Les
deux escrocs se retrouvèrent donc emprisonnés dans la cave la plus profonde et
la plus sombre du palais. Cependant, le Baphomet avait été isolé des deux
prisonniers par une grille. Quelques heures plus tard, Charles Maurice pénétra
dans ladite cave, plus précisément dans la partie contenant l’étrange idole. Il
devançait son maître de quelques minutes.

D’un
pas circonspect, l’ancien homme d’Eglise s’approcha du Baphomet et le détailla
d’un œil critique.
-
Pourquoi l’avoir vêtu d’une manière aussi grotesque? S’interrogea le prince
avec un fugace sourire sur ses lèvres blêmes.
De
plus en plus intrigué, poussé par une curiosité insatiable, Charles Maurice osa
alors dévêtir la statue.
-
Mais extérieurement, elle n’a rien de remarquable cette idole! Sauf, peut-être,
ce ceinturon sculpté à même la masse. Dans quel matériau a été fabriquée cette
statue? Comment fonctionne-t-elle réellement? Elle parait avoir été travaillée
dans de la pierre, mais ce n’en est point.
De
plus en plus émoustillé par ce mystère, l’ancien prêtre et évêque s’enhardit,
tâtant le Baphomet, laissant ses doigts fuselés glisser partout sur l’idole.
Ses mains sentirent alors des bosselures à peine marquées, des aspérités
émoussées par le temps, qu’elles effleurèrent dangereusement.
-
Ah! Il y a des symboles que je n’identifie pas.
Comme
le personnage était myope, il ne pouvait se passer de bésicles. Avec
précaution, il les sortit d’une poche de son gilet et les chaussa.
-
Hem. Si j’en crois mes yeux, j’aperçois là un homard. Et ici, un peu plus bas
sur le ceinturon un de ces coquillages anciens si chers à monsieur de Lamarck.
Plus loin, dans un cercle, que voilà une tête bien simiesque! Que peuvent
signifier ces gravures? Un autre signe plus étrange et familier à la fois. Une
écriture, oui, mais laquelle?
Le
prince de Bénevent était dans l’incapacité de reconnaître l’écriture cunéiforme
des Sumériens. Il crut donc avoir affaire à de simples encoches comptables de
quelque lointaine tribu africaine. Il en alla de même pour les caractères
démotiques, le sanskrit, les glyphes Maya, les linéaires A et B et pour bien
d’autres graphies encore.
-
Déchiffrer de tels signes serait un travail gratifiant pour messieurs Dacier et
Vivant-Denon! S’exclama un instant Charles Maurice.
À
force de caresser et de manipuler ainsi le ceinturon historié, une douce
lumière émanait désormais du Baphomet. Elle augmentait en intensité au fur et à
mesure que les secondes s’écoulaient. Maintenant, la lumière irisée éclairait
des symboles que l’ancien membre du clergé n’avait point encore vus.
-
Qu’est-ce à dire? Là, juste sous mon nez, ce casque à nasal n’y figurait point
tantôt! De même pour cette salade coiffée d’une salamandre. Les symboles
tournent donc, changent dans des séries de combinaisons sans doute jusqu’à l’infini.
Sous
les yeux de Talleyrand, une araignée surmontée d’un chapeau à médailles saintes
était en train de s’estomper. Progressivement, s’y substituait le blason
facilement reconnaissable de la maison des Bourbons entremêlé aux armes des
Beaujeu.
Or
voilà que tout entier à cette intrigue ensorcelante, Charles Maurice alla
jusqu’à se coller contre l’idole! Comme malgré lui, sa main enfonça la dernière
imposte apparue. Celle-ci, sous l’empreinte humaine, luisit comme jamais,
déclenchant d’abord une légère brûlure qui s’empara de tout le corps de
l’ancien évêque. Comme la souffrance augmentait au fur et à mesure qu’elle
s’étendait, notre personnage cria tout en redressant la tête. Il crut être
victime d’une illusion.
Devant
le Baphomet, s’ouvrait un tunnel, une gueule noir tourbillonnante qui engloutit
à la fois le véhicule et son passager involontaire. Non préparé à ce voyage
brutal, ce déplacement interdimensionnel, le prince de bénevent perdit
connaissance. Cependant, ses bésicles churent sur le sol malpropre de la cave.
Ce
fut tout ce qui resta de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord dans ce siècle.
Or les deux prisonniers n’avaient rien vu ni perçu de ce phénomène. Ils avaient
sombré dans un sommeil profond un peu moins d’une heure avant l’arrivée de
l’ex-évêque.
Moins
de dix secondes après la dématérialisation de Charles Maurice, l’Empereur en
personne pénétra dans le réduit. Il constata alors avec colère et dépit la
disparition de l’idole. Mais il ne comprit pas immédiatement l’importance de la
présence des bésicles en or sur le sol.
Furieux,
Napoléon rugit.
-
Qui a eu l’impudence de voler le Baphomet?
Une
quinte violente fit tousser le souverain. Il sortit un mouchoir d’une de ses
poches. Tandis qu’il expectorait, il fut pris d’un vertige. Troublé, tout à
fait désorienté, il se précipita à l’extérieur, zigzaguant, victime d’une
amnésie soudaine, ignorant pourquoi il s’était rendu dans cette cave.
Parvenu
sur la place, Napoléon poussa un cri de terreur pure. Aux étendards ornés
d’abeilles et d’aigles, s’étaient substitués des drapeaux non conventionnels.
L’Union Jack flottait désormais à Milan mais étrangement, elle comportait des
fleurs de lys du plus mauvais effet.
Charles
Maurice de Talleyrand- Périgord avait-il chamboulé la chronoligne par sa seule
présence en amont de celle-ci? Ou bien n’était-il qu’un témoin impuissant, une
victime d’une Manipulation démoniaque?
Dans
cette nouvelle piste temporelle amorcée, le Prince de Condé se retrouvait
vice-roi des Amériques. Son fils, le duc d’Enghien, cumulait les titres de
prince de Californie, comte de Monterey, duc de Colombie, et c’était tout!
Wellington, Connétable et Grand Amiral, servait sans remords ni répugnance le
roi Bourbon Stuart qui se nommait Louis Charles Edouard XII. Nous étions bien en
1808 et les Napoléonides avaient été effacés des tablettes de l’Histoire.
***************
Plessis-lez-Tours,
avril 1476.
Louis
XI revenait de la chasse en compagnie de quelques féaux. Parmi ces derniers,
Olivier le Daim et le sire Philippe de Commynes. Deux cerfs avaient été traqués
et abattus et le roi, satisfait, se hâtait de regagner le château car il devait
dans la soirée recevoir un envoyé du pape Sixte IV. Anne de Beaujeu et son mari
assisteraient à l’audience en tant que dauphine et prince consort du royaume
des lys.
Hé
oui! Non sans mal le Valois était parvenu à casser la loi salique. Pour cela,
il avait dû réunir les Etats Généraux en l’an de grâce 1474. Le floué et laissé
pour compte dans l’affaire s’avérait être le jeune duc d’Orléans, louis, le
fils du poète Charles qui, il y a peu encore, ciselait des vers d’une douce
mélancolie.
Encore
mineur, le prince n’avait pu défendre ses droits à la couronne de France. Sa
cousine Anne n’avait rien trouvé à redire
alors que jadis elle avait envisagé de l’épouser.
Désormais, il ne subsistait plus qu’une épine enfoncée dans le talon de louis XI, une épine fort douloureuse. Elle se nommait Charles le Téméraire, le Grand Duc d’Occident. Quant au duc de Guyenne - ex-Berry - le frère puîné de Sa Majesté, qui lui avait pourri la vie durant de trop longues années, il était mort depuis quelques temps déjà et ce, bien à propos! Les mauvaises langues accusaient Olivier le Daim d’avoir affaire avec ce décès bienvenu pour Louis de Valois.
Désormais, il ne subsistait plus qu’une épine enfoncée dans le talon de louis XI, une épine fort douloureuse. Elle se nommait Charles le Téméraire, le Grand Duc d’Occident. Quant au duc de Guyenne - ex-Berry - le frère puîné de Sa Majesté, qui lui avait pourri la vie durant de trop longues années, il était mort depuis quelques temps déjà et ce, bien à propos! Les mauvaises langues accusaient Olivier le Daim d’avoir affaire avec ce décès bienvenu pour Louis de Valois.
Les
bonnes âmes se contentaient d’y voir la main de la divine Providence.
L’intime
de sa Majesté soutenait le parti d’écraser totalement le duc de Bourgogne dont
le pouvoir de nuisance n’avait fait que croître depuis la délicate question de
la transmission de la couronne. Or, la France devait consolider son alliance
avec la Suisse. Philippe de Commynes, qui connaissait bien Charles,
n’approuvait pas. Il envisageait une solution plus diplomatique. Elever Marie,
la fille du duc de bourgogne à la Cour de France.
Quel
jeu jouait Commynes?
Il
ne faut pas perdre de vue que Louis d’Orl mécontent et prenant de la graine,
pouvait s’allier à Charles le Téméraire avec à la clé une union avec la très
jeune Marie de Bourgogne. Or, face à cette potentielle coalition, le royaume
des lys n’était pas de taille. C’était pourquoi Louis de valois courtisait
depuis quelques mois le souverain pontife Sixte IV. Celui-ci s’était d’ailleurs
immiscé dans les affaires intérieures françaises en acceptant l’obsolescence de
la loi salique.
La
Bulle papale qui sanctifiait la décision des Etats Généraux avait fait taire
les plus croyants. Désormais, à la Cour, plus personne n’osait aborder ce sujet
à haute voix sous peine d’excommunication.
Charles
de Bourgogne ne tenait pas non plus à voir son duché et ses autres terres
frappés d’interdit. Louis d’Orléans était donc obligé de biaiser pour
revendiquer des droits qu’il estimait légitimes et obtenir le soutien de la
Bourgogne.
Si
la dauphine Anne savait mener sa barque, sa descendance règnerait longtemps sur
la France, les Bourbons accédant au trône avec plus d’un siècle d’avance par
rapport à la chronoligne témoin 1721.
Pour
l’heure, Philippe de Commynes traînait un peu à l’arrière du groupe des
chasseurs. Le soir tombait déjà tandis que le sous-bois allait en
s’assombrissant. Pour une obscure raison, le cheval du sire renâclait,
pressentant peut-être quelque chose d’inhabituel dans l’atmosphère. Les oiseaux
aussi s’étaient tus alors que le ciel maussade devenait plus noir de minute en
minute.
« Mais
à la parfin, pensait Philippe, qu’a donc Pégase? Je ne me trompe pas… cela sent
l’ozone dans ce bois. Ai-je la berlue? Ce que je vois dans le ciel ressemble
bien à une déchirure quantique! Juste au-dessus de ma tête qui plus
est… ».
Pendant
que Commynes s’exprimait ainsi, usant de termes plus que déplacés pour les
connaissances rudimentaires de l’époque, Pégase hennissait de plus belle malgré
les tentatives de son cavalier pour l’apaiser.
Lorsque,
devant l’animal, s’ouvrit soudain un tunnel de matière brumeuse et tourbillonnante,
la bête, effrayée, désarçonna son maître et s’enfuit au galop.
Le
sire de Commynes, bien que doté de la maîtrise de son corps, atterrit
brutalement sur une souche d’arbre. Sa tête heurtant violemment le tronc du
hêtre, le noble personnage perdit connaissance quelques secondes. Ce laps de
temps, très bref, fut néanmoins suffisant pour permettre la matérialisation
inopinée d’un personnage incongru pour cette époque: Charles Maurice de
Talleyrand Périgord venait d’être craché par le continuum espace-temps malmené.
L’ancien
évêque tomba malencontreusement et durement sur l’échine de l’ami de Louis XI.
Quelque peu secoué et étourdi, il se frotta machinalement les tempes tout en
clignant des yeux. Puis, il tenta péniblement de se relever en s’appuyant sur
le front de Commynes. Lorsque le prince de Bénevent se rendit compte que ses
doigts poissaient de sang, mais d’un sang brûlant et jaune, il cria de terreur.
-
C’est du sang! Il n’y a pas à s’y tromper! Cet individu sur lequel j’ai
atterri porte une blessure au front.
Quelle teinte étrange! Je ne crois ni à Dieu ni au diable! Cependant, il y a là
un mystère qui dépasse la Raison. Personne n’a, à ma connaissance, un sang de
pareille couleur. Ni homme ni bête. S’agirait-il d’un démon? Je ne puis admettre
une telle errance de mon esprit. Alors? Que signifie?
Prudemment,
le diplomate roula à quatre pattes loin du corps de l’étranger qui reprenait
conscience. Secouant la tête, Philippe de Commynes ouvrit des yeux noirs sur le
prince de Bénévent. Devant les habits anachroniques du ministre de Napoléon le
Grand, il dressa un sourcil, marquant ainsi son profond étonnement. Il avait
encore en mémoire la déchirure quantique dont il avait été le témoin et l’air
alentour empestait toujours l’ozone.
-
Messire, articula lentement le sire d’Argenton, vous n’êtes point d’ici, ne le
niez pas.
-
Vous non plus, répliqua du tac-au-tac Charles Maurice nullement décontenancé.
Ce me semble, vous venez de plus loin que moi!
Commynes
plissa alors les yeux afin d’examiner plus attentivement Talleyrand.
-
Vos habits ne sont ni taillés dans des draps communs, ni dans des tissus
artificiels ou synthétiques. Ils sont mieux cousus et mieux assemblés que ceux
portés par les seigneurs du château. Plus propres également. Je reconnais là du
satin, du brocart et de la dentelle. Dans votre poche, il y a incontestablement
de l’herbe à Nicot. Du tabac…
Charles
Maurice pinça ses lèvres fines, réfléchit une minute puis jeta:
-
De l’herbe à Nicot. C’est là l’ancienne façon de nommer le tabac. Or, votre
accoutrement ne vous permet pas de connaître cette plante. Qui règne
présentement? Charles VII? J’ai vu à la Bibliothèque quelques enluminures dont
l’auteur se nomme Jehan Fouquet. Vous êtes vêtu pareillement que les
personnages figurant sur celles-ci.
-
Messire, Charles VII est mort il y a déjà quinze années.
-
Charles Maurice de Talleyrand-Périgord fut le nom qui me fut donné à la
naissance, fit l’ex-évêque en se présentant poliment.
-
Un nom de croquant, dit Commynes en souriant.

-
Un croquant? N’exagérez pas. Et vous, comment vous appelez-vous?
-
Pour la Cour de Louis XI, je suis le sire Philippe de Commynes.
Celui
qui serait surnommé le Diable boiteux plissa les yeux à son tour et
jeta, tout de go:
-
Pour la galerie, c’est là votre identité. Mais votre véritable nom monsieur le
Sélénite ou le Jupitérien?
Talleyrand,
grand amateur de Micromégas, avait saisi que son interlocuteur n’était point
originaire de la Terre.
-
Hum… Vous êtes un humain particulièrement intelligent, messire. Spénéloss, de
la planète Hellas, observateur en mission.
***************
Outre-Nulle
part, le Chœur Multiple s’apprêtait à recevoir la visite de l’Exilé volontaire.
Pour que celui-ci se sente à l’aise, l’Unicité avait créé une protection
semblable à l’atmosphère terrestre. La Voix Unique avait même été jusqu’à
pousser le luxe d’agrémenter ladite bulle d’un ruisseau, d’un tapis de verdure,
d’un banc et de jonquilles.
Dan
El fut accueilli par l’essence d’Olmarii, le Négociateur. On ne peut pas dire
que le jeune Ying Lung allait de découverte en découverte. Ses souvenirs
remontaient à la surface de sa mémoire, lointains encore mais familiers,
rassurants, comme pouvait l’être le sein d’une douce mère.
Tout,
autour de la sphère se fondait dans un gris perle parcouru de brillances
soudaines, d’éclairs vite absorbés par un phénomène inconnu, une énergie en
mouvement continu, une création à peine retenue qui, bientôt, très bientôt,
fleurirait dans tout le Pantransmultivers. Les pulsations bridées chantaient une
mélodie syncopée aux oreilles de Dan El, le Prodige.
Pour
ne pas déstabiliser le Visiteur, Olmarii avait daigné revêtir une forme
vaguement humanoïde. La plaidoirie commença.
-
Si, au lieu de tourner autour du pot, pour user d’une expression triviale chère
à tes pantins d’humains, tes homunculi ridicules, tu formulais clairement ce
que tu souhaites? Fit un instant le représentant de l’Unicité avec une ironie
excédée?
Cravachée,
Daniel Lin ravala sa salive et lança tout de go:
-
Rendez-moi Antor!
Le
Négociateur ne sursauta pas.
-
Quelle étrange requête! Un Avatar dégénéré, une ombre de Ying Lung osant
réclamer un ami qui n’est qu’un ersatz d’humain! Enfant, cela ne se peut pour
l’instant.
Le
commandant wu n’eut d’autre choix que de courber le dos et d’accepter la double
insulte. Après avoir calmé la tempête de son esprit, il reprit.
-
Depuis mon exclusion de l’Outre-Nulle part, exclusion consentie, j’ai recouvré
une partie de ma mémoire originelle. Longtemps, j’ai cru n’être que le seul
fautif, l’unique coupable de ce qui est en train d’advenir. En voulant à tout
prix donner la vie à l’humanité, j’ai permis à l’Indicible d’émerger de l’Infra
Sombre.
-
C’est exactement cela.
-
Non! Encore un mensonge. Nous tous avons notre part dans cette naissance.
-
Quelle impudence! Tu oses démentir ce qui est?
Comprenant
qu’il ne fallait pas irriter davantage le Riu Shu, Daniel Lin abandonna sa Voix
d’Entité et s’exprima alors en simple mortel.
-
Je vous demande humblement pardon, Négociateur. J’ai promis, il y a peu, de
protéger les humains, d’assumer ma faute, d’endosser le fardeau de la
préservation des habitants de la Terre. Je jure de ne plus créer.
-
Ah! Serais-tu en train de me proposer un autre marché, mais cette fois-ci en
toute connaissance de cause, Surgeon?
-
Oui! Le Chœur Multiple ne peut me refuser cela. Je me battrais avec l’Inversé,
comme je le dois. C’est là mon lot, le but de mon émergence, de mon accession à
la Connaissance. Cependant, vous devez prendre conscience que l’invasion
parasitaire du Réseau-Mondes est déjà bien entamée. L’Energie Sombre n’est plus
une chimère fantasmagorique. Bien présente, elle affecte vos pensées. Les
miennes. Elle met en péril tout le processus créatif.
-
Nous le savons depuis toujours, Enfant. Or, des garde-fous ont été mis en
place.
-
Je suis l’un d’entre eux.
-
Tu dis juste, pour une fois. Tu es l’ultime barrière, notre atout suprême. Je
reconnais que tu nous as coûté en efforts, en réflexions, en anticipations.
Mais pour l’heure, tu n’es pas encore tout à fait prêt. Donc, c’est nous qui
sommes en train de combattre l’Entropie, de la ligoter.
-
Effectivement, je le perçois, Négociateur.
-
Comment cela? J’entends le doute dans ta voix…
-
Vous refusez la faiblesse qui se dissimule en Vous Tous.
-
Tu vas exiger encore l’impossible.
-
Je veux recouvrer mon Intégrité. N’oubliez pas que je suis à la fois Votre
Achèvement et Votre Accomplissement. Nullement Fu le Mangeur Noir.
Olmarii
ricana douloureusement.
-
Nous pensions juste tantôt. Tu peux nommer ainsi la Lumière Sombre qui avale
tout. Qui dévore encore et encore ce qui n’existe pas présentement.
Sous
le maelström des sentiments contradictoires qui le parcourait, le Ying Lung
oubliait de conserver son apparence humanoïde. Désormais, le toron serpentiforme
lumineux s’enroulait sur lui-même, se tordait, se nouait et se dénouait sans
cesse, virevoltant jusqu’à Dan El pour tenter de se lier à lui. Pas du tout
effrayé par ce contact, le Prodige de la Galaxie poursuivit comme si de rien
n’était.
-
Présentement, je sais où Fu se cache, quelles identités il revêt, il
affectionne. Multiforme, protéiforme, l’Empereur du Néant, que vous avez
sciemment libéré, avec qui vous avez passé une alliance contre nature, un
compromis inadmissible, parce que vous craignez la défaite, est déjà tapi parmi
nous, au cœur de la Totalité.
Comme
brûlé, fouetté par ce que disait l’Enfant Prodigue, l’Aîné des Yings Lungs
recula.
-
Tu as donc aussi découvert cela…
-
Bien plus encore, Négociateur. L’illusion de la chronoligne des Napoléonides
n’a pas été forgée pour m’améliorer mais bien pour me piéger. Sans Gana-El, je
serais tombé dans cette chausse-trappe.
-
Qu’es-tu en train de dire?
-
La Vérité, tout simplement. Le Chœur Multiple est le complice du Dragon Noir.
Comme je n’ai pas achevé mon Expérience, il pense venir à bout de moi aisément,
moi qui suis le dernier des Riu Shu. De plus, progressant trop vite, il
multiplie les diversions et les obstacles. Ah! Si je pouvais rire malgré le
contexte, je le ferais.
Olmarii
reculait toujours.
-
Oui, Négociateur, je rirais, poursuivait Dan El, enfonçant le clou. Car cette
machination se retourne contre l’Infinité! L’Expérience a beau ne pas être
terminée, la chronoligne des Napoléonides devient de plus en plus instable.
Elle se dilue dans l’improbable. Ce leurre se mue en divertissement pour
enfançon. Mais j’ai grandi, j’ai évolué, j’ai appris et mûri. Vous ne voulez
plus ma victoire. Vous envisagez sereinement ma défaite. Vous désirez désormais
ce que Fu vous commande: mon Agartha. Vous voulez ma capacité à faire face à
mes démons intérieurs, à ma personnalité fragmentée. Même mutilé, affaibli,
amoindri, je suis plus fort que Vous. Je me bats, repoussant la Peur, allant
jusqu’à la fouler aux pieds, à l’écraser.
-
Surgeon, ta Cité idéale n’existe pas. Un autre rideau de fumée engendré avec
ton accord. Tout ce que tu crois vivre, ressentir, expérimenter en cet instant
n’est rien qu’un songe. Un mirage…
-
Non, une Anticipation de ce que je souhaite par-dessus tout. Je lutte pour
elle. Shangri-La reposera au sommet d’un précipice. Au fond de celui-ci, au
cœur d’un chaos inappréhendable, l’Unicité infectée y enverra, y envoie en
éclaireurs ceux qui auront pour noms Mani Aniang, Malipiero, le maréchal Cao
Cun et le baron Ungern.
Olmarii
n’acquiesça pas. Il préféra garder le silence une femto seconde.
-
Manifestement, tu as progressé Dan El, je, non, Nous l’admettons volontiers.
Bien que tu voies ce qui n’est pas encore, tu restes prisonnier de ton
humanité. De ce corps aux sens et aux possibilités limités.
-
Parce que je l’ai choisi. Telle est ma destinée. Lorsque je serai prêt,
véritablement prêt, je reviendrai, représentant de la Voix Commune, pour lier
pour l’Infinité Eternité Fu. Comme c’est écrit, décidé depuis le temps avant le
temps. En m’exilant, Yings Lungs qui fûtes mes frères, vous vous êtes
affaiblis.
-
Il Nous fallait préserver l’Equilibre, Dana-El.
-
Je me nomme Dan El à présent, Olmarii.
-
Hum… si Nous te réintégrons, toute cette Simulation aura été vaine.
-
Je ne le pense pas. Mais Antor? Quand le reverrai-je?
-
Tu es bien impatient. Ton frère t’attend à Plessis-Lez-Tours en 1473. Mais tes
tribulations ne sont pas pour autant achevées, Surgeon. Tu devras admettre
l’Impensable…
Pour
toute réponse, Daniel Lin préféra hausser les épaules. Tournant le dos au Riu
Shu, il lui fit ainsi comprendre qu’il lui tardait de rejoindre l’univers des
pré Napoléonides. Le Négociateur ne s’offusqua pas de cette nouvelle
impertinence du plus jeune. Il transféra l’avatar du commandant Wu dans l’hôtel
des Frontignac un jour de juin 1782. L’absence de Daniel Lin n’avait duré
qu’une seconde et encore.
***************
Rome,
début mars 161.

Il
pleuvait dru sur la capitale du monde civilisé. Cela n’empêchait pas les
paysans des campagnes environnantes ou d’ailleurs de vendre leurs produits dans
l’un des multiples marchés à une foule bigarrée et cosmopolite qui s’exprimait
dans toutes les langues de l’Empire.
Ainsi,
un berger des Alpes transalpines, province équestre, reconnaissable à son poil
foncé et à ses yeux clairs, le corps préservé de la pluie par des habits en
peau de chèvre, proposait sur un étal précaire quelques fromages bien avancés,
au goût relevé, provenant de sa contrée.
Un
riche seigneur, accompagné de quatre esclaves, s’approcha du Transalpin.
-
Combien pièce? Demanda le noble personnage dans un latin qui sentait le lettré.
Le
rustre ôta son bonnet de laine crasseux pour répondre poliment avec un fort
accent gaulois.
-
Cinq as.
-
C’est bien cher, rétorqua l’intendant du Palais avec une moue réprobatrice.
-
Certes mais la qualité de mes fromages vaut ce prix. Mes chèvres sont nourries
avec de la bonne herbe salée sur les pentes des Alpes. L’air marin vient y
ajouter un petit goût iodé tout à fait plaisant et revigorant. Veux-tu y
goûter, seigneur?
Le
haut personnage ordonna alors à un esclave, un Numide, d’avaler une bouchée de
banon.
-
Que te semble? S’enquit-il ensuite.
-
Bon, particulièrement parfumé et fondant dans la bouche.
-
Je vais m’en assurer personnellement.
Aussitôt
dit, aussitôt fait. Puis, satisfait, l’intendant saisit une bourse bien pansue
de sous sa tunique.
-
Voilà pour toi. Tes trente fromages iront garnir la table de César. S’ils
plaient à mon maître, tu pourras être assuré de sa clientèle.
Honoré,
le Gaulois inclina la tête, ses joues légèrement empourprées par une fierté
légitime.
****************
Juillet
1782.
Une
rue près du quartier du Temple, dans une cave d’un immeuble de rapport.
Gloria
Swanson et Peter Lorre étaient questionnés avec tout l’art asiatique de Ti. Les
deux comédiens, ligotés, voyaient leurs mains avec leurs phalanges étalées sur
des planches et immobilisées durement. Sun Wu commandait les gestes de Ti sous
le regard d’Irina qui trouvait tous ces préparatifs un peu trop longs.
Cependant,
enfin, l’interrogatoire débuta.
-
Miss Swanson, questionna l’ancien Maître du Dragon de Jade de sa voix
onctueuse, vous allez nous dire où le comte di Fabbrini cache le jeune
Bonaparte.
Pour
mémoire, il est bon de rappeler que le Chinois s’exprimait couramment en
anglais.
-
Bonaparte? Mais il est mort à Saint-Hélène il y a des lustres! S’exclama le
triste tableau avec son accent inimitable.
-
Gloria, s’immisça la Russe, montrez-vous raisonnable et racontez-nous tout ce
que vous savez.
-
Mais… je ne sais rien! Rien du tout! On n’est pas dans un film en ce moment?
Sur un plateau de tournage? Le comte m’a promis le rôle de ma vie. Je
retrouverais et ma gloire et ma jeunesse d’antan si je le suivais et
accomplissais quelques petites choses pour lui.
-
Capitaine, articula Sun Wu mécontent. Ne vous interposez pas. Si cette dame
joue l’ignorante ou la candide, hé bien, elle va bientôt chanter comme un
canari! Ti, les petits bouts de bois pour la main gauche. Commence par le
pouce. C’est le plus sensible.
Avec
un léger sourire, le factotum s’exécuta. Il se saisit de fines tiges de bois
blanc et, forçant l’ongle du pouce, en glissa un dans le doigt, arrachant ainsi
de véritables beuglements à Gloria Swanson. Son rimmel dégoulina sur ses joues
y dessinant des sillons noirâtres irréguliers la rendant ainsi plus hideuse si
possible.
-
Alors? Reprit le Chinois en se lissant la barbiche d’un geste machinal.
Après
avoir sangloté une minute encore, l’Américaine marmotta.
-
Bonap est mort. J’sais rien d’autre. Je le jure, face jaune!
-
Têtue, malpolie et raciste! Tss! Tss! Pas de pitié. Ti, la suite.
Le
Thaï s’empressa d’obéir. Tous les doigts de la main gauche de la comédienne
cunnurent le supplice des bâtonnets de bois. Les hurlements s’intensifièrent,
atteignirent leur paroxysme lorsque le bourreau pimenta la torture en mettant
le feu aux tiges. Pour un résultat nul.
Dans
le plan de Galeazzo, Gloria n’avait été qu’un pion sans importance, la
cinquième roue du carrosse.
Irina,
qui observait Peter Lorre depuis quelques minutes, éleva la voix.
-
Laissez donc cette pitoyable créature. Questionnez plutôt le Hongrois. Voyez
comme il transpire et pue la peur. À n’en pas douter, il sait.
-
non, c’est faux! S’écria l’homme à la figure ronde.
Peter
Lorre bégaya la suite d’une voix rauque.


-
Je ne veux pas voir mes doigts brûlés et réduits en bouillie.
-
Dans ce cas, parle!
-
Seigneur Chinois, je respecte les Asiatiques. Même, je les admire! La preuve:
j’ai incarné Mister Moto il y a quelques années dans de petits films sans
prétention.
-
Vous m’en voyez fort aise, lança Sun Wu sans ironie. Mais ce n’est point là ce
qui nous intéresse. Où est dissimulé à cette heure napoléon Bonaparte?
-
Je ne suis pas un intime du comte, seigneur, loin de là.
-
Ti, la petite fiole.
Le
tourmenteur s’inclina. Ignorant désormais les bouts de bois, peu efficaces, il
prit un petit flacon en verre remontant à la dynastie Ming et, avec mille
précautions, le déboucha.
-
Où, Grand Maître? Demanda simplement le factotum.
-
Où bon te semblera, mon cousin.
Toujours
calculant ses mouvements, la Thaï renversa la fiole et laissa s’égoutter un
liquide jaune sur le dos des mains de la victime. Peter ne put retenir une
cascade de cris de pure souffrance tandis que le cruel acide, faisant son
office, attaquait la chair tendre, la transperçait jusqu’aux os pour ensuite
ronger ces derniers.
Avec
un regard fasciné, Irina observa les volutes dissoudre les mains du comédien.
Elle n’en demeura pas moins impassible. Depuis longtemps, Maïakovska avait
abandonné tout sentiment d’humanité.
Or,
comme Peter s’obstinait à ne pousser que des cris dépourvus de signification,
Ti, imperturbable, s’attaqua à un de ses yeux, le droit, pour changer.
Dans
son coin, la Swanson délirait, alternant les geignements et les paroles d’une
chanson à boire. Mais la souffrance du Hongrois atteignit un tel degré qu’il
finit par s’évanouir.
Il
fallut donc le ranimer.
-
Tu te décides ou je passe à l’étoupe enflammée dans la gorge? Jeta Sun Wu d’une
voix suave tout en plissant les paupières.
-
Seigneur… Pon… Pont…
-
Pont? Quel pont? Fit Irina impatiente. Que ce bégaiement est agaçant! Passer de
l’anglais au français aussi.
-
Nein! Pontoise! Émit le comédien avec difficulté.
-
Pontoise… Enfin. Dis-nous en plus.
-
Euh… Vous cesserez alors de me tourmenter?
-
Après avoir vérifié tes aveux, concéda la Russe.
Peter
Lorre dut se contenter de cette réponse. En phrases plus ou moins brèves, il
raconta tout ce qu’il savait, dévoila le lieu précis de la cachette de Napoléon
Bonaparte, ce que Galeazzo faisait subir comme lavage de cerveau à l’élève
officier afin de le persuader de son destin grandiose, sa prétention légitime
au trône de France.
Notre
pitoyable comédien avoua bien d’autres choses encore. Les habitudes du comte
furent passées en revue ainsi que l’inquiétude qu’il éprouvait quant à
l’absence prolongée et tout à fait inexplicable de Johann Van der Zelden, la
présence de Sydney Greenstreet, le fait que l’Ultramontain doutait de la
fidélité de ce dernier depuis un moment déjà, et ainsi de suite. Le tout prit
une bonne heure. Une sacrée pipelette, on vous dit.
Après
que le Hongrois eut achevé, Irina déclara:
-
Je reviens dans deux heures. Peter, nous verrons alors à te récompenser.
Les
yeux de Sun Wu croisèrent ceux de Maïakovska. Le sort de Gloria Swanson et de
son compagnon était réglé. Comme il se doit, il n’était pas question de leur
accorder la vie sauve. Tout au plus un sursis.
***************
À
bord du Vaillant, Daniel Lin avait le cœur lourd. La charge qui l’attendait
l’effrayait. Il se récitait un poème de Charles d’Orléans.


Yver,
vous n’estes qu’un villain,
Esté
est plaisant et gentil,
En
tesmoing de May et d’Avril
Qui
l’accompaignent soir et main.
Esté
revest champs, bois et fleurs,
De
sa livree de verdure
Et
de maintes autres couleurs,
Par
l’ordonnance de Nature.
Mais
vous, Yver, trop estes plain
De
nege, vent, pluye et grezil;
On
vous deust banir en essil.
Sans
point flater, je parle plain,
Yver,
[ vous n’estes qu’un villain!]
Puis,
un souvenir vint chatouiller sa mémoire, un souvenir qui appartenait à un
Avatar précédent. Il concernait son grand-père d’une autre chronoligne
expérience, le dénommé Li Wu et l’enseignement teinté de morale qu’il
s’évertuait à inculquer au jeune bambin fougueux de quatre ans qu’il était
alors avant de devenir pleinement un daryl androïde ou supposé tel, un
commandant de la Flotte des 1045 Planètes.
Or
donc, ce matin-là, tôt, le vieux sage, assis en position du lotus, avait
demandé à son descendant de l’écouter attentivement afin de s’imprégner de la
leçon du jour et d’en bien comprendre toute la portée.
-
Oui, grand-père, raconte ton histoire, fit le garçonnet, les yeux brillants,
avide de connaissance.
L’enfant
appréciait particulièrement ces moments rares et intimes avec son aïeul, ces
instants privilégiés volés à l’éternité.
-
Daniel Lin, il ne s’agit point d’un conte cette fois-ci, mais d’une histoire
vraie, un fait réel et prouvé, qui s’est passé il y a fort longtemps, plusieurs
millénaires, dit le philosophe doctement. Du temps de l’Empereur Qin, celui qui
donna son nom à notre pays.
-
Au IIIe siècle avant Jésus-Christ selon le calendrier dont use maman Catherine?
-
Tout à fait, mon enfant. Qin avait accédé au trône grâce à un riche, fort riche
marchand qui avait pour nom Liu Pu Wei. Avec les conseils avisés et l’aide
matérielle de celui-ci, Qin régnait, puissant, craint et vénéré. Quant à Liu Pu
Wei, il avait reçu sa récompense en étant nommé ministre du souverain de
l’Empire du Milieu. Le seigneur ministre prospérait donc, s’enrichissait
davantage encore, ignorant les noirs nuages qui s’accumulaient, assombrissant
l’horizon.
-
Ah! Je comprends! S’exclama Daniel Lin, son visage s’éclairant. Liu pu Wei,
excessivement riche, égoïste, se coupa du monde. Le mécontentement…
-
Daniel Lin, n’anticipe pas! Gronda gentiment Li Wu.
-
Excuse-moi, grand-père. Poursuis ton histoire.
-
Liu Pu Wei, nullement vaniteux, mais désirant vivre dans le confort et la
modernité, fit construire un palais, splendide comme il se devait, plus beau
que tous ceux qui avaient été érigés auparavant. Représente-toi d’immenses
murs, des toits, des colonnes, des encadrements de fenêtres, des cloisons, en
briques de riz. Sur des dizaines et des dizaines de mètres. Or, le palais
comportait plus de cent pièces.
-
Oh! Fit l’enfant stupéfait. Tu me contes bien une histoire réelle et non pas
une légende, tu en es certain?
-
Je te l’ai affirmé tout à l’heure.
-
Mais le riz est fait pour être mangé, grand-père. Il ne faut pas gaspiller la
nourriture ainsi, c’est mal.
-
Oui, Daniel Lin, c’est cela…
-
Combien a-t-il fallu de briques pour édifier un tel palais? Avaient-elles une
taille courante, standard? Ah! C’est le cas. Alors, à raison de cent-vingt-cinq
briques par rangée pleine et de…
-
Mon enfant, soupira le vieux sage, te voici reparti dans tes travers.
-
Pardon, grand-père. Parfois, je ne sais pourquoi, je me sens obligé de tout
ramener aux nombres. J’oublie la poésie sur laquelle repose l’Univers.
-
Hum… je reprends mon récit. Tandis que le ministre s’enrichissait toujours
davantage, le peuple, lui, souffrait de la faim. En effet, une série de
mauvaises récoltes avait mené le pays à la famine. Or, sous les yeux envieux de
milliers et de milliers de malheureux en guenilles, le ventre creux, se dressait
ce palais de riz, insulte au sens
commun, à la famine qui sévissait, touchant les paysans et tous les sujets de
l’Empereur Qin. Je te signale qu’il y avait là de quoi nourrir une province
entière durant une année.
-
Qu’advint-il?
-
L’inévitable, assurément, Daniel lin; le palais fut attaqué, démoli et dévoré
en quelques heures à peine.
-
Oui, mais Liu Pu Wei? Que lui arriva-t-il?
-
Parce qu’il avait été accusé d’avoir provoqué l’émeute, il périt sur l’ordre de
Qin. Mon enfant, qu’en conclus-tu?
-
Hé bien il ne faut ni afficher ostensiblement sa richesse ni son pouvoir. Les
trop grandes inégalités de fortune sont injustes. Mais si la société fonctionne
ainsi, si le Bouddha a permis ces richesse, à moins que ce ne soit la
Providence, celui qui a beaucoup reçu doit demeurer humble, ne pas s’isoler,
écouter les moins lotis que lui tout en ne faisant pas preuve de
condescendance, mais en montrant de la compassion pour les pauvres et les
malheureux. Il doit alors secourir, aider, partager ses biens, son bonheur avec
ses frères humains. Être altruiste.
-
Bien, Daniel Lin. Tu satisfais à la fois mon cœur et mon esprit en répondant
ainsi.
-
Grand-père, la générosité doit l’emporter, toujours. Euh… ce n’est point là un
enseignement bouddhiste…
-
Non, tu as saisi. Il s’agit de morale chrétienne, la religion de Catherine.
-
Pourtant, tu n’apprécies guère ma mère…
-
Cela ne te regarde pas. Ceci dit, retiens ma leçon. Ne suscite ni l’envie ni la
colère des simples. Reste modeste, mêle-toi à la foule, au commun des mortels.
Tu t’en porteras bien. Ne cherche pas à te faire remarquer. Ainsi, tu éviteras
l’orgueil, la vanité, défauts rédhibitoires. De plus, tu auras le cœur en paix
et tu seras aimé. D’ailleurs, le Christ n’a-t-il pas dit: Bienheureux les
simples d’esprit car ils verront Dieu?
…
Les petites vies ne doivent jamais soupçonner ni mes dons ni mon identité
réelle, acheva Dan El, laissant couler ses larmes.
Toutefois,
le jeune Ying Lung ne devait pas céder à son spleen, amplement justifié,
totalement humain. Il lui fallait surmonter cette mélancolie qui le rongeait,
éviter de s’auto apitoyer, afin de réussir la tâche qui l’attendait bientôt.
Mais
le vert paradis des amours enfantines,
L’innocent
paradis plein de plaisirs furtifs,
Est-il
déjà plus loin que l’Inde et que la Chine?
Peut-on
le rappeler et l’animer encor avec des cris plaintifs…
Dan
El, hypersensible, se remettait douloureusement de ses blessures, blessures
infligées par la cruelle et maléfique Irina. Il pleurait sans aucune honte,
dissimulant toutefois son désarroi à Frédéric Tellier, à Aure-Elise et à
Symphorien. Mais pas à Gana-El. Il devait se forger une âme d’airain, grandir,
mûrir, devenir enfin adulte et assumer ce pourquoi il existait.
***************
15
mars 1523.
La
plaine était jonchée de cadavres. Dans le soir qui tombait, les corbeaux
croassaient et volaient dans un ciel bas et gris. Plus aucun gémissement. Nul
soupir. Seuls, furtivement, des malandrins s’approchaient, des détrousseurs de
cadavres. Vite, ils se penchaient sur les corps mutilés et défigurés par la
mort, fouillant fébrilement les vêtements des vaillants soldats des deux camps
qui gisaient sanglants sur le sol humide et poisseux.
Plus
loin, près d’un monticule, un noble cavalier ruminait sa défaite. Il portait
encore le torse de son armure d’acier mais avait enlevé son heaume. Le
prétendant au trône de France serrait les poings de rage et d’impuissance.
Nombreux
avaient été les partisans de François d’Angoulême dont présentement, les
armoiries auraient dû claquer glorieusement aux bâtiments du royaume des lys.
Mais voilà: par un caprice de l’Histoire, la victoire avait échu à Gaston de
Foix, connétable au service du roi légitime Charles VIII, un roi appartenant à
la famille des Bourbons.
Ledit
souverain était le successeur d’Anne Première, la fille de Louis XI. Charles
VIII avait épousé en bonne et due forme Suzanne, sa cousine, héritière de la
reine Anne et de Pierre de Beaujeu. Avant son mariage, le roi actuel portait le
titre de comte de Montpensier. Or, Suzanne était morte en couches avec son
fruit.
Les
Etats Généraux avaient reconnu Charles VIII comme le seul roi de France.
Pourtant, poussé par sa mère, l’ambitieuse Louise de Savoie, François
d’Angoulême s’était entêté à réclamer le trône. Il avait pu monter une armée,
aidé financièrement par Venise et Milan.
Jusqu’à
ce jour funèbre, le prince avait cru en sa chance. Désormais, après cette
triste bataille de Nemours, ne s’offrait plus au jeune comte que la perspective
d’un exil définitif. Peut-être allait-il rejoindre l’Italie et combattre contre
les troupes espagnoles?
En
attendant, François se grattait la barbe, s’arrachant même quelques poils. À
ses côtés, Bayard, le chevalier, se taisait. Patiemment, il attendait un ordre
de son maître.
-
Monseigneur, fit le noble personnage au bout d’un long moment, il serait bon de
vous hâter. Le connétable pourrait avoir envoyé un escadron à votre recherche.
-
Tu ne voudrais point me voir décapité sur l’ordre de cet usurpateur. Soit, mon
fidèle Bayard, partons. Quittons le sol de France et allons traîner notre peine
sous un ciel plus clément.
Mélancoliquement,
François ordonna la marche. Au pas, un petit groupe d’hommes, c’était tout là
ce qu’il restait de fidèles au prince, quitta la plaine enténébrée. Souventes fois,
François se retourna, retenant un soupir. Malgré lui, il laissa échapper ces
phrases énigmatiques.
-
Pourtant, je me suis vu régnant et triomphant, entouré d’une Cour brillante.
Les dames faisaient la révérence sur mon passage tandis que le château de
Fontainebleau était mien. Un songe? Non! Une autre réalité!


***************
Loin,
très loin de là, par-dessus les collines, le ciel et les étoiles, au-delà de
tout entendement, l’unicité psalmodiait, frémissait, se retournait sur
elle-même, vibrait, s’étirait, palpitait, se rétractait, luisait, décidait,
agissait. Elle délivrait Antor, A-El de sa prison immatérielle.
Puisque
l’Exilé te réclame,
Va,
cours le rejoindre.
Mais
prends garde à éviter
Tout
contact physique.
Ne
lui révèle pas encor
Ton
identité.
Ne
lui rends pas
Son
Intégrité.
Il
n’est pas temps.
Il
n’a pas accompli
Tout
ce qu’il doit.
Il
n’a pas parcouru
Tous
les chemins
En
spirales,
S’enroulant
sur eux-mêmes,
Infinis,
différents,
Mais
pourtant semblables.
Sache
que tu le rejoins
Pour
t’effacer bientôt.
L’inévitable
doit survenir
Pour
que Dan El,
Ton
Sur-Moi terminal,
Fusionne.
Pour
cela, il te faudra accepter
Ta
mort, ton inexistence,
Dans
l’indifférence.
Car
il appartient à Dan El,
Purgé
de la Sombre Energie,
Purifié,
splendide et rayonnant,
D’achever
le combat, de lier
L’Entropie
Pour
l’Infinité
L’Eternité.
Cela
doit advenir.
Cela
a débuté
Depuis
que nous avons accédé
Depuis
qu’il a accédé
A
la conscience!
Cet
Affrontement
Prévu
depuis le
Tout
premier frémissement,
Nous
a obligés
A
mutiler et exiler
Dan
El.
Cruauté?
Que
non pas!
Nécessité!
Notre
Surgeon,
Notre
Descendant,
Nous-mêmes,
Fort,
Beau,
Séduisant,
Empli
d’abnégation,
Brillant,
Convaincu
de l’utilité
De
sa Mission,
A
accepté la peur,
La
solitude et la terreur.
L’Humanité,
Fleuron
et creuset
De
la Grandeur,
Du
Vil et de l’Amour,
Du
Bonheur et de l’Odieux,
L’Humanité
naîtra tantôt
Partira
à la recherche
De
l’Autre,
Partout,
dans tous les milieux,
Dans
tous les possibles.
Quête
infinie,
Dans
les Temps et Au-delà,
La
Révélation
Toujours
se dérobera.
Dan
El Seul, l’Exilé,
Y
veillera.
Lui
connaîtra la Supra-Réalité.
Ainsi
en est-il.
Ainsi
en sera-t-il.
Ainsi
en fut-il.
Ainsi
en a -t-il été.
A
Jamais, pour l’Eternité.
***************
A
bord du Vaillant, Irina morte, son corps détruit, la traque de Galeazzo
di Fabbrini avait repris de plus belle. Frédéric Tellier, Gaston de la
Renardière, Symphorien Nestorius Craddock, Benjamin Sitruk, Guillaume Mortot et
Violetta Grimaud y participaient activement. Parfois, Aure-Elise d’Elcourt se
joignait au groupe.
Daniel
Lin et Gana-El, quant à eux, oeuvraient, multipliant l’ouverture des tunnels
transdimensionnels afin de capturer le comte ultramontain.
Mais
toujours, l’Italien échappait à ses poursuivants qui ne ménageaient pourtant ni
leur peine ni leur temps.
Depuis
plusieurs semaine, la fine équipe du commandant wu ne craignait plus
d’emprunter ces chemins immatériels, coincés entre deux réalités.
Le
danseur de cordes croyait-il tenir sa proie? Hop! Elle s’évaporait aussitôt,
insaisissable, les voies entre les possibles se refermant immédiatement.
Recommencer.
Il fallait, oui, recommencer. Combien de fois encore? Pour quel piètre
résultat? Ne pas perdre courage, s’évertuer, s’entêter. La patience était le
maître mot, le mantra de Dan El.
De
son côté, Gana-El piaffait de rage impuissante, ne supportant pas cet échec
renouvelé encore et encore. Son fils, lui, s’épuisait dans son obstination,
refusant de s’avouer vaincu.
Ainsi,
adossé à l’un des sièges de la cabine de pilotage du vaisseau du Loup décati de
l’espace, le commandant Wu, plus spectral que jamais, ses yeux bleu gris
immenses voyant la trame de la Supra-Réalité, souriait faiblement à son père
tout en lui disant, têtu et persuasif au possible:
-
Observateur, une fois encore… essayons. Nous n’avons pas le choix.
-
Révélateur, vous n’êtes point raisonnable.
-
C’est justement pour défier le raisonnable que j’ai vu le jour mon père.
-
Dan El, vous n’avez plus figure humaine…
-
Vous non plus Gana-El.
-
Violetta et Aure-Elise s’effraient à juste titre car vous ressemblez à un
spectre. Depuis dix jours que nous tentons de remonter la piste de Galeazzo,
vous ne vous êtes ni montré à nos amis, ni dormi.
-
Pourquoi perdrais-je mon temps en futilités? Tous ont conscience que je n’ai
que l’enveloppe d’un humain.
-
Certes, mais Sitruk, de la Renardière et Beauséjour ignorent encore votre
nature véritable. Il vous faut encore conserver ce qui vous pèse tant…
Rappelez-vous…
-
Oui, Gana-El, naturellement. Je vous assure que Galeazzo est là, tout près.
Très proche. Je le sens, je le flaire. Ce tunnel, il nous faut l’ouvrir
maintenant, en cette picoseconde. Tout conduit une fois encore aux catacombes
de Cluny.
-
Soit, mon fils. Je veux bien vous prêter encore mon concours. Mais cela fait
trente fois au moins que vous pensez sentir la présence du comte…
-
Trente-trois fois, mon père, rétorqua Dan El avec humour.
-
Or, le temps s’écoule sur cette Terre…
-
Bah! Oubliez-vous que nous pouvons à volonté le modifier, le comprimer, le
ralentir, l’accélérer ou le supprimer?
-
Pour l’heure, n’en faites rien. Fu, Outre-Nulle-Part, s’arme car il a trouvé la
faille.
-
Du moins en est-il persuadé. Mon père, ne vous inquiétez donc pas! Je sais ce
que je fais, ce que je dois faire. Mais je me tais. Le Dragon Inversé sera
vaincu car l’Unicité a accédé à ma demande. Elle me donne Antor.
-
Aïe! Déjà?
-
Pas tout à fait. Nous ferons notre jonction à Plessis-Lez-Tours en 1473.
-
Là où, en fait ce méli-mélo a commencé.
-
Exactement, Gana-El. Mais pas par la volonté de Galeazzo di Fabbrini ou celle
de Johann Van der Zelden.
-
Hum… le point aveugle, l’électron libre. Par la faute de Shah Jahan, l’amour
impossible qu’il éprouvait pour Mumtaz Mahal. Cette donnée vous a échappé.
-
Observateur, depuis j’ai compris à comprendre les émotions humaines. Je les ai
expérimentées. Toutes, oui, toute la palette. Je m’en suis trouvé enrichi,
accompli. Un amour si beau, si romantique, un amour de légende qui cherche à
transcender la mort. N’est-ce pas magnifique? Un amour que je ressens pour
Gwenaëlle. Elle est tout pour moi, je suis tout pour elle…
-
Ne tombez pas dans la mièvrerie, Surgeon! Cet amour refuse la mort! Ainsi, Shah
Jahan sème le désordre dans votre trame et complique l’Expérience. Or, vous
n’aviez pas besoin de cela, de ce grain de sable…
-
Mais c’est un amour qui m’enchante, qui sert finalement mon dessein. Il parfait
l’écran de fumée. De plus, le prince désespéré me montre l’exemple.
-
Ah! Mon fils, jamais je n’aurai le dernier mot avec vous!
-
Qu’importe! Tenez-vous le fil, Gana-El?
-
Depuis une femto seconde déjà. Démarrez donc l’ouverture du trou de ver.
À
cet ordre de l’Observateur, Daniel Lin cligna alors des paupières. Puis,
s’installant encore plus confortablement sur son fauteuil, le dernier des Yings
Lungs ouvrit un minuscule tunnel dans ce qui paraissait n’être que le Néant.
Or, il fallait assurément une sacrée dose de courage pour oser s’aventurer dans
ce rien. Peu à peu, la bouche ténue s’agrandit jusqu’à ce que le boyau
immatériel se stabilise permettant le passage à plusieurs cavaliers. À
l’intérieur du couloir, un tourbillon fut bientôt visible.
-
Qui part aujourd’hui? S’enquit l’aînée des entités.
-
Gaston, Violetta et Frédéric, jeta le commandant dans un souffle à peine
perceptible.
L’effort
exigé pour créer ce tunnel était immense. Le Surgeon n’avait recouvré que
trente pour cent de ses capacités. Son Avatar humain l’entravait de plus en
plus mais il devait s’en accommoder. Cela s’avérait impératif pour le succès de
l’Expérience.
Daniel
Lin pâlit encore, chose qui paraissait impensable, mais s’accrocha, résista à
l’indicible, atroce et indescriptible brûlure glacée. Il ignora le haut-le-cœur
qui s’empara de lui et solidifia pour plusieurs heures le tunnel improbable qui
attendait ses téméraires explorateurs.
De
son côté, Gana-El veillait à maintenir m’intégrité du maillage des bons torons.
Pour ce faire, il y avait belle lurette qu’il avait été contraint d’abandonner
sa forme humaine. Tant pis pour son incognito! Tant pis pour les frayeurs qu’il
causait à Louise, Aure-Elise et Violetta! Les explications viendraient une fois
la partie achevée. Ou bien pas du tout car pas nécessaires. Après tout, cette
histoire pourrait ne jamais avoir eu lieu…
***************
Irina
venait de rejoindre la cave de la maison de rapport située boulevard du Temple.
Elle avait pu vérifier la justesse des assertions de Peter Lorre. Cependant,
son visage n’affichait aucun sentiment de satisfaction. À sa vue, Sun Wu, qui
préparait une étrange mixture, redressa la tête. Le Chinois n’interrogea pas
l’espionne russe. Il savait.
-
Où est Ti? S’inquiéta la capitaine du corps spécial.
-
Mon cousin se repose dans notre hôtel particulier, en prévision d’une action
prochaine. Toutefois, mon féal ne dort que d’un œil tandis qu’Alexeï Alexandra
monte une garde vigilante.
-
Dans ce cas, je vais exécuter moi-même nos deux prisonniers.
-
Capitaine, pardonnez mon outrecuidance mais ce n’est pas là la tâche d’une
femme.
-
Sun Wu que croyez-vous donc? Que j’aie le cœur tendre? Que je n’aie jamais
exécuté quelqu’un? Le service auquel j’appartiens a blindé mes émotions, toute
cette sensiblerie inutile!
-
Je préfère m’en charger.
-
Maître du Dragon de Jade, reconnaissez plutôt que vous prenez plaisir à tuer.
-
Je l’avoue humblement Maïakovska. Lorsque j’accomplis mon ouvrage de mort, un
délicieux frisson parcourt alors mon échine. Je me sens plus vivant que jamais
et cette puissance m’exalte!
-
J’assisterai à vos côtés à cet instant si vivifiant pour vous, votre esprit
dévoyé.
Poliment,
le Chinois s’inclina puis s’effaça pour laisser entrer Irina dans la deuxième
partie de la cave, isolée par un paravent assez incongru en pareil lieu. Les
deux comédiens somnolaient, dormant d’un sommeil plus ou moins agité. Parfois,
leurs lèvres exsangues laissaient échapper un gémissement, une plainte
poignante ou quelques mots inaudibles.
-
Il vaut mieux les réveiller, fit Sun Wu. J’aime voir mes victimes conscientes
lorsque j’en finis avec elles.
-
Oh! Là, vous me battez de deux coudées, se mit à rire la Russe.
Mais
c’était un rire sans joie à vous donner envie de déguerpir au plus vite.
Prestement,
la jeune femme se pencha d’abord sur Peter Lorre et lui asséna quatre gifles
bien sonores. Le Hongrois ouvrit des yeux rouges et larmoyants. L’un avait été
rongé par l’acide. Il voulut se frotter ses joues cuisantes et empourprées,
mais toujours ligoté, il en fut incapable.
Gloria
Swanson connut le même sort. Furieuse et monstrueuse à la fois à cause d’un
maquillage dégoulinant, de cernes et de poches sous les yeux, elle commença par
proférer quelques insultes bien senties à l’adresse d’Irina.


-
Putain des faubourgs! Girafe mal bâtie! Ton cul empeste la vérole!
-
Tu peux t’époumoner tout ton soul! S’esclaffa l’espionne. Dans une minute, tu
insulteras Satan en personne et ses séides, si tu crois en eux.
-
Que… vous escomptez m’assassiner? Non! Je veux vivre! Vivre!
-
Ce n’est pas dans mes projets, la vieille. À mon goût, épave, tu as suffisamment
profité de la vie. Tu n’es pas à plaindre. Ta mort sera aussi belle que ton
existence.
Irina
se recula alors pour permettre à Sun Wu de passer à l’acte. Le chef de la
puissante triade chinoise de la piste temporelle 1721 avait déjà dégagé de son
fourreau un magnifique sabre. Avec un œil brillant, il examina le fil de la
lame, puis, sans prévenir, d’un geste souple, ample et rapide à la fois,
totalement contrôlé, il fendit l’air. Le couperet aiguisé et sûr trancha d’un
seul coup la tête de l’Américaine. Cette dernière n’avait donc même pas eu le
temps de pousser un cri.
L’horrible
trophée alla rouler sur le sol plus ou moins régulier et propre de la cave.
Fascinée
par l’objet hideux et sanglant, Maïakovska se baissa et s’en saisit, le prenant
par les cheveux. Nullement dégoûtée, la jeune femme remarqua:
-
Sun Wu, peste! Fameuse précision! J’ai tout juste eu le temps de m’éloigner.
Désormais, cette ruine exprimera son étonnement pour l’éternité. Beau coup en
vérité!
-
Merci, capitaine. J’apprécie ce compliment sincère.
-
Au suivant, se contenta de répliquer la jeune femme.
Peter
Lorre se tortillait sur sa chaise autant que ses liens le lui permettaient.
Paniqué, il roulait des yeux et balbutiait, alternant le magyar, l’allemand,
l’anglais et quelques supplications en français.
-
Pitié! Je saurai me rendre utile! Pitié! J’accomplirai les plus viles besognes.
Je serai votre domestique, votre souffre-douleur si vous le désirez, votre
divertissement, votre amusement, votre clown même… comme pour le comte di
Fabbrini. Mais je vous en supplie, laissez-moi vivre…
Sa
voix stoppa net. Elle aussi, sa tête venait d’être tranchée. Elle ne tarda pas
à rejoindre celle de Gloria Swanson dans un coin de la cave.
-
Les propos du Hongrois étaient fort intéressants finalement, articula Irina.
-
Oui-da, ma chère. Ainsi donc, Peter Lorre servait de clown à l’Italien…
-
Cela ne m’étonne pas de lui. Que faisons-nous des têtes et des corps?
-
Les corps à la Seine. Je connais un endroit sûr pour les y jeter.
-
Soit, je vous fais confiance. Mais les têtes?
-
Ah! J’ai l’âme d’un collectionneur! Embaumées, elles iront rejoindre mes
trésors personnels.
-
Tiens donc! Vous en avez beaucoup?
-
Euh… près de deux mille cinq cents capitaine…
-
Hum… Pas mal! Toutes sont votre œuvre sans doute?
-
Naturellement. Il n’y a que Daniel Lin, ce sang mêlé à m’avoir échappé
autrefois.
-
Mon cher Sun Wu, Fu lui réserve une fin plus à sa mesure.
-
Peut-être… mais je ne disposerai point de sa tête…
-
Consolez-vous avec celles de Galeazzo, de Gaston de la Renardière, de Tellier
et de bien d’autres encore.
-
Ce ne sera pas pareil capitaine.
-
Ne me faites pas croire que vous seriez prêt à trahir votre suzerain pour cette
broutille.
-
Non, Maïakovska, je dois tout à Fu l’Incomparable.
-
Bien, mon allié. Hâtons-nous donc maintenant de rejoindre Souvorov et ses
hommes.
****************
Sur une couchette à bord du Vaillant,
le chevalier de Saint-Georges reposait. La fièvre étant tombée, le musicien
était désormais tiré d’affaires. À son chevet, Symphorien fulminait. Il
veillait sur Joseph avec le soin jaloux d’une mère. Le Cachalot de l’Espace ne
décolérait pas. Il en voulait au vice amiral Fermat. Selon lui, c’était la
faute du maître espion si Saint-Georges avait failli mourir. De plus, la
disparition de Grégoire l’agaçait.
Ce
matin là le capitaine avait exigé une explication qu’André lui avait refusée
fermement. Dépité et vert de rage, le vieil homme s’en était pris alors à
Frédéric Tellier et à Benjamin Sitruk, le nouveau venu dans l’équipe qu’il ne
portait pas particulièrement dans son cœur. La discussion s’envenimait et les
trois personnages en étaient presque venus aux mains lorsque Brelan, se levant
de son siège de garde-malade, avait jeté sévèrement:
-
Holà! Cela suffit tous les trois! Vous devriez avoir honte, avec vos cris, vos
hurlements, vous empêchez notre blessé de dormir. Si vous ne cessez pas, je
vous jette un par un dans le vide.
Sitruk
avait alors rougi et Frédéric, confus, s’était rapidement excusé. Quant à
Craddock, il s’était enfermé dans la soute avec, pour toute compagnie, une
fiasque de vin. Trois heures plus tard, il était remonté assurer son tour de
garde. Mais la colère ne l’avait pas quitté.
Cependant,
Joseph se rétablissait. Sa respiration se faisait plus régulière tandis que ses
signes vitaux se stabilisaient. Toutes les heures, des médicaments lui étaient
administrés. Deux de ses plaies étaient en voie de cicatrisation. La troisième,
la plus grave, saignait encore. Toutefois, elle ne suppurait plus.
Lorsque
le bip sonore retentissait, Symphorien donnait à boire au chevalier une gorgée
de potion fort amère mais aussi fort efficace. Puis, tandis que Boulogne
retombait dans un demi-sommeil, l’infirmier improvisé ne perdait pas de vue son
patient. Néanmoins, cette occupation d’aide-soignant permettait à Craddock de
ressasser de sombres et tristes pensées.
La
fatigue pesait sur le vieux baroudeur. Mais il était trop fier pour se plaindre
et céder son poste. Y compris à Violetta.
-
Miss Grimaud, je tiens le coup, je vous assure.
-
Que vous dites! Allez dormir un peu, je prends la relève.
-
Votre tour n’est que dans trois heures. À votre âge, vous avez davantage besoin
de sommeil que ma vieille carcasse.
-
D’accord. Si nous discutions alors?
-
De quoi?
-
Vous pourrez peut-être éclairer ma lanterne.
-
A quel propos?
-
Euh… c’est plutôt délicat à énoncer. Capitaine Craddock, vous avez certainement
remarqué que ni l’amiral ni mon père ne se servaient plus du chronovision.
-
Naturellement, miss Violetta.
-
En connaissez-vous la raison? Avez-vous une explication? D’après Aure-Elise,
l’appareil, plus très fiable et complètement dépassé, montrerait n’importe quoi
dorénavant. Or, je n’y crois pas le moins du monde.
-
oh! Dans ce monde sens dessus dessous, c’est bien possible cependant, soupira
Symphorien plutôt gêné par le questionnement de l’adolescente.
-
Capitaine, ne me racontez pas de fadaises! J’ai quinze ans, je puis entendre
beaucoup. Vous, vous avez roulé votre bosse partout, vous avez plus
d’expérience que je n’en aurais jamais, alors, faites un effort. Vous devez
bien avoir une vague idée de ce qui se passe vraiment ici!
-
Mais, mon enfant, personne ne me dit rien, ricana la Cachalot du Système Sol
avec amertume. On me tient à l’écart tout comme vous. On croit que je suis une
quantité négligeable, je ne suis donc pas dans le secret des dieux. Pensez! Un
humble mortel comme moi! Qu’espériez-vous?
-
Là, vous vous dérobez.
-
Demandez plutôt à l’Artiste. Il vous répondra peut-être de manière à sa
satisfaire votre curiosité. Ou encore à…
-
Oui, ou encore à?
-
A votre béguin. Guillaume laisse traîner ses oreilles, lui, et personne ne le
sanctionne.
-
Guillaume ne sait strictement rien, asséna Violetta. Il me l’a dit ce matin.
Capitaine, vous êtes impossible. Vous me décevez profondément. Vous êtes
quelqu’un d’intelligent et vous n’avez rien compris ou deviné?
-
Miss Grimaud, rasseyez-vous et écoutez ce conseil au lieu de faire une scène.
Ne tentez pas de creuser le mystère. Vous seriez…
-
Déçue?
-
Non, petite, secouée!
-
Ah! Bah! Alors, cela signifie que vous savez…
-
Une minuscule partie qui pèse trop lourdement sur mes épaules.
-
Quant à ce chanteur enlevé, Grégoire. Personne ici, pour l’heure, ne semble
s’en préoccuper.
-
Je le pensais également. À Tort. En fait, il a été retrouvé hier au soir; il a
été confié à des amis sûrs. Vous savez, il est plus que commotionné et ne peut
rien dire sur ce qui lui est arrivé précisément.
-
Qui vous a renseigné sur son sort?
-
Daniel Lin après avoir eu un accrochage avec le vice amiral. Il est intervenu
afin de mettre fin à ce qui menaçait de tourner au pugilat.
-
Qui a enlevé le chanteur? Je parie que c’est Maïakovska.
-
Tout à fait.
-
Dans quel but?
-
Oh! Dans celui d’attirer votre père dans un piège. Mais il est éventé comme du
mauvais champagne. Cette Russe de mes deux court présentement deux lièvres à la
fois. Elle va à sa perte!
-
Mon père semble s’être mis en réserve. À cause d’elle?
-
Absolument pas! Le commandant Wu et Fermat traquent notre espionne et ses
séides, mais sans se dévoiler.
-
Une fois encore, je ne vous crois pas! Comment s’y prennent-ils? Ils
n’utilisent ni l’un ni l’autre le chronovision et ne sortent plus ou presque de
la cabine de pilotage! D’ailleurs, c’est à se demander s’ils dorment et s’ils
mangent aussi.
-
Cela, je l’ignore, miss.
-
Bon, pas de chronovision donc. Ni de translateur non plus?
-
Pourquoi faire? Pour se déplacer dans le temps et sur les chronolignes? Pff! Il
y a longtemps qu’ils n’ont plus besoin de toute cette technologie encombrante
et obsolète!
-
Bon sang, Craddock, soyez plus clair!
-
Ah! Tant pis! Vous obtenez toujours ce que vous voulez, vous! Grâce à leurs
Talents, l’amiral et Daniel Lin ouvrent des routes transdimensionnelles et
transtemporelles à leur gré, selon leurs besoins.
-
Que me contez-vous-là, capitaine? Aure-Elise m’a tenu un discours presque
semblable avant-hier. Leurs Talents? Pas dans le sens humain manifestement…
-
Vous avez compris.
-
Ailleurs, mon père, Daniel Lin Wu, était né à la suite des applications des
recherches interdites. Une sorte d’homunculus amélioré. Mâtiné de daryl
androïde. La fusion l’aurait donc doté ici des mêmes capacités.
-
Certes…
-
Votre « certes » manque de conviction. Vous me menez en bateau.
Fermat aussi ouvre ces fameux tunnels. Or, lui, n’est pas du tout un daryl.
Alors, je ne comprends plus.
-
Miss Grimaud, André Fermat n’est pas qu’un simple maître espion. Je ne puis en
révéler plus. Même sous la torture. Si vous voulez en savoir plus, taisez-vous,
observez… ou suppliez votre paternel de tout vous expliquer.
-
Vous craignez l’amiral, cela je le sens.
-
Oh oui! Plus qu’un peu. Je l’avoue humblement. Vous devriez m’imiter, miss
Violetta. Pour l’instant, je reconnais qu’il fait preuve d’une relative
bienveillance en ce qui me concerne. Or, il faut que cette situation perdure.
-
Pourquoi?
-
Pourquoi? Bigre! C’est difficile à dire. Daniel Lin n’a pas encore la force
nécessaire pour l’empêcher de m’annihiler et toute l’équipe avec si le maître
espion avait soudain l’envie de le faire.
-
Annihiler! Capitaine Craddock, vous voulez m’inquiéter!
-
Je le souhaiterais, vraiment! Aux yeux de Fermat, nous ne sommes rien, encore
moins que des insectes. Il ne voit en nous que des parasites nuisibles, des
créatures inutiles.
-
Nous… notre groupe? Ou alors tous les humains?
-
Tous les humains, hélas!
-
Pourtant, vous ne pouvez nier que l’Amiral Fermat nous apporte son aide. Il a
rejoint mon père dans son combat. Vous l’oubliez.
-
Hum. Le vice amiral Fermat ne peut agir autrement. Daniel Lin…
-
L’oblige? Mais tout à l’heure, vous avez laissé entendre…
-
Que le commandant Wu ne pouvait s’opposer avec succès au maître espion. C’est
vrai. En fait, ledit Fermat a été appelé par son fils. Voilà! J’ai lâché le
grand secret. Or, il n’est pas du genre à se dérober. J’ai dit tout ce que je
savais. De toute manière, vous auriez fin par l’apprendre, futée comme vous
l’êtes…
-
Je… suis toute retournée…
-
Eh oui, miss Grimaud! Sous les Napoléonides, Daniel Lucien Napoléon est le fils
du vice amiral Fermat. Un fils illégitime, bien entendu. Ailleurs, sous
l’Empire chinois quasi universel, il en va presque de même à ce que j’ai
compris. Comment? Je l’ignore. Je vous l’affirme et vous le jure. Si je mens,
que le Pâtissier me brûle dans son four, me précipite dans le gouffre du Néant!
-
Capitaine Craddock, je suis terriblement tourneboulée, là.
-
Il y a de quoi, miss.
-
Après votre aveu, je n’oserai plus jamais croiser le regard d’André Fermat. De
peur de piquer un fard.
-
Bah! Ce sera inutile. Cet escogriffe lit en chacun de nous aussi facilement que
je vide un verre.
-
Euh… l’amiral n’est pas humain. Donc…
-
Chut! Un ultime conseil. Mon enfant, faites comme si de rien n’était.
-
Cela suffira? Jouer la naïve?
-
Vous verrez bien!
-
Si mon père est si pâle, si détaché de tout en cet instant, s’il évite tout
contact ou presque avec nous, et si l’amiral fait de même, c’est parce que tous
deux appartiennent à la Supra Humanité? C’est bien cela?
-
Si vous voulez…
-
Ah! D’accord. Mais moi?
-
Vous vous êtes une fille tout à fait ordinaire, normale, quoi. Mi métamorphe,
mi humaine…
-
Je parlerai à mon père. J’aurai une discussion avec lui…
-
Rien ne coûte d’essayer. Peut-être acceptera-t-il de vous expliquer la
situation, après tout.
-
Oh! J’y compte bien. Je saurai m’y prendre.
-
Bien évidemment. Vous êtes très forte à ce jeu.
-
Capitaine Craddock, merci. Du fond du cœur.
-
Cependant, ne soyez pas un fardeau supplémentaire pour Daniel Lin.
-
Je le répète, merci pour cette conversation. Oncle Symphorien…
Bien
que très ému, le Vieux Loup de l’Espace n’en montra rien. Il se contenta
d’accepter simplement le baiser sonore sur la joue que lui donna l’adolescente.
-
Ah! Vous piquez, oncle Symphorien, conclut Violetta en souriant. Vous devriez
vous raser plus souvent. J’ai horreur des barbus et moustachus.
***************
Craddock
avait eu très chaud. En effet, il venait d’échapper de justesse à un enlèvement
grâce à l’intervention de Frédéric Tellier et de Benjamin Sitruk. Les deux
hommes, commandités par Daniel Lin, avaient agi à l’ultime seconde afin que
l’incorrigible capitaine comprît la leçon.
-
Donc, je ne compte pas pour du beurre aux yeux du commandant Wu! C’est bon d’en
avoir la confirmation, soupira égoïstement Symphorien. Mais le duc de Chartres
n’a pas eu ma chance. Il est tombé entre les mains de la Russe à ma place. Un
prêté pour un rendu. Bien fait! Il n’empêche. Cet enlèvement du prince n’a pas
l’air de tourmenter plus que ça le commandant. Celui-ci doit avoir un plan,
c’est sûr! Ma foi, j’aimerais en savoir plus, juste un peu plus… j’en ai ras la
patate d’être tenu à l’écart. Ah! Bien! Je crois que j’ai été entendu… voici
enfin la cabine de pilotage qui s’ouvre. Enfin, on va s’expliquer.
Craddock
se redressa et ses yeux ronds virent Daniel Lin s’avancer jusqu’à lui.
L’Eurasien semblait las, quelque peu déconnecté de la réalité, et avait du mal
à dissimuler un bâillement.
-
Capitaine Craddock, j’ai à vous parler, fit Daniel Lin doucement mais
fermement, répondant ainsi aux pensées pas si secrètes du vieil homme. Puis-je
m’asseoir près de vous?
-
Euh, faites donc, commandant Wu. Cela ne me gêne pas, répliqua le Cachalot du
Système Sol en bafouillant.
Maladroitement,
notre Symphorien fit de la place tout en tentant de dissimuler un flacon
quelconque. Peine perdue! Rien n’échappait au jeune Ying Lung malgré sa
fatigue.
-
Oh! Symphorien! Encore? Vous me décevez grandement. Décidément, vous êtes
incorrigible.
Daniel
Lin afficha un triste sourire.
-
Bon, je l’admets, marmonna Symphorien, penaud et rougissant comme un gosse pris
sur le fait après avoir commis une grosse sottise. On ne peut pas me refaire.
Vous voulez me sermonner? Ne vous en privez surtout pas! Je suis comme je suis,
purée! Tant pis pour moi! Jamais je n’aurais dû sortir de l’hôtel de Brelan.
J’y étais pépère, gavé, materné et tutti quanti. Mais voilà! J’ai horreur
d’être ainsi tenu en laisse. De plus, j’avais un sacré coup dans le nez.
-
Surtout, vous désiriez rencontrer Beaumarchais en chair et en os.
-
J’avais appris où il avait ses pénates.
-
Craddock, mon ami, je ne veux pas aborder ce sujet là, présentement, dit Daniel
Lin en s’étirant délicieusement sur la couchette du capitaine puis en faisant
jouer tous ses muscles. Pardon d’afficher ainsi ma fatigue mais traquer
Maïakovska et di Fabbrini s’avère plutôt éreintant. Il me tarde d’en avoir
terminé. Je rêve de reprendre l’entraî du Harrtan.
-
Commandant, je comprends…
-
Parfait. Tantôt, hier, plus précisément, vous avez discuté avec Violetta. Vous lui
avez révélé ce que vous saviez, ou, du moins ce que vous croyiez être la
vérité.
-
Ah! Vous nous écoutiez donc finalement! Jeta Symphorien en grimaçant. Ou vous
avez capté nos pensées.
-
En fait, depuis la bataille rangée du Châtelet, j’ai recouvré l’essentiel de
mes facultés télépathiques. Or, même avec la meilleure volonté du monde, il
m’est difficile, voire impossible, de ne point « entendre » les
pensées, les paroles d’humains qui se tiennent à dix mètres à peine de moi.
-
Je ne puis rien celer. Je vois. C’est assez gênant.
-
Dans ce cas, Symphorien, jouons franc-jeu. Vous demandez une explication. Vous
ne voulez plus être un simple pion, d’accord. Est-ce que vous avez peur de moi?
Le
capitaine écarquilla alors ses yeux glauques.
-
Diable! Pourquoi?
-
Je vous le répète. Nous jouons au jeu de la sincérité. Craignez-vous l’être
réel que je suis, l’Entité inhumaine qui se cache sous cette enveloppe de
chair? Ce que je peux accomplir? Croyez-vous que je puisse vous nuire, vous
effacer comme un dessin maladroit, une esquisse qui ne satisfait pas l’enfant
boudeur, avide de perfection, que je fus jadis?
-
Euh… Vous me coupez le sifflet…
-
Vous hésitez. Il y a quelques mois, vous voyiez pourtant en moi un démon, un…
satan. Vous me rendiez alors une sorte d’hommage farfelu. Mais ce souvenir vous
a été ôté par l’Amiral.
-
Vous m’en voyez soulagé, commandant.
-
Tant mieux, mon ami. Je ne suis pas un satan mais un Shaitan! Ce mot vient du
babylonien et signifie Juge. Faites-vous la différence?
-
La nuance doit m’échapper. Juge dites-vous?
-
Oui, Juge. En réalité, il vaut mieux nous appliquer à Fermat et à moi-même le
terme chinois de Ying Lung ou encore japonais de Riu Shu.
-
Un Dragon? Ai-je bien saisi?
-
En quelque sorte. Mais un Dragon bienveillant, guidant les humains, les
protégeant, capable de les admonester si nécessaire.
-
Commandant Wu, admettons. Toute cette sémantique, pour moi, c’est du pareil au
même!
-
Vous restez méfiant…
-
Pas envers vous, Daniel Lin…
-
Vous avez tort de ne pas accorder le même crédit à mon père. Si je désirais
vraiment nuire aux humains, si mon père le voulait aussi, pensez-vous que nous
prendrions actuellement de tels risques? Ainsi, nous laisserions di Fabbrini,
son compère Van der Zelden, Maïakovska, Sun Wu père et l’Empereur Fu agir
librement à leur guise? Le croire, c’est mal me connaître, nous connaître!
-
Euh, Daniel Lin, peut-être nous aidez-vous parce que les vôtres et vous-même
vous trouvez menacés.
-
Les miens, mon peuple, même le couteau sous la gorge, même prêts à rejoindre le
Néant, ne tenteraient aucun geste en votre faveur. Cela, je l’avoue volontiers.
-
Brr! C’est fou ce que vous me rassurez!
-
Mais je suis différent. Fermat également.
-
Pourquoi Daniel Lin? Je veux une preuve tangible, pas de vos belles paroles
enrobées de miel et de sucre.
-
Une preuve? Bouddha! Saint Thomas, va! Un aveu… cela vous suffira-t-il?
-
Cela va dépendre de l’importance de cet aveu, commandant.
-
Voilà. Il m’incombe de vous protéger, de vous préserver. C’est là ma tâche en
tant que Gardien.
-
Gardien… Préservateur donc. Mais bon sang! Crachez une bonne fois pour toutes
le morceau! Pourquoi n’utilisez-vous pas le terme de Créateur?
-
Bravo pour votre courage Symphorien Nestorius Craddock! Vous osez! Cessez de
trembler et de mâchouiller sottement votre barbe.
-
Euh… C’est plus fort que moi. J’ai peur que Saint-Georges ne saisisse nos
propos…
En
effet, face à la couchette de Craddock, le chevalier achevait sa convalescence
en composant un petit impromptu en do Majeur.
-
Aucun risque, capitaine. Depuis que vous avez utilisé le mot Dragon, nous nous
exprimons en mandarin.
-
Alors là, chapeau! Vous m’épatez! Comment puis-je parler une langue que je n’ai
point apprise?
Daniel
Lin éclata de rire. Son amusement était sincère.
-
Mon ami, oubliez-vous ce que je puis? Un authentique cas de possession, mais
bénéfique. Si vous le désirez, cette connaissance vous sera conservée. Oui?
Redevenons sérieux. Vous pensez que c’est moi qui vous aide, que l’humanité a
besoin de moi. Eh bien, c’est tout le contraire!
-
Commandant, je ne comprends pas!
-
Symphorien, ce sont les petites vies, les humains qui, présentement, m’aident à
lutter contre Johann, la fausse Entropie, à ligoter Fu, le véritable Chaos
généralisé, l’Energie Sombre, la Matière Noire qui s’infiltre, s’insinue
sournoisement dans le maillage du Réseau-Mondes.
-
Comment? Un pareil tour de force accompli par de simples et insignifiantes
« petites vies » comme vous venez de nous nommer! Vous bluffez! Ah!
Non? Vous ne mentez pas, vous êtes sincère, vous ne vous gaussez pas de moi?
-
Je vous jure que non. Vous vous demandez ce qui est en train de se passer dans
la Supra-Réalité.
-
Certes. Mais je ne formule pas le problème de la même façon que vous. Pourquoi
vous faut-il vaincre ce Fu? Comment, Dieu me pardonne, en êtes-vous arrivé à
cette situation abracadabrante?
-
Une erreur d’appréciation. Les divinités sont aussi faibles que les humains. De
toute éternité, les Yings Lungs pensaient être constitués de pure logique. Imaginez,
si cela vous semble plus facile, des formules mathématiques et des lois
physiques matérialisées. Bien évidemment, ces termes réducteurs sont trompeurs.
Les sentiments, inhérents à toute créature pensante, furent refoulés, ignorés,
niés. Or, ces émotions, informulées, prospérèrent dans l’Infra Monde, dans
l’Inconscient, dirais-je, jusqu’à se transmuter en Energie Sombre, en proto
matière inversée, en antimatière juste à l’ultime femto seconde fatidique
précédant la Création…
-
Puis…
-
Puis, le Big Bang…. Enfin la… cela je ne dois pas vous le dire… oups… oubliez
ma dernière phrase. Donc le Big Bang advint… enfin, ce qui passe pour le Big
Bang. Les premiers essais étant concluants, le Panmultivers, fonctionnant cahin
caha malgré les scories et les déchets, prit son ampleur, s’étendit encore et
encore, devenant multiple, gonflant des milliers, des multitudes de ballons,
d’univers bulles différents, irisés, splendides, enivrants, merveilleux,
exaltants. Encore. Encore davantage. Cependant, la poussière, c’est-à-dire les
sentiments niés s’accumulèrent, se fondirent, mutèrent, se transmutèrent en
ténèbres, noirceur intégrale. À un point tel que le Réseau-Mondes se retrouva
pollué, pratiquement incapable de se défendre, de réagir…
-
Alors?
-
Alors mes pairs comprirent qu’il fallait non forger une parade qui aurait été
de toute manière inefficace, mais utiliser ce mal pour en sortir un bien.
-
C’est-à-dire?
-
C’est-à-dire que je vis le jour à l’aube du Premier, du Véritable Big Bang et
non avant les précédents, les simulations. J’oubliais de vous dire que les
Yings Lungs manipulent le temps, la matière et l’espace à loisir. Il les
créent, ils font croire que l’Univers n’a ni commencement ni fin, que cela est
inutile aussi.
-
Attendez, Daniel Lin… Simulation?
-
Zut! Ce mot m’a échappé! À cause de ma lassitude.
-
Fichtre! Là, en cet instant, agissons-nous, parlons-nous dans une Simulation?
Dan
El hésita pour répondre, baissa la tête et, finalement, se lança.
-
Si cela était?
-
Bougre de tonnerre de Paimpol, je veux savoir si j’existe!
-
Oui, vous existez, Symphorien Nestorius Craddock, toujours si mal embouché. Je
l’affirme.
-
Je ne suis guère convaincu. Mais le reste, les autres, tout ceci, désigna le
capitaine d’opérette.
-
Également. Mais…
-
Je le savais! Il y a un mais!
-
Je veux dire que tout cela est anticipé. Tout comme vous.
-
Anticipé… foutre de foutre! Vous choisissez des termes qui ont le don de me
terrifier.
-
Pardon, mais vous avez réclamé la vérité.
-
Allez. C’est oublié, pardonné, effacé. Je suis un cheval de retour qui peut
tout entendre, tout supporter. Vous n’avez pas idée!
-
Bien au contraire, Craddock. Dans ces anticipations, oui, il y en a eu
plusieurs, un nombre incalculable, je me retrouvais mis à l’épreuve.
-
Testé, siffla le Vieux Loup décati.
-
Tous ces tests, pas aussi cruels que vous le pensez, avaient pour but d’étudier
mes talents, ma capacité à assimiler le côté négatif de la Création en gésine,
mon pouvoir de rejeter dans le Shéol le « Mal ».
-
D’accord. Daniel Lin, mon gars, si j’ai bien tout compris, la dernière manche
est donc en train de se jouer. Exact?
-
Tout à fait, mon cher capitaine.
-
Poursuivons les révélations, les squelettes sortis des placards. Vous n’êtes
pas le seul coupable.
-
Hum… c’est à voir.
- Vos
pairs, en tant qu’aînés, plus expérimentés, ont mal appréhendé leur refus de
l’imperfection. Je veux dire le côté poétique, sublime et fou de la création.
Ils désiraient un monde équilibré alors que c’est impossible.
-
C’est cela.
-
C’est impossible parce que l’Univers est sans cesse en mouvement, protéiforme,
en mutation constante. Il ne peut rester figé. Sinon, il demeure stérile.
-
Bravo, Symphorien!
-
Je reviens à vos semblables. Se croyant des anges, ils se sont transformés en
démons. Vous hochez la tête, vous approuvez. Alors, nom d’une pipe, d’une
putain vérolée, pourquoi ne vont-ils pas au feu à votre place?
-
Du calme, mon ami. Vous voyez de l’injustice dans cette histoire à cause de
l’affection que vous me portez. Or, je suis né pour accomplir cette tâche, pour
venir à bout de Fu, la véritable noirceur absolue. Mais, à mon tour, j’ai
fauté. Enivré par les pouvoirs que je me découvrais, je me suis mis à créer,
bien trop tôt.
-
Ah! Qui? Quoi?
-
Euh… Vous, bref, l’Humanité… la Terre, le Système solaire, le temps local…
-
Là, ce n’était pas une simulation?
-
Non…
-
Foutrebleu! Dois-je rire ou pleurer? Belle réussite! Beau plantage!
-
Vous avez raison, Symphorien. Votre ironie ne me blesse nullement. Je reconnais
que j’ai agi avec légèreté, avec la sottise d’une Entité démiurge orgueilleuse,
folle de ses possibilités sans bornes. Oui, j’étais à l’époque infantile,
inconséquent, fat et inaccessible aux conseils. Impétueux, incontrôlable, je me
mis à jouer avec des forces qui me dépassaient. Personne ne pouvait me faire
entendre raison, me discipliner. Ainsi, bien malgré moi, aveugle, je donnais
encore plus d’atouts au désordre qui se généralisait.
-
Vous m’effrayez. Alors, cette humanité, ce succédanné d’intelligence, c’était
une erreur cosmique?
-
Bien plus que cela, Symphorien. Cependant, en elle, on pouvait y trouver
parfois, de rares fois j’en conviens, des pépites… ce fut pourquoi, après
l’effacement d’une première création non désirée, toutes les simulations qui
suivirent firent la part belle aux habitants de Terra.
-
Mais les choses se compliquèrent.
-
Oui, à cause du côté sombre. De l’alliance obligée avec le diable. Une alliance
qui ne peut être rompue… qui nécessite une force d’âme incroyable. Un contrôle
de chaque attoseconde.
- Si
vous perdez ce contrôle, si les vôtres plient, qu’adviendra-t-il?
-
Le Leurre sera généralisé et pérenne.
-
Mais Daniel Lin, cela ne me parâit pas si grave puisqu’en cet instant même nous
y vivons.
-
Ah! Symphorien, vous ne comprenez pas. Sous le règne éternel de l’Inversé, les
formes de vie reproduites ne seront que des simulacres, sans conscience propre,
des marionnettes sans personnalité, des automates creux mimant les gestes, les
rituels des véritables êtres vivants qui auraient pu être, un peu comme
l’androïde créé par Descartes, Francine, parce que le philosophe ne supportait
pas la mort de sa fille. Des hommes machines en quelque sorte. Une abomination
à mes yeux!
-
Pour moi aussi, mon gars! Mais n’est-ce pas le cas ici, maintenant? Puisque nous
sommes dans une simulation…
-
Pas du tout puisqu’il s’agit de Ma Simulation! Je vous ai donné le libre
arbitre, vous tous qui me côtoyez, vous y compris Symphorien! La preuve? Vous
êtes capable de me poser la question. Il ne s’agit pas, plus d’une programmation
heuristique aléatoire. De toute manière vous l’avez dépassée depuis longtemps.
-
Dois-je m’en réjouir? Bon, je suis quelqu’un d’ouvert. Après la victoire, que
comptez-vous faire?
-
Une victoire qui sera aussi la vôtre, mon ami…
-
Que deviendrai-je? Mes compagnons, votre… famille, tous ces gens que j’ai
connus…?
-
En fait, je vous ai créés vous tous, je me suis attaché à vous, je saurai ne
pas vous oublier.
-
Je le répète. Quel sort nous attend?
-
Je m’engage à vous garder, à vous conserver en vie, tels que vous êtes, à vous
préserver.
-
Allez-vous donc nous recréer?
-
Non, puisque vous existez déjà. Inachevés, tout comme moi, vous progresserez,
vous vous amenderez, nous le ferons de concert.
-
Permettez-moi de rester sceptique.
-
Je ne vous en veux pas. Vous désiriez un échange d’égal à égal. Vous l’avez eu.
Oh! Encore un détail. Mon véritable nom est Dan El. Mais vous pouvez toujours
m’appeler Daniel Lin. Après tout, il y a des éons que j’ai endossé cette
identité, cet avatar, que je vis parmi les humains. Depuis tout ce temps, je me
considère un peu comme tel. Cela ne me gêne pas. De toute façon, j’ai horreur
d’être vénéré.
-
Vous voulez rajouter quelque chose, Daniel Lin…
-
Nous sommes presque sur la même longueur d’onde, mon ami. Vous savez, tout
comme vous, je puis faillir et mourir.
Le
Cachalot de l’espace acquiesça puis, timidement, tendit la main droite en
direction de Dan El. Celui-ci s’en empara et la serra chaleureusement,
satisfait de l’attitude du vieux baroudeur. Le commandant Wu voulait conserver
l’amitié du capitaine. Elle lui tenait à cœur. Fier de la confiance qui lui
était accordée, Symphorien essuya furtivement une larme. Dan El fit celui qui
n’avait rien vu. Il avait progressé jusqu’à avoir le tact nécessaire dans les échanges
en société.
***************
Ce
soir-là, le duc de Chartres recevait ses amis les plus proches, les plus
intimes, environ une vingtaine d’hommes et de femmes appartenant tous à la plus
haute noblesse de France et de Navarre. Parmi cette gent, on pouvait y
reconnaître Choiseul, Richelieu, Puylaurens, ou encore des esprits éclairés et
libéraux tels Beaumarchais, Condorcet, le fermier Lavoisier, Malesherbes et
bien sûr quelques étrangers bien en Cour comme le comte di Fabbrini et sa
superbe épouse Ava.
Le
pavillon, camouflé dans un parc immense, nous étions cependant en plein Paris,
près de la rue du Coq, présentait tous les avantages de la discrétion.
L’heureux propriétaire fortuné n’était autre que ce faune rassis de maréchal
duc, Armand de Richelieu.
Le
prince s’était rabiboché avec l’Ultramontain. Après le souper, le
« médianoche » selon les Castillans, tandis qu’un court concert de
hautbois et flûtes déroulait ses dentelles musicales et ses broderies
auditives, Philippe, faisant comme chez lui, s’était isolé avec Galeazzo,
Choiseul,

Puylaurens et consorts dans un fumoir. Autrefois, cette pièce avait été ornée assez lestement de beautés très dénudées courtisées par des jeunes gens folâtres. Mais, désormais, le lieu, du dernier chic, avait vu ses peintures refaites dans le style pompéien.

Puylaurens et consorts dans un fumoir. Autrefois, cette pièce avait été ornée assez lestement de beautés très dénudées courtisées par des jeunes gens folâtres. Mais, désormais, le lieu, du dernier chic, avait vu ses peintures refaites dans le style pompéien.
Ava
avait préféré s’attarder auprès des musiciens. Avec curiosité, elle observait
ces derniers ôter l’anche de leur instrument, remiser dans leurs étuis les
objets de leur travail et s’approcher d’une desserte où des rafraîchissements
les attendaient. La jeune femme avait su apprécier le charme de leur douce
musique désuète.
Maintenant,
la comédienne se refusait à rejoindre son pseudo époux et subir des échanges de
propos dont la teneur lui échappait la plupart du temps.
Se
levant nerveusement de son fauteuil, Armand, le priapique, tressautant,
avançait vers la sculpturale sudiste avec le secret espoir que, cette fois-ci,
sa proposition grivoise ne serait pas rejetée. À cet instant précis, Richelieu
se moquait bien du complot en cours dont, pourtant, il en était.
Dans
le fumoir, ces messieurs, un verre de cognac à la main, abordaient la question
cruciale.
-
Alors, comte, deux mots, faisait Son Altesse.
-
Monseigneur, je suis à vos ordres, répondait di Fabbrini un sourire confiant
sur ses lèvres.
-
Notre protégé, où en est-il?
-
Sa Seigneurie attend que nous la placions sur le trône. Il lui tarde d’en
découdre avec les troupes de l’usurpateur gardé par les Suisses du château.
-
Voilà qui nous convient parfaitement, répliqua Philippe en lampant la dernière
goutte d’alcool de son verre. Quand pourrai-je rencontrer ce jeune homme?
-
Jeudi prochain.
-
Oh! Que voici un long délai par ma foi! Morbleu! Pourquoi donc?
-
Monseigneur, un contretemps de dernière minute.
-
C’est-à-dire? S’exclama le cousin du roi.
-
Rien qui ne doive vous inquiéter, articula Galeazzo en s’inclinant avec
déférence.
-
Puis-je en connaître la raison précise?
-
Un de mes serviteurs à remplacer.
-
Un serviteur! Mon Dieu! Vous retardez notre action pour un détail fort futile,
comte.
-
Monseigneur, permettez-moi de vous détromper.
-
Oh! Oh! Le contretemps serait l’œuvre de ce… Daniel?
-
Hélas oui!
-
Bon. Comment se nomme ce serviteur, mon cher?
-
Peter, Monseigneur.
-
Un bien laid bonhomme palsambleu qui va prendre la place de ce disgracieux
personnage?
-
Un planteur de Louisiane.
-
Intéressant, jeta le duc négligemment sans le penser véritablement.
Puis,
le haut personnage consulta sa montre bijou, une délicieuse breloque ornée de
rubis.
-
Déjà plus de minuit! Où donc est passé ce bouc de Richelieu? Puylaurens!
-
Oui, Monseigneur?
-
Allez vous enquérir de ce nabot. J’epère qu’il a toute sa tête.
Le
jeune baron partit à la recherche d’Armand, l’octogénaire encore vert.
-
Comte, reprit le duc de Chartres, mon père désire que vous lui soyez présenté
au plus vite. Il en va de même pour ma belle-mère. Le portrait que j’ai dressé
de votre personne a attisé leur curiosité.
-
Monseigneur, je suis honoré.
Pendant
ce temps, Choiseul et Rougemont, qui se tenaient près du chambranle de la porte
du fumoir, perçurent les premiers cris d’affolement. Assurément, quelque chose
de grave advenait. Puis, ce furent des pas précipités provenant d’une course
effrénée.
-
Qu’y a-t-il donc? Questionna l’ancien ministre de Louis XV.
Machinalement,
l’homme politique disgracié tâta sa ceinture. Las! Il n’avait point d’épée. On
ne s’encombrait pas d’une brette en présence d’un prince de sang. Rougemont,
quant à lui, avait ouvert brusquement la porte du fumoir et s’était rendu dans
le salon où le concert avait eu lieu. Moins de dix secondes plus tard, il fut
rejoint par Galeazzo qui, à la vue de ce qu’il découvrit, jeta, furieux:
-
La garce! Encore elle!
Effectivement,
devant une des portes-fenêtres grandes ouvertes, Irina Maïakovska, toujours
vêtue en élégant cavalier, brandissait un mignon et minuscule triangle. Or, il
ne fallait surtout pas se laisser abuser par l’apparence anodine de l’objet. À
ses côtés, Ti, Sun Wu et deux hommes de main. L’un des géants, un Slave,
portait un corps de femme sur ses épaules. Il s’agissait d’Ava, évanouie.
L’autre sbire tenait en joue Puylaurens. Son visage affichait un air féroce
décourageant ainsi quiconque aurait eu l’audace de s’avancer. Au sol, sur le
parquet, le maréchal-duc, les yeux exorbités et larmoyants, gémissait, se
lamentant avec une voix de crécelle.
-
Ouille! Ma main! Elle est toute brûlée. Elle me lance, la salope, bien plus que
la pisse-chaude qui piquait le gland de mon vit!
-
Ceci n’est qu’un coup de semonce, proféra la Russe froidement à l’encontre de
l’Italien.
Partout,
dans la pièce, des corps dépourvus de vie s’étalaient, présentant d’étranges
blessures. Les quatre musiciens, dégâts collatéraux d’une guerre qui ne les
concernait pas, poursuivraient désormais leur carrière devant Saint Pierre en
personne.
Chartres
parvint enfin sur la scène du massacre. Devant ce spectacle sanglant, il blêmit
et se figea.
-
Galeazzo, poursuivit le capitaine Maïakovska, toujours avec son chantant accent
slave, si vous essayez de me suivre, de reprendre ma piste, ou encore celle de
mes alliés ici présents, ou bien de lancer à mes trousses vos agaçants soldats
de plomb… ou de contrevenir de n’importe quelle façon à mon plan, je flambe
Versailles et Paris, je transforme le palais royal et la ville en feu de joie,
comme je vien présentement de rôtir la griffe de ce gnome puant! Ah! Il est
inutile bien sûr de quémander l’aide du roi ou de votre Hollandais volant.
Là-bas, ailleurs, il est en train d’être absorbé par le Dragon Noir, l’Entropie
véritable, notre Maître à tous. Les masques sont en train de tomber, les
miroirs menteurs, flous et déformants se brisent tandis que les voiles de la
Pseudo Réalité se délitent.
-
Maïakovska, vous trahissez…
-
Qui? Quoi? Certainement pas vous! Ne soyez pas ridicule, mon cher! Ni
grandiloquent. Comte, je n’ai jamais été à votre service. Fu ne s’abaisse pas à
cela. S’incliner devant une misérable petite vie à l’ego démesuré. Oh! Un
dernier et minuscule détail, Maudit d’entre les Maudits. J’ai exécuté
l’histrion alcoolique nommé Peter et sa compagne inénarrable Gloria. Vous
auriez dû mieux choisir vos acolytes mon cher. Demain, je vous ferai part de
mes conditions.
Sur
ces paroles, l’espionne russe se dématérialisa avec ses complices, au nez et à
la barbe du comte di Fabbrini, du futur duc d’Orléans et des affiliés du
complot. Désemparé au bord de la panique, Chartres hurla:
-
Comte… Cette Russe, manifestement… vous connaissait. Fort bien à ce que… j’ai
compris. Pour qui travaille-t-elle? Pour la tsarine Catherine II?


-
Euh… Non, Monseigneur… c’est un peu plus compliqué.
-
Di Fabbrini, j’exige une explication. Promptement. Je veux tout savoir. Pas de
dérobade. Je commence à me fâcher sérieusement, là.
-
Oui, Monseigneur, je comprends vos sentiments présents, votre trouble tout à
fait justifié. Mais asseyez-vous… ce que vous allez entendre va vous secouer.
Sachez qu’il n’y a pas que Votre Altesse Royale à vouloir remettre en cause la
légitimité des Bourbons.
-
Galeazzo, la vérité! Je l’exige, j’y ai droit! Vite! Oubliez-vous que je puis
vous faire condamner à l’exil, à la déportation, au bagne, aux galères?
-
Je vais tout vous dire…
Mortifié
et furieux, le comte aventurier commença à débiter une histoire à peine
crédible qu’il inventait au fur et à mesure. Puylaurens, Choiseul, Richelieu
lui-même et, bien évidemment Philippe, l’écoutèrent religieusement.
Di
Fabbrini venait de subir un coup dur. Mais il avait déjà connu bien des
déboires.
***************
Dans
une maison de Saint-Mandé, la résidence officielle du comte di Fabbrini, une
femme d’un certain âge, qui, jamais n’avait été belle, le visage boursouflé,
les yeux sombres, les cheveux teints flottant librement sur ses épaules,
achevait sa toilette devant le miroir tarabiscoté de sa coiffeuse. Elle
répondait au diminutif anglo-saxon de Bette et avait connu jadis son heure de
gloire à Hollywood dans des films tels que La Forêt pétrifiée, Eve… son
dernier succès relatif remontait à Qu’est-il arrivé à Baby Jane? le
monstre sacré avait dû alors partager l’affiche avec sa rivale de toujours,
Joan Crawford. Tout cela, désormais, appartenait véritablement à un autre
temps, une autre époque.
De
l’étage au-dessous, Bette entendait la noria de domestiques s’affairer
activement. Les souillons lavaient et récuraient les sols, les filles de
cuisine chargées de lourds seaux d’eau allaient les porter à l’office, les
valets ciraient les bottes et les escarpins tandis que le majordome régentait
tout ce petit monde donnant ses ordres d’une voix claire, mélodieusement
timbrée.
-
Un autre jour qui commence, soupira l’ancienne étoile avec une mélancolie
certaine. Le maître des lieux n’est toujours pas rentré. Il se fait attendre.
Ah! Pourquoi l’ai-je suivi jusqu’ici, dans ce siècle si peu confortable? Heureusement
que j’ai amené avec moi mes livres de poésie. Ils me tiennent compagnie. Il y a
peu encore, Ava se moquait de moi. Elle ne comprenait pas mon goût suranné pour
ces poètes européens, ces Français. Pauvre Ava! Depuis qu’elle a disparu, le
comte n’est plus le même. Je n’aurais jamais cru cela de lui. Ses yeux,
parfois, lancent de éclairs, ses poings se serrent. Alors, tous tremblent
devant lui, sa colère rentrée. Ah! Pourquoi donc ne tente-t-il pas de retrouver
ma compagne d’infortune? Il m’avait paru si puissant il y a peu! Bien plus que
tous ces bouffons d’hommes politiques, qu’Eisenhower et Kennedy! Mais,
maintenant, il semble désarmé. Pourquoi? J’ai bien tenté d’obtenir une
explication mais… rien je me suis heurtée à un mur. Aux yeux de di Fabbrini, je
ne compte pas plus qu’un pantin de bois. La preuve, il s’est montré grossier,
odieux à mon encontre. Enfin! Il me reste mes livres.
Dans
le vieux parc solitaire et glacé
Deux
formes ont tout à l’heure passé.
Leurs
yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et
l’on entend à peine leurs paroles.
Dans
le vieux parc solitaire et glacé
Deux
spectres ont évoqué le passé.
-
Comme c’est touchant! Ricana en écho une voix féminine dotée d’un léger accent
slave.
Surprise,
Bette Davis se retourna et dévisagea l’intruse d’un air sévère.
-
Qui êtes-vous? Fit la comédienne en français. Vous ressemblez à Ingrid Bergman
mais vos yeux sont différents. Comment avez-vous pu vous introduire dans cette
propriété?


-
Oh! Voilà bien des questions, miss Davis! En fait, il n’y a rien que je ne
puisse faire. On m’a déjà dit que je ressemblais à cette actrice suédoise. Mais
je m’en moque. Inutile de chercher dans ce tiroir une arme éventuelle. Ce n’est
pas cette mignonne paire de ciseaux ouvragés qui peut m’intimider.
-
Madame, je réitère cependant mes questions.
-
Tss! Tss! Quel ton coléreux! Vous voyez ce que je brandis dans ma main droite?
Il s’agit d’une sorte de pistolet qui émet un rayon calorique.
-
Un rayon calorique? Quel film de science-fiction de troisième ordre est-ce là?
-
Naturellement, vous ne me croyez pas. Vous avez tort. Levez-vous de cette glace
tarabiscotée du plus parfait mauvais goût. Regardez maintenant ce que peut la
technologie de mon XXVIe siècle.
Un
léger chuintement, à peine audible, fut émis par le triangle tenu par Irina.
L’arme brillait d’une douce aura orange trompeuse. Devant Bette médusée, le
miroir s’effondra sur lui-même, remplacé presque instantanément par un tas de
cendres.
-
Alors, convaincue désormais, très chère? Je suis capable de calciner n’importe
quelle partie de votre corps, sachez-le.
-
Que voulez-vous obtenir de moi? Demanda calmement Bette.
-
Ah! Vous voici plus raisonnable. Bette, suivez-moi.
-
Par la fenêtre? Nous sortons par la fenêtre?
-
Dans quel roman vous croyez-vous? Non. J’ai un témoin de rappel. Tenez, le
voici. Vous allez connaître le confort du futur, plus précisément celui de mon
vaisseau personnel Le Glinka.
-
Et ensuite?
-
La suite ne vous regarde pas. Galeazzo, ce mufle, ce goujat, cet orgueilleux,
va devoir accepter de satisfaire mon petit caprice.
-
Sinon?
-
Sinon, je lui expédie votre cadavre en prime! Il accompagnera celui d’Ava
Gardner.
- My God! Ava est morte!
-
Pas encore. Mais cela ne saurait tarder.
-
Je vais connaître le même sort!
-
C’est possible. Il fallait rester bien peinarde à Hollywood, très chère. Ne pas
écouter cette sirène de di Fabbrini.
-
Dans ce cas, je préfère mourir ici et maintenant! Jeta fièrement la comédienne
sur le retour.
-
Comme cette phrase est joliment tournée! Que de courage! Mais cette attitude
méritoire ne fait que me retarder. Réfléchissez, miss Davis. Si je vous tue là,
il n’y aura pas de cadavre. Juste un petit tas de cendres.
-
Pourquoi? Vous allez me cramer comme ce miroir?
-
Oui, évidemment. Le comte pensera alors, après avoir constaté votre
disparition, que vous vous êtes évadée. Vous n’avez pas le choix. Après tout,
peut-être votre présence me fera-t-elle changer d’avis. Je puis épargner la
Sudiste.
-
Je vous suis mais c’est pour sauver Ava.
-
Bravo, Bette! Vous avez pris la bonne décision. Ah! J’oubliais. Avant de nous
évaporer, déposons d’abord ce billet pour le comte. Parfait! Il va avoir la
contrariété de sa vie.
Ayant
placé bien en vue une lettre sur le lit de la comédienne, Irina Maïakovska se saisit
durement du bras de Bette Davis et, sans que l’Américaine comprît comment, les
deux femmes se retrouvèrent à bord d’un vaisseau aux parois métalliques où le
simple acier se mêlait au plastacier et au duracier.
Lorsque
di Fabbrini lirait le pli abandonné par l’espionne, à coup sûr, totalement
démoralisé, il cèderait à sa demande extravagante. Or, supposer cela, c’était
méconnaître les tréfonds de l’âme de Galeazzo.
***************
Dans
son logis, rue Tiquetonne, au-dessus de sa salle d’armes, un pied-à-terre plus
qu’une chambre, Gaston partageait un flacon de vin d’Anjou avec Joseph, remis
de ses blessures. Un autre aventurier participait à ces agapes, le capitaine
Craddock. Lui était toujours partant pour déboucher une bonne bouteille. Un
quatrième personnage leur tenait compagnie ce soir-là, non pour les libations,
mais pour une partie de poker. Il s’agissait de Frédéric Tellier qui avait pris
goût à ce jeu lors de ses tribulations aux Etats-Unis il y avait déjà une
quinzaine d’années. Nous voulons naturellement parler des années 1850.
L’Artiste
se montrait un redoutable adversaire face à Joseph et Gaston, encore néophytes
en la matière, initiés par Symphorien. Or, ce dernier se faisait régulièrement
ratisser par Frédéric. Il avait trouvé son maître à ce jeu.
Au
fait, en quoi consistaient les mises de ces messieurs? Vous pensez à des
jaunets authentiques, estampillés par le Trésor royal, comportant en prime le
portrait de Louis XVI. Vous faites erreur. Craddock n’était point si riche pour
gaspiller des pièces d’or. Le synthétiseur, utilisé avec parcimonie, sur ordre
du commandant Wu, avait craché des répliques en papier doré des beaux Louis
mais aussi des florins de cette époque. Heureusement d’ailleurs car notre vieux
baroudeur aurait été vite réduit à faire la manche, dans l’impossibilité de
rembourser ses débiteurs, sur le quai de la Mégisserie ou devant la Samaritaine
afin de se renflouer.
Tandis
que les quatre amis se déplumaient fictivement, selon leur habileté à mentir,
de son côté, Galeazzo di Fabbrini ne savait plus à quel diable se vouer. Bette
enlavée, la lettre d’Irina sous ses yeux, le comte tempêtait, criait, proférait
des paroles démentes, brassait du vent et n’agissait pas. Ses rêves de
puissance s’effondraient bien plus sûrement que ces fragiles châteaux de cartes
qu’il édifiait autrefois à l’âge de quatre ans.
Cette
fois-ci, sa Némésis ne s’appelait ni Frédéric Tellier ni Daniel Lin Wu. Quant à
Johann Van der Zelden, inutile d’escompter une quelconque aide de sa part. il
s’était bel et bien effacé quelque part aux confins d’un Univers impensable.
Galeazzo
avait beau eu l’appeler, l’invoquer avec toute la puissance de son esprit,
l’Ennemi s’était obstinément dérobé à ses prières. Une fois encore donc, di
Fabbrini se retrouvait seul et nu devant l’adversité, un destin
particulièrement cruel.
Voilà
pourquoi le Maudit se perdait en imprécations, en paroles délirantes qui
dénonçaient et sa détresse et sa peur face à l’échec probable.
«
Ah! Cariatide rongée par le fiel et la perfidie! Comme tous ceux de ta race, tu
oscilles entre la vilenie et l’orgueil. Sous la coupe de quel deus ex machina
es-tu tombée? Ce qui advient ne peut être le fruit d’un cerveau féminin. Dans
toute cette machination, je pressens les relents d’un esprit non torturé comme
le mien, non hésitant et tergiversant, mais froid, calculateur, impavide,
décidé, inaccessible à tout aléa humain. L’Amiral Dolgouroï? Que non pas! Le
Commandeur Suprême ayant réussi un pronunciamiento? Encore moins! Cet Empereur
que tu nommas devant moi? Sans doute!
Il
s’agit bien là d’un être surpuissant, au-dessus de nos méprisables pensées,
planant très haut par-delà nos besoins ordinaires, ancien, très ancien, alliant
la sagesse au nihilisme. Une créature qui a tout prévu, tout subodoré, depuis
bien avant le commencement de notre temps, du Multivers sans doute… Cet être
est capable de s’insinuer en nous, rusé et dissimulateur. Il nous manipule à
son gré. Quel but poursuit-il?
Le
pouvoir suprême? Mais il l’a déjà! Il ne faut pas se leurrer. Autrefois, c’est
lui qui m’a suggéré la naissance et la parturition de mon fils regretté, le
prodigieux Homunculus. C’est lui aussi qui a permis l’assoupissement,
l’endormissement des âmes humaines.
Ce
Grandval en sait quelque chose!
À
tort, je pensais être à l’origine de ce coup. Piètre génie que voilà! Ridicule
pantin articulé, qui se croyait libre parce que les ficelles qui l’actionnaient
étaient juste un peu plus molles et un peu plus longues que celles des autres
marionnettes!
Quelle
pitoyable créature humaine je m’avère être, moi, le Maudit par excellence,
Galeazzo di Fabbrini, qui, dans mon berceau, ai trouvé, ai hérité d’une
ambition sans bornes, d’une cruauté inouïe, d’une intelligence hors normes,
d’une envie et d’un besoin insatiables de mal faire, toujours, ne pouvant me
satisfaire de la petitesse d’une destinée ordinaire! Quelle vilaine fée s’est donc penchée sur moi
à ma naissance?
Moi,
comte ultramontain, plus machiavélique encore que Danglars, Monte Cristo et
j’en oublie, me voici donc à genoux, m’humiliant, gémissant sur mon sort,
craignant de tout perdre à nouveau. Je me tords les mains, je frappe ma
poitrine, je me couvre de cendres et je me rends penaud au dieu du Chaos! Foin
de ma dignité! C’est un luxe que je ne puis plus me permettre.
Ah!
Il est vrai que je subis trop de revers, que le Désordre s’acharne contre moi.
Injustice, clamé-je d’une voix de stentor dans le désert. Mais personne ne
m’écoute. Insulte à mon intelligence! Je refuse, tu entends, je refuse à n’être
qu’un ver de terre, un scarabée, un vulgaire étron!
Pourquoi
donc, alors que je suis à un cheveu d’atteindre mon zénith, faut-il que je
retombe dans la boue commune à la lie humaine, que je rampe comme ces vipères
traîtresses, ces rats répugnants qui se complaisent dans les effluents les plus
puants?
Ah
non! Il n’est pas dit, pas écrit que je succombe et renonce! Je remonterai du
fond de l’abîme, entends-tu Irina Maïakovska, vulgaire caillou qui se croit
devenu une montagne?
Toi,
oui toi, le Fourbe par excellence, le Roi Sombre, je t’interpelle! Je saurai
arracher tous les masques qui te protègent et te dissimulent, Protée, Poséidon,
quel que soit le nom dont tu t’affubles, Satan, Moloch, quelle que soit ta
Nature véritable! Tu n’en as point terminé avec Galeazzo di Fabbrini, le vil
insecte méprisé et ignoré, le ver luisant qui s’accroche têtu à la toile de
l’araignée, l’oiseau de feu qui danse dans le ciel nocturne, le Renart qui
triomphe d’Ysengrin, l’arbre d’Odin qui croît jusqu’à couvrir la Lune, le
marteau de Thor qui fait trembler les hommes, le Soleil de l’Italie qui… »
Des
coups répétés frappés à la porte vinrent interrompre ce flot de paroles.
Promptement, le comte se redressa, épousseta sa culotte de soie et ses bas,
ramena de l’ordre dans sa mise puis, ouvrit l’huis.
-
Ah! C’est vous, fit l’Ultramontain à l’adresse de Sydney Greenstreet.
Inexplicablement,
Galeazzo n’accordait pas toute sa confiance au clone et restait en retrait.
-
Vous m’avez demandé de monter à huit heures. Comte, il est l’heure, constata l’ancien
planteur.
-
Avez-vous compris la teneur de votre mission?
-
Bien évidemment, mister di Fabbrini, je ne suis pas un néophyte.
-
Voyez-vous, j’hésite. La dernière fois, vous faillîtes revenir bredouille.
-
Il n’en allait pas de ma faute. De plus ce ne fut pas le cas.
-
Rue Tiquetonne, montrez-vous déterminé et inflexible.
-
Ces escrimeurs de pacotille ne m’intimident pas.
-
Toutefois, méfiez-vous. De la Renardière a le sang chaud. Itou pour Boulogne.
-
Certes. Mais ensuite? Je ramène mister Wu ici, à Saint-Mandé?
-
Oh! Il acceptera de vous suivre car ce pli l’en persuadera.
-
Puisque vous le dîtes…
-
Cette lettre contient un mot de sa dulcinée ou du moins de son ancienne et
innaccessible étoile.
-
D’après ce que j’en sais, c’est là un message qui n’est en rien une invitation
à l’amour.
-
Qui vous a autorisé à le lire? S’offusqua le comte.
-
Mister, dois-je vous rappeler que, dans cette affaire, je risque ma vie? Un
chantage à la bombe si je ne me trompe qui pourrait avoir raison de nous tous.
-
En quelque sorte. Dépêchez-vous, j’ai hâte de vous voir aboutir et d’avoir ce
Daniel Lin Wu dans mon jeu.
Sydney
Greenstreet haussa ses larges épaules puis partit pour la rue Tiquetonne. La
route était longue jusqu’au cœur de Paris et le cheval choisi comme monture
devait être ménagé à cause du surpoids du comédien. Moins d’une minute après
que le lourd cavalier eut disparu à l’horizon, un autre l’imita avec plus de
discrétion. Il s’agissait de Stewart Granger, le premier clone, qui avait reçu
l’ordre d’espionner son compère.
Notre
Galeazzo était plus qu’aux abois puisqu’il songeait à une alliance avec le
commandant Wu!
Revenons
maintenant auprès de nos joueurs de poker. Qui se montrait le meilleur
bluffeur? Qui l’emportait?
-
Encore deux cartes, marmonna Symphorien tout en suçotant le tuyau de sa pipe
avec une moue dubitative.
-
Et vous, Frédéric?
-
Oh! Ma main me convient, jeta le danseur de cordes, concentré sur son jeu.
-
Dans ce cas, j’abats! S’écria Gaston la mine joviale. Quinte…
À
cette seconde précise, quatre coups toquèrent à la porte. Ils furent suivis par
un appel en anglais.
-
Mister de la Renardière, ouvrez vite. J’ai un important message à vous livrer.
C’est une question de vie ou de mort.
L’ancien
mousquetaire du roi ne pratiquait pas couramment l’anglais. Mais il n’en allait
de même de ses invités. Prestement, Tellier sortit un poignard et un mignon
révolver à crosse de nacre de son habit tandis que Craddock jetait les cartes
et les fausses pièces de monnaie sous un tapis élimé et que Boulogne éteignait
la bougie.
-
Mister, je vous en prie! Insista l’inconnu.
-
On ouvre? Souffla le capitaine.
-
Je suis prêt, lui répondit l’Artiste en hochant la tête.
Furtivement,
Tellier venait de se glisser derrière la porte de l’unique pièce. Ayant reçu
l’aval de Frédéric, Gaston ouvrit. L’homme qui se tenait debout devant lui lui
était parfaitement inconnu.
-
Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Questionna en français le maître d’armes.
-
Laissez-moi entrer monsieur de la Renardière, reprit le gros homme dans la même
langue que son interlocuteur en grasseyant.
Sydney
Greenstreeet hésitait un peu sur les mots. On sentait que cette langue ne lui
était pas familière.
-
Et dites à Saint-Georges de sortir de sa cachette.
-
Oh! Oh! Vous savez pas mal de choses me concernant monsieur l’Anglais mais… pas
tout! Répondit du tac au tac Gaston tout en reculant laissant ainsi Sydney
s’avancer.
L’envoyé
de Galeazzo franchit le seuil pour être aussitôt ceinturé par tellier qui lui
mit en même temps son poignard sous la gorge.
-
Fouillez ce cave! Ordonna l’Artiste à Craddock d’une voix sifflante, retrouvant
l’argot de sa jeunesse. Je me méfie de ce gonze.
-
Et moi donc! Gronda le vieux capitaine. Ce type a la tête de Sydney
Greenstreet! Et ça, c’est signé di Fabbrini et Van der Zelden à coup sûr.
Après
avoir subi une fouille en règle, le comédien fut assis brutalement et ligoté
proprement. Néanmoins, on ne le bâillonna pas. La lettre d’Irina Maïakovska
n’échappa pas à l’attention de Tellier. Maintenant, l’Artiste l’étudiait, la
lisant et la relisant, en décortiquant chaque terme afin d’en saisir la
signification exacte.
-
Le comte m’envoie, lança l’ancien planteur en anglais. Il a découvert cet
ultimatum ce matin sur le lit de la Davis. Or, elle aussi a été enlevée par
l’espionne russe, cette Maäikovska.
-
Admettons. Que veut votre chef?
-
Une trève avec une alliance momentanée. La Russe menace de faire sauter et
Versailles et Paris avec le Roi, la Cour et les bourgeois si di Fabbrini ne lui
livre pas ce Napoléon Bonaparte et si…
-
Et si votre patron ne se rend pas lui-même à Canossa, enchaîna Craddock avec
dégoût.


-
Capitaine, taisez-vous donc! C’est là la surface des choses.
-
Le comte requiert votre aide, s’obstina l’ex-planteur.
-
Ou plutôt celle du commandant Wu. Factotum, il n’en est pas question!
-
Pourtant, di Fabbrini promet de ne pas nuire à Daniel Lin Wu. Il recherche son
alliance.
-
Greenstreet, me prenez-vous pour un naïf? Un novice?
-
Pareillement pour nous tous ici présents, rugit Symphorien perdant son
sang-froid. La dernière fois que Daniel Lin a eu en face cet histrion
d’Italien, il a failli passer l’arme à gauche! Crever! Alors, dans ces
conditions, ton offre de trêve, tu peux la mettre là où je pense, gros lard!
-
Du calme, Craddock! Répéta Frédéric avec sévérité.
-
Quoi? Vous acceptez? Vous allez faire venir le commandant? Je rêve là!
Pincez-moi! Qu’est-ce qui vous arrive? Il n’y a pas une seconde, vous déclariez
le contraire…
-
Oh! Ne sautez pas si vite aux conclusions. Je ne dis pas que je cède à ce
malappris. Je vais d’abord en informer le commandant Wu. Je reviens dans une
minute, pas plus.
-
Seul, j’espère.
-
Daniel Lin en décidera, Symphorien.
Le
danseur de cordes qui avait actionné le témoin de rappel se dématérialisa du
logis de Gaston.
-
Quel est ce tour? S’exclama alors Sydney Greenstreet réellement étonné.
-
Cesse de nous prendre pour des ploucs! S’égosilla le Cachalot du Système Sol
plus en colère que jamais. Di Fabbrini et Van der Zelden accomplissent de tels
exploits aussi facilement que je soulage ma vessie.
-
Pourquoi vous montre-vous aussi grossier avec moi? Interrogea le comédien.
Jamais, à ma connaissance je ne vous ai nui en quoi que ce soit.
-
Pas toi, je l’admets, mais tes collègues, Mason, Stewart…
-
James est mort.
-
Navré de l’apprendre! Ricana le vieux baroudeur.
À
cette seconde, Frédéric reparut, le sourire aux lèvres.
-
La réponse? S’enquit anxieux Greenstreet.
-
Que di Fabbrini se débrouille! Voilà en gros la teneur du message de Daniel Lin
Wu.
-
Ah! Quelle déception! Votre commandant a grand tort. Cette Maïakovska est très
excessivement dangereuse.
-
Il le sait bien. Galeazzo le Maudit se sert de sa faiblesse passagère. En fait,
il veut en finir avec Daniel Lin. Le niez-vous?
-
Je ne suis que le héraut du comte, guère plus. Di Fabbrini, dépité et furieux,
peut commettre une folie.
-
Comme?
-
Comme celle d’exécuter ce Bonaparte par exemple. L’oubliez-vous?
-
N’exagérez pas! Je pense que tout a été dit. Je vous détache. Faites part du
refus du commandant au comte, votre maître.
-
Di Fabbrini n’est pas mon maître. Je lui rends service parce que cela m’agrée.
-
Comme si je pouvais vous croire! Quittez ces lieux et n’y revenez point! Sinon,
je vous saigne comme le menteur que vous êtes. Oust!
Fronçant
les sourcils, Sydney Greenstreet se leva, superbe et hautain, et partit en se
frottant vigoureusement les poignets afin d’y raviver la circulation sanguine.
-
Qu’est-ce que di Fabbrini supposait? Marmonna Gaston. Qu’on allait se jeter tout
guillerets dans la trappe?
-
Hâtons-nous! Nous quittons cette pièce.
-
Pourquoi? Il n’y a pas le feu.
-
Ordre direct de Daniel Lin. Sydney Greenstreet était pisté par Stewart,
lui-même suivi par Jean Simmons. On regagne le Vaillant.
-
Le commandant va suivre les comédiens, supposa Gaston.
-
Inutile. Daniel Lin a lu les pensées de l’ancien planteur tout simplement. Oui,
ses talents de télépathe vont jusque là. Maintenant, il connaît la cachette du
jeune Bonaparte. Dans son affolement, Galeazzo a commis une erreur.
-
De la taille d’un immeuble!
-
Tout à fait Craddock. Il a sous-estimé son adversaire.
-
Où se trouve ce jeunot? Demanda prosaïquement Joseph.
-
Dans un château, à une lieue de Pontoise.
L’équipe
se matérialisa sans coup férir sur les plots du téléporteur du vaisseau du
Cachalot de l’Espace.
-
Ah! Tout le monde est là, sans blessure, s’assura Daniel Lin. Dans ce cas, nous
partons immédiatement en expédition pour contrer Irina qui détient la même
information que moi.
-
Une autre téléportation! Gémit Gaston. J’ai le cœur au bord des lèvres…
-
Pas le temps de prendre du repos, courageux mousquetaire. Nous nous rendons à
Pontoise, oui, mais par un tunnel transdimensionnel que je viens d’ouvrir. J’y
ai déjà expédié tout le reste de la troupe. Illico presto!
Personne
n’osa émettre une plainte supplémentaire. Lorsque Daniel Lin commandait sur ce
ton sans réplique, aucun humain ne pouvait lui résister.
***************
Au
fin fond de son palais enchanté, Fu l’incomparable, la fulgurance suprême,
l’aspiration de toute chose, l’Empereur éternel, Fu l’immense, grandiose et
infini, merveilleux et fascinant, attirant et mortel, passait enfin à
l’attaque.


De
lui-même, naissait un fil ténu et fragile, un toron invisible et anthracite,
qui se déroulait, spiralait, s’étirait et s’épaississait au fur et à mesure
qu’il grandissait. Le filain gagnait peu à peu en consistance tout en se
teintant davantage d’ébène et de jais, absorbait progressivement la proto
lumière, se gavant d’énergie sombre, envahissait le Pantransmultivers qui, sous
les coups emplis de ruse de l’Entité négative, se métamorphosait en Inversé.


Durant
cette parturition inédite, contre nature, l’Homunculus par excellence
tressaillait, frémissait, tremblait, vacillait, murmurait inaudiblement,
stridulait, grondait, rugissait, ululait, geignait, gémissait, sanglotait,
pleurait, hoquetait et se taisait. Cet accouchement douloureux s’avérait
désormais nécessaire afin de mettre un terme au danger représenté par l’Ultime
Ying Lung.


Ainsi,
les entrailles de l’inconcevable palpitaient et s’ouvraient, torturées,
dévoilant l’impensable, mutaient en éclairs fuligineux, en misérables
piaillements, en morbides douceurs, en spasmes violents, en apaisements
menteurs, en battements de tambours, en liqueurs énervantes, en songes
trompeurs, en cruels poignards effilés fouaillant les chairs avec délectation,
en brûlures, brasiers, jaillissements, émergence, germination, tempête,
tsunami, révolution.
Maintenant,
un maintenant approximatif, à la place de l’Empereur, se mêlant au Chaos en
devenir, en perpétuel mouvement, refusant l’affadissement, se confondant avec
l’Infra-Sombre, se dressait l’Oiseau Noir, le bel Emplumé, le Serpent vorace
jamais rassasié, le Dragon du Désespoir, la Mort incontournable et inévitable,
l’Entropie obligée et nécessaire.
-
Trouve l’entrée souterraine et interdite de l’Agartha! Introduis-toi dans la
Cité. Flaire l’Exilé, traque-le, ne lui laisse aucun répit et… détruis-le!
Avale-le, anéantis-le, nourris-t-en, je le veux! Je le dois! Sinon rien ne sera
à ma Semblance, commanda Fu.


Alors
le Dragon Noir du Néant s’avala lui-même et se répandit partout dans
l’Outre-Ténèbres. Tel un chien monstrueux à trois têtes, il s’enquit de sa
proie. Parvenu au sommet d’un gouffre aboutissant au Vide, il se figea.
-
Ah! Fermé! Scellé! Je ne puis passer. Le Préservateur garde bien ses petites
vies. Je tente de m’infiltrer. Recommencer. Encore et toujours. Pour rien. Je
perds de ma substance et de ma concentration en m’obstinant. Je me disperse et
m’affaiblis. L’Unicité avait pourtant promis. Elle a menti. Il me faut ruser.
Oui, ruser…
Fragrance
aigre et surie, basalte sombre parsemé de fugitives lueurs, plaintes
sporadiques, ruban tiède, gondolé, brodé de pétales de roses noires, épines
plantées dans la volonté achevée, ligotée, heaume soulevé d’un chevalier de la
mort d’un temps encore à venir, à imaginer, claquement d’un knout à manche
d’ivoire sur les chairs boursouflées et meurtries, orgues tonitruantes débitant
les notes d’une marche funèbre, sanglots sempiternels d’un spectre égaré et
solitaire, à qui le repos éternel est refusé, colère incommensurable, orgueil
troué par les balles d’un ennemi résolu et implacable, Fu était tout cela,
expérimentait cette souffrance de l’échec possible.
Mais
le résidu du non avoué avait de la ressource.
Le
Non Assumé opta pour une autre stratégie.


-
S’il me faut rappeler du jamais advenu, du non souhaité, Johann Van der Zelden,
Daniel Deng Wu, Galeazzo di Fabbrini, Tsarong Gundrup, Charles Merritt, Syrius
Lane fils, Opaaland Tsi, Winka, Kraksis, Shi-Ka-A-Ta, revêtir une fois encore
ces masques de l’Entropie, je le ferai! Dan El, entends et prends peur! En toi
je saurai réveiller Dana-El. Olmarii, Oniù, Ganesh, le Cavalier Pâle, Mani
Aniang, Malipiero, Gorni, Timour Rima, sortez de l’Infra-Sombre, je vous le
commande! Soyez mes hérauts, mes lances, mes glaives, mon poison ardent, soyez
mes guerriers dévoués et dévoyés, invincibles et impavides, mes démons, mes
incubes, mes tourments, mes flammes inextinguibles, mes haines, mais surtout et
avant tout, mon triomphe!
Quant
à Toi, mon Autre Moi-Même, Commandeur Suprême paerverti, dont la logique a cédé
la place à la vengeance furibonde, dont la raison a sombré dans la démence
incantatoire, piétinement de toutes les espérances, Sergheï Antonovitch
Paldomirov, le Gros Homme, masque du Père Joseph, Pavel Pavlovitch Fouchine,
Homunculus Danikinensis, agis partout au sein du Pantransmultivers, égrène ta
semence de doute, d’insatisfaction, de fiel et d’amertume, de désespérance et
de guerre.
À
la rescousse je t’invoque, je t’appelle pour que tu tortures sans cesse
l’Exilé, que tu l’emprisonnes dans tes rêts mortifères, le Révélateur, surgeon
et achèvement du Chœur Multiple, hydre dotée d’innombrables identités.
Unicité,
je te désavoue! Je me substituerai à toi, un nouveau monde verra le jour. Il
sera empli de moi, il sera merveilleux et sublime, chaotique et enchanteur,
noir et néant, rien et tout… n’en doute pas. Crains donc l’heure qui vient
faite de pleurs, de cris, de larmes, de sang, de morts et de désespérance.
L’Anté
Anti Créateur, le Dragon Noir tournait dorénavant de plus en plus vite sur
lui-même, de sa gueule monstrueuse des flammes sombres étaient crachées. De ses
narines renaissaient Ungern et Cao Kun.
Acculé
dans ses derniers retranchements, Dan El saurait-il déjouer les tromperies de
la Voix Unique ou supposée telle? Aurait-il assez de puissance et de volonté
pour vaincre, aller au bout de lui-même?
***************
Dans
la super Simulation, la Terre 1723 venait de subir un nouveau désastre
écologique et, encore une fois, les Haäns parcouraient en maîtres la planète
des hommes, ces indécrottables fauteurs de troubles et de destructions. Dès
qu’une idée un peu tordue mais géniale naissait dans un des cerveaux de ces
bipèdes arrogants, cousins du chimpanzé, aussitôt elle aboutissait
immanquablement à la création d’une arme ou devenait le catalyseur d’une
catastrophe.
C’était
dans la nature humaine de souiller, de salir et de pervertir, de casser et de
détruire.
Mais…
peut-être quelqu’un encourageait-il les humains à persévérer dans cette voie,
ces singes nus? C’était ce que pensait Dan El. Il croyait connaître les
coupables. Or, il se trompait.
Oubliant
toute prudence, mais aussi le fait que ses chères petites vies excellaient dans
l’autodestruction puisque, tout simplement, elles étaient immatures et
inconséquentes, tout comme lui, le Ying Lung, passant outre à l’absence d’autorisation de se rendre
Outre-Lieu, parlementait avec la Totalité ou du moins ce qu’il tenait pour
telle.
-
Unicité, formulait le plus jeune des Dragons, avec tout le respect que je vous
dois, vous ne jouez pas franc-jeu!
Toutefois,
Daniel Lin mesurait ses propos et prenait garde également à ne point trop
s’approcher de l’Entité, à rester éloigné du maelström de la Monstruosité.
-
Que Nous reproches-tu encore enfant dénaturé?
-
Notre accord passé à l’aube des temps, vous ne le respectez pas! Pour rester
poli, vous lui portez sans cesse des coups de canif. Des coups de Jarnac.
-
Notre accord. Vraiment? Que c’est risible! Quelle suffisance éhontée de ta
part! reconnais toutefois que nous t’avons laissé la liberté de créer ton
humanité.
-
Certes. Mais…
-
Tes petites vies stupides et têtues peuvent prospérer, aller et venir sur leur
planète bleue, leur joyau, comme bon leur semble, quitte à polluer leur maison
natale, à détruire l’unique demeure qu’elles auront jamais.
-
Justement… ce que je vous reproche, c’est que vous aidez l’humanité à se
détruire. Les Haäns et les p interviennent.
- Quoi?
Les Pi ne sont que des humains
qui ont muté. Mortifiés, insatisfaits et gangrenés, cela ne te rappelle-t-il
rien, ils s’amusent comme s’ils se trouvaient dans un jardin d’enfants. À
l’origine, ils vivaient dans ta cité, mais ils n’ont pas supporté la conception
que tu avais du bonheur. Jadis, pourtant, nous t’avions prévenu quant aux
insuffisances aux lacunes que comportait ton jugement tronqué. Tu as refusé de
nous écouter. Voilà que maintenant nous devons subir la litanie de tes
reproches.
-
Les p sont influencés par ce
qui constitue la négation de vos pensées constructives, par Fu, pour faire
bref.
-
Ne l’as-tu déjà pas repoussé au-delà de tout entendement?
-
Non! C’est ce que vous voulez me faire accroire dans ce fac-similé non achevé
de l’expérience finale. Fu, toujours aux aguets, cherche la faille. Il ne
renonce pas, ne renoncera jamais. Fu… Votre émanation, votre sanie, votre…
-
Fu dont tu es aussi l’un des géniteurs, Dana-El.
-
Sans doute. J’en accepte la culpabilité. Aujourd’hui, j’ai balayé, extirpé tout
ce qui, en moi, pouvait porter préjudice à l’acte compulsif et irrationnel de
création. Regardez-moi, scrutez-moi, sondez-moi, étudiez-moi… fouillez-moi,
dépouillez-moi, disséquez-moi… vous ne trouverez rien qui me fasse honte. Je
suis lavé, purifié de toute vile pensée, de mes noirs instincts. Mais hélas,
pas vous!
Après
avoir soupiré ostensiblement, Dan El marqua une pause puis reprit.
-
Mais revenons aux Haäns. Leurs méfaits me lassent. Ils viennent de conquérir la
Terre pour la cinquième fois. Comment ce peuple, si guerrier et si violent,
peut-il donc inventer la trans distorsion?
-
Grâce à Varinù, le protecteur de l’espèce. Enfant, tu es en train d’oublier que
les Haäns aussi ont droit à avoir un Gardien!
-
Oui, mais… Il triche! Odieusement! Il leur suggère toutes les avancées
technologiques leur permettant de fonder un
Empire stellaire. Il agit avec votre aval.
-
Heureusement! Dan El, rebelle, Varinù décide ce qui est bon pour tous. Tu te
focalises trop sur les humains. Dans toutes les Galaxies, chaque espèce mérite
notre attention.
-
Mon humanité vous débecte car vous la trouvez infantile, dangereuse pour les
autres formes de vie. Mais pas les Haäns, pas Hinduck ou Tsanu! Or, ce n’est
pas du tou mon constat car, derrière Varinù, Fu se dissimule.
-
Mais cela devient une obsession chez toi! Tu souffres du sentiment de
persécution. Sans doute tes créatures ont-elles déteint sur toi. Tu vis parmi
elles depuis trop d’éons. Elles ont fini par te contaminer.
-
Alors, Unicité?
-
Alors, il n’y a qu’une solution, Surgeon. Le mal est si avancé que notre devoir
est désormais d’éradiquer la maladie avant qu’elle se transforme en épidémie.
Hélas! C’est difficile à dire mais il Nous faut envisager désormais ton
annihilation! Acceptes-tu cette nécessité pour que toute la Création voie le
jour?
-
A vous écouter, il ne me reste plus qu’à me suicider, m’auto effacer! Risible!
Ridicule… mais fort compréhensible selon votre conception de la Supra Réalité.
Depuis les origines, jamais vous ne m’avez accepté! Vous ne vous êtes résolue à
mon existence que parce que j’étais le seul capable de manier l’Entropie, de la
dompter. Or aujourd’hui, m anifestement,
celle-ci vous a ensorcelée. Vous avez succombé Unicité.
-
Viens Dan El. Il est plus que temps de t’avaler, t’ingurgiter, te mâcher et te
digérer. Puis, Nous te recracherons. Tu seras alors pur, sans souvenir et sans
tâche, sans remords et sans conscience.
-
Bon sang! Unicité, réveillez-vous! L’Urgence vous commande. Si vous ne résistez
pas, le Pantransmultivers sera stérile, désespérément vide, infiniment et
éternellement!
-
Tu te trompes car la peur te guide. Tu pues la terreur. Elle exsude de toi, de
tous tes torons. Tes fils se mêlent, s’embrouillent, forment des nœuds
inextricables.
-
Ah! Chœur Multiple! La contamination ne me concerne pas présentement. J’en ai
fini avec elle. Mais si vous ne coupez pas là le cordon qui vous relie au
Dragon Noir, elle va devenir irréversible. Yings-Lungs, mes frères, mes
semblables, combattez l’infestation avec toute votre volonté.
-
Dan El, c’est toi que nous allons cisailler et couper, mutiler et éparpiller,
saupoudrer et répandre sur la toile de la Réalité, dans tout le maillage du
Réseau-Mondes!
-
Infinité, navré mais cela n’arrivera pas parce que…
-
Ah! Ah! Parce que?
-
Je suis votre aboutissement. Si vous vous êtes montré faible, si vous avez
failli, c’est parce que je manque à votre équilibre. Voyez, jamais vous n’avez
expérimenté la solitude, la fragmentation démultipliée à l’extrême, la
souffrance écho qui appelle en vain une réponse! Luttez! Oui, luttez avec moi à
vos côtés. Vous le pouvez toujours. Il suffit de le vouloir.
-
Tu restes en dehors de Nous. Mieux, tu t’éloignes. Dan El, tu trembles…
-
Je recule devant le noyau de l’Outre-Lieu qui se révèle enfin. Hélas, la
Création en devenir, je ne la vois plus, elle se dérobe dans le sombre
maelström. Le Masque tombe. Les miroirs multiples et emboîtés se fêlent jusqu’à
se briser en millions et millions d’éclats biseautés. Des myriades, des nuées
de stries parcourent désormais l’Anté Mondes, l’Antimondes.
-
Dan El, enfin tu contemples la Supra Réalité telle qu’elle est véritablement.
Tu es accouru jusqu’à nous et tu es tombé dans l’Infra Sombre de ton plein gré.
Viens à nous! Viens à Moi! Tu vas te fondre dans l’Energie Sombre. Ce n’est pas
si douloureux, si redoutable. Deviens le Créateur Noir! C’est là le rôle qui
t’est dévolu de toute Eternité! J’ai faim de toi, terriblement. J’envie ce que
tu peux accomplir. Sans toi, Je ne suis rien. Viens! Ta résistance est inutile.
-
Infinité, Enfer des perdus, des réprouvés, Shéol des Yings Lungs, Fu,
qu’avez-vous fait du Chœur Multiple?
-
Nous l’avons fait Nous, quoi d’autre? Ton tour est maintenant venu Fils
Prodigue et Prodige!
-
Je m’y refuse! Vous n’avez pas assez de force pour m’y contraindre! Vos armes
se délitent face à ma volonté.
Alors,
Dan El recula, recula encore tout en récitant d’une voix qui tonnait ces
strophes sans âge:
Je
ferai un vers de pur rien, il ne sera ni de moi ni d’autres gens
Il
ne sera ni d’amour ni de jeunesse ni de rien d’autre
Sinon
qu’il fut composé en dormant sur un cheval.
-
Que signifie? Que cherches-tu à obtenir, Surgeon? Un délai? Tu ne peux nous
destabiliser par de simples bouts de poésie!
-
Pas de vulgaires bouts de poésie, Unicité, Fu le Noir, des vers d’Amour,
Inversé!
Le
Prodige articula de plus belle obligeant les sphères ténébreuses à vaciller et
à s’éloigner.
Je
ne sais quelle heure je suis né; je ne suis ni joyeux ni triste;
Je
ne suis ni sauvage ni familier et je ne sais être autrement;
Je
fus doué la nuit par une fée, sur un mont haut.
[…]
Je
ne sais le lieu où elle vit si c’est en montagne ou en plaine
Je
n’ose dire combien elle me blesse et je m’en tais.
Je
m’attriste qu’elle reste ici quand je m’en vais.
-
A qui t’adresses-tu Dana-El?
-
Je me nomme Dan El, affirma puissamment le jeune Ying Lung. Quant à toi,
Lorenza, sors de ta prison! Tu n’es en rien liée à Galeazzo. Sors! Renais! Je
le commande. Libère-toi de tes chaînes, je le veux et l’ordonne. Recouvre la
conscience. Je plie la Réalité et tu es!
Une
silhouette vacillante, encore fragile, les épaules voûtées, jaillit alors de la
lumière sombre. Il s’agissait d’une jeune femme à la brune chevelure, aux yeux
couleur de châtaigne, aux hanches un soupçon trop rondes. Lorenza di Fabbrini,
le médecin en chef du vaisseau Langevin et non son succédané.
A
moitié aveugle, tâtonnant, l’Italienne s’avança jusqu’à la forme vaguement
huamanoïde brillante qui l’attirait et l’appelait de toute sa volonté.
-
Lorenza, comment vous sentez-vous? Souffla Daniel Lin avec compassion.
Appuyez-vous sur moi. Vous ne risquez plus rien.
-
Commandant Wu? Daniel Lin? C’est vous? Que faites-vous dans ce cauchemar? Je ne
comprends pas comment j’ai pu me retrouver ici. Mais qu’est-ce ici? J’ai la
tête si lourde.
-
Ne vous inquiétez pas. Vous irez mieux bientôt. Fermez vos yeux. Vos maux
s’estompent déjà.
-
Mais qui sont ces serpents sombres trifides, ces hydres protéiformes qui
engloutissent la matière et la lumière, s’en nourrissent?
-
Ce n’est là que de la protomatière, docteur.
Daniel
Lin s’empara des mains de Lorenza puis entoura la jeune femme de ses bras.
-
Je vous tiens fermement. Gardez vos paupières bien closes. Nous pouvons quitter
l’Infra-Sombre. Dépitée, l’Entropie s’éparpille.
-
Daniel Lin, j’éprouve une sensation bien étrange. J’ai l’impression de voler.
Actuellement, flottons-nous dans l’espace?
-
Chut! Lorenza ne parlez pas. Économisez l’oxygène de la bulle dans laquelle
nous sommes enfermés. Formulez vos pensées lentement et clairement, cela
suffira.
-
Daniel Lin, répondez à ma question, je vous en prie…
-
Nous franchissons les interstices des mutibranes du Pantransmultivers. Nous
parcourons les couloirs interdits des transdimensions. Je suis en train
d’ouvrir ces couloirs, voilà tout…
-
Vous ouvrez les couloirs… Non… vous les créez, j’en suis sûre. Je perçois votre
tension, votre souffrance même.
-
Oh! Lorenza! Vous avez donc conservé quelque chose de votre copie! L’empathie.
Mais vous en faites un meilleur usage. J’ai mal calculé. Tant pis! Après tout,
vous avez l’âme droite et le cœur généreux au contraire de l’autre.
-
Vous devenez obscur, Daniel Lin. Il faudra m’expliquer.
-
Plus tard, promis. Vous le méritez.
-
Où nous rendons-nous?
-
A Shangri-La, la Cité préservée. Ma Cité.
-
Cette utopie? Vous plaisantez? Apparemment non.
-
Vous y découvrirez Benajamin, Violetta, une Violetta qui a bien grandi,
différente…
-
Benjamin, mon époux? Mais, enfin, présentement, il sert à bord du Langevin,
tout comme vous d’ailleurs… à moins que tout cela n’ait changé…
-
Oui, tout a changé, docteur.
-
Violetta, ma fille aînée. Que s’est-il passé durant toutes ces années dont je
n’ai conservé aucun souvenir? Qu’est-il donc advenu d’Isaac? Pourquoi
l’occultez-vous?
-
Lorenza, ne me faites pas regretter mon choix. Il est resté dans une version
antérieure de la Simulation… Je n’ai rien dit. Oubliez mes dernières paroles.
-
Vous tremblez Daniel Lin; vous pleurez… vos larmes coulent entre mes mains.
-
Pardon, mon amie. J’ai progressé jusque là. Je ressens véritablement du
chagrin… Ma Cité ne peut contenir plus de quinze mille âmes. Vous aviez la
priorité. Pardon. Je vous ai jugé plus utile… maintenant, vous pouvez ouvrir
les yeux et parler sans risque.
-
Quelle merveille! Si je ne m’abuse, ces murs sont sculptés dans la lumière! Des
fontaines d’eau à profusion, des statues de fleurs, des rossignols, des merles,
des geais, des senteurs mêlées, la rose, le jasmin, l’œillet, la citronnelle,
le lilas et j’en oublie. Quel enchantement! Le plafond s’irise et se jaspe de
pierres précieuses, change de teinte. Ce fauteuil? D’où sort-il? Je le
reconnais bien. J’avais le meê à Rome lors de mon internat.
-
Asseyez-vous docteur. Je vais vous expliquer. Mais d’abord un rafraîchissement.
Du lait froid cacaoté. Ce sera parfait. Tenez, prenez ce verre avant qu’il ne
tombe.
-
Daniel Lin, j’ai atterri dans le royaume de la magie. Pincez-moi. Je rêve non?
-
Pas du tout, capitaine. Vous ne vous trouvez pas dans un royaume enchanté.
Toute cette technologie n’est pas immédiatement détectable. Elle repose sur le
classique synthétiseur, amélioré j’en conviens, par le rajout de la télépathie.
Je viens juste de l’aligner sur votre identité cérébrale. Un jeu d’enfant pour
moi, croyez moi. Dès cet instant, vous pouvez vous en servir librement.
-
Merci. Cet homme qui vient nous accueillir.
-
Craddock, ce n’est que ce bon vieux Craddock. Quel soulagement. Les protections
ont donc tenu.
-
Daniel Lin, Gardien, vous voici donc enfin de retour. Gana-El s’est évaporé.
-
Je le sais, Symphorien. Mais le maillage de la Sphère a résisté. Cela seul
compte.
-
Commandant Wu, vous me présentez? Il ne s’agit pas de Maria, n’est-ce pas?
-
Euh… Non. Lorenza di Fabbrini Sitruk, de la piste temporelle 1721 bis; capitaine
Craddock, Symphorien Nestorius pour les intimes, de la chronoligne 1730,
répondit Dan El gêné.
-
Enchanté, fit le vieil homme amène, refusant de remarquer la légère hésitation
du Ying Lung.
En
son for intérieur, le Cachalot de l’Espace n’en pensait pas moins.
«
Ouille! La situation devient bigrement délicate! Gana-El qui se carapate sans
prévenir, Lorenza qui revient d’Outre-Nulle-Part et qui n’appartient pas à la
même chronoligne que la majorité des citoyens de l’Agartha, Daniel Lin gêné et
plus pâle et confus que d’habitude, Benjamin bigame en puissance, Violetta qui
a presque l’âge de sa mère et Maria qui ne va pas tarder à se découvrir une
maman sosie… Cela va faire des vagues, tanguer même. Mais bah! Ce ne sont pas
mes oignons! ».
-
Symphorien, émit alors mentalement le Préservateur, ne craignez rien. J’ai la
situation bien en mains. Prévenez plutôt le Conseil. Il y a une alerte de
premier niveau.
-
Euh, commandant Wu, je vous rappelle que Sitruk le préside, proféra le vieux
baroudeur. Nous sommes le septième déca cycle.
-
Il y a urgence, enchaîna Daniel Lin à haute voix. Tout va mal dans la Supra
Réalité. Il me faut statuer. Avec l’aval des habitants de l’Agartha.
-
Gardien, je pars, je cours, je vole! S’écria le Cachalot.
-
Gardien? Votre fonction ici? Que dissimulez-vous encore Daniel Lin? Vous êtes
d’une lividité à faire peur. Je ne l’avais pas remarqué tantôt.
Souffririez-vous d’une grande fatigue? Ou encore d’anémie?
Malgré
lui, le Ying Lung se mit à rire.
-
Oh! Lorenza! Ne vous inquiétez pas pour moi. Je n’ai aucun cancer, je vous
l’affirme. Je me soigne moi-même. Vous n’avez pas idée combien vous êtes
rafraîchissante. Un vrai bain de jouvence. Comme vous m’avez manqué!
-
Daniel Lin, vous avez changé. Pas physiquement bien sûr, hormis votre pâleur
nouvelle pour moi. Vous avez mûri, pris plus d’assurance…
-
Nécessité oblige docteur. J’ai libéré et accepté mes émotions humaines, voilà
tout.
-
Donc, plus daryl qu’androïde. Expliquez-moi…
-
Si vous voulez. Mais la situation est un peu plus compliquée qu’il n’y paraît.
Je vous résume en trois minutes la situation actuelle. Je dois ensuite
m’entretenir avec le Conseil pour la survie de tous.
-
Mais mon mari?
-
Après la session, il viendra vous en révéler davantage. Lorenza, le temps a passé
depuis le Langevin et l’affaire des Asturkruks. Je dis cela pour
simplifier en attendant que Benjamin s’étende sur le statut de Shangri-La et
l’origine de ses habitants.
-
Si, tout simplement, vous commenciez par le début, Daniel Lin? J’ai bien
compris que des années s’étaient écoulées et que nous n’appartenions pas tous
au même Univers. Mais ensuite? Dans mon souvenir, Kraksis et Winka avaient été
vaincus. Gentus était peuplée d’orangs lords qui accédaient à la conscience.
Bien. Alors? Je vous écoute avec attention.
-
Ensuite… dans les ruines de leur Empire, les Haäns ne s’avouaient pas vaincus…
***************
Quelques
heures plus tard, Lorenza avait été placée en observation afin de voir si elle
s’adaptait bien au nouveau cadre de vie et si elle n’avait subi aucun trauma.
La jeune femme passait son temps à lire des données sur un ordinateur de poche.
Denis
O’Rourke avait d’abord accueilli la doctoresse avec une certaine réticence. En
effet, il ne pouvait s’empêcher de croire qu’il s’agissait de la sinistre
capitaine du Lagrange, Lorenza di Fabbrini Grimaud. Toutefois, en
observant sa patiente, il parvenait à modifier son jugement. Les tests passés
par la jeune femme corroboraient ce qu’il voyait.
Assise
confortablement, la semi-métamorphe consultait la liste des quinze mille
résidents de l’Agartha. Bien qu’elle eût été briefée par le commandant Wu,
parfois, à la découverte de l’identité de quelques citoyens, la brune Italienne
sursautait, laissant échapper ou une exclamation ou une remarque.
-
Khrumpf? Comment cela est-il possible? L’Ancien chef de la sécurité du Shakarov
est pourtant mort depuis une dizaine d’années! Plus loin, au bas de cette
page, il y a les noms d’Ivan Despalions, né en 1961, de son frère adoptif
Pacal, né en 1962 et de leur ami Geoffroy d’Evreux qui, lui, est né en 1217 à
Saint-Leu! Je dois être en train de rêver… que signifie de telles
impossibilités Denis?
-
Hum… le Préservateur ne vous a-t-il donc pas expliqué ce qu’il en était?
-
Euh, oui, si vous voulez parler de Daniel Lin. Mais plutôt brièvement.
Préservateur… Drôle de titre dont vous affublez le commandantWu. Daniel Lin a
évoqué ou prétexté une urgence et ne s’est donc pas étendu sur les
particularités de la cité. De quelle urgence pouvait-il s’agir?
-
D’une invasion. Non, plus exactement d’une infestation.
-
Voilà un terme bien fort. À propos, est-ce normal que la lumière vacille ainsi
subitement? Que le décor gondole, se contorsionne et change de forme et de
tons? Un peu comme si nous nous trouvions tous deux dans une holo simulation
mal réglée, au programme défaillant? Ce phénomène est très déstabilisent et
provoque chez moi des nausées.
-
Non, capitaine di Fabbrini, cela n’est ni normal ni courant dans la cité. Ces
manifestations témoignent d’un affrontement extrêmement violent entre le
Superviseur et le Dragon Noir.
-
Le Dragon Noir… Qui est-il? Quel est-il?
-
Je ne puis vous en révéler davantage. Vous étiez sa prisonnière, son otage en
quelque sorte.
-
Denis, je capte votre angoisse sourde.
-
Ah! Lorenza, comme je préfèrerais que vous soyez dépourvue de ce talent
d’empathie!
-
J’ai donc les mêmes dons que mon alter ego. Ici, j’ai cru comprendre qu’elle
n’avait pas bonne presse.
-
Accédez aux fichiers archives des Terres du passé pour vous faire votre propre
idée concernant la capitaine di Fabbrini Grimaud.
-
Compris.
Tandis
qu’O’Rourke retournait à son bureau pour prendre connaissance des dernières
analyses concernant sa patiente, Lorenza se mettait à lire les fiches désirées
en mode accéléré. Au fur et à mesure qu’elle emmagasinait ces nouvelles
informations, elle s’assombrissait. Enfin, excédée, contrariée même par l’image
négative de son double, elle finit par éteindre l’écran.
-
Je comprends mieux maintenant pourquoi certains, ici, m’ont accueillie avec
froideur. Ils ont cru que j’étais elle. Quant à Maria Grimaud, elle s’est
presque enfuie lorsqu’elle m’a vue! La caricature d’une adolescente rebelle,
farouche et renfermée. Tandis que je lui parlais avec douceur, elle s’est
hérissée et s’est complue dans le silence le plus têtu.
O’Rourke
qui revenait, satisfait par la lecture de ses relevés, jeta.
-
Capitaine, mettez-vous à sa place. Sa mère est morte il y a presque huit ans
maintenant et vous lui ressemblez trait pour trait. De plus, cette enfant a eu
un certain mal à s’adapter à une situation plutôt inhabituelle. Jusqu’à l’année
dernière, les difficultés la concernant m’ont paru insurmontables. Voyez,
longtemps Maria a refusé Gwenaëlle. Elle la jaugeait comme une intruse, une
voleuse. Ce qui est venu compliquer l’affaire, ce sont les enfants issus du
deuxième lit, Bart, Tim et Tommy, Laurie-Anne et bientôt Anaëlle qui naîtra
dans quelques semaines. Enfin, Daniel Lin Wu n’est pas physiquement son père.
C’est son double le véritable géniteur, le commandant Grimaud chez les
Napoléonides. Pour l’heure, le Superviseur s’est toujours refusé à modifier ses
synapses. Je pense qu’il a eu raison puisque, désormais, Maria semble
s’amadouer. Je crois qu’elle est amoureuse.
-
Suit-elle malgré tout une thérapie?
-
Oh! Elle voit Manoël deux fois par semaine. Son père fait tout pour apaiser sa
colère intérieure et sa frustration sans toutefois satisfaire ses caprices.
Maria n’a pas eu une enfance heureuse et tout le confort de la cité ne suffit
pas à remplacer l’amour d’une mère.
-
Gwenaëlle, comment est-elle? Il me tarde de faire sa connaissance.
-
Pour les personnes peu habituées à la fréquenter, la compagne de Daniel Lin
peut paraître étrange et assez fantasque. Pourtant, il s’agit d’une jeune femme
équilibrée, dotée d’un sacré bon sens! Elle a vite compris pour Maria et a su
agir avec tact, sans s’imposer.
-
Tout de même! Elle est originaire du Néolithique! Pourquoi le commandant ne
l’épouse-t-il pas après tout ce temps?
-
Voilà une question fort indiscrète, docteur di Fabbrini. Mais je pense que
Daniel Lin trouve cette régularisation superflue. Vous savez, il aime Gwenaëlle
par-dessus tout, et ne peut se passer d’elle dans tous les sens du terme.
-
Bon, j’accepte de ne pas creuser plus loin la vie privée du commandant Wu.
-
Vous avez raison.
-
Pour en revenir aux habitants de Shangri-La, comment ces derniers ont-ils
réussi à localiser cette cité hors du temps?
-
Disons que Daniel Lin a peuplé l’Agartha d’humains pris dans différentes
chronolignes. Ces derniers parviennent ici d’une manière ou d’une autre. Soit
leur vaisseau les conduit aux abords de la cité, soit le Préservateur leur
demande de le suivre. Personne ne se dérobe à cet appel. C’est impossible.
-
Aucun problème pour Albriss, Kilius, Chtuh, Kiku U Tu qui ne sont ni terriens
ni humains?


-
Non, vous dis-je.
-
Dans quel but, le commandant Wu s’obstine-t-il à pêcher les habitants de sa
cité dans les différents systèmes stellaires et sur de multiples pistes
temporelles? Afin de reconstituer un microcosme d’une société galactique
idéale? Cela me paraît quelque peu puéril, Denis.
-
Il y a un peu de cela docteur, je l’admets volontiers. J’en ai discuté avec le
Superviseur. Il m’a dit qu’il conduisait une Expérience et m’a fait comprendre
de ne pas creuser plus loin.
-
A l’extérieur, la cohabitation fonctionne, du moins si je dois en croire mes
souvenirs. Exemple, sur le Langevin. mais ici, dans l’Agartha?
-
Les difficultés ne sont pas passées sous silence, mais enfin, jusqu’à
maintenant, la paix et l’équilibre ont été maintenus sans trop d’anicroches. En
fait, tout a été prévu. En cas d’atteinte, à la Loi, il y a jugement.
-
Cela arrive-t-il souvent que les tribunaux se réunissent?
-
Il s’agit d’un Tribunal mixte, capitaine di Fabbrini. Plutôt rarement, deux à
trois fois par décennie objective. Mais pour Daniel Lin, cela paraît encore
beaucoup trop. Il vit les procès comme des échecs personnels, soyez-en
persuadée.
-
Parce que le commandant est un perfectionniste acharné, O’Rourke. Quels délits?
Malversations, vols, assassinats?
-
Le vol? quelle incongruité! Dans la cité, il n’y a rien à voler. Lorsqu’un
citoyen désire fortement un objet de valeur, il l’obtient sur l’heure! En
dehors de l’Agartha, oui, bien sûr, le vol reste possible mais ce délit ne
survient que rarement. Les plus grands crimes restent les brutalités commises
sur les personnes. Tiens, des crimes passionnels, j’en ai connu deux depuis que
je vis à Shangri-La. Quant à la fausse monnaie, à l’entassement éhonté des
richesses, cela n’existe tout simplement
pas ici. Aucune monnaie ne circule dans Shangri-La, l’argent y est prohibé. Et
puis, qu’en ferait-on?
-
Comme dans l’Empire des 1045 Planètes, quoi!
-
Pas tout à fait, capitaine. À l’extérieur, rappelez-vous que l’on spécule sur
les barres de charpakium. Leur trafic sous le manteau se porte bien tandis que
les Otnikaï mènent la danse.
-
Dites-moi, Denis, je change de sujet. Comment les membres de la cité ont-ils
été sélectionnés précisément? Sur quels critères? Tous n’ont pas le même sens
exacerbé du devoir, du don de soi, de l’abnégation et du courage. Tous ne
portent pas l’éthique en bandoulière. Il y a des Otnikaï. En consultant les
listes, j’y ai reconnu l’onomastique caractérisant le peuple ovinoïde. Les
Castorii se plient difficilement aux mœurs vertueuses. Plusieurs sont bisexuels
et éprouvent le besoin de changer régulièrement de partenaires. Vous grimacez.
Pardonnez-moi. Je ne visais pas spécialement Kilius. Je sais bien que vous
formez un couple exemplaire tous les deux.
- Certes,
la fidélité est encouragée à Shangri-La mais la séparation et le divorce y sont
également admis.
-
Tantôt, j’ai lu le nom d’Alexandre Dumas. S’agit-il du romancier ou d’un
homonyme?
-
De son alter ego, capitaine. Dumas, dans la chronoligne 1730, n’avait aucun
avenir en tant qu’écrivain. En fait, il a assisté à certains événements qu’il
n’aurait, bien entendu, pas dus voir. Ensuite, il est resté ici de son plein
gré, comme la plupart des comédiens captés lors des premiers essais aléatoires,
du moins c’est là ce qui est officiel, du matérialisateur temporel.
-
Mais vous? Comment avez-vous atterri ici?
-
Permettez-moi de rire. Ma tête était mise à prix par votre double, capitaine.
Ensuite, hé bien, j’ai décidé que j’étais plus utile dans la cité que dans le
monde extérieur. À l’époque, l’Agartha
avait impérativement besoin d’un médecin. Elle n’en était alors qu’à ses débuts
et Daniel Lin ignorait 99% au moins de ses talents. Nous manquions
véritablement de tout, de médicamants, de linges, de nourriture et d’eau.
C’était plus que précaire et primitif bien que cela paraisse à peine croyable
aujourd’hui. Depuis, comme vous allez le constater, l’Agartha ressemble à
l’Eden. Désormais, je me satisfais de soigner les petits bobos, les membres
cassés, les rhinites, je mets au monde les nouveaux-nés, j’étudie les maladies
les plus exotiques à mes heures perdues, les infections passées ou futures…
-
Mais vous rongez votre frein Denis. Vous paraissez déçu, non?
-
Je n’irais pas jusqu’à affirmer cela. En fait, j’ai rarement l’occasion de
m’atteler à guérir des pathologies graves voire mortelles. Tout le monde se
porte comme un charme à Shangri-La. Parfois, cependant, je suis autorisé à
exercer mon art dans les chronolignes des flux extérieurs du temps. Mais je
dois veiller à ne pas modifier le cours de l’histoire. Surtout pas! Daniel Lin
s’est montré catégorique là-dessus.
-
Daniel Lin intransigeant, sévère, lui? Ce n’est ni dans sa nature ni dans son
caractère.
-
Capitaine, je n’ai pas usé du qualificatif de sévère! Le commandant Wu a appris
à allier la fermeté et la douceur; la compréhension et la rigueur. Un mélange
détonnant. Il sait se montrer persuasif lorsqu’il vous explique les dangers
d’une étourderie capable de changer cours du temps.
-
Regrettez-vous de devoir lui obéir ainsi?
-
Pas du tout. Kilius m’aide à me conformer aux desiderata du Superviseur. Il est
l’oasis de mon âme.
-
Denis, je me sens gênée par cette question, mais je vous la pose malgré tout:
y-a-t-il longtemps que vous vivez dans la cité? Les unités temporelles en usage
à Shangri-La me désarçonnent. Depuis le Langevin, vous ne semblez pas
avoir pris une ride. Or, j’ai cru comprendre que Violetta a maintenant
vingt-trois ans et trois enfants!
-
En fait, le temps tel que vous le connaissez n’a aucune réelle signification
dans la cité.
-
Benjamin affiche quarante-huit ans comme dans mes souvenirs.
-
Il a refusé de paraître, d’être plus jeune. De même pour le capitaine Craddock,
soixante-neuf ans au compteur. Ou encore Beauséjour, soixante-sept ans. Mais
ces deux là sont des exceptions. Vous verrez peu de personnes du troisième, du
quatrième ou encore du cinquième âges dans l’Agartha.
-
Tiens donc! Étrange!
-
Plus personne ne vieillit sauf à en faire expressément la demande et à la réitérer.
J’ai vingt-huit ans pour l’éternité et Kilius trente-deux ans.
-
Trente-deux ans, presque l’adolescence pour un Castorii. Comment un tel miracle
a-t-il été rendu possible?
-
Suspension du temps pour résumer. Plus exactement, antériorité des lois de la
physique telles que nous les connaissons vous et moi. En quelques mots, le
temps, l’usure, l’entropie n’existent pas encore dans ce pré big bang.
-
Nous nous trouvons avant le big bang? Denis, vous vous moquez de moi!
-
Hélas, je le voudrais bien capitaine, mais c’est la Vérité!
-
L’éternité vous pèse.
-
Non, la diversité et l’aventure me manquent.
-
Admettons. Mais quelle est officiellement la fonction de Daniel Lin à Shangri
La?
-
Son titre est celui de superviseur général en chef, un super ingénieur en
quelque sorte.
-
Officieusement?
-
Disons que c’est plus délicat à formuler. C’est un Gardien. Il maintient en
équilibre l’ Agartha, préserve sa cohérence, tant sur le plan matériel,
physique, mécanique, biologique que spirituel.
-
Il ne s’agit point là de talents ordinaires à un androïde.
-
Effectivement. Daniel Lin Wu Grimaud appartient à une espèce inappréhendable
aux esprits limités des humains.
-
Denis, qu’entendez-vous par espèce inappréhendable?
-
Je n’ai pas l’autorisation de vous répondre, capitaine di Fabbrini. Seul le
commandant peut le faire s’il le souhaite, s’il juge que vous êtes à même de
comprendre ses propos. Si jamais il le fait, si vous avez cette chance,
attendez-vous à un choc.
-
Je n’insisterai pas O’Rourke. Vous venez d’élever un mur mental bâti en
duracier.
-
J’espère que vous me pardonnez.
-
Bien sûr. Mais l’amiral Fermat? Il ne vit pas dans la cité? Je n’y ai point vu
son nom sur la liste. Cela m’étonne. Autrefois, pourtant, Daniel Lin
l’appréciait. Selon ma mémoire, les deux hommes étaient amis et entretenaient
des relations père-fils, non?
-
Apprenez que le vice amiral Fermat vient épisodiquement à Shangri-La. Mais la
plupart du temps, il réside ailleurs. Il ne séjourne dans l’Agartha qu’à la
demande du commandant.
-
Une inexplicable mise à l’écart. Qu’est devenue Irina Maïakovska, l’épouse du…
-
Chut, Lorenza! Ne prononcez plus jamais ce nom ici, il est tabou…
-
Tabou? Vous m’affolez Denis car je sens votre peur…
- Oui, j’ai peur, je n’ai pas honte à l’avouer.
Pour comprendre, capitaine, lisez attentivement certaines archives. Tout y est
ou presque. Pour accéder au dossier ultra-confidentiel la concernant, il faut
utiliser le code alpha, alpha, gamma, upsilon prime. Seul le médecin en chef
est habilité à en faire usage, après le Superviseur, cela va de soi.
-
Si j’en usais à mon tour, je ne serais pas morigénée?
-
Certainement pas! Le Superviseur a parfaitement, totalement conscience de ses
faiblesses. S’il vous a ramenée du… d’ailleurs, ce n’est pas gratuitement. Aïe!
-
Pourquoi « aïe »?
-
Le décor tangue et chavire de plus belle…
-
Vous avez raison. Je me crois dans les montagnes russes… c’est atroce… l’envie
de vomir devient insupportable. Que se passe-t-il donc?
-
Lorenza! Ah! Là-bas, le combat doit être terrible. Affreux! J’espère qu’Il ne
perd pas… oui, je l’espère sinon c’en est fini de nous tous.
-
Que faites-vous, Denis? Pourquoi vous agenouillez-vous ainsi?
-
Pour prier, capitaine di Fabbrini, oui pour prier. Imitez-moi, je vous en
conjure… tous ceux qui savent dans la cité doivent agir de même présentement…
-
Prier, mais prier qui? La Vierge? Jésus?
-
Priez le Créateur! Votre Créateur, votre Sauveur…
Subjuguée
par le ton et la voix du jeune homme, Lorenza di Fabbrini se mit elle aussi à
genoux et se mit à réciter le « Notre Père », puis le
« Credo ». Elle n’entendit pas l’étrange prière du médecin irlandais.
«
Toi qui es avec nous,
Parmi nous;
Toi qui connais tout
De nous;
Nos misières, nos bassesses,
Nos espoirs… Notre grandeur aussi.
Toi qui es le Courage, l’abnégation,
Le Sacrifice, la rédemption,
La Compassion, le pardon,
Le Partage et l’Amour,
Toi qui es nous,
Nous sommes avec Toi, pour toujours…
Nous ne faisons qu’un depuis l’éternité
Jusqu’au bout de l’Eternité Infinité.
Nous
communions avec ta souffrance,
Nous
partageons ta peur, tes blessures,
Nous
combattons avec Toi,
Nous
comprenons ta détresse,
Ta solitude, ta désespérance.
Nous sommes Toi et ne t’abandonnons
point.
Pour la Vie, pour le Réseau-mondes,
Pour les Tiens, pour Toi,
Pour nous,
Vaincs l’Ennemi,
Vaincs l’Entropie
Et reviens-nous, Dan El ».
Apparemment, la bizarre pasalmodie de Denis fut
efficace car la lumière qui clignotait furieusement depuis quelques secondes
parut se stabiliser, toute mordorée, d’une beauté éblouissante mais
merveilleusement apaisante. Alors, les murs cessèrent de se contorsionner
absurdement en même temps que tout le décor. Tout s’ancra dans la logique
matérialité.
Puis, il y eut comme un imperceptible froissement de
l’air, un doux tissu de soie parut se
déchirer doucement et de rien, oui, véritablement du néant, André Fermat
surgit. Il tomba brutalement sur le sol dur. Avant de sombrer dans
l’inconscience, épuisé et malade, il jeta:
- Mille fois merci pour le Surgeon.
Le vice-amiral semblait être passé sous un laminoir.
Tout son corps affichait de terribles contusions et meurtrissures. Moins de
deux secondes plus tard, ce fut au tour du commandant Wu de réapparaître. Plus
spectral que jamais mais en meilleur état que son père, il chancela jusqu’à une
table de bureau où était posée dessus une carafe et un verre d’eau. Se servant
à boire d’une main hésitante, il s’exprima avec une lenteur étudiée, articulant
soigneusement chaque syllabe.
- O’Rourke, je vous prie de soigner mon père du mieux
que vous le pourrez. Désormais, il est pleinement incarné. Pour sortir du
Shéol, il a dû sacrifier sa déité.
- Soit. Mais vous-même? Comment vous sentez-vous?
- Oh! Moi, j’en ai vu et supporté bien d’autres.
Denis, apprenez que le Réseau-mondes est rétabli, restructuré dans sa Totalité.
Cela seul importe. Fu, dompté et domestiqué, subit.
- Victoire, donc?
- Oui, nette, incontestable.
- Maintenant, reposez-vous, Superviseur…
- Plus tard, je vous le promets. Tout d’abord, je dois
occulter les derniers souvenirs de Lorenza qui, pour l’heure, est immobilisée
telle la statue de la stupeur. Ensuite, je dois informer le Conseil de la
situation exacte de la Cité. Ses superstructures ont tenu et cela me réjouit.
- Daniel Lin, vous vous exprimez à haute voix et
Lorenza, bien qu’immobile, entend notre échange.
- Qu’importe! Lorsque j’aurais quitté l’infirmerie,
notre amie aura oublié et ma présence et celle de mon père. À ce propos,
justement… Maintenez-le en léthargie au moins quarante-huit heures… le temps
nécessaire à son organisme pleinement humain pour s’adapter…
- Vous jugez toujours au mieux de ce qu’il est bon de
faire…
- Naturellement.
Daniel Lin porta alors le verre d’eau à ses lèvres et
savoura chaque gorgée du breuvage. Puis, toujours mesurant chacun de ses
gestes, il fixa une seconde le corps sans connaissance de son père.
Instantanément, André se retrouva allongé sur un lit sous le contrôle
électronique d’un moniteur médical avancé. Enfin, il porta son attention en direction
de la métamorphe. Instantanément, Lorenza oublia les dix dernières minutes.
Lorsque l’Italienne recouvra la parole, elle se
sentait quelque peu rassérénée.
- Denis, la lumière semble s’être stabilisée. La panne
a été réparée. Quelle efficacité!
- Oui, capitaine, ici, tout est terriblement efficace.
- Je ne sais pas pourquoi mais je me sens d’humeur
primesautière. Pas vous?
- Quelque peu moi aussi, je l’avoue.
- Comme c’est bizarre… il me semble que le niveau
d’eau de la carafe a baissé. Or, je n’y ai pas touché. Ni vous, je suppose.
- Vous aurez mal mesuré la quantité qui restait dans
le carafon.
- De plus, les rideaux isolant ce coin de celui des
patients sous haute surveillance ont été tirés. Pourtant, je n’ai pas eu le
sentiment de manquer quelque chose… je me trompe ou…
- Euh, docteur, il me faut vous quitter, je dois
examiner un autre de mes malades…
- Un autre?
- Rien d’exceptionnel. Un lycanthrope qui supporte mal
les drogues contrôlant son humeur agressive. Griir est encore jeune, ce qui
explique cela.
- C’est donc lui qui est ainsi isolé. Mais je n’ai pas
rêvé à propos du carafon. Quand vous aurez le temps, Denis, vous percerez ce
mystère avec moi, n’est-ce pas?
- Je me tiens à votre disposition, Lorenza…
***************