vendredi 4 juillet 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre premier.



LE RETOUR DE L’ARTISTE

Par Christian et Jocelyne JANNONE
Dédié à Jean Topart, décédé en décembre 2012, sublime sir Williams dans Rocambole

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Chapitre premier

Il faisait nuit. L’air chaud s’élevait du sol et cachait d’un voile brumeux les étoiles qui éclairaient les ténèbres estivales de ce coin perdu du Piémont. Le silence nocturne bruissait de mille sons. Parfois des criaillements excédés de pies réveillées en plein sommeil et des coassements de crapauds montraient que sur ces terres désolées, désertées par les hommes sous l’effet d’une peur inavouable, la vie s’obstinait à exister.
La chaleur était telle que des étincelles bleu vert fulguraient soudainement entre les tombes ruinées et abandonnées depuis des lustres de l’antique cimetière. Un sentiment d’angoisse saisissait l’éventuel voyageur égaré dans ces lieux maudits que ce soit l’aube, le jour ou le soir, en été aussi bien qu’au cœur de l’hiver.
Une brise venue du nord venait de se lever. Elle rafraîchit avec bonheur l’atmosphère moite de cette contrée sinistre. Toutefois la brume persistait, s’insinuant entre les tombes et les caveaux noircis par la lèpre du temps alors que le portail rouillé grinçait sous les coups d’un vent sans âme. 
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Impavide, le temps s’écoulait, presque palpable. Un chat s’en revenait d’un festin nocturne. Il avait fait bombance avec une paire de mulots. On ne sait pourquoi, il se mit à miauler avec désespoir. Amours insatisfaites? Peut-être. Son ombre s’estompa à proximité d’un monument en pierres noires dont les murs étaient à demi effondrés.
Dans cette partie du cimetière, la terre retournée par le lent travail souterrain, laissait deviner du granit et des marbres épars, des croix brisées et renversées, des os brunis, des crânes effrayants et des mâchoires béantes, tels des anathèmes dressés contre un dieu insensible à la misère des hommes. 
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Tout ce décor macabre ne troublait pas une chouette qui avait élu domicile sur le tronc d’un chêne foudroyé par un violent orage il y avait déjà une dizaine d’années. 
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Alors que le ciel était serein, des grondements sourds et lointains se rapprochaient, semblant venus de la nuit même. Soudainement inquiète, la vieille chouette s’envola lourdement et ses ailes au plumage mordoré la conduisirent jusqu’à une colline dominée par la masse sombre d’un haut donjon carré, dernier vestige d’un château fort, témoin muet et centenaire des guerres qui avaient ravagé la contrée. La tour du XIIe siècle se dressait dans le ciel de cette nuit peu ordinaire du mois de juin 1866.
Un observateur involontaire aurait capté des bruits étranges, comme nés d’outre-tombe, des frémissements ou des halètements auxquelles se mêlaient des lueurs blafardes et tremblotantes, fugitives, des fulgurances multicolores recréant toutes les teintes de l’arc-en-ciel.
Dans cet antre mystérieux, éclata le rire inextinguible, démentiel d’une créature humaine, tel le fracas d’un coup de tonnerre; un ricanement glacial dont le souvenir perdurerait dans la mémoire des êtres qui l’avaient surpris. Accompagnant ce rire démoniaque, une voix rendue rauque par l’émotion, hurla en italien:
«  Trema mondo! Ormai, sono il Maledetto! Une fois encore je renais. Ma puissance est désormais sans égale. Fils dénaturé, je reprends avec délectation le surnom dont tu m’avais affublé. Il claquera au vent de ma colère et de ma vengeance. Le Maudit est vivant! Le Maudit est de retour. »
 À travers les interstices de la vieille porte de la cave de la Tour, une silhouette massive se profilait, dévoilant à peine l’homme vêtu d’un habit de soirée à la coupe impeccable, accompagné d’une ample cape noire. Les yeux de nuit du Maudit n’étaient pas visibles.

***************

Paris, mars 1867.
Le Second Empire jetait ses derniers feux dans l’éclat d’une fête qui se voulait permanente. Mais qui en était les acteurs? Les bénéficiaires et les privilégiés du régime. 
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Depuis quelques semaines, la presse parisienne, bientôt relayée par celle de province, titrait sur les disparitions en série d’hommes de toutes les catégories sociales. Chaque fois, le même scénario se déroulait, comme écrit par un médiocre théâtreux avide de tirages à cent mille exemplaires. Les victimes appartenaient toutes à la gent masculine. Elles s’évanouissaient dans la nuit, que ce soit au cœur du vieux Paris, ou encore dans les nouveaux boulevards à peine percés et les récentes avenues. La « zone » n’était pas oubliée non plus, bien au contraire.
Marseille, Lyon, Bordeaux tremblaient là leur tour bien que plus de la moitié des disparitions eût lieu dans la ville Lumière.
La Sûreté et la gendarmerie étaient sur les dents, menant leur enquête conjointement pour la première fois, oubliant leur ressentiment passé. Pourtant, les résultats se faisaient attendre. Aucune arrestation en vue, et les enlèvements se poursuivaient à une cadence soutenue.
Préoccupante, la situation l’était sans nul doute puisque Sa Majesté Napoléon III avait présidé une réunion secrète qui s’était tenue au ministère de l’Intérieur. Le Préfet de la Seine, celui de la Police, tous les colonels de la gendarmerie, les principaux conseillers du Ministre de l’Intérieur, tout ce beau monde, tout rutilant dans leurs uniformes galonnés, y avait participé, tentant de garder un sang-froid trompeur devant l’inexplicable.
Un étranger, d’origine russe, convoqué expressément par l’Empereur, était le point focal de cette réunion extraordinaire. Dmitri Sermonov, le célèbre détective, habituellement au service du tsar Alexandre II, avait daigné prêter son assistance à Sa Majesté Impériale Napoléon III. 
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En cette soirée du 2 mars 1867, tandis que la nuit s’avançait, Sermonov prenait congé de ses illustres hôtes, les assurant de sa prochaine réussite. Sa voix chaude et bien timbrée, son élégance naturelle, son regard de feu dans son visage impassible au teint légèrement cuivré, dénonçant des origines asiatiques, ses cheveux bruns coupés de frais, sa royale discrète, tout était fait et arboré chez cet homme pour rassurer ses interlocuteurs.
- Sire, croyez que j’apprécie sincèrement l’honneur qui m’est fait. Votre confiance ne sera pas vainement accordée. Je réussirai. Donnez-moi cent jours. Jamais je n’ai failli. Mon tsar bien-aimé vous l’a écrit. Il ne vous a pas trompé.
- Très bien, baron Sermonov. Allez, vous avez mon aval. Ma police et ma gendarmerie, je vous le garantis, seront entre vos mains des outils tout dévoués.
Sur une dernière révérence et un sourire discret, Sermonov se retira enfin, satisfait.
Une fois à l’extérieur des bâtiments du ministère, le Russe fit quelques pas tout en s’enveloppant frileusement dans sa pèlerine car une fine pluie froide tombait sans discontinuer depuis neuf heures du soir, une pluie traîtresse qui vous glaçait jusqu’aux os. Avisant un fiacre, le baron le héla demanda au cocher de le conduire rue Serpente, devant une maison divisée en appartements en location. Parvenu devant l’immeuble souhaité, il monta rapidement jusqu’au deuxième étage et tira le cordon d’une sonnette. Une silhouette massive, au pas lourd, un homme dans la pleine force de la quarantaine, un cigare aux lèvres, un londrès, vint ouvrir. Avec impatience, le maître des lieux demanda:
- Alors, c’est fait? 
Il s’exprimait en français sans aucun accent.
- Sans problème… maître, répondit Sermonov, marquant toutefois une légère hésitation comme s’il répugnait à reconnaître qu’il devait obéissance à l’inconnu.
Satisfait, l’Italien reprit, utilisant cette fois-ci sa langue maternelle.
- Vous serez mes yeux dans la police de  cet histrion. Ainsi, je suis assuré de mener à bien ma vengeance.
- Comme vous le dites, monsieur le comte, termina le serviteur pas si dévoué sur un ton indéfinissable, se morigénant intérieurement de s’abaisser ainsi.
Quel dommage pour notre noble italien de ne pouvoir lire dans les pensées de celui qui avait revêtu l’identité factice de Dmitri Sermonov!

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En cette matinée pluvieuse du 5 mars 1867, un steamer accostait sur un des quais du port du Havre. Il venait de New York et la traversée de l’Atlantique n’avait rien eu de remarquable malgré le mauvais temps car on approchait des tempêtes d’équinoxe.
De la passerelle des premières classes, une jeune femme blonde accompagnée de sa camériste Emily descendit, portant son deuil et sa tristesse, toute de noir vêtue, une voilette dissimulant ses traits réguliers et une vaste pèlerine sa beauté sculpturale. 
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Puis, ayant commandé un fiacre, l’inconnue se dirigea vers la gare où elle emprunta un train pour la capitale. Le voyage qui suivit ne fut qu’ennui jusqu’à Paris.
Ensuite, après avoir ordonné à sa domestique de rejoindre son hôtel particulier situé sur les hauteurs du boulevard Saint Germain, la jeune femme se rendit dans le faubourg Saint-Antoine chez sa sœur qu’elle n’avait pas vue depuis déjà trois longues années.
La cadette, prénommée Marie, était une adorable personne brune, quelque peu enveloppée, vive et enjouée, et dotée de magnifiques yeux violets qui faisaient oublier son obésité naissante. Mariée à un entrepreneur en ébénisterie, Marie vivait heureuse dans ce quartier populaire et n’éprouvait aucun sentiment de jalousie pour Louise, qui, elle, se complaisait dans le confort le plus raffiné et le luxe.
Sa joie fut donc grande de revoir son aînée mais la mine triste de celle-ci, ses sombres vêtements lui firent aussitôt comprendre que le malheur venait encore de frapper à la porte de Louise.
- Ma Louison, ma Louisette! C’est Henri, n’est-ce pas? Murmura Marie de sa voix douce.
- Oui, sœurette, hélas. Il y a deux mois. Henri s’est noyé alors que nous effectuions un voyage le long du Mississippi, remontant le fleuve jusqu’à Saint-Louis. Seule dans ces Etats-Unis qui relevaient tout juste de la guerre civile, désemparée, j’ai décidé de revenir en France malgré tout ce que j’avais souffert dans mon pays natal.
- Tu as bien fait. Je t’approuve. Je compatis à ton chagrin. Le comte de Frontignac était un noble cœur. J’étais contente que tu aies enfin trouvé le bonheur.
- Henri connaissait pourtant mon passé agité. Je ne lui avais rien celé. Mais il s’en moquait. Il n’avait que faire du qu’en dira-t-on. Que lui importait que je me fusse appelée Brelan d’as, la demie mondaine pour qui tout Paris se battait afin de recevoir un sourire ou un simple regard! 
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- Mais l’amour, l’authentique amour t’a touchée de sa grâce et cela a mis un terme à toutes tes folies. Maintenant, que vas-tu faire ma Louison?
- Rien pour l’instant si ce n’est me reposer. J’ai tout le temps de réfléchir. Ne suis-je pas désormais une veuve respectable, à l’abri du besoin? Le destin a de ces ironies!
- Ma Louisette chérie, ne sois pas si amère.
- Comme toujours, tu as raison, Marie. Tu es la plus mûre de nous deux. Mais j’ai hâte de connaître les dernières nouvelles de France. Il y a si longtemps que je suis partie.
- Jacques, ton neveu, a maintenant six ans et il commence à lire. Léon se porte à merveille. Les affaires marchent. Nous envisageons de prendre un ouvrier supplémentaire.
- Mais nos amis?
- Saturnin de Beauséjour vit une retraite paisible grâce à la munificence de don Iñigo.
- Bien. Cela ne m’étonne pas de Frédéric. Que devient-il à propos?
- Aucune nouvelle depuis l’affaire de la machine de Marly.
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 Il s’est littéralement évaporé dans la nature. La police pense qu’il est mort. En fait, cela l’arrange.
- Permets-moi d’en douter, sœurette. Ce n’est pas là une fin digne de Frédéric Tellier.
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 Dire que toutes deux, nous lui devons tant.
- La vie, tout simplement.
- Ah! Si mon influence avait été plus grande auprès de la Justice, surtout auprès de ce Grandval, j’aurais fait annuler le jugement du Premier Tribunal de Paris.
- Certes. Mais nous ne pouvons pas récrire l’histoire. La nation devrait être reconnaissante envers don Iñigo. N’a-t-il pas dévoilé un complot qui mettait en cause la liberté de conscience des plus hauts dignitaires du régime? La Russie s’y trouvait mêlée si je me souviens bien.
- En effet. Qu’a-t-il reçu en récompense pour tout le mal qu’il s’est donné? Rien! Il s’est fondu dans la nuit une nouvelle fois.
- Tu sais, depuis janvier, il se passe des choses étranges. Comme si l’affaire de Marly recommençait.
- Quoi? Les disparitions ont repris?
- C’est cela. Elles concernent des Français en majorité et, chose nouvelle, de toutes conditions. Aucun des disparus n’a été retrouvé.
- Serait-ce encore et toujours le Maudit?
- Je le crains grandement… soupira Marie.
- Que nous réserve le destin? Pourquoi s’acharne-t-il sur notre pays? Dois-je donc combattre ce comte infernal? Seule, sans appui? Je me sens si lasse!
- La presse annonce qu’un détective russe, le baron Sermonov, est chargé de ce mystère. Il n’y a plus qu’à espérer qu’il réussisse et que l’orage nous épargne.
- Pourquoi un Russe?
- Je ne comprends pas…
- Je demande pourquoi un Russe a-t-il reçu tout pouvoir dans cette histoire?
- Euh… peut-être le tsar sent-il qu’il a des obligations envers notre pays? Après tout, il y a trois ans, la Russie s’est retrouvée en première ligne face aux manigances du Maudit. Di Fabbrini se servait des ambitions d’un prince tatar pour s’emparer du pouvoir ici et à Saint-Pétersbourg. Ce complot bénéficiait du soutien d’une partie des boyards.
- Une chose est certaine. Je n’ai pas à me mêler à ce combat. J’aspire au repos.
- Ma Louisette, j’enregistre tes paroles.
- Moi, une femme, une veuve, que pourrais-je?
- Beaucoup si Frédéric Tellier était à tes côtés. Or il semble que toutes ces luttes appartiennent désormais au passé. Restes-tu dîner?
- Non, Marie. Navrée de te décevoir. Je le regrette, mais il me faut rejoindre mon hôtel. Je n’ai qu’une confiance limitée en mes domestiques. Je dois surveiller mon emménagement. Emily parle si mal le français.
- Tant pis, Louison. Mais tu reviens bientôt, n’est-ce pas?
- Promis, petite sœur. Je t’enverrai un mot dès que je serai plus disponible. J’apprécie énormément de vivre quelques heures dans ta famille.
Après s’être embrassées affectueusement, les deux jeunes femmes se séparèrent.
Un peu moins de trente minutes plus tard, Louise de Frontignac pénétrait dans son hôtel particulier. Il s’agissait d’une grande bâtisse construite il y avait près de deux cents ans déjà, entourée d’un mur d’enceinte gris aux vieux moellons de pierres usées et moussues dont la porte cochère, en mauvais état, ne payait pas de mine.
La construction centrale, sur trois niveaux, comportait un perron et un escalier de calcaire. Le bâtiment alternait la pierre de taille et la brique dans un style qui oscillait entre le Louis XIII attardé et le Grand Siècle tâtonnant. Le toit d’ardoise mêlait ses camaïeux à ceux du ciel parisien. Les fenêtres hautes, closes par des tentures de velours sombre, ne laissaient rien deviner des secrets intérieurs de la demeure jusque-là vide.
Le perron conduisait à un vaste hall dallé de carreaux blancs et noirs. Un grand salon, autrefois salle de bal, peu meublé, dont la porte n’était qu’entrouverte, laissait entrevoir son lustre passé. Un escalier de marbre, courbé, à rampe en fer forgé, mena la locataire des lieux jusqu’à ses appartements, situés au premier étage, composés d’un boudoir, d’une garde-robe imposante par sa taille et d’une chambre décorée dans le plus pur goût décadent du règne de Louis XV. Tapisseries, coiffeuse, fauteuils et lit, tout était authentique et dégageait une légère fragrance fanée, évoquant ainsi la nostalgie d’une époque à jamais révolue.
Mais Louise de Frontignac se souciait fort peu de succomber au charme passéiste de cette pièce autrefois habitée par une marquise, une arrière grande tante de feu son époux, une ci-devant noble guillotinée sous la Terreur. Lasse, ô combien, elle se laissa dévêtir par sa camériste avant de réclamer une tasse de chocolat chaud. Puis, elle demanda à Emily des nouvelles de ses malles et les rendez-vous du lendemain avec le tapissier, le décorateur, l’ébéniste, la modiste, la coiffeuse et ainsi de suite…
Enfin, Louise décida de se rendre elle-même chez un voiturier afin d’y louer chevaux et calèches nécessaires à ses équipages.
La nuit tombée depuis longtemps, la comtesse de Frontignac congédia alors sa domestique et, les mains en coupe sous son menton, le visage nimbé par la douce lumière provenant de la lampe à pétrole posée sur un charmant guéridon, jetant parfois des éclats dorés sur ses cheveux coiffés en bandeaux, elle réfléchit à ce qu’il lui fallait faire. Les heures s’envolèrent sans qu’elle n’en prît conscience…

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Le même soir, dans l’Île de la Cité, une petite rue proche du quai aux fleurs, où les réverbères étaient rares, et dont les pavés luisant de pluie devenaient glissants, s’endormait dans la quiétude d’une nuit quasi printanière. A l’abri derrière leurs volets clos, les habitants du quartier connaissaient les heures de la tournée nocturne du sergent de ville, qui, consciencieux, arpentait quotidiennement cette modeste artère. L’homme, la quarantaine bien sonnée, la moustache déjà grisonnante, marchait d’un bon pas sur les pavés inégaux, tout emmitouflé dans sa pèlerine, regrettant toutefois de ne pouvoir tirer quelques bouffées de sa pipe remisée dans une blague à tabac. Il était de service donc pas question de céder à ce petit plaisir!
Poursuivant sa ronde méthodique, le représentant de l’ordre public, l’ouïe quelque peu durcie, ne prêta nullement attention à des bruits furtifs venant d’un renfoncement enténébré. L’auteur de ces frôlements suspects était un personnage de grande taille à la silhouette massive et à la carrure impressionnante. Vêtu avec une élégance recherchée d’un habit parfaitement coupé, d’une cape de soirée et coiffé d’un chapeau claque, tenant à la main une lourde canne à pommeau d’ambre, le visage à la mâchoire carrée, les traits dissimulés par un loup noir, l’inconnu se mit à avancer dans la ruelle si paisible d’un pas mécanique et pesant, mû par une volonté inconsciente car ses yeux d’où toute intelligence semblait absente, ne voyaient pas. Était-ce donc un mort qui marche? 
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Un rat, effrayé par la marionnette humaine dépourvue d’âme, passa entre les jambes de la créature pour se fondre rapidement dans l’obscurité. Le robot biologique ne se rendit compte de rien et ne vit ni ne sentit le rongeur aux yeux jaunes. Il n’entendit pas également le froissement d’une manche sur la pierre moisie, manche appartenant à un surineur avide d’un coup de poignard. Ainsi, une lame luisit subitement sous la clarté douteuse et tremblotante d’un réverbère à gaz. Le couteau s’enfonça aisément dans le dos de l’inconnu. Le coup fut porté trois fois mais pourtant la victime ne s’effondra pas, ne poussa aucun cri ou gémissement, pas même un soupir.
Incroyablement, le poignardé se retourna vers son assaillant, son visage n’exprimant rien que le vide, l’impavidité de la mort.
Alors, les bandits, au nombre de deux, reculèrent, pétrifiés de peur, cherchant à se confondre avec le mur de la vieille maison qui leur avait servi de cachette. Le plus chétif des agresseurs ne put retenir une exclamation.
« Ô Bonne Mère! Protège-moi! », dans laquelle l’accent marseillais ressortait.
La panique des deux malfrats fut à son comble lorsque la victime, poursuivant sa marche mécanique vers ses assassins, le visage toujours aussi inexpressif, leva les bras et parla à son tour d’une voix sépulcrale.
«  Monseigneur! Mon Maître! Rendez-moi mon âme! ».
L’homme, disant cela, avançait tel un zombie, le couteau toujours enfoncé dans le dos. S’agissait-il d’une véritable scène d’épouvante sortie tout droit des films de la Hammer?
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C’en fut trop pour nos surineurs qui prirent leurs jambes à leur cou et s’enfuirent, échappant de justesse au sergent de ville, qui, en bon serviteur de l’Etat, terminait sa ronde, ignorant ce qui se passait à trois cents mètres de lui à peine. Mais l’homme masqué, avançant de son pas égal, finit par se heurter au fonctionnaire. L’effet fut le même qu’avec les deux pègres. Le policier à son tour terrorisé, entendit distinctement l’individu sans conscience s’écrier:
« Maître, quand me rendrez-vous mon âme? ».
Perdant son sang-froid, le sergot se mit à courir à perdre haleine, rejoignant en quelques minutes le commissariat le plus proche, où, après avoir avalé un doigt d’eau-de-vie, il fit son rapport à son supérieur dans un langage si peu clair que personne ne comprit ce qui était arrivé.
Pendant ce temps, rue Beaubourg, où le Piscator et Marteau-pilon avaient trouvé refuge, les dîneurs attardés ne prêtaient aucune attention aux deux malfaiteurs qui cherchaient à reprendre leur souffle, le visage en sueur malgré la température pas si clémente. Les deux amis récupéraient peu à peu tout en s’interrogeant sur le mystérieux automate humain qu’ils avaient agressé avec l’intention de lui faire sordidement les poches.
- Ce zig n’était pas normal! Jeta le Piscator entre deux quintes de toux.
- Pour sûr! Approuva Marteau-pilon. Il venait sans doute de l’enfer.
- Surtout n’emploie pas ce mot. Il me fait peur! Trembla le Marseillais.
- Pourtant, je n’en vois pas d’autre. Tu as une explication pour ce mannequin de chair? Il saignait comme toi et moi. Mais il marchait, continuait d’avancer comme si ton coup de surin ne lui avait rien fait. Nib de nib!
- J’en frissonne encore. J’comprends rien à ce qui s’est passé. Je ne suis qu’un voleur, un monte-en-l’air. J’ai jamais été à l’école sauf à celle de Brest ou de Toulon.
- Pareil pour moi. Ah! Quel dommage que l’Artiste nous ait quittés! Lui saurait le fin mot de cette histoire plus vite que je ne vide mon godet.
- Tu dis vrai. En attendant, nos poches restent vides. Encore une fois, nous ne souperons pas ce soir.
- Le ventre vide, je dors mal.
Sur ces regrets fort prosaïques, nos tristes sires regagnèrent leur logis sordide dans le troisième arrondissement de Paris, une venelle à proximité des halles, qui, déjà, s’animaient.

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mercredi 25 juin 2014

Le Tombeau d'Adam 1ere partie : L'Introuvable chapitre 8.



Chapitre 8

New York, 8 janvier 1949, Ve Avenue.
Dans une pâtisserie à la française. 
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Deux jeunes femmes, l’une d’un blond éclatant, l’autre aux cheveux couleur vieil or, attablées devant une tasse de thé de Chine, discutaient courtoisement de leurs projets respectifs. La plus grande et la plus délicate, à peine âgée de vingt ans, espérait connaître un jour une brillante carrière à Broadway ou à hollywood. En attendant l’engagement décisif qui la révèlerait au public, elle travaillait comme mannequin au Harper’s Bazar. Elle répondait au nom de Liza Freemont. D’origine irlandaise, ayant été élevée au sein d’une famille aisée, elle partageait avec ses parents un goût prononcé pour la scène. Son éducation sans faille lui permettait de côtoyer et de fréquenter la High Society. 
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Sa compagne n’était pas née avec une cuiller en or dans la bouche, tout au contraire! La jolie rousse avait vécu dans une famille modeste avec une mère ouvrière, un père brigadier de gendarmerie et un frère aîné vendeur dans un magasin de chaussures; mais voilà! L’amour avait changé tout cela. Pendant la guerre, elle avait rencontré son futur mari, qui, lui, appartenait à la noblesse bavaroise. En épousant envers et contre tous le duc Von Hauerstadt, Elisabeth Granier avait fait son entrée dans la jet set. Le duc, dont les biens avaient été saisis par la justice nazie, venait juste d’être indemnisé par la République allemande. Devenu le seul héritier de la fortune des Von Hauerstadt, Franz faisait fructifier cet argent tout en en prélevant une part appréciable destinée à la traque des criminels de guerre. D’autres fonds servaient à subventionner des ONG afin de lutter contre la faim et la pauvreté.
L’ancien officier de la Wehrmacht occupait également son temps en se consacrant à la recherche, travaillant auprès d’Otto Von Möll qui l’avait aidé au moment de sa plus grande détresse financière et de Dick Simons, le physicien le plus réputé des Etats-Unis après Albert Einstein.
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Vêtue d’une splendide robe en faille de soie noire, les cheveux peignés avec art, les mains gantées de chevreau, les jambes gainées de nylon et les pieds emprisonnés dans de minuscules escarpins, Elisabeth était d’une beauté à couper le souffle. Son teint de pêche resplendissant, n’avait nul besoin d’un quelconque artifice. Seuls un soupçon de rouge sur les lèvres, un trait d’eye liner sur les paupières montraient son goût très sûr. La jeune femme était encore dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, n’ayant pas tout à fait vingt-trois ans. Si un homme s’extasiait sur sa taille fine ou encore sur sa poitrine de déesse, il ne pouvait deviner que la Française était déjà la mère de deux enfants, François, presque cinq ans et Cécile, adorable fillette de deux ans aux yeux de velours.
Liza Freemont rivalisait de grâce et de féminité avec son amie. Sa robe gris perle à la jupe large comportant des panneaux coupés en biais, ses cheveux laqués soigneusement, son pendentif, un authentique camée remontant au IIIe siècle de l’Empire romain, ses longues mains parfaitement manucurées, le rose délicat qui marbrait ses joues, ses mignonnes chaussures de daim assorties tout naturellement à la robe et au sac, tous ces détails sublimes étaient enregistrés non sans une pointe de jalousie par la serveuse venue renouveler la commande. 
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- Comme c’est gentil à vous de m’avoir invitée à prendre le thé dans un endroit aussi charmant! Minaudait Liza Freemont. J’ignorais qu’il existait à New York une véritable pâtisserie française. Ces éclairs sont tout à fait délicieux. Dommage qu’il me faille respecter un régime car je crois bien que je succomberai tous les jours à ce péché mignon qu’est la gourmandise.
- J’ai découvert ce salon par hasard le mois dernier alors que j’effectuais quelques emplettes pour les fêtes. Vous savez, je ne connais pas très bien New York, vivant habituellement à Detroit. Figurez-vous qu’il neigeait et que j’avais les bras encombrés de paquets. J’en ai fait tomber un juste devant la vitrine de la pâtisserie. J’étais fatiguée et gelée. Je suis donc entrée. Franz était en retard.
- Votre mari est un être si exceptionnel! J’aimerais rencontrer un homme comme lui. Faire ma vie avec lui. Un mariage d’amour. Mais je dois vous paraître bien frivole.
- Pas du tout, très chère. J’admets avoir eu beaucoup de chance…
- Pourquoi riez-vous? Ce n’est pas indiscret de vous le demander au moins?
- Non… j’étais tout simplement en train de penser à mon premier flirt, le docteur Fontanes.
- Ne s’agit-il pas de ce chirurgien qui pratique des opérations à cœur ouvert et qui envisage une greffe pour les prochaines années?
- C’est bien lui. Après la guerre, Marc a étudié deux ans auprès d’un chirurgien britannique des plus réputés. Aujourd’hui, il se retrouve à la tête d’un service de chirurgie cardiaque dans un grand hôpital parisien. Mais parlons plutôt de vous…
- Il n’y a rien à en dire… je végète.
- Comment? Aucun contrat en vue?
- J’ai bien un tout petit espoir, je l’avoue. Un metteur en scène a téléphoné avant-hier. Il voudrait monter une pièce d’un auteur russe, Tchekhov. Or, il envisage de me donner un rôle minuscule.
- Les débuts sont toujours difficiles Liza.         
- J’en suis tout à fait consciente.
- Ce que je dis doit vous paraître des plus banals mais je pense sincèrement que vous avez du talent et que vous finirez par percer. Votre prestation d’Ophélie me le prouve.
- Elisabeth, vous êtes indulgente.
- Absolument pas. Tenez, il est près de six heures. Venez donc à mon hôtel.
- Avec plaisir.
- Les enfants seront heureux de vous voir et Franz de même.
Les deux jeunes femmes se levèrent et revêtirent leurs manteaux, noir pour la duchesse Von Hauerstadt et gris sombre pour le mannequin. Un vent glacial soufflait à l’extérieur mais la marche jusqu’à l’hôtel cinq étoiles ne durait que cinq minutes au maximum.

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Dans la suite des plus luxueuses, Franz attendait Elisabeth en lisant The New York Times. des publicités pleine page annonçaient la commercialisation de deux automobiles de la marque Tucker, le modèle décapotable et la Sedan. Le jeune homme se posait la question de savoir s’il achèterait cette nouvelle voiture dont Otto lui rabâchait les oreilles depuis près de cinq semaines. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c8/1948_Tucker_Sedan_at_the_Blackhawk_Museum.jpg
Une autre publicité informait de la prochaine mise en vente des premières chaînes stéréophoniques. De son côté, la page sportive démontrait tous les avantages à employer le moteur turbo pour les autos de course.
Les enfants, quant à eux, jouaient sur les tapis précieux et, parfois, des rires joyeux fusaient des jeunes gorges. Cécile tentait de tirer à elle un cheval à bascule appartenant à son frère. Celui-ci faisait semblant de lui abandonner son jouet pour mieux le lui reprendre ensuite. C’est alors que la fillette chutait sur son postérieur rembourré par des langes. Elle hésitait entre les larmes et le rire mais les grimaces de François la décidaient pour le côté comique de sa situation.
Des bruits de talons féminins attirèrent bientôt l’attention des deux enfants. Si le garçonnet fut le plus rapide à se précipiter dans les jupes d’Elisabeth afin de recevoir un câlin, Cécile se montra plus maladroite à cause de ses langes et de ses plus petites jambes. Néanmoins, elle eut également droit à sa part de bisous.
Liza Freemont observait avec attendrissement cette scène ordinaire de pur bonheur familial pensant qu’elle aimerait bien connaître à son tour les joies de la maternité.
- Quelle bonne idée d’avoir accompagné Elisabeth! S’exclama Franz, tendant poliment la main au mannequin. Vous dînez avec nous, n’est-ce pas?
- Ce serait volontiers mais j’ai une séance de poses à sept heures chez Nick Harriman.
- A une heure aussi tardive? Bien sûr, vous ne pouvez retarder d’un jour?
- Je le pourrais, oui, mais…
- Oh! Faites-le, je vous en prie, reprit Elisabeth avec sa voix chantante. Nous nous voyons si rarement. Nous ne nous connaissons que depuis juillet dernier mais j’ai l’impression que c’est depuis l’enfance.
- Elisabeth, vous vous montrez si adorable envers moi… je cède.
Tandis que la jeune femme utilisait le téléphone de la suite pour informer Harriman de ce contretemps, Franz achevait la lecture du journal.
- Où allons-nous ce soir? Interrogea Elisabeth.
- Je ne sais pas. Dans un restaurant italien peut-être…
- Quelle bonne idée! J’ai justement envie de spaghetti à la carbonara et d’une pizza napolitaine.
- Le voilà ton menu. Dick Simons doit nous rejoindre à sept heures trente.
- Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un dîner de détente…
- Mais non, tout au contraire. Je l’ai persuadé de venir. Il s’abrutit de travail.
- Pour oublier son veuvage. Il ne parvient pas à vivre sans Cléa.
- Je réagirais de même si j’étais dans sa situation.
- Merci mon amour. Mais que voilà une pensée fort macabre!
Avec délicatesse, la jeune femme se rapprocha de Franz et déposa un tendre baiser sur sa joue.

***************

Dans le petit restaurant italien si typique avec ses nappes à carreaux rouges et blancs, ses senteurs savoureuses d’ail et d’huile d’olive, ses lumières tamisées, ses chansons napolitaines en sourdine, une table était particulièrement choyée par le patron, un vieux bonhomme ventru et chauve, à la moustache broussailleuse. Au moindre clignement d’yeux de ses hôtes, il s’empressait, un sourire ripoliné sur sa face rubiconde et sympathique.
Le repas, délicieux, enchantait les papilles gustatives et mariait avec bonheur la tomate, les épices, les pâtes cuites juste ce qu’il fallait, le bœuf, le veau et le chianti. Le dessert arriva au bout de deux heures sous la forme de cassates siciliennes.
Franz et ses convives ne tarissaient pas d’éloges et Giuseppe, le patron, était aux anges.
- Après le dessert, vous prendrez sans doute un café et un pousse-café? Demanda-t-il avec affabilité.
- Oh! Non! Je ne pourrais rien avaler de plus! Gémit Elisabeth.
- Un petit espresso, ça ne peut vous faire de mal et ça aide à digérer.
- D’accord, approuva Von Hauerstadt. Pour vous aussi, cher Simons?
- Je me laisse tenter, répondit l’Hellados qui, dans son for intérieur, se promettait de suivre un régime drastique pendant au moins un quart de cycle, régime accompagné d’une gymnastique sévère afin d’éliminer toutes les toxines avalées dans ce sublime dîner.
Finalement, seuls les hommes commandèrent un café.
- Alors, et vos travaux sur la fusion? Avancent-ils comme vous le désirez? Demanda Elisabeth innocemment.
- Est-ce bien le lieu pour parler de ces choses-là? Répliqua Liza avec une moue charmante. Ce soir, je me sens l’âme romantique. Laissez mon cœur être bercé par cette chanson d’amour!
- Comme je vous approuve, mademoiselle Freemont.
- Liza, je vous prie, Simons…
- Je n’ose… je ne vous connais que depuis trois heures…
Pendant ce temps, Franz jetait un coup d’œil entendu à sa jeune épouse, coup d’oeil qui signifiait qu’il espérait bien que cette première rencontre entre le chercheur et le mannequin serait suivie de beaucoup d’autres. Complice, Elisabeth souriait.
Or tous quatre étaient loin d’imaginer qu’à quelques kilomètres seulement, un certain Larry Hillermann, autrement dit l’amiral Opalaand les espionnait grâce à un mini émetteur-récepteur qu’il était parvenu à dissimuler à l’intérieur même d’une des semelles de Franz en se faisant passer pour un des domestiques de l’hôtel Hilton!
Malheureusement, l’appareil ne fonctionnait pas parfaitement et le Haän ne captait que quelques bribes de la conversation. De plus, que ce soit Von Hauerstadt, Simons, Elisabeth ou Liza, tous s’exprimaient en français, langue mal maîtrisée par notre extraterrestre. Parfois, les propos étaient émaillés de tournures idiomatiques dont le sens échappait totalement au guerrier.
Cet incident, fort anodin, allait avoir des conséquences dramatiques dont Liza ferait les frais.

***************

Ce fut fort tardivement que les convives regagnèrent leurs foyers ou leur chambre d’hôtel. Ce dîner avait attiré l’attention de Franz sur son ami et mentor Dick Simons. Était-ce là le résultat d’un repas très copieux? L’Hellados avait moins contrôlé que d’habitude ses propos et son apparente froideur. Son teint aussi, plus cuivré, si peu humain, ses yeux de braises avaient alerté l’inconscient du jeune homme qui, depuis son étrange rêve lors de son emprisonnement, était poursuivi par des songes bizarres, plus que dérangeants tendant à prouver que l’ancien officier allemand vivait simultanément dans au moins trois univers différents. Dans ces dimensions oniriques, Franz côtoyait des formes de vie inattendues, des entités, des extraterrestres originaires de systèmes solaires distants de la Terre de plusieurs dizaines d’années lumière.
Gardant pour lui ses impressions, Von Hauerstadt décida pourtant de creuser le sentiment de curiosité maintenant éveillé concernant son ami et d’enquêter sur lui.
Tout d’abord, il prit des renseignements auprès d’Otto Von Möll, et ce, le plus discrètement possible. L’avionneur le mit ensuite en contact avec Albert Einstein. Le chercheur avait connu Simons dans les années 1920.
Les jours passèrent et le duc parvint à être reçu par le célébrissime savant.
Ce samedi matin, Franz fut reçu fort aimablement par Albert dans son bureau, une pièce mise à la disposition du chercheur par le doyen de l’Université de Princeton, Université à laquelle il appartenait depuis quelques temps déjà. 
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/8b/Nassau_hall_princeton_university.jpg
Dehors, la neige recouvrait l’herbe des pelouses et les allées de son tapis immaculé et splendide. L’air vif piquait et l’azur éclatant rappelait à tous que les belles journées ensoleillées d’hiver existaient.
Fort heureusement, dans la salle lambrissée aux hauts plafonds, une douce chaleur se dégageait. Elle provenait d’un feu de cheminée où le bois brûlait en pétillant derrière un pare-feu ouvragé.
Après les présentations d’usage, Von Hauerstadt, tout en s’excusant pour le dérangement, expliqua les raisons de sa visite.
- Ainsi, vous travaillez auprès de Simons à Detroit?
- C’est cela, professeur. Depuis trois ans environ.
- Hum… Sur quoi portent vos recherches si ce n’est pas indiscret?
- La mise en pratique de la théorie des champs unifiés.
- Ah! Je vois…
- Votre théorie qui fut brillamment exposée et démontrée à la fin des années 1920...
- En réalité, et je n’ai aucune honte à le reconnaître, celle-ci doit beaucoup à Dick. Lorsqu’il est venu se mettre à mon service, je piétinais lamentablement depuis des années. J’apprends avec plaisir qu’il poursuit la concrétisation de cette théorie…
- Une concrétisation qui doit conduire au déplacement dans ce qu’il nomme un espace différent ou hyper espace. Mais il n’en demeure pas moins que nous nous heurtons à un problème de taille: celui de trouver le catalyseur adéquat qui nous permettrait d’atteindre cette dimension dans laquelle la barrière constituée par la vitesse de la lumière n’a plus lieu d’être…
- Une sacrée difficulté. Mais vous, jeune homme? Qu’est-ce qui vous attire dans cette quête?
- Euh… la soif de connaissance, l’envie de repousser toujours plus loin les limites, de nouvelles frontières… le temps me fascine. Mais, pardonnez-moi… je m’exalte et me conduis comme un enfant au lieu de parler de la raison précise de ma visite…
- Non, pas du tout. Poursuivez l’exposé de votre enthousiasme.
- Comment dire? Voilà. Comme tout être humain, il m’arrive de regretter une action, un geste maladroit… parfois, je me dis qu’il existe un lieu quelque part où je n’ai pas commis cette erreur.
- Hum… Vous voudriez remonter le temps et effacer ce que vous jugez mauvais…
- Je sais ce que vous allez m’objecter. Voilà une attitude immature, puérile. En fait, je sens qu’un jour ou l’autre l’humanité pourra voyager librement dans le temps comme dans l’espace et…
- Ah! Que Dieu nous préserve d’une telle possibilité! C’est la boîte de Pandore que vous voulez ouvrir! Je ne vous comprends pas. Comment, après le précédent conflit que notre planète a connu, vous voulez donner le pouvoir total aux humains, une espèce dangereuse, cruelle et infantile?
- Attendez, professeur, écoutez mes arguments. Si quelqu’un était déjà capable de manipuler le temps, le modeler à sa volonté et était en train de s’amuser de nous?
- Was? Ich verstehe nicht… murmura Albert, recourant à sa langue maternelle tant il était troublé.
- Je vais essayer d’être concis et clair à la fois, reprit Franz en allemand, comprenant l’émoi du vieux chercheur. Pendant la guerre, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable, défiant les lois de la logique. Au début, j’ai cru être victime d’un songe ordinaire, mon imagination exacerbée par mon emprisonnement me jouant un tour.
Alors Franz narra le rêve qui avait déclenché chez lui la faculté d’appréhender les choses cachées.
Après le récit, Einstein médita quelques minutes puis déclara:
- D’après votre étrange aveu, il ressort qu’il existerait une infinité d’Univers dans lesquels la Terre ne vit pas la même histoire. Un peu comme un puzzle que l’on peut assembler, défaire et refaire avec des motifs différents. Dans notre Galaxie, certaines civilisations maîtriseraient le déplacement temporel. Mais que vient donc faire Dick Simons là-dedans? Le soupçonnez-vous de n’être pas natif de notre bonne vieille Terre? M’aurait-il fourni la possibilité de mener à terme ma théorie sur l’unité des quatre forces qui régissent notre univers physique actuel?
- Je réponds oui à vos deux questions, professeur! Simons a vécu chez vous durant plusieurs mois…
- Ach! So! Je n’ai rien remarqué de particulier chez lui, d’étranger… à moins qu’un contrôle de soi de tous les instants. Ce n’est pas un homme expansif. Mais il est tombé amoureux d’une secrétaire de l’Institut pour lequel je travaillais à l’époque. Il a épousé la jeune femme peu de temps après.
- Cléa Bernhardt.
- C’est exact. J’ai revu Simons après la tragédie.
- Oui? Fit Franz de plus en plus intéressé.
- Il dominait parfaitement son chagrin mais pour qui le connaissait, certains regards, certaines raideurs dans ses gestes ne trompaient pas.
- Rien d’autre?
- Laissez-moi me souvenir, jeune homme. Ne vous montrez pas si impatient. Il y avait pourtant quelque chose… je l’ai sur le bout des lèvres… Un détail… lorsque je tentais d’unifier la théorie des quatre forces, parfois, Dick se rapprochait de moi. Alors, mon découragement s’envolait et ma fatigue également. Un peu comme si mes batteries se rechargeaient en sa présence. Ah… il y avait aussi le fait qu’il me tendait les pages de mes notes avant que je le lui en ai fait la demande… Ou encore il lui arrivait de répondre à une de mes questions avant de…
- L’avoir posée?
- Presque… ou du moins avant de l’avoir achevée… mais en ce temps-là, cela me paraissait normal. Dick était si brillant…
- Depuis quand n’avez-vous pas rencontré Simons?
- En 1944, peu après la fin de la guerre.
- Continue-t-il de vous écrire?
- Oui, mais pas régulièrement. Il m’envoie chaque année les vœux de nouvel an, une carte postale de temps en temps…
- Suivez-vous sa carrière?
- Par les journaux et les revues spécialisées.
- Ne savez-vous rien de ses débuts scientifiques?
- Pas grand-chose. Avant de venir en Allemagne, il était assistant à Berkeley…
- Intéressant. Mais auparavant?
- Il me semble qu’il avait fait ses études dans un collège catholique de San Francisco.
- Le collège de Sainte Marie des Anges. Mais les bâtiments ont brûlé en 1920 et toutes les archives ont opportunément disparu dans le sinistre. Je me suis rendu sur les lieux la semaine dernière tentant de retrouver des personnes qui l’avaient connu enfant ou adolescent.
- Poursuivez, jeune homme…
- Rien! Lança piteusement Von Hauerstadt. J’ai fait chou blanc. Tous ceux que j’ai interrogés ont oublié qu’un certain Dick Simons a été ou pu être élève au collège des Anges. J’ai même été à l’état-civil.
- Hum…
- A la suite du tremblement de terre de 1906, les dossiers ont presque tous disparu. Aucune trace donc d’un quelconque acte de naissance de Dick Simons.
- A moins qu’il ne soit né ailleurs…
- Je n’en sais pas plus. Ne vous a-t-il rien révélé de personnel concernant sa famille?
- Vous savez, il était très secret, très pudique. Pourtant, un jour, il a reconnu avoir perdu ses parents dans un accident de chemin de fer et avoir été élevé par un vieil oncle, retraité de la Marine. Il avait obtenu une bourse pour aller à l’Université.
- Tout cela est bien maigre, professeur.
- Monsieur Von Hauerstadt, si vous me permettez l’expression, vous courez après une chimère.
- Oh! J’en suis tout à fait conscient.
- Il y a autre chose, n’est-ce pas?
- J’éprouve un sentiment de gêne. En enquêtant sur le professeur Simons, j’ai l’impression de le trahir mais je me sens obligé de poursuivre mes investigations. Je le sens confusément. C’est important et même plus. Oh! Pas pour moi mais pour…
- Pourquoi vous interrompez-vous?
- Professeur Einstein, mes paroles doivent vous paraître bien présomptueuses. Je vous retiens depuis plus d’une heure. Sans doute avez-vous à faire?
- Herr Von Hauerstadt, vous ne me dérangez nullement.
- Permettez-moi de prendre congé, professeur. Soyez remercié pour votre accueil et vos renseignements.
- J’aurais tellement souhaité vous rendre davantage service! Ce fut un plaisir. À vous revoir.
- Je vous le promets.
Les deux scientifiques se séparèrent après avoir échangé une cordiale poignée de main. Si Franz n’était pas entièrement satisfait des informations obtenues, Albert Einstein, troublé, s’enferma de longues heures dans le mutisme. Puis, le soir même, il fouilla dans ses vieux albums de photos et, après quelques hésitations, décolla un cliché qu’il observa en silence avant de le glisser dans une enveloppe adressée à Franz à Detroit, le jeune homme ayant veillé à lui laisser ses coordonnées.
Lorsque Von Hauerstadt reçut le document, il ne remarqua pas immédiatement ce qui clochait. Certes, la photo avait jauni car elle datait de juillet 1926. On y reconnaissait cependant, assis sur l’herbe et pique-niquant Dick Simons et sa future épouse, Cléa Bernhardt. Tous deux souriaient face à l’objectif. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c6/The_bright_star_Alpha_Centauri_and_its_surroundings.jpg/1022px-The_bright_star_Alpha_Centauri_and_its_surroundings.jpg
Enfin, Franz poussa un cri d’exclamation.
- C’est tout à fait impossible! Il n’a pas changé.
- Que veux-tu dire? Questionna Elisabeth qui, à son tour, examina de près la photo.
- Regarde bien.
- Oui, il s’agit de Dick. Je le reconnais…
- La date, Elisabeth…
- 14 juillet 1926... Je comprends. Il n’a pas vieilli.
- Exactement.
- Aujourd’hui, il est le même que sur la photo. Pas une ride supplémentaire, pas un seul cheveu blanc.
- Tout à fait. Dick n’est pas homme à se teindre… Qu’en penses-tu?
- La même chose que toi…
Les époux Von Hauerstadt avaient trouvé la faille chez Dick Simons. L’Hellados avait négligé le fait essentiel que les humains vieillissaient six fois plus vite que les membres de son peuple. Cette erreur était-elle volontaire ou fortuite? Qui menait le bal en réalité?

***************

Franz poursuivit donc ses investigations, tentant d’éclaircir avec un acharnement nouveau les nombreux coins d’ombre qui émaillaient la vie et la carrière de son mentor.
Étonnamment, Sarton ignorait l’attention dont il était l’objet. En fait, l’Hellados était préoccupé par de hautes pensées. Il voulait parfaire ce temps alternatif qui lui devait son existence.
Pour cela, l’extraterrestre retourna une nouvelle fois dans le passé de Terra afin de mettre un terme anticipé aux jours d’une fillette anglaise aux boucles blondes et au nez en bec d’aigle, dont les parents, simples épiciers, étaient loin d’imaginer que, sans les manigances de Sarton, la carrière de leur progéniture atteindrait des sommets quatre décennies plus tard.
Meg Winter fut victime d’un accident de la circulation un jour de mai 1935alors qu’elle revenait de l’école. La limousine noire et son conducteur assassin demeurèrent introuvables. 
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Quatorze ans plus tard, à New York, l’amiral Opalaand mettait au point les derniers détails d’une opération qui allait se solder par la mort du mannequin Liza Freemont. Cette fois-ci encore, il y avait erreur sur la personne, non pas par la faute de l’Hellados mais par la sottise et l’ignorance du Haän.
En réalité, l’extraterrestre voulait tuer Elisabeth et ainsi, atteindre Franz dans ce qu’il avait de plus cher. Supposait-il donc que le jeune homme, perdant toute raison, poussé par un chagrin sans borne, allait se suicider?
Or, de retour aux Etats-Unis en février 1949, Sarton concentrait toute son attention sur son adversaire Haän, négligeant Von Hauerstadt dans le souci de protéger ce dernier d’Opalaand. Le guerrier ignorait que le prospectiviste avait percé ses défenses et pouvait, à loisir, grâce au communicateur inter monde, pénétrer dans les archives du vaisseau de l’amiral. Sarton apprit l’identité de la prochaine cible d’Opalaand. Il pouvait encore tout changer et faire en sorte que Liza fût épargnée. Mais…

***************

Ce 26 février 1949, tandis que la neige remplaçait peu à peu la pluie dans les rues de Detroit et que la nuit venait à grands pas, Franz, dans l’appartement de Sarton chez lequel il avait pu s’introduire comme un vulgaire malfaiteur en forçant prosaïquement la serrure, fouillait méthodiquement les affaires du professeur. C’était un authentique exploit qu’avait accompli notre aventurier novice. Il avait une baraka d’enfer.
Par instant, l’inquiétude s’emparait du duc. N’était-il pas en train de trahir celui qu’il considérait comme son ami et mentor? Pourtant, Franz voulait savoir!
Le secrétaire n’avait rien donné. De même la table de nuit, le bureau et la bibliothèque.
Von Hauerstadt allait-il renoncer? Réfléchissant, une intuition lui vint tout à coup.
Se dirigeant jusqu’à la petite table du salon, le jeune homme observa le cadre contenant la photographie de Cléa, la défunte épouse de Dick. Il s’agissait d’une épreuve d’art, signée d’un studio réputé de Londres. 
Maîtrisant le léger tremblement de ses mains, avec mille précautions, Von Hauerstadt sortit la photo de son cadre de verre. Avec elle, vinrent deux enveloppes qu’il ouvrit. L’une d’elle déversa cinq feuillets d’une matière translucide tout à fait inconnue en ce mitan du XX e siècle. L’autre enfermait de vieux parchemins sentant le moisi. Délicatement, notre indiscret jeune homme déplia les feuilles de papier.
- Mein Gott! Du russe! L’encre de ces écrits est fort pâlie. Toutefois, je dois parvenir à déchiffrer cette écriture.
Alors, appliquant lesdits feuillets juste sous la lampe du bureau, Franz réussit à lire partiellement leur contenu mystérieux. Sur le premier parchemin, un dessin à la plume était esquissé. Il représentait une espèce de cuve rectangulaire reliée par des tuyaux à un générateur électrique primitif dont l’énergie provenait d’un capteur condensateur de foudre. Dans cette cuve, un embryon difforme et monstrueux baignait dans un liquide nutritif à solution saline. Le schéma portait le nom Homunculus Danikinensis . 
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Sur la deuxième feuille, une série de formules chimiques à peu près incompréhensibles puis le plan de ce qui semblait être un monastère tibétain. La page était annotée de la main d’un certain baron Pavel Danikine et comportait une date, 11 mars de la sainte année 1844. 
 
Le troisième parchemin révéla à Franz un secret plus inattendu encore, les calculs exacts et précis conduisant à la formulation claire de l’unification des quatre forces et ce, plus de soixante-dix ans avant les écrits d’Albert Einstein puisque Danikine avait ainsi paraphé le feuillet: moi, Pavel, baron Danikine, dit prince Danikine, fils d’Alexis, prend possession du savoir des dieux en toute connaissance de cause afin de créer un nouvel Univers. Que cette humanité imparfaite qui n’a pas su reconnaître mon génie tremble! Ses jours sont désormais comptés. 8 septembre de l’an 1857 de Notre Seigneur.
- Qu’ai-je donc trouvé là? S’exclama Franz. D’où ces parchemins viennent-ils? Comment Dick a-t-il pu se les procurer? Un tel savoir en plein XIXe siècle! C’est impossible. Il doit s’agir de faux… ou alors je rêve.
- Non, Von Hauerstadt, répondit la voix froide et sans inflexion de Sarton.
A la présence du professeur, le jeune duc sursauta et se retourna pour lui faire face.
- Il est inutile que je vous demande ce que vous faites chez moi puisque vous avez osé fouiller dans mes effets personnels. Cela m’est un grand déplaisir. Je n’attendais pas cela de vous, Franz, vous me décevez.
Avec des gestes parfaitement maîtrisés, l’Hellados récupéra la photo de Cléa et la replaça dans son cadre. Son visage, plus fermé que d’habitude n’exprimait rien, pas la plus petite émotion.
De son côté, Von Hauerstadt se sentait extrêmement gêné. Il ne savait quoi dire pour tenter de s’excuser. Après quelques secondes d’un lourd silence, il se décida pour la franchise.
- Simons, j’enquête sur vous. Votre passé m’intrigue car il comporte de nombreuses zones d’ombre.
- Ah! En quoi peut-il donc vous intéresser, Franz? Répondit Sarton toujours aussi raide. Je me suis comporté loyalement avec vous, ce me semble et…
- Oh! Je le reconnais volontiers. Mais… quelque chose me dit que vous n’êtes pas celui que vous prétendez être.
- Tiens donc! Vous croyez qu’il vous revient de creuser mon passé? À supposer que j’en aie un fort mystérieux, naturellement.
- Cette photo en révèle beaucoup, articula Von Hauerstadt en pesant ses mots.
Le duc avait sorti de son portefeuille le cliché envoyé par Albert Einstein. Il le tendit à Simons qui put ainsi l’examiner tout à loisir.
- Cléa à l’époque de nos fiançailles.
- Oui, sans doute, mais avec vous à ses côtés. En 1926. Or, présentement, nous sommes en 1949 et vous êtes exactement le même que sur cette photo.
- Quelle énigme contrariante pour vous!
- Comment expliquez-vous le fait qu’apparemment vous soyez insensible au temps qui passe?
- Faux, mon jeune ami. Comme tout un chacun je vieillis et suis soumis à disparaître.
- Pas comme un humain en tout cas.
- Ah! Me soupçonnez-vous donc d’être un extraterrestre? Ce mot m’écorche les lèvres. Ne soyez pas stupide.
- Je ne le suis pas, professeur. Ces dernières semaines, je vous ai observé et…
- Vous avez constaté que je ne mange pas de viande, que je ne fume pas non plus, que je n’aime pas l’alcool, que je pratique les arts martiaux, que je mène une vie saine, bref, que je suis particulièrement soucieux de ma forme et de ma santé…
- Peut-être… vos mains m’intriguent. Vous les montrez le moins possible. Vous portez des gants la plupart du temps et évitez de toucher les autres personnes afin de ne pas être infecté par un de nos virus ou de nos microbes…
- Il y a un peu de cela, je l’avoue. Mon organisme ne s’est pas encore habitué à certains petits parasites d’ici.
- Ah! Vous l’admettez enfin!
- Quoi donc, très cher? Que je ne suis qu’un étranger? Pourquoi pas? Que j’ai vu le jour sous d’autres cieux fort exotiques? Que ma planète natale est éclairée par un double soleil? Que je souffre du froid sous vos maudites latitudes? Que jamais je n’ai pu me faire à cette neige et à cette humidité? Que mon sang a une couleur cuivrée qui fait penser à de l’or liquide? Que ma température interne s’élève à 45,2°C et que mes facultés psy me permettent de lire facilement dans votre esprit? Que j’appartiens en fait à votre futur? Et bien oui, voilà, j’avoue tout cela, d’un bloc!
- Professeur, vous êtes en train de perdre le contrôle de vous-même, murmura Franz doucement.
- Absolument pas, monsieur Von Hauerstadt. J’en ai assez de ce mensonge. Il dure depuis trop longtemps. Vous méritez de connaître la vérité même si, après tous ces aveux, je suis contraint de partir. En fait, ici, ma tâche est achevée.
- Expliquez-vous, professeur! Qu’est-ce que la Terre vous doit?
- Vous avez compris, Franz. Tout! Oui, la Terre me doit tout. Son existence et sa gloire dans les prochains siècles. Au prix de ma conscience. Au prix de mon confort personnel. Mais la cause est suffisante, comme l’a proclamé jadis Vestrak il y a plus de cinq mille ans.
- D’où venez-vous? Qui êtes vous? Quel est votre véritable nom?
- Je suis un Hellados et je me nomme Sarton. Autrefois, façon de parler, j’étais un prospectiviste sur la planète Hellas, un astre distant de Terra de cent vingt années lumière. J’appartiens au clan Senriss et je suis le fils aîné de la grande prêtresse Pimela. Je suis né en l’an 2163 de l’ère chrétienne, donc dans votre futur. J’ai quitté les miens en l’an 2222 afin d’accomplir la mission la plus ardue, la plus semée d’embûches. J’avais reçu l’ordre de tout faire afin que la Galaxie ne disparût pas sous le joug d’une dictature issue d’une planète guerrière nommée Haäsucq. Cela vous satisfait-il? Votre curiosité est-elle rassasiée?
- Amplement. Je ne m’attendais pas à tant de révélations.
- Je sais que vous me croyez. Toutefois, mes aveux ne sont pas destinés à être pérennisés dans votre mémoire.
- Je ne saisis pas.
- Je ne puis plus agir dans ce XX e siècle. Vous m’avez démasqué. Il reste à percer le mystère contenu dans ces écrits que vous tenez entre vos mains. C’est là ma prochaine tâche.
- Ces schémas stupéfiants dus à Danikine…
- Vous lisez le russe… je m’en doutais.
- Certes, mais… je suis troublé.
- Vous ignorez d’où vous vient cette faculté nouvelle. Tout simplement d’un temps parallèle.
- Vous n’avez pas d’autre explication….
- Non, Franz. Ailleurs, dans une chronoligne alternative, vous avez pu apprendre cette langue. Stadull fasse que jamais vous ne sachiez ce que vous avez vécu là-bas!
- Bigre! Vous le savez et cela vous émeut.
- Oui, il y a de quoi… Je préfère le Franz de ce monde, duc… mais je n’en dirai pas davantage. Il me faut maintenant partir pour le passé et rencontrer ce Pavel Danikine afin que l’histoire qui doit être soit.
- Mais si je vous en empêchais?
- Vous ne pouvez que me freiner. Votre intérêt et celui de l’humanité ne vont pas dans ce sens. Réfléchissez, Franz.
- Je vous accorde ma confiance. Vous l’avez lu dans mon esprit depuis quelques minutes déjà puisque vous êtes télépathe, se contenta de répliquer le jeune homme. Reprenez ces feuillets et faites-en bon usage. Résolvez l’énigme Danikine.
- Merci.
- Que va-t-il advenir maintenant?
- Avez-vous peur?
- Pourquoi? Vous allez me tuer? Je ne le crois pas.
- Il y a des sorts pire que la mort. Je vais disparaître. Vous m’oublierez jusqu’au jour où le voile se déchirera. Cela n’arrivera que si j’ai failli et que quelqu’un d’aussi déterminé et désespéré que moi prendra la relève.
Sur ces paroles sibyllines, Sarton, après avoir effleuré ce qui paraissait n’être qu’une montre tout à fait ordinaire, s’effaça d’un seul coup pour se matérialiser presque aussitôt au centre du laboratoire de son vaisseau.
Quant à Franz, un vertige l’avait saisi. Lorsqu’il se dissipa, le jeune Allemand avait sa mémoire altérée. Seuls ses rêves lui permettraient d’accéder aux souvenirs non occultés par l’Hellados.
Comme nous le constatons, les effets de la télépathie helladienne étaient effrayants. Ils se feraient sentir pendant des années. Ils équivalaient à une forme d’amputation psychique. Sarton y avait eu recours sans la moindre hésitation. Franz ne recouvrerait la mémoire que lorsque le capitaine Daniel Lin Wu le contacterait dans plus d’une quinzaine d’années et dans une autre piste temporelle.

***************

Qui était donc ce mystérieux Pavel Danikine? D’où provenait son étrange savoir? Quelle avait été sa carrière? Comment expliquer que son nom n’ait pas acquis la renommée qui aurait dû être la sienne? Sarton s’était-il procuré depuis longtemps les quelques fragments des antiques écrits du savant russe? Pourquoi l’Hellados ne s’était-il pas d’abord rendu au XIXe siècle pour résoudre cet obsédant mystère?
En fait, l’Hellados avait dû à un heureux hasard d’être entré en possession des trois parchemins. Cela remontait au temps où il travaillait pour le Guépéou. Lors de première piste temporelle entrevue il y a quelques pages, il avait eu accès aux archives de la police secrète du tsar et c’est sans scrupule qu’il avait pillé celles-ci.
Or, plusieurs années s’étaient écoulées avant qu’il puisse faire le tri dans tous les documents volés et retienne parmi eux  les renseignements les plus importants. Il n’y avait en fait que six mois environ que Sarton s’était penché sur les fragments de Danikine.
A bord de sa navette personnelle, le chercheur demanda à l’ordinateur de lui dresser la liste de tout ce qui était emmagasiné dans ses mémoires concernant l’humain Pavel Danikine. Après une minute, la voix artificielle répondit:
- Voici les données demandées. Pavel Danikine est né à Moscou en l’an 1797 selon le calendrier chrétien. Il fait des études brillantes à Saint-Pétersbourg, Berlin et Paris. Puis, il entreprend une série de voyages en Asie centrale tout d’abord, en Sibérie et au Tibet ensuite alors que ce pays est interdit aux Occidentaux. On perd sa trace jusqu’en 1844. Il resurgit brusquement à Moscou en février 1845 où il tente alors d’entrer à l’Académie. Mais son admission est refusée car ses théories hétérodoxes font scandale. Exilé par ordre du Tsar, chassé de Russie, il s’en va en Italie et s’installe chez un riche mécène, le comte Galeazzo di Fabbrini. Il reprend ses recherches qui aboutissent à un succès mitigé. Déçu, sans doute repart-il pour le Tibet malgré les conseils de son hôte. Une légende dit qu’il aurait abouti à Lhassa en 1855. Il meurt vers 1858, mais son corps n’a jamais été retrouvé.
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- Tout cela est bien vague, IA. J’attendais mieux de votre part. n’êtes-vous pas branchée sur le chronovision?
- Oui, excellence, c’est exact. Mais Incompréhensiblement toutes les données paraissent brouillées et confuses. Comme si, en fait, ce Pavel Danikine était à l’origine d’un point nodal modifié de l’histoire de Terra.
- Je vois. Danikine est donc le point nodal majeur de l’évolution de cette planète pour les mille prochaines années.
- Maître, il y a autre chose. Les écrits de Danikine…
- N’appartiennent ni à cet univers ni au précédent. J’en suis tout à fait conscient, IA.
- Ils sont issus d’un monde où toutes les dimensions sont en correspondance.
- Hum… vaisseau, calcule l’année la plus propice à laquelle je dois me rendre pour entrer en contact avec le chercheur russe.
- Excellence, je vous le déconseille vivement. Vous mettriez votre vie en danger. Si j’ai bien analysé les caractères des personnes gravitant autour de Danikine, il faudra vous méfier du comte Galeazzo di Fabbrini.
- Sois plus direct.
- Le comte aurait été à la tête d’une société secrète, une mafia en terme moderne, dont le but était, par le chantage et l’extorsion de fonds, en recourant volontiers au meurtre, de diriger en sous-main, les différents États de la péninsule italienne. Démasqué, il s’est réfugié dans la France de Napoléon III après avoir sévi à Londres durant quelques années. Peu de temps après son arrivée à Paris, une série de disparitions et d’apparitions mystérieuses s’ensuivit, dont les victimes principales furent des généraux, de hauts fonctionnaires, des ministres, des juges et des banquiers.
- Continue…
- Le comte di Fabbrini, héritier des écrits de Danikine, aurait comploté contre la sûreté de l’Empire de Napoléon III. Il aurait été à deux doigts de réussir à renverser le régime à son profit…
- Et?
- Mais lui aussi disparut subitement sans laisser de trace.
- Que suggères-tu?
- De vous mettre au service du comte et de le manipuler judicieusement. Son profil psychologique se prête à un réalignement hypnotique. C’est un individu paranoïaque atteint du complexe de supériorité. Par la flatterie et quelques actions spectaculaires dans son style, vous aurez en mains la totalité des écrits de Danikine qu’il semble avoir volés.
- Entendu, IA, je me range à ton avis. En quelle année dois-je me rendre?
- Entre 1865 et 1866...
- Dans ce cas, en route! Calcule la trajectoire la plus appropriée pour rejoindre ce passé.
L’IA s’exécuta sans état d’âme.

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Alors que le vaisseau Stankin quittait son orbite, à New York, l’amiral Opalaand, victime d’un quiproquo, passait à l’offensive. Il s’attachait aux pas de Liza Freemont. Rapidement, il sut qu’il lui serait facile d’en finir avec la jeune femme. Il mit donc au point l’assassinat du mannequin avec une précision et un sang-froid dignes des films noirs de cette époque.
En ce premier mars 1949, le sort de Liza Freemont était déjà réglé. Or Sarton n’était plus là pour protéger l’amie d’Elisabeth Von Hauerstadt. Quant à Franz, il avait d’autres préoccupations et se souvenait à peine de la jeune fille, toujours sous l’effet des manipulations psychiques de l’Hellados.
Le Haän, trop stupide pour constater qu’il y avait erreur sur la personne, accomplit son odieux forfait sans anicroche. Il abattit Liza de deux balles tirées par une arme d’origine allemande, entre deux étages d’un vieil immeuble, sans remord aucun, fier au contraire de son acte atroce aussi bien que tout à fait inutile.
Puis jouissant d’une intense satisfaction, Opalaand se fit conduire jusqu’à Central Park par un taxi jaune. Congédiant le chauffeur d’une voix sèche, il profita du mauvais temps pour se dématérialiser sans être vu et regagna ainsi son vaisseau personnel.
Après avoir pris le temps de se changer et de se restaurer, l’amiral établit enfin la communication inter spatiale avec sa planète mère. Notre Haän s’attendait à recevoir les félicitations de Zoël Amsq. Quelle ne fut pas sa déception lorsqu’il vit le visage courroucé du scientifique apparaître sur l’écran moniteur!
- Quoi! Vous avez tué la dénommée Liza Freemont? Mais pourquoi par tous les démons de Haäsucq?
- N’est-elle pas l’épouse de Von Hauerstadt?
- Jamais je n’ai entendu une telle absurdité! Et Sarton? Que devient-il?
- Je pense qu’il est à Detroit, chez un certain Otto Von Möll.
- Ah! Vous pensez! Cette supposition vous satisfait. Amiral, votre incompétence dépasse les bornes.
- Qui vous autorise à m’insulter de la sorte? Rugit Opalaand. Vous ne faites pas partie de la caste des guerriers que je sache pour vous arroger ce droit. L’Empereur Tsanu a daigné faire de vous son gendre et vous élever jusqu’à la troisième caste mais vous n’avez pas le moindre globule de sang noble dans vos veines!
- Vous en savez long sur moi, amiral… très long. Mais vous oubliez aussi que je suis à la tête du principal centre de recherches temporelles et que l’Empereur, mon beau-père, m’y a nommé car il a dit, et je cite ses paroles, « vous seul êtes à même de redonner la gloire à notre Empire et de réparer le dam subi jadis ».
- Hum… Favoritisme!
- Faites attention, amiral. Vous n’êtes plus aussi bien en cour depuis que vous accumulez les échecs. Mais j’en reviens à Sarton. J’ai le regret de vous apprendre qu’il a quitté le XX e siècle.
- Quoi? Pourquoi n’en suis-je informé que maintenant?
- Vous avez failli encore une fois. Inutile de vous époumoner. C’est là une dépense d’énergie inutile.
- Où s’est-il donc rendu?
- D’après mes dernières observations, sur Terra, bien sûr, aux environs de 1865, à la poursuite d’un certain comte di Fabbrini.
- Pour quoi faire? Qui est cet humain?
- Ne montrez donc pas tant de colère. Voici vos nouveaux ordres. Cette fois-ci, tâchez de réussir votre mission.
- Mais Von Hauerstadt?
- Oubliez-le pour l’instant. Il est plus vital pour Tsanu XV que vous vous interposiez aux manœuvres de l’Hellados.
D’une voix précise et atone, presque dépourvue de timbre, utilisant la langue impériale afin d’en imposer à Opalaand, Zoël Amsq détailla les directives auxquelles le Haän devrait désormais se plier.

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Après l’assassinat du mannequin Liza Freemont, Franz Von Hauerstadt se rendit à New York afin d’éclaircir ce meurtre. La jeune femme qui n’avait aucun ennemi, aucune rivale capable d’envisager sa mort pour s’en faire un tremplin vers la renommée, avait-elle été la victime d’un déséquilibré ou d’un soupirant rejeté?
Ni la police, ni le duc ne résolurent l’affaire qui fut classée sans suite après avoir occupé les gros titres des journaux pendant plusieurs jours.
Pourtant, le couple Von Hauerstadt était troublé. La nuit, les deux amis du mannequin assassiné vivaient des rêves qui auraient perturbé les personnes les plus saines d’esprit. C’est ainsi qu’Elisabeth assista, en songe, au tournage d’une scène de western, un long métrage intitulé High Noon ayant pour vedette Gary Cooper et Grace Kelly. Or, stupeur, cette dernière était le parfait sosie de Liza! Mais il y avait plus fort encore. Un autre rêve montrait le mariage de la jeune comédienne avec un prince européen à l’élégance raffinée.
De son côté, Franz n’était pas en reste, se retrouvant le témoin onirique de l’assassinat d’un Président des Etats-Unis dans un futur indéterminé. Les couleurs bleu azur, noire et rose framboise se mêlaient inextricablement dans ces visions d’un autre âge. Le jeune homme tâcha d’identifier la personne politique qui mourait abattue de plusieurs balles tirées par un ou plusieurs individus.
Enfin, lors d’un autre voyage tout aussi immatériel, Von Hauerstadt vit cette fois-ci son vieil ami Otto Von Möll périr sous les coups de poignard d’un automate du XVIIIe siècle.
Les deux époux qui ne se cachaient rien se racontèrent leurs rêves. Bien sûr, tous deux auraient pu en rester là selon l’adage songe mensonge, mais la convergence de leurs vies oniriques, le sentiment diffus qu’il éprouvaient d’un malaise, d’une anomalie voulue, l’impression inconfortable ressentie de déjà vu, les amenèrent à conclure à l’unisson qu’effectivement, tous deux se mouvaient dans un temps alternatif qui avait débuté à une date indéterminée mais postérieure à leur naissance, une histoire autre où le New Look ne se terminerait qu’en 1965 avec la disparition accidentelle de Christian Dior.
Dans cette piste temporelle déviée, il est bon de savoir que la mode rétro s’enchaîna directement tandis que le général de Gaulle ne fit qu’un mandat présidentiel et que la France, sous André Lelong ne vécut pas les événements de Mai 1968.
Dans cet Univers où Thaddeus Von Kalmann ne put imposer ses idées ultralibérales, la jeunesse s’enthousiasma à la fois pour l’écologie et pour la conquête spatiale. Après la douloureuse parenthèse des guerres eugéniques et de leurs conséquences, une prospérité inattendue survint jusqu’à la fin du XXIIe siècle.
La crise qui suivit, à la fois démographique, sociétale, économique et morale, ne fut jugulée que par des mesures draconiennes. Limite impérative du nombre des naissances, exil des velléitaires et des fortes têtes, contrôle sévère des richesses et ressources disponibles, cryogénisation des terroristes terriens, rigéliens ou orions, gouvernorat à deux têtes où Helladoï et humains dominaient, encouragement des mouvements migratoires de tous les mondes pauvres vers de nouvelles planètes terra formées
Seuls les membres de la flotte spatiale échappaient en partie à la poigne de fer qui dirigeait l’Alliance des 1045 Planètes. Pourtant, il s’agissait d’un Empire pacifique qui privilégiait avant tout l’association, la confiance mutuelle étant de mise, les conflits armés étant le dernier recours. L’usage des torpilles à bosons était limité et allait vers l’interdiction pure et simple bien que les Haäns, les Castorii et autres peuples belliqueux de la Galaxie ne s’en privassent pas. Cependant, peu à peu, l’Alliance étendait son hégémonie au sein de la Voie Lactée, comme autrefois la cité d’Athènes et sa thalassocratie en Méditerranée au temps de Périclès.
Malgré les manques et les défauts de cette dimension-ci que je viens d’évoquer, cette chronoligne était bien plus vivable pour l’espèce humaine et pour les Helladoï que la piste temporelle résultant des manipulations Haän, comme j’ai pu, hélas, le constater. Cela revient-il à dire que rien n’est à changer dans mon XXVIe siècle rétabli? Il ne m’appartient pas d’y répondre. Je ne suis pas Vestrak, loin de là, mais simplement Daniel Lin Wu, commandant du vaisseau scientifique Le Langevin, ayant présentement à son bord, en cette année 2516 plus de deux cent-cinquante personnes, humains et extraterrestres, vaisseau en route pour une mission exploratoire de vingt années terrestres dans notre chère Galaxie et dans celle connue sous l’appellation de M33. 

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Fin de la première partie.
Prochainement deuxième partie : Le Retour de l'Artiste.