L’écran du chrono vision restait obstinément éteint.
Devant la boule virtuelle aussi sombre qu’une bouche
insondable de tunnel, Daniel Lin méditait, le front soucieux, ses yeux bleu
gris presque noirs. Cependant, par instants, ses iris étaient parcourus par de
surprenants et fugaces éclairs orangés. Autour de lui, les consoles de
contrôles du Vaillant, sous tension, clignotaient silencieusement,
plongeant périodiquement la cabine dans une douce pénombre bleutée.
C’était le lendemain matin de la triste mésaventure
survenue à Guillaume Mortot et à Violetta. Une expédition se préparait pour
tirer Pieds Légers des griffes des persilleuses. Mais une fois encore, le
commandant Wu n’en serait pas. Frédéric
Tellier la dirigerait.

L’aventurier avait l’habitude de régler
ce genre de problème. Daniel Lin savait que le captif était toujours en vie.
Inexplicablement, il percevait ses émotions, et, tout naturellement, il avait
fait part au danseur de cordes de cette précieuse information. Celui-ci avait
placé des espions en surveillance à proximité de l’estaminet Aux charmes de Cupidon.
La Chimène et le Piscator s’étaient portés volontaires pour cette mission. Ils
avaient à cœur de récupérer un des leurs. Ainsi, ils avaient pu suivre à bonne
distance un convoi sortant du cabaret à l’aube. Le vraquier
se rendait à Bougival. La délivrance de Pieds Légers n’était donc plus qu’une question d’heures.
Mais revenons à Daniel Lin, le
Ying Lung en devenir et à ses soucis.
« Jusqu’à ces derniers jours, jamais le chrono vision n’avait autant failli, pensait-il avec amertume. Il ne
parvient pas à focaliser sur Sun Wu père que j’ai entraperçu miraculeusement avant que cet engin ne tombe en panne. Ce
mafieux est étrangement revenu d’entre les morts. L’ancien chef du Dragon de Jade se dérobe à ma traque
mécanique y compris dans les autres pistes temporelles. Malgré tout mon savoir
technique, j’ai échoué à réparer ce
récalcitrant appareil. Seule Gwenaëlle capte désormais des bribes de pensées de
ce triste sire. De façon aléatoire. Et d’après ses dires, il
serait aux trousses de mon équipe. Ce n’est guère
réjouissant.
Comment Sun Wu peut-il
échapper au chrono vision? Bénéficie-t-il de la protection de Johann Van der
Zelden? J’en doute…
Alors, dans ce cas, quelle
entité bien plus puissante que Johann manipule Sun Wu? Un Dragon Noir, a
murmuré Gwen cette nuit. Elle tremblait de peur et transpirait abondamment
après l’avoir perçu. Qui peut-il être?
Le Commandeur Suprême dont l’aspect réel est
celui d’une sphère noire monstrueuse?
Ou un nouvel Avatar de ce dernier? Non! Le Commandeur est subordonné à l’Entropie! Ah! Que c’est rageant! L’essentiel m’échappe.

Une vague réminiscence
affleure jusqu’à ma conscience. Dois-je
recourir à Fermat, l’agent temporel ? Je
sens que non. Il me faut me débrouiller seul. Mes talents de daryl androïde
seront-ils suffisants dans cette histoire ?
Cependant… le Commandeur Suprême peut-il agir en toute
indépendance et berner l’Entropie? Une telle
chose est-elle vraisemblable? À moins que Van der Zelden n’ait perdu de sa superbe dans ce jeu de cache-cache à l’échelle du Pantransmultivers.
Que se passe-t-il dans les
sphères de la Supra Réalité? J’ai l’intuition de brûler, de ne pas être si loin de
reconstituer le puzzle.
Et si tout ce que je vivais
présentement n’était qu’un… leurre? Ah! Cette
terrible sensation de vide qui s’empare de moi, ce
vertige à la fois troublant et fascinant, délicieux et mortifère, vénéneux mais
si séduisant! Maintenant, je sais que Daniel Deng, mon frère aîné, a été effacé
des tablettes de l’Histoire. Avec une
facilité déconcertante! J’ai exploré deux
mille harmoniques temporelles pour retrouver sa trace. Je me suis
particulièrement attardé sur les pistes 1715 à 1744. Pour rien! Selon le chrono
vision, mais aussi selon mes propres excursions dans les interstices des trames
temporelles, je n’ai rien obtenu.
Daniel Deng, alias Zoël Amsq ou encore Zoël Aminsq n’a jamais vu le jour. Il n’a jamais existé. Il y a là de quoi perdre la raison. À
moins que…
Incrédule, j’ai repassé à l’accéléré tous mes
souvenirs qu’ils appartinssent à la
chronoligne 1721, 1721 bis, 1722 ou 1723. Tout ce que j’ai vécu à bord du Sakharov, puis du Langevin. J’ai poussé mon exploration fort loin, mais je n’ai rien obtenu. J’ai dépassé le stade
de l’embryon et ai tenté de prendre
contact avec l’ADN mémoire de mon frère dont
je suis le clone. Mais encore une fois, pas de Daniel Deng! Dois-je me sentir
soulagé d’un poids?
Qui peut donc modifier ainsi à
la fois le réel et mes souvenirs? Ma mémoire n’est pas manipulable, du moins dans des circonstances normales. André
Fermat? Un simple Homo Spiritus?
Est-il bien ce qu’il prétend être? Michaël que j’ai croisé jadis était bien plus sympathique et d’un abord plus facile. Mais André n’appartient manifestement pas à la même génération d’agents temporels. Michaël était le terminal, le
dernier, le plus abouti. Les différences peuvent donc s’expliquer…
Pourquoi est-ce que je
pressens que je fais fausse route?
Des leurres, des mensonges
patiemment élaborés avec mon… consentement…
Pourquoi pensé-je cela?
Antor…
Je l’appelle du plus profond de moi-même, je crie son nom
dans les Ténèbres, dans l’Infra Sombre , je
tends les filets de mes possibilités aux extrêmes limites des branes reliant
les Univers Multivers bulles mille feuilles en vain. Aucun écho. Encore et
toujours. Le silence, désespérément, s’évertue à se
pérenniser. Pas une seule vibration. Aucune lueur dans le chaos ordonné de la
Supra Réalité…
Ce Vide… ce Gouffre vertigineux, si noir, si intensément
impénétrable, ce maelstrom qui hurle et s’agite en une
tempête sans fin au centre de… moi-même!
Suis-je donc amputé d’une partie de moi-même? J’ai peur… oui, j’ai peur que si je m’obstine, le monde s’écroule, les apparences s’effacent me laissant seul, fiévreux, tremblant, malade
et sans forces, sans volonté.
Revenons à Fermat. Sous des
dehors antipathiques, sous un caractère froid, je perçois la brûlure de la
glace… je sens qu’il me voue une affection sincère, sans limites… il commet des maladresses à cause d’elle. Il me ment… pour mon bien? Je
ne suis pas prêt… Il a raison. Il dissimule des
secrets que je percerai à mon retour.
Gwenaëlle me manque
terriblement. Ma mie, ma fontaine de jouvence, ma soie, mon ciel étoilé, mon
nuage sculpté à ma semblance… mon bonheur…
Tout à l’heure, elle s’est plainte, elle
qui ne le fait jamais, de crampes et de fourmillements dans les jambes. À sept
mois, sa grossesse commence à lui peser, à devenir pénible. Fermat m’avait mis en garde quant à mon inconséquence de l’avoir mise enceinte.. Encore une fois, il ne se
trompait pas.
Denis fait de son mieux mais
il ne parvient pas toujours à la soulager. J’ai voulu réparer ce
qui l’empêchait d’être féconde. J’ai vu
instinctivement comment m’y prendre et je n’ai pu qu’agir… égoïstement, manifestement.
Quelle excuse puis-je trouver
à ma légèreté? J’ai besoin des talents de ma
compagne pour traquer Sun Wu, pour connaître et comprendre ce qui se trame ici
précisément, pour savoir ce qui se passe également dans l’Agartha. Tout cela parce que je répugne à débrider
davantage mes facultés transdimensionnelles et à en user régulièrement. Je
crains de succomber à cette tentation, cette drogue sublime et de réveiller à
jamais l’Homunculus qui sommeille toujours
en moi… mais celui-ci n’était qu’une ébauche, un
nouveau-né! Il ne distinguait ni le bien ni le mal. Mû par son instinct
primitif, il était dépourvu de toute intelligence.
Ah! Je dois parvenir à
retrouver Sun Wu! Il est la clé… derrière lui, se
dresse le… Dragon Noir…

Je puis repousser ma terreur,
je le dois pour mes amis d’hier et de toujours… pour les miens, les petites vies humaines… tous se dévouent pour moi. Ils méritent que je me
batte, et que je vainque mes démons intérieurs… après tout, je ne suis plus un enfant, non? ».
Alors, s’installant confortablement sur son siège, Daniel Lin,
Dan El, détendit un à un tous ses muscles, il avait le contrôle total de son
corps, de ses moindres cellules, ferma les paupières, régula à la fois son cœur
et sa respiration, baissa sa température corporelle et sa tension. En moins de
cinq minutes, il atteignit la plénitude de la transe profonde. Son esprit put
se projeter facilement à travers les multi dimensions de la réalité, à la
recherche de l’humain Sun Wu.

Cette quête dura un certain
temps. Cela n’avait aucune espèce d’importance au sein de la Supra Réalité puisque tout
arrivait ou n’arrivait pas, se produisait ou
n’advenait pas et ce
simultanément. S’écoula-t-il le temps d’un battement de cœur ou le nombre de millions d’années nécessaires pour créer l’Océan Atlantique?
Enfin, le Prodige de la
Galaxie rouvrit ses yeux bleu gris qui avaient recouvré leur clarté habituelle;
mais en lui, le Ying Lung sommeillait plus que jamais.
« A rusé, rusé et demi,
Sun Wu, murmura-t-il avec satisfaction en mandarin, recourant ainsi à l’idiome de ses jeunes années. Toi aussi tu veux donc en
finir avec Napoléon Premier. Toutefois, ton objectif réel reste bien mon
anéantissement. Tu comptes d’user d’Ufo pour m’attirer dans tes
rets. Mais, chef du Dragon de Jade, maintenant, je me tiens sur mes gardes!
À qui vont ta foi et ta
fidélité, perfide Sun Wu? Je n’ai entrevu qu’une vague et curieuse silhouette. Celle d’un être qui se dissimulait, à l’abri dans un jardin magique et splendide, peuplés d’automates virtuels. L’Inconnu chassait des grives et des rossignols, avec son faucon
apprivoisé répondant au nom de Zhu Chen Xi. Un être protéiforme, se complaisant
dans l’apparence humanoïde, capable
de s’exprimer en mandarin classique
avec ses serviteurs, vivant reclus hors du monde, dans un palais irréel…
Ma vision, à mon grand dam, s’est alors brutalement interrompue! Malgré ma volonté,
je n’ai pu en déterminer davantage.
Ainsi, le lieu et la date précis m’échappent encore.
Quelque chose d’effroyablement glacé, de
repoussant et de particulièrement visqueux m’a effleuré. Je me
suis montré faible et craintif. Cette faim insatiable que j’ai sentie! Penaud et tremblant, j’ai dû repartir au plus vite, quitter ce refuge
par-delà le temps et l’espace. Cette
Entité voulait m’avaler, m’absorber, se nourrir de moi. Elle m’attendait depuis des éons. Elle m’a reconnu et moi pas… pourquoi?
Daniel Lin n’alla pas plus loin. Fermat venait de le rejoindre
devant l’écran toujours éteint du
chrono vision.
- Vous, murmura doucement le
vice amiral, vous venez de tenter une nouvelle expérience transdimensionnelle.
- Cela se voit-il tant que
cela?
- Pas pour des yeux simplement
humains, Daniel Lin.
- pourquoi êtes-vous monté
André?
- Tellier et sa bande partent
à cette heure délivrer Pieds Légers.
- Déjà? Mais quelle heure
est-il donc?
- Pas loin de cinq heures du
soir.
- Par Bouddha… j’ai perdu la notion
du temps. Mon exploration mentale a pris plus de dix heures.
- Si vous désirez me confier
ce que vous en avez tiré…
- Plus tard, André.
- Comme vous voudrez. Au fait,
Violetta insiste particulièrement pour participer à la libération de Guillaume.
Elle se sent fautive, vous comprenez.
- Ah! Elle attend mon
autorisation. Hé bien, elle l’a! que Frédéric
veille sur elle et la place sous la protection d’un de ses hommes.
- La Chimène. Ce colosse n’a pas froid aux yeux. Donc, vous n’avez pas l’intention de
participer à cette délivrance.
- Et vous non plus,
apparemment.
- En effet. J’attends les rapports d’Erich, Viviane, Aure-Elise et Victor.
- Bien. Où en est Paracelse?
- Sa contre machine est
opérationnelle; le champ anentropique donne entièrement satisfaction.
- Enfin une bonne nouvelle!
- Daniel Lin, vous ne me
dissimulez rien qui puisse nuire à notre plan, vous me l’assurez?
- Non, André, non. Ayez
confiance en moi comme j’ai foi en vous.
Le vice amiral acquiesça et
redescendit dans la soute apportant à Violetta l’autorisation de son père.
« Merci André ou quel
que soit ton véritable nom de ne pas avoir tenté de lire en moi, de forcer mon
esprit. Après le retour de Guillaume, je te dirai tout ce que j’ai déduit de mon exploration, tout ce que je sais
présentement ».

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