1898
Paris,
13 janvier 1898.
Dans
les rues de la capitale, de jeunes crieurs de journaux parcouraient les grandes
artères, faisant la réclame suivante:
-
L’Aurore! Demandez L’Aurore! Emile Zola accuse. Lettre ouverte au
Président de la République. Du nouveau dans l’Affaire Dreyfus!


Un
gros homme, âgé d’une quarantaine d’années, au ventre particulièrement
proéminent, apostropha l’un des vendeurs ambulants.
-
Hep! Petit! Par ici. Un numéro de l’Aurore, s’il te plaît.
-
Bien, m’sieur! C’est cinq centimes.
-
Tiens, prends. Et garde la monnaie.
-
Oh! Merci, m’sieur.
L’individu,
pas avare, venait de laisser dix sous à l’enfant.
Puis,
ajustant ses lunettes, il se mit à lire le quotidien sur le trottoir, fortement
intéressé alors que le crieur de journaux s’éloignait à la recherche d’un autre
chaland.
Quelques
minutes, plus tard, l’inconnu interrompit là sa tâche et consulta sa montre de
gousset. Il murmura entre ses dents:
-
13 janvier 1898. Il n’y a pas qu’en France que les choses bougent. Lepaïola
vient d’arriver à Ravensburg. Oui, c’est cela. Un bip sonne dans un de mes
témoins. Le signal d’appel. Johann vient au rapport.
Alors,
l’étrange individu sortit de la poche intérieure de son paletot un minuscule
boîtier doré et, se rendant dans une impasse déserte, encombrée par des
poubelles et par des chats errants, passa un pouce sur la surface de son
appareil. Immédiatement, un hologramme de van der Zelden apparut.
-
Au rapport, Commandeur.
-
Chut! Pas de grade ici. Je suis à Paris incognito.


-
Entendu. La seconde phase de notre plan a été enclenchée.
-
Je le sais déjà. La phase Johanna… oui. Désormais, il nous faudra prendre garde
plus que jamais. Les adversaires auxquels nous allons nous heurter seront plus
déterminés et plus dangereux que ce ridicule Stephen Möll et que ce Michaël.
Ecoutez bien mes dernières instructions…
Deux
minutes plus tard, l’hologramme fut désactivé. Le gros homme esquissa un
sourire de contentement. Ensuite, il s’éloigna d’un pas chaloupé, gêné par son
poids. Son obésité le rendait quasiment impotent. Essoufflé, les mains moites
malgré la température, il rejoignit l’avenue et hélant un fiacre, y monta. Ce
dernier le déposa dans une rue étroite. Descendant avec difficulté, l’inconnu
fit au cocher:
-
Aucune preuve de ma présence à Paris en 1898 ne doit demeurer, donc aucun
témoin non plus. Je suis désolé pour toi, l’ami, mais je suis obligé de
t’effacer. Adieu donc, pauvre humain
ordinaire! Tu n’auras jamais existé.
D’un
seul de ses regards, il dématérialisa à la fois et l’attelage et le cocher.
Oui, le tout venait d’être effacé de la réalité. Le crieur de journaux subit le
même sort à quelques kilomètres de là. Puis, l’étrange bonhomme s’évapora,
entouré par un halo violet.
Mais
de qui pouvait-il donc bien s’agir? Johann l’avait nommé Commandeur… de quoi?
*****
Deux
décès endeuillaient Ravensburg en ce début d’année. Isaac Rosenberg rendait le
dernier soupir le 28 janvier. Il était victime d’une crise cardiaque. Son fils
Joseph prit la direction de la banque. Marié depuis peu, il escomptait bien
faire fructifier son héritage déjà important.
Le
16 février, le docteur des von Möll était victime d’un attentat. Le cheval de
sa voiturette s’emballa soudainement, et le véhicule léger finit sa course
contre le mur du cimetière municipal. L’animal avait été drogué par un ancien
domestique du médecin qui venait d’être renvoyé pour vol quelques jours
auparavant. Un nouveau docteur le remplaça bientôt. Il était originaire de
Hambourg.
Cette
même année 1898, riche en événements de toute sorte, Waldemar s’unissait à
Wilhelmine Bayer. Le mariage ne fut pas aussi grandiose que celui du fils aîné.
Cette fois-ci, Stephen et ses étudiants ne furent pas invités à la noce. Aucun
incident ne fut à déplorer.
Toutefois,
Wilhelm, fort mécontent, fulminait dans son coin, se montrant peu aimable avec
tout le monde. Il était persuadé que Waldemar serait père avant lui.
Parallèlement,
les von Möll suivaient avec le plus grand intérêt les rebondissements de
l’affaire Dreyfus. Naturellement, l’officier affichait ouvertement ses vues
antisémites.
Une
algarade vit une fois encore un affrontement verbal entre les deux frères. Elle
eut lieu dans le salon bleu.
-
En France, la plus grande partie de la population est devenue pro sémite,
grommelait Wilhelm en mordillant violemment son cigare.
-
N’exagère pas tout de même, répliquait Waldemar d’un ton neutre.
-
Si, j’ai raison. Tous les Français devraient être passés par les armes. Ceci
dit, la trahison de ce Juif nous arrange, convenez-en.
-
Tu ne profères que des sottises, asséna Rodolphe avec force.
-
Que non pas ! Vous ne l’admettrez jamais que j’ai raison. Il est fort
malheureux pour nous d’en être réduits à demander l’aide de types de cette
engeance.
-
Tu es dépourvu de conscience morale, reprit le baron. C’est désolant.
-
Père pèse ses mots, renchérit Waldemar. Je me demande où tu prends toutes ces
idées. Dommage que tu sois un homme mûr.
-
Pourquoi donc ?
-
Parce que je te corrigerais, enchaîna le maître des lieux. Quant à Dreyfus, je
le crois innocent.
-
Peuh ! Inconcevable ! Moi, je suis un bon Allemand. Ma patrie passe
avant tout. Je ne crois pas que ce soit votre cas à tous deux, conclut Wilhelm
avec acrimonie.
*****
Le 1er février de cette même
année 1898, une nouvelle directrice prenait en mains la grande école moyenne
pour jeunes filles de bonne famille.

Elle se nommait madame veuve Zimmermann. Sous ce pseudonyme se dissimulait Lepaïola qui, ainsi, effectuait la première partie de sa mission aux buts encore inconnus. Le robot biologique installa dans son bureau privé tout un appareillage sophistiqué camouflé comme il se devait. Il y avait là des ordinateurs avec leurs unités centrales, des téléviseurs extra plats servant sans doute à retransmettre des images filmées par des micro caméras temporelles (technologie issue de la civilisation post-atomique numéro 1), des circuits électroniques divers, des systèmes d’autodéfense insoupçonnables, mais également une télématique originaire de 1993, sans oublier les sources d’énergie nécessaires pour faire fonctionner le tout. Tous ces appareils étaient enfermés à l’intérieur de meubles habilement truqués ou derrière les rayons escamotables de l’encombrante bibliothèque trônant dans le bureau de la nouvelle directrice. Lepaïola était en fait devenue la correspondante permanente dans le passé de Johann van der Zelden.

Elle se nommait madame veuve Zimmermann. Sous ce pseudonyme se dissimulait Lepaïola qui, ainsi, effectuait la première partie de sa mission aux buts encore inconnus. Le robot biologique installa dans son bureau privé tout un appareillage sophistiqué camouflé comme il se devait. Il y avait là des ordinateurs avec leurs unités centrales, des téléviseurs extra plats servant sans doute à retransmettre des images filmées par des micro caméras temporelles (technologie issue de la civilisation post-atomique numéro 1), des circuits électroniques divers, des systèmes d’autodéfense insoupçonnables, mais également une télématique originaire de 1993, sans oublier les sources d’énergie nécessaires pour faire fonctionner le tout. Tous ces appareils étaient enfermés à l’intérieur de meubles habilement truqués ou derrière les rayons escamotables de l’encombrante bibliothèque trônant dans le bureau de la nouvelle directrice. Lepaïola était en fait devenue la correspondante permanente dans le passé de Johann van der Zelden.
Mais
les mois s’écoulèrent plus ou moins paisibles dans la pittoresque petite ville
de Ravensburg sans qu’apparemment la femme synthétique fût préoccupée par
quelque événement majeur.
Toutefois,
par une belle matinée d’août, Wilhelmine annonça avec la plus touchante émotion
qu’elle attendait un heureux événement. Waldemar en fut grandement heureux. Si
tout se passait comme prévu, le futur enfant viendrait au monde au mois d’avril
1899.
On
le comprend, lorsque Wilhelm apprit à son tour la nouvelle, sa fureur fut à son
comble. Il redoubla de cruauté envers Magda, ce qui ne surprit guère le reste
de la famille.
Rodolphe
dut s’entremettre de plus belle dans les scènes de ménage continuelles. Mais il
ne parvenait pas toujours à réparer les pots cassés. A la décharge de Wilhelm,
son épouse passait la majeure partie de son temps à tricoter pour le futur bébé
de Wilhelmine, à papoter de choses et d’autres avec sa belle-sœur, ou encore à
s’empiffrer de gâteaux riches en calories.
Un
soir d’octobre, le fils aîné des von Möll surprit Magda et Wilhelmine en train
de savourer une collation dans le boudoir. Sur une table reposait un plateau d’argent
sur lequel étaient servis thé, sucre, crème, lait, biscuits et gâteaux à la
crème.


A
la vue de ces agapes, le sang de Wilhelm ne fit qu’un tour. Plus rouge que
jamais, il s’élança sur la desserte et renversa le tout, théière, tasses,
sucrier, assiettes et petites cuillers. Les robes brodées des deux jeunes femmes pâtirent de ce coup de colère,
abondamment éclaboussées.
-
Magda ! C’en est assez ! Eructa l’officier. Je vous interdis
d’adresser encore une fois la parole à madame. De vous donner le beau rôle de
confidente. En aucun cas, vous ne devez être son amie. Je ne veux plus vous
voir en sa compagnie. M’entendez-vous ?
-
Wilhelm ? Quelle mouche vous a piqué ? Êtes-vous donc devenu fou
subitement ? Ma robe est perdue maintenant. Vous devriez vous excuser pour
votre attitude incompréhensible, fit Magda fort pâle sous l’affront.
-
Au contraire ! Mon attitude est très claire.
-
Que non pas ! Pourquoi m’interdire de converser avec Wilhelmine ?
-
Monsieur Wilhelm, rajouta l’épouse du frère cadet, vous faites preuve de
rustrerie.
-
Vous, taisez-vous ! Je ne vous cause pas ! Rugit Wilhelm. Que
racontiez-vous encore à cette maigrichonne ?
-
Monsieur, s’offusqua Wilhelmine, je ne vous permets pas de m’insulter !
-
Je vous ai ordonné de la fermer.
-
Je m’en vais de ce pas me plaindre à mon époux et à votre père,
-
C’est cela. Allez donc tout rapporter à mon gâteux de père. Il aura ainsi une
distraction.
-
Monsieur mon mari, fit Magda, vous vous donnez en spectacle et on entend vos
rugissements dans toute la maison. Les domestiques doivent…
-
Magda, je vous ai posé une question tantôt.
-
Je n’ ai pas à vous répondre.
-
C’est un ordre. De quoi parliez-vous avant que je vienne ?
-
Je ne dirai rien concernant notre conversation à toutes deux. Je ne suis pas un
de vos soldats. Je n’ai pas à vous obéir de la sorte.
-
Monsieur le goujat, articula Wilhelmine sur un ton déterminé, je vais vous
renseigner. Magda me demandait tout simplement s’il n’était pas préférable pour
Waldemar que l’enfant que je porte fût un garçon.
-
Ah ! Tiens donc, ricana Wilhelm. Eh bien, très chère, je souhaite pour ma
part que cet enfant soit une fille ! Ainsi, elle n’héritera pas de la
propriété. Sauf, bien sûr, si je venais à mourir prématurément sans descendance
et Waldemar sans hoir mâle. Mais je ne désespère pas d’avoir un fils.
-
Dans ce cas, répliqua Wilhelmine avec un sourire dur, vous vous y prenez fort
mal.
-
Là, c’est trop fort. Vous dépassez les bornes.
-
Vous vous trompez, mon « frère ». C’est vous qui avez dépassé les
bornes de la bienséance et depuis longtemps !
-
Wilhelm, je vous en prie, arrêtez, supplia Magda. Cette scène s’éternise trop.
Au
lieu de calmer Wilhelm, la supplique de la jeune femme ne fit que le rendre
plus furieux davantage si possible. Perdant tout contrôle, il gifla violemment
son épouse sous les yeux horrifiés de Wilhelmine. Magda, la joue cramoisie, les
larmes coulant en abondance, se mit à sangloter bruyamment.
-
Wilhelm, vous êtes odieux ! Un tyran, un monstre ! Je m’en vais… je
quitte cette demeure pour demander le divorce. Je me moque… de ce que les gens
diront.
-
Vous savez tout comme moi que pour une catholique pratiquante, le divorce est
impossible. De toute manière, je le refuserai.
-
Cela a assez duré, s’écria la voix de Rodolphe.
Attiré
par les cris provenant du boudoir, le baron venait de pénétrer dans la pièce
cossue et confortable.
-
Wilhelm, je ne vous croyais point mauvais à ce point, jeta Rodolphe. Traiter
votre épouse ainsi est un crime. Je pourrais penser que vous êtes possédé par
le démon…
-
Père, se mêla Wilhelmine, ce démon est celui de la jalousie.
-
Je ne le sais que trop bien. Quant à vous, Magda, cessez de pleurer. Je suis de
votre côté. Si la présence de votre père peut vous réconforter, sachez qu’il
sera des nôtres à la fin de la semaine. Je viens de lui téléphoner…
-
Père, merci, bégaya Magda.
Wilhelm
comprit la menace. Il ne souhaitait nullement le divorce. Il avait trop à
perdre. Sa colère retombée comme un soufflet, il remonta dans ses appartements
et se mit à réfléchir.
Dès
le lendemain matin, il obtint une entrevue avec sa femme. Il parvint à se
réconcilier –plutôt difficilement- avec elle. Désormais, il tâcherait de se
contrôler davantage. La crainte que l’héritage familial lui passât sous le nez
jouait en faveur de la réconciliation.
Otto
von Möll naquit le 9 avril 1899. C’était un robuste garçon, criant à pleins
poumons, tétant goulûment. Wilhelmine, dont l’accouchement avait été pénible,
resplendissait cependant de bonheur. Elle jetait à tout-va qu’elle désirait
rapidement un second bébé.
Nul
ne remarqua la lueur singulière qui avait brillé dans les yeux du médecin
lorsque celui-ci avait regardé Waldemar prendre son rejeton dans ses bras.
Le
nouveau docteur, venu de Hambourg, avait tenu à assister la sage-femme lors de
l’accouchement.
Wilhelmine
sera de nouveau enceinte en 1904. Cette fois-ci, une petite fille verrait le
jour. Elle disparaîtra à trois mois, victime de la diphtérie. Une autre
grossesse s’annoncera pour l’année 1907… mais…
Après
la naissance de son neveu, Wilhelm souleva ouvertement la question épineuse de
l’héritage. Ainsi, il dévoilait qu’une seule chose comptait à ses yeux, son
statut social tributaire de la fortune qu’il recevrait de son père.
Parallèlement,
le 9 septembre 1899, un nouveau conseil de guerre condamnait Alfred Dreyfus à
dix ans de réclusion avec circonstances atténuantes. Le capitaine serait gracié
le 19 septembre.
*****
Paris,
8 mai 1993.
Célébration
du quarante-huitième anniversaire de la capitulation nazie. Le Président de la
République française, Serge Bouteire, dans un discours fort remarqué et repris
par les télévisions du monde entier, dévoilait publiquement son inquiétude
concernant la situation internationale.
« Après
le 8 mai 1945, le Monde s’était juré qu’il n’y aurait plus jamais de guerre.
Mais la promesse n’a pas été tenue. Malheur à nous, parjures ! L’Homme
n’est manifestement pas encore devenu adulte.
Quand
comprendra-t-il que la Paix est le bien le plus précieux ? Qu’il lui faut
préserver la Vie, cette chose merveilleuse, ce miracle, ce don divin ?
Hélas !
je vois avec terreur l’horizon se charger de sombres nuages, la tempête menace
davantage à chaque seconde qui passe. Parfois, j’en viens à penser qu’il y a
parmi l’humanité de tristes individus qui souhaitent régler définitivement
l’accumulation des malentendus qui sépare l’Occident des Pays de l’Est et ce,
par des moyens indignes d’êtres civilisés ! Dois-je l’avouer ? J’ai
alors une espèce de nausée qui me saisit et me noue l’estomac. Les contractions
deviennent si douloureuses que je me mets à pleurer comme un enfant.
Non !
Il faut que nous nous ressaisissions ! Il n’est pas trop tard pour des
hommes de bonne volonté. Nous devons refuser le suicide de l’humanité tout
entière par la faute de quelques esprits mal tournés qui s’adonnent à un jeu
pervers… ».
Lors
de la retransmission intégrale de ce discours qui devait figurer dans les
annales, Stephen Möll eut cette réflexion :
« Nous
sommes foutus ! ».
*****
Paris,
1990.
Une
rue du quartier des Batignolles dans le XVIIe arrondissement. Antoine Fargeau,
étudiant à Paris VII préparait ses valises. Elément des plus brillants, grâce à
l’aide du Doyen de son Université, il venait d’obtenir une bourse qui lui
permettrait de faire son doctorat en Californie, à l’Institut technologique
dans lequel le professeur Möll enseignait.

Nous
étions à la fin de l’été. La saison universitaire allait bientôt débuter et
Antoine, qui devait prendre l’avion le lendemain dès l’aube, entassait sans
aucun ordre pulls, jeans, chemises, sous-vêtements et chaussettes dans ses
bagages. Sa mère lui jetait quelques remarques qui se voulaient sévères mais
qui trahissait sa grande affection pour son fils unique. Entre deux âges, vêtue
sans aucune recherche, madame Fargeau s’inquiétait.
-
Antoine, je sais bien que là-bas il fait toujours beau ou presque. Mais cela ne
doit pas te dissuader de ne pas emporter ton blouson, même s’il est un peu usé.
-
Mais oui, maman, j’y ai pensé. Ne te fais aucun souci.
-
Ah ! Je t’ai préparé un thermos de café et aussi quelques sandwiches.
- C’était inutile. Je mangerai dans l’avion. Un
repas nous est gracieusement offert par la compagnie.
-
Oui, mais prends-les malgré tout.
Madame
Fargeau pouvait être qualifiée de « mère poule ». Antoine ne se
laissait pas dominer, possédant un caractère fort affirmé. Le fils ne céda pas
à sa mère chérie. Après des embrassades tendres, Antoine partit rejoindre
l’aéroport d’abord en métro puis en RER.
*****
30 Avril 1945.
Berlin, bunker d’Adolf Hitler.


Il était environ 15 heures 30. Eva
venait d’absorber une capsule de poison. Le Führer, quant à lui, avait saisi
son pistolet, un calibre 7.65, et avec son arme, se tirait une balle dans la
tête. Le coup partit et retentit dans la pièce. Adolf mourut sur le coup.
Lorsque les fidèles du dictateur
surgirent, ils virent alors le corps de leur maître affalé contre une table
basse. A sa gauche, se trouvait Eva Braun, le corps affaissé sur l’accoudoir du
divan.
Adolf Hitler n’avait pas eu le
courage d’affronter la capitulation, la défaite et le procès qui s’en serait
suivi.
*****
Le 7 mai 1945 était signée la
reddition nazie dans la ville de Reims. Pourquoi Reims ? C’était dans
cette ville que se trouvait le siège du Grand Quartier Général d’Eisenhower.
Cette reddition était signée par le
général Jodl pour l’Allemagne, les généraux Smith, Susloparoff et Sevez pour
les Alliés.
Le lendemain, le 8 mai donc, la
capitulation définitive serait signée à Berlin par le maréchal Keitel avec
d’autres officiers du Haut Commandement de la Wehrmacht –Herr, Luftwaffe,
Kriegsmarine – en présence du maréchal Tedder et du maréchal Joukov sans
oublier les généraux Spatz et de Lattre de Tassigny.
Le maréchal Keitel entra dans la
salle d’honneur de l’école des sous-officiers de Karlhost, là où exerça Wilhelm
von Möll de 1910 à 1914, la tête haute et l’attitude arrogante. Il ne fallait
surtout pas perdre la face. Lorsque les signatures eurent été échangées,
Keitel, avant de se retirer, salua une nouvelle fois de son bâton de
commandement, tandis que les vainqueurs restaient assis.
Enfin, les vaincus sortirent de la
salle. Beaucoup, parmi les officiers nazis retenaient à peine leurs larmes.
Pour mémoire, il est bon de rappeler
que le maréchal Keitel fut condamné à la pendaison par le Tribunal
international de Nuremberg.
*****
France, 8 mai 1945, dans le village
de Sainte-Marie-les-Monts.
Le matin touchait à sa fin dans ce
paisible village de la campagne normande. Une jeune femme rousse à la beauté
époustouflante qui était assise sur une chaise en bois blanc dans une cuisine
des plus ordinaires, donnait le biberon à son petit garçon qui approchait des
trois mois. Tout en nourrissant son enfant, elle écoutait la radio. Le speaker
annonçait, des sanglots de joie dans la voix, la reddition des troupes
allemandes et la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie.
Ne retenant plus son soulagement,
Elisabeth essuya quelques larmes avant de sourire à son fils.
Alors qu’elle vérifiait le niveau de
lait dans le biberon, Gaspard Fontane, qui avait failli devenir son beau-père,
le maire du village, fit son apparition dans la cuisine égayée par des rideaux
de crochet mais également par le soleil. Le presque sexagénaire était chargé
d’un plein panier de victuailles.
- Elisabeth, pourquoi
pleurez-vous ? Commença Gaspard avec son accent normand caractéristique.
Aujourd’hui est un beau jour, un grand jour !
- Certes, mais qui ne rendra pas la vie à mon père
disparu. Ma mère ne l’aura pas vu non plus ce si beau jour.
- Allons ! Que d’idées
noires ! Votre petit François est là, lui, bien vivant…
-
Vous allez me dire comme Franz qu’un monde nouveau va voir le jour, un
monde neuf, radieux, dans lequel la guerre sera interdite, où tous les hommes
seront frères, sur tous les continents,
quelle que soit la couleur de leur peau. Une utopie irréalisable, voilà
ce que j’en pense. Ah ! De nous deux, c’est bien moi la plus
vieille !
Quelques pas, un jeune homme de
taille élevée, blond, les yeux gris, pénétra à son tour dans la petite pièce.
Il avait le visage grave.
- Vous avez entendu la radio,
naturellement, dit-il sans aucun accent étranger.
- Oui, bien sûr, acquiesça Fontane.
- Monsieur le maire, cette nouvelle
doit vous faire chaud au cœur. Vous vous êtes assez battu pour que ce jour
arrive. Quant à moi, je me demande ce que pensent mes grands-parents en ce
moment… ils ignorent si je suis en vie ou mort quelque part en Russie… ce 8 mai
est également la date de mon anniversaire, vous savez…
- Oui, j’ai eu vos papiers
d’identité en mains.
- Vingt-sept ans… sept ans de trop.
- Ne dites pas cela.
- J’aurais mieux fait d’y rester
là-bas, dans ces vastes étendues glacées et enneigées, à l’Est, dans ces
steppes qui avaient déjà englouti la Grande Armée de Napoléon…
- Franz, gémit Elisabeth. Je
comprends ce que tu ressens mais…
- Non, laisse-moi poursuivre… ainsi,
j’aurais payé la faute, l’immense faute, impardonnable de mes vingt ans, le
crime de ma nation.
- Euh, bégaya Gaspard, ne portez pas
sur vos épaules tout le poids des crimes des nazis…
- Hem… après tout, peut-être mon
destin est-il de faire en sorte qu’il n’y ait plus jamais cela ? Je ne
vois pas d’autre raison à la poursuite de mon existence… Antoine Fargeau s’est
sacrifié pour que je puisse continuer à vivre…
- Vous devez avant tout porter
témoignage, hasarda Fontane. Bien que je n’aie pas tout compris des événements
de l’an dernier, c’est ce que je pense.
- Nous avons tous été dépassés par
les propos d’Antoine, les secrets qu’il possédait, jeta Elisabeth.
- D’autant plus qu’il n’a pas tout
révélé, reprit Franz.
- Heureusement, prononça le maire
avec un léger sourire. Franz, si vous ne vous sentez pas le cœur à l’ouvrage,
ne venez pas travailler à la ferme cet après-midi. Je fermerai les yeux.
- Monsieur Fontane, je ne demande
aucune faveur. Maintenant que cette fichue guerre est finie, j’aurai enfin des nouvelles de ma mère…
bonnes ou mauvaises. Je ne crois pas qu’elle ait survécu là-bas… personne ne
revient de là-bas… personne…
- Ne perdez pas espoir…
- Je ne suis pas un naïf bêlant,
monsieur le maire…
Ces trois personnages entrevus,
Elisabeth Granier, Gaspard Fontane et Franz von Hauerstadt ont un rôle plus ou
moins important à jouer dans cette intrigue. Le jeune Allemand,
ex-lieutenant-colonel de la Wehrmacht deviendra le grand ami d’Otto von Möll,
le petit-fils du baron Rodolphe von Möll.
Quant à Gaspard Fontane, un solide
paysan de la côte normande, maire du village de Sainte-Marie-les-Monts, il est
également le plus grand propriétaire agricole et ce, à vingt lieues à la ronde.
En effet, il possède deux cents hectares de prairie, de vergers –des pommiers
surtout qui lui rapportent un beau pactole dans la vente des fruits destinés à
la production du calvados- trois fermes qu’il loue en plus de la sienne. En
outre, dans les bâtiments de sa propre exploitation, Fontane élève des dizaines
de vaches pour leur lait, des volailles par centaines mais aussi des porcs.
Toutefois, sa ferme est loin d’être
mécanisée. A vrai dire, les aîtres auraient même besoin d’un ravalement urgent.
Datant de la fin du XVIIIe siècle, les bâtisses n’ont jamais subi de
réparations majeures.
Ces quelques renseignements
dénoncent de la part de Gaspard Fontane le souci de faire des économies
notables. Mais ce serait faire injure au personnage de ne pas dire qu’il
s’était impliqué et même davantage dans la libération de la contrée. Monsieur
le maire n’était pas un résistant de la vingt-cinquième heure, pas du tout…
*****