1870
Malgré
le système de sécurité élaboré mis au point par le professeur Möll en personne,
censé empêcher théoriquement toute intrusion à l’intérieur du laboratoire, le
mystérieux agent temporel, Michaël, se retrouva à l’intérieur de celui-ci après
avoir neutralisé sans aucune difficulté à la fois le champ répulsif et la
sonnerie d’alarme. Pour lui, cela avait été un jeu d’enfant.

Dans
le labo, il régnait une fébrile agitation malgré l’heure tardive. Une ultime
fois, Stephen Möll contrôlait les coordonnées de la mission, assisté par cinq
de ses étudiants.
Ensuite,
cette tâche obligatoire achevée, un jeune Britannique répondant au prénom
d’Andrew ainsi qu’un Américain appelé Gary, volontaires depuis quelques jours
déjà, pénétrèrent dans l’habitacle du translateur, non sans ressentir un
pincement au cœur. À leur connaissance, c’était la première fois que des
humains allaient tenter un déplacement dans le temps. Tous deux connaissaient
les risques. Mais impossible de revenir en arrière, n’est-ce pas ?
Les
deux étudiants devaient se rendre en avril 1865 afin de poser les jalons du
futur séjour du professeur Möll.
Pour
un observateur extérieur, leur absence ne devait durer qu’une minute tout au
plus, absence enregistrée par plusieurs caméras dissimulées dans le labo, alors
qu’en fait, les tempsnautes séjourneraient une semaine dans le passé.
Un
dialogue technique s’amorça entre les membres de l’équipage et le professeur.
Tout était supervisé par un ordinateur extérieur relié au translateur.
-
Champ numéro 1 enclenché.
-
Roger.
-
Champ numéro 2 allumé.
-
L’ordinateur confirme.
-
Champ numéro 3 en action.
-
Tout baigne.
-
Champ numéro 4 branché.
-
Tout est OK.
Alors,
une espèce de brume nuageuse se forma, entourant le translateur. Peu à peu,
elle le déroba aux regards. Cette brume dégageait une forte odeur d’ozone. Mais
cela était tout à fait normal et prévu par les essais précédents qui avaient eu
lieu à vide.
Stephen
conservait le contact radio avec ses deux étudiants. Cependant, des parasites
commençaient à se manifester dans la transmission du son tandis que la
disparition de l’engin futuriste et improbable se poursuivait.
La
diffraction de la lumière se manifesta à son tour. Un spectre de sept couleurs,
puis de douze emplit toute la salle du labo. Tout se déforma, les objets
empruntant des formes étranges, s’étirant, se rétractant, s’éclairant de mille
et mille nuances.
Puis,
tout gondola, alors qu’une fumée opaque envahissait les aîtres. Une intense
odeur de brûlé se mêla à l’ozone dégagée précédemment.
Qu’était-il
donc en train de se passer ?
À
son tour, l’ordinateur extérieur, celui couplé avec le translateur, marqua des
signes de faiblesse. Les paramètres attendus ne correspondaient plus.
Stephen
manifesta son impatience et son inquiétude.
-
M’entendez-vous, Andrew ? Répondez !
Rien
que des parasites, des crépitements.
-
Bon sang ! Ce n’est pas normal ! Émit Antoine.
-
Gary, répondez, au nom du ciel.
Toujours
le crépitement qui allait en s’accentuant.
-
On les perd. On les perd, répéta le docteur Möll.
En
fait, brusquement, l’engin se matérialisa mais pas à l’emplacement habituel.
Sur un des pupitres de contrôle, en équilibre instable. Sous son poids, l’acier
se pliait et menaçait de se rompre à tout instant. Une langue de feu claqua
dans la salle et aveugla momentanément les protagonistes.
Stephen
s’était écarté juste à temps.
Un
incendie se déclencha, les flammes rouges menaçant de détruire tous les
ordinateurs et les écrans du labo. Cependant, les étudiants et Stephen se
ruèrent sur les extincteurs et parvinrent à circonscrire le sinistre avec un
rapidité digne d’éloges.
Ensuite,
non sans angoisse, le professeur ouvrit l’habitacle du translateur. Pour ce
faire, il dut s’envelopper les mains avec des chiffons tant la chaleur dégagée
par l’appareil était intense. Il ne put que constater l’effroyable.
Les
deux étudiants n’avaient pas survécu. Celui qui avait été Gary n’était plus
qu’un cadavre carbonisé. L’autre paraissait un squelette âgé de cinq mille
siècles au minimum. Or, cela était tout à fait impossible !

L’expérience
était un échec patent. Le sabotage élaboré par Yaktam avait magnifiquement fonctionné.
Au fait, ledit Yaktam se trouvait lui aussi dans le labo, parfaitement
dissimulé, tout à fait indétectable. Pour réussir sa mission, l’homme robot
avait déclenché une sorte de contrechamp magnétique qui, affolant les
ordinateurs du translateur, avait court-circuité la pré programmation ; l’engin
improbable s’en était allé faire un tour en pleine préhistoire, sans que les
sécurités, neutralisées, ne puissent protéger les occupants de l’habitacle.
Voici qui expliquait le sort affreux connu par Andrew.
Heureux
de son exploit, Yaktam se télé transporta à l’extérieur du campus et fit part
du succès de sa mission à son maître resté à New York. Pour communiquer, il
avait branché sa micro montre téléphone portable.
L’homme
d’affaires apparut de dos sur le petit écran en couleurs à cristaux liquides.
Puis l’image fut émise en 3D. L’inconnu, vêtu élégamment d’un splendide costume
Armani, fumait encore un cigare, un havane digne des plus puissants hommes
d’Etat de la planète.

Le
maître esquissa un sourire à l’annonce de l’excellente nouvelle puis articula
distinctement de nouveaux ordres.
-
Rendez-vous désormais aux coordonnées temporelles suivantes : Wurtz… Rav… 2 0 8
1 8 7 0...
-
Bien, maître. Je m’exécute.
L’image
s’éteignit et Yaktam siffla une étrange bulle lumineuse et translucide à la
fois. Cet appareil permettait de se déplacer et dans l’espace et dans le temps.
Appareil ? Pas véritablement. En réalité, une matière organique à mi-chemin
entre l’animal et l’artificiel.
Les
champs magnétiques à l’intérieur du labo étant coupés, la bulle put facilement
se rendre dans le passé. Sans coup férir, sans déclencher de phénomènes non
désirés, elle s’estompa dans la nuit. Un instant, elle était là, une seconde
après, c’était comme si elle n’avait jamais existé.
Stephen
Möll avait un adversaire qui disposait d’une technologie époustouflante. Un
adversaire seulement ou deux ?
*****
Tous
les étudiants et Stephen consultaient les enregistrements fournis par les
différentes caméras dissimulées dans le laboratoire. Rien n’en sortit.
Cependant, Antoine eut l’idée de farfouiller davantage et, s’approchant de
rouleaux d’aluminium entreposés dans un débarras, découvrit le deuxième intrus
qui avait assisté à l’accident. Le menaçant d’un clé anglaise, il le
contraignit à sortir de sa cachette et à se montrer à toute l’assistance.
-
Je ne suis pas armé, commença le mystérieux visiteur. Je ne le suis jamais à
vrai dire.
-
Hem. Permettez-moi d’en douter, monsieur ?
-
Michaël… Michaël Xidrù.
-
Que faisiez-vous là ?
-
J’observais, tout simplement.
-
Ah oui ? À d’autres ! Venez. Je m’en vais vous présenter au professeur Möll.
-
Je vous suis docilement. Je déteste toute forme de violence.
-
Je ne vous crois pas.
-
Vous avez grand tort, monsieur Fargeau.
-
Oh la la ! Vous êtes bigrement renseigné à ce que j’entends.
-
Plus que vous l’imaginez.
-
Vous vous expliquerez devant notre professeur. Allez ! Dépêchez-vous.
Moins
d’une minute plus tard, Michaël saluait ironiquement Stephen Möll.
-
Bonsoir, professeur. Enchanté de vous connaître enfin.
-
Qui est cet individu ? D’où sort-il ? Commença Stephen.
-
Il s’était dissimulé dans un des débarras.
-
Hem ! C’est sans doute à vous que l’on doit cette tragédie, monsieur…
-
Michaël, pour vous servir… dans la mesure de mes modestes moyens.
-
Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ?
-
Mais pas du tout, professeur.
-
Je m’en vais appeler la police.
-
Permettez-moi d’en douter, reprit l’agent temporel.
-
Pourquoi donc ?
-
Eh bien, à cause de ceci. Je ne pense pas que vous teniez à ce que vos essais
bénéficient d’une grande publicité, non ?
-
Qui êtes-vous ? Un agent de la CIA ? De la NSA ? Ou encore un espion étranger à
la solde du bloc d’en face ?

-
Oh ! Oh ! La paranoïa règne ici.
-
Il y a de quoi ! Ces deux jeunes gens sont morts… par votre faute, à mon avis…
-
Je ne suis pas un maladroit. Si j’avais saboté votre appareil, vous n’y auriez
vu que du feu… oui, je crois bien que c’est là l’expression appropriée.
-
Et ça ? Cet incendie ?
-
Que fait-on de lui ? Interrogea Juan.
-
Il faudrait le livrer aux autorités, proposa Antoine.
-
Après l’avoir fouillé, toutefois, renchérit Cynthia.
-
Procédez donc, sifflota Michaël. Vous verrez que je ne cache aucune arme sur
moi. Je suis aussi blanc que l’innocent agneau.
Stephen,
secondé par Antoine, fouilla méthodiquement celui qui disait se prénommer
Michaël. Effectivement, les deux hommes ne trouvèrent rien sur lui, pas même
une quelconque pièce d’identité.
-
Bon, cessons de rire, maintenant. Comment vous êtes-vous retrouvé ici ? Comment
êtes-vous entré ? Siffla le professeur entre ses dents.
-
L’enfance de l’art, Stephen Möll. Votre micro champ de force n’était pas de
taille à m’arrêter. Tout comme le véritable saboteur, d’ailleurs. Car,
voyez-vous, je n’étais pas le seul à avoir pénétré dans ce lieu interdit.
-
Connerie !
Au
bord de la colère, Antoine voulut frapper l’inconnu. Mais le regard de Michaël
l’en dissuada.
Petit
détail, les lunettes du jeune homme lui avaient été ôtées. La lueur de ses yeux
gris avait de quoi déstabiliser quiconque.
Antoine
avait pâli brusquement.
-
Que se passe-t-il ? S’inquiéta Juan.
-
Je suis immobilisé. Je ne puis plus faire un geste, renseigna l’étudiant
français.
-
Gardez votre sang-froid et je vous libère, proféra l’agent temporel en
souriant.
-
Comment réalisez-vous ce tour ? Interrogea Cynthia. Vous êtes désarmé, nous en
avons la preuve…
-
Je déteste les menaces. Vous auriez tout intérêt à croire ce que je vais vous
dire, tous ici présents. Vous savez, professeur Möll, je suis venu de fort loin
pour vous prêter main forte… je crois que c’est l’expression adéquate…
-
Je le répète : qui êtes-vous donc précisément ?
-
Un ami…
-
Vous êtes un étranger bien que vous vous exprimiez sans accent en américain.
- Cela va de soi, non ?
-
Avez-vous fait en sorte de tuer mes deux étudiants ?
-
Non. Ils sont morts à cause d’un certain Yaktam.
-
Vous nous prenez pour des imbéciles ! Bastard !
-
Ledit Yaktam a provoqué un contre-champ magnétique qui a ainsi déclenché la
perdition de votre module temporel. Celui-ci s’est retrouvé coincé à travers
les anneaux du temps. Les deux occupants ont alors subi des distorsions, des
contractions telles qu’ils ne pouvaient survivre dans cette mini tempête de
particules…
-
Vous maintenez que vous n’en êtes pas l’auteur ? Insista Stephen.
-
Je ne suis pas un assassin.
-
Lorsque vous évoquez une tempête de particules, qu’entendez-vous par là ?
Demanda Antoine, soudainement intéressé.
L’étudiant
était prêt à oublier ses griefs. Hypnose de la part de l’agent temporel ou
autre chose ?
-
Vous vous en doutez déjà. Vos deux amis ont été décomposés puis recomposés en
milliards et milliards de particules éparpillées dans tous les cycles du temps.
Ainsi, ils ont momentanément et instantanément vécu à tous les stades de la
matière. Autrement dit, ils ont expérimenté tous les âges de leur existence à
la fois, de la première cellule fécondée, non, mieux, du premier acide aminé,
au squelette fossilisé et au grain de poussière…
-
C’est impossible ! Jeta Stephen.
-
Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit, répliqua Michaël sur un ton
dur.
Après
avoir marqué un court silence, l’agent lança non sans condescendance :
-
Pardonnez-moi professeur Möll… mais votre translateur-là n’est pas encore au
point… les deux étudiants seraient sans doute revenus de leur périple, mais
avec des séquelles… des déphasages…
-
D’où sortez-vous cette nouvelle fantaisie ? S’exclama Stephen.
-
Navré de vous décevoir, mais vous avez mal interprété l’équation finale fournie
par Franz…
-
Franz… Vous savez cela aussi…
-
Je ne dirais pas que je sais tout, mais…
-
Depuis quand m’espionniez-vous, mister Michaël ?
-
Une femto seconde, une éternité… peu importe.
-
Démontre-moi que je me suis trompé, le défia le professeur Möll.
Alors,
d’un pas décidé, Michaël s’en alla devant un tableau noir et, prenant une
craie, recopia à une vitesse prodigieuse toutes les étapes des calculs conduits
par Stephen, y compris les dernières équations emmagasinées dans l’ordinateur
central de contrôle. Le chercheur n’en revenait pas. Le souffle lui manquait.
-
Mais c’est de la magie ! Personne, hormis Franz et moi-même connaissons cette
ultime équation… mes étudiants ne peuvent même pas parvenir à saisir le début
de celle-ci…
-
L’équation finale n’est pas en cause. Ce sont les conclusions que vous en avez
tirées. Maintenant, regardez bien.
Aussitôt,
Michaël rectifia l’erreur, allant jusqu’au bout des implications déduites par
la formule de Franz. Se faisant, il dévoilait ainsi de nouvelles propriétés des
ondes électromagnétiques, du champ temporel, des dimensions, des intrications
quantiques et ainsi de suite…
-
Euh… dites-moi, mister Michaël, hasarda Juan, d’où venez-vous ?
-
De quand venez-vous ? C’est bien là la bonne question ?
-
Tout à fait miss Learry.
-
Vous êtes un humain du futur, suggéra le professeur Möll.
-
Vous avez voyagé dans le passé, sans doute à cause des perturbations engendrées
par notre appareil, émit Antoine.
-
Il y a du vrai dans vos propos, s’inclina Michaël.
-
Êtes-vous originaire du XXXe siècle ? Proposa Cynthia.
-
Du XXXe siècle ? Que non pas ! Yaktam appartient à peu près à cette époque…
réfléchissez… si j’ai pu détecter sa présence, et croyez-moi, c’était
infaisable pour un homme de votre siècle, Stephen, c’est que je suis natif d’un
siècle encore plus lointain.
-
Qu’est-ce à dire ?
-
Yaktam, comme tous ses semblables d’ailleurs, est un métamorphe… il peut
revêtir n’importe quel aspect, quelle forme… ici, il s’était dissimulé parmi
vos écrans obsolètes d’ordinateurs au rebut…
-
Euh… C’est de la science-fiction de bas étage, ça !
-
Que non pas, Juan… si vous avez fini par me découvrir, Antoine, c’est que je
l’ai bien voulu. Il était temps pour moi de me dévoiler…
-
Alors, vous venez du IXL ème siècle ou du L ème…
-
Bon sang, professeur Möll, soyez plus imaginatif ! Vous évoquez un âge sombre
de l’humanité, là, se fâcha l’agent temporel… euh… pardonnez-moi… Vous ne
pouvez le savoir, bien sûr… il y a entre vous et moi la même distance qu’entre
l’homme de Neandertal et 1993. Voilà…
-
Shit ! Je ne vais tout de même pas avaler cela ! Grogna le chercheur.
-
Vous voulez une preuve tangible ?
-
Oui, nous la réclamons, firent en chœur tous les étudiants.
-
Touchez ceci… faites-y attention…
Avec
mille précautions, l’agent temporel montra à l’assistance le mystérieux
collier, à moins que ce ne fût autre chose, qui était incorporé à son cou.
-
Quelle étrange matière ! Constata Antoine.
-
C’est doux, tiède et froid à la fois… cela vibre, murmura Cynthia…
-
Pas seulement, compléta Stephen. Ça dégage une faible luminosité… bleutée… non…
orangée… zut ! Ça se modifie encore…
-
Ce n’est donc pas en métal…
-
Non, effectivement…
-
Cela n’a pas été usiné…
-
Tout à fait, Stephen… il s’agit en quelque sorte d’une plaque d’identité,
renseigna Michaël avec un sourire détaché. Un numéro identificateur qui repose
sur le cristal et la lumière, une lumière domestiquée, qui transporte
l’information.
-
Et ces couleurs changeantes ? À Quoi sont-elles dues ?
-
Miss Learry, vous voyez le spectre lumineux des Douze couleurs… bien.
Maintenant, passons aux choses sérieuses…
-
Résoudre le problème de l’explication de la mort d’Andrew et de Gary ?
-
Cela sera réglé en temps et heure…
-
On voit bien que ce n’est pas vous qui devrez-vous coltiner ce triste devoir,
rétorqua méchamment Antoine.
-
Le dénommé Franz use d’un proverbe adéquat en ces circonstances, répliqua
l’agent du futur.
-
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».
-
Exactement, Stephen Möll. Vous devriez m’accorder davantage de crédit, vous
tous. Je ne suis pas votre ennemi, pas même votre adversaire… je m’engage à
vous permettre de construire un autre module temporel. L’appareil sera prêt
dans une semaine…
-
Vous vous en portez garant ?
-
Oui… je dispose de moyens que vous pourriez qualifier de surnaturels.
-
Bigre ! Construire un translateur en une semaine ?
-
Et les matériaux ? S’inquiéta Juan. On ne les trouve pas dans une pochette
surprise. Cela va coûter un maximum…
-
Le temps, je le contrôle… je puis à volonté accélérer ou ralentir vos
organismes ainsi que le mien. D’ailleurs, en ce moment, je vis beaucoup plus
lentement qu’à mon époque… un million de fois environ. Quant aux
supraconducteurs, câbles et autres billevesées, j’en fais mon affaire. Je sais
où les « emprunter » …
-
Ouille ! Du vol !
-
Non, un prêt…
-
Ce n’est guère honnête, sourit Cynthia.
-
Si nous devons empêcher la Grande Catastrophe de survenir en 1993, nous n’avons
pas le choix, lança l’Homo Spiritus avec détermination.
-
Ah ! C’est ainsi que vous nommez la Troisième Guerre mondiale, ricana Fargeau.
Michaël ne releva pas. Il préféra rappeler ce
qui pour lui était une évidence :
-
Je suis un agent temporel, pas qu’un simple observateur… j’ai reçu une mission
dans laquelle se joue non le sort de la planète mais bien celui de l’humanité
tout entière…
-
Bref, vous devez nous protéger, fit Stephen un rien sarcastique…
-
Contre vous-même parfois… Vous le constaterez…
*****
«
Coupez ! Ordonna Lenny. Mademoiselle et messieurs, c’était parfait.
-
Merci pour cette gentillesse, fit Scott.
-
Mais je suis sincère. Vous êtes habités par votre rôle, tous autant que vous
êtes, poursuivit le réalisateur américain.
-
Même nous ? dit Ivan avec ironie.
-
Oui, même vous. C’était plus qu’aimable d’accepter ce caméo, mister Despalion.
-
Je vous en prie. J’aime rendre service.
-
Il en va de même pour moi, compléta Geoffroy avec sa courtoisie habituelle.
-
Tous deux, vous nous avez ôté une épine du pied, renchérit Bernard.
-
Tant mieux, jeta le comte d’Evreux.
-
Une pause, et en route pour la séquence suivante.
-
Là, ce ne sera pas de la tarte, émit Jodie.
-
Effectivement…
*****
Ravensburg,
août 1870.
Cet
été-là, la chaleur était si accablante que les habitants du bourg semblaient
bouger au ralenti. Ville typique du Wurtemberg, Ravensburg avait su conserver
ses maisons à colombages et, ce, depuis le XV e siècle.


Sur
la place principale, se regroupaient l’inévitable et orgueilleuse fontaine,
remontant au XVIIe siècle, une horreur, sculptée avec une profusion de nymphes, l’Hôtel de ville au
beffroi restauré depuis moins de vingt ans, le salon de thé, lieu de
rendez-vous des femmes comme il faut, la poste, un bâtiment dans un style kitch
au possible, une sorte de pâtisserie toute en pierres roses et stuc, fierté des
citoyens de la petite et prospère agglomération, et, bien évidemment l’école,
mitoyenne du marché couvert.
La
ville paisible s’était endormie. Cependant, dans les champs alentours, les
paysans, eux, travaillaient ; il leur fallait battre le blé et le vanner.
La
gentilhommière, pardon, le château des von Möll, n’échappait pas à la canicule.
Ainsi, le jeune baron Rodolphe s’était mis en quête d’un coin d’ombre, et, pour
ce faire, avait trouvé refuge dans la charmille lors des heures les plus
chaudes de la journée.
Quant
à Gerta, elle passait l’après-midi à broder dans ses appartements aux volets
soigneusement clos. Près d’elle, il y avait le berceau du dernier-né, un beau
bébé répondant au prénom de Waldemar.
En
cette année 1870, le baron n’avait pas encore 28 ans. Grand, de taille élancée,
les cheveux bruns coupés courts, une fine moustache ornant ses lèvres, il se
présentait comme un homme alerte, en pleine possession de ses moyens
intellectuels et physiques. Le matin, il s’adonnait à l’équitation et le soir,
lorsque la chaleur le lui permettait, s’entraînait au fleuret ou à l’épée.
Bref, c’était un escrimeur des plus redoutables.


Ses
exercices sportifs effectués, il s’intéressait aux mathématiques et à la
recherche scientifique. Il faisait ainsi venir de Berlin et de Paris
différentes revues qu’il lisait attentivement. Il lui arrivait de se rendre
dans son labo, une vieille remise réaménagée, et d’y effectuer de mystérieux
travaux. Pour l’heure, il tentait de mettre au point une lampe à incandescence.
La
baronne, un peu plus jeune que son mari, se montrait à la fois bonne épouse et
bonne mère. Son fils aîné, Wilhelm, quatre ans, n’allait pas tarder à sortir de
son giron. Effacée, elle partageait toutes les idées de Rodolphe. Lors des
dîners, elle ne s’exprimait que rarement et, en aucun cas, n’abordait la
politique. Cela aurait été malséant.
La
silhouette de Gerta avait tendance à s’arrondir, non à cause de la tournure,
déjà à la mode à cette époque, mais bien à la suite d’un manque d’exercices
physiques. Le corset ne dissimulait qu’imparfaitement ce début
d’embonpoint. Cependant, de splendides
yeux turquoise venaient racheter ce portrait peu flatteur. Quant à la coiffure,
les cheveux blonds étaient noués en bandeau très simple. Gerta laissait aux
demi-mondaines le soin de se coiffer avec une ostentation mal venue.


Cet
été, Maria Neürer, la sœur du baron, ainsi que son époux, séjournaient dans la
demeure familiale. Klaus, négociant prospère, devait sa fortune au textile. Il
vendait dans toute l’Europe des draps réputés et des laines qui l’étaient tout
autant. Le couple avait déjà eu trois enfants, dont deux filles. Mais leur
descendance n’a aucun rôle à jouer dans l’intrigue.
Maria
ressemblait à toutes les femmes de cette époque, du moins les femmes d’un
certain niveau social. Épouse dévouée et obéissante, jamais elle n’élevait la
voix devant Klaus, l’approuvant dans ses positions les plus extrémistes.
Le
riche marchand, gros et grand rouquin, avait le verbe haut, la bedaine déjà
conséquente, les favoris un peu à la Jules Ferry… il ne parlait que de
batailles et buvait force chopes de bière avec ses amis qu’il avait pris
l’habitude de retrouver tous les dimanches soir.
Mais
comment se présentait la demeure des von Möll ?
Elle
se voulait une petite copie de Versailles, excusez du peu !
Ainsi,
l’aile centrale comprenait un perron de taille surdimensionnée, flanqué d’un
escalier de marbre blanc ; des colonnes imitées de l’art grec classique
s’élevaient devant l’entrée principale jusqu’à la hauteur du premier étage.
Les
colonnes étaient néo-classiques, plus précisément ioniques, avec une base
moulurée avec soin, c’est-à-dire comportant un double tore et une scotie. Les
chapiteaux des colonnes en jetaient à cause de leurs volutes soigneusement
blanchies régulièrement.
Une
corniche attique moulurée ornait la balustrade du deuxième étage tandis que,
sur la terrasse, des bustes de marbre antiquisants copiés sur ceux des
empereurs romains s’alignaient avec une rigueur toute militaire.
Ainsi,
s’offraient aux yeux admiratifs des visiteurs les portraits d’Auguste, de
Tibère, de Claude, de Vespasien, de Titus, de Trajan, d’Hadrien, d’Antonin, de
Marc-Aurèle, de Septime Sévère, de Dèce et de Gallien. Les autres princeps
n’avaient pas eu l’honneur de figurer dans ces représentations.


Toutefois,
point trop n’en faut du style classique. Un œil de bœuf central, au deuxième
étage, s’en venait dépareiller cette belle harmonie.
Les
ailes latérales, nous direz-vous ? Elles étaient dans le même goût.
Mais
y avait-il un peu de fantaisie dans les jardins et les allées ? Presque tous
étaient à la française avec cette sévérité tant appréciée par Louis XIV.
Toutefois, la partie ouest imitait les jardins anglais où la nature était
refaite, sculptée même, avec ce léger désordre artificiel où se mêlaient
rocailles, grottes, bassins avec statues de nymphes, incontournables,
ruisseaux, arbustes exotiques, fleurs rares, et serre judicieusement située.
Mais
revenons au baron.
Rodolphe
avait été orphelin très jeune, ses parents étant morts dans un accident de
calèche. La voiture avait versé dans un fossé alors qu’il n’avait que trois
ans. L’enfant avait été alors élevé par un de ses oncles armateur, et par sa
grand-mère maternelle. Il n’avait jamais manqué de rien et avait bénéficié de
la meilleure éducation qui soit. Ses maîtres ne tarissaient pas d’éloges le
concernant, et, pour une fois, ces compliments étaient mérités.
Le
couple von Möll connaissait un bonheur paisible.
Toutefois,
l’histoire était en train de rattraper les von Möll.
Rodolphe
était un chaud partisan de l’unification de l’Allemagne, au profit de la
Prusse, bien évidemment, puisque l’Autriche avait failli à Sadowa, et Fichte
était l’auteur qu’il lisait le plus.


Deux
fois par an, le baron se déplaçait et se rendait à Berlin afin d’assister à des
réunions politiques et prendre le pouls de ses semblables. Il était
anti-français, bien qu’il parlât assez correctement cette langue. Pour lui, ce
pays avait dégénéré depuis des lustres, sans doute depuis Charlemagne.
À
voir ce profil nationaliste, pangermaniste même, on pouvait s’inquiéter à juste
titre quant à la pertinence de la mission de Stephen. Comment le descendant
parviendrait-il à convertir le baron von Möll au pacifisme anachronique qui
était le sien ? De quels arguments allait-il user ?
Petit
détail qui a son importance, la fortune des von Möll provenait des houillères
de la Ruhr et des actions investies chez Krupp. C’est dire si les approches du
professeur Möll étaient vouées à l’échec.
La
guerre entre la France et les Etats allemands venait d’éclater. Normalement le
baron von Möll aurait dû être mobilisé. Cependant, relevant d’une double
pneumonie, il ne rejoindrait le front que dans quelques mois, si le conflit se
prolongeait.
*****
Dans
le salon principal situé au premier étage de la propriété, le jeune baron, vêtu
d’une veste d’intérieur puce aux fleurs rouges agressives, paresseusement
installé dans un fauteuil pseudo Louis XV, lisait le journal La dépêche de
Ravensburg, sa pipe d’écume à portée de main. Il était un peu plus de cinq
heures de l’après-midi et la chaleur toujours aussi suffocante. Il était temps
de se rafraîchir.
Le
baron sonna son majordome Peter. Celui-ci, zélé serviteur, se montra aussitôt.
Les
murs de la pièce étaient ornés d’une tapisserie fleurie de teinte sombre qui
tentait d’égayer les boiseries acajou. Quant aux meubles, pas tous
authentiques, tendus de velours cramoisi, ils étaient disséminés dans le salon.
La cheminée, monstrueuse, en marbre blanc, supportait un vase chinois en
porcelaine noire. Au plafond en caissons, le lustre à pampilles s’irisait de
mille couleurs sous les rais d’un soleil plus que généreux.
Peter,
domestique des plus stylés, demanda de sa voix onctueuse :
-
Monsieur le baron désire ?
Le
majordome était un homme qui abordait la quarantaine. Sa figure dénotait
l’absence d’un caractère affirmé et le menton avait déjà tendance à s’épaissir.
Quant à la calvitie, elle s’amorçait déjà avec une certaine complaisance.
-
Peter, fit Rodolphe d’un ton poli, veuillez m’apporter une carafe d’eau de
chicorée.
-
Bien monsieur le baron.
-
Hem… avant de vous retirer, je voudrais vous poser une question.
-
Monsieur ?
-
Que pensez-vous de mon nouveau valet de chambre, Dieter ? Je ne vous demande
pas d’être indiscret, Peter. Cette question ne doit pas vous étonner. Après tout,
le rôle et le comportement de Dieter relèvent de vos attributions.
-
Monsieur, je n’ai pas d’avis pour l’instant.
-
Je comprends fort bien votre discrétion, Peter. Mais je veux que vous me disiez
comment vous le jugez depuis ces dernières semaines. Vous donne-t-il toute satisfaction
?
-
Eh bien, si monsieur le permet… je n’ai rien à reprocher concernant son
service…
-
Mais…
-
Mais je n’aime pas Dieter. Il n’est pas franc du collier. Il paraît avoir des
choses à cacher… Souvent, je l’ai surpris en train de fouiller dans les
affaires des autres domestiques, le valet de pied, les palefreniers et ainsi de
suite…
-
Diriez-vous que c’est un voleur ?
-
Tout de même pas, monsieur le baron. Rien n’avait disparu… c’est un curieux,
voilà tout.
-
Je m’en vais le sermonner. De mon côté, j’ai remarqué qu’il écoutait aux
portes plus souvent que nécessaire.
-
Une curiosité mal placée, monsieur.
-
Tout à fait. Poursuivez votre surveillance à son encontre. Si jamais il ne
comprend pas la leçon, eh bien, je le renverrai aussitôt.
Au
même instant, le valet Dieter était en train de cirer les bottes de cavalier de
Rodolphe. Grand et massif, le poil roux, il avait des petits yeux chafouins qui
ne regardaient pas en face. Mais, ô stupeur, sans les cheveux et les sourcils,
c’était tout le portrait de Yaktam !


*****
La
guerre déclenchée depuis un mois, c’étaient toutes les Allemagnes qui se retrouvaient
mobilisées. À moins d’une centaine de kilomètres de la propriété des von Möll,
des troupes fraîches venaient d’arriver par le train. Elles campaient dans une
garnison de fortune avant de s’en aller passer la frontière avec la France.
Nous
étions dans la soirée du 20 août 1870. Le crépuscule flamboyait au-dessus du
camp, des écharpes de nuages écarlates empourprant le ciel. Mais voilà qu’une
teinte inattendue vint mettre momentanément fin à cette splendeur naturelle. Le
bleu le plus métallique qui soit enlaidit les touches de couleurs habituelles
imaginées par un dieu artiste.
Le
phénomène, observé par les sentinelles, alerta l’état-major.
Or,
l’officier de service, un Rittmeister, désabusé, haussa les épaules et jeta :
-
Je ne sais pas ce que c’est. Peut-être un orage sec.
En
affirmation de ses propos, un coup de tonnerre lui répondit. En fait, il
s’agissait d’une explosion.
Alors,
l’officier comprit et hurla :
-
Mein Gott ! Le dépôt de munitions !
Aussitôt,
il accourut vers le bâtiment en flammes, persuadé que la foudre avait frappé
les réserves de poudre et de balles.
Arrivé
devant la bâtisse, il ne put que constater que l’incendie, qui menaçait de
prendre d’énormes proportions, était en train de s’éteindre tout seul.
-
Unmöglich ! S’exclama le capitaine.
Mais
ce n’était pas là encore le plus incroyable. Des inconnus, vêtus en civil,
avaient pénétré à l’intérieur du camp militaire. La coupe de leurs habits était
quelque peu démodée et présentait un retard de cinq ans environ sur les tendances
vestimentaires masculines des débuts de la décennie 1870. Les intrus, au nombre
de cinq, semblaient se disputer en une langue qui n’était pas de l’allemand.
Il
s’agissait du professeur Möll, de Michaël et de trois étudiants du chercheur,
les dénommés Anton, Giuseppe et Antoine. Mais comment le quintette avait-il pu
commettre pareille erreur de date quant à sa destination temporelle ?
Alors
que le translateur était en phase de ralentissement en vue de l’atterrissage,
une fausse manœuvre s’était enclenchée. Stephen, secondé par l’agent temporel,
avait bien programmé l’engin pour 1865, mais une discussion animée avait eu
lieu entre les étudiants et Michaël. L’Homo Spiritus voulait tenir les
commandes mais Antoine Fargeau s’y était opposé, arguant du fait que cet
honneur revenait au professeur Möll. L’agent temporel avait ricané et lancé sur
le mode goguenard qu’il y avait bien trop de données à visionner, de cadrans et
de curseurs à contrôler et que les Homo Sapiens ordinaires n’étaient pas faits
pour cette tâche.
Ainsi,
les voyageurs ignoraient - assurément ? - qu’ils venaient d’atterrir avec cinq
années de retard et pas tout à fait à l’endroit prévu.
Lorsque
les tempsnautes s’aventurèrent à l’extérieur de l’habitacle, ils s’aperçurent
assez rapidement qu’is se trouvaient dans un camp militaire.
Stephen
ne put s’empêcher d’émettre un rire sourd.
-
Michaël, vos réglages, parlons-en ! Ils n’étaient pas au point. Votre machine a
fait une erreur si mes modestes yeux ne se trompent pas.
-
Euh, hasarda Giuseppe, je crois que nous sommes dans de sales draps… Visez qui
s’amène un peu.
-
M’étonnerais que nous fassions de vieux os, renchérit Antoine.
Le
Français n’eut pas le temps d’en dire davantage ni Michaël de rétorquer car nos
cinq intrus, entourés et bousculés par la soldatesque, furent immédiatement
conduits devant l’officier responsable de la sécurité du camp.
Le
Rittmeister, le visage poupin cramoisi, jeta :
-
Das sind franzözische Späher ! (Ce sont des espions français).
Le
capitaine de cavalerie, répondant au nom de von Bränner, était un comte
arrogant, fier de sa balafre reçue à Sadowa. Sur son uniforme, on pouvait
reconnaître la croix de fer deuxième classe et tout un tas de ferblanterie du
même style.


Sous
la tente, un étrange dialogue commença.
- Wer sind Sie? Ihre Näme! Schnell.
-
Il nous demande notre nom, fit Anton.
-
Bien sûr. Je l’avais compris, souffla Antoine en américain.
-
On lui répond ?
-
Giuseppe, ne sois pas si naïf, émit le professeur la mine fâchée.
-
Comment avez-vous pu pénétrer dans le camp ? S’obstinait von Bränner. Vous avez
dû bénéficier d’une aide extérieure.
-
Il croit que nous avons des complices, murmura Anton.
-
Ruhe ! Commanda le Rittmeister. Si vous vous obstinez à ne pas comprendre, j’ai
les moyens de vous faire changer d’avis.
-
Aie ! Ça se gâte ! Remarqua Antoine.
-
Oui. Le capitaine menace d’user de violence, compléta Anton.
-
Alors, Michaël, que faisons-nous ? Ou plutôt, qu’allez-vous faire ? Quel tour
de passe-passe sortirez-vous de votre chapeau ? Ironisa le professeur
américain. Dépêchez-vous, Bloody Hell !
-
Cessez de vous exprimer dans cet anglais abâtardi ! Rugit von Bränner.
-
Tiens… il est moins obtus que je le croyais, proféra l’agent temporel. Il a
reconnu que nous usions de l’américain.
-
Verzeihen Sie, Herr Rittmeister, balbutia Anton lentement… Aber, sprechen
Sie Deutsch sehr langsam, bitte…
-
Mais vous êtes un Hongrois ou un slave ! S’exclama von Bränner avec colère. Des
espions de l’empereur d’Autriche !
-
Euh… Pas exactement, reprit l’étudiant tchèque.
-
Ah ! Non ! Mon opinion est faite. Vous allez tous être passés par les armes.
-
Ouille ! Ça urge, là ! Marmonna Antoine en français. Nous n’allons pas tarder à
être fusillés.
-
Bastard ! Qu’attendez-vous pour agir, Michaël ? Que nous soyons tous morts ?
Gronda le chercheur californien.
-
Mais non ! Nous ne risquons rien.
Tandis
que von Branner prenait ses dispositions pour ordonner l’exécution des cinq
intrus et que nos tempsnautes étaient amenés devant un peloton improvisé,
l’agent temporel daigna enfin passer à l’action.
Tout
en communiquant par la pensée avec Stephen Möll et les étudiants, leur
fournissant enfin leur lieu d’atterrissage ainsi que leur date d’arrivée,
l’Homo Spiritus immobilisa brusquement tous les soldats allemands du camp.
Figés dans une seconde qui s’étirait presque à devenir éternelle, les
militaires paraissaient être en suspension entre deux réalités.
-
Ben dis donc, mon colon, siffla Antoine.
-
Il était moins une, proféra Giuseppe avec un rien de rancœur. J’en ai encore le
dos glacé.
-
Ce sergent est tout à fait ridicule, rit Stephen.
-
Vous riez maintenant, Stephen, mais tantôt, vous aviez une trouille… bleue…
jeta Michaël. C’était celui qui allait commander le feu.
-
Bah… je suppose que vous avez modifié notre bio rythme...
-
Oui, c’est cela.
-
Alors, que fait-on ? Questionna l’Italien. On se casse ?
-
Pour aller où ? Nous sommes à 98 Km de Ravensburg… ce n’est pas si loin,
hasarda Anton.
-
Certes, mais nous avons cinq ans de retard, non ? Marmonna le professeur. Vous
le saviez, Michaël… Vous ne m’enlèverez pas cette idée de la tête.
-
Bien sûr que je le savais, lança avec le plus grand aplomb l’homme du futur.
Nous allons gentiment achever notre mission.
-
Vous rigolez, sans doute !
-
Mais non, professeur. Je vous croyais plus déterminé à vouloir empêcher la
Troisième Guerre mondiale. C’est le moment ou jamais de prouver que vous ne
renoncez pas. Après tout, j’ai dépensé une bonne dose de mon énergie pour
construire ce translateur, non ? Et en cet instant, je suis un peu prodigue de
celle-ci.
-
Mais en 1870, nous n’avons aucune chance d’aboutir !
-
Qui ne tente rien n’a rien. Vous savez, mes supérieurs viennent de me rappeler
à l’ordre…
-
Ah ? S’étonna Antoine. Comment cela ?
-
Ils trouvent que je prends trop de liberté, que je me déplace dans le temps
avec la plus grande inconscience. Or…
-
Or ?
-
Je déteste les contraintes, Anton. C’est grâce à mon côté anarchiste que j’ai
mené à bien quelques tâches anodines. Tenez, un exemple parmi d’autres. Henri
IV est mort à cause de moi.
-
Vous plaisantez. Vous n’étiez pas Ravaillac tout de même !
-
Non, assurément, mais je lui ai indiqué le chemin pris par le carrosse
royal… En fait, je donne quelques légers
coups de pouce au fil historique enregistré par nos archives. Je permets que
l’histoire se déroule telle qu’elle a été conservée… Les S qui m’ont donné la
vie sont donc obligés de s’accommoder de mes fantaisies.
Cependant,
les cinq tempsnautes avaient regagné le translateur sans encombre durant ce
dialogue.
-
Alors ? Êtes-vous d’accord pour prendre contact avec le baron von Möll ?
-
Sans rire, avons-nous réellement le choix ? Fit Stephen sarcastique. Vous avez
pris les commandes depuis un bout de temps, Michaël. Si nous répondions non,
que nous feriez -vous ?
-
Rien, professeur… je n’aime pas tuer, éliminer, envoyer ad patres…
-J’en
doute…
-
Pensez ce que vous voulez…
-
Michaël, articula Antoine lentement, avez-vous vraiment l’intention d’empêcher
cette Troisième Guerre mondiale qui menace notre monde ? Et ce, en effaçant les
deux conflits précédents ?
-
Si cette action ne doit pas mettre en jeu mon existence, oui.
-
Réponse de Normand !
-
C’est bizarre, mais je ne vous crois pas.
-
Antoine, vous doutez de ma bonne foi, vous avez tort.
-
Vous venez du futur. Vous n’êtes pas un Homo Sapiens ordinaire. Vous possédez
des facultés que je pourrais qualifier de surnaturelles…
-
Je suis un Homo… Spiritus, voilà tout.
-
C’est-à-dire ? Questionna le chercheur américain.
-
Mon cerveau use de tout son potentiel pour influer sur l’environnement, le
modifier si nécessaire… mais je ne puis vous en révéler davantage…
-
Tout comme nous, vous mangez, vous dormez, vous éliminez vos déchets, fit
Stephen. Depuis que je vous héberge, j’ai pu le constater…
-
A Rome, fais comme les Romains…
-
Nous nous contenterons de cette réponse, acquiesça Fargeau.
-
Nous vous obéissons donc, se résolut le professeur Möll.
-
Vous ne pouvez faire autrement…
-
Parce que vous avez reprogrammé les ordinateurs de bord dans une langue
inconnue… Vous les avez circonvenus.
-
Pff ! N’exagérez tout de même pas ! Le langage manié par vos intelligences
synthétiques est celui employé par la civilisation de l’an 3005... En fait,
elle est très facile à décrypter… je veux tester votre intelligence.
-
Notre intelligence d’Homo Sapiens obsolète…
-
Alan Turing y serait arrivé, lui… à ce propos, j’ai une anecdote le concernant…
C’était durant la mise au point du premier proto ordinateur justement.
-
Cela ne nous intéresse pas ! S’exclama Antoine avec force…
-
Tant pis pour vous…
Au
fait, petit renseignement utile : le translateur n’avait pas été vu par les
autochtones car Michaël l’avait déphasé d’une seconde par rapport au temps
ambiant, le rendant ainsi invisible.
*****
Propriété
du baron von Möll, le même soir, 20h 50.
Dans
sa bibliothèque personnelle, son havre même, Rodolphe savourait un cigare
hollandais tout en lisant dans le texte une revue scientifique britannique.

Mais
le majordome Peter vint troubler cette quiétude.
-
Monsieur le baron, on vient de sonner à la porte principale, fit-il d’un ton
placide.
-
Ah ? Il est déjà tard pour recevoir de la visite. De qui s’agit-il ?
-
Cinq individus vêtus de façon… démodée. Celui qui m’a parlé s’exprime en un
allemand d’une pureté toute littéraire. Sans aucun accent étranger.
-
Ah ? S’étonna le baron. Est-ce à dire que les autres n’appartiennent pas à
notre nation ?
-
Sans doute. L’homme m’a donné son nom. Il a une consonance étrange. Jugez-en.
Michaël Xidrù…
Peter
avait buté sur le nom de famille.
-
Cela sonne américain et je ne sais quoi d’autre…
-
Tout à fait monsieur le baron. Le dénommé Michaël a d’ailleurs rajouté que
lui-même ainsi que ses amis venaient tout exprès des Etats-Unis d’Amérique pour
vous rencontrer. Il s’est ensuite excusé pour l’heure mais a dit qu’un
contretemps fâcheux s’était produit. Celui-ci les avait retardés. Monsieur
Xidrù doit vous faire part d’une décision prise par le Museum d’Histoire
naturelle de New York en votre faveur. Le directeur du Musée serait heureux de
vous compter en tant que membre honoraire.
-
Hem… étonnant. Ces messieurs vous ont-ils fourni un papier quelconque prouvant
ce qu’ils avançaient ? Un passeport ?
-
Oui monsieur le baron. Voici leurs passeports ainsi qu’une lettre signée du
directeur du musée. Comme vous pouvez le voir, ils sont rédigés en anglais et
je n’y ai rien compris.
-
Donnez donc, Peter.
Rodolphe
se mit à examiner lesdits documents avec la plus grande attention. Ils
paraissaient authentiques. Toutefois, un détail clochait : la date. En effet, à
l’en-tête du papier officiel émanant du Museum, il y était porté ce qui suit
:
«
New York, February, 4th, 1865 ».
-
Mais ces documents sont vieux de cinq ans ! S’exclama le baron.
-
Sans doute, monsieur.
-
Que signifie ? Cette affaire n’est pas claire, Peter. Que veulent ces individus
en réalité ?
-
Monsieur va-t-il les recevoir ?
-
Bien sûr ! Mais nous allons les accueillir comme il se doit. Prévenez tous les
domestiques et armez-les.
-
Oui monsieur le baron.
-
Ensuite, introduisez les suspects dans l’antichambre du rez-de-chaussée.
-
Monsieur le baron, tenez-vous sur vos gardes.
-
Voyez, Peter… je prends ce petit pistolet à crosse de nacre. Toutefois, ce ne
sont pas de vulgaires malfaiteurs même si leur ruse me paraît grossière…
apparemment, ils sont munis de documents authentiques, en anglais.
Il
fut fait comme il fut dit.
Quelques
minutes plus tard, les tempsnautes stationnaient dans l’antichambre entourés
par toute la domesticité mâle du baron von Möll. La plupart brandissait des
pétoires ou des fusils dépareillés.
Bref,
on ne pouvait pas parler d’un accueil chaleureux.
Stephen
Möll prit la parole dans son anglais américain. Il savait que son ancêtre
pratiquait couramment son idiome. Quant à Michaël, se tenant en retrait, il
observait les moindres gestes et expressions des domestiques et rien ne lui
échappait.
La
pièce était assez fraîche malgré la température caniculaire de l’après-midi.
Elle était égayée par des tentures rouges et par une cheminée en marbre du
Labrador aux reflets bleutés. Sur le tablier de la cheminée, un vase en étain
dans lequel un bouquet champêtre achevait de se faner. Cependant, une
tapisserie hideuse aux yeux d’Anton venait gâcher le tableau.
Le
chercheur californien entra dans le vif du sujet dès le début.
-
Monsieur le baron, oui, je connais votre nom et votre titre, vous devez
m’écouter avec la plus grande attention et me croire.
-
Ah ? Ce n’était pas là une tâche difficile à apprendre, ce me semble. Je suis
connu dans toute la région.
-
Oui, bien entendu.
-
Qui êtes-vous ? Dois-je prendre pour argent comptant ce qui est écrit sur ce passeport
?
-
Non, bien évidemment. En fait, je me nomme Stephen Möll…
-
Comment ?
-
Oui, vous avez bien entendu. Le professeur américain Stephen Möll, spécialisé
dans la physique appliquée. Je ne suis autre que votre descendant, plus
précisément le petit-fils de votre petit-fils encore à naître, Otto, fils de
Waldemar, encore au berceau.
-
Vous me contez là une fable, monsieur Möll.
-
Que non pas. La preuve ? Voyez ce daguerréotype. Il représente votre père Kurt
von Möll. Je tiens cette photographie en héritage.
-
C’est un faux !
-
Vous pouvez en vérifier l’authenticité en la confrontant avec votre propre
photographie…
Dans
son for intérieur, Antoine bouillait.
« Là,
normalement, lorsque les deux portraits entrent en contact, il se produit un
phénomène électrique… le même document venant de deux époques différentes…
«
Vous avez tort de craindre cette confrontation, le rassura Michaël. Il ne se
passera rien d’étrange…J’y veille ».
Voulant
prouver que le soi-disant Stephen Möll était un menteur, Rodolphe s’enquit du
fameux daguerréotype. Confrontés, les deux documents s’avérèrent parfaitement
semblables, hormis un détail. Celui fournit par le professeur Möll apparaissait
plus usé, le carton fort en mauvais état.
Toutefois,
le baron n’était pas encore tout à fait convaincu.
-
Ceci ne me suffit pas. La messe n’est pas dite, monsieur, affirma avec force
Rodolphe après quelques minutes de silence.
-
J’avais anticipé le coup, jeta Stephen avec désinvolture.
-
D’où venez-vous vous tous ?
-
Nous venons de votre avenir, monsieur le baron, répondit Michaël.
-
Plus précisément de la fin du XX e siècle, compléta Antoine Fargeau.
-
Vous, vous ne pouvez nier que vous êtes français, lança Rodolphe avec colère.
-
Oui, et alors ? Cela ne vous convient pas ?
-
Euh, Antoine, intervint Stephen, n’en rajoute pas. La situation est assez
délicate.
-
Je demande d’autres preuves à l’appui de vos allégations, monsieur… Möll.
-
Justement, les voici.
-
Qu’est-ce donc ? Un livre ?
-
Mais pas n’importe quel livre, monsieur le baron. Un livre d’histoire
européenne, un manuel ayant cours dans les universités des Etats-Unis. Il a été
édité à New York en 1990. Feuilletez-le à loisir.
-
On peut fabriquer un faux ouvrage…
-
Même avec des photographies en couleur ?
-
En couleur ?
-
Oui, en couleur ! Au fait, à la page 431 du livre, le nom de votre petit-fils
est cité. C’est d’ailleurs pour cela que je l’ai choisi. Otto a fait partie du
projet Manhattan. Il a même été un des bras droits d’Albert Einstein, un des
plus grands physiciens du XX e siècle, celui qui a révolutionné la vision que
les hommes avaient de l’Univers.


Effectivement,
ouvrant le manuel à la page indiqué, Rodolphe put y lire le nom d’Otto. Il y
était également indiqué ses dates de naissance et de décès (1899-1965). De
plus, le baron put apprendre que son descendant s’était établi aux Etats-Unis
dès 1933 après un séjour en Angleterre. Mais à sa retraite, il était retourné
sur sa terre natale et il était mort dans des circonstances mystérieuses au
château de Ravensburg.
Mais
ce n’était que la plus petite surprise de cet étrange livre. Un livre impossible.
Dans
toute la première partie de l’ouvrage, les dates des principaux événements
historiques avaient été volontairement biffées ou effacées. Ainsi, la Grande
Guerre et la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas situées dans le temps.
Cependant, des photographies montraient les camps de concentration et
d’extermination qui avaient été bâtis durant ce dernier conflit, par la faute,
la folie meurtrière d’un certain Adolf Hitler.
Il
était également fait mention de la destruction par bombardement aérien des
villes de Cologne, Hambourg, Berlin, Dresde… et ainsi de suite…
-
Mais c’est un livre maudit ! Gronda Rodolphe hors de lui. Qui a pu commettre
une telle horreur ? Qui sont ces Alliés ?
-
Les Russes, les Américains, les Britanniques, tous ensemble dans la grande
coalition afin d’abattre le loup sanguinaire, cet Adolf Hitler, dit Antoine
d’un ton dur.
-
Je me permets de vous mettre en garde, Antoine, émit Michaël mentalement. Ne
provoquez pas le baron… Ce serait dangereux.
-
Rien à cirer !
-
Vous avez tort.
Revenant
en arrière, Rodolphe examina de près d’autres photographies.
-
Ceci montre des soldats allemands et français se battant dans la boue… là, est
citée la bataille de la Marne conduite et gagnée par le général Joffre…
auparavant, on parle de Bismarck et de Guillaume II. Je connais le chancelier.
J’ai eu l’honneur de dîner chez lui l’hiver dernier.


- Ah ? Tant mieux pour vous ! Siffla Stephen.
-
Il est dit dans ce livre démoniaque que le baron démissionnera sous l’empereur
Guillaume II…
-
Oui. Et alors ? Fit le chercheur en haussant les épaules.
-
Vous ne comprenez pas où votre ancêtre veut en venir ? S’étonna Giuseppe. C’est
pourtant clair.
-
Vous, vous êtes italien, je ne me trompe pas…
-
En effet, monsieur von Möll, acquiesça l’étudiant.
-
Je me réjouis de voir que nous partageons les mêmes conclusions.
-
C’est-à-dire ? Ricana Stephen.
-
Mais cela veut dire que nous allons gagner la présente guerre. L’Allemagne sera
enfin unifiée. Le chancelier a eu parfaitement raison de tenter ce coup. Heilige
Gott ! Das ist wunderbar !
Cette
fois-ci, ce fut Michaël qui apostropha Rodolphe. Il le fit dans son allemand
châtié mais il ne mâcha pas ses mots.
-
Ainsi vous êtes un nationaliste convaincu ! Un patriote… un pangermaniste,
donc. Mais, monsieur le baron, avez-vous bien regardé et saisi les résultats de
ce nationalisme, le mal qu’il a engendré ? Des cadavres, des destructions
innombrables, les victimes des camps d’extermination… les atroces conditions de
vie pour les populations subissant le joug des pseudo-vainqueurs ? Les
bombardements aériens qui tuent aveuglément autant les bourreaux que les
innocents…
-
Ce ne sont pas des Allemands !
-
Je rêve ! Mais Hambourg, Cologne, Berlin avec les ruines de la chancellerie ?
Que vous faut-il de plus ? Que je vous conduise sous les bombes ? Je puis le
faire vous savez.
Stephen
s’étonna du ton employé par l’agent temporel. C’était la première fois qu’il le
sentait aussi exaspéré.
-
Michaël, doucement les basses, conseilla-t-il.
-
Hem… les rôles sont inversés à ce que je constate… Es tut mir leid… Herr von
Möll. J’ai perdu le contrôle de mes émotions…
-
Si vous cherchez à me convaincre, vous avez échoué mister Xidrù… tous tant que
vous êtes, vous n’êtes que de vils mystificateurs, lâcha Rodolphe d’un ton
déterminé. Peter…
-
Oui, monsieur le baron ?
-
Tirez-les comme des lapins !
-
Mais monsieur, objecta le majordome avec raison, nous risquons d’abîmer vos
tapisseries…
-
Bah ! C’est là tout ce qu’il trouve à dire, le larbin ? S’esclaffa Anton.
-
Au lieu de nous tirer dessus, Rodolphe, reprit Michaël d’un air affable, vous
feriez mieux de vous occuper de votre valet, Dieter… au fait, pourquoi ne se
trouve-t-il pas ici, avec toute votre domesticité ?
-
Euh… je n’en sais rien…
-
Mais vous, Peter ?
-
Dieter n’aime pas les armes à feu, commença le majordome. À la vue du fusil
dont il devait se servir, il a pâli et s’est senti mal… alors, je l’ai exempté
de cette tâche…
-
Ma foi, bien trouvé… Dieter est bien le plus piètre espion que je n’aie jamais
vu… A part écouter aux portes et saboter des appareils scientifiques, il ne
sait pas faire grand-chose…
-
Que voulez-vous dire, mister Xidrù ? Comment savez-vous que Dieter écoute derrière
les portes ?
Le
baron von Möll était en train d’oublier sa colère. Peut-être l’agent temporel
était-il en train d’agir sur son psychisme…
-
Rodolphe, venant du futur, il m’est facile de tout connaître de vous, se
défaussa Michaël.
-
Monsieur von Möll, reprit Stephen, je vous demande de nous croire. Nous n’avons
aucune mauvaise intention. Nous ne sommes pas vos ennemis, loin de là. Vous
avez vu les photos de ce livre. Vous avez pu constater les souffrances de ces
vaillants soldats allemands.
-
Oui, je ne suis pas le monstre à sang-froid que vous croyez.
-
Dans ce cas, je puis vous dire qu’ils ont tous été bernés… par un empereur
paranoïaque souffrant aussi d’un complexe d’infériorité. Ceci dit, Guillaume II
n’a fait que reprendre l’œuvre de son ex-chancelier, mais en la déformant…
maintenant, soyez attentif. Vous allez gagner ce conflit… mais ne vous montrez
pas arrogant. Au contraire, faites preuve de magnanimité. Les Français ne
doivent pas être humiliés. Ce sera bien assez pour eux de voir leur empereur
Napoléon III… oups ! Je stoppe là… J’allais trop en dire…

-
Ah bon ? Fit semblant de s’étonner Michaël. Maintenant, nous allons partir…
-
Quoi ? Déjà ? Comme cela ? S’écria Antoine. Mais nous n’avons rien obtenu !
-
Oh que si ! Monsieur le baron, je vais vous laisser quelques garde-fous. Tout
d’abord, ce petit appareil…
-
Qu’est-ce que c’est ? Il a une forme étrange. A quoi sert-il ?
-
Bien que cela ressemble à une broche ou à un pendentif, ça n’en est pas.
-
Pourtant, il s’agit bien d’or ?
-
Tout à fait, du moins pour le revêtement externe. Ce minuscule engin sert à
établir un contact télépathique à travers le temps… il l’amplifie. C’est une
sorte de capteur émetteur. Voici comment on l’actionne. Il suffit d’effleurer
ainsi la surface.
Aussitôt,
le baron essaya l’étrange appareil.
-
Je ne remarque rien de nouveau.
-
Pourtant, il fonctionne. Stephen, ne percevez-vous pas les pensées de votre ancêtre
?
-
Vaguement… oui… ça y est ! Vous avez renoncé à nous tirer dessus, monsieur von
Möll. Vous nous prenez pour des farfelus. Mais vous acceptez le transmetteur.
Bizarre…
-
Michaël, vous avez parlé de plusieurs garde-fous. Lesquels ? Interrogea
Giuseppe.
-
Justement, c’est vous ma deuxième précaution, assena l’agent temporel avec un
léger sourire.
-
Expliquez-vous.
-
Vous allez rester ici, à Ravensburg afin de protéger Rodolphe.
-
Quoi ? Il n’en est pas question ! Rugit le professeur Möll.
-
Je ne parlais pas de vous, Stephen. Je m’adressais à Giuseppe.
-
Euh… Sans me demander mon avis ?
-
Je sais déjà que vous êtes d’accord. N’oubliez pas que je suis télépathe par
nature.
-
A vrai dire, cela ne me dérange pas tellement… à moins que mon séjour ne doive
s’éterniser…
-
Cela dépendra…
-
Mais mes études ?
-
Je puis vous faire revenir à n’importe quelle date, Giuseppe… pour vous, il ne
se sera écoulé que quelques heures même si vous passez des mois ici, en 1870.
-
Ah ! Bravo ! Vous décidez tout seul…
-
Il y a longtemps que j’ai pris les rênes de cette mission, constata placidement
Michaël.
-
Hem… commença le baron. Mein Herr, vous me collez aux basques un individu dont je
ne sais pas grand-chose…
-
Giuseppe est un homme sérieux, digne de confiance, assura Stephen. Mais je n’ai
jamais donné mon accord pour ceci.
-
Professeur, vous n’avez pas le choix. Le baron non plus.
-
Qui êtes-vous exactement, monsieur Michaël Xidrù ? Un charlatan ? Un amuseur public
? Un espion ?
-
Un voyageur des siècles, un observateur non neutre, un agent temporel chargé de
surveiller l’histoire de la planète. Parfois, je me retrouve dans l’obligation
de remettre de l’ordre dans ce qui a été chamboulé par des humains imprudents,
des Homo Sapiens arriérés… ou encore par des filous qui usurpent l’identité de
personnes parfaitement honnêtes afin de s’introduire chez les puissants de ce
monde dans le but de les tromper et de les manipuler…
-
N’est-ce pas ce que vous êtes en train de faire, mein Herr ? Proféra Rodolphe
non sans ironie.
-
Cela dépend du point de vue, rétorqua du tac au tac Michaël. Moi, c’est pour la
bonne cause.
-
Les manipulateurs disent toujours cela.
-
Sans doute… maintenant, faites sortir vos domestiques.
- Voici que vous me donnez des ordres ! Quel culot
!
-
Votre domesticité n’a pas à entendre ce qui va suivre, monsieur von Möll.
-
Nous nous exprimons en anglais depuis un petit moment.
-
Oui, mais cela ne signifie pas que votre entourage ne comprenne pas ce que nous
disons.
-
Très bien. Mais au moindre geste suspect, j’appelle ou je fais feu. J’ai
toujours sur moi mon pistolet.
-
Vous ne risquez rien, assura l’agent temporel.
Sur
un signe de leur maître, les domestiques se retirèrent mais derrière la porte
de l’antichambre.
Toutefois,
l’agent temporel referma l’huis derrière la valetaille.
-
Monsieur le baron, vous allez beaucoup voyager ces prochains mois. Tout
d’abord, vous allez vous rendre à Berlin afin d’avoir une entrevue avec le
chancelier Bismarck…
-
Splendide ! Mais pour lui dire quoi ?
-
Que cette guerre qui sera gagnée par l’armée allemande porte en elle les germes
de conflits bien plus sanglants et généralisés. L’Europe est en train de se
suicider…
-
Bah ! Dans quelques siècles… Nous avons le temps…
-
Que non pas, proféra Stephen. Je viens de l’an 1993...
-
Enfin vous me donnez une date, mon pseudo descendant.
-
Oui, je me suis décidé. De plus, voici mes véritables papiers d’identité. Un
passeport avec ma photographie et un visa impossible à imiter…
Le
chercheur tendit ledit passeport à Rodolphe qui s’en empara avec avidité. Il
observa attentivement le portrait et put constater la ressemblance avec
l’individu qui se tenait présentement devant lui.
-
Le dernier tampon remonte à décembre 1992.
-
C’est exact… je me suis rendu en Suisse au CERN afin d’y tenir une conférence.
-
Mais vos amis ?
-
Voici nos passeports, dirent les trois étudiants avec un bel ensemble.
Le
baron les examina également avec la plus grande attention.
-
Monsieur Marocco, vous êtes né à Rome… quant à vous monsieur Fargeau, à Paris…
et monsieur Verdok, à Prague… pourtant, vous avez la nationalité américaine…
-
C’est une longue histoire…
-
Mais vous, mister Xidrù ? Aucun papier pour prouver l’exactitude de votre identité
?
-
Je ne suis pas originaire du XX e siècle… ceci est mon identité.
L’agent
temporel dévoila alors le fameux collier déjà entrevu précédemment.
-
Du cristal tiède au toucher… avec une étrange inscription…
-
Un code identificateur…
-
Je me contenterai de ces preuves… Bien. Ensuite ? Après mon voyage à Berlin ?
-
Vous voyagerez à travers l’Europe afin d’y rencontrer les grands de ce siècle.
-
Comme cela ? Sans recommandation ? Mais pour leur dire quoi ?
-
La victoire de l’Allemagne ne doit pas lui assurer un trop grand pouvoir sur le
reste du continent, jeta le chercheur.
-
Tiens donc ! Monsieur Möll vous voici maintenant anglophile ou russophile.
-
La Providence m’en préserve ! À la fin du XX e siècle, la Russie a toujours
pour ambition l’hégémonie européenne… mieux ! Elle vise l’assujettissement du
monde à son idéologie égalitaire…
-
Stephen ! Le mit en garde Michaël.
-
Eh bien, quoi ? Je ne fais qu’expliquer la géopolitique de la fin de mon
siècle…
-
Il est inutile de raconter au baron comment vous en êtes arrivés là.
-
Pourtant…
-
Il se fait tard… monsieur le baron, n’oubliez pas mes recommandations… tâchez
de rencontrer le Premier ministre britannique, le roi d’Italie ainsi que le
Président français…
-
Le Président français ? Mais ?
-
Oui… au Second Empire succédera une Troisième République… Je puis vous dévoiler
au moins cela puisque dans quelques jours, vous assisterez à ces événements…
ainsi, vous aurez une preuve supplémentaire de notre bonne foi.
-
Fort bien monsieur Xidrù.
-
Vous serez vite convaincu, croyez-moi. Ah ! En cas de nécessité, n’oubliez pas
d’utiliser l’amplificateur télépathique…
-
Ben voyons !
-
Au revoir, Giuseppe…
-
Euh… à bientôt…
-
Mein Herr, il va me falloir trouver une raison sociale quant à votre présence
ici, à mes côtés…
-
Votre secrétaire interprète ? Proposa l’étudiant assez marri de se voir ainsi
délaissé par son professeur. Je parle couramment l’anglais, l’italien, le
russe… un peu le français…
-
Cela ira. Mon épouse ne vous posera pas trop de questions. Éducation oblige.
Quant à mon beau-frère, il vous faudra user d’arguments plus solides…
-
Pourquoi ne pas me glisser dans la peau d’un conseiller scientifique américain
?
-
Excellente idée… depuis quelques temps je bute sur la mise au point d’une lampe
électrique… à incandescence plus précisément…
-
Euh… je ne pense pas que cela soit une bonne idée de poursuivre vos recherches
dans cette direction…
-
Pourquoi donc ?
-
L’histoire a retenu que c’était Thomas Edison qui avait réussi cela.
-
Mais je puis modifier ce détail ?
-
Les risques, monsieur le baron… les risques…
-
Expliquez-vous…
-
Ah… Comment commencer ? Par un film… Retour vers le futur 2...

-
Je ne saisis pas…
-
Vous allez comprendre…
Cependant,
à l’extérieur de la propriété, Stephen apostrophait l’agent temporel avec une
certaine acrimonie.
-
Dites donc, monsieur l’agent temporel… Vous disposez de nous, simples Homo
Sapiens comme vous l’entendez… vous vous amusez… Devil ! Parce que nous vous
sommes inférieurs ?
-
Stephen, mon ami…
-
Je ne suis pas votre ami… mes étudiants non plus.
-
Ce qui est écrit est écrit… ce qui a été enregistré dans nos archives doit
correspondre…
-
Bref… Notre départ pour 1870 fait partie de votre histoire, conclut Antoine.
-
Oui, exactement. Je ne modifie pas la trame, du moins lorsque celle-ci est
tissée telle qu’elle doit l’être, conforme à la réalité historique…
-
Préservateur temporel de mes deux !
-
Restez poli, Stephen.
-
A d’autres ! Nous n’avons rien obtenu de la part du baron…
-
Mais nous avons fait en sorte que ce qui devait arriver arrive. C’est beaucoup.
-
Pour moi, le verre est à moitié vide… soupira Anton.
-
Allons… je crois que de nouvelles explications s’imposent… je vous les
fournirai à LA, en 1993...
*****
«
Coupez ! » hurla Erich le visage cramoisi.


S’épongeant
le front, il rajouta :
-
Pourquoi ce sourire, mister Scott ? Plus de sérieux serait souhaitable, ne
pensez-vous pas ?
-
Certes… mais ce n’est rien. Un peu de fatigue…
-
Quant à vous, Ralph, cessez de lever constamment les yeux au ciel.
-
Je n’y peux rien…
-
Ah ! Vous m’avez pourtant habitué à mieux…
-
Mister von Stroheim, fit Claude avec une courtoisie appuyée, nous avons
recommencé la scène six fois depuis une heure…
-
Oui, parce que vous vous obstinez à jouer moderne… vos visages sont
inexpressifs… au contraire, ils doivent afficher la contrariété, la colère mais
aussi le doute… vous serez filmés en gros plans… les spectateurs… les
spectateurs doivent immédiatement comprendre le dilemme…
-
Mais ils ne sont pas aussi bêtes. Ils n’ont pas besoin d’effets aussi appuyés,
jeta Bernard.
-
Nous ne sommes pas au temps du muet, que diable ! Lança Claude.
-
Sans doute… mais, meine Herren, vous oubliez que ceux qui vont voir ce film
n’appartiennent pas tous à l’espèce humaine… les Lycanthropoïdes et les
porcinoïdes ont du mal à déchiffrer les expressions humaines… sans parler des
Troodons. Alors…
-
Vu sous cet angle, vous avez raison, mister von Stroheim, en convint Bernard.
-
Sehr Gut. Maintenant, reprenons.
-
Scène 21, septième, s’écria l’assistant.
-
Action ! Lui répondit Erich en écho, respirant bruyamment.
*****
Sedan,
1er septembre 1870, dans les bâtiments de la sous-préfecture.


La
débâcle des armées françaises avait été totale. L’Empereur Napoléon III avait
pris la terrible décision de se rendre au roi de Prusse. Le souverain français
n’était plus qu’un vieil homme fatigué et malade. Dans trois ans à peine, il
serait mort.
À
quatre heures trente de l’après-midi, le roi Guillaume avait ordonné le
cessez-le-feu. Puis, il avait envoyé deux officiers à l’état-major ennemi,
sommant le général français de rendre la place.
Napoléon
III s’exprima ainsi devant les envoyés du roi de Prusse.
-
J’ai chargé le général Reille d’aller porter cette lettre au roi.
La
missive contenait le message suivant :
«
Monsieur mon frère,
N’ayant
pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre
les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère.
Napoléon ».
*****