Chapitre 5
Dans
le bureau de commandement du Sakharov, dont les baies vitrées de
duracier transparent donnaient sur l’immensité de l’espace, les trois officiers
supérieurs examinaient les options supposées rétablir le continuum
espace-temps.


De
son côté, Magdalena contrôlait le pilotage automatique, prête à toute éventualité.


-
Étudions tout d’abord la proposition numéro 1, faisait Daniel Lin d’un ton
aussi froid que possible. C’est celle qui consiste à détruire la planète-mère
des Haäns. Ensuite, il nous faudra nous attaquer aux colonies.
-
Capitaine, je préfère poursuivre. Nous disposons de torpilles à bosons mais
comme vous le savez, en faire usage mettrait à mal la structure du multivers.
Une explosant, cela irait, mais quinze lancées simultanément! Mieux vaut donc
ne pas y songer!
-
Oui, commandant, approuva le capitaine Wu. De plus, comment nous infiltrer dans
le territoire Haän sans nous faire surprendre par la flotte frontalière? Nous
n’avons que ce croiseur et, malgré sa vélocité, hypersupraluminique 17, et sa
maniabilité, il ne peut s’attaquer seul à toute une armada.
-
J’ai une autre objection à soulever, dit Lorenza le visage dur. Commandant, en
quelle année devrions-nous attaquer l’Empire Haän?
-
Capitaine, c’est à vous de répondre.
-
Bien monsieur. Il n’est pas question pour nous de nous confronter aux Haäns du
futur, ceux du XXXe siècle. Nous devons déjà faire face à un handicap
important. Mais l’examen détaillé des disques de Sarton m’a fourni plusieurs
solutions qui peuvent tenir la route.
-
Précisez, Daniel Lin.
-
Docteur, les probabilités de succès atteignent 92% si nous nous en prenons à
l’Empire juste avant le début de son expansion, c’est-à-dire dans le premier
tiers du XXIIIe siècle, vers 2222, au moment donc du départ du prospectiviste
Sarton pour ses différentes missions terrestres.
-
Même si les probabilités sont pour nous, reprit Fermat, la modification de
l’histoire de cet univers s’avèrerait trop importante. J’élimine donc cette
option. Je me dois de rappeler que l’emploi abusif de torpilles à bosons dans
le passé de la Galaxie déclencherait des rifts, des méga rides temporelles à
même d’engendrer une singularité de type Big Crunch…


-
Euh… émit di Fabbrini.
-
Docteur, cela signifie une inversion de la constante de Hubble entraînant la
régression du multivers jusqu’au noyau originel. Il n’y aurait pas que notre
monde à être affecté. Tous les Univers parallèles le seraient également. Ces
rides sont des ondes spatio-temporelles…
-
Je comprends, murmura Lorenza le visage blême.
-
Cette régression devrait logiquement prendre près de quatorze milliards
d’années mais hélas, ce ne serait pas le cas ici, compléta le capitaine Wu.
-
Oui, c’est exact, le phénomène étant exponentiel.
-
Tout ce que vous dites est effrayant, gémit la jeune femme.
-
Il nous faut être précis, poursuivit Daniel Lin. La fourchette donne cent
siècles à un million d’années selon le degré de résistance de certaines
configurations, et la possible intervention d’entités supérieures tapies
quelque part au fond de la Galaxie, dans les interstices entre les mondes… les
branes… entités avec lesquelles nous avons été confrontés lors de l’incident de
Thelma IX il y a deux…


-
Merci Daniel, siffla le commandant. Nous nous en souvenons tous. Bref, je n’ai
nulle envie de voir disparaître mon vaisseau et moi avec dans ces fichues rides
temporelles!
-
Ayez en tête toujours les paroles de Sarton, lança le docteur, « nous ne
sommes pas des dieux ». Je dois le reconnaître à haute voix. Je ne me sens
pas le courage d’éliminer trente-cinq milliards de Haäns.
-
Moi non plus, murmura André.
- Objection!
Au début du XXIIIe siècle, les guerriers de Haasücq ne seraient que vingt
milliards.
-
Capitaine, j’ai rejeté la proposition, le docteur l’a compris. Quelle est donc
la deuxième option?
-
La proposition numéro 2, enchaîna Daniel Lin dissimulant avec peine son dépit,
est celle qui consiste à renverser le régime dictatorial Haän et lui substituer
une confédération démocratique à la mort de Tsanu V, le souverain qui libéra
son peuple de l’occupation des Odaraïens en 1819 selon le calendrier chrétien.

-
Bon sang! Daniel êtes-vous sérieux là? Que diable, réfléchissez! Nous ne sommes
que quatre. Nous n’avons pas du tout le type Haän même si notre docteur peut
prendre l’apparence d’une fillette de cette espèce. Ne me dites pas que nous
pouvons recourir à la chirurgie. Nous serions vite détectés par les
autochtones. Pourquoi? Parce que je ne parle pas la langue. Ni aucun des
dialectes des différentes castes. Vous pensez au traducteur universel. Mais il
montrerait rapidement ses limites. Ah! Déclencher une révolution à quatre.
Honnêtement, capitaine, quelles étaient les probabilités de réussite?


-
Seulement 17% monsieur, avoua le capitaine Wu penaud.
-
Commandant, s’interposa alors Lorenza, j’ai pensé à l’option suivante. Si, tout
simplement, nous empêchions les Haäns d’acquérir la technologie des Odaraïens?
-
Docteur, soyons clairs. Ce que vous suggérez en fait, c’est empêcher l’invasion
du système Haän par les Odaraïens. Totalement irréaliste!
-
La solution ne réside pas dans le fait d’intervenir dans l’Empire Haän
puisqu’il est absolument exclu que nous puissions agir au XXXe siècle d’où est
partie la modification temporelle. Nous pourrions nous heurter à l’aide occulte
de l’Empire. La première difficulté provient du niveau de notre technologie actuelle
car si, pour l’heure, elle nous paraît performante, elle sera obsolète dans
quatre cents ans. L’ordre de changer le passé n’a pu émaner que des autorités
impériales. Le soutien logistique également. Voyez, je suis en train de
rejoindre vos objections précédentes, commandant. Conclusion: la proposition
consistant à assassiner l’Empereur Tsanu XV, responsable futur de cet imbroglio
temporel doit être repoussée.
-
Enregistré capitaine. Dans ce cas, que nous reste-t-il?
-
Hé bien, faire comme les Haäns et Sarton. Agir sur le passé terrestre. Là, les
options sont multiples. Cependant, je dois reconnaître que je n’ai pas une
formation d’historien. Je ne puis que suggérer ceci: provoquer une révolution
industrielle dans l’Empire romain puisque toutes les conditions étaient réunies
pour qu’elle ait lieu.
-
Fort bien, Daniel! Jeta Fermat avec ironie. À supposer que nous parvenions à
convaincre les Romains à renoncer à l’esclavage, quel serait l’état de
pollution de la planète au bout de cinq cents ans seulement? Pouvez-vous
l’extrapoler? Et nous-mêmes? Où serions-nous? Dans quelles limbes?
-
Mais pourquoi viser la révolution industrielle? Questionna la doctoresse. Si,
au contraire, nous faisions en sorte qu’elle ne survienne pas? Si la machine à
vapeur n’était jamais inventée et le libéralisme jamais théorisé? Ni James
Watt, ni Adam Smith… ni les physiocrates français ne devraient naître.


-
Docteur, se mêla le daryl androïde, votre proposition me rappelle une histoire
reposant sur le fameux paradoxe temporel. Empêcher le grand-père d’untel de
naître. Le petit-fils retourne dans le passé de ses aïeux et, par son action,
sa grand-mère n’épouse pas son grand-père qu’il a descendu d’une balle de
revolver. Le paradoxe des plus classique s’établit alors ainsi…
-
Daniel, nous ne sommes pas ici pour nous amuser avec de tels enfantillages, le
rappela à l’ordre le commandant. Les paradoxes à la Frédéric Brown ne sont bons
que pour les esprits ignorant le fonctionnement du Multivers. Redevenons
sérieux. Pendant que nous y sommes, docteur pourquoi ne pas poursuivre jusqu’au
bout le déroulement de votre idée? Empêcher la révolution industrielle et les
idéologies qui vont de pair avec elle ne suffit pas. Il nous faudra aussi
modifier les mentalités qui l’accompagnent et qui ont permis ces innovations
techniques. Ainsi, remonter au XVIIIe siècle ou au XVIIe siècle serait déjà
trop tard. C’est le protestantisme qu’il nous faut éradiquer. Nous devons donc
assassiner Martin Luther! Mais j’ai encore mieux. Pourquoi pas Jean Huss et
Wycliffe? Ou alors, n’ayons pas peur, les Cathares et les Vaudois? Tant à
faire, la colonisation de l’Amérique ne se justifie plus. Réduisons
l’Angleterre et l’Espagne à des nations barbares. Mais dans tout cela,
j’oubliais la France. Permettons donc à l’Empire turc de s’étendre.
-
Oui, commandant, répliqua Daniel qui avait saisi l’humour des propos de son
supérieur. Sans la technologie, nous n’existons pas. Le problème est ainsi
résolu et ce, d’une façon radicale.
-
En effet.
-
Je puis aller encore plus loin que vous, commandant, fit le capitaine. Nous
pourrions nous arranger pour que la Chine du XV e siècle chrétien parvienne à
conquérir l’Afrique d’abord, l’Amérique ensuite. Ainsi, nous serions certains
qu’aucune révolution industrielle n’aurait lieu.


-
Ah! Vos racines chinoises ressortent capitaine! Dois-je comprendre que vous
êtes un nationaliste qui s’ignore?
-
Mais pas du tout, commandant! S’offusqua le capitaine Wu.
-
Daniel, je plaisantais. Justement, à propos de nationalisme, une autre solution
consisterait à supprimer sa montée en Europe au XIXe siècle, montée engendrée
par la Révolution française. Donc, en descendant cette piste, pas de Première
Guerre mondiale, pas de dislocation de l’Empire austro-hongrois. Le destin de
Thaddeus von Kalmann diffère donc, à supposer qu’il voie le jour. Il demeure un
sujet parmi d’autres de cet Empire et ne devient pas le pape de la nouvelle
théorie économique ultra-libérale anglo-saxonne. Quant aux Etats-Unis, leur
hégémonie sera moins marquée dans ce nouveau XX e siècle.
-
Du moins faut-il l’espérer, jeta le capitaine. Dans ce cas, les probabilités de
succès ne dépassent pas 31%. Mais commandant, permettez-moi de développer
davantage votre idée. Certes, la révolution industrielle a bien lieu mais ni la
Première Guerre mondiale ni la Seconde qui en découle. Autre point positif: pas
de totalitarisme. Mais alors, la recherche spatiale, où en est-elle? Que
deviennent donc les premiers satellites soviétiques? Les fusées américaines? Si
l’Europe reste bien la Première puissance mondiale, conservant des empires qui
ne se combattent que localement, que pourront dans ce cas, les Etats-Unis qui
ayant tout de même adopté la révolution industrielle mais qui ne bénéficieront
pas d’une position de leader? Résultat: sans nul doute, les nations européennes
les suppléeront-ils dans la conquête spatiale. Celle-ci sera germanique ou
française ou britannique, coloniale, belliqueuse, à peine retardée d’un
demi-siècle par rapport à la deuxième histoire. Les dirigeants n’auront aucun
scrupule à l’orienter vers une expansion guerrière effrénée, coloniale, comme
je viens de le dire, et non pas vers une association pacifique des planètes
comme dans notre Univers. Les conséquences m’apparaissent inévitables: à terme,
la destruction de la Voie Lactée, au bout de quinze siècles au minimum, mais
quand même! Ah! Sacrée humanité! Elle détruit les plus belles espérances en
plus de son biotope!
-
Daniel, je n’arrive plus à vous suivre! S’exclama Lorenza. Avez-vous quelque
chose de concret à proposer, qui tienne la distance?
-
Mais oui, docteur, opina le capitaine. La dernière option peut se subdiviser
elle aussi. Elle m’a demandé l’étude précise de tous les disques de Sarton. Il
s’avère que, dans le XX e siècle dévié, l’adoption de la théorie ultralibérale
de von Kalmann, y compris par la Chine de Deng Xiao Ping et de Hu Jin Tao,
est apparue comme une réaction contre l’interventionnisme étatique renforcé par la Seconde Guerre mondiale étirée ici sur six années et non quatre. Le sacrifice des populations demandait une compensation: ce fut l’Etat Providence, du moins dans les démocraties occidentales. Mais trente années après le conflit, les souffrances engendrées par celui-ci étaient oubliées par une civilisation matérialiste hédoniste. De plus, les richesses et les ressources de la planète étaient fort mal réparties. On distinguait les Pays en voie de développement, - euphémisme pour désigner les États les plus pauvres, les PMA-, et les Pays développés à économie de marché. Naturellement, et c’est humain, les pays riches répugnaient à distribuer leurs surplus, à rectifier le déséquilibre. Dans cette société consumériste et égoïste, reposant sur l’abondance et le gaspillage pour une partie de la population, mais condamnant l’autre à la misère et à la faim, l’idée du « toujours plus » puisée à la source de Slavery Trek, triompha certes chez le plus grand nombre, mais surtout et avant tout chez les détenteurs plus ou moins occultes du véritable pouvoir économique. Les gouvernements n’étaient en réalité qu’aux ordres de ceux-ci.

est apparue comme une réaction contre l’interventionnisme étatique renforcé par la Seconde Guerre mondiale étirée ici sur six années et non quatre. Le sacrifice des populations demandait une compensation: ce fut l’Etat Providence, du moins dans les démocraties occidentales. Mais trente années après le conflit, les souffrances engendrées par celui-ci étaient oubliées par une civilisation matérialiste hédoniste. De plus, les richesses et les ressources de la planète étaient fort mal réparties. On distinguait les Pays en voie de développement, - euphémisme pour désigner les États les plus pauvres, les PMA-, et les Pays développés à économie de marché. Naturellement, et c’est humain, les pays riches répugnaient à distribuer leurs surplus, à rectifier le déséquilibre. Dans cette société consumériste et égoïste, reposant sur l’abondance et le gaspillage pour une partie de la population, mais condamnant l’autre à la misère et à la faim, l’idée du « toujours plus » puisée à la source de Slavery Trek, triompha certes chez le plus grand nombre, mais surtout et avant tout chez les détenteurs plus ou moins occultes du véritable pouvoir économique. Les gouvernements n’étaient en réalité qu’aux ordres de ceux-ci.
Naturellement,
le monde dit riche n’avait pas vu son talon d’Achille: sa dépendance
énergétique. En effet, les pays pauvres lui fournissaient pétrole et gaz
naturel à des prix défiant toute concurrence. La première crise de l’énergie
survenue dans les années 1970 ne fut que le catalyseur d’une remise en cause
plus profonde du modèle antérieur, considéré peu à peu par la masse travaillée
par en-dessous, subissant un lent lavage de cerveau, comme responsable unique
des perturbations économiques. Ce fut alors que les idées et la thèse de von
Kalmann s’imposèrent sans partage. La dérégulation de l’économie, la
suppression de toute contrainte au niveau des pare-feux sociaux, la
globalisation furent portées aux nues et devinrent les dogmes, la doxa
incontournable de tous les penseurs. Cela eut pour conséquence l’apparition de
poches de pauvreté qui s’étendirent dans les pays développés comme des cancers
non soignés.
Or,
pendant ce temps, la pollution s’accentuait et le réchauffement climatique
devenait irrémédiable. L’effet de serre enclenchait le travail souterrain et
pas si lent que ce que l’on croyait, de la fonte des calottes polaires; Il est
inutile que je poursuive: Sarton nous a montré le résultat final.
-
Merci pour votre magistral cours d’histoire Daniel, s’inclina Fermat. Mais…
quelles sont vos suggestions?
-
Sous proposition A: intervenir avant le XXIe siècle. Ensuite, en effet, il sera
trop tard. Les oppositions mystiques et fondamentalistes à l’ultra capitalisme
ne pourraient plus être éradiquées. Cela revient à dire: agir dans la dernière
décennie du XX e siècle. Nous trouverions sur place les ressources suffisantes
pour subvenir à nos besoins techniques. Sous proposition B maintenant: la même
ou presque. Il nous faudrait agir vingt-cinq années auparavant, avant donc la
crise énergétique. Corollaire, nous rencontrerions des difficultés plus élevées
pour nous approvisionner et ce, à une plus grande échelle.
-
D’où proviendraient ces difficultés? Questionna Lorenza.
-
Euh… Vous n’allez pas aimer docteur. Il s’agirait d’éliminer physiquement les
dix mille personnes citées par Sarton avant qu’elles prennent en sous-main ou
pas le pouvoir, tandis que les gouvernements officiels se transformeront en
vitrines pour la grande majorité des humains. Bref, des fantoches, des
marionnettes ridicules, jouets des véritables décideurs et donneurs d’ordres.
Le hic c’est que nous peinerions à nous réapprovisionner en énergie propre. À
moins d’accepter de le faire avec l’énergie nucléaire!
-
Au début des années 1990? Qu’est-ce que cela donnerait?
-
La dépense énergétique serait moins élevée. Un réseau informatique mondial
s’étant en effet mis en place depuis quelques années. La globalisation a alors
été facilitée par la communication instantanée et son outil par excellence, le
web. En nous satisfaisant de la destruction de ce réseau informatique, nous
ruinerions le système économique mondial à moindres frais en épargnant au
maximum les vies humaines… mais je tiens à vous rappeler clairement, que
l’option « zéro mort » n’existe pas.
-
Sous proposition A adoptée pour l’instant, conclut Fermat. Capitaine, je crois
me souvenir que vous êtes aussi un informaticien de première force, n’est-ce
pas?
-
C’est tout à fait exact, commandant.
-
Docteur, êtes-vous d’accord?
-
Si c’est la solution qui fait le moins de cadavres… soupira le docteur di
Fabbrini.
-
Bien. Quelle date précise avez-vous en tête capitaine?
-
Le printemps 1990, peu avant le grand boom médiatique d’Internet et le foin
engendré par la Première Guerre du Golfe dans cette histoire.
-
Entendu. Je vous donne cinq heures avant de démarrer l’opération Retour chez
nous. En attendant, prenez tous deux un peu de repos.
***************
Fermat
se rendait dans la prison d’Antor dans le but de faire du vampire un allié.

La
cellule, spacieuse et médicalisée, possédait tout le confort possible. Arrivé
devant le champ de force, le commandant brancha le traducteur universel car il
ne parlait pas le latin. Après avoir hésité dix secondes, l’officier supérieur
se décida et passa le seuil de la cellule après avoir désactivé le mur
magnétique.
-
Commençons par les règles élémentaires de bienséance, fit-il. Je me présente:
je m’appelle André Fermat et je commande le vaisseau interstellaire Sakharov,
dans lequel vous vous trouvez présentement depuis huit ans. Comme vous, je
suis natif de la planète Terre.
Antor
semblait ne pas écouter les propos d’André.
Nullement
découragé, le commandant poursuivit.
-
Sans doute n’avez-vous jamais vu de vaisseau intersidéral d’origine terrestre.
Et pourtant, vous êtes bien à bord de l’un d’entre eux. Vous devez penser
également que seuls les Haäns en disposent. N’ont-ils pas colonisé une planète
revenue à l’état sauvage? Croyez-vous également que vos bourreaux soient les
seuls êtres pensants de l’Univers à part vous et vos frères?
Le
vampire ne réagissait toujours pas. Soupirant, Fermat enchaîna.
-
Depuis votre naissance, vous n’avez pas connu la liberté, seulement
l’esclavage. Votre existence tout entière fut vouée au travail forcé, à la faim
et à la souffrance. Mais tout cela est désormais terminé.
Antor
daigna ciller des yeux. Peut-être la lumière était-elle encore trop vive pour
lui?
-
J’ignore exactement à quoi vous pensez. Je ne suis pas télépathe comme Daniel
Lin, mon second. Mais je peux l’imaginer. Vous constatez que vous êtes enfermé
ici, dans cette cellule, que la liberté que je vous fais miroiter n’est qu’un
leurre de plus. Mais vous m’avez obligé à me résoudre à cette extrémité lorsque
vous avez attaqué la fille de notre docteur. Je veux bien admettre que la faim
vous tenaillait, vous poussait à commettre pareil crime. Vous n’aviez alors
qu’un but: votre survie. C’est là un puissant moteur. J’en ai parfaitement
conscience. Or, sachez-le: en ce moment, je survis et mes officiers aussi.
Jamais nous n’avons été confrontés à cette situation. Vous êtes l’unique
survivant de votre génération, voici ce que mon premier officier m’a appris,
vous avez perdu vos amis, vos frères de misère. Pour moi-même et ce qui reste
de mon équipage, c’est tout mon monde qui s’est évaporé. Ce vaisseau comptait
deux mille cinq cents individus. Aujourd’hui, vous en avez vu les rares
rescapés. Moi, André Fermat, commandant de bord, mon officier qui commande en
second, le capitaine Daniel Lin Wu, mon médecin-chef Lorenza di Fabbrini et sa
petite fille Violetta. Voilà tout l’équipage du Sakharov.


Toujours
aucun mouvement significatif de la part d’Antor.
-
Admettez-le donc! Vous ne devriez pas
exister! Et pourtant, vous êtes ici à bord avec moi, en train de m’écouter. Ah!
Comment vous dire, vous faire comprendre? Ce monde, cet univers n’est que le
résultat d’une suite de crimes odieux. Vous ne devez cette vie aberrante que
par la faute d’un généticien Haän à l’esprit détraqué et à l’éthique atrophiée.
Une monstruosité qui se nourrit du sang de ses propres frères!
-
Est-ce pour cela que je dois être
détruit commandant? Murmura Antor d’une voix douce. Parce que je vous fais
horreur? Mais je n’ai pas demandé à naître, moi! Je n’ai pas voulu être ce que
je suis! Les rares humains sur lesquels j’ai pu me sustenter ne sont pas mes
frères! Ils ne parlent ni ne pensent! Pour moi, ce ne sont que des animaux
dociles!
-
Malheureuse humanité! Quels crimes
abominables es-tu en train de payer? Antor je me dois de vous expliquer
longuement ce qui s’est passé. Tout d’abord, je n’ai pas l’intention de vous
tuer. Le monde d’où je viens respecte toute forme de vie. En fait, j’essaie
d’obtenir un véritable échange avec vous! Un dialogue d’égal à égal!
-
Je ne saisis pas. Un dialogue d’égal à égal? Mais je suis prisonnier, à votre
merci!
-
Je vous fais remarquer que je me tiens à vos côtés dans cette cellule et que je
ne suis pas armé.
-
Je ne comprends toujours pas. Qui êtes-vous précisément? Vous ressemblez aux
épaves humaines serviles des Haäns. Vous parlez et pensez, or cela est
impossible. À moins que… mes maîtres possèdent une technologie qui peut faire
croire que la nuit est jour et inversement…
- Ah! Je vois. Vous croyez que je suis un Haän se faisant
passer pour un humain. Comment vous prouver le contraire? Reconnaissez que je
vous ai nourri et permis que l’on vous soigne.
-
Peut-être pour obtenir de moi quelque
chose de difficile.
-
Attendez un peu. Les Haäns
possèdent-ils un traducteur universel, cette petite boite, qui me permet de
dialoguer en latin avec vous?
-
Je ne sais pas. Mais nous, les
vampires, nous ne vivons pas dans le secret des dieux. Commandant, vous vous
dites humain. Je veux bien le croire. Mais celui qui m’a maîtrisé ne l’est pas
entièrement. Il en va de même pour votre médecin.
-
Vous avez raison. Antor, vous êtes issu de manipulations génétiques orientées
dans le mauvais sens. Faire de vous un esclave. Daniel mon premier officier,
est l’aboutissement contrôlé des mêmes recherches. Mais il a été muni de
garde-fous et, depuis sa naissance, a toujours servi les humains et leurs
alliés. Il l’ignore encore, mais il est plus humain que moi dans ses réactions
et sa façon de penser. Lorenza di Fabbrini, quant à elle, est mi-humaine mi-métamorphe.
La planète Métamorphos est entrée dans l’Alliance il y a deux cent trente et un
ans.
-
Vous ne m’avez pas convaincu! Jeta
Antor fermement.
-
Je n’ai pas achevé. Vos maîtres
savent-ils que vous êtes intelligent, que vous parlez latin, que vous éprouvez
des sentiments, que vous avancez comme valeurs suprêmes l’amour, l’entraide et
la liberté? Ah! Vous ne répondez pas. Je vous ai troublé. Comment atteindre et
votre esprit et votre cœur? Que faut-il que je dise? Que faut-il que je fasse?
Mû
par une inspiration soudaine, le commandant retroussa la manche droite de son
uniforme et tendit son bras en direction d’Antor.
-
Allons. Puisqu’il faut en passer par
là. Ayez la bonté de ne pas me tuer…
-
C’est un piège! Votre capitaine se
dissimule pas loin.
- Mais non! Je suis venu seul… vous pouvez me mordre.
Dépêchez-vous. Mon temps est précieux.
Fermat
n’eut le temps de se rendre compte de rien tant Antor fut rapide à goûter son
sang.
-
Vous avez dit vrai, fit le vampire les yeux emplis d’extase. Vous n’êtes pas un
Haän… pardon d’avoir douté de vous. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pu savourer
ce nectar que deux fois! Votre sang est riche et capiteux. Plus nourrissant que
votre plasma synthétique.
-
Je vous promets que vous pourrez en boire tout votre soûl si vous acceptez
maintenant d’écouter ce que j’ai à vous dire…
***************
Dans
ses quartiers privés, son sommeil artificiellement contrôlé par l’ordinateur
qui devait le réveiller dans trois heures standard, Daniel goûtait à un repos
bien mérité. Quant à Ufo, qui n’avait nullement souffert des distorsions dans
lesquelles le Sakharov avait été plongé, il jouait avec une souris
synthétique parfumée à la vanille et à la citronnelle.
Tout
comme son maître dont jamais il n’était séparé plus de deux jours, le chat
était né en laboratoire et à cause de cela, il possédait une espérance de vie
cinq fois plus grande que celle de ses congénères ordinaires. S’il faisait
attention à prendre de l’exercice et à manger raisonnablement, il pourrait
allègrement atteindre les soixante ans!


Le
capitaine Wu dormait, couché en chien de fusil et rêvait. Ses songes étaient
assez pénibles car le daryl androïde supportait assez mal l’écroulement de son
univers.
Dans
un premier temps, ses souvenirs tourmentés le ramenèrent près d’une année en
arrière tandis qu’Irina tentait de le persuader de s’investir avec elle dans
des relations suivies.
-
Daniel, tes objections ne tiennent pas la route. Admets-le donc, faisait-elle.
-
Irina, tu dis cela parce que tu ne me comprends pas, répondait Daniel Lin d’un
ton tout aussi ferme. Tu le sais, je désire réellement mener une existence tout
à fait normale, mais, hélas, cela m’est impossible!
-
Pourquoi? Tu m’aimes, je t’aime, un point c’est tout.
-
Tu es en train de réduire le problème de telle manière que tu le nies.
-
Quel problème?
-
Voyons, Irina! Je ne suis pas humain.
-
Oh! Dis plutôt que tu as peur de t’apercevoir que tu l’es.
-
Euh… mon comportement, mes capacités tant physiques qu’intellectuelles…
-
Fadaises! Tu ressens la même chose que moi. Tu éprouves des sentiments…
-
Mais je puis vivre au moins mille années, l’oublies-tu donc?
-
Est-ce une raison pour t’interdire tout droit au bonheur? À moins que tu
craignes les responsabilités incombant à un chargé de famille.
-
Te voir vieillir et mourir, devoir t’enterrer alors que moi je serai toujours
jeune et pleinement efficient. Assister encore et toujours aux obsèques des
êtres chers à mon cœur… encore et toujours.
-
Alors, au lieu d’affronter le deuil et la douleur, tu te dérobes et optes pour
une vie de travail et de solitude. Mais comment peux-tu t’accomplir dans un
cadre aussi étroit? Lorsque ta si longue existence s’achèvera qu’auras-tu
récolté? Quelle somme de connaissances? Aucune qui vaille la peine si l’essentiel
t’aura manqué!
-
Tu es bien dure…
-
Non, tu te méprends, je suis lucide et sage. Je ne désire que ce qui est bien
pour toi. Pour nous deux. Que décides-tu?
-
Rien si ce n’est encore attendre. Pas longtemps. Quelques mois, un an tout au
plus. Peut-être as-tu raison? La peur me guide encore. Je dois la laisser me
quitter peu à peu et m’habituer à l’idée que tout bonheur ne m’est finalement
pas interdit.
-
Attendre… Soit. Un an au maximum… tu me le jures?
-
Je ne me suis jamais défilé, Irina.
-
Tu mets mon amour à l’épreuve, Daniel lin. En as-tu conscience?
-
Oh oui! Mais j’ai besoin de mûrir.
-
Certes… mais j’accepte ce délai par amour pour toi… quant à l’équipage…
-
L’équipage…
-
Oui, il voit tout et ce qu’il ne voit pas il le devine. Il continuera de gloser
sur nous deux, notre relation…
-
Je m’en moque. Le sage ignore le bruissement du vent dans les feuilles.


-
Pourrais-tu me répéter ce vers de ton grand-père en bon basic english ou en
français? Mon chinois ne vaut pas le tien.
En
riant, Daniel s’exécuta, comprenant l’ironie de sa compagne.
Irina
Maïakovska avait laissé sous-entendre que les membres du vaisseau observaient,
tels des entomologistes, les relations existantes entre le capitaine et la chef
géologue. Cacher toute vie affective à bord s’avérait impossible du fait que
l’équipage vivait en communauté autarcique et que l’ennui le guettait lors des
missions de routine.
Daniel
Lin et Irina… le Sino-français et la Russe… le daryl androïde et l’humaine, si
humaine!
Il
semblait à l’officier qu’ailleurs, dans un monde plus juste et plus logique, il
avait déjà choisi…
Pour
l’heure il laissait couler ses larmes et rien ne venait les tarir.
Pourquoi
ce revenez-y vers Irina me remplit-il de mélancolie? Pourquoi mon cœur bat-il
si vite et si irrégulièrement lorsque je l’évoque? Ah! Que je suis faible!
Irina
a tant représenté pour moi jadis alors que je débutais dans le tissage de ma
tapisserie… Aujourd’hui que me reste-t-il d’elle? Une image trop nette ou
floue? Elle n’a pas eu la destinée qu’elle rêvait. Condamnée par avance… Je
suis impardonnable…
Le
capitaine dormait encore mais cette fois-ci son rêve le transporta juste au
début de sa mission sur la planète Ankrax. Ce monde souhaitait adhérer à
l’Alliance pacifique des 1042 planètes. Fermat, tout à fait certain que son
subordonné était à même de se sortir des situations les plus complexes et les
plus délicates, lui avait donc confié le commandement de cette expédition
comprenant une dizaine de personnes tant civiles que militaires.
L’ambassadeur
de l’Alliance répondait au nom d’Adrian Vélor et il était natif de Centaurus B.
il paraissait tout à fait humain et seule la teinte très pâle de ses cheveux
dénonçait qu’il était en réalité un extraterrestre. Sa fille Ariana, à peine
âgée de vingt ans, l’accompagnait et lui servait d’interprète et de secrétaire.
Prodigieusement douée tant sur le plan intellectuel qu’au niveau physique, la
jeune fille présentait toutes les qualités d’une future diplomate. Mais hélas
pour son entourage et ses proches, ils devaient supporter son caractère
fantasque.
Pour
l’heure, ses yeux marine envoûtaient ses interlocuteurs et tous les mâles
tombaient sous son charme.
Quant
à moi, jamais je n’y ai succombé car je lisais parfaitement dans ses pensées
bien que cela me répugnât. Aujourd’hui encore, je fais preuve envers elle de la
plus stricte politesse. Il ne faut pas m’en demander plus. Georges se dit
heureux mais cela ne va certainement pas durer…
Les
autres membres faisant partie de l’expédition étaient tous des officiers
expérimentés et avaient été sélectionnés en fonction de leurs talents. Quatre
gardes du service de la sécurité, d’origine non humaine, choisis pour leurs
compétences guerrières mais également pour leur capacité d’adaptation en milieu
inconnu. Un cameloïde nommé Pschinitt, un cygne noir Eloum, un dinosauroïde
Khrumpf et la caninoïde Dagou dont la tête rappelait celle d’un cocker.


Outre
le capitaine Wu, les autres humains figurant dans le groupe étaient Georges Wu,
sélectionné pour son expertise en exobiologie, Irina car la planète Ankrax
présentait des anomalies géologiques et Selim Warchifi diplômé en ethnologie.
Or,
dès les premières minutes sur Ankrax, la mission sembla tourner au désastre. On
aurait dit que le sort s’acharnait sur elle. Vélor, d’humeur maussade, avait
dissimulé au commandant Fermat qu’il relevait d’une grave maladie et cela
affectait à la fois sa résistance physique et ses capacités de jugement. Ainsi,
il communiquait peu, préférant s’enfermer dans un mutisme hautain. Heureusement,
Ariana connaissait le dossier sur le bout des doigts et ne dé dédaigna pas en
révéler la teneur au capitaine.
Mais
ce qui faillit faire capoter la mission ce fut l’écosystème d’Ankrax. Les
senseurs du Sakharov s’étaient trompés lorsqu’ils avaient scanné la
planète. Cette erreur était due à l’existence de champs électromagnétiques si
puissants qu’ils leurraient les appareils les plus perfectionnés de l’Alliance
empêchant tout diagnostic fiable. Ankrax était un monde dangereux à cause de
l’instabilité chronique de ses plaques tectoniques.
Depuis, les senseurs du Sakharov tout
d’abord, puis des autres vaisseaux de l’Alliance ont été calibrés et améliorés.
Daniel
Lin, aux commandes de la navette Einstein, peina à maintenir celle-ci
dans les remous d’un séisme aussi soudain que violent. Malgré toute l’habileté
de son pilote, le petit vaisseau finit par s’écraser dans un paysage tourmenté
fait de collines dont toute vie intelligente était absente.
***************
Le
rêve de Daniel évolua encore. Il le fit retourner quatorze années dans le
passé.
Une
journée semblable aux autres au sein de l’académie militaire de Vientiane, dans
l’ex-Laos, un petit Etat faisant désormais partie de la confédération unie de
l’Asie conduite par la Chine.
Georges,
cadet de première année, recevait la visite de son frère qui depuis longtemps
déjà se comportait envers lui comme un aîné. Daniel avait déjà le grade de
lieutenant et voulait s’assurer par lui-même comment s’effectuait la transition
entre la famille et l’école spatiale chez l’ancien autiste.
Tout
naturellement, Georges accueillit Daniel Lin avec une joie marquée, soulagé par
sa venue. Les dernières semaines n’avaient pas été faciles pour lui.
Au
premier coup d’œil, le daryl androïde constata que le jeune Asiatique n’était
pas du tout satisfait de ses camarades de classe.
-
Georges, qu’est-ce qui ne va pas? Sois franc et dis-le moi.
-
Que pourrais-je te dire? Rien! C’est ma faute tout simplement. J’ai des
difficultés à m’adapter. Mais cela était couru d’avance, non? Tu me connais.
-
Oh oui, je te connais! Jamais tu ne te plains. Tu gardes tout pour toi jusqu’à
te renfermer dans ta coquille. Cela n’est pas bon pour toi! Tu regrettes la
maison, le foyer. C’est tout à fait normal. Moi aussi, je suis passé par cette
étape. Mais je pense que chez toi, il y a bien plus. Tu éprouves davantage de
difficultés. D’abord cet engagement incompréhensible pour père alors que tu
désirais devenir professeur d’université. Bon, je me tais! Ton hostilité est si
visible que je puis presque la toucher.
-
Ne lis pas dans mes pensées, je te prie!
-
Mais je ne suis pas en train de le faire, je t’assure.
-
Je veux te croire, Daniel… accepte ce que je consens à te confier et
contente-t’en.
-
D’accord, Georges.
-
Voilà: mes condisciples se moquent de moi.
-
Pourquoi? Intellectuellement, tu les vaux largement. Sur le plan humain aussi.
Je ne connais personne de plus droit et de plus sensible que toi. De plus
fiable également.
-
On me reproche diverses choses. Des imbécillités qui me gâchent la vie.
Premièrement: je ne suis pas assez grand, pas assez costaud non plus. Je sais,
c’est puéril mais c’est ainsi. Deuxièmement: tu t’en doutes, j’hésite, non,
soyons honnête, je répugne lorsqu’on m’interroge sur moi ou en classe, que ce
soit un professeur ou un camarade. Il ne s’agit pas d’un simple réflexe de
timidité.
-
Hem… tu as peur. Mais enfin, Georges, aujourd’hui, tu es guéri! Les
psychologues se sont tous mis d’accord sur ce diagnostic.
-
J’ai peur du regard des autres, de ce qu’ils pensent de moi, de ce qu’ils vont
dire derrière mon dos. J’ai toujours craint le monde extérieur et l’inconnu.
-
Tu n’as pas fini tes aveux.
-
Oui, en effet. Il y a une troisième raison, la plus délicate.
-
Je peux tout entendre.
-
Je suis un sauvage et me complais dans ma solitude. En bref, et pour faire plus
simple: je n’ai pas de copine ou de petite amie…
-
Ah! Quelle faute impardonnable pour tous ces jeunes mâles en chaleur! Te
soupçonnent-ils d’être un homo?
-
Non… puisque je refuse toute compagnie féminine ou masculine… ne ris pas… toi,
tu sais le pourquoi de mon comportement actuel. Tous les soirs, j’entends mes
condisciples raconter en long et en large leurs prouesses, leurs exploits
sexuels dignes de Superman! À les écouter, ils tombent toutes les filles ou les
garçons de l’autre bord. Or, moi, je reste seul et silencieux dans mon coin,
pensant sans cesse à …
-
Ne prononce pas son nom… cela m’est fort douloureux, peut-être plus encore pour
moi que pour toi… nous l’aimions tous les deux, à notre façon…
-
Oui, chacun à notre façon… mais elle nous ignorait…
-
Te tourmente-t-on? Oui, c’est certain… comment? Qui plus particulièrement?
-
J’ai eu droit au bizutage classique et ce n’était pas plus méchant que ce que
tu m’avais raconté. Ensuite, cela s’est gâté. Comment te dire? Rien n’est
franc. Tout se passe par en-dessous. Tiens… hier… quelqu’un a mis des oursins
dans mon lit. Ç’aurait pu être un serpent… je me suis couché en toute
confiance. Tu imagines la scène… ce matin, c’est encore moi que le professeur
Prat a interrogé, tout simplement parce que j’avais poussé un cri durant la
démonstration de chimie… par la faute de Nicolas.
-
Nicolas dis-tu… n’est-ce pas ce grand escogriffe que j’ai croisé tout à l’heure
dans l’ascenseur? Il avait le regard goguenard mais n’a pas osé me faire la
moindre remarque lorsqu’il a vu mon uniforme et mes galons. Il est le fils
unique de l’amiral Kodaly, non?
-
C’est cela. Ta mémoire ne te trompe pas…
-
Pourquoi as-tu crié? Que t’a-t-il fait comme stupide farce?
-
Il a glissé des glaçons synthétiques dans mon dos alors que je prenais des
notes…
-
Il ne perd rien pour attendre. Je m’en vais te le coincer…
-
Prends garde Daniel! Son père est puissant.
-
Le nôtre aussi, Georges, sinon je ne serais pas là à te parler. Au niveau des
résultats, où en es-tu?
-
Pour l’instant, ça va plutôt bien. Cinquième en géométrie einsteinienne…
-
Les mathématiques ne sont toujours pas ta tasse de thé…
-
Oh! Bon… garde pour toi ton ironie… premier en biologie terrestre, deuxième en
botanique, le même rang en chimie, troisième en exobiologie…
-
Presque aussi brillant que mes propres résultats… or, toi, justement, tu n’as
pas d’ordinateur dans la tête… père sera content.
-
Mais toi, l’es-tu?
-
Tu fais tes preuves, sans mon aide, Georges…
-
Je parlais de ta vie sur le Smoot.
-
Je m’ennuie comme tu n’as pas idée! Dans un mois, je passe enfin premier
lieutenant. On me confiera les opérations de routine. Enfin, si le capitaine
N’Djumah le juge bon. Le Smoot est dépourvu de bibliothèque culturelle.
Si, dans mes nouvelles fonctions, j’ai accès à l’ordinateur central, cela va
changer, crois-moi! Il me suffit de quinze jours tout au plus…
-
Toi, tu prépares un coup fumant.
-
Je ne comprends pas pourquoi notre civilisation si avancée méprise les arts…
-
Es-tu passé à la maison?
-
A Paris? Oui. Mais père était absent. Il donnait une série de conférences sur
Centaurus B. Les bienfaits de la cybergénétique. Provoquant comme sujet,
n’est-ce pas?
-
Pourquoi? Il n’y a qu’à t’observer, Daniel Lin, mon frère! Ton existence est un
élément positif dans l’Univers. Ne le penses-tu pas?
-
En tout cas, ce n’est pas l’avis de Catherine. Elle m’a superbement ignoré.
-
Vois cela comme un progrès de sa part.
-
Si tu l’excuses…
-
Mais non, Daniel… c’est ma mère, voilà tout.
Le
lieutenant Wu se tut, son visage s’assombrissant… après une minute, il reprit.
-
Tu sais, Georges, je crois bien que cette haine envers moi dissimule quelque
chose, un secret… Il me faut le percer.. Lors de ma prochaine permission, je vais
enquêter…
-
Méfie-toi… Il n’est peut-être pas souhaitable de sortir les fantômes du
placard…
-
La situation actuelle n’est pas saine… pour nous deux, mon frère… j’ai besoin
de savoir et de comprendre…
-
Quoi?
-
Les raisons de ta naissance tardive, ma conception et… tout le reste.
Dans
ses quartiers, le capitaine Wu, les yeux toujours clos, pleurait encore.
Évoquer à la fois Georges, son aîné, Irina, Catherine et Perle de Jade qui
n’étaient plus que des ombres issues d’un autre Univers, quelle torture pour
l’esprit troublé de notre daryl androïde!


***************