Chapitre 5
Saturnin
de Beauséjour connut un réveil pénible. Tout d’abord, ce fut la douleur qui
courait dans ses muscles engourdis et raides qui le tira de son inconscience.
L’ex-fonctionnaire gémit doucement puis ouvrit les yeux. Pour constater qu’il
ne voyait rien! Alors, il s’affola et se redressa si brusquement qu’il se cogna
au plafond trop bas.
Le
retraité se tâta tout en grommelant. Quelque peu rassuré de voir qu’il n’avait
rien de cassé, il soupira.
«
Allons, je n’ai qu’une bosse… », pensa-t-il.
S’habituant
à la pénombre, le vieil homme put enfin identifier le lieu dans lequel il était
enfermé. Une remise contenant des fûts éventrés de spiritueux plus ou moins
trafiqués, rhum, absinthe, eau de vie…

-
Tiens! Je suis dans une espèce de cave, bégaya-t-il. Voici la porte, juste en
face de moi. Le bois en est vermoulu et laisse passer un peu de jour. Ceux qui
m’ont capturé n’ont pas l’intention de me laisser mourir de soif. Ni de faim
sans doute. Je goûterais bien à une de ces liqueurs afin de me donner un peu de
courage. Ce tonneau a l’air tout à fait sympathique…
S’approchant
précautionneusement d’un tonnelet muni d’un robinet, Saturnin y mit ses lèvres
et avala quelques gouttes d’un liquide qu’il s’empressa aussitôt de recracher.
-
Quel affreux tord-boyaux! Ma gorge et mon estomac brûlent. Ce rhum semble être
du plomb fondu. Que pourrais-je avaler afin de calmer ces crampes atroces?
Alors,
avisant un fût de près d’un mètre cinquante de hauteur, reconnaissant l’odeur
caractéristique de l’eau-de-vie, sa première expérience ne lui ayant manifestement
pas servi de leçon, le vieillard se pencha avec l’intention d’y lamper quelques
gorgées.
Bataillant
ferme, il réussit à ôter le couvercle du tonneau mais il se recula prestement
sous le coup d’une terreur justifiée. En effet, l’innocent récipient contenait,
conservé dans une eau-de-vie très ordinaire, le cadavre d’un homme d’une
cinquantaine d’années, un dénommé Brossard, jadis complice du comte Galeazzo di
Fabbrini, au temps où celui-ci luttait sans merci contre son demi-frère, le
comte Alban de Kermor.

Le
visage tout racorni, le teint cireux pour ne pas dire plus, la moustache en
accent circonflexe caractéristique, fortement développée comme si, apparemment
les poils avaient poursuivi leur croissance désordonnée après le trépas, les
ongles brillants et griffus, bien trop longs, l’odeur douceâtre et âpre à la
fois, tout cela avait déclenché la révulsion chez l’ancien chef de bureau.

Hurlant
sous le coup de la panique à laquelle il cédait, Saturnin recula encore pour se
heurter à la porte. Se retournant, il tambourina sur le bois, mêlant ses cris
d’effroi au tapage de ses poings, faisant sortir de sa torpeur éthylique
l’hôtesse et maritorne de ces lieux.
Un
pas traînant, un bougonnement, des mains maladroites qui s’affairaient sur une
serrure récalcitrante. Enfin, Absinthe parvint à ouvrir le réduit, laissant
échapper un Beauséjour hagard, les vêtements en désordre. En colère, l’horrible
vieille femme agrippa le prisonnier par le col et le secoua sans ménagement.

-
Monsieur de Beauséjour, glapit-elle. En v’la-t-il pas du désordre!
J’n’attendais pas ça d’vous! Qui c’est qui va devoir tout ranger maintenant?
-
Je vous reconnais! S’exclama Saturnin oubliant sa peur durant quelques
secondes. Vous êtes la grand-mère adoptive de Frédéric Tellier…
-
Ah! Vous voulez parler de ce sacripant qui oublie sa grand-maman depuis des
lustres! Quel ingrat! Ne l’ai-je pas nourri et éduqué jusqu’à ce qu’il se tire?
-
Arrêtez de ressasser cette vieille rancune, maman Absinthe! Vous le battiez
comme plâtre… et puis, lâchez-moi! Vous me faites mal.
-
V’la, monseigneur… je vous obéis… ricana l’alcoolique, découvrant quelques
rares chicots dans un méchant sourire.
-
Pourquoi suis-je ici? Reprit Beauséjour en secouant la poussière maculant ses
vêtements de nuit. Qui a eu l’audace de m’enlever?
-
Comment, le vioque? Tu n’as pas encore compris? C’est le seigneur Galeazzo, un
homme qui sait vivre lui! Il a une affaire à vous proposer.
-
Ah! Non! Surtout pas! Non! Je ne veux pas… j’ai tourné la page… les aventures,
c’est fini pour moi. Je suis redevenu un homme respectable, honnête, un
parangon de vertu…
***************
Midi
venait juste de sonner à l’horloge Grand Siècle qui trônait dans le fumoir de
Victor Martin, le directeur du Matin de Paris. Passy était alors une banlieue
très recherchée par les Parisiens aisés, la bourgeoisie financière et la
noblesse récente. Le pavillon dans lequel demeurait l’Artiste, habituellement
si paisible, connaissait en cette fin de matinée printanière une agitation
surprenante.
En
effet, Frédéric y recevait Louise de Frontignac, Tchou et Pieds Légers. Cette
réunion avait pour but de faire le point sur les événements survenus ces
dernières quarante-huit heures et d’obliger le Chinois à cracher le morceau sur
tout ce qu’il savait.
Comme
on le voit, Tellier avait pris la décision de révéler à toute la bande
l’identité sous laquelle il se dissimulait depuis quelques temps. Cela
expliquait la présence en ce lieu de Pieds Légers, cet adolescent fouinard et
courageux. Les bandits avaient juré sur leur tête de garder le secret et
Frédéric savait pouvoir compter sur leur discrétion.
Pour
l’heure, le Maître résumait la situation d’une voix tendue.
-
Reprenons. Le comte Galeazzo di Fabbrini est reparu une fois encore sous la
vêture du comte Ambrogio del Castel Tedesco. Plus avide que jamais de pouvoir
et assoiffé de vengeance, lui qui dilapida jadis la fortune conséquente de ses
ancêtres en moins de cinq ans, lui qui tenta ensuite de spolier de ses biens
son demi-frère Alban, a refait miraculeusement ou diaboliquement surface.
Rejeté par ses pairs et ensuite par la société toute entière, il poursuivit
dans la voie du crime jusqu’à comploter contre la sûreté de l’Etat, qu’il soit
piémontais ou français. Il ya trois ans, je croyais l’avoir vaincu définitivement.
Hélas, je me trompais. Cette âme décidément maudite a la vie bien chevillée au
corps.
-
Frédéric, hasarda Brelan, ne faudrait-il pas faire appel au comte de Kermor? Il
n’hésiterait pas à mettre à notre disposition argent, hommes et matériels.
-
Non, ma chère. Je m’y refuse. Alban, l’oublies-tu, a payé fort cher, trop cher,
son bonheur actuel. Désormais, il mérite de vivre loin de toute cette
agitation.
-
Certes, je comprends ton objection, insista Louise tout en usant elle aussi du
tutoiement familier, mais… si ce nouveau combat s’avérait trop ardu?
-
Alors, si nécessaire, nous aviserons. Kermor, je vous le rappelle, a perdu
femme et enfant lors de son premier affrontement avec son demi-frère.
Aujourd’hui, il a refait sa vie auprès d’Anne de Sérigny, une bien jolie
personne, qui lui a donné deux filles. Je ne tiens pas à être l’oiseau de
mauvais augure lui intimant l’ordre de lutter contre ce démon de Galeazzo.
-
Comme tu voudras, Frédéric.
-
Pour l’heure, ce qui m’inquiète, reprit l’Artiste, c’est la présence de
Sermonov Sarton auprès du comte italien.
-
Oui, maître, répondit Tchou, tombant dans le filet tendu par le roi de la
pègre. Le Russe représente une bien lourde menace pour toute l’humanité. À
l’époque, j’ai pu être le témoin d’une expérience faite sur des animaux par
Danikine et son épigone. Le prince Danikine, si je me souviens bien, avait
réussi à transférer des cerveaux de babouins dans des têtes de chiens et
l’inverse. Il avait également soumis des lapins à des lumières artificielles
nocives. Ceux qui avaient la chance de survivre avaient alors atteint une
taille phénoménale. Près d’un mètre cinquante au garrot.
-
Qu’est-il advenu des autres bêtes? Questionna Pieds Légers avec intérêt.
-
Elles étaient mortes brûlées cruellement. Leurs dépouilles faisaient peur à
voir.
-
Ce Castel Tedesco a-t-il vraiment existé ou bien n’est-ce qu’un nom d’emprunt?

-
Oui, Brelan, ta première suggestion est la bonne. Comme son onomastique
l’indique, le bonhomme est d’origine lombarde. Il est né à Milan en septembre
1807, ce qui lui fait tout juste soixante ans. Galeazzo en a cinquante-deux.
Ambrogio a poursuivi avec succès des études à Bologne, Turin et Paris. Il est
connu pour son mécénat dans les milieux scientifiques. À la mort de son père, il
s’est retrouvé à la tête d’une fortune formidable qui se montait à dix millions
de nos francs. Il en a investi fort intelligemment une partie dans différentes
compagnies de chemins de fer qui se sont montées dans les années 1830-1840, une
autre auprès des banques britanniques et suisses. Bref, il est encore plus
riche qu’il ne l’était à l’orée des années 1860. Le reliquat, si on peut parler
d’un reliquat concernant la somme de trois millions de francs, est consacré à
la recherche sur l’électricité et tout ce qui va avec…
-
Bigre! S’exclama avec émerveillement Louise. Comment sais-tu tout cela? Tu n’as
disposé que de peu de temps pour apprendre ces détails.
-
Voyons, Brelan, ne suis-je pas Victor Martin? En tant que directeur d’un grand
journal, j’ai accès librement au bottin mondain.
-
Poursuis… Nous sommes tous suspendus à tes lèvres.
-
Grand voyageur, notre Lombard est parti en Afrique il y a une vingtaine
d’années afin de découvrir les sources du Nil. Il ne s’agissait pas d’une lubie
de sa part, je vous l’assure. Mais son expédition, pourtant fort minutieusement
préparée, tourna au désastre. Tedesco revint seul en Europe en 1850, unique
survivant d’une équipe de trente hommes. Un peu plus tard, vers 1854, il
entreprend un voyage initiatique au Japon et en Chine… les rumeurs disent qu’il
put pénétrer à Lhassa, la ville sainte du Tibet, pourtant interdite aux
Occidentaux. Je ne sais pas s’il faut croire cette légende… mais enfin, moi
aussi, j’ai pu y aller. Toutefois, là-bas, aucun des moines ne m’a parlé de
lui. Il n’est de retour en Europe que depuis peu…
-
N’a-t-il pas de la famille? S’inquiéta Tchou.
-
Oui, appuya Pieds Légers, tu m’as ôté les mots de la bouche, le Chinetoque…
-
Pour constater l’imposture sans doute, sourit Frédéric. Hélas, navré de vous
décevoir mais la réponse est négative! Le véritable Castel Tedesco s’était bien
marié jadis. Il avait épousé la fille d’un certain Bartolomeo Cascii… or, la
jeune femme est morte en couches en 1838 et le beau-père est décédé en 1842...
-
Comme c’est commode! Persifla Louise.
-
Très chère, tu connais comme moi Galeazzo. Il ne laisse rien au hasard. Donc,
Castel Tedesco vivait en solitaire, sans attaches familiales. D’après les
comptes rendus des sociétés scientifiques qu’il finance, ses recherches personnelles
portent sur le magnétisme et l’électricité du corps humain.
-
Ah! Mon Dieu! Jeta Brelan. Une idée affreuse me vient.
-
Je vois où tu veux en venir. Ambrogio, tel Victor Frankenstein, chercherait à
insuffler la vie à des cadavres…
-
C’est cela…
-
Foutaises! Grogna Tchou. C’est impossible.
-
Notre Chinois a raison.
-
Pourtant, ces morts-vivants…
-
Justement. Ici, nous avons affaire aux expériences de Danikine reprises et
améliorées par Galeazzo.

-
Frédéric, à ma connaissance, le comte ne dispose pas d’un bagage scientifique
suffisant pour…
-
Pardonnez-moi madame de Frontignac, coupa Opalaand, mais di Fabbrini bénéficie
de l’aide de Sarton, le meilleur disciple de Danikine.
-
En effet, vous dites vrai… j’avais oublié, s’excusa Louise en rougissant.
Mais
la comtesse ne put poursuivre ses propos car le majordome de Victor Martin,
après avoir frappé à la porte, pénétra dans le fumoir, portant sur un plateau
d’argent, les quotidiens du jour.
-
Monsieur, je vous recommande de lire les dernières nouvelles, fit le factotum
avec style. Il y a du nouveau dans l’affaire des disparitions.
-
Merci, Jacques. Vous pouvez vous retirer.
Après
une inclinaison de la tête, le domestique regagna l’office tandis que Tellier
se hâtait de suivre son conseil. Il parcourut rapidement la une des journaux
suivants: Le Matin de Paris, ce qui allait de soi, mais également Le
Siècle, La Presse, Le Journal des Débats et ainsi de suite. Tous titraient
sur deux nouvelles disparitions.
En
reconnaissant le nom des victimes, Frédéric pâlit.
-
Qu’y a-t-il? Fit Louise. Tu es livide.
-
Vois. Galeazzo sait que j’ai flairé sa piste. Il m’envoie un message très
clair.
Lui
tendant les quotidiens, l’Artiste laissa à Brelan le temps d’apprendre
l’identité des deux nouveaux disparus.
-
Frédéric de Grandval, juge à la Cour d’appel de Paris, celui qui a refusé la
grâce de l’assassin de la duchesse du Breuil…
-
Oui, mais aussi celui qui me condamna aux travaux forcés à perpétuité en
1854...
-
Quant à la seconde victime… Seigneur! Dieu du ciel! Monsieur de Beauséjour…
-
Ah! Le Maudit connaît mon point faible. Il lit en moi comme dans un livre
ouvert. Il sait que je n’aurai de cesse de le traquer tant que je ne l’aurai
pas retiré de ses griffes.
De
rage, l’Artiste jeta le journal qu’il tenait encore. Celui-ci fut rattrapé de
justesse par Pieds Légers. À son tour, l’adolescent le lit avec avidité.
***************
Le
public parisien éprouvait les mêmes sentiments d’effroi et de curiosité mêlés
devant la teneur d’articles tous plus affolants les uns que les autres, nés de
la plume de journalistes ambitieux à la recherche du sensationnel à tout prix.
Déjà,
comme on le voit, la presse de ce XIXe siècle, possédait les qualités et les
défauts qui allaient lui coûter son existence deux cents ans plus tard. Les
plumes stipendiées ne respectaient rien. Ainsi, elles révélaient tout des
affaires dans lesquelles le juge Grandval se trouvait plongé jusqu’au cou, il
en allait ainsi du scandale de l’expropriation des petits maraîchers de la
banlieue nord de la capitale à propos de l’adjudication de terrains en faveur
d’une compagnie de chemin de fer qui allait éclater incessamment, dont
l’enlèvement de ce représentant célèbre du parquet en était le révélateur.
Parallèlement,
la faillite du Crédit Mobilier des frères Pereire occupait une place importante
dans les journaux spécialisés.

Quant
au passif de Saturnin de Beauséjour, il s’étalait en pleines pages dans cette
presse qui n’était pas encore de caniveau…
***************
En
ce matin du 8 avril 1867, c’était le coup de feu au sein de la rédaction du Matin
de Paris. L’immense salle crépitait d’activité alors que les journalistes
allaient et venaient d’une table à l’autre, s’interpellant, s’apostrophant ou
se donnant des conseils plus ou moins utiles.
Mais,
dans le bureau privé du grand patron, une timide jeune fille, assise sur une
chaise ordinaire, attendait patiemment que Victor Martin qui rédigeait
fiévreusement une note au crayon à l’adresse de son rédacteur en chef
s’intéressât à elle. Vêtue avec recherche d’un ensemble blanc très printanier,
coiffé d’un chapeau assorti laissant retomber ses curls d’un blond chaud avec
grâce sur ses délicates épaules, les yeux bleu vert, le teint rosé et velouté,
Clémence de Grandval était charmante à voir et pas aussi oie blanche qu’on
pouvait le croire au premier coup d’œil.

Enfin,
Victor Martin redressa la tête et observa la quémandeuse quelques instants
avant de prendre la parole.
-
Comme vous le voyez mademoiselle, j’ai accepté cette entrevue inopinée. Je vous
accorde dix minutes, pas une de plus car, comme vous pouvez le constater, je
suis un homme fort occupé.
-
Merci monsieur Martin. Mais ce que j’ai à vous demander est si difficile…
-
Je comprends votre trouble. Néanmoins, mademoiselle, oubliez vos hésitations.
-
Je me nomme Clémence de Grandval…
-
Je vois. Sachez que j’avais deviné votre identité… que sollicitez-vous de moi,
simple directeur de journal?
-
Je suis venue vous trouver parce que, parmi toute la presse parisienne, seul
votre quotidien s’est comporté honorablement vis-à-vis de mon père, le juge…
-
Il est vrai que mes confrères n’ont pas été tendres le concernant…
-
En fait, j’ai besoin de vous pour deux démarches distinctes et qui, à mes yeux,
se complètent.
-
Dites, mademoiselle de Grandval, fit Tellier en croisant ses mains qu’il avait
longues et fines sous son menton, souriant intérieurement car il anticipait la
demande de la jeune fille. La situation dans laquelle il était plongé était
hautement ironique.
-
Dans un premier temps, je souhaiterais que, par l’intermédiaire du Matin de
Paris, vous entamiez une campagne de réhabilitation en faveur de mon père…
-
Ah! Pourquoi ferais-je une telle chose?
-
Parce que mon père a été trompé dans cette affaire d’adjudication! Affirma haut
et fort la demoiselle. Qui plus est par un haut personnage de l’Etat que je ne
puis nommer.
-
En avez-vous la preuve?
-
Bien entendu. Je suis prête à vous montrer tous les documents nécessaires.
-
Je vous crois, mademoiselle, du moins je crois en votre sincérité. J’aviserai.
Mais la deuxième faveur?
-
Enquêtez sur la disparition de mon père et retrouvez-le.
-
Savez-vous ce que vous me demandez là? Pourquoi m’avoir choisi moi pour cette
tâche quasi impossible? Pourquoi ne pas faire confiance à la police impériale
ou encore à ce Dmitri Sermonov l’envoyé du tsar?
-
Nul n’ignore en ville que vous avez eu une conduite héroïque il y a trois
jours…
-
Mais aussi?
-
Vous avez l’habitude de mener des enquêtes lorsque celles-ci s’avèrent trop
délicates pour la police. De plus, vous payez bien souvent de votre personne.
-
Mademoiselle, vous me paraissez bien informée.
-
Monsieur Martin, je n’ai pas envie de m’abaisser à supplier mais s’il le faut.
Regardez-moi. Je n’ai que dix-huit ans. Tous les amis de mon père ont refusé de
me recevoir et de m’entendre. Je suis désemparée. Mes seuls espoirs reposent en
votre personne.
-
Ma chère enfant, ne versez pas de larmes, cela est malséant. Elles sont
inutiles et dépareillent votre joli visage. Je ne veux point qu’il soit
enchifrené.
-
Est-ce à dire que…
-
Oui, j’accepte.
-
Merci monsieur Martin, mille fois merci. Ma reconnaissance…
-
Laissez donc. Vous ne me devrez rien tant que je n’aurai pas réussi. Pour
l’heure, j’ai quelques questions à vous poser. Vous permettez?
-
Faites.
-
Vivez-vous seule en votre hôtel boulevard Saint-Germain?
-
Hélas monsieur, oui, à part la présence de trois domestiques déjà âgés.
-
Ne verriez-vous aucun inconvénient à vous réfugier chez une amie?
-
Bien sûr que non, mais je vous rappelle que personne n’a désiré m’accueillir.
-
Je pensais à une de mes connaissances, madame de Frontignac. Je dois vous
mettre à l’abri durant mes recherches et Louise est la personne toute indiquée
pour ce service.
-
Madame de Frontignac. J’ai déjà entendu ce nom…
-
J’attends votre réponse…
-
Monsieur Martin, je ne puis que dire oui… vous vous montrez si bon envers moi.
Je n’ose vous décevoir. Madame de Frontignac doit être une femme
exceptionnelle.
-
En effet ma chère enfant. Oubliez les préjugés que vous pourriez avoir…
-
Vous avez lu dans mon cœur.
-
Ce n’était point là une tâche difficile. Sachez que je confierais ma vie à
Louise s’il le fallait. Or, le cas est déjà advenu…
Sur
ce demi aveu, Frédéric se leva, enfila un manteau à la coupe impeccable, prit
un chapeau à la dernière mode et poussa Clémence de Grandval hors de son bureau
afin de la conduire chez Brelan.
***************
Dans
la sordide cave du cabaret de l’affreuse vieille Tellier dite Absinthe d’amour,
monsieur de Beauséjour, enfermé dans la remise, s’époumonait en vain. Sale et
tout débraillé, ses pieds nus maculés de poussière, la barbe de trois jours,
notre personnage commençait à en avoir assez. Affamé, il n’avait eu à se mettre
sous la dent qu’un peu de pain rassis, un quignon qu’il avait dû disputer à des
rats, ainsi qu’une très fine tranche de lard à l’odeur surie. Sous l’emprise de
la faim, il sentait la folie s’emparer lentement de lui. Ses cris stridents de
femmelette résonnaient sous la voûte.
-
Laissez-moi sortir! Laissez-moi sortir!
Enfin,
une voix grave empreinte d’ironie lui répondit. Elle eut pour effet de calmer
immédiatement les glapissements du vieil homme.
-
Allons, beau-père, en voilà un tapage! Bien indigne d’un ancien chef de bureau…
Alors,
la porte de la remise s’ouvrit brutalement et Saturnin en jaillit, tout faraud,
clignant des yeux, ses rares cheveux ébouriffés.
-
Ne m’appelez plus beau-père. Je n’ai rien de commun avec vous, comte di
Fabbrini.
-
Cher vieux, que d’ingratitude à mon égard! Après toutes les aventures que nous
avons partagées ensemble. J’espérais, à tort, je vois, que vous conserviez au
fond de votre cœur un tout autre sentiment me concernant. N’ai-je point failli
épouser votre fille Adeline?
-
Ma fille adoptive, vous voulez dire. À mon déshonneur éternel, oui, hélas! Mais
c’est fini, vous entendez? Bien fini! Chaque fois que vous m’avez tenté avec
vos chimères et vos machinations, je l’ai regretté amèrement ensuite. Je refuse
de vous suivre une fois encore; désormais, j’ai retrouvé une certaine
respectabilité et n’aspire qu’au calme.
-
Tss! Tss! Quel gros mensonge que voilà! Le calme et la respectabilité auprès de
Frédéric Tellier, le roi de la pègre sans doute? Laissez-moi rire doucettement,
beau-père.
-
Comte, vos mines ne trompent personne.
-
Allons! Assez joué maintenant, fit le Maudit en changeant brusquement de ton.
Mon temps est précieux et j’ai à vous montrer quelque chose qui va, j’en suis
certain, vous fasciner. Nous ne sommes pas dans la cave d’un cabaret anodin et
malfamé comme vous avez dû le supposer. Nous nous trouvons dans un entrepôt
d’un genre particulier.
Saisissant
le petit homme par le bras et le tenant fermement, Galeazzo l’entraîna dans une
salle adjacente, lui dévoilant ainsi les horribles merveilles nées de son cerveau
dérangé.
Bien
qu’éprouvant une terreur répulsive, Beauséjour ne put que se laisser subjuguer
par les cuves d’acier contenant les disparus endormis dans un sommeil létal et,
hypnotisé par les paroles du comte qui l’enveloppaient dans des rets, le vieil
homme céda peu à peu au charme vénéneux du sieur di Fabbrini.
En
réalité, l’ancien fonctionnaire craignait de devenir l’hôte involontaire d’une
de ces cuves.
-
Ici, cher beau-père, ce ne sont que des ébauches. Mais quelques-uns de ces
cobayes parviennent à s’évader et à échapper à mon contrôle mental. Mes
principales installations, les plus perfectionnées, ne se trouvent pas en ce
lieu. Laissons donc ces caves et accompagnez-moi dans mon laboratoire
principal. Tout d’abord, je dois vous bâillonner et vous cacher les yeux. Vous
devez ignorer où nous nous rendons.
D’une
main experte, le comte fit comme il l’avait dit puis entraîna le retraité
jusqu’à un fiacre anonyme.
Peu
après le départ du Maudit, Absinthe, remontée au rez-de-chaussée, introduisit
dans le cabaret son amie égyptienne, Maritza, célèbre diseuse de bonne aventure
des bas-fonds.
***************
Galeazzo
avait conduit l’ancien fonctionnaire dans son laboratoire parisien dissimulé à
proximité des arènes de Lutèce mais aussi du Jardin des Plantes. Les
souterrains inextricables communiquaient avec les égouts dans un lacis qui se
prolongeait sur des kilomètres. Ils menaient également à la demeure officielle
du comte de Castel Tedesco, c’est-à-dire rue de Valois.
Beauséjour,
toujours partagé par la peur et la fascination, découvrait peu à peu les
étranges appareillages électriques qui se dressaient dans les salles secrètes.
Les engins ressemblaient à des décors tirés des films d’horreur américains des
années 1930 comme Le Docteur X, La Fiancée de Frankenstein ou encore Le
Mort qui marche.

S’alignaient
à profusion des tubes de krypton, longilignes et verticaux, des lampes de néon,
des condensateurs munis d’énormes leviers et manettes tandis que des bobines de
fils de cuivre couraient le long de grandes boites en acier, alors que des
éléments Bunsen et Ruhmkorff étaient identifiables. Tout cela se présentait
dans une atmosphère surchauffée, empuantie par l’ozone, sous une lumière
verdâtre oscillant vers le bleu, auréolant tous les objets mystérieux d’un
éclat surnaturel.
Baignant
dans un sentiment de complète extase, le maître de céans vantait ses nouveaux
projets sur un ton d’emphase aux accents sonores.
-
Beau-père, personne en ce bas monde ne m’a jamais compris! Ce n’est pas le
pouvoir que je recherche depuis tant d’années comme le croit le commun des
mortels mais le bonheur de l’humanité. Oui, j’ose le répéter, le bonheur de
l’humanité! Ah! Convenez donc avec moi que, parfois, vous avez la larme à l’œil
devant la vaine agitation de ces poupées d’argile, coincées entre deux
non-existences, courant à leur mort en aveugle, ignorant le pourquoi d’une vie
si brève! Ces malheureux doivent s’accommoder durant leur courte existence
d’émotions inutiles, gênantes et paralysantes, avec, toujours en point de mire,
le sort inéluctable qui les attend: leur fin, du moins l’anéantissement de leur
conscience. Quel gâchis!
-
Mais comte, c’est là le lot commun à tous les hommes. Ainsi l’a voulu Dieu.
-
Ah! Laissez donc tomber la religion. Moi, Galeazzo di Fabbrini me suis élevé
contre cette absurdité, moi, tout homme que je suis, ai décidé de mettre un
terme à cette souffrance. Je veux être et pour toujours, le bienfaiteur de
l’humanité tout entière. Oui, je le veux et je le puis grâce à la science
multimillénaire d’une contrée ignorée de l’Occident et où, cependant, je me
suis rendu.
-
Expliquez-vous, comte…
-
Beau-père, ne saisissez-vous pas le véritable but de toute ma vie? Je veux
créer un homme sans émotion, un homme obéissant sans état d’âme à ceux qui sont
aptes à commander, vivant dans cet univers sans se poser de questions
existentielles. Une humanité supérieure en vérité… telle que je l’entends du
moins, une armée composée de ces nouveaux humains dociles qui mettra fin à
toutes les guerres. Oui, plus de conflit, à jamais. La paix éternelle dans
l’Eden retrouvé. Un nouveau premier matin du monde, une renaissance, une aube
neuve et fraîche…
Au
fur et à mesure que le Maudit se laissait aller, ses yeux pétillaient et
brillaient d’un éclat anormal, s’enivrant de ses propos, se coupant de la
réalité et de la raison.
Or,
Saturnin de Beauséjour, par ses questions, ramena l’Italien au présent
ordinaire.
-
Monseigneur, pardonnez-moi mais… comment avez-vous réchappé à la machine de
Marly? Comment êtes-vous encore en vie? Tous, nous vous supposions noyé ou pis,
broyé.
-
Ah! Beau-père, quelle naïveté! Mais… j’ai fait semblant, tout simplement. Celui
que j’appelais mon fils, celui à qui j’avais donné toute l’affection dont
j’étais capable, était si troublé qu’il n’a pas pris le temps de vérifier si
j’étais bel et bien mort. La nuit venue, oui, vous entendez bien, car ce fils
ingrat avait abandonné ma dépouille aux prédateurs, ayant repris conscience
malgré mes cruelles blessures, je regagnais la berge et parvenais tant bien que
mal à rejoindre Versailles après une marche des plus éprouvantes. Quelques
jours plus tard, à peine rétabli, je m’embarquais comme simple matelot à bord
d’un steamer. Frédéric avait omis de me fouiller et ignorait donc que j’avais
toujours en ma possession les carnets secrets dans lesquels je notais les
possibles et intéressantes affaires futures. Danikine faisait déjà partie de
mes objectifs.
-
Ensuite?
-
Ensuite, il m’a été facile de me remettre à flots. En effet, je dispose de
nombreux pieds à terre dans plusieurs villes du monde. J’ai toujours été
prévoyant et su anticiper. Avec une nouvelle équipe, recrutée depuis les
lointaines frontières de la Chine jusqu’aux Montagnes Rocheuses sur le
continent nord-américain, j’ai mis un corps au projet de Danikine et ai repris
les recherches de l’imposteur russe pour les mener à leur terme. Bien
évidemment, moi, Galeazzo, j’ai réussi. Oui, beau-père, j’ai réussi! Je suis
désormais le nouveau Prométhée de l’humanité. Mais je ne finirai pas comme lui.
Non, bien au contraire! Maintenant, l’énergie illimitée est à ma portée. Je
l’ai domptée après d’innombrables nuits de veille, je l’ai enchaînée. Le cœur
de la matière, le feu éternel… dès aujourd’hui, si je le désire, je puis faire
exploser le système solaire en sa totalité, ou encore, me mouvoir dans les
étoiles, dans les esprits et dans le temps. Ressusciter les morts! Quel prodige
fabuleux! La mort vaincue pour toujours! L’homme éternel! C’est moi qui ai
réussi cela, ce prodige! Moi, le Maudit! Quelle revanche sans pareil sur le
sort! Les humains, ces vers de terre, m’élèveront assurément une statue pour ce
don que je leur octroie. Sur son socle sera gravé: Au comte Galeazzo di
Fabbrini, l’humanité reconnaissante.
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Monseigneur, c’est merveilleux! Magnifique! Quel grand cœur vous avez.
Pardonnez-moi mais je vous avais méjugé.
S’inclinant
de bonne grâce devant l’éloge, le comte reprit, le cœur serein, la visite de
son laboratoire. Beauséjour, sur ses talons, devenu aussi docile qu’un chien
fidèle, subjugué, toute raison anéantie, put encore s’extasier longuement.
S’attardant
devant une alcôve contenant une imposante et remarquable collection de momies
d’écorchés d’animaux mais aussi d’hommes de tous âges et de toutes tailles, le
Maudit contempla les essais ratés d’expériences balbutiantes ou encore trop tôt
survenues. Mammouths de Sibérie prêts à être ramenés à la vie, du moins en
apparence, phacochères pelés, tigres des neiges aux yeux jaunes, hyènes
immobilisées en train de dépecer un cadavre, koalas suspendus à une branche,
hommes gelés enfermés dans des glacières, embryons formolés et ainsi de suite…

Les
heures s’écoulaient et ni Galeazzo ni Saturnin n’en avaient conscience.
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