1891
Bonn,
29 avril 1993.
Gregory
Williamson, commandant en chef des forces de l’OTAN, devait rencontrer le
chancelier chrétien-démocrate Fritz Dieckermann afin de débattre la question
d’un nouveau renforcement du système de défense occidental. Âgé de
soixante-quatre ans, le lieutenant général était connu pour son intransigeance.
Ancien de la guerre du Vietnam, médaillé de multiples fois pour ses actes de
bravoure, il croyait dur comme fer en la mission des Etats-Unis, celle de
sauvegarder le monde libre face à l’impérialisme soviétique.


Adversaire
de toute négociation tendant à réduire les armements nucléaires américains,
Williamson était vu comme la bête noire de Nikolaï Diubinov, sans oublier les
bêlants pacifistes allemands.
Le
nouveau Président Drangston avait découvert en lui un serviteur inconditionnel,
parangon d’une seule cause: celle de gêner par tous les moyens les intérêts
expansionnistes soviétiques, et ce, tout particulièrement en Amérique latine,
mais aussi au Moyen-Orient.
De
mois en mois, les rumeurs selon lesquelles Drangston avait l’intention de
nommer Gregory commandant suprême des forces américaines allaient en
s’amplifiant.
Mais
comment se présentait le lieutenant général au physique?
De
forte complexion, assez trapu, la tête carrée, les cheveux rares et gris, les
yeux noirs, il en imposait à tous ses interlocuteurs. Ses mains, fortes et
nerveuses, étaient sans cesse en mouvement et sa voix rauque, un abus de
cigarettes sans filtre, avait parfois des intonations sudistes.
Ce
jour-là, assis à bord d’une somptueuse limousine Chevrolet

de couleur noire, le général, en grand uniforme, entrevue officielle oblige, s’adressait à son chauffeur allemand, Hans. L’aide de camp de Williamson, le brigadier général Kerry et le commandant des forces de l’OTAN en Italie, le major général Mac Reynolds, suivaient dans une autre voiture, toute aussi somptueuse.

de couleur noire, le général, en grand uniforme, entrevue officielle oblige, s’adressait à son chauffeur allemand, Hans. L’aide de camp de Williamson, le brigadier général Kerry et le commandant des forces de l’OTAN en Italie, le major général Mac Reynolds, suivaient dans une autre voiture, toute aussi somptueuse.
Des
motards escortaient le convoi, roulant à grande vitesse.
-
Hans, soyez prudent, faisait le général. Les pacifistes ont déclaré qu’ils
feraient tout pour m’empêcher de rencontrer le chancelier Dieckermann.
N’ont-ils pas annoncé une manifestation monstre destinée à gêner la circulation
dans la ville? Les forces de l’ordre sont en état d’alerte.
-
Mon général, la voiture est blindée. Or, ce blindage est beaucoup plus efficace
que l’ancien et ce, grâce à un nouvel alliage constitué de titane et d’un métal
récemment découvert sur une météorite. La seule chose que les
« verts » peuvent tenter contre nous, c’est d’arroser la carrosserie
de peinture ou encore de la bombarder de fruits pourris.
-
Ces pacifistes ne sont que des singes hirsutes et crasseux. Des s, sans aucun
amour propre, prêts à se vendre aux « reds ». Ils verront bientôt de
quel bois je me chauffe!
-
Mon général, le motard de tête me signale que la rue est bloquée à deux cents
mètres. Le convoi va devoir ralentir.


-
Il n’en est pas question, Hans! Au contraire, foncez dans le tas.
Effectivement,
une horde de manifestants très déterminés tentait d’entraver la circulation.
Cette foule hurlante et excitée brandissait des pancartes sur lesquelles
étaient inscrits des slogans haineux envers les Américains. Malcolm Drangston
en était la cible privilégiée.
Des
jeunes femmes, mais aussi des moins jeunes, des hommes également, aux cheveux
longs en désordre, vêtues de vieux pulls informes, de jeans délavés et usés,
promenaient une effigie de Drangston revêtu d’un uniforme nazi, une bombe à la
main, une tête de mort dans l’autre.
-
Ces pouilleux exagèrent, jeta le général. Écrasez le champignon, Hans. Tant pis
pour eux.
Alors,
la longue limousine se fraya un chemin coûte que coûte parmi la foule
surexcitée, risquant d’écraser de nombreux manifestants.


La
panique gagna les pacifistes à la vue de ce bolide qui se moquait de voir ainsi
tant de personnes attroupées. Ce fut comme une vague hostile, des cris fusant
de partout.
Les
policiers dispersèrent tant bien que mal les groupes en train de se désagréger.
Des jeunes gens, torse nu, des silhouettes de squelettes peintes à même la
peau, vociféraient tant et plus, lançant une volée d’injures et de crachats en
direction des motards du cortège et des véhicules officiels, reconnaissables à
leurs petits drapeaux américains.
Alors
que la colère atteignait son paroxysme, le drame éclata. De la fenêtre du
premier étage d’un appartement cossu de l’avenue, un bazooka fit feu en
direction de la Chevrolet du commandant en chef des forces de l’OTAN.
Des
témoins hurlèrent et piaillèrent:
-
Garez-vous! Couchez-vous ! On nous canarde avec des armes de guerre.
-
Cela vient de cette fenêtre-ci, s’écria un septuagénaire bien comme il faut.
Le
plus grand désordre emplit les trottoirs et la chaussée. Le projectile aurait
dû normalement détruire la voiture et tuer par la même occasion le commandant
en chef des forces de l’OTAN ainsi que son chauffeur. L’Alliance militaire
occidentale se serait retrouvée décapitée. Mais les terroristes ignoraient que
le véhicule était revêtu du nouvel alliage à toute épreuve. Cela laissa le
temps à Williamson de s’échapper. En fait, seul le coffre de la Chevrolet fut
atteint et le véhicule s’enflamma sans exploser. Hans, le chauffeur, parvint
également à sortir de la limousine. Les deux hommes coururent, accroupis, se
réfugier dans le hall d’entrée d’un immeuble tandis que le ou les tireurs
prenaient la poudre d’escampette, leur attentat ayant échoué.
Cependant,
des policiers repérèrent bien vite les fuyards, au nombre de trois. Ils avaient
eu le tort de porter une coiffure caractéristique de type moyen-oriental. Sans
sommation, les forces spéciales tirèrent et abattirent deux des suspects. Le
troisième, un individu au teint clair, parvint à monter dans une auto garée à
un coin de rue. La voiture disparut bien vite et ne fut pas rattrapée.
*****
Vingt
minutes plus tard, le troisième homme avait rejoint sans encombre la banlieue
de Bonn. À croire qu’il avait une sacrée baraka.
Descendant
de son Opel, il actionna une bien étrange montre et se mit en communication
avec son chef.

-
Piikin au rapport. Le pseudo attentat palestinien a échoué.
-
C’est contrariant.
-
Oui, Maître, j’en ai tout à fait conscience. Je vous rejoins au plus vite.
Terminé.
-
Des micro caméras dissimulées sous des panneaux de signalisation m’ont permis
d’assister à ton échec en direct, Piikin, répondit l’homme d’affaires à New-York. Il va falloir recommencer.
-
Oui, Maître, mais… quand?
-
Le plus rapidement possible, imbécile.
-
Maître, je ne pouvais prévoir que la voiture allait tenir le coup, se défaussa
l’homme synthétique.
-
Tu aurais dû te renseigner davantage sur la qualité du blindage… ne tarde pas,
j’ai à te donner de nouvelles instructions.
-
A vos ordres, Maître.
La
communication fut interrompue par Johann lui-même. Quel jeu jouait l’ennemi?
Qui l’aidait dans ses actions?
-
Foi de Johann van der Zelden, pensait le richissime financier, ce n’est pas ce
minuscule contretemps qui m’empêchera de faire éclater la Troisième Guerre
mondiale à la date prévue! Il me faut pourrir la situation internationale
encore davantage, jusqu’à ce que le point de non-retour soit atteint. Pour
l’heure, les Palestiniens, et donc les Syriens, et qui dit les Syriens dit
aussi les Soviétiques, vont porter le chapeau. En fait, cet échec m’arrange…
*****
25
mars 1891.
Michaël
désirait ardemment approfondir ses connaissances sociologiques sur l’humanité
du XIXe siècle. Il décida donc, sans en référer à Stephen, de se rendre une
nouvelle fois à Ravensburg, incognito, afin de se rendre compte par lui-même
comment on inculquait le patriotisme allemand aux futurs cavaliers du Reich.


Or,
en ce mois de mars 1891, Wilhelm von Möll, officier instructeur, approchait de
ses vingt-cinq ans. Avec le grade de lieutenant, il apprenait aux recrues les
rudiments de la guerre tout en les abreuvant de paroles flattant leur
amour-propre et leur patriotisme. Ainsi, les futurs dragons étaient galvanisés.
Cette idéologie ultra nationaliste, agressive et violemment xénophobe, tournée
contre la France, ne pouvait déboucher, à terme, qu’à un nouveau conflit contre
le coq gaulois.


Cela
était bon pour les troupes. Mais en allait-il de même à l’école des futurs
officiers?
Le
jeune homme, se faisant passer pour un correspondant d’un grand journal de
Berlin, inspecta les locaux qui lui parurent d’une austérité choquante.
Interrogeant habilement les professeurs ainsi que leurs apprentis officiers, il
se rendit compte que leurs convictions xénophobes étaient désormais
profondément enracinées dans leur cœur. La discipline prussienne, introduite
récemment au Wurtemberg, était en train de porter ses fruits vénéneux. Les
fortes têtes, les récalcitrants - il y en avait, oui - étaient sévèrement punis
par le fouet, ou, pour les plus têtus, subissaient l’humiliation d’un séjour au
cachot, sous les quolibets de leurs condisciples.
À
la caserne, là où étaient formés soldats et sous-officiers, Michaël s’intéressa
à l’enseignement prodigué par Wilhelm lui-même.

Naturellement, les conditions d’existence des recrues étaient encore pires que celles des élèves officiers. Ces derniers n’étaient-ils pas issus de la noblesse ou encore de la riche bourgeoisie? Il fallait donc les ménager quelque peu.

Naturellement, les conditions d’existence des recrues étaient encore pires que celles des élèves officiers. Ces derniers n’étaient-ils pas issus de la noblesse ou encore de la riche bourgeoisie? Il fallait donc les ménager quelque peu.
Wilhelm,
fier de sa naissance, n’avait que faire des humbles, fils de modestes
marchands, artisans ou encore laboureurs et fermiers. Il pouvait, en toute
impunité, les traiter avec morgue, son rang social étant bien supérieur au
leur.
Ainsi,
les futurs cavaliers n’avaient droit à aucun égard. Ils dormaient dans des
dortoirs mal chauffés et mal aérés, les lits étaient inconfortables au
possible, la nourriture absolument exécrable. Chaque jour, un rata innommable
était servi, particulièrement nauséabond. La seule qualité de cette nourriture
infecte, c’était qu’elle était riche en nutriments et qu’elle calait les
appétits les plus féroces.
Quant
aux châtiments corporels, ils étaient distribués sans ménagement. Pour une
broutille, on recevait le fouet ou la schlague. Des bottes mal cirées, un shako
mis de travers, et c’était la punition assurée devant tous les apprentis
cavaliers.
Les
lits devaient être faits au carré. Quant aux douches, elles n’étaient pas
pourvues d’eau chaude et elles étaient prises en commun.
La
sonnerie aux couleurs s’effectuait à la diane, cinq heures en été, six en
hiver. Le salut devait être impeccable…
Les
chevaux étaient mieux considérés que les futurs cavaliers. Eux étaient mieux
nourris et mieux soignés.


Le
colonel Dorf, le supérieur de Wilhelm, passait son temps à être reçu à la
chancellerie et fréquentait tous les bals et réceptions donnés par les hautes
pontes de la société berlinoise. On le voyait peu à Ravensburg.
Quant
à Waldemar, il s’était inscrit en faculté de sciences et y récoltait les
louanges de ses professeurs.
Puis
Michaël porta toute son attention sur le comportement des femmes en cette fin
du XIXe siècle.
« Décidément,
soupirait-il, les femmes de cette époque pré atomique sont plus qu’entravées
par leurs vêtements. Comment peuvent-elles bouger et même respirer avec ces
corsets qui les serrent? Quant à leurs chapeaux, ils sont d’un ridicule achevé!
Itou pour leurs bottines d’une fragilité inouïe. Pourquoi doivent-elle
également porter des gants, des mitaines et débordent-elles de dentelles?

Pour faire marcher le commerce? Sans doute… ah! Les tournures! D’un pratique, ce n’est pas croyable. Il faut un entraînement de plusieurs années pour parvenir à s’asseoir sans difficultés. Et avec élégance qui plus est. Moi, je n’y arriverais pas avec la meilleure volonté du monde. Quant à leurs partenaires masculins, ils sont à peine mieux lotis. Ces chemises trop larges ou trop serrées, ces faux-cols ou ces cols cassés, ces costumes trop chauds ou ces redingotes guindées… les hauts de forme, les panamas, les canotiers, la brillantine, les moustaches et les favoris… il est dur de garder son sérieux devant de tels attifements.

Pour faire marcher le commerce? Sans doute… ah! Les tournures! D’un pratique, ce n’est pas croyable. Il faut un entraînement de plusieurs années pour parvenir à s’asseoir sans difficultés. Et avec élégance qui plus est. Moi, je n’y arriverais pas avec la meilleure volonté du monde. Quant à leurs partenaires masculins, ils sont à peine mieux lotis. Ces chemises trop larges ou trop serrées, ces faux-cols ou ces cols cassés, ces costumes trop chauds ou ces redingotes guindées… les hauts de forme, les panamas, les canotiers, la brillantine, les moustaches et les favoris… il est dur de garder son sérieux devant de tels attifements.
1993
ne vaut pas mieux, ceci dit… trop de discipline d’un côté, un relâchement
renversant de l’autre. Ce n’est pas cela qui empêche les Homo Sapiens de
vouloir continuer à se détruire! Les étudiantes de Stephen me font presque
pitié. On les prendrait pour des cendrillons, à peine vêtues de hardes
informes. Seule Inge échappe à ces critiques. Mais il est vrai que son père a
de l’argent.
Je
n’aime ni 1891 ni 1993. Non, l’idéal, c’est bien l’Homo Spiritus! Plus de
corps, plus de vêtements, plus d’excentricités vestimentaires donc, plus de
contingences matérielles, adieu les futilités qui gâchent la vie. Ayant eu sous
les yeux l’exemple de Wilhelm, odieux personnage, je commence à comprendre
pourquoi ses semblables seront responsables et coupables de la Grande Guerre.
S’il pouvait être un cas unique… mais hélas, c’est loin d’être le cas…
Malheureux
Homo Sapiens! Comme je vous plains… ».
Ayant
achevé ses observations, l’agent temporel se hâta de regagner 1993. Son humeur
oscillait entre la joie et l’inquiétude. De retour dans la petite villa sans
prétention du professeur Möll, il apprit l’attentat de Bonn.
-
Les choses empirent ici et vous me laissez me morfondre, lança sur un ton acide
le chercheur.
-
Williamson s’en est sorti indemne? Alors, inutile de vous faire davantage de
soucis.
-
Il y a peu, vous me reprochiez mon immaturité supposée… en fait, vous vous
montrez plus désinvolte que moi.
-
Hum… Stephen, comment dire les choses sans vous vexer? Vous êtes sujet à des
sautes d’humeur, en fonction des circonstances. Bref, vous souffrez d’une
pathologie…
-
Je suis fou, c’est ça? S’offusqua l’Américain.
-
Mais non. Vous êtes un être bipolaire…
tantôt du style je m’en fous, tantôt au bord de la plus profonde et plus noire
mélancolie… au fond de vous-même, vous restez un adolescent qui refuse de
grandir…
-
Fumier! Je ne sais pas ce qui me retient de vous foutre mon poing sur votre
gueule si mignarde…
-
Vous vous en abstenez parce que vous savez que je l’éviterai.
*****
En
cet an de grâce 1891, le Vatican fit paraître une Encyclique
« révolutionnaire », signée Léon XIII, l’Encyclique Rerum Novarum.
La question sociale qui y était posée divisait les catholiques. Les plus
conservateurs d’entre eux reçurent fort mal le texte publié le 15 mai.

Le
conflit atteignit également la famille von Möll, de confession catholique comme
nous le savons. Le baron, sa sœur et son fils cadet approuvèrent chaudement les
écrits de Léon XIII. Gerta restait sans opinion, n’osant pas montrer son
désaccord. Wilhelm éructait de colère contre les idées
« révolutionnaires » de Sa Sainteté, l’accusant d’encourager le
désordre et l’anarchie. Maria Neürer, veuve, et donc considérée comme majeure,
se permettait de remettre en place son neveu, ne mâchant pas ses mots.
-
Wilhelm, vous ne dites que des sottises. Si Sa Sainteté a rédigé ce texte,
c’est bien pour que les classes dirigeantes se préoccupent davantage des
classes malheureuses. Il ne faut surtout pas qu’elles cèdent aux sirènes du
désespoir… le socialisme, la révolution et tout son cortège… mais comme vous
refusez de réfléchir, vous préférez hurler votre haine…
-
Ma tante, si vous n’étiez pas une femme, vous m’en rendriez compte sur l’heure!
-
Cela suffit! Ne parle plus ainsi à ta tante, gronda Rodolphe. Tu ne mesures
même pas la violence de tes propos. Retourne donc endoctriner tes recrues.
-
J’y cours avec joie, répondit le fils aîné avec haine.
-
Seigneur, se lamentait Gerta. Je ne comprends pas comment Wilhelm a pu devenir
aussi vindicatif.
-
Moi non plus.
-
Heureusement, Waldemar est son antithèse, insista Maria.
Le
23 juillet de cette même année, la flotte française faisait escale à Cronstadt,
en Russie et, devant le tsar Alexandre III, la Marseillaise retentit. Le
souverain écouta l’hymne français, debout, tête nue. Ce fait fut remarqué par
la presse internationale. Il annonçait le rapprochement franco-russe qui allait
effrayer Rodolphe.
*****
1892.
Devant
la nouvelle situation européenne et la fin de l’isolement français, le baron
von Möll allait tenter de rejouer la carte du pacifisme. Le 18 avril de cette
année 1892, une violente dispute éclata entre Rodolphe et le fils aîné.
Le
jeune homme, ivre de fureur, éructait.
-
Laissez au grenier l’idée saugrenue de la paix à tout prix. En refusant de
croire au destin de la Grande Allemagne, vous offensez le nom des von Möll.
C’est là une attitude indigne de tous nos ancêtres.
-
Wilhelm, ne me faites pas regretter de vous avoir engendré, répondit le père
tout aussi hors de lui. Ne voyez-vous donc pas que les rivalités européennes
risquent de nous perdre? Une guerre généralisée se profile à l’horizon. Elle se
solderait par des millions et des millions de morts. Pourquoi vous
obstinez-vous à refuser de comprendre qu’une telle horreur est désormais
possible? Il suffirait du craquement d’une allumette, pas davantage. Les
progrès de l’armement deviennent effroyables.
-
C’est vous qui vous montrez têtu dans ce pacifisme bêlant, rétorqua Wilhelm. Au
contraire, grâce à ces progrès que vous maudissez, s’il y a un conflit, ce que
je souhaite, il sera de courte durée. Plus nos armes se perfectionnent, plus
vite l’ennemi est écrasé.
-
Vous êtes aveugle! Lança le baron avec rage. Justement, l’ennemi aussi profite
des avancées techniques.
-
Vous ne l’admettrez jamais mais vous faites un bien mauvais patriote allemand.
Or, cette attitude n’est que le reflet de la fréquentation de vos étranges
amis. En premier lieu de ce Michaël, qui n’a ni père ni mère… il se mêle un peu
trop souvent de nos affaires.
-
Je lui dois la vie, et sans doute vous également, répondit Rodolphe. Vous
semblez l’oublier.
-
Je n’en crois rien, s’obstina Wilhelm.
-
Ainsi, vous me croyez mauvais Allemand?
-
Oui, se contenta de répondre le jeune officier.
-
Puisqu’il en est ainsi, je vais vous faire changer d’avis.
-
Je serais curieux de voir cela.
-
Tout d’abord, je vais me battre sur votre propre terrain.
-
Tiens donc, ricana Wilhelm.
-
Bien évidemment, je ne puis reprendre le service armé. Mais je m’en vais mettre
au point un véhicule révolutionnaire de ce pas.
-
Hum… c’est tout à fait ridicule.
-
Que non pas! Je suis ingénieur… j’envisage une arme secrète qui enthousiasmera
l’état-major du Kaiser.
Waldemar
qui s’était introduit dans le fumoir, interrompit les deux hommes. Il était
accompagné de Gerta.
-
Pourriez-vous baisser le ton? Vos querelles deviennent insupportables. On vous
entend jusque dans le hall en bas.
-
Or, c’est tout à fait inconvenant, insista l’épouse. Nous attendons des invités
et vous passez votre temps à vous quereller comme des chiffonniers.
-
Pardon, mère…
-
Oui, pardon, Gerta.
-
Rodolphe, je ne vous comprends plus, reprit la baronne von Möll. J’ai entendu
vos dernières paroles. Vous aviez promis de vous dévouer désormais pour la
cause de la paix et voilà que maintenant, vous envisagez la construction d’une
arme?
-
J’ai lancé un défi à Wilhelm. Il m’accusait d’être un mauvais patriote. Il
verra le contraire…
-
Dieu du ciel, soupira Gerta.
Avec
une bonne vingtaine d’années d’avance, le baron von Möll s’attela à la mise au
point d’un char d’assaut. Pour ce faire, il eut recours à Michaël, l’appelant
par émetteur télépathique interposé, lui demandant son aide.
-
J’aurais besoin de plans de véhicules blindés, comme ceux que j’ai vus dans ce
maudit livre d’histoire provenant du futur, commença-t-il gêné.


-
Pourquoi donc? Interrogea l’agent temporel. Quelle soudaine lubie vous prend
tout à coup?
-
Je veux démontrer à mon fils aîné que je suis un aussi bon Allemand que lui…
les disputes incessantes m’usent. Ici, l’atmosphère est irrespirable. Pas un
jour où nous ne nous accrochons pas…
-
Je saisis. Mais cette documentation n’est pas de mon ressort.
-
J’en ai réellement un besoin pressant.
-
Puisque vous insistez… Attendez-moi. D’ici une heure, je suis chez vous…
Effectivement,
un peu moins de cinquante-huit minutes plus tard, Michaël se matérialisa dans
ce qui servait de laboratoire au baron et lui tendit un maroquin noir dans
lequel étaient enfermés des feuillets sur lesquels étaient dessinés les plans
d’un imposant char d’assaut.
-
Je n’ai pu faire mieux en aussi peu de temps, monsieur le baron, dit l’agent
temporel en souriant. Vous avez maintenant en votre possession tous les schémas
qui vous permettront de construire un char datant de 1915. Sa taille est plutôt
impressionnante, vous verrez.
-
Je vous remercie, Michaël. Pardonnez-moi pour le dérangement…
-
Oh! Ce n’était rien. J’aime particulièrement rendre service…
On
aurait pu croire que l’homme du futur enfreignait l’une des règles des agents
temporels et se faisait le complice volontaire de Rodolphe, modifiant
dangereusement les données chronologiques de l’évolution technologique de
l’armement. Or, il n’en était rien. Assez roué, Michaël avait refilé à Rodolphe
les plans d’un char d’assaut britannique qui ne vit jamais le jour, le projet
ayant rejeté pour des raisons tout à fait évidentes.
Un
tel engin, trop lourd, n’avait aucune chance de fonctionner. Il s’agissait du croiseur
terrestre d’une longueur de 38
mètres et large de 22. Cette colossale automobile blindée devait être munie
d’un canon lourd de 360 mm et de trois tourelles armées de mitrailleuses
couplées de calibre 12 mm Or, les modèles de canon et de mitrailleuses prévus
pour le croiseur terrestre n’étaient pas encore inventés en 1892.

Ignorant
du tour que Michaël lui avait joué, le baron s’attela à la construction du tank
avec un enthousiasme de jeune homme, embauchant pour le seconder une dizaine
d’ouvriers.
Pendant
une année entière, les visiteurs et hôtes de Rodolphe se demandaient ce que
Rodolphe avait en tête. Ils le voyaient actif et préoccupé, le plus souvent
vêtu d’une blouse blanche, les lorgnons sur le nez, des taches de cambouis
maculant ses mains.
Le
laboratoire s’avérant trop petit, un hangar interdit au public avait été élevé
à la va-vite dans le parc. Même Wilhelm n’était pas le bienvenu dans ce lieu.
Le
croiseur fut achevé vaille que vaille. Rodolphe en avait toutefois réduit les
dimensions car il jugeait le véhicule trop encombrant et bien trop lourd pour
les installations du château. Malgré tout, le char d’assaut restait encore de
taille imposante.
Le
baron, après maintes démarches auprès de la chancellerie, parvint à obtenir une
démonstration de son monstre devant Guillaume II en personne. Pour cela, il dut
louer un convoi exceptionnel, le transport devant s’effectuer par chemin de
fer.
Mais
le véhicule, camouflé sous une bâche, s’avéra encore trop lourd et on ne put le
mettre sur un wagon roulant.
Alors,
renonçant à l’expérimenter en Prusse même, dans la région de Berlin, le baron
von Möll dut se résoudre à faire une démonstration dans l’immense parc de sa
propriété. L’Empereur en personne, accompagné du haut état-major allemand
furent donc accueillis à Ravensburg le 12 juin 1893 par un Rodolphe mielleux au
possible, contrefaisant le parfait courtisan.


Les
essais étaient prévus pour se dérouler à l’orée d’un petit bois. Tant pis pour
les arbres. Des mannequins de liège serviraient de cibles.
La
bâche qui le dissimulait ôtée, le véhicule anachronique de mort se révéla dans
toute sa splendeur hideuse à tous les officiers et souverain. Le char d’assaut
avait été peint d’une couleur rouille affreuse, du plus mauvais goût.
-
Majesté, articula fièrement le baron von Möll avec une emphase certaine, j’ai
l’honneur et la joie de vous présenter le Kaiser I, véhicule blindé sans
précédent, armé de mitrailleuses et d’un canon. Le char d’assaut est pourvu
d’un moteur fonctionnant au pétrole…
-
Ach! Kolossal! Wunderbar! S’exclama Guillaume II. Mein Herr, espérons qu’un tel
engin va fonctionner et que vous ne vous êtes pas moqué de nous.
-
Majesté, point du tout.
-
Je n’apprécie pas la plaisanterie poursuivit l’Empereur en se lissant sa
moustache caractéristique.
Pour
cette occasion, le souverain, âgé d’une trentaine d’années, avait revêtu l’uniforme blanc de général des cuirassiers. Comme il se devait,
sa poitrine était bardée de décorations toutes plus rutilantes les unes que les
autres et, sur ses épaules, reposait un manteau dont l’utilité était de cacher
son infirmité, celle d’un bras gauche atrophié.
Toutefois,
les maréchaux et les généraux qui entouraient l’Empereur apparaissaient
sceptiques tout autant que leur maître devant l’invention du baron von Möll.
Rodolphe
sentait bien que l’atmosphère n’était pas en sa faveur. Mais il n’en avait
cure. Montant à bord du tank monstrueux, véritable boîte en fer munie de
chenilles, il mit en marche le moteur. Naturellement, celui-ci, trop
rudimentaire, ne développait pas assez de poussée pour ne serait-ce que faire
bouger le véhicule d’un seul petit mètre!
Rodolphe
eut beau appuyer sur l’accélérateur, manœuvrer le levier, peser dessus, rien
n’y fit. Le tank frémit, trembla, le moteur gémit atrocement et… ce fut tout!
-
Donnerwetter! S’écria l’Empereur. Pourquoi me suis-je dérangé? Cet homme se
moque de nous.
-
Oui, répondit un Feldmaréchal.
-
Il a abusé de ma patience cet illuminé. Qu’on le renvoie sur l’heure.
Lorsque
Rodolphe sortit enfin de sa boîte de conserve, tout rouge et tout penaud, il
comprit enfin que l’agent temporel lui avait joué un tour à sa façon.
« Bien
fait pour moi. J’ai voulu jouer au plus malin… Désormais, je passe pour un
hurluberlu… ma renommée est faite. Jamais je n’ai subi pareille humiliation… ».
Ce
fut donc pour dire vulgairement la queue entre les jambes que le baron von Möll
se retira alors que tout l’état-major du Kaiser ainsi que Guillaume II lui-même
regagnaient leurs voitures hippomobiles avant de monter dans un train spécial afin
de rejoindre Berlin.
Rodolphe
avait compris la dure leçon. Il ne fallait pas changer le cours de l’histoire…
triste, il s’enferma dans le silence…
En
décembre de cette année 1893, une nouvelle convention militaire franco-russe
allait être signée…
*****
24
juin 1894.
A
Lyon, l’anarchiste Caserio poignardait et tuait le président de la République
Sadi Carnot.

Or,
Johann van der Zelden, en esthète décadent de la fin du XX e siècle, aidé par
son mystérieux allié de l’an 40 120, eut l’heur d’assister, privilège rare et
précieux, à l’attentat meurtrier contre le Président français. Un cigare aux
lèvres, anonyme parmi la foule, l’Ennemi savoura cet instant de toutes les
fibres de son corps.
Pendant
ce temps, les conflits localisés se multipliaient. Ainsi allait le monde en
cette année 1894. Nouveau venu sur la scène internationale, puissance avec
laquelle il fallait désormais compter, le Japon déclarait la guerre à la Chine
au mois de juillet.
En
Allemagne, Guillaume II, mécontent de son chancelier Caprivi, le renvoyait pour
le remplacer par Hohenlohe. Quant à la France, son nouveau président de la
République, Casimir Périer, il ne tiendrait que quelques mois. Mais déjà se
profilait l’Affaire Dreyfus…

Aucun
événement important depuis la triste gifle reçue par Rodolphe n’était venu
troubler la vie de famille des von Möll. Ceci dit, le fils aîné, Wilhelm,
désirant perpétuer la dynastie et peut-être même la redorer, envisageait
sérieusement de se marier. Il croyait dur comme du fer en la vertu du droit d’aînesse.
À la mort de Rodolphe, lui seul devait hériter du titre de baron ainsi que de
la fortune familiale. Waldemar ne recevrait que des miettes et de quelques
avoirs de sa mère.
Or,
au cours d’un dîner mondain, obligation des gens bien nés, le lieutenant fit la
rencontre de la fille d’un magistrat dont la dot n’était pas négligeable.
L’élue du futur baron se nommait Magdalena Reuter, dite Magda. La jeune femme
avait découragé de nombreux prétendants et atteignait déjà la trentaine. Tout
cela à cause du paternel qui souhaitait que son héritière épousât un noble…
alors que les Reuter étaient roturiers depuis toujours. Où se plaçait
l’ambition en ce temps-là!
Beaucoup
de fils de gentilshommes par esprit de caste et par orgueil, avaient refusé une
telle union malgré les efforts du père de Magda, le dénommé Gustav.
Le
mariage de Wilhelm et de Magda allait être un mariage de raison. L’alliance de
la bourgeoisie libérale et de la noblesse terrienne, ici couronnée par deux
fortunes conséquentes. En effet, la jeune femme était l’unique héritière de
Herr Reuter et, à sa mort, tout devait lui revenir. Wilhelm voyait là un moyen
d’humilier son frère Waldemar qui, lui, avait les faveurs de Rodolphe et de
Gerta. Fort de sa richesse promise, il s’accommoderait de la roture de sa
promise…
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