1933
Sur le plateau numéro 3
du tournage du feuilleton, un nouvel esclandre avait lieu. Cette fois-ci,
Marcel Bluwall devait affronter la dispute entre sa vedette Deanna Shirley de
Beaver de Beauregard

et sa sœur, Daisy Belle

qui avait voulu voir comment sa
cadette s’en tirait avec le rôle délicat de Johanna van der Zelden. La brune
jeune femme s’était glissée dans les coulisses et avait assisté à la scène
délicate de l’exécution de Piikin par Johanna.
Lorsque tout fut en
boîte, Daisy Belle applaudit ostensiblement. Toutefois, un sourire ironique
démentait son approbation admirative.
- Pas mal, ma chère… tu
as presque réussi à me tirer des larmes, tu sais, se moquait miss de
Beauregard.
- Que fais-tu ici ?
Comment as-tu pu passer ? Gronda la blonde vedette.
- Les deux pompiers de
service, Eloum

et Stamon regardaient ailleurs. Un jeu d’enfant pour moi de
pénétrer sur ce plateau.
- Encore une fois, tu te
crois tout permis… dans le but de m’humilier.
- Mais non, bien au
contraire, ma chère petite sœur.
- Je me moque de tes
compliments. Tu n’en penses pas un mot. Retourne dans ce qui te tient lieu de
gourbi et répète ton rôle devant tes miroirs piqués.
- En voilà des paroles
acides. Que t’ai-je fait, sœurette ?
- Tu n’avais pas à venir
ici ! Il me reste encore deux ou trois scènes à tourner, vois-tu.
- Miss de Beauregard,
essaya de lancer Marcel, certes, cette dernière scène est achevée, mais nous
avons encore du pain sur la planche…
- Ah bon ? Mais il
est plus de huit heures du soir, mon vieux. Vous voulez donc vous transformer
en dictateur à exiger ainsi de vos interprètes de faire des heures
supplémentaires !
- Daisy Belle, toute
l’équipe n’a guère le choix. Nous avons pris du retard dernièrement.
- Pourquoi ? Hasarda
la brune comédienne.
- Cela ne te regarde pas,
jeta Deanna en sifflant entre ses dents.
- Au contraire… Vous avez
dû faire face à des incidents imprévus ?
- On peut dire les choses
ainsi, en effet, acquiesça le metteur en scène.
- Précisez…
- Un des décors nous a
fait défaut…
- Comment cela ? Il
n’était pas virtuel ?
- Pas seulement… Il ne
correspondait pas tout à fait avec sa réplique imagée… un contretemps fâcheux.
- Qui était le
responsable ?
- Gronkt, grommela DS de
B de B.
- Comment ? Encore
lui ? Mais bazardez-le, ce type ! C’est un incapable et un paresseux
notoire.
- C’est fait. Kilius et
Shinaïa ont pris la relève…
- Pff ! Ce n’est
guère mieux. Pourquoi pas des humains ?
- Pas disponibles, ma
chère, proféra Deanna Shirley.
- Quoi ? Pas même
Renate ou Veronika ? Ou encore Page ?
- Non… Elles
accomplissent une mission préparatoire pour l’expédition dans la Guerre froide,
renseigna Marcel… à ma connaissance, vous participerez à celle-ci, miss de
Beauregard…
- Hum… Une fois mon rôle
achevé dans ce tournage, émit l’intéressée.
- C’est loin d’être le
cas, ma vieille… Je parie que tu n’as pas encore essayé tes costumes…
- Si ! Jeta avec
défi Daisy Belle.
- Alors ? Ils te
vont comme un sac de patates ?
- Comment oses-tu ?
- Je ne dis que ce qui
est…
- Toi, toi, je vais te
tuer… tu as exigé des efforts considérables de la part des costumières… tu as
eu de ces caprices pour ce qui concerne tes toilettes… et j’en passe. Louise a
dû recommencer cent et cent fois sa sélection. Le nieras-tu ?
- Sale garce ! Fiche
le camp ! Tu retardes tout le monde.
- Euh… votre sœur a
raison, mademoiselle.
- Non, je ne me retirerai
pas… je veux voir ce dont tu es capable après huit heures du soir, l’estomac
creux… c’est bien connu que tu as une faim de loup et une belle descente.
- C’est ça. Traite-moi
donc d’ivrognesse pendant que tu y es !
Alors, hors d’elle,
l’apprentie star se jeta sur sa sœur aînée et commença à la frapper, mettant par
la même occasion son costume à mal.
Tandis que les deux
jeunes femmes se crêpaient ainsi le chignon, Marcel appelait la sécurité. Or,
ce fut Daniel Lin Wu qui se pointa.
- Il m’avait bien semblé
que cela tournait au vinaigre par ici, fit-il innocemment.
- Ouf ! Vous allez
rétablir l’ordre, Superviseur ?
- Oui, évidemment,
Marcel…
- Bien… mais elles font
comme si je n’étais pas là… je n’en reviens pas… Mesdemoiselles, je vous prie
de cesser cette stupide querelle, reprit Daniel Lin d’un ton normal.
L’ingénieur en chef de la
Cité n’avait pas haussé la voix, n’avait pas crié. Pourtant, aussitôt, à la
stupéfaction de la scripte et de l’assistant réalisateur, autrement dit de
Yannick Andreï, les deux fautives se relevèrent et tout en tentent de réparer
les dégâts sur leurs tenues, dévisagèrent le Superviseur général non sans
marquer un sentiment de crainte. Si Marcel Bluwall et son équipe ignoraient
vraiment ce dont était capable le commandant Wu, Deanna Shirley et Daisy Belle
s’en doutaient.
- Euh… Commandant,
pardonnez-nous… mais c’est elle qui a commencé, murmura DS de B de B en
désignant sa sœur.
- Non ! J’étais
venue féliciter Deanna mais celle-ci m’a reproché je ne sais quoi, se défaussa
Daisy Belle.
- Comme toujours, aucune
des deux n’admettra ses torts, je constate, persifla Daniel Lin. Que vais-je
faire de vous ?
- Je suis prête à
regagner mes appartements, lança timidement la brune comédienne.
- Et à relire en détails
le rôle que vous devrez tenir bientôt, j’espère ? Poursuivit sur le même
mode ironique le commandant.
- Bien entendu. Soyez-en
persuadé.
- C’est cela. Débarrasse
donc le plancher. Je ne suis pas prête à te pardonner ton nouvel affront…
- Ah ! Et ça
continue… Deanna…
- Oui, Daniel Lin ?
- Stop !
- Je veux bien, mais vous
ne la punissez pas. Vous ne la mettez même pas à l’amende… Je ne comprends pas
les raisons de cette mansuétude mal placée à son égard.
- Ne vous entêtez pas,
Deanna Shirley…
- Bon… Comme d’habitude,
je porte le chapeau.
- Non… les torts sont
partagés à… égalité… or, comme vous êtes vitales pour l’accomplissement du
feuilleton, je ne veux pas sévir… durement… Daisy Belle, je vous rappelle que
vous devrez être en forme pour la mission sous la Guerre froide. Quant à vous,
Deanna, allez vite retrouver la costumière qu’elle recouse cet ourlet… Ensuite,
vous reprendrez le tournage… et… plus tard, je vous confierai une nouvelle
mission dans le monde extérieur…
- Oui… Je suis heureuse
de voir que je vais voyager de nouveau, murmura Deanna Shirley…
- Moi de même, salua
Daisy Belle en se retirant.
- Ouf ! Les voilà
sorties toutes les deux, souffla Marcel avec soulagement. Mais mon planning
prend du retard…
- Superviseur, vous les
avez désamorcées avec une maestria consommée, constata Yannick.
- Parce que je les
connais sur le bout des doigts ces deux mauvais caractères… Bon… je m’en vais à
mon tour… Demain, je pense que tout ira mieux… le retard sera rattrapé.
- Espérons-le…
- J’en suis certain.
Personne ne vit Dan El
partir mais personne ne s’en étonna.
*****
25 Janvier 1933.
Von Schleicher

n’avait
plus la confiance du Président von Hindenburg.

N’ayant pas réussi à obtenir une
nouvelle dissolution du Reichstag, il choisit de démissionner.

En fait, il lui
avait été impossible d’imposer une réforme financière destinée à résorber la
crise économique.
Le 30 janvier 1933 se
produisit alors un coup de tonnerre dans un ciel qui était déjà bien sombre. Le
vieux maréchal se résolvait à faire appel à Adolf Hitler et à lui proposer le
poste de chancelier. Le Président avait subi les pressions de son fils Paul.
Quant à von Papen,

nommé vice-chancelier, il était persuadé qu’il pourrait
diriger à sa guise le Führer. Il allait vite se départir de ses illusions.
Otto von Möll avait
compris qu’il n’y avait plus rien à espérer de son pays natal. La démocratie
venait de périr en Allemagne. Seul, sans appui politique solide, il se résigna
donc à prendre, peut-être pour toujours, le chemin de l’exil. Ce fut ainsi qu’il
débarqua en Angleterre au début du mois de février de cette terrible année
1933.
Quelques semaines plus
tard, notre exilé volontaire reçut une lettre de son ami Fitzgerald York.
Celui-ci l’invitait à rejoindre les Etats-Unis au plus tôt.
Voilà donc une fois
encore le cousin de Johanna van der Zelden, avec ses bagages et ses deux
enfants prenant le bateau pour New York.
Toutefois le chercheur
n’était pas aussi dépourvu qu’il le paraissait à première vue. Il avait pu
sauver une importante somme d’argent et vendre tous les biens qu’il possédait à
Berlin. Fort bien accueilli par son ami, malgré la crise qui frappait durement
les classes moyennes et populaires, il n’allait pas tarder à retrouver une
situation enviable.
Johanna prenait avec la
plus grande indifférence les événements qui auraient dû l’enchanter en temps
ordinaire. En fait, la jeune femme n’avait plus qu’une seule chose en
tête : sa mort prochaine. Elle s’était résignée à celle-ci.
Or, son idole, Hitler,
disposait désormais de tous les pouvoirs. Le 3 février, le chancelier dissout
le Reichstag et, un incendie, miracle, détruisit les bâtiments de la chambre
dès le 28 février. Un seul homme se retrouverait accusé de ce forfait, et serait
condamné à mort, un communiste. En réalité, ledit incendie avait été allumé par
les nazis eux-mêmes. C’était là le moyen qu’avait trouvé Hitler pour avoir le
prétexte d’interdire le parti communiste. Ce n’était qu’un début quant à la
mise au pas de l’Allemagne tout entière.

En quelques semaines,
tous les partis politiques furent dissous hormis, naturellement, le NSDAP.
Certains même allèrent jusqu’à se saborder tel le Zentrum.
Le Führer était en route
pour la dictature. Le 14 octobre, il put annoncer que son pays se retirait de
la SDN sans que quiconque osât protester. En novembre, il fut plébiscité par la
population, obtenant 95% de oui. Mais il y avait longtemps que les opposants
avaient été neutralisés en étant enfermés dans les premiers camps de concentration,
tel celui de Dachau, le premier à ouvrir dès le printemps de cette année 1933.

Dès le mois de mars, le
banquier Rosenberg et son successeur putatif, Georges Athanocrassos s’étaient
embarqués pour les Etats-Unis. Ils allaient transformer leurs filiales
américaines en maison mère. Celle de New York prendrait peu à peu le dessus sur
sa sœur, celle de Washington.
Au début de décembre,
Johanna parvint à arracher à David une ultime satisfaction. Les deux époux
voyageraient ensemble jusqu’à Berlin afin de rencontrer personnellement le
Führer. C’était là le dernier vœu de la mourante. Il n’y avait plus que cette
idée qui la maintenait en vie tant bien que mal. Monsieur exauça le souhait de
son épouse, ne se posant pas de question.
Reçue dans la plus grande
intimité par Adolf,

Johanna vécut la demie heure la plus heureuse de son
existence. Durant cette entrevue, elle prit le thé avec lui tout en discutant
musique. Le chancelier du Reich avait annulé tous ses autres rendez-vous afin
de voir Madame van der Zelden dans la sérénité. Pour honorer son idole, la
jeune femme avait eu un dernier caprice vestimentaire. Sous un manteau très
chaud et très coûteux, bordé de fourrure et à col large, elle avait passé un
tailleur léger marron en lin comportant une longue jaquette enveloppante,
recouvrant partiellement une jupe à plis. Les pieds décharnés de la malade
étaient chaussés de délicieux escarpins en peau de serpent. L’argent de cette
ruineuse tenue aurait suffi à nourrir pendant deux ans dix familles au moins.
Après ce Tee of the clock, Johanna, qui n’était
plus que l’ombre d’elle-même, s’en retourna mourir à Ravensburg, le cœur
content. David n’avait pas osé la contrarier et lui avait passé son dernier
caprice.
Hannah Bertha et son mari
s’étaient réfugiés en Autriche avec leurs deux enfants. Ainsi, ils se crurent à
l’abri des exactions des nazis.
Or, comme par hasard,
c’était à Vienne que s’étaient également installés Karl et Amélie von
Hauerstadt. Mais pas pour des raisons politiques. Avec leurs deux garçons, le
duc et la duchesse séjournaient dans la capitale autrichienne depuis tantôt une
année. Ils avaient loué une magnifique villa dans les faubourgs, dotée de tout
le confort moderne. Trois salles de bains, six chambres, un boudoir, un salon,
une salle de séjour dans laquelle on aurait pu donner une réception à trente
invités au minimum, des communs logeant une douzaine de serviteurs, chauffeurs,
cuisinière, caméristes, valets de chambre, gouvernante, précepteurs compris…
Pourquoi donc un tel
déménagement ? Le fils aîné, fort doué pour la musique, était inscrit au
conservatoire de Vienne en classe supérieure, afin d’achever ses études
musicales. En juin, il devait concourir pour le Premier Prix de violon. Ce conservatoire,
parmi les plus réputés au monde, recevait l’élite des jeunes musiciens du monde
entier.
Lorsque le mois fatidique
arriva, Franz se mesura avec quatre Autrichiens, une Française, un Britannique,
un Hollandais, une Américaine, un Brésilien, trois Italiens ainsi qu’un
Indonésien vivant en Europe.
Rude concurrence en
vérité, mais le jeune comte les distança tous et haut la main. Ce fut à
l’unanimité du jury et avec les félicitations en sus, qu’il remporta le Grand
Prix de la Ville ainsi qu’un encouragement pour son jeune âge. En effet, tous
ses adversaires étaient plus âgés que lui de deux à cinq ans. Franz avait
exécuté avec brio les morceaux suivants :
-
Concerto en Ré Majeur de Tchaïkovski ;
-
Concerto en La Majeur de Mozart ;
-
Première Sonate de Bach pour violon seul ; (dans son intégralité) ;
-
Symphonie espagnole de Lalo.

Le tout avec une facilité
déconcertante et une musicalité innée.
Après la prestation
fournie sans le moindre trac, Amélie, en larmes, monta sur la scène embrasser
le jeune prodige qui était vivement ovationnée par un public en délire tandis
que Peter, le frère cadet, âgé de dix ans, offrait une splendide bouquet de
roses jaunes et roses au concertiste.
Bien des années plus
tard, ce serait avec la plus grande émotion que Franz se souviendrait de ce
jour-là. Désormais, il jouerait des morceaux plus modernes sur son instrument,
un authentique Stradivarius. Le Concerto
pour Violon de Béla Bartók et le Concerto pour Violon de Stravinsky auraient
ses préférences sans omettre Tsigane de
Maurice Ravel.

Naturellement, à ses heures perdues, il travaillerait également
la Grande Chaconne de Jean-Sébastien
Bach, dans une interprétation qui parviendrait à éblouir Daniel Lin Wu lui-même
dans une autre piste temporelle.
Mais revenons en 1933.
Quelques semaines plus
tard, toute la famille von Hauerstadt avait rejoint une de ses multiples
propriétés en Allemagne, près de la ravissante et pittoresque petite ville de
Rothenburg.
Sur la pelouse entourant
les bâtisses de style moyenâgeux, Franz se détendait en compagnie de son chien Gold, un cocker roux espiègle de quatre
ans,

au caractère joyeux, qui préférait la compagnie de l’adolescent à celle de
Peter. Le jeune homme et le chien batifolaient dans le jardin et le parc, se
poursuivaient, faisaient semblant de se battre, Gold jappait et mordillait
alors les mollets de Franz, puis, tous les deux roulaient sur la pelouse,
jouaient à saute-mouton ou encore tentaient d’attraper des abeilles et des
libellules. Un moment, Gold partit poursuivre deux papillons mais en vain.
Alors, il dénicha un hérisson et se mit à lui aboyer dessus tandis que le
rongeur, tremblant de peur, parvenait à trouver un abri sous le feuillage d’une
haie d’aubépine.
On sentait bien que tous
les deux, le jeune homme et l’animal formaient une paire d’amis inséparables.
Jamais Franz n’avait de gestes brusques à l’encontre de son chien, ni de
paroles méchantes, ni de manifestations de colère au contraire de Peter. Le
garçonnet prenait un malin plaisir à faire des farces à l’animal, jouant
parfois à le vêtir comme un bébé, l’attachant sur une chaise, ou encore le
plongeant dans l’eau de la baignoire soi-disant pour lui donner son bain, ou
lui faisant jouer de la guitare.
*****