Mais qu’advenait-il de Michaël ?
Pour le savoir, revenons au matin du 3 mars 1917…
L’envoyé temporel resta endormi durant
douze heures. Cela ne lui était jamais arrivé à la connaissance de Stephen. Insensible
à la transformation de la nuit en jour ensoleillé, ce qui changeait, il
poursuivait son somme dans cette ravissante matinée de printemps pleine de
promesses.


Chaque fois que le professeur Möll
ressentait le besoin d’abandonner Michaël à son inconscience, une puissance
inconnue l’en empêchait. Pourtant, le chercheur était poussé par la force
irrépressible de retrouver Cécile par n’importe quel moyen.
Ainsi donc, sa volonté lui échappait…
malgré lui, il restait auprès de son descendant endormi.
Stephen n’avait pas sommeil. Il était
parfaitement éveillé, comme rajeuni. Son estomac le tiraillait mais il ignorait
ses appels pressants. En son for intérieur, il ruminait ses velléités de haine
envers Michaël mais n’avait pas le courage de le laisser seul ici, sur ce
champ.
De plus en plus, une idée le
turlupinait, un sentiment de malaise l’envahissait.
Michaël était capable de rester des
jours entiers sans prendre le moindre repos. Alors, que se passait-il
donc ? Ce sommeil n’était pas normal, pas du tout…
Baissant la tête, il examina de plus
près la vague silhouette lumineuse inerte et bien pâle.
- Il a dit : « mourir
peut-être… ». Cela lui serait-il possible ? A cause de ce translateur
saboté ? A cause de moi ? Son corps ou ce qui en tient lieu est si…
translucide… l’aura de lumière qu’il émet si… ténue… Jamais je ne l’ai vu si
faible, si fragile… il a réellement l’air d’être en train de mourir… de passer
l’arme à gauche… comme une lumière vacillante… qui ne va pas tarder à
s’éteindre. Comment renverser le processus ? quel effet cela fait-il de
toucher la lumière ? Vais-je être brûlé ? Non… l’énergie qui émane de
Michaël est trop faible… quelle impression étrange ! Ma main s’enfonce
dans la sienne, la traverse mais… je ne ressens aucune douleur… Il est là, oui,
bien là, vivant mais froid… si froid…
Alors, Stephen se saisit de la main
droite de l’agent temporel, la tint serrée fermement dans la sienne,
s’obstinant à garder le contact durant des heures et des heures. Ainsi, il lui
communiqua sa chaleur, sa vie, son énergie… sans en être tout à fait conscient
cependant.
La matinée s’écoula lentement,
paisible, les oisillons pépiant gaiment dans la ramée. Le soleil éclairait
cette scène, là-haut, tout là-haut dans le ciel. Au loin, les cloches des
églises appelaient les fidèles à se rendre à l’office.
Les heures, toujours, passaient. Midi
puis une heure s’en vinrent.
Stephen, obstinément figé, tenait
toujours la main de Michaël entre les siennes. Plus que jamais, il avait faim
et soif, une envie pressante le taraudait mais il voulait ignorer les
réclamations prosaïques de son corps d’Homo Sapiens ordinaire. Il y mettait une
fierté discrète et assumée tout à la fois. Ses reins lui faisaient mal, la
fatigue l’accablait, ses muscles raidis semblaient aussi durs que du bois, son
cou paraissait peser une tonne. Mais il était là, toujours là, accomplissant
son devoir…
Il y avait longtemps qu’il avait
refusé de lutter contre cette force qui lui disait confusément qu’il avait
raison de porter ainsi secours à Michaël.
Tenir, oui, encore tenir… mais jusqu’à
quand ? Jusqu’au bout de quoi ? Jusqu’à ce que le ciel se renverse,
que sa raison bascule ? Que le chaudron maléfique de la guerre se confonde
avec l’Univers en son entier ?
Malgré lui, ses yeux se fermèrent et
il sombra dans une sorte de somnolence entrecoupée de réveils brutaux, de
sursauts angoissés, rattrapé par la réalité.
Vêpres sonnaient dans le lointain.
L’agent temporel sortait enfin de son
coma. A ses côtés, Stephen Möll, endormi, le corps ankylosé.
Michaël avait recouvré toutes ses facultés,
y compris celle contrôlant son apparence, son avatar. Désormais, pour un
instant, une minute ou davantage, il possédait tous les attributs d’un être
fait de chair et de sang. Ouvrant ses yeux gris, il vit le ciel d’un azur
délicat, le soleil déjà bas à l’horizon, l’herbe timide et humide. Il frissonna
sous le vent frais. Dans le lointain, un coq chantait, des canards cancanaient,
et un bouvier appelait ses bœufs à regagner l’étable.
Surtout, Michaël avait la conscience
aiguë des mains de Stephen entre la sienne. Alors, soudain, il comprit
pourquoi, lui, l’agent temporel 132 543 était là, bien vivant, en pleine
forme, comme régénéré.


Inconsciemment, malgré lui, il sourit.
Ensuite, sans mouvement brusque, il se
sépara de Stephen, de son ange gardien. Il ne voulait surtout pas le réveiller.
Le professeur avait amplement mérité son repos… bien, qu’évidemment, il ignorât
quelle avait pu être la valeur de son sacrifice…
Or, ce geste, si doux, si
imperceptible, parvint néanmoins à tirer Stephen de son endormissement. Il
tressaillit lorsque la main de Michaël se détacha des siennes.
Ses yeux brusquement ouverts, le
professeur se redressa et dévisagea l’agent temporel avec un regard d’une
hostilité qui en disait long sur ses états d’âme.
Pour dissimuler ses émotions, Stephen
jeta tout un flot d’injures et d’insanités à la figure de l’Homo Spiritus.
- Rascal ! Salaud !
Fumier ! Quel temps vous m’avez fait perdre avec votre
évanouissement ! Monsieur a eu des vapeurs comme une midinette !
Risible ! Espèce de bâtard ! Maintenant, il est bien trop tard pour
espérer rejoindre Cécile. A cause de vous, je ne peux pas rattraper le coup.
Elle est perdue pour moi à jamais. Vous mériteriez que je vous casse la gueule…
- Pourquoi donc ? Fit Michaël
d’un ton impossible à rendre.
- Vous savez pertinemment pourquoi,
fils de pute ! Vous m’avez obligé à rester à vos côtés, à vous tenir la
main… chaque fois que j’ai voulu partir, je n’ai pas réussi à vous laisser…
vous avez été le plus fort.
- Stephen, votre colère ne doit pas
vous faire sombrer dans la grossièreté.
- Monsieur minaude, monsieur se moque
de moi…
- Vous vous entêtez dans votre rage.
Vous refusez de voir que vous possédez un cœur noble et généreux… c’est
vous-même, votre volonté propre qui vous a poussé à accomplir ce geste sublime…
- Je ne vous crois pas. Vous mentez…
encore une fois…
- Vous avez saisi que j’avais besoin
de vous… de votre force vitale… j’étais mourant et vous êtes parvenu à inverser
le processus. Vous m’avez sauvé la vie… que vous le vouliez ou non. Je ne
pouvais pas vous influencer, j’en étais tout à fait incapable, car, déjà, mon
esprit était de l’autre côté, non du miroir, mais dans les brumes de
l’infra-mondes… en moi, le vide, le néant, l’absence de tout sensation, de
toute conscience… bien étrange expérience… et puis… soudain… j’ai senti de
l’énergie passer à travers tout mon être… une énergie qui me remplissait… j’ai
eu envie d’ouvrir les yeux… et vous étiez là, à mes côtés, me tenant la main,
mais endormi… Je ne sais pas dire merci…
- Pff ! Rien à foutre !
Allez glander ailleurs, putain de merde…
- Je ne sais pas dire merci mais je
vous le dis quand même…
- Hypocrite ! Je vais vous casser
votre joli visage d’ange, démolir votre portrait…
- Vous n’en ferez rien, Stephen… je
vous connais si bien… votre cœur est si généreux…
En disant cela, Michaël se relevait
lentement, posément, calculant tous ses gestes. Sous lui, le sol chavirait un
tantinet.
Or, à peine était-il debout, qu’un
uppercut le renversa illico et qu’il chuta brutalement sur l’herbe humide.
Cependant, conservant son sang-froid, il sourit avec affabilité, se frotta la
joue et murmura :
- Stephen, faites preuve de sérénité.
Vous agissez comme un enfant gâté à qui un adulte vient de casser son jouet…
- Je ne suis pas un enfant, salopard
de mes deux ! Je ne suis pas une marionnette, ta marionnette ! Espèce
de dégueulasse ! Je brûle de me venger… Toutes les avanies que j’ai subies
à cause de toi… Tu vas les payer… J’aurai ta peau…
N’écoutant plus que sa colère et sa
haine, le professeur se lança une nouvelle fois sur Michaël et les deux hommes
roulèrent sur l’herbe. Un corps à corps acharné s’engagea. Le chercheur
ressemblait davantage à une sombre brute mal rasée et débraillée qu’à un être
civilisé. Il tentait d’envoyer des coups de poings sauvages et rageurs à son
adversaire mais celui-ci avait connu d’autres combats bien plus difficiles.
L’agent temporel parvenait donc à
éviter la plupart des uppercuts tout en conservant une stricte défensive.
Toutefois, Stephen se trouvait en meilleure forme que lui et le jeune homme
finit par encaisser quelques coups à l’estomac qui le laissèrent sans souffle.
C’en était trop pour Michaël. Il
n’avait guère l’habitude de se laisser faire ainsi.
Alors, s’enflammant sous la colère, cédant
à un réflexe, d’un seul regard, il expédia à l’Américain une foudroyante
décharge, ce qui eut pour résultat de l’assommer proprement.
Mais, aussitôt, l’agent temporel eut
honte de lui et se morigéna. Il se précipita vers son ascendant et lui porta secours.
Tout en respirant par saccades, il ranima l’humain si soupe au lait par le seul
contact de son pouce sur le front.
Stephen ouvrit des yeux qui
vacillaient et dont le regard ne parvenait pas à se stabiliser.
- Pardon, dit doucement Michaël. Vous
et moi, nous nous sommes conduits comme deux gosses turbulents, deux
garnements. Je reconnais que vous m’avez poussé à bout. Je brûlais de vous
administrer une correction. Je n’ai pas réfléchi. Je suis plus fautif que vous,
Stephen… il nous faut maintenant cesser ce petit jeu et essayer de grandir.
- Je me sens mal… la tête me lance…
- Vous allez vous en remettre. C’est
bien la première fois que j’éprouve ainsi de la colère et que je désire me
venger. Vous m’avez fait sortir de mes gonds… mais c’est passé. J’ai recouvré
assez de raison. Vous savez ce que cela prouve ?
- Non… et je m’en fiche et
contrefiche…
- C’est la parfaite démonstration que
j’éprouve tout comme vous des émotions et des sentiments. Allons, debout !
Un effort…
- Tout tourne… j’ai envie de vomir…
- Pourtant, nous devons rejoindre les
Etats-Unis en 1993…
- Bah… ça peut attendre… je suis
malade…
- Non… ce voyage va se faire sans
translateur… il est tout à fait out. Un tas de ferrailles et ce, grâce à
Johann…
- Une épave ? Je ne le crois pas…
bégaya le professeur. Vous pouvez le réparer…
- Inutile… cela me prendrait trop de
temps et trop d’énergie…
- Abandonner le module ici ? Vous
n’y pensez pas !
- Pourtant, il le faut. Mais je vais
le faire disparaître, désintégrer ses atomes. Personne n’en profitera. Voyez…
un seul trait de feu…

Effectivement, de l’index de l’Homo
Spiritus sortait un rayon qui déstabilisa les atomes du fabuleux engin. Sa
structure oscilla et l’appareil finit par se désintégrer. Il n’en resta bientôt
qu’un petit tas de poussière qui fut emporté par la brise. Le sol sous le
translateur ne conservait aucune trace de sa présence et du sinistre qui avait
suivi.
- Bien… une épine en moins, articula
Michaël d’une voix sourde. Une fois à Caltech, nous construirons un nouveau
module.
- Euh… avec quels matériaux ?
questionna Stephen d’un ton morne.
- Comme d’habitude… je les
emprunterai… mais je ne me mettrai pas à la tâche avant au moins trois jours.
J’ai besoin de prendre du repos.
- Comme moi…
- Pas tout à fait, Stephen. Regagner
1993 va me coûter mes dernières réserves d’énergie ou presque… j’ai urgemment
besoin de me ravitailler…
- Vous pouvez le tenter ici.
- Vous vous moquez, là, non ?
1917 est à mes yeux l’âge des cavernes…

il n’y a pas assez d’électricité produite dans l’Europe tout entière… alors, attendez-vous à une méga panne à LA et sur toute la côte océanique des States… au minimum… et ce, durant trois jours…

il n’y a pas assez d’électricité produite dans l’Europe tout entière… alors, attendez-vous à une méga panne à LA et sur toute la côte océanique des States… au minimum… et ce, durant trois jours…
- Mais… ce sera la panique…
- Je n’ai guère le choix, vous savez…
vos ingénieurs, vos militaires n’y pourront rien… d’abord, faudrait-il qu’ils
me missent la main dessus…
- Vous sous-estimez Drangston et ses
sbires…
- Oh que non ! Je me placerai
dans une bulle… mais je ne vous en dis pas plus.
- Drôle de sommeil réparateur !
- Lorsque le deuxième translateur sera
achevé, je le munirai d’un supplément de sécurités. Cela m’étonnerait que
l’Ennemi parvînt à le saboter… la technologie appartenant à ma civilisation…
- J’ai un gros doute…
- Pour une fois, soyez optimiste…
Stephen et Michaël rejoignirent donc
l’an 1993 et atterrirent à LA le 7 juillet alors qu’un fait divers sans
précédent secouait le pays tout entier. Le général Gregory Williamson venait de
réchapper de justesse à un nouvel attentat perpétré à Bruxelles. Tout le
bâtiment dans lequel opéraient les administratifs américains affiliés à l’OTAN
avait explosé. Le bilan, très lourd, s’élevait à trente-quatre morts et à
soixante-quinze blessés dans un état désespéré. On ne comptabilisait plus les
autres victimes moins gravement touchées. Si, inexplicablement, la voiture de
service du général n’avait pas connu une panne subite, Williamson aurait été à
l’heure à son bureau et aurait fait partie des morts. On pouvait dire que
Gregory était un sacré veinard…
*****
1917. France.
L’offensive pour la reconquête du
Chemin des Dames avait échoué.

Des mutineries éclataient parmi les troupes françaises. Afin qu’elles ne se propageassent pas à tous les Poilus du front ouest, le général Pétain, nouveau chef d’état-major général de l’Armée française, donna des instructions pour ménager le soldat.


Des mutineries éclataient parmi les troupes françaises. Afin qu’elles ne se propageassent pas à tous les Poilus du front ouest, le général Pétain, nouveau chef d’état-major général de l’Armée française, donna des instructions pour ménager le soldat.

Ailleurs, en Russie, les troupes se
ralliaient aux Bolcheviks et refusaient de se battre.
*****
31 Août 1917.
Johanna von Möll avait regagné le
château familial à Ravensburg.

Son oncle Waldemar était venu la chercher à la gare. La jeune fille avait été rappelée car l’état de santé de son grand-père s’aggravait d’une façon alarmante. Sa présence était donc désormais nécessaire et tous étaient persuadés que le décès de Rodolphe von Möll n’était plus qu’une question de semaines voire de jours. En effet, le baron en titre, cloué sur son lit de souffrance, était de plus en plus soumis à des accès de délire.

Son oncle Waldemar était venu la chercher à la gare. La jeune fille avait été rappelée car l’état de santé de son grand-père s’aggravait d’une façon alarmante. Sa présence était donc désormais nécessaire et tous étaient persuadés que le décès de Rodolphe von Möll n’était plus qu’une question de semaines voire de jours. En effet, le baron en titre, cloué sur son lit de souffrance, était de plus en plus soumis à des accès de délire.
Ce fut dans cette atmosphère morbide
que Johanna fêta son dix-septième anniversaire le 17 septembre. Wilhelm, qui
bénéficiait d’une permission, y assista, au soulagement de sa fille si aimée.
Le colonel von Möll attendait avec une
impatience non celée le décès de son père. Il rêvait de la fortune dont il
devait hériter. Or, pour mémoire, celui-ci était en faveur du fils cadet,
Waldemar. Wilhelm n’aurait dû recevoir que des miettes.
Toutefois, le fils aîné n’était pas
dépourvu de ruse. Il savait user d’un moyen détourné, si nécessaire, pour
parvenir à ses fins.
Ainsi, mettant à profit une crise de
Rodolphe, il lui fit signer un autre acte testamentaire en présence de deux
témoins, deux serviteurs, circonvenus et tout tremblants.
Mais qu’éprouvait le baron ? Que
ressentait-il ? Que vivait-il dans ses accès de fièvre ?
Dans les brumes de son esprit, il
croyait être cerné par tous les morts de tous les champs de batailles de
l’histoire humaine.

Il les voyait sans cesse se relever, l’accuser de négligence, le désignant du doigt à la vindicte vengeresse de la divinité régnant sur les enfers, sur les ténèbres.


Il les voyait sans cesse se relever, l’accuser de négligence, le désignant du doigt à la vindicte vengeresse de la divinité régnant sur les enfers, sur les ténèbres.

Des corps abominablement décharnés se
dressaient devant les yeux du vieillard délirant. Les cadavres ambulants
arboraient tous des visages terriblement défigurés par d’atroces blessures et
leurs plaies dénonçaient la lâcheté de Rodolphe von Möll qui avait failli à sa
mission de paix.
Les orbites vides des dépouilles
formulaient des reproches muets qui venaient résonner aux oreilles
ultrasensibles du baron en proie à la fièvre.
Le silence bruyant devenait
intolérable et Rodolphe se mettait alors à pousser des cris.
- Non… Vous vous trompez. Je ne suis
pas coupable, bégayait le vieillard aux yeux exorbités et larmoyants, aux
lèvres bleuies et desséchées.
Rien ni personne ne parvenait à calmer
cette souffrance, ces accès de folie.
Gerta n’en pouvait plus. Bien qu’aidée
par Magda et deux infirmières qui veillaient au chevet du baron, l’épouse de
Rodolphe était elle aussi au bord du burn
out.
Le 29 septembre, surprise au château.
David van der Zelden débarquait à Ravensburg avec armes et bagages sans
prévenir. Il avait eu l’outrecuidance de s’inviter. Johanna, au lieu de marquer
sa réprobation, accueillit le jeune homme avec aménité, un grand sourire aux
lèvres. Rose de plaisir, elle présenta David à son père en terme exagérément
flatteurs.
Quels étaient les buts du sieur van
der Zelden ? Etait-il donc en train d’envisager une possible hyménée avec
mademoiselle von Möll ? Wilhelm von Möll, l’héritier putatif de Rodolphe
intéressait fichtrement le financier sans scrupules. A ses yeux, le colonel
était la parfaite incarnation du Junker Prussien, qui pouvait promouvoir ses
canons et ses armes nouvelles auprès de l’état-major.
Déjà, le si intéressé et mercantile
jeune homme imaginait Wilhelm en mission chez les alliés autrichiens et turcs
en train de signer de mirifiques contrats.
Fascinée, déjà éprise de David,
Johanna buvait les moindres paroles du Hollandais. Au fond de son cœur, elle le
parait de toutes les qualités. Séduite, elle le trouvait beau au-delà de
l’imaginable, intelligent, instruit, raffiné. Encore quelques mois et elle
tannerait son père afin qu’il lui accordât le droit d’épouser cette perle rare.
Faisant flèche de tout bois, David van
der Zelden obtint un rendez-vous avec le banquier Rosenberg. Joseph n’allait
pas tarder à investir des sommes importantes dans les industries d’armement
dont le Néerlandais était le représentant.
Le banquier qui n’avait pas d’héritier
mâle de son sang, venait tout juste de désigner Georgios comme son successeur.
Joseph avait une excuse. Il voyait mal sa fille, qui relevait d’une
poliomyélite, prendre la tête de son empire à sa mort.
L’automne parait d’ors, de rouille et
de pourpre les arbres du parc de la propriété des von Möll. Insouciante de la
longue agonie de son grand-père, Johanna prenait le soleil dans le jardin faisant
face à sa chambre. A ses côtés, David faisait office de chevalier-servant.
Volontiers, il poussait l’escarpolette sur laquelle mademoiselle von Möll se
balançait.


Jouant les coquettes, Johanna se
moquait à haute voix de son cousin Otto qu’elle trouvait gauche, timide, mal
fagoté dans ses vêtements. Durant ces instants délicieux, elle osait aborder
certains sujets et dévoilait ses espoirs à David.
- Vous savez, mon ami… Vous êtes bien
mon ami, n’est-ce pas ?
- Bien sûr, mademoiselle Johanna…
- Ah ! Laissez tomber ce
« mademoiselle », ce formalisme… je disais donc que l’an prochain
j’aurai dix-huit ans. Mon père a promis de m’émanciper. Alors…


- Alors quoi ? S’enquit David
avec impatience.
- Alors, je lui dirai que je vous ai
choisi comme époux.
- Vous me faîtes un grand honneur…
Johanna…
- Dites-moi, David, vous n’êtes pas
venu jusqu’ici pour vos sordides affaires ?
- Vous êtes bien dur avec moi…
- Mais enfin, David… quand
m’avouerez-vous votre amour ? Si vous m’aimez, c’est tout simple. Vous devez
m’épouser, voilà tout.
- Euh… oui… j’éprouve pour vous
quelque chose…
- C’est tout ?
- Je ne sais pas encore…
- Comment ? Vous ne savez
pas ?
- Je ne suis jamais tombé amoureux,
Johanna. J’ignore ce que cela fait…
- Moi, je vous aime. Je ne veux que
vous comme mari. Ici, tout le monde m’obéit. Il en sera de même pour vous.
- Mademoiselle Johanna !
S’offusqua David.
- Quoi ? Les choses sont claires
comme cela. Réfléchissez.
- Euh… je ne comprends pas très bien.
- En m’épousant, vous faites une bonne
affaire. Je vous anoblis
- Quelques miens ancêtres l’étaient.
- Hem… Cela doit remonter à longtemps,
lança Johanna avec cruauté.
- Pas tant que cela… au XVIIe siècle.
- C’est ce que je disais. A des
lustres. Mon nom vous introduira dans tous les milieux huppés de Ravensburg
mais aussi de Berlin… cela facilitera votre commerce…
Drôle façon de flirter, de courtiser…
mais Johanna voulait David à tout prix. Alors… elle usait non de son charme
mais de son rang et de son statut.
*****