupira le démiurge. Pour
quels résultats? D’ici là, où en sera l’espèce humaine? Elle voyagera dans
toutes les dimensions répertoriées.
-
Cette possibilité vous terrorise. C’est surprenant. Pourquoi donc? Jeta André.
- Parce
que la Dimension pi en est incapable, limitée qu’elle est dans ses dix
dimensions, répondit Daniel Lin, évitant un ton goguenard.
-
Nous recherchons l’équilibre, fit Axel Sovad penaud. Nous sommes les gardiens
du Multivers… si l’humanité, du moins vos semblables, vos clones capitaine Wu,
se mettent à voguer dans le tissu qui compose la Supra Réalité, l’existence du
Panmultivers sera alors remise en cause…
-
Hum… Je ne le crois pas. Au contraire, je pense que ceci est inévitable,
recherché par … l’Intelligence définitive… tant pis… je suis prêt à tenir le
pari…
-
Vous verrez.
-
Signons le traité qui nous engage tous, nous-mêmes ainsi que nos descendants.
Jusqu’à la fin de ce cycle, jusqu’au rebond…
-
Capitaine, réagit le commandant Fermat, vous allez trop loin. Sommes-nous,
êtes-vous habilité à traiter diplomatiquement, au nom de toute l’humanité?
-
Commandant, excusez-moi, mais pour l’heure, nous nous trouvons six cent
millions d’années avant l’apparition du premier hominidé. En l’occurrence,
l’humanité, c’est vous, c’est moi, c’est nous!
-
Peut-être… mais qui nous garantira que Penta pi tiendra parole?
-
Je dirais « qui me garantira que Daniel Lin Wu Grimaud tiendra
parole »? Ne dépassera pas les limites autorisées, enivré par toutes les
potentialités offertes par ses talents pour l’heure bridés?
-
Moi, interrompit une voix enfantine. Je m’exprime par la bouche de cette
enfant. Ah! N’ayez donc pas l’air si surpris, commandant Fermat. Il y a
longtemps que vous vous doutez de mon identité. Je puis occuper n’importe quel
corps, m’emparer de n’importe quel esprit. Ne suis-je pas intrinsèquement
immatériel?
-
Vous êtes l’agent temporel Michaël…
-
Bien plus encore. Je porte le numéro cent trente deux mille cinq cent
quarante-quatre. Je suis donc l’agent terminal, l’ultime Homo Spiritus, le
gardien de la Vie.
-
Soit, murmura Lorenza, troublée de voir sa fille « possédée ».
-
Je vous surveille depuis votre départ de l’an 2505. Certes, je ne suis que peu
intervenu, mais, à chaque fois à bon escient. Je vous ai sauvé la mise. Antor,
ici présent, c’est grâce à moi que vous l’avez récupéré. Je lui ai suggéré
cette évasion du centre Haän. J’ai vu qu’il vous serait indispensable, Daniel
Lin…
-
Pas que cela… vital pour mon équilibre mental… les torpilles à bosons, c’était
vous… ou encore le rajeunissement miraculeux de Sun Wu…
-
Tout à fait.
-
Voici donc la cause de mon échec. Dès le début, la partie était truquée… bon
sang! Expliquez-moi pourquoi, en tant que représentant, champion de la vie,
vous choisissez plutôt les humains que les p?
-
Mais… au nom de la diversité, Penta pi.
-
Je trouve votre argument spécieux.
-
Vous m’accusez de tricherie, mais vous omettez vos propres dés truqués! Vous
m’avez obligé à protéger les humains de la troisième planète de Sol. En fait,
croyant appliquer vos propres plans, vous n’étiez qu’un pantin entre les mains
d’Humphrey Grover, le Commandeur
Suprême,
IA programmée par la Mort, l’Entropie Johann van der Zelden…
-
Ah! Face à de tels adversaires, je n’étais pas de taille. Je m’avoue vaincu et
reconnais humblement et sportivement votre victoire. J’accepte le marché du
capitaine Wu, du daryl androïde. Jamais je n’ai failli à ma parole lorsque mes
partenaires étaient mes égaux ou supérieurs à moi. Durant tout le cycle de ce Multivers,
vous, les humains, et vous, Daniel Lin, vous serez libres d’explorer toutes les
dimensions de ce Monde, toutes ses potentialités.
Alors,
Penta p amorça un mouvement de retrait.
-
Attendez! La partie n’est pas tout à fait terminée. N’esquivez pas vos ultimes
obligations, lança le capitaine Wu sur un ton déterminé.
-
Oui, fit le commandant Fermat. Pensez-vous donc nous abandonner ici?
-
Certes, Michaël peut vous ramener chez vous mais…
-
Mais il vient de partir, murmura le docteur di Fabbrini en constatant que sa
fille bâillait et se frottait les paupières comme si elle sortait d’un sommeil
profond.
-
Quelques petits détails restent à régler, enchaîna Daniel Lin. Comme ces cinq
années qui se sont écoulées pour nous…
-
Est-ce à dire que vous désirez retournez en 2505, comme si tout cela n’avait
jamais eu lieu?
-
Pas du tout. Nous préférons garder le souvenir de cette expérience, aussi
douloureuse se révéla-t-elle. Nous acceptons l’inconvénient mineur de posséder
une double mémoire.
-
Alors?
- Logiquement,
l’année 2510 s’impose; mais il va de soi que cette chronoligne aura vécu les
cinq années, sans hiatus aucun. Nos contemporains nous auront donc perçus à
leurs côtés.
-
D’accord, ce n’est pas trop difficile. Je m’en vais vous tisser la trame d’une
destinée acceptable…
- Il y a encore quelques broutilles à régler.
-
Lesquelles? Vous êtes un rude jouteur, Daniel Lin…
-
Je l’admets… le mal que nous avons subi mérite réparation, Axel Sovad. Je le
rappelle, la remise en place du temps alternatif généré par les actes de Sarton
nécessite l’échec de Thaddeus von Kalmann, un échec sans appel, ainsi que la
préservation des secrets de Danikine. Ceux-ci seront mis à profit par Albert
Einstein via l’Hellados.
-
Hum… En fait, vous ne voulez pas vous effacer…
-
Exactement…
-
Vous devez votre existence aux écrits du comte russe.
-
Aux desseins de l’agent terminal… sous la pelure de Lobsang Rama…
-
Vous avez appris cela également… Bigre! Vous m’épatez! Est-ce tout?
-
Non, assurément, jeta Daniel Lin en fixant son ami Antor.
-
Videz votre sac, souffla Penta pi familièrement.
-
Le sort d’Antor me préoccupe. Je me refuse à ce qu’il soit sacrifié.
-
Son existence est une aberration, capitaine.
-
Il a le droit de vivre! Comme tout un chacun. Il n’a pas voulu être ce qu’il
est…
-
Un vampire, murmura ce dernier.
-
Il est mon ami, mon seul véritable ami, mon frère…
-
J’ai compris. Vous avez un cœur généreux, vous n’oubliez personne Daniel Lin
Wu, sauf vous-même…
-
Ma personne, du moment que je vis, respire, et suis en pleine possession de ma
conscience, m’importe peu…
-
Puissiez-vous ne jamais le regretter! Je rétablis donc tout d’abord le cours de
l’histoire humaine à partir des actions de Sarton sur Terra en l’an 1867.
-
Ouille! S’exclama Fermat.
-
Merci, merci mille fois, articula le daryl androïde.
-
Daniel, ne me remerciez pas. Je vous ai réservé deux ou trois surprises. Des
bonnes surprises, je crois. Capitaine, l’avenir vous appartient. Tenez vos
promesses, toutes vos promesses. Adieu!
L’être
décadimensionnel s’estompa, s’effaça de la réalité sans coup férir. Un
tourbillon né du néant s’empara des tempsnautes et les précipita dans une année
2510 corrigée, telle qu’elle aurait dû se dérouler sans l’intervention des
Haäns et des p.
***************
1867,
Alpes italiennes.
L’aventurier
Frédéric Tellier, au fil de cette longue poursuite, se retrouva seul lancé à la
poursuite du Maudit, le comte Galeazzo di Fabbrini. Bientôt, la course se
révéla des plus dangereuses car l’Italien venait d’emprunter un étroit sentier
de montagne, des plus escarpés, frôlant le vide, où les pierres tombaient au
fond d’un profond ravin.
Refusant
d’être rejoint par son ancien disciple, di Fabbrini, pourtant conscient des
risques qu’il courait, redoubla son allure, en entendant distinctement derrière
lui le galop du cheval de l’Artiste.


Or,
un passage plus difficile encore rendit sa monture nerveuse. La bête renâcla,
effrayée par l’abîme tout proche. Mécontent, Galeazzo imprudent, éperonna
cruellement son cheval qui, sous la douleur, rua, bien prêt de renverser son
cavalier.
Alors,
furieux, le comte italien, tint serrées davantage les rênes, gêné toutefois par
le coffret qu’il tenait contre lui.
-
Sale bête! Cria-t-il. Vas-tu continuer à la parfin?
De
rage, il joua une fois de trop des éperons, labourant sauvagement les flancs de
sa monture.
L’inévitable
se produisit. Le magnifique étalon, à la robe noire de jais luisante de sueur,
se cabra vivement et parvint à désarçonner son tortionnaire.
Galeazzo
fut précipité dans le vide.
Tout
en dévalant la pente escarpée à une vitesse époustouflante, le Maudit eut le
réflexe de s’agripper désespérément à une avancée rocheuse. Le visage tordu par
la haine et la souffrance mêlées, mû par l’énergie surhumaine de quelqu’un qui
se refusait à mourir, le comte ultramontain tenta alors l’impossible: remonter
tout en tenant le coffret.
Di
Fabbrini commença à grimper difficilement sur quelques mètres mais au-dessus de
lui, il perçut plus distinctement que jamais le galop d’un autre cheval qui,
bientôt, cessa.
Descendant
de sa monture, Frédéric Tellier, se pencha au bord du précipice et vit son
ennemi en mauvaise posture.
-
Ah! Mon bon maître. Je vais vous tirer de là, mais, ensuite, vous devrez vous
résoudre à affronter le jugement des hommes.
Galeazzo
lui répondit alors en hurlant:
-
Cela jamais! Tu m’entends? Jamais tu ne m’auras! Jamais je ne me livrerai à toi
ou à quiconque. Tu n’auras pas les secrets de Danikine. Quant à cette stupide
humanité, elle ne jouira pas avidement des péripéties et des retournements de
mon procès.
-
Monseigneur? Que faites-vous?
-
Les écrits de Danikine, je les emporte avec moi en enfer. Adieu, fils dénaturé.
Alors, avec un cri surhumain contenant toute
la haine mais aussi toute la satisfaction du déchu échappant impunément à la
justice, le comte di Fabbrini lâcha l’escarpement auquel il se retenait si
âprement quelques secondes auparavant, se jetant dans l’abîme. Il avait chosi
de mourir plutôt que de finir humilié et hué par ses frères les humains.
Or,
dans ce suicide qui ne manquait pas de panache, je l’avoue, Galeazzo scellait
du même coup le sort de l’humanité. En effet, le coffret de Danikine commença à
rouler avec lui sur la pente caillouteuse qui aboutissait jusqu’au fond du
ravin où la langue d’un glacier était là depuis une éternité.
Mais,
cette fois-ci, fort heureusement, le précieux écrin fut retenu par un
arbrisseau providentiel qui avait poussé juste à cet endroit.
Tandis
que les éructations et les malédictions de cet être hors du commun des simples
mortels s’amenuisaient pour cesser brutalement après ce qui parut toutefois
durer des heures à Frédéric, l’Artiste eut le courage d’entamer la périlleuse
descente jusqu’aux écrits si convoités.
Au
bout de quinze minutes d’un effort soutenu et harassant, le Danseur de cordes
mit enfin la main sur le coffret. Avant de remonter, reprenant son souffle, il
jeta un ultime coup d’œil au fond du ravin, où, sur une langue glaciaire, six
cents mètres plus bas, gisait, désormais pantelant et brisé, à peine visible,
au milieu des pierres, de la neige et de la glace, le corps de feu le comte di
Fabbrini.
Le
tombeau était à la mesure de ce fou de Galeazzo. Grandiose et unique.
Avant
de repartir définitivement de cet endroit maudit entre tous, le cœur se poignant
sous deux sentiments contraires, la tristesse immense et le vif soulagement,
l’Artiste murmura l’épitaphe du comte di Fabbrini, la seule digne de cet homme
à jamais disparu.
-
Ah! Monseigneur! Quelle fin dépourvue de gloire pour vous qui en étiez si
friand! Les neiges éternelles seront donc votre linceul. À votre enterrement
personne. Aucun son de trompette, aucun requiem… dans mon cœur et à jamais le
sentiment d’une absence, d’un vide insoutenable, d’une solitude insupportable
et le regret ineffaçable. Sur votre tombe chaotique à votre image, nulle
inscription pour signaler au genre humain la dépouille de celui qui, un jour,
voulut la détruire avec l’ambition de la régénérer. Quelle fin, Galeazzo di
Fabbrini! Quelle fin!
Accablé
par le remords d’avoir provoqué la mort du Maudit, le dos voûté, ayant pris dix
ans en une seconde, Frédéric Tellier s’en retourna.
Mais
l’essentiel était préservé, le sort de l’humanité… et même de la Galaxie.
***************
Automne
1927.
Les
journaux du monde entier titraient sur l’incroyable succès du chercheur Albert
Einstein. En effet, le physicien et mathématicien était parvenu à élaborer la
théorie du Tout, réconciliant ainsi la physique quantique et la relativité
générale.


Dieu
jouait avec les dés et le génie avait
dévoilé une partie de ce que Celui-ci dissimulait à travers maints et maints
détours.
Certains
des scientifiques demandèrent des preuves. Elles leur furent fournies lors de
nombreuses conférences et démonstrations. Niels Bohr lui-même dut en convenir.
De
l’application de ce nouveau concept, résulta la mise au point de la fusion
nucléaire. Désormais, l’humanité avait à sa disposition une énergie illimitée.
Dans quelques décennies à peine, les espaces intersidéraux seraient à sa
portée. Bien d’autres progrès découlèrent de la concrétisation des champs
unifiés.
Albert
avait toujours à ses côtés Sarton lorsqu’il lui fallait poursuivre les avancées
concrètes de sa théorie.
*****************
Mars
1947.
Parution
en librairie de Slavery Trek de Thaddeus von Kalmann. À cause de la
forfanterie de cet écrit, l’ouvrage fut rapidement ridiculisé. Il connut alors
un discrédit foudroyant et sans appel. L’économiste enfonçait maladroitement le
clou contre toutes les formes de manifestation de l’Etat Providence. Ses
arguments spécieux qu’il développait à foison ne reposaient en effet sur aucun
fondement solide. Ainsi, avec des répétitions lassantes, il accusait le
keynésianisme, la social-démocratie et l’ensemble des mouvements ouvriers
d’être à la base de l’hitlérisme. Or, dans la chronoligne où Sovad s’en était
donné à cœur joie, c’était justement l’inverse, un libéralisme exacerbé qui
avait encouragé la montée des extrêmes et les dérives racistes et totalitaires
de la première moitié du XXIe siècle.
Pour
l’auteur, un complot soviétique expliquait l’accession de Hitler au pouvoir en
Allemagne en 1933. Il déniait toute responsabilité à von Papen, et par là, au
grand capital allemand. À coups de massue répétés, von Kalmann avait l’audace
d’affirmer que Keynes aussi bien que le socialisme réformiste conduisaient tout
droit au totalitarisme stalinien.
Plus
le mensonge est gros, plus on se montre convainquant, plus il a de chance de
passer.
Mais
ici, ce ne fut pas le cas…
Le
livre fut fort mal reçu dans une Amérique triomphante qui était venue à bout
plus facilement et plus promptement du nazisme et du Japon impérial que lors de
la piste temporelle générée par les Haäns et Axel Sovad.
Quant
à l’URSS, elle n’avait pu étendre son influence à l’Europe de l’Est et restait
une forteresse assiégée dont l’économie, condamnée à la pénurie, finirait par
s’effondrer, non pas en 1991 mais bien avant.
Pour
ce monde en plein essor et empli d’espoir, elle n’apparaissait plus comme
l’ennemi à abattre.
Avec
une obstination courageuse, von Kalmann, qui venait de fonder la Société du
Mont Cassin, mais cette fois-ci sans l’appui d’Axel Sovad, entama une série de
conférences afin de promouvoir son œuvre. Les rares personnes qui y assistèrent
le conspuèrent abondamment. Il fut si hué qu’il finit par renoncer à ces
prestations sur tout le territoire américain et en Europe de l’Ouest, voyages
harassants qui finirent par avoir raison et de son argent et de sa santé.
Dépité,
l’économiste finit par démissionner de l’Université de Chicago et s’en repartit
pour son pays natal, l’Autriche, où il y acheva sa vie en tant que simple
conseiller en placements financiers.
À
la mort de Roosevelt, qui eut lieu au début de l’année 1946, Harry Truman lui
succéda. Une chasse aux sorcières secoua bien l’Amérique mais elle n’eut
pas la virulence que l’on sait, et là, les victimes en furent les partisans de
l’ultralibéralisme, accusés d’avoir milité en faveur de l’isolationnisme
pendant la guerre, de pacifisme et d’avoir fait preuve de complaisances
douteuses envers Hitler.

La
Hoover Institution et La Société du Mont Cassin furent dissoutes
en 1948.
Or,
en cette même année, ladite chasse aux sorcières battait son plein et
atteignait Hollywood où Thomas Tampico Taylor, mis sur la sellette, ne trouva
plus la moindre embauche, y compris pour des spots publicitaires sur les
chaînes de télévision. Sombrant dans les paradis artificiels, il mourut
prématurément, usé par la misère et les excès. Nous étions en 1951.
Toujours
en 1951, John Garfield reçut l’Oscar pour son interprétation réaliste dans le
film d’Orson Welles, Au Cœur des Ténèbres, adapté de l’ouvrage de Joseph
Conrad.
En
Europe, la Tucker se vendait à des dizaines de milliers d’exemplaires.
Liza
Freemont, en villégiature sur la Côte d’Azur, épousa l’un des plus anciens
représentants des têtes couronnées européennes. Fut invitée à ses noces la
famille von Hauerstadt au grand complet.
Mais
revenons à plus sérieux, l’évolution de la Chine sous la dictature de Mao Ze
Dong, parvenu au pouvoir en 1950, nonobstant l’opposition plus pugnace de
Tchang Kaï Tchek. En 1964, Pékin maîtrisa la technique de la bombe A et, dans
le plus grand secret, entama un programme de recherches eugéniques dans la
province du Xinjiang, sous la direction de Sun Wu fils. Celui-ci bénéficiait
d’une partie des écrits de Danikine.
Cinq
ans après, le daryl Timour Singh voyait le jour.
En
1976, l’URSS s’effondra, laissant ainsi la Chine demeurer le seul pays
communiste de la planète. Alors, elle commença une politique extérieure
agressive, impérialiste, de fuite en avant afin de sauver son régime en proie à
la famine, aux émeutes et aux forces de dislocation centrifuges, que ce soit
justement au Xinjiang, au Tibet ou encore au Guandong!
Au
début des années 1990, le successeur de Mao et de Lin Biao, morts
respectivement en 1976 et 1981, Li Zhu, envahit Macao, Hong Kong, Taïwan et,
ensuite, partit à la conquête de la Mongolie.
Ce
fut dans ce contexte qu’éclata la sécession du Xinjiang, avec à sa tête, dans
la capitale d’Urumqi, le daryl Timour Singh, qui se retournait contre ses
maîtres.
Le
but de l’humain génétiquement modifié était de placer au sommet de tous les
Etats du monde ses frères, ses clones qui lui étaient totalement inféodés.
Acculé,
Pékin entama une guerre contre cette dissidence mais en quelques semaines la
capitale chinoise tomba aux mains du daryl tandis que ses clones parvenaient
par la force au pouvoir en Inde, au Pakistan, en Birmanie et en Thailande, au
Vietnam et sur la plus grande île du Japon Honshu.
Il
fallait arrêter cette tornade. Ce fut à quoi s’employèrent les pays occidentaux
sous la houlette des Etats-Unis. Débutèrent donc les tristes Guerres
eugéniques. Nous étions en 1992. Elles durèrent quatre ans.
En
1996, alors que, pour triompher, Timour Singh envisageait d’utiliser une bombe
à fusion, il fut vaincu par toutes les résistances mondiales unies, conduites
par François von Hauerstadt, le fils aîné du duc.
Réfugié
dans la base secrète du Vent fleuri, quelque part dans le désert du
Taklamakan, il se suicida alors que son dernier clone mourait dignement en
combattant à Lhassa.
La
paix totale ne revint sur Terre qu’aux environs de 2050. Avec quel bilan!
Cinquante-sept millions de morts.
Toutefois,
la conquête spatiale avait pu reprendre, cahin-caha, avec, en 2018, le premier
vol habité en direction de Titan. Quelques décennies plus tard, les Helladoï
entrèrent en contact avec les gouvernements terrestres afin de leur apporter
leur aide. Nous étions en 2061.
Pendant
ce temps, Penta pi accomplissait sa part du marché. En 2967, il
assassina l’Empereur légitime des Haäns, Tsanu XV, puis s’arrangea pour
déclencher une révolte générale dans tout l’Empire. Les différents clans Haäns
passèrent les mille années suivantes à se combattre et à s’entretuer.
Out
l’Empire Haän! La Galaxie était sauvée… du moins en apparence… car un autre
danger se profilait… la menace Asturkruk …
Sarton
n’eut personne en face de lui pour contrecarrer ses légers coups de pouce au
destin de la Terre, et, dans ce temps remis en place, en fait, une chronoligne
alternative désormais consolidée, il put s’épargner la mise à mort de Meg
Winter, Thomas Tampico Taylor, Thaddeus von Kalmann et de bien d’autres encore.
Il se contenta de réceptionner le coffret contenant les écrits de Danikine des
mains mêmes de Frédéric Tellier. Il en offrit une partie à la Chine - les
recherches eugéniques concernant l’Homunculus, mais amputées - et l’autre à
Albert Einstein - la théorie des Champs unifiés -.
Dieu
ne joue pas aux dés, mais parfois… au bilboquet… cette trame-ci me fascinait,
m’attirait, et, stupidement, je la tissais, apportant le plus grand soin aux
minuscules détails la constituant. Je peaufinais mon scénario encore et encore
jusqu’à ce que je m’en montre relativement satisfait… oubliant que cette
création anticipation-ci allait voir souffrir des êtres pensants… stupidement,
je m’y octroyais le rôle du héros sans peur et sans reproche…
On
ne se refait pas, n’est-ce pas…
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