Chapitre 27
Le
ciel étoilé était en partie masqué par les cimes touffues des arbres des bois
qui jouxtaient le parc du château de Versailles. Tôt dans la soirée, il avait
plu, juste de quoi humidifier le sol et la terre exhalait des senteurs lourdes
d’humus en décomposition. Les frondaisons s’estompaient dans l’obscurité.
Quelques chouettes noctambules écarquillaient leurs gros yeux ronds et
ululaient dans la nuit. Au loin, un cerf esseulé bramait. Son chant vous remuait
les tripes. Une oreille attentive pouvait également percevoir des crissements
de feuilles mortes piétinées. Des surmulots, partis en quête de nourriture,
parcouraient la forêt, au risque de voir fondre sur eux soudainement les hiboux
nocturnes.
Cette
nuit paisible comme il y en avait tant dans cette partie de l’année allait être
troublée par le combat dantesque qui allait suivre. Déjà, des silhouettes
sombres, indubitablement humaines, se profilaient derrière les troncs des
arbres. Ainsi, ce qui restait de la sylve gauloise originelle, chênaie et
hêtraie, serait bientôt le théâtre de multiples et sanglants affrontements.
Une
voix féminine commanda sèchement.
-
Arrêtez-vous. Nous sommes arrivés à la position prévue.

Les
ninjas obéirent avec un bel ensemble. Chaque guerrier ressuscité des triades du
Dragon de Jade avait pris la précaution de se munir d’armes exotiques des plus
efficaces: yatagans, katanas, cimeterres, machettes, poignards volants étoilés
ou sukurei, cordes à boules et bâtonnets de bois à chaque extrémité,
micro-armes de poing à rayon calorique ne pouvant tirer qu’une seule fois,
contenues dans un ceinturon sombre assorti au vêtement de combat, billes de
verre explosives dégageant un gaz innervant, paralysant les centres moteurs.
Sous les manches, étaient aussi glissés d’étroits tubes renfermant des dards.
Il suffisait de presser un ressort et les fléchettes effilées, projetées avec
adresse, venaient s’enfoncer dans les gorges des cibles désignées ou encore
dans les yeux ou la poitrine, abattant à coup sûr l’adversaire. Quelques
combattants avaient pris avec eux une sorte de poudre « magique »
enfermée dans des sachets transparents. Cette poudre avait la particularité, au
contact de l’air et de la chair, de s’enflammer et de transformer en torche
vivante l’ennemi ainsi attaqué.
À
présent, une vingtaine d’individus s’étaient embusqués en hauteur, sur les
branches les plus épaisses et les plus solides des chênes ou encore se
retrouvaient suspendus à des cordes, prêts à décocher promptement leurs jets
mortels, les fameuses flèches transparentes, taillées dans le quartz et
profilées de manière aérodynamique. Elles présentaient l’avantage de n’émettre
aucun bruit et de fendre l’air avec une discrétion absolue.
Les
préférés de Sun Wu, six Chinois élancés et sveltes, leurs traits asiatiques
dissimulés par des masques de géomanciens, avaient opté pour une arme
biologique originaire d’une autre planète, les célèbres et mortels rubans de
Mingo. Il ne fallait pas être pris par les volutes sournoises et imparables de
ces lianes vivantes. Elles ne vous relâchaient qu’après s’être imbibées de tous
vos sucs.
Un
peu en retrait, Sun Wu s’amusait à agacer l’otage, le duc de Chartres. Avec un
innocent roseau, il chatouillait par instant le nez un peu fort du prince.
Philippe avait du mal à rester stoïque. Il éternuait mais ne pouvait s’essuyer
le visage, ses mains liées derrière le dos.

Ce
petit jeu cruel irritait Maïakovska. Elle ordonna à son complice de cesser
cette distraction puérile. Tout en grignotant une poignée de fourmis grillées,
Sun Wu n’eut d’autre choix que d’obtempérer.
-
Mettez-vous plutôt en position et prenez soin du conteneur d’antimatière; le
commandant Wu ne va pas tarder.
La
Russe se leurrait en croyant que Daniel Lin allait se livrer sur un claquement
de doigts de l’espionne. Pourtant, à vingt-trois heures précises, du bruit
sembla venir du côté est de la forêt. Grâce à des jumelles infrarouges, un
garde distingua ce qui se passait. Il s’écria:
-
Cinq hommes arrivent!
-
Montrez donc, s’exclama nerveusement Maïakovska.
La
jeune femme se saisit vivement des jumelles et constata qu’effectivement cinq
individus approchaient. En tête, le commandant Wu, nullement stressé,
désinvolte même, comme si tout cela ne le concernait pas, comme s’il ne devait
pas s’impliquer dans ce qui allait suivre. Derrière, un vieil homme barbu aux
cheveux roux et gris, plutôt sale d’aspect, vêtu de bric et de brocs. Craddock.
Le mendiant de l’espace tenait fermement un jeune adolescent portant l’uniforme
militaire de l’école de Brienne. Visiblement, ce dernier rechignait à avancer.
Puis Marteau-pilon. Le colosse était armé d’une masse impressionnante qu’il
caressait amoureusement. Enfin, un grand homme sec, à l’allure militaire. Lui
semblait progresser étrangement, paraissant ne pas frôler le sol. On aurait dit
qu’il glissait, se mouvant tel un spectre.
Parvenu
à vingt mètres à peu près d’Irina, Daniel Lin lança sur un ton mi-figue
mi-raisin:
-
Voyez, capitaine Maïakovska, j’ai bien reçu et déchiffré votre ultimatum. J’ai
eu l’amabilité de me rendre à l’heure à votre invitation péremptoire.
-
Oui, commandant. Mais avant de procéder à l’échange, je vais d’abord m’assurer
que vous êtes bien venus à cinq en comptant Bonaparte.
S’emparant
d’un communicateur, Maïakovska demanda alors confirmation à ses éclaireurs.
Rassurée par la réponse, elle rajouta:
-
Très bien. Nous pouvons procéder. Faites avancer Napoléon.
Daniel
Lin se tourna vers le Cachalot du Système Sol et lui dit:
-
Vous avez entendu le capitaine, Symphorien…
-
Oui-da, commandant. Mais qu’elle fasse de même avec ce Chartres! Je ne bouge
pas d’un pouce tant qu’elle n’aura pas poussé ce prince. Je n’ai pas envie de
tâter de ses janissaires à l’extrait de cirque du docteur Lao.
Fixant
bizarrement Sun Wu, Irina ordonna.
-
Mon ami, faites donc avancer le prince puisque ce bonhomme ridicule l’exige!
Inclinant
la tête, le vieux Chinois poussa le prince vers l’avant. Du côté de Daniel Lin,
Craddock s’était empressé d’imiter l’Asiatique. Il avait fini par lâcher, non
sans regret, le jeune Bonaparte.
Tandis
que l’Ecossais éructait des injures bien senties, l’élève officier paraissait
désormais accepter son sort, résigné peut-être à la mort.
-
Va donc rejoindre cette espèce d’amiral Zeng He d’eau de cale surcroupie, si tu
tiens tant à goûter à ses nids d’hirondelles de cent ans d’âge! Coquelet, je ne
te garantis pas que tu n’auras pas la tête tranchée dès ce soir! Mais baste!
Cela ne me regarde plus!
Un
bref instant, les deux prisonniers se croisèrent. Ils n’eurent pas même un
regard vis-à-vis de l’autre. Indifférents, ils poursuivirent leur avancée
respective dans le camp qui les réclamait.
Mais
intérieurement, Irina s’inquiétait.
«
Ah! Tout marche trop bien! Je suis certaine que ce Daniel Lin là me réserve une
surprise… »
La
Russe marmonna alors quelque chose dans un micro écouteur. Un léger sifflement
suivi d’un frôlement interrompit le silence relatif qui s’était établi. Du ciel
descendait un filet usiné dans une matière encore inconnue en ce dix-huitième
siècle.
Mais
le piège n’eut pas le temps d’envelopper ses proies. Il se désagrégea
soudainement, victime d’une distorsion.
Craddock
afficha un sourire carnassier et jeta, gouailleur:
-
Dis, girafe Sophie en simili caoutchouc! Tu as cru réellement nous posséder
avec ton filet à la graisse de Topinambou pour un sous King Kong d’Arte povera?
Nous sommes fabriqués dans un autre bois!
Dans
son coin, Sun Wu se croisa les ongles, signe d’une grande contrariété.
«
Mon alliée essaie de gagner du temps, mais elle fait fausse route ».
Tandis
que le filet s’évaporait dans le néant, Bonaparte s’était vivement aplati sur
le sol. Mieux: il sembla se confondre avec la terre humide. Une seconde encore
et il disparut à la vue d’Irina. Daniel Lin, qui n’avait pas quitté des yeux
son adversaire, lui dit dans un russe parfait:
-
Capitaine Irina Maïakovska, je suis peut-être venu à cinq, mais vous, vous vous
êtes amenée à mille deux cents, voire même à mille deux cent un si je dédouble
votre spadassin attitré Alexeï Alexandra! Vous parlez d’un renfort conséquent!
Avez-vous cru que j’allais me livrer comme cela, pieds et poings liés?
Furieuse,
l’espionne répliqua sèchement.
-
Vous avez récupéré ce bêta de prince mais Bonaparte a disparu. Or, comme vous
n’êtes que cinq…
-
Ah! Ah! Vous espérez venir à bout très rapidement de cinq hommes! Mais vous
savez pertinemment que deux d’entre eux ne sont pas des humains ordinaires.
Quant à Bonaparte, il n’a pas disparu car il n’a jamais été ici. Violetta!
Désactive ta ceinture d’invisibilité. Bravo ma fille! Tu as été parfaite.
L’adolescente
s’empressa d’obéir et réapparut juste aux côtés de son père.
-
Alors, papa, il paraît que j’ai bien joué mon rôle. Tant mieux!
-
Hé oui, chère ennemie. Vous avez publié un détail dans votre piège; dans mon
jeu, j’ai une métamorphe.
-
Peuh! Une métamorphe! Une quarteronne, oui, pas même une métisse!
Maïakovska
allait rajouter quelque chose lorsque des signaux d’alerte retentirent dans son
contrôleur environnemental.
-
Commandant Wu vous avez triché! Siffla-t-elle. Que disiez-vous? Cinq? Une
dizaine pour le moins! Vous me décevez…
Effectivement,
Frédéric Tellier, Gaston de la Renardière, Paracelse, Joseph Boullongne,
Guillaume Mortot, Erich Von Stroheim, Benjamin Sitruk, Alban de Kermor, Louise
de Frontignac, Aure-Elise Gronet ainsi que deux amis de l’ex-mousquetaire
sortaient de l’obscurité, matérialisés sans téléporteur et ce, par la grâce
d’André Fermat. Ils avaient été dissimulés par ce dernier dans uns dimension
voisine.
- Je pense que les choses sérieuses peuvent
maintenant commencer, articula Dan El, toujours d’un calme olympien.
Même
si le Ying Lung éprouvait une légère angoisse, il ne tenait pas à le montrer.
Rappelez-vous. Plus la situation devenait cruciale, plus il usait d’ironie, affichant
une attitude zen méritoire.
Fermat,
quant à lui, restait étrangement silencieux. En fait, après avoir matérialisé
les amis du Surgeon, il était en train de s’emparer du Glinka. Seule sa
projection holographique ou assimilée se trouvait à Versailles en cette belle
nuit d’été.
À
soixante-dix mille pieds d’altitude, le vaisseau de Maïakovska subissait donc
l’assaut de l’Observateur. La douzaine d’hommes d’équipage ne pouvait faire
face à l’attaque d’un Ying Lung. Déjà, deux enseignes brûlaient comme des
torches alors que quatre autres officiers agonisaient, leur gorge en feu.
Le
capitaine Petrov eut juste le temps d’envoyer un message de détresse avant de
mourir.
-
Intrusion alien à bord! Je répète: intrusion alien à bord! Prise de contrôle
total du vaisseau. À l’aide! Urgence numéro un.
Toujours
à l’écoute grâce à ses oreillettes, Irina jeta une grossièreté dans sa langue
maternelle qui signifiait à peu près « fuck! ». Toujours avec la
délicatesse qui le caractérisait, Craddock rajouta de l’huile sur le feu.
-
Enfoirée de mes deux! Votre capitaine va connaître une Toungouska sur Seine!
-
Ce qui advient est… impossible! Jeta l’espionne. Mon vaisseau était protégé par
une a-bulle!
-
Pff! Un jeu d’enfant pour un Dragon de s’immiscer à l’intérieur d’une telle
protection! Faudrait voir, ma belle tueuse, à ne pas nous prendre pour des
ploucs de ploucs de canards de Trifouillis-les-Oies!
À
peine le capitaine Craddock eut-il lancé cette remarque sarcastique que, sur un
signe discret de Sun Wu, quatre ninjas jaillirent des arbres, suspendus à des
cordes. Instantanément Symphorien réagit, immédiatement imité par ses amis, et
tous se mirent en position de combattre ces nouveaux yakuza. Le vieil homme
trouva à ses côtés Frédéric Tellier épée au poing.
-
Ah! Même pas fichus de se battre pied à terre, râla le baroudeur en évitant
pile poil deux poignards étoilés. Bougres de stéganopithèques de légende
urbaine! Cracha-t-il ensuite dans son langage toujours aussi fleuri.
Pendant
ce temps, le danseur de cordes ne paraissait nullement démonté par les masques
que portaient les séides du Maître du Dragon de Jade. Il faisait preuve de son
habileté habituelle.
Les
assaillants arboraient pourtant les traits du roi des singes Hanuman avec un
détail qui, toutefois, différait: la barbiche et les longues moustaches
ondulées qui les faisaient s’apparenter à des sortes de macaques ou de magots
de Barbarie.
Dépourvus
désormais de sukurei, les assassins durent combattre classiquement,
c’est-à-dire yatagan d’acier contre fleuret. Cependant, les bandits restaient
accrochés à leur filin, ce qui leur conférait un avantage certain et accentuait
la difficulté à les vaincre pour nos amis.
Toute
l’équipe de Daniel Lin se battait vaillamment, y compris Aure-Elise, Violetta
et Louise. Quelques géants arboraient des justaucorps d’Arlequin caparaçonnés
de duracier, le visage protégé par des masques de cuir aux gueules de mâtins de
Naples présentant une langue rose et blanche pendante, et coiffés de bicornes
renforcés d’acier. Munis de fléaux d’armes terminés par des pointes en fer, ils
les faisaient tournoyer avec la plus grande dextérité.
Paracelse,
Marteau-pilon et Pieds Légers parvenaient cependant à esquiver les coups
meurtriers de ces armes redoutables. Le trio faisait preuve d’une souple
agilité tout à fait admirable, surtout de la part du colosse, l’ancien
compagnon de chaîne de l’Artiste. Conservant tout leur sang-froid, ils étaient
toutefois souvent frôlés par les terribles fléaux, leurs habits déchirés en
témoignant, devenant hardes peu à peu.
Or,
pas une goutte de leur sang n’avait encore coulé. Un prodige on vous dit!
Un
peu plus loin, des spadassins vénitiens au masque du célèbre lion de Saint
Marc, brettaient des deux mains à la fois, repoussant ainsi au fond du bois
Erich Von Stroheim, qui ne déméritait pas, Gaston de la Renardière et ses deux
compères. Acculé, le quatuor tomba dans le périmètre d’attaque de six ninjas.
Ces derniers lancèrent à son encontre les dangereux rubans de Mingo. Pour
réussir à encercler les quatre amis, les Russes, déguisés en Italiens,
ouvraient leurs gueules béantes, laissant apparaître des crocs luisants
visiblement enduits de poison.
Une
fraction de seconde encore et c’en était fait des compagnons de l’ex-daryl
androïde. Mais Gaston, son instinct de survie au paroxysme, sentit le piège
juste à temps et poussa un rugissement si sonore qu’il retentit à près d’une
lieue de distance!
-
Ahimé!
Instantanément,
le Picard passa en troisième figure de Harrtan. Il s’agissait d’un triple saut
périlleux avant. Alors, l’épée qu’il tenait de la main droite empala deux
hommes lions tandis que son poignard égorgeait un troisième Russe. Ce fut là le
signal pour se mettre en attitude de combat helladien. Incroyablement, Erich
Von Stroheim ne rechigna pas à cette façon de se battre. Mais les deux
autochtones de Gaston ne le purent.
Légèrement
en retrait, comme détaché de cette bataille, de ce désordre qui ne le
concernait pas, Sun Wu avait sorti un cornet en papier de sa robe chinoise
traditionnelle. Il y puisait régulièrement une poignée de friandises
succulentes. Pour un néophyte, les bonbons avaient l’aspect de simples dragées
chocolatées. Si on avait le loisir d’approcher de plus près, on identifiait des
petits scorpions noirs grillés à point.
Or,
Alban de Kermor qui n’était qu’à quelques coudées tout au plus du Maître du
Dragon de Jade, ne put éviter un haut-le-cœur en reconnaissant l’aliment. Sun
Wu s’en aperçut. Dévisageant le jeune homme avec un rien de mépris, il lui jeta
en anglais:
-
Face pâle d’Occidental, petit Français, tu ignores ce qui est bon pour la
santé. Pareil régime allonge les années. Puisque tu es si bête, complais-toi
donc avec la vermine et meurs!
Notre
adolescent n’eut pas le temps de rétorquer. Huit yakuza, rien que ça,
l’entouraient. Alban avait eu grand tort de se laisser distraire. Peut-être
était-ce d’ailleurs là le but du vieux Chinois?
Benjamin
vit la manœuvre et se porta à son secours.
Les
trois femmes, quant à elles, avaient formé un triangle afin d’affronter des
adversaires très spéciaux. Sun Wu, prévoyant que l’escadron féminin du sang
mêlé ne resterait pas sur la touche, avait mobilisé les meilleurs
marionnettistes de Cathay. Quelque peu misogyne, le Maître du Dragon de Jade
avait donc refusé que le trio féminin affrontât ses guerriers, même les moins
capables. Pour cette rixe dégradante à ses yeux, il avait délégué des pantins
de bois!
À
la pointe du triangle, Aure-Elise, à gauche Louise et à droite Violetta. Les
trois jeunes femmes ferraillaient dur contre un groupe de marionnettes
siciliennes, de marionnettes espagnoles des tréteaux de maître Pierre de Miguel
Cervantès ainsi qu’une théorie de marionnettes de samouraïs venues d’un théâtre
No perverti. En effet, ces succédanés de combattants, de taille humaine, ou
légèrement supérieure, étaient armés de véritables épées et de sabres aux fers
empoisonnés, évidemment, et non pas de fac-similés en bois.
Violetta
s’offusqua et ragea de voir avec quel mépris on considérait l’élément féminin
de l’équipe du commandant Wu.
-
Non, mais! Pour qui se prend-il ce Chinois à la crème de Fu Manchu? Il va
justement voir de quel bois nous nous chauffons. Mesdames, démontrez à ces
messieurs ce que vous valez!
En
tourbillonnant et en enchaînant avec maestria triple saut périlleux, triple
boucle piquée, salto arrière et deux roues toutes simples, excusez du peu, la
semi-métamorphe catapulta ses jambes anormalement étirées sur les torses de
deux marionnettes japonaises. Sous la force de ce coup, le bois des samouraïs
éclata tandis que, parallèlement, l’adolescente embrouillait les fils manipulés
par les marionnettistes. Perdant l’équilibre, trois d’entre eux chutèrent
brutalement sur la terre humide, qui se brisant la hanche, qui se cassant le
bras, ou pis, la nuque.
Un
pantin avait échappé au carnage. En fait, il était humain et avait opté pour un
déguisement de pirate, celui du célèbre Barbe Noire, arborant ainsi deux
pistolets à la miquelet non factices.

Les
compagnes de Violetta l’avaient imitée avec, toutefois, moins de brio.
Pourtant, elles aussi vinrent à bout de leurs « Pinocchio ». Ce fut
la plus jeune qui tua le pseudo pirate d’une botte dite de Nevers.
Joseph
Boullongne qui, de son côté, affrontait six Chinois en chair et en os, remarqua
le coup invraisemblable.
-
Il faudra m’enseigner ce tour, jeta le musicien escrimeur tout en embrochant sa
paire de bandits.
Frédéric
Tellier sourit et répliqua tout en abattant lui aussi deux spadassins.
-
Oh! Cette botte n’est efficace et ne tue que lorsqu’une métamorphe dotée de la
force nécessaire pour perforer la boîte crânienne d’un humain ordinaire en use!
Par
instant, le bois s’illuminait soudainement par des flashs qui s’allumaient.
C’étaient les sachets de poudre inflammable qui faisaient leur office, balancés
contre les hôtes de l’Agartha, avec un résultat peu probant puisque, grâce à la
maîtrise du Harrtan, les amis de Daniel Lin se mouvaient la plupart du temps
dans le ciel nocturne avec une aisance à faire pâlir d’envie le plus doué des
trapézistes.
L’air
retentissait de sifflements, mais aussi de micro explosions. Le danger était
partout. Ainsi, deux billes s’en vinrent heurter les bottes d’un des amis de
Gaston de la Renardière. Le dénommé Gaétan, peu prévenu, eut le tort de ne pas
retenir sa respiration. Il absorba donc une bonne bouffée de gaz innervant.
Aussitôt, ses muscles se roidirent et il se retrouva paralysé. Le malheureux
ami du maître d’armes mourut, achevé par une quinzaine de dards crachés par les
manches flottantes d’un yakuza au masque de géomancien. Épinglé contre un arbre,
Gaétan n’eut pas même le sentiment de mourir.
Un
peu en arrière ne participant pas encore à la bataille, nous verrons plus loin
pourquoi, Daniel Lin se mordit violemment les lèvres. Il n’acceptait que fort
mal la mort d’un des membres de son équipe, même s’il s’agissait d’un membre
rapporté.
De
son côté, bien qu’il se refusât à l’admettre, Joseph Boullongne commençait à
s’essouffler. Le grand Noir avait une excuse de taille. Il n’y avait que fort
peu de temps qu’il avait été initié et entraîné à l’art du Harrtan. De plus,
blessé et affaibli durant quelques jours, il n’avait guère eu l’occasion de se
remettre à niveau pour tenir plus de deux minutes. Alors que le musicien posait
un genou à terre, résolu à perdre la vie, ici, dans ce bois, mais pas, surtout
pas l’honneur, et que sortant enfin de sa cachette, Alexeï Alexandra, ses deux
visages figés, s’apprêtait à l’assassiner en bonne et due forme, la joie
grondant dans ses deux cœurs, un bras protégé par une rondache, les trois
autres armés d’un yatagan, d’une longue épée espagnole ou rapière et d’un
fleuret, Benjamin se rapprochait ostensiblement du chevalier de Saint Georges
dans le but de lui porter secours tout en hachant menu comme si de rien n’était
deux innocents rubans de Mingo mais aussi tout en déviant la pluie de flèches
de quartz que les archers arboricoles de Sun Wu projetaient dans sa direction.
Comme
nous le voyons, l’ex-commandant du Cornwallis, se surpassait. Sitruk
n’en revenait pas lui-même de l’exploit qu’il était en train d’accomplir.
Quant
à Craddock, il brettait encore et encore, quasi mécaniquement, ne prenant ni le
temps d’essuyer sa lame dégoûtante de sang ni de tourner la tête vers le
Britannique. Pourtant, fort amène, il lui lança:
-
Compañero, je te fais une fleur. Il t’appartient d’achever
cet absurdosaure sans queue ni tête d’Epsilon Eridani.
Or,
tandis que le Cachalot du Système Sol s’exprimait ainsi, Ti surgit brusquement
du néant. Paisiblement, il avait attendu le signal de Sun Wu ou d’Irina.
La
Russe, quant à elle, ne se mêlait pas non plus au combat, l’observant d’un air
dédaigneux. Elle trouvait que cette bataille se prolongeait un peu trop et que
ses hommes y faisaient piètre figure. Il est vrai que les cadavres des
Potemkine et des Chinois s’entassaient avec la régularité d’un métronome
furieux sur le sol herbu, plus de cent vingt déjà, dissimulant l’humus et les
feuilles mortes.
Des
armes fortement anachroniques juchaient également la terre; cependant nul
membre de l’équipe du commandant Wu ne songeait à s’en emparer.
Devant
les yeux de Maïakovska, toujours gorges et poitrines transpercées, arlequins,
mâtins et Hanuman s’en venaient mourir aux pieds mêmes de leur capitaine plus
ou moins impavide et immobile.
Victor
de Garamont, l’ami survivant de Gaston de la Renardière, eut le tort
impardonnable de s’approcher de l’espionne russe. Dotée de la force de Fu, de
son seul poing, elle lui fracassa la tête.
Ce
fut alors qu’un scintillement annonça ou plutôt dénonça la formation d’un champ
de force. Irina venait de la brancher sans avoir eu recours à une quelconque
technologie. Peu à peu, lentement et sûrement, la haine la transmutait en
succédané de Fu le Suprême. Désormais, la jeune femme n’avait plus d’humain que
sa coquille. Il ne restait plus rien de la jeune femme vibrante de vie et
d’espoir qu’elle avait été. Maintenant, elle tentait de contrôler sa rage
irrépressible, laissant cependant encore l’antimatière renfermée dans son
conteneur cylindrique. Ledit fût n’appartenait pas bien sûr à notre monde.
Toujours
en retrait, la marionnette de Fu, se mordant les poings, assista aux multiples
duels enchaînés par Alexandra Alexeï Souvourov. Cependant, Maïakovska se
demandait pourquoi Daniel Lin ou plutôt Dan El se gardait d’intervenir ne
serait-ce qu’un minimum. Il s’était abstenu de ressusciter les deux amis de
cette caricature de Porthos. C’était incompréhensible de la part du jeune Ying
Lung habituellement si altruiste. Inquiète, la Russe ne quitta plus des yeux
Daniel Lin.
L’ex-daryl
androïde s’était aperçu de la lente métamorphose de la jeune femme. Il avait
bien vu qu’elle avait activé le champ de force par sa seule volonté. En
réalité, tout en s’économisant, notre héros agissait subrepticement et
discrètement. Ainsi, il avait recueilli le duc de Chartres et l’avait endormi.
Ensuite, il avait téléporté le prince à bord du Vaillant où, à présent,
il reposait paisiblement sur une couchette, veillé par Saturnin de Beauséjour.
Mais
tout cela n’avait guère occupé notre impétueux Dan El. Il rongeait son frein
tout en se morigénant intérieurement de se montrer si impatient. Sans cesse, il
devait combattre son impulsivité naturelle. Ah! Il lui aurait été si facile et
si commode de tout figer en une fraction de seconde étirée à l’infini puis de
tout gommer d’un seul souffle! Ou encore d’abolir le temps virtuel de cette
Simulation… mais cela aurait été faire le jeu de Fu, de l’Infra-Sombre qui
n’attendait que cela, qui guettait l’erreur de trop du jeune Ying Lung.
Il
n’était pas temps encore pour Dan El de révéler son jeu…
Retournons
à Alexandra Alexeï. L’être hétéropage s’avançait sur le pré d’un pas déterminé.
Avec des moulinets et des coups d’estoc imparables, la créature faisait le vide
autour d’elle, telle une superbe machine de mort, tailladant les chairs de ci
de là, sans état d’âme, abattant sans remords les Potemkine qui, pourtant,
étaient ses alliés, les yakuza de Sun Wu n’échappant pas non plus à cette
moisson macabre. Dans son sillage, Alexeï laissait des rigoles de sang qui se
transformaient en ruisseaux pourpres.
Déjà,
huit Chinois gisaient, à demi démasqués, sur les souches de jeunes hêtres et
comptaient parmi les victimes de l’espion de Catherine II. Quelques torses
portaient d’atroces blessures. De quelques combattants, des longueurs
significatives d’entrailles sortaient, dégageant une affreuse puanteur de sang
tourné et d’excréments recrachés. Malgré l’heure tardive, une myriade
d’insectes bourdonnait au-dessus des cadavres ayant hâte de festoyer. Parmi les
morts, leur masque arraché, certains dévoilaient leurs traits. Ces masques
présentaient les signes du zodiaque chinois, chèvre, cheval, rat, cochon,
chien, buffle, tigre, coq…
Alexeï
Alexandra poursuivait un but. Éliminer le colosse roux barbu Benjamin Sitruk.
C’était pourquoi elle progressait avec cette régularité mécanique. En à peine
trois coups d’épée, elle vint à bout de Marteau-pilon. Blessé cruellement, le
charretier en rupture de ban hurlait. N’en pouvant plus de souffrance, l’ancien
bonnet vert de Toulon se roulait sur le sol, regrettant vivement de s’être
évadé du bagne alors que Napoléon le Petit devait le transférer en Guyane.
Craddock
qui brettait vaillamment avec un des derniers Potemkine survivants s’avisa de
la progression de l’espionne hétéropage; promptement, il ne s’embarrassa pas et
expédia son adversaire du célèbre coup de Jarnac. Le Russe mourut en deux
minutes chrono, son artère fémorale coupée en deux. Tandis que Symphorien
essuyait la lame de sa bonne épée sur son gilet, le vieil homme n’était plus à
une tache de sang près, il vit le Britannique ayant maille à partir avec un
Chinois dont les traits étaient dissimulés sous le masque du dragon des signes
zodiacaux de l’Empire du Milieu.
Or,
Benjamin peinait à parer les bottes hétérodoxes de l’Asiatique. Il avait beau
enchaîner pirouettes et triples sauts périlleux, l’homme de main de Sun Wu ne
lâchait pas prise. De justesse, d’une ligne, il évita le sukurei et le katana
de son vis-à-vis.
Soufflant
bruyamment, il prit le risque de lever un instant la tête pour s’apercevoir que
son ennemi n’en avait plus désormais. Pourtant - horreur! - le corps décapité
continuait à se battre, ses centres nerveux fonctionnant encore. Mais les
gestes se faisaient de plus en plus désordonnés. L’être étêté se mit à
tressauter et le cadavre bientôt s’effondra.
Pendant
ce temps, la tête du Chinois qui était tombé brutalement sur l’herbe
abondamment piétinée et souillée, avait écarquillé les yeux de surprise. Le
séide de Fu avait identifié son exécuteur: Alexeï Alexandra Souvourov. Les
lèvres de Xiao ne purent murmurer l’insulte qui lui venait machinalement. Deux
nouveaux ruisseaux rouges vinrent humidifier et poisser un peu plus le sol
gorgé d’eau et de fluides divers.
Se
voyant libéré d’un adversaire plus que coriace, Benjamin soupira de
soulagement. Mais lorsqu’il comprit qui l’avait délivré du Chinois, il grimaça
tandis qu’une peur effrénée s’emparait de sa personne. Surtout ne pas céder à
la panique! Surtout pas!
Sitruk,
néophyte génial mais tout de même débutant dans le Harrtan, se retrouvait nez à
nez avec le célèbre tueur de Catherine II.
L’être
double afficha deux rictus de satisfaction. Il avait enfin atteint son
objectif.
Au
fait, petit intermède bienvenu, vous a-t-on décrit de l’être hétéropage, cher
lecteur? Faisons une pause et décrivons-la, vous ne nous en tiendrez sûrement
pas rigueur.
Alexeï
Alexandra arborait une tenue noire mixte composée d’une robe d’amazone assez
classique vêtant sa partie féminine et d’un dolman et d’un colback d’officier
des hussards de la mort de nationalité prussienne, d’un astrakan brodé d’une
tête de mort en argent pour sa partie masculine. Une léonté, pelisse imitant la
dépouille du lion de Némée, complétait ce bel uniforme.

Les
six armes commencèrent à s’entrechoquer, Benjamin bataillant avec une dague
effilée et une bretèche prêtée par Gaston de la Renardière. Tout en
ferraillant, l’espion russe avait désengagé de sa rondache un mini pistolet en
nacre et ivoire, un véritable petit bijou des plus mortels. L’arme de poing
s’apprêtait à cracher une balle de plomb de forme ronde.
Alors,
poussé par son courage mais aussi par l’injonction de Dan El qui désirait à
tout prix préserver l’ancien commandant du Cornwallis, Craddock
s’interposa, faisant écran à Benjamin. En recevant le projectile qui lui brisa
la clavicule, Symphorien injuria l’hétéropage:
-
Octopus de mes deux! Pseudo Apollon du Belvédère! Va donc faire un tour au
cirque des horreurs où là est ta vraie place!
Mais
le vieux baroudeur qui avait trop préjugé de ses forces perdit connaissance et
tomba dans l’herbe grasse et sale. Si Alexeï Alexandra n’avait plus de balle,
il lui restait néanmoins ses armes blanches. Désormais la dague et la bretèche
devaient absolument contrer le yatagan, la rapière et le fleuret du siamois
russe afin de venger le mendiant de l’espace. Fouetté par la colère et la
fierté, Sitruk reprit du poil de la bête. Avec une force renouvelée, il fit
face à l’être hétéropage qui, ayant jeté au loin la rondache, exhibait dans sa
quatrième main un coutelas à manche noir. Sur la lame était gravé un squelette
accompagné d’un sablier. Un curieux aurait pu aussi y lire une étrange et peu
rassurante devise: « Vincere at mort ». Sans doute signifiait-elle
« vaincre avant de mourir ».
Les
lames d’acier cliquetèrent de plus belle, se heurtant, s’accrochant, illuminant
régulièrement mais brièvement la nuit de leurs fugaces étincelles argentées.
Tierces, quartes, quintes et sixtes feintées, bottes, ouvertures, passes,
fermetures, parades, glissades, esquives, sauts de carpe, entailles,
estafilades, poignets liés, balafre malvenue sur le visage masculin d’Alexeï,
rupture momentanée du combat, reprise soudaine de celui-ci par un quintuple
saut arrière…
Benjamin
multipliait les prouesses impossibles, se dépassant, atteignant le génie,
transpirant, suant, mais ne prenant pas la moindre fraction de seconde pour
s’éponger le front.
Notre
Britannique brettait comme un héros, d’Artagnan lui-même mais à la puissance
dix, cependant, il peinait, ne pouvant tenir face au prodigieux et splendide
escrimeur qu’était l’espion hétéropage! Allons. Surtout ne pas s’abaisser à
quémander le moindre soutien. Il s’était juré de ne pas faillir, de ne pas
mourir cette nuit. Le bras gauche d’Alexandra fut transpercé. Aussitôt, l’être
double rugit une insulte éloquente. Saignant abondamment, l’espionne de
Catherine II abandonna la rapière mais nullement le terrain.
Toujours
en retrait, presque en dehors de ces furieux assauts, Dan El observait son
équipe, le dévouement dont faisaient preuve ses amis, ses fidèles petites vies
qui combattaient pour lui afin d’émousser l’attention de Maïakovska. Mais son
impatience grandissait, prenant des proportions gigantesques. Il bouillait,
allait céder, voulant au moins sauver Benjamin Sitruk, Aure-Elise Gronet, cette
presque sœur qu’il s’était donné dans cette simulation-ci, Violetta Grimaud, sa
fille chérie, Louise alias Brelan, si audacieuse, une amie sincère depuis…
toujours…
Mais
Gana-El sentit la faiblesse du Surgeon. Se matérialisant devant lui, il lui
souffla:
-
N’intervenez pas maintenant. Ce serait de la plus grande imprudence. Patientez
encore un peu… juste un peu… le temps qui s’écoule ou semble s’écouler a la
durée que vous lui donnez. Dois-je vous le rappeler? Vous êtes ici le maître…
ne l’oubliez pas. Cette bataille vient à peine de commencer dans la
Supra-Réalité… attendez et suivez mon conseil.
-
Pourquoi donc me lier encore? S’insurgea le plus jeune.
-
Vous en savez la raison. Préservez votre énergie pour ce qui doit suivre. Vous
comprenez comment ce combat-ci doit finir…
-
L’engluement…
-
Précisément, mon fils.
Convaincu
et docile, Dan El inclina la tête, conscient de l’enjeu plus que jamais.
Résigné, il reprit:
-
Pas moyen d’échapper à ma destinée. Une potion bien amère que vous m’obligez à
boire, Observateur. Vaincre… en humain.
-
En surhumain, Surgeon.
Cet
échange mental n’avait pas duré plus d’une pico seconde. À l’échelle des Yings
Lungs c’était pourtant un laps de temps conséquent. Fu avait tout entendu.
Etait-ce là le but de ces propos?
Dans
le bois, le combat se poursuivait toujours plus âpre, toujours aussi
impitoyable.
Daniel
Lin et André Fermat virent Frédéric Tellier recevoir un coup de katana
absolument imparable porté par un des six poignards volants suspendus dans les
cordes. Aussitôt, dans un réflexe de survie, l’Artiste coupa trois des lianes.
Le yakuza au masque de chien gardien de tombe Soueï chuta pour aller s’empaler
sur sa propre arme abandonnée par le blessé qui l’avait arrachée de son épaule.
Tout en se redressant malgré la vive douleur, le danseur de cordes ne vit pas à
temps une autre dague. Elle vint s’enfoncer dans sa paume gauche. Émettant un
soupir de souffrance, Frédéric se recula. Désormais Tellier n’était plus qu’à
dix pas du Britannique.
Gaston
de la Renardière, quant à lui, bien qu’il fût un escrimeur hors pair, avait mis
un genou à terre depuis à peu près trois minutes. Il se tenait le flanc gauche,
comprimant ainsi sa blessure nullement insignifiante, tout en continuant à
ferrailler plus ou moins élégamment avec un Potemkine. Malgré la douleur
lancinante qui faisait vibrer ses nerfs, il parvint à trancher la carotide du
Slave. Épuisé, il souffla, heureux de ce bref répit.
Joseph
Boullongne saignait d’un peu partout, son corps lacéré par les sournois et
redoutables rubans de Mingo. Presque par miracle il avait réussi à retourner la
poudre inflammable contre un Chinois qui, transformé en torche vivante, se
roulait présentement sur l’herbe poisseuse, essayant ainsi d’éteindre les
flammes implacables. Le malheureux perdait de vue qu’en agissant ainsi, il ne
faisait qu’activer les autres sachets de poudre dont il était muni.
Erich
Von Stroheim n’en pouvait mais, le bras serré contre le corps, le visage
livide. Il n’allait pas tarder à perdre à son tour connaissance face à deux
Potemkine toujours d’attaque. Sans nul doute, c’en serait bientôt fini de lui
et de sa carrière de comédien à Shangri-La.
Pieds
Légers et Alban, dos à dos, affrontaient silencieusement une armada de yakuzas.
Courageusement, ils ne cédaient pas une ligne de terrain, tranchaient les
chairs, transperçant à qui mieux mieux des adultes pourtant bien plus aguerris
qu’eux. Ils avaient du mérite car le poignet droit du comte était salement
tailladé tandis que le prolétaire arborait une méchante zébrure à la poitrine.
Le
trio féminin en avait enfin terminé avec les dangereux pantins de bois.
Désormais, les marionnettistes regrettaient d’avoir cédé à l’appât du gain.
Brelan hachait menu l’un d’entre eux, Violetta assommait un acolyte et
Aure-Elise tranchait la main d’un troisième sans sourciller.
Or,
aucune des trois ne prit garde aux petites billes qui s’en vinrent rouler
presque sous leurs pieds. Les boules de verre crachèrent leur mitraille alors
que les trois jeunes femmes, en cinquième posture de Harrtan, effectuaient un
quintuple piqué bouclé arrière. Ce fut ce qui leur sauva la vie. Sonnées
durement, elles retombèrent assez loin sur le sentier de la clairière. Elles
n’assistèrent donc que partiellement à la fin du combat épique, sombrant par
lassitude dans une inconscience bienvenue.
Quant
à Paracelse, ce verni, il n’avait aucune égratignure, mais lui aussi avait
perdu connaissance, ayant respiré quelques bouffées de gaz innervant dégagé par
les billes de verre. Cependant, personne ne s’en prit à l’escarpe, les ninjas
le croyant mort.
Pendant
ce temps, Sun Wu avait avancé dans son repas impromptu. Aux scorpions grillés
avaient succédé les fourmis frites. Dessous cette douceur, quelques crabes de Shanghai
dont la partie la plus succulente était le sexe. Pour l’heure, avec la plus
grande délectation, le Maître du Dragon de Jade attaquait des vers bien juteux
et bien charnus. Toutefois, s’avisant comment tournait la situation, il frotta
discrètement un anneau à son majeur gauche. Ti, en séide obéissant, apparut
aussitôt à ses côtés. Le Thaï avait été téléporté de quelques mètres par son
suzerain cousin.
-
Mon féal, montre tout ce dont tu es capable, ordonna le vieillard.
-
Oui, vénéré parent.
Alors,
investi par une partie du pouvoir de Fu le Suprême, Ti entra dans l’arène.
L’Asiatique se mouvait tellement vite qu’un œil humain ne percevait qu’un
brouillard. En une micro seconde, il se positionna face à Gana-El et à son
fils. Le commandant Wu leva un sourcil. Lui voyait toutes les simagrées du
Thaï. Le tueur enchaînait les mouvements les plus incongrus à une rapidité
folle, se démultipliait, entrait librement dans les interstices
interdimensionnels pour en ressortir reproduit à l’infini ou presque.
Or,
chacune des copies pratiquait un art martial exotique différent. Détail
surprenant, chaque double arborait un costume approprié. Cela allait du
justaucorps très moulant au pagne, à la tunique ou au kimono.
L’air
chatoyait à chaque virevolte de Ti. Mais contre qui se battait-il? Gana-El
l’évitait avec une facilité déconcertante. Les cris du cousin de Sun Wu ne
l’intimidaient pas, oh non, y compris les fameux « kaï » prétendument
paralysants.
À
la frontière du non pensé, Daniel Lin riait.
« Quel
sot décidément, ce Ti! Il ne s’est pas rendu compte que Gana-El n’était pas
vraiment ici, sauf sous la forme de projection. Ah! Mais voilà du
nouveau ».
Tandis
que le temps subissait un nouvel étirement, qu’une minute durait une semaine,
l’hybride d’amazone, de hussard de la mort et d’Héraclès venait d’enfoncer son
épée dans le bras droit de Benjamin et ce, à la suite d’innombrables
volte-face, rebondissements et acrobaties improbables. L’être hétéropage avait
su utiliser les arbres, la canopée transformés en tremplin et trampoline.
Instinctivement
Sitruk lâcha sa bretèche alors que son poignard transperçait d’un coup, d’un
seul et pas davantage, les deux gorges d’Alexeï Alexandra! Le Britannique
venait de se fendre avec une allonge remarquable. L’espionne russe qui avait
cru gagner n’avait pas pris garde à la réplique. Deux flots d’un sang pourpre
vinrent éclabousser le commandant tandis que le double corps s’affaissait.
Lorsque le dernier souffle de vie s’évapora, des deux plaies de la créature
s’échappèrent des fumeroles noires.
Irina
tendit les mains et les réceptionna dans ses paumes. Chaque atome s’introduisit
dans son organisme, la bourrant d’énergie. Puis Maïakovska voulut activer son
arme antimatière mais sa ceinture resta inopérante. Aucun des curseurs ne
bougeait comme vissé. Avec rage, l’officier russe se débarrassa de l’objet devenu
inutile.
Il
y avait du Daniel Lin là-dessous.
Or,
pendant ce temps, fort loin de ce lieu autrefois charmant et idyllique,
Galeazzo qui n’agissait pas tout à fait dans la même chronoligne, lisait à
haute voix les formules du codex.
Dans
le Un se tient le Grand Tout,
Dans
le Un se tient Pan Zoon, (…).
Alors,
le souffle de l’Infra-Sombre murmura à l’oreille d’Irina ces paroles
insidieuses:
-
Pourquoi t’encombrer de cette fragile et peu fiable technologie? La preuve?
Daniel Lin est parvenu à la rendre inopérante par la seule force de sa pensée!
Désormais, tu es toi-même l’arme suprême.
Comment
résister à pareil chant ensorcelant?
Dans
les catacombes de Cluny, di Fabbrini poursuivait sa litanie qui activait les
forces souterraines du Monde.
-
Noosphère scinde-toi! Noosphère romps-toi! Sépare le Bien du Mal, la Lumière de
l’Obscurité, la Matière de son contraire! Révèle ce qui est. Noûs, Pneuma,
Energie Sombre, Infra-Ténèbres, quel que soit ton nom, ouvre-toi! Ici,
présentement, maintenant, partout, dans la Totalité!
Instantanément,
le comte sembla alors parcouru par de fulgurantes vrilles de douleurs, comme si
son corps subissait le terrible supplice de l’écartèlement. La dissociation,
plus exactement la dislocation du Un en quatre hypostases prenait naissance
dans son organisme même tandis que l’Energie Noire, apparue en dernier, se
répandait, se substituant à sa jumelle inversée, contaminant ainsi tout le
pseudo univers. L’expansion d’un Pantransmultivers parasité, gangrené débutait
donc. Ce phénomène en cours présentait la particularité d’inverser la flèche du
temps.
Bien
amont de ce point-ci de la chronoligne, en 161, Quintus Severus Caero perçut
les échos silencieux et grondants à la fois du surgissement de l’Anti-Univers.
Cette naissance hors norme le fit vibrer par-delà les harmoniques de sa
programmation initiale. Les schèmes les plus confus envahirent son esprit
dévié.
« L’expérience
de Cléophradès a abouti quelque part dans une des pistes temporelles possibles.
Or, je ne me trouve pas sur la bonne chronoligne! Le Commandeur Suprême est en
train de s’étioler jusqu’au Néant ».
Parallèlement,
à Versailles, la bulle qui paralysait le canon antimatière était inviolable.
Tel était le résultat du maillage tressé par Dan El.
Mais
cédant aux sirènes enchanteresses de l’Infra-Sombre, Irina se transmuta
intégralement dans une débauche pyrotechnique du plus bel effet. Les
conséquences en étaient effrayantes. En cas d’échec de Dan El, les secondes de
son Humanité chérie étaient comptées.
Conscient
plus que jamais de l’enjeu, le commandant Wu déglutit avec peine. Il allait
devoir maintenant contrer la Russe physiquement et encaisser une souffrance
dépassant l’entendement.
La
transformation de l’espionne eut pour résultat une surmultiplication
d’elle-même. Désormais, elle s’étendait tel un voile plus ou moins éthéré
au-dessus de la forêt enténébrée. Par-dessus la cime des arbres, plus aucune
étoile ne scintillait.
Ébranlée
un court instant par la terrible métamorphose, Maïakovska souffla une bouffée
d’antimatière et Ti, le vrai Ti reçut le coup mortel. Aussitôt, tous ses
duplicatas réintégrèrent l’exemplaire original marquant toutefois leur
étonnement dépité. Lorsque la fusion réunion fut terminée, le Thaï s’effondra
en lui-même pour devenir un animalcule, une microscopique archéobactérie. Puis
la minuscule chose régressa encore jusqu’à atteindre les acides aminés et,
enfin, le stade de l’antébiotique.
Mais
la dévolution se poursuivait par-delà l’espace, le temps et le Multivers. Le
phénomène prenait des proportions plus que cataclysmiques. Encore une toute
petite poignée de secondes. À moins de stopper totalement et définitivement le
temps apparent qui continuait à s’écouler cahin caha selon un rythme de plus en
plus étiré. En effet, une femto seconde durait une journée.
À
Lorium, le procurateur Caero, toujours plus livide, marmonna:
«
Quelque part dans un temps indéterminé, une simple unité carbone vient de
s’éteindre et non de mourir comme elle l’aurait dû, effacée de la Supra
Réalité. Qui est donc à l’origine de cette Anakouklesis locale qui, maintenant,
menace de s’étendre dans la Totalité? Assurément pas Johann! Frappé de cécité,
je ne vois plus rien et mon entendement se délite jusqu’à être incapable de
penser… ».
Gana-El
qui n’était pas lesté par une enveloppe humaine auscultait la régression dont
était victime Ti. Bientôt, l’individu atteignit les quarks, puis,
inévitablement, les super cordes qui tendaient le pseudo Univers. À ce stade,
l’Observateur ne pouvait intervenir. Cependant, il fallait stopper le processus
de substitution avant qu’il ne contamine le niveau antérieur, celui de la
réunification des quatre forces identifiées par les physiciens du XX e siècle
terrestre. Sinon, un femto anté univers bulle non souhaité dans le Simulacre de
Dan El risquait tout d’abord de se cristalliser puis de remettre en cause
l’Expérience elle-même.
Daniel
Lin, plus que jamais au fait de l’enjeu en ce lieu leurre et à cette heure,
s’avança résolument dans le sous-bois. De par sa seule volonté, il fit sombrer
dans l’inconscience tous les membres survivants de son équipe puis paralysa
également les sbires du camp adverse. Ensuite, courageusement, il fit écran à
Irina, gonflée, prête à éclater de toute l’Energie Sombre et qui allait tout
détruire dans sa haine furieuse.
Celle
qui se nommait désormais Fu Maïakovska se heurta alors et enfin contre ce
mur imperméable, infranchissable.
Rebondissant contre cette paroi invisible, elle hurla sa rage, revenant sans
cesse à la charge, encore et encore, dans un mouvement métronomique perpétuel.
À chaque échec, bien sûr, sa furie grandissait, prenait des proportions énormes
tandis que son apparence devenait fantomatique, délirante, d’une absolue
horreur.
Rien
ne devait détourner l’attention du jeune Ying Lung et surtout pas l’Anakouklesis
en cours provoquée par Galeazzo di Fabbrini ailleurs, toujours inaccessible
mais pourtant plus proche que jamais.
Dans
la forêt, les monstrueux coups de boutoir se succédaient, tentant de faire
céder le mur immatériel engendré par le plus têtu des Dragons. Dans ce temps
quasiment figé, immobile, les ondes de choc de chaque coup de bélier donnaient
naissance à des vibrations d’une force inouïe. Celles-ci se propageaient dans
le sous-bois, dépassaient la clairière et le parc lui-même.
Maintenant,
les arbres, secoués et torturés au-delà de l’entendement, perdaient leurs
feuilles comme s’ils étaient soumis à la plus effroyable des tempêtes. Les
troncs des chênes et des hêtres se tordaient jusqu’à se contorsionner
absurdement, bombardés par des ondes de plus en plus puissantes et folles. Tout
autour de Dan El et de Maïakovska Fu, le paysage se transformait en un lieu de
désolation issu des guerres nucléaires de la chronoligne 1720.
Puis
les heurts atteignirent une férocité insoutenable. Les troncs et les branches
éclatèrent, projetant leurs mortels javelots, leurs mitrailles d’écorces à des
milliers de kilomètres de distance.
Or,
malgré le danger, bien que les flèches le transperçassent continument, Dan El
poursuivait obstinément sa tâche prométhéenne. C’était la seule solution pour
réussir à annihiler à la fois la cristallisation du micro ante Univers et Fu
Maïakovska.
Partout
sur cette Terre, il se mit à pleuvoir un déluge de lances de hêtres et de
chênes. On ne comptait plus les victimes humaines tant blessées que mortes,
tellement elles étaient nombreuses. Toutes avaient été transpercées par des
centaines voire des milliers d’échardes.
Inexplicablement
cependant, les compagnons de Dan El étaient épargnés, toujours plongés dans
cette bienfaisante inconscience. Par contre, Sun Wu, qui avait vu son bras
hérissé de pointes, avait été dans l’obligation de regagner l’Infra Sombre.
Plus
jamais il n’en sortirait.
À
leur tour, bien qu’immobilisés dans ce temps distendu à l’extrême, les
Potemkine survivants ainsi que les ninjas chinois moururent, transformés en
grotesques oursins, du plus parfait ridicule.
Les
coups de béliers poursuivaient leur œuvre destructrice, dépassant le pire des
cataclysmes. C’était comme si la planète tout entière était soumise à un
cyclone de force trente, à un séisme tout aussi puissant et à un tsunami
équivalent.
Mais
toujours, Dan El se dressait imperturbable, insensible à cette ire divine.
Alors
que l’écorce terrestre commençait à se ressentir des résonances sauvages nées de
la rage noire d’Irina Fu, que les volcans s’allumaient en un brasier
gigantesque, que les continents voyaient leur forme se modifier, que toutes les
îles de la planète étaient englouties par la vague monstrueuse de l’océan
global en formation, le Ying Lung résistait envers et contre tous, sans marquer
le plus ténu signe de lassitude.
Mais
une nouvelle dimension fut atteinte par la colère frénétique de Maïakovska
Dragon Inversé. L’atmosphère elle-même se retrouva contaminée par tous les
rejets des volcans réveillés. L’oxygène mais aussi les autres gaz qui la
composaient se dissocièrent pour se liquéfier et non s’évaporer, puis, sous le
zéro absolu, se solidifièrent! Sur la planète, il en fut de même pour l’océan
global car toute terre avait été engloutie par l’effroyable vague.
Si
jamais rien ni personne ne venait à bout de la folle et échevelée Irina, aussi
haute que le plus haut des sommets des Alpes défuntes, toute forme de vie
serait définitivement effacée de cette planète en souffrance.
Plus
butée que jamais, Maïakovska poursuivait son œuvre d’anéantissement, vomissant
et vomissant sempiternellement son énergie noire; celle-ci paraissait ne jamais
devoir se tarir. C’en était désespérant.
Face
à elle, Dan El ne reculait pas, tout aussi têtu que son vis-à-vis. Son mur
était aussi inébranlable que l’insondable et inépuisable énergie noire.
Pourtant,
maintenant, dans un maintenant tout relatif, alors que les vagues d’ondes
destructrices rebondissaient et s’éparpillaient sur la muraille érigée par le
Ying Lung, la créature double et maléfique se vidait de sa substance chaotique,
se dégonflait de son énergie négative, reprenant taille humaine, mais
s’aplatissant jusqu’à l’épaisseur d’un stencil.
Or
ce phénomène ne suffit pas à faire cesser le déversement de l’inique et odieuse
énergie. Dan El, debout, presque figé, les jambes écartées, faisait encore
paravent, ne faiblissant pas le moins du monde au contraire de son adversaire.
Plus spectral que jamais, il s’accrochait alors que son enveloppe corporelle était
au bord de la déstructuration. Pourtant, il résistait, opiniâtre, sublime,
ignorant les fissures de ses pseudo cellules et de ses noyaux. Inexorable dans
sa persévérance à vaincre Maïakovska, à venir à bout de Fu, il tenait, coûte
que coûte, faisant taire les souffrances de son être. L’Inversé ne devait pas
l’emporter, un point c’est tout.
Enfin,
moment tant espéré, le flot abominable ralentit, le torrent se fit ruisseau,
ru, goutte et… il n’y eut plus rien, pas un atome, pas une fumée, pas un
scintillement obscur.
Entièrement
exsangue de toute l’énergie noire dont Fu l’avait dotée, Irina hurla:
« Non! ».
Ce
cri surhumain vibra, retentit jusqu’aux frontières de l’Inde, jusqu’aux côtes
de l’Océan Pacifique, par-delà les Montagnes Rocheuses.
Anéantie,
réduite à sa condition première, la jeune femme pleura, déversant toute sa
désespérante et impuissante colère. Elle était vaincue mais ne l’acceptait pas!
Avoir eu le pouvoir total d’une divinité et l’avoir perdu, quelle frustration!
Dan
El, imperturbable, nullement ému par le spectacle pitoyable offert par la
Russe, la dévisagea une longue, très longue seconde, cherchant vainement en
elle ce qui aurait pu la sauver du sort qui l’attendait. Mais il ne vit rien,
pas la moindre trace de remords.
Déçu,
il baissa les yeux. Il avait atteint ses limites physiques. Alors, il se décida
à céder à sa lassitude. Volontairement, il choisit de sombrer sans connaissance
et tomba sur l’herbe de la clairière dévastée. Son aspect humain en prit un
coup. Son corps oscilla entre le solide et la virtualité.
Or,
tout danger n’était pas écarté. Irina possédait toujours sur elle une arme de
poing. Elle pouvait se reprendre et vouloir tuer Daniel Lin Wu qui l’avait
vaincue.
Gana-El
anticipa cela. Matérialisé sur l’arène, il sortit un prosaïque pistolet à silex
d’une de ses poches et tira en direction de l’espionne. Maïakovska vit et
entendit le coup de feu, l’index qui s’était inexorablement abaissé, la balle
qui allait dans sa direction. Elle n’eut aucun mouvement pour échapper à la
mort inéluctable.
La
balle eut raison de la splendide cariatide rousse, une balle des plus
ordinaires, qui alla se loger en plein cœur, l’organe déficient de la Russe!
Le
temps reprit son envol. Les humains, les amis de Daniel Lin rouvrirent les yeux,
aspirant avec délices une bouffée d’air pur. Tout était redevenu normal dans ce
bois, tout ou presque. Il en allait de même sur la planète elle-même.
Mais
André Fermat serrait contre lui le corps inanimé de son fils. Pour la première
fois dans sa longue et tumultueuse existence, il s’abandonna librement au
chagrin. Craddock, se tenant l’épaule, n’en revenait pas.
-
Ben, mon colon! La statue a donc une âme! Je puis mourir aujourd’hui!
-
Non capitaine, lui répondit le vice amiral d’une voix sourde. L’heure n’est pas
venue pour vous ni pour aucun d’entre nous ici, présentement, de passer dans
l’Outre-Ténèbre!
-
Euh… d’accord. Avons-nous gagné la partie?
-
Ce combat-ci, oui. Jugez-en par vous-même. Maïakovska est morte. Je l’ai tuée.
-
Oui, d’une balle en plein cœur. Bien visé! Triste fin pour la déesse de la
beauté.
-
Certes. Mais Fu poursuit ailleurs ses tours. Nous remontons à bord de votre
vaisseau Craddock.
-
Entendu. Mais Daniel Lin? Pourquoi tant de peine?
-
Mon fils vit, mais il a besoin de repos, tout simplement. Il est allé au-delà
de ses forces.
-
Je comprends. Il doit aussi reprendre un aspect plus humain.
-
Vous ne comprenez pas, mais cela n’est pas grave, Symphorien. Plus tard
peut-être. En attendant, taisez-vous et oubliez ce que vous pensez croire…
Toute
l’équipe de l’ex-daryl androïde fut téléportée à bord du Vaillant. Le
bois abandonné par les vainqueurs ressemblait à un charnier gigantesque qui
aurait subi les assauts de tout un escadron de sorciers fous et enragés. Sous
les frondaisons, dans les taillis, sous les arbres, sur les sentiers, l’herbe
piétinée et plus poisseuse que jamais, des dizaines et des dizaines de cadavres
s’entassaient, des arbres torturés, déformés, à demi déracinés, des éclats de
flèches par milliers, des rigoles de sang asséchées, un être hétéropage et bien
d’autres anomalies encore. La police de Louis XVI devrait et faire le ménage et
tenter de résoudre cette insoluble énigme!
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