dimanche 16 novembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 13.



Chapitre 13

Bien loin des terres seigneuriales des di Fabbrini, en orbite autour de la planète Terre, le vaisseau Haän tournait en automatique, presque seul dans l’immensité de l’espace. À son bord, dans la salle des ordinateurs, l’amiral Opalaand s’affairait, fiévreux et de plus en plus nerveux. Avec anxiété, il interrogeait les archives emmagasinées dans les mémoires de son vaisseau. Que recherchait-il donc comme renseignement si vital?
Au bout d’un laps de temps indéterminé, un hologramme représentant des feuillets couverts de symboles de physique et de formules de mathématiques se matérialisa sur une table de contrôle circulaire au centre d’un halo verdâtre. Il s’agissait d’une partie des écrits du mystérieux Danikine. 
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- Parfait! S’écria Opalaand soulagé. J’ai enfin retrouvé la trace de ces maudits papiers. L’ordinateur et ses senseurs les ont localisés précisément. Voyons maintenant de plus près où ils sont entreposés.
Poussant quelques curseurs, le pseudo Chinois agrandit le champ visuel de la fausse matérialisation, faisant ainsi apparaître un coffret richement ouvragé mêlant or et ivoire dans un goût artistique indéniable. Le zoom inversé continuant, bientôt, ce fut une chambre secrète à l’intérieur d’un château que le Haän put observer et ensuite identifier, dans un style mi Renaissance mi gothique. La pièce était située dans une tour d’angle de la demeure seigneuriale des comtes di Fabbrini.
Mais le champ visuel s’élargissait toujours, dévoilant désormais la massive construction surplombant une vallée aux collines boisées de conifères. Au bas de la combe se présentèrent des cultures en terrasses aménagées qui égayaient le paysage, lui ôtant quelque peu son aspect sauvage.
Après avoir réussi à situer géographiquement l’emplacement des écrits du pseudo prince, le faux Tchou, désireux de connaître leur origine, lança ses investigations par IA interposée et ce dans le domaine historique. Ainsi, il parvint à remonter à la source officielle de ce prodigieux savoir. Danikine avait séjourné près de dix années au Tibet. Au cours de ses pérégrinations, il avait pu recueillir toute la science interdite des lamas. En fait, il avait été en contact avec les affiliés des descendants spirituels d’un certain Lobsang Rama, moine qui avait vécu au XV e siècle de l’ère chrétienne. Sans aucun scrupule, il avait volé les fabuleux écrits rédigés de la main même du mystérieux lama. 
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Émoustillé par ce qu’il lisait, Opalaand afficha ensuite les noms des anciens et prochains propriétaires plus ou moins légitimes des rouleaux secrets sur l’écran de sa console. Danikine n’avait recopié qu’une partie du savoir tabou dû à Lobsang Rama, sans doute parce qu’il était dans l’incapacité d’en comprendre la totalité. La liste fit apparaître les noms suivants:
- Fra Antonimus, 
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- Antonio della Chiesa,
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- Singleton, un Britannique, 
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- Giacomo Perretti vers le milieu d’un XX e siècle parallèle, 
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- Frédéric Tellier lui-même, à la fin de l’année en cours, c’est-à-dire 1867, 
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- notre Haän en personne dans un temps encore à venir,
- mais aussi Sarton, son adversaire implacable, jamais découragé,
- et un dénommé Daniel Lin Wu Grimaud dans le premier quart d’un XXVIe siècle autre…
Ensuite, plus rien, le flou total, le néant remplaçant la console d’ordinateur, un maelström fait de vide comme si le coffret et les écrits interdits se perdaient dans les méandres d’un Multivers affolé, qui, par trop manipulé, se vengeait!
Quelque peu effrayé, il fallait le faire pour un guerrier de la valeur de l’amiral, Opalaand actionna d’autres curseurs au hasard afin de remettre sa machine en marche. Ce fut ainsi qu’il matérialisa une scène des plus étranges se déroulant en Allemagne dans un 1927 modifié par les interventions de l’Hellados. Sarton, l’assistant d’Albert Einstein, présentait au professeur quelques feuillets rédigés par Danikine! Ainsi l’ennemi juré de l’Empire Haän triomphait!
Quelques mois plus tard, le chercheur humain formulait la théorie des champs unifiés.
C’en était trop pour la raison d’Opalaand.
Parallèlement et conséquemment, le monde alternatif dans lequel vivait le baron Opaalan’Tsi ne pouvait voir le jour. C’en était bien fini de l’hégémonie de l’Empire Haän. Tsanu XVIII, l’usurpateur, n’accèderait jamais au trône impérial car il ne naîtrait pas. L’assassinat d’un frère hypothétique devenait inutile.
Or un phénomène étrange et encore plus renversant survint tandis qu’Opalaand se sentait envahi par une grande faiblesse. Un court instant, le Haän sembla se dédoubler tandis que son double fantôme Opalaan’Tsi se séparait de lui et le quittait. Maintenant, une troisième personnalité, dénommée Opalaan’Di, interrogeait l’IA, un guerrier issu d’un troisième temps alternatif potentiel, reproduisant à l’identique les gestes du pseudo Tchou.
Manifestement, il s’agissait d’un alter ego vivant dans un Univers dans lequel ni les Haäns ni les Helladoï n’intervenaient dans l’histoire de la planète Terre.
Notre Haän, de plus en plus éthéré et écartelé entre tous ces possibles, entre ces mondes antagonistes, ne comprenait pas ce qui était en train de lui advenir. Toutefois, dans un ultime réflexe, avant de s’effacer de la réalité, de se dissoudre dans une immatérialité définitive, de devenir une virtualité non souhaitée, parvint à couper le contact avec l’ordinateur.
Aussitôt, ce furent ses doubles fantômes qui furent gommés de l’Univers comme des manifestations éphémères d’un mauvais rêve.
Encore mal à l’aise et tremblant, Opalaand eut le courage de reprendre l’examen des incroyables données mais cette fois-ci sur une autre console reliée à l’IA.
Cependant celle-ci s’obstina à n’afficher qu’un seul nom, celui de Sarton et refusa de dépasser la date de 1927.
Naturellement, le Haän voulut accroître la puissance de son ordinateur. En surchauffe, l’appareil grilla deux relais puis tomba en panne.
Alors, Opalaand laissa éclater sa rage. Donnant de furieux coups de poings à la console cybernétique, il ne réussit qu’à s’entailler la main profondément après avoir mis hors service cette partie de l’ordinateur.
La douleur le ramena quelque peu à la raison. Alors l’amiral décida imprudemment de se téléporter immédiatement dans la tour d’angle du château précédemment montrée, afin d’y voler les écrits de Danikine.
Notre Haän oubliait un minuscule détail: la mémoire légèrement endommagée de son IA…

***************

À la vue de son ravisseur, Clémence de Grandval avait reculé jusqu’au mur, haletant de peur. 
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- Chère enfant, commença le comte avec des inflexions suaves dans sa voix, suis-je donc si repoussant?
- Monsieur, j’ignore qui vous êtes et je ne comprends pas pourquoi vous m’avez enlevée. Je ne puis que supposer que vous êtes un homme de déshonneur!
- Ah! Quelle façon emberlificotée de s’exprimer mademoiselle de Grandval! Mais vu l’identité de votre père, cela ne m’étonne point. Croyez-vous m’humilier en me rappelant qu’il y a longtemps déjà que je n’obéis plus à ces principes obsolètes d’une soi-disant vertu qui est censée conduire les actions des humains ordinaires? Je vois cependant à votre visage que vous m’avez enfin identifié.
- Le comte di Fabbrini… Seigneur! Pourquoi suis-je ici? Où est-ce d’ailleurs? Qu’attendez-vous de moi?
- En voilà des questions! On se croirait sur le champ de bataille faisant face à la mitraille.
- Monsieur, je ne puis vous être utile en rien. Ayez pitié de ma jeunesse et de mon innocence. Relâchez-moi et faites ainsi preuve de générosité.
- Voyons, douce et tendre Clémence, reprit Galeazzo toujours aussi civil, rien ne vous retient prisonnière. Vous vous trompez. Jamais il ne sera dit qu’un di Fabbrini ait failli à sa réputation d’hôte incomparable. Mademoiselle, vous êtes mon invitée. Accompagnez-moi pour que je puisse vous faire découvrir les merveilles de ce château. Allons, donnez-moi votre main…
- Monsieur, cessez ce jeu stupide. Dans vos projets, je ne suis rien de plus qu’un otage, une monnaie d’échange.
- Clémence, charmante enfant, vous vous éloignez encore… ainsi, vous vous obstinez à me refuser la grâce de votre contact et de votre présence tandis que votre visage exprime un sentiment bien laid sur une aussi jolie figure. Pourquoi tant de haine à mon égard? Je suis seulement celui qui vous aime de loin… voilà tout mon secret, ma douce…
- Oh non! C’est impossible! Je vis un véritable cauchemar. Je ne puis avoir fait naître en vous, dans votre cœur, une…
- Une passion aussi soudaine? Eh bien, si! Ah! Mademoiselle Clémence, si bonne et si belle, si gracieuse et si raffinée! Oui, vous avez accompli ce miracle, réveillé mon cœur de bronze. Un soir, soir funeste et béni à la fois, je l’ai enfin senti battre… battre pour vous. J’avoue vous avoir enlevée. N’y voyez cependant aucune malveillance de ma part. Ce n’était qu’un acte d’amour, un geste un peu fou, j’en conviens, mais si sincère! Je me fais humble devant vous, reconnaissant ma faiblesse. Je m’incline devant votre noblesse et votre pureté, je me mets à genoux… oui, je le clame haut et fort: moi, le terrible, le ténébreux, le maudit comte Galeazzo di Fabbrini, j’éprouve pour vous le plus doux et le plus cher des sentiments. Oui, je vous aime, de toute mon âme, de toutes mes forces, oui je veux vous tenir dans mes bras, vous murmurer des mots tendres, adorable Clémence, blanche comme un lys, le teint aussi velouté que celui d’une pêche, les cheveux aussi dorés qu’un matin de juin… 
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Tout en parlant, en exprimant sa passion insensée d’une voix de plus en plus sombre et sensuelle, Galeazzo se rapprochait de sa proie qui, immobile et fascinée par le regard incandescent des yeux bleu nuit du comte, l’écoutait, un léger sourire esquissé sur ses lèvres.
Bientôt, sans doute, Clémence ne pourrait résister davantage à la volonté de son ravisseur. En effet, son corps s’alourdissait tandis que sa conscience mollissait.
Le perfide suborneur avait-il gagné?
Mais un bruit soudain, un fracas assourdissant  accompagné d’une lueur éclatante vint briser le charme. La lumière aveuglante qui apparut brutalement dans la pièce voûtée provenait d’un rayon téléporteur incongru émis par le vaisseau Haän. Ainsi Opalaand se matérialisait jusqu’au sein d’un drame en train de se nouer.
L’extraterrestre, au lieu de se reconstituer dans la tour d’angle, se rassemblait devant le Maudit en personne, cela non sans provoquer quelques dommages archéologiques irréparables. Les magnifiques gisants et transis furent brisés par le rayon venu d’un temps futur. 
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Désorienté par la matérialisation, l’amiral mit quelques précieuses secondes à se rendre compte qu’il ne se trouvait pas dans la pièce où il désirait être. Tâtant alors fébrilement sa ceinture, il voulut se saisir de son arme. Las! Sa colère lui avait fait laisser celle-ci dans la cabine de son vaisseau scout!
Cette étourderie permit donc au comte di Fabbrini de prendre l’avantage sur l’inopportun.
Le Maudit, ayant déjà été le témoin d’un semblable phénomène de reconstitution à Paris, ne se démonta pas. Lui avait toujours son pistolet sur lui. En moins d’une seconde, il le pointa en direction d’Opalaand alors que Clémence, devant un tel spectacle fantasmagorique, avait perdu connaissance. La jeune fille gisait inerte sur les dalles glacées et personne ne songeait à lui porter secours.
Quant à la vieille servante, elle avait reculé au fond de l’immense salle en se signant et en marmonnant des prières à la Vierge et à Jésus.
Furieux contre lui-même, le faux Chinois s’exclama:
- Oh! Non! Faire une erreur d’un millième sur les coordonnées… quelle dérision! Décidément, je ne me montre pas à la hauteur des enjeux aujourd’hui.
- Levez les mains en l’air, jeta Galeazzo d’un ton ferme, le visage impassible. Hum… Il me semble vous reconnaître malgré votre costume étrange - une armure sans doute - et vos poils roux envahissants. N’êtes-vous pas le Chinois ayant fait alliance avec Tellier? Par votre apparence actuelle et votre soudaine apparition, j’en déduis que vous n’êtes point ni asiatique ni Terrien! Holà! Du calme! Restez immobile. Manifestement, vous n’avez sur vous aucune arme offensive. Dois-je vous rappeler à quoi sert ceci? Sachez que j’en maîtrise l’usage à la perfection.
Pour appuyer ses dires, Galeazzo fit feu. La balle alla briser un transi supplémentaire, celui d’Ercole di Fabbrini. Dompté et point si sot que cela, Opalaand obéit et s’empressa de donner quelques explications.
- Oui, j’admets qu’effectivement, je fus naguère l’allié de Frédéric Tellier. Mais il ne s’agissait que d’un rapprochement de circonstance pas fait pour durer. Vous, vous aviez bien un Hellados à vos côtés!
- Je vois que vous connaissez bien Sarton.
- Ainsi, il vous a avoué son identité. Ce fils de « vronk » a retourné sa veste. C’est un être sans honneur comme d’ailleurs tous ceux de son espèce!
- Qui êtes-vous donc, monsieur le guerrier?
- Oui, je suis un guerrier, comte di Fabbrini, et j’en suis fier. J’appartiens à l’antique et valeureuse race des Haäns. J’en suis un de ces plus illustres représentants. Je me nomme Opalaand et l’Empereur Tsanu a eu la générosité de me faire amiral. 
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- Bien, et…
- Je connais le but que vous poursuivez, la vengeance vous guide mais…
- Mais… vous combattez Sarton. Pourquoi?
- Cela ne vous regarde pas! Je vois que vous êtes seul désormais contre une horde de mâtins hargneux, vous avez donc besoin d’un assistant.
- Me croyez-vous si naïf pour accepter votre offre? Vous me proposez une alliance que parce que vous vous trouvez du mauvais côté du canon de mon pistolet, monsieur Opalaand!
- Vous avez grand tort de me répondre ainsi! Vous n’êtes qu’un sot d’humain… et…
- Et quoi?
Pour toute réponse, le Haän émit un grognement tout en esquissant un geste inconsidéré. Aussitôt, le comte tira dans un réflexe merveilleux, blessant ainsi l’extraterrestre à la main droite. De la blessure, un sang mauve suinta dégageant une forte odeur musquée.
- Chien! Hurla Opalaand.
- C’est par votre faute que tout cela est arrivé, siffla le Maudit entre ses dents. Maintenant, assez ri, reculez jusqu’à la porte et ouvrez-la. Attention! Je puis faire feu une autre fois. Mon arme n’est pas déchargée. Vous avez vu que je sais viser…
Vaincu, le Haän choisit d’obtempérer, du moins momentanément.
Alors, abandonnant mademoiselle de Grandval toujours inconsciente, Galeazzo conduisit son nouveau prisonnier jusqu’au sous-sol du château, là où ses ancêtres y avaient aménagé des geôles d’un genre particulier. Il s’agissait de cachots construits en verre et en métal de forme cylindrique, dans lesquels étaient retenus captifs des cobayes humains utilisés à des fins diaboliques. Ses aïeux avaient cherché à agrandir leur collection tératologique.
Après avoir subi une fouille minutieuse et humiliante, le Haän se retrouva enfermé à l’intérieur d’une de ces cellules.
Tout en remontant les marches usées d’un escalier de pierre, le Maudit réfléchissait à haute voix quant à la valeur de la grande œuvre qu’il voulait achever le plus rapidement possible.
- Mon projet attire la convoitise de beaucoup trop de monde. Y compris d’êtres venus d’ailleurs… tout semble se liguer contre moi. Je ne dois pas échouer. Cela est inenvisageable! Je vaincrai quels que soient les obstacles! Dussé-je pour cela détruire l’Univers tout entier!

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Dans sa prison de verre, le faux Chinois eut tout le loisir de faire la connaissance de ses compagnons de captivité. Le plus proche sur sa droite était un individu décharné de haute taille dont la barbe et les cheveux hirsutes accentuaient l’aspect sauvage. L’être avait perdu depuis longtemps déjà les notions de la parole et du temps et, vêtu en tout et pour tout de quelques haillons, il restait prostré, accroupi, les yeux vides, ne voyant rien, ayant sombré dans l’hébétude la plus totale après les diverses opérations cervicales dont il avait été la victime. Toutefois, sa catatonie n’était pas continuelle et, parfois, elle cédait la place à des crises violentes de rage non contrôlée. L’identité du malheureux en aurait surpris plus d’un. En effet, il s’agissait de l’ex-maire de Volpiano sur lequel le Maudit avait exercé sa vengeance. 
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Justement, en ce moment-même, le fou, en proie à une colère soudaine, hurlait tout en se jetant avec force contre les parois transparentes mais solides de sa prison.
Des grognements sourds, déclenchés par les cris de fureur de l’ancien édile, envahirent la salle voussée, formant ainsi un chœur terrible. Ces grondements étaient émis par les autres prisonniers non humains du comte maléfique: lion, ours des Abruzzes, loup blanc des plateaux de Sibérie, tigre du Bengale, orang-outan des forêts de Bornéo, bref un bestiaire de choix prêt à subir les coups de scalpel de Galeazzo l’expérimentateur démoniaque.
Mais si encore di Fabbrini s’était contenté de ces expériences classiques dont les écrivains des prochaines décennies allaient s’emparer afin de rédiger des best-sellers, cela aurait été encore « supportable » pour le genre humain puisque les individus ainsi créés ne pouvaient se reproduire et n’avaient plus que quelques semaines d’espérance de vie, mais non! Son génie malfaisant avait dépassé les bornes du  dicible.
Hélas, trois fois hélas, le Maudit méritait son surnom plus que jamais dans cette histoire. Il avait osé s’attaquer à des épaves d’humanité innocentes, à des êtres dont l’intelligence limitée en faisait des proies de choix pour leurs contemporains « normaux ».
Jugez-en plutôt.
Il y avait:
- un microcéphale prognathe issu d’une dégénérescence atavique,
- un guerrier, spécimen représentatif d’une race oubliée qui s’était réfugiée dans les montagnes de l’Altaï et dont les caractéristiques néandertaliennes étaient manifestes. La créature était revêtue de peaux de bêtes mal cousues. Pour Galeazzo, il s’agissait d’un K’Tou. 
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(Hé oui, c’était bien le malheureux frère aîné du chef pilote du vaisseau intersidéral Le Langevin commandé par Daniel Wu dans un XXVIe siècle autre… Comment avait-il pu finir là en ce XIXe siècle? Un mystère de plus, une incongruité supplémentaire…).
- des siamoises slaves rattachées par le bassin,
- un homme chien à la face caninoïde, né des amours bestiales d’un berger, 
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- et enfin, le summum de l’horreur et du morbide, un homme atteint d’un lupus généralisé, devenu un squelette vivant à cause de son affection atroce aussi bien que rarissime, bref une sorte de transi respirant et palpitant encore, mais pas pour longtemps. 
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Ce dernier cobaye était enfermé dans la cellule de gauche la plus proche du Haän et il avait été racheté par le comte di Fabbrini dans une foire à Turin où il était exhibé par son maître sous le nom folklorique de Tâ-Sekeneré, en tant que véritable momie égyptienne ayant triomphé de la mort! 
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Après avoir examiné ses compagnons d’infortune, Opalaand s’agenouilla à la recherche d’une éventuelle ouverture du cube dans lequel il était détenu.
- Ah! Que n’ai-je sur moi mon laser désintégrateur! Soupirait intérieurement le fier guerrier déchu. Au fait, si le comte m’a fouillé et s’est emparé de ma dague sacrificielle, il n’a pas pensé à ma ceinture magnétique qui me prémunit contre les différentes gravités des planètes non Haäns. Je vais enclencher la pression maximale. Mes deux cœurs et mes quatre poumons supporteront l’épreuve mais certainement pas cette maudite cage! Les parois vont éclater et alors…je serai libre.

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Clémence de Grandval n’était pas restée longtemps inanimée sur les dalles glacées de la crypte. Deux serviteurs l’avaient transportée dans une chambre à l’ameublement confortable et cossu, dans le style Louis XVI, des meubles authentiques, chambre sise au premier étage du château.
Une vieille femme, celle entrevue précédemment, à la septantaine bien sonnée, la propre nourrice de Galeazzo, Carlotta, était chargée de pourvoir à tous les besoins de la jeune fille. La domestique ne parlait que le piémontais et l’italien et aurait donné son sang pour le piccolo.
À la nuit tombée, rouvrant les yeux, Clémence découvrit sur la table de chevet une lettre du comte qui l’informait de son absence momentanée, obligé qu’il était de partir quelques jours pour affaires. À son retour, il épouserait son invitée selon le rituel séculaire des di Fabbrini. En attendant cet instant mémorable, la jeune fiancée était libre de se promener partout dans les jardins et le château hormis une aile condamnée, à la porte d’accès blindée.
Lorsque Clémence, livide, eut achevé sa lecture, elle aperçut Carlotta aux pieds du lit, toute souriante, portant un plateau de nourriture destiné au souper de la future maîtresse.
- Pour vous mademoiselle, fit-elle dans son italien chantant. Une bonne soupe bien chaude avec des légumes du potager, du bœuf gros sel. Comme dessert, de la gelée de coing. Ma pauvre caille, vous avez besoin de recouvrer vos forces. Mon petit n’aime pas les personnes anémiées et dolentes.
Comme si cela lui était habituel, la nourrice déposa son plateau sur la desserte qu’elle poussa ensuite jusqu’au lit sur lequel Clémence reposait.
Cette dernière, utilisant le peu d’italien glané lors d’un séjour à Rome, tenta d’amadouer la pitié de la vieille Carlotta. Mais celle-ci, faisant celle qui ne comprenait pas, s’en retourna jusqu’à l’office en prenant soin préalablement de refermer à clef la porte de la chambre.
Une fois seule, Clémence laissa couler ses larmes, ignorant ce que lui offrait l’appétissant plateau.

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Le comte di Fabbrini s’était rendu à Turin afin d’aller chercher de l’argent à la banca di Torino où il avait ouvert un compte sous une fausse identité.
En ce matin de mai, le soleil resplendissait ajoutant de la gaieté aux ruelles les plus étroites et les plus pauvres.
Devant une fontaine, les ménagères faisaient la queue dans le but de s’approvisionner en eau. Toutes ces femmes bavardaient dans leur patois, heureuses simplement de vivre, ne remarquant point la riche voiture qui stationnait devant la banque à quelques mètres à peine d’elles.
Son portefeuille bien garni, Galeazzo s’apprêtait à regagner son hôtel lorsque par hasard ses yeux se portèrent sur un fiacre qui venait, roulant à toute vitesse. Immédiatement, le Maudit reconnut les passagers qu’il transportait. Il s’agissait du journaliste André Levasseur et l’intendant de son demi-frère le comte Alban de Kermor. 
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- Hum… mon cher frère serait-il à ma recherche? S’interrogea di Fabbrini pas plus inquiet que cela. Cocher, suivez cette voiture, ordonna-t-il ensuite à son serviteur.
L’Italien avait pris sa décision. Une idée germait dans son cerveau diabolique. Il la caressait voluptueusement, la retournait dans tous les sens pour lui en ôter les scories. Puis, satisfait, il envisagea de la mettre bientôt à exécution.
Pendant ce temps, le fiacre du journaliste s’arrêtait devant l’hôtel des Ambassadeurs où Alban était installé pour quelques jours avec le juge Frédéric de Grandval.
Laissant Levasseur et l’intendant gagner leurs chambres respectives sans méfiance, di Fabbrini s’approcha de la réception lentement, sortit un billet de banque de sa poche et interrogea l’employé de service.
Celui-ci ne résista pas à l’appât du gain et fournit à son tentateur tous les renseignements désirés.
Satisfait, le Maudit reprit sa voiture, une voiture non armoriée cela va de soi, et sifflotant juste l’air des esclaves de Nabucco, se fit conduire à l’hôtel de France où il avait loué une suite luxueuse, digne d’un nabab.
Une heure plus tard, allongé sur un lit garni de satin, de velours et de soie, un cigare aux lèvres, le comte récapitulait les dispositions prises à l’encontre du journaliste Levasseur et de son demi-frère si haï, Alban.
- Ah! Mon frère! Te voici une fois encore t’interposant sur mon chemin! Mais je jure que ce sera la dernière. Combien de fois ai-je tenté  de mettre fin à tes jours? Mais le courage m’a manqué ou la chance t’a préservé. Aujourd’hui, cependant, je ne recule plus devant le fratricide car l’enjeu est trop important. Foin du chantage et autres viles pressions! Ce sont là des méthodes de petit malfrat. Je vaux plus que cela. Désormais, ce n’est plus la richesse insolente que je vise puisque je l’ai mais bien le pouvoir absolu, la coercition totale sur une humanité dégénérée, indigne d’apprécier à sa juste valeur mon génie! Toi tu seras ma première proie de choix, mon témoin et mon aède qui glorifiera mes actions lorsque j’aurai remodelé ton cerveau. Quant à ce fouineur de Levasseur, s’il est encore en vie, c’est sans doute là le résultat de la science de Sarton. Cet Hellados s’est joué de moi. Il ne perd rien pour attendre. Levasseur sera la chèvre qui attirera le lion dans les rets du dragon!
Une bouffée de cigare vint achever cette tirade digne du théâtre de boulevard. Elle empuantit davantage encore si possible une atmosphère déjà viciée. Dans quel état devaient être les poumons du comte? Ah! Pourquoi ne succombait-il pas à un cancer? Cela aurait été trop simple…
J’aime les scénarios alambiqués dignes des romans feuilletons de la deuxième moitié du XIXe siècle. En ce temps-là, je me réjouissais de lire quelques pages de Xavier de Montépin, de Paul Féval fils et bien sûr de Ponson du Terrail.
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 L’histoire est bien meilleure lorsque le méchant est à la hauteur. Évidemment, il ne faut pas s’attendre à y trouver une psychologie poussée chez les personnages. Après tout, ils ne sont que des stéréotypes. Mais bon… j’ai veillé à éviter ce défaut dans la grande majorité de mes simulations. Pas au début, je l’admets... Mais enfin, il ne faut pas oublier qu’alors j’étais si jeune… passons à la suite… elle est tout aussi divertissante et gothique à souhait. 
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mardi 11 novembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 12.



Chapitre 12

Un peu plus d’une semaine avait passé depuis la nuit mémorable qui avait vu la fuite du Maudit. Pour André Levasseur, qui se remettait trop lentement à son goût de sa blessure et dont pourtant la guérison paraissait miraculeuse aux yeux de ses amis, le printemps qui s’épanouissait dans l’air et dans les cœurs n’existait pas. Sa bien-aimée, Clémence, était entre les mains maléfiques du comte di Fabbrini. 
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Pour essayer d’oublier la colère qu’il éprouvait contre lui-même à cause de son immobilité provisoire et donc de son impossibilité à porter secours à son amour, mais aussi la haine qu’il ressentait contre Galeazzo, le journaliste lisait la presse avec avidité à la recherche du moindre indice pouvant lui indiquer le sort de Clémence.
C’est ainsi que le jeune homme apprit la relaxe de Frédéric de Grandval. Les journaux racontaient également l’étonnement du juge lors de son retour à son domicile de voir sa fille absente, otage entre les mains de di Fabbrini. Déboussolé, Grandval s’était alors rendu à la rédaction du Matin de Paris pour apprendre que le directeur du journal, Victor Martin, était parti précipitamment pour l’Italie, à la poursuite de l’auteur des méfaits qui avaient secoué la capitale et la France tout entière.
Ce qu’André ignorait encore, c’était que le rédacteur en chef avait donné une précieuse indication au juge: rendre visite au journaliste Levasseur, qui, présentement, logeait chez madame de Frontignac, boulevard Saint-Germain.
À cinq heures du soir, Grandval, vêtu avec une élégance sévère et irréprochable, fut reçu par André dans le salon bleu de l’hôtel. Levasseur, en robe de chambre, le visage amaigri, le geste encore lent, renseigna volontiers le père quant aux circonstances concernant la disparition de Clémence.
- Mais enfin, monsieur, finit par s’écrier le juge, je ne comprends pas comment ma fille a pu se retrouver mêlée à cette histoire invraisemblable. 
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- Monsieur de Grandval, il y a que votre fille s’est montrée toute dévouée envers un père qui ne méritait pas autant de risques et de sacrifices de sa part! C’est pour vous chercher et vous ramener sain et sauf que mademoiselle Clémence est devenue une proie pour le comte di Fabbrini. Or, ce dernier, son échec avéré dans la subordination des plus hauts esprits du pays, a voulu se venger. C’est ainsi qu’il est parvenu à enlever votre fille.
- Soit, admettons que vos propos soient vrais… mais pourquoi le directeur du journal Le Matin de Paris a-t-il cru bon de partir à la recherche de ma chère Clémence? Reprit le juge toujours aussi furieux. Je ne comprends pas ce geste altruiste. 
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- Mon patron s’estimait responsable du sort de mademoiselle Clémence. En effet, votre fille s’était placée sous sa protection puisque vous ne pouviez plus assurer votre rôle naturel. De plus, elle lui avait demandé son aide afin de vous retrouver. Monsieur Martin a donc pris la route de l’Italie en compagnie de madame de Frontignac, une femme très courageuse, croyez-moi…
- Oh! Je n’en doute pas s’il s’agit bien de cette aventurière qui a porté le nom de Brelan d’as, répliqua Grandval sur un ton acerbe et humiliant pour Louise.
- Monsieur, il serait grand temps d’oublier vos préjugés! S’exclama le jeune homme de plus en plus excédé. Ils n’ont plus lieu d’être vu la situation. Mais je reprends mes explications. Sermonov, l’ex-bras droit du comte di Fabbrini, qui, ici, apparemment joue son propre jeu, et un adolescent des plus dégourdis complètent le groupe parti sur les traces du Maudit.
- Ah! C’est donc ce quatuor mal assorti qui espère libérer ma fille? Vous voulez rire sans doute!
- Oh que non monsieur le juge! Voyez… Victor Martin a reçu un blanc-seing de Sa Majesté l’Empereur et il a le bonheur de connaître intimement le roi d’Italie Victor-Emmanuel II. Si nécessaire, toutes les polices et les gendarmeries des deux Etats se mettront à son service.
- Incroyable! Votre patron a donc plus de pouvoir que le Pape Pie IX! 
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- Exactement.
Sidéré, le juge préféra en rester là. Il prit congé du journaliste assez froidement.

***************

Après une chevauchée harassante de plusieurs jours qui avait succédé à un voyage en chemin de fer à peine moins épuisant, Frédéric Tellier et ses compagnons pénétraient enfin sur les terres piémontaises du véritable comte de Castel Tedesco. Déjà, la nuit tombait, permettant aux fleurs et au sol d’exhaler leurs mille senteurs entêtantes tandis que des chouettes ululaient et que des grenouilles coassaient dans une mare toute proche. 
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Brelan actionna la cloche du pavillon des gardiens. Un vieux couple, fort superstitieux, avait la charge de maintenir le château en état. Avec entêtement, il répondit aux questions pressantes de l’Artiste.
- Mais non, signore, monsieur notre maître n’est point venu ici depuis au moins deux années, répétait Giuseppe de sa voix chevrotante.
- C’est cela, approuva son épouse. Depuis la saint Michel de l’autre année. Ce qui fait pratiquement trois ans.
Louise qui comprenait l’italien, haussa les épaules.
- Frédéric, nous devons admettre que nous avons fait une erreur. Nous avons mal interprété le mot laissé par Galeazzo. Il ne parlait pas des terres ancestrales de Castel Tedesco mais bien de celles des di Fabbrini.
- Oui, peut-être. Mais il me semble que nous devrions toutefois jeter un coup d’œil aux aîtres. Cela pourrait s’avérer intéressant.
- Entièrement d’accord avec vous, opina Sarton. Un indice supplémentaire n’est pas à négliger. Vous connaissez l’enjeu.
- Giuseppe, pourrions-nous visiter les lieux et voir de près la collection tératologique de votre maître? Commença Tellier. Cette dernière est si célèbre que sa réputation a passé notre frontière.
- Je ne sais si je dois… hésita le vieux serviteur.
- Ceci vous convient-il? Dit l’Hellados en tendant deux pièces d’or au gardien.
- Monseigneur, je suis votre très humble…
- Prenez et conduisez-nous. Il se fait tard.
Alors, la main de Giuseppe se referma telle une serre sur l’argent et le gardien, saisissant une lampe, éclaira le chemin qui menait au château. Moins de dix minutes plus tard, sous la pâle lumière de l’antique lampe, Tellier, Sarton, Pieds Légers et Louise découvraient les collections particulières et scientifiques du comte, entreposées dans de vastes vitrines alignées dans une salle d’armes du premier étage, telle une galerie des curiosités.
Extérieurement, la propriété ressemblait à de nombreux châteaux baroques du XVIIe siècle dans le style italien, mais avec une balustrade tourmentée en guise de terrasse donnant sur des fontaines désormais vides et un jardin à l’anglaise. 
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L’intérieur aurait pu être magnifique si certaines n’avaient pas été refaites et décorées dans le plus mauvais goût d’un gothique par trop présent, si à la mode dans le premier tiers du siècle. Ainsi, les boiseries et les lambris foisonnaient, assombrissant les salles meublées en pseudo XIIIe siècle. 
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Le gardien, vieillard sec et droit de plus de quatre-vingt ans, à la barbe blanche raréfiée et à l’œil bleu délavé atteint de cataracte, n’aimait pas s’attarder dans la galerie. Il s’exprimait en chuchotant comme s’il craignait la présence de fantômes.
- Oui, madame et messieurs. Souvent, la nuit, j’entends des bruits étranges qui viennent d’ici, des glissements mystérieux, des craquements, des chaînes que l’on traîne. Des plaintes également. Je vous le dis: la propriété est hantée par des âmes en peine dont les corps sont enfermés là dans ces vitrines. Elles réclament une sépulture décente. Ma foi, je l’avoue, si vous n’étiez pas avec moi, jamais je ne me serais rendu dans cette salle à cette heure! Je ne m’y hasarde qu’en plein jour, lorsque le soleil brille de tout son éclat. Mais nous voici arrivés. Je vous ouvre et vous laisse contempler ces horreurs. Vous me retrouverez au pavillon. Lorsque vous en aurez terminé, fermez bien derrière vous et revenez me rendre les clés et la lampe.
Le danseur de cordes sourit devant tant de crainte aussi innocemment exprimée mais n’osa imposer au serviteur à s’attarder davantage. Il préférait découvrir les pièces rares du comte de Castel Tedesco loin des gémissements du vieil homme.
Avec circonspection, il franchit le seuil de l’imposante porte au bois richement travaillé suivi aussitôt par le faux Russe, Pieds Légers et Louise. Le jeune garçon portait la lampe et celle-ci, se balançant, éclairait par vagues irrégulières les étagères et les vitrines où les collections de Castel Tedesco étaient offertes ce soir à la vue des curieux dans un ordre qui tenait de la maniaquerie. 
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Fossiles divers pas toujours identifiables, pierres de foudre, « celts » (autrement dit des silex taillés), feuilles de laurier, minuscules pointes de flèches, ossement devenus flûtes, squelettes de stégocéphales ou vertèbres de dinosaures, que de merveilles rarissimes aux yeux de Sarton qui détaillait chaque objet, chaque vestige d’un passé qui n’appartenait pas à sa planète. Sa mémoire prodigieuse et photographique enregistrait la longue énumération des trésors du comte italien sans rien omettre. Même le plus modeste éclat de poterie rubanée méritait l’attention de l’Hellados. 
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Céramiques néolithiques venant du Sahara
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 ou des côtes de la mer Caspienne, urnes-cabanes étrusques,
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 adorables et minuscules lampes de pierre si sobres dans leur dépouillement et pourtant si belles avec leurs lignes pures,
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 maquette exacte d’un tumulus, moulage au quart d’une tombe celte contenant, dans ses entrailles, la dépouille relativement bien conservée d’un guerrier muni d’un torque, d’un casque, de son bouclier, de sa hache, de son poignard et de son incontournable épée de bronze.
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Des hydries, des amphores du Ve siècle grec, des lécythes, des situles,
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 un menhir aux mystérieuses et envoûtantes figures sculptées, d’innombrables rouleaux de parchemin et de papyrus, une momie égyptienne dans son sarcophage de la XVIIIe dynastie faisant face à sa consœur inca, 
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des fémurs percés reliés faisant office de macabres instruments à vent, des coiffes aux plumes de perroquets, et encore bien d’autres trésors. 
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Un peu plus loin, Sarton identifia des poissons des grandes profondeurs, des mollusques d’espèces disparues enfermés dans des bocaux,
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 conservés dans du formol, des insectes
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 plus ou moins repoussants épinglés dans des cadres sentant la poussière. 
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De plus en plus fasciné, l’extraterrestre remarqua néanmoins quelques anomalies au milieu de cette collection unique au monde pour l’époque. Devant ses compagnons qui se contentaient de voir, il ne put retenir pour lui certaines de ses réflexions.
- Fascinant! Inouï! Des poissons lanternes et des poissons pêcheurs qui ne vivent qu’à mille cinq cents mètres de profondeur! Comment le comte de Castel Tedesco est-il parvenu à s’approprier de telles dépouilles alors que la technique de plongée de ce siècle ne permet pas encore aux humains de descendre aussi bas dans les abysses? Mais il y a encore plus sidérant comme anachronisme. Observez bien ce squelette intitulé dans le goût de ce siècle Homo Primogenus. Quel beau spécimen de pithécanthrope ou plus précisément d’Homo Erectus! 
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- Mais dans quelle langue il cause? S’exclama Pieds Légers dépassé par l’érudition de l’Hellados.
Se baissant pour mieux examiner les restes de l’homme préhistorique, Sarton laissa échapper sa surprise.
- C’est encore plus incroyable que je le pensais. Il ne s’agit pas là de n’importe quel squelette d’Homo Erectus mais de celui de l’Homme de Java qui, pourtant, ne sera découvert que dans vingt-cinq de vos années.
- Je ne comprends pas tout ce que vous dites, fit Tellier pragmatique, mais il me semble que nous perdons notre temps à formuler des hypothèses scientifiques non vérifiées.
- Ce que vous jugez peu important revêt en réalité une dimension primordiale. C’est là le nœud de l’affaire. Ah… comment vous expliquer?
- Essayez donc monsieur Sermonov, jeta Brelan d’une voix suave. Nous ne sommes pas si béotiens que cela, voyez-vous. Nous avons quelques siècles de retard par rapport à vous, oui, mais nous sommes loin d’être idiots.
- Les échantillons et les spécimens rangés dans cette galerie ne devraient pas s’y trouver tout simplement.
- Hum… montrez-vous plus explicite.
- Ouais… j’veux comprendre moi aussi, marmonna Pieds Légers.
- Laissez-moi donc achever jeune homme. Ces pièces n’appartiennent pas à ce temps, à cette époque, voilà tout. Elles représentent une aberration dans la chronoligne. À moins que quelqu’un d’autre que moi ne soit déjà parvenu à modifier le cours naturel des choses, le passé de Terra votre planète… mais il ne peut s’agir de cet imbécile d’Opalaand que vous connaissez sous le nom de Tchou! Quant à moi, je ne suis pas remonté aussi en arrière dans le temps. Du moins pas à ma connaissance ou … pas encore… Ou alors…
- Ou alors? S’enquit Frédéric. Votre voix se fait plus grave…
- Il y a de quoi… ou alors cela signifie que le comte de Castel Tedesco, le vrai cela s’entend, avant que le comte de di Fabbrini ne se substitue à lui, a eu dans son entourage un être qui disposait de moyens technologiques supérieurs à ceux offerts par ce XIXe siècle… Soit un Terrien du futur, mais aucun humain n’aurait logiquement intérêt à modifier le passé de sa planète car, comme l’a montré le chronovision, une des inventions de Stankin mon maître, trois avenirs seulement s’offrent à Terra, soit un citoyen d’une planète extérieure au système Sol… oui, dans ce cas, nous sommes indirectement confrontés à l’individu qui aide en secret les Haäns du XXXe siècle selon votre calendrier… je ne puis m’empêcher de penser que nos dés sont pipés et que…
- Que nous racontez-vous donc monsieur Sermonov? S’écria l’Artiste. Si le Maudit a trop lu Mary Shelley, vous ce seraient plutôt Swift, Cyrano de Bergerac ou Voltaire.
- Oh que non! S’interposa Brelan. Notre compagnon est encore plus étonnant que toutes les impossibilités que nous voyons là…
- Oui madame, vous m’avez percé à jour depuis longtemps. Ce n’est pas votre Soleil jaune qui éclairait mon monde lorsque je suis né. Ma planète tourne autour d’un astre rouge situé à plus de cent années-lumière de votre Terre. Je n’ai que l’apparence d’un humain. Je suis en fait un humanoïde appartenant à l’antique civilisation des Helladoï. Mes ancêtres naviguaient dans l’espace comme vous sur vos océans alors que les vôtres étaient encore à découvrir les techniques du coulage du bronze et à domestiquer les chevaux. Le sang qui coule dans mes veines est jaune cuivré et non rouge. Constatez-donc le vous-même et ne craignez pas non plus de prendre la paume de ma main. Ma température interne est en effet de 45,2°C. Cela peut surprendre au premier abord, je sais…
Sortant un canif d’une de ses poches, Sarton s’entailla volontairement la main afin de faire couler son sang cuivré. Sans répulsion, Louise se saisit du membre blessé de l’Hellados et dit:
- Vous me paraissez plus brûlant qu’un individu atteint d’une forte fièvre. Votre sang semble comme en ébullition. J’avais grandement raison de croire que vous étiez un être plus civilisé que nous. Vous venez du futur dites-vous. Vous n’appartenez pas à notre planète. Dans ce cas, pourquoi vous être mis au service du comte di Fabbrini? Pour détruire l’humanité? Je me refuse à le croire!
- Il n’a jamais été question pour moi d’effacer la race humaine de la surface de Terra, bien au contraire! Je lutte pour lui permettre d’avoir un avenir brillant. Aux côtés de Galeazzo, j’avais tout le loisir de surveiller l’état de ses recherches, de les freiner ou de le pousser à l’échec.
- Hem… vous nous l’affirmez mais…
- Si la Terre disparaît, si la civilisation humaine périt dans la servitude imposée par les Haäns, il en va de même pour Hellas. Nos peuples séparés ne peuvent s’opposer à l’Empire des Tsanu mais unis, ils triomphent de la mégalomanie de ceux-ci. Si nous échouons, Humains et Helladoï, alors plus de cent milliards d’êtres intelligents s’effacent du continuum espace-temps et jamais ils ne verront le jour. Voilà ce que le chronovision a révélé à Stankin d’abord, à moi-même ensuite et à tout l’aréopage qui m’a mandaté ici… lorsque nous ferons halte à la prochaine auberge, je vous montrerai quelques images enregistrées provenant de ma « vidéo ». J’ai un lecteur miniature dans mes bagages … Attendez-vous à un spectacle effrayant…
- Soit. Je retiens votre promesse. Poursuivons et accélérons notre visite, fit Tellier, le visage sévère.
- Attendez, reprit Louise de Frontignac. Le Maudit a pris la place du comte de Castel Tedesco qu’en étant certain que ce dernier ne réapparaîtrait pas.
- Oui, Galeazzo a tué de ses mains Ambrogio. Il en a convenu devant moi.
- Je m’en doutais.
Reprenant leur exploration, les quatre compagnons parvinrent devant les vitrines contenant la partie la plus intéressante de la collection du comte italien. Mais les spécimens tératologiques déclenchèrent chez Pieds Légers un léger mouvement de répulsion. Maintenant, s’alignaient devant nos amis des squelettes de géants et de nains aux mâchoires prognathes dont les membres disproportionnés étaient tordus,
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 un crâne d’hydrocéphale, un fœtus humain lyophilisé, de trois mois environ, repoussant et blanchâtre,
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 des bocaux de scorpions et d’araignées baignant dans diverses solutions macrobiotiques, des serpents de tous les continents parfaitement naturalisés, spécimens allant de la vipère à tête triangulaire au python molure 
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d’Asie. Aux côtés de ces ovipares rampants, le jeune homme découvrit avec horreur un corps humain formolé, à demi disséqué, dégageant malgré tout des effluves insupportables car les entrailles ouvertes. À l’intérieur du ventre ainsi apparent, on distinguait son frère siamois à l’état de fœtus non développé! 
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Pour ajouter au spectacle des plus sinistres, l’homme naturalisé présentait une cage thoracique sciée.
Dans le fond s’accumulaient encore des bocaux au contenu tout aussi révulsant, renfermant des visages découpés à même les cadavres! Des faces de ninjas du véhicule de Diamant? Allez savoir!
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Puis, presque à l’extrémité de la galerie, debout, comme à la parade, se dressait le corps moulé d’une femme Hottentot aux gibbosités graisseuses caractéristiques. 
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Mais le plus repoussant était encore à venir. Une collection unique et morbide de planches anatomiques et d’individus en pied, écorchés d’humains et de chevaux - un cavalier et sa monture - dans le plus pur style du cousin germain de Fragonard comme l’aimait à collectionner un esprit féru de science. 
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Des remugles de moisi, de renfermé et de chair en putréfaction vous saisissaient et vous faisaient tousser. Pieds légers, prêt à dégobiller, lança:
- Maître… c’que ça pue la mort!
- Plus précisément, renseigna Sarton doctement, cela sent le cadavre humain en décomposition avancée. Hum… j’avais raison. Voyez vous-mêmes. Il y a bien un écorché de trop dans cette vitrine. Les étiquettes des spécimens ne correspondent plus. De plus, chaque corps fixé sur une tige de métal est tenu debout par cet appareillage, les pieds reposant sur ce socle rectangulaire. Or, observez… manifestement, quelqu’un a déplacé les corps. À certains endroits, le parquet apparaît plus clair. La vitrine a été ouverte, les écorchés ont été poussés et on s’est autorisé à en rajouter un. La preuve est là: nous comptons plus de spécimens que d’étiquettes. Ah! Voici notre intrus. Remarquez avec moi que sa momification est moins avancée et moins réussie. La peau n’est pas entièrement racornie et présente une certaine souplesse. Quant aux organes et aux veines, ils n’ont pas cette teinte noire si caractéristique. Des muscles saillent encore et…
C’en fut trop pour Louise et Pieds Légers qui, victimes d’un haut-le-cœur, allèrent jusqu’à la fenêtre. L’adolescent eut juste le temps de l’ouvrir avant de vomir sur le plancher. Frédéric, qui apparemment en avait supporté bien d’autres, resta auprès de l’Hellados.
- Oh! Il s’agit du comte de Castel Tedesco! Fit Tellier comme si de rien n’était. Je reconnais son profil. La peau du menton n’a pas été totalement ôtée. Des poils blancs de barbe y adhèrent. Galeazzo s’est complu à employer les méthodes de momification des prêtres égyptiens. Comme si cela ne suffisait pas, il en a rajouté dans la mise en scène macabre. Il n’a pu s’empêcher de signer son œuvre.
- Je partage votre analyse, Tellier.
- Maintenant, j’en ai la certitude. En venant jusqu’ici, nous avons fait fausse route. Sans plus tarder, nous devons nous rendre sur les terres ancestrales des di Fabbrini qui, si je m’en souviens bien, ne sont distantes de ce château que d’une vingtaine de lieues. Allons, Louise et Guillaume, du courage! Nous partons.
Nos amis quittèrent donc la galerie, refermèrent la porte et s’en allèrent retrouver le couple de gardiens de qui ils prirent rapidement congé après leur avoir donné un dédommagement substantiel. Bien évidemment, ils turent leur macabre découverte.

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Dan El en se remémorant cette aventure de l’Artiste ne pouvait que ressentir une douce mélancolie mais aussi une grande admiration pour Sarton, cet intellectuel Hellados dont l’esprit acéré avait remarqué les anomalies contenues dans les collections particulières du comte de Castel Tedesco.
«  Ah! C’était le bon temps comme il était coutume de s’exclamer naguère, faisait notre démiurge. À mes yeux, Sarton, le prospectiviste est bel et bien la quintessence de ce que peut faire de mieux l’intelligence humanoïde. Mais tout de même, il ne pouvait alors appréhender la véritable raison de cette accumulation d’impossibilités dans la collection du comte. Que d’anachronismes! Involontaires en fait. Ils dénotaient tous le fait incontestable que le véritable auteur de cet embrouillamini manquait encore de discernement et de maturité. En ce temps-là, je me complaisais à rassembler tout ce qui appartenait au monde de l’incongru, de l’horreur dans les sciences humaines ou supposées telles. J’étais fasciné par l’étrange et le gothique. Fol que j’étais! Que d’erreurs j’ai commises! La plus évidente étant que j’ai permis à cet Hellados de s’apercevoir que quelque chose n’allait pas. Il ne put que formuler des hypothèses pas si erronées après tout.
Bah! Tout cela appartient à un passé désormais révolu. À défaut de la sagesse, j’ai acquis la mesure de mes limites et une sérénité de bon aloi. Depuis, apaisé, j’ai passé la main. C’est mieux ainsi. Le Pantransmultivers se débrouille fort bien sans moi. Je préfère n’en être qu’un observateur détaché.
Toutefois, j’éprouve encore un attachement certain teinté de mélancolie envers celui que je fus jadis, cet enfançon jamais satisfait, sans cesse expérimentant les schémas les plus invraisemblables.
L’heure ne doit cependant pas être aux regrets. Regardons plutôt ce que donne la cent-cinquantième mouture d’un monde sans carbone… oui… la Vie y est tout de même possible. Elle est encore plus têtue que moi. Et je n’y suis pour rien dans son apparition puisque je me suis contenté de n’impulser que l’énergie nécessaire à l’éclosion de cet éclat d’un  fragment infime du Pantransmultivers cette fois-ci bien réel ».

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Volpiano à la fin d’une belle journée printanière alors que les ardeurs du soleil diminuaient voyait l’arrivée d’une lourde berline venant de France. Parmi les voyageurs et les touristes fortunés qui descendaient devant un hôtel cossu et confortable à la cuisine réputée, il y avait un homme à la silhouette replète, au sourire bonasse et au crâne dégarni. C’était monsieur de Beauséjour en personne. Il attendait qu’un serviteur prît ses bagages encombrants et les portât dans le hall du bâtiment. 
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Mais que faisait donc Saturnin en Italie? Avait-il lui aussi la prétention de poursuivre le comte Galeazzo di Fabbrini dans le but de se racheter une conduite? Ce serait faire erreur sur la nature pusillanime du personnage que de le croire!
En fait, l’ancien chef de bureau goûtait des vacances qu’il estimait méritées après toutes les émotions qu’il avait vécues. Voilà tout. Volpiano n’était qu’une étape sur la route de Stresa, au bord du Lac Majeur, ville thermale très courue par les riches oisifs de l’Europe industrielle.
L’inévitable se produisit. À la réception, Beauséjour se retrouva nez à nez avec Frédéric Tellier. Demandant à parler en particulier au bonhomme, il entraîna celui-ci dans un salon privé. Une fois la pièce fermée à clé malgré les récriminations de l’ex-fonctionnaire, l’Artiste se fit exigeant.
- Monsieur de Beauséjour, puisque le hasard ou la Providence vous jette une fois de plus sur ma route, déclara l’Aventurier d’un air sévère, je vais en profiter. Vous allez vous mettre à mon service.
- Quoi! Ah non! Monsieur Tellier, oubliez-moi, je vous prie. Après tout, je ne suis qu’un vieil homme et n’aspire plus désormais qu’à une retraite paisible.
- Certes mais vous omettez de rappeler que vous vous êtes laissé abuser par la langue perfide du Maudit et que vous vous êtes rendu complice de nouveaux méfaits si graves qu’ils mériteraient la guillotine si j’en dévoilais la teneur à Sa Majesté l’Empereur!
- Vous si magnanime, si pondéré vous useriez de chantage à mon encontre?
- Allons monsieur de Beauséjour! Soyez franc avec vous-même. N’avez-vous rien à vous reprocher? Vous connaissez pourtant ma philosophie: qui casse paie.
- Euh…
- En termes clairs, ramené à vous, cela signifie que vous devez réparer vos fautes en m’aidant à capturer le comte di Fabbrini. Pensez que le Maudit détient mademoiselle de Grandval en otage. 
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- Mais que puis-je y faire? Je ne sais ni me battre ni jouer de ruse.
- Vous vous sous-estimez cher vieil ami. Souvenez-vous donc de l’affaire de la machine de Marly. À l’époque, vous n’aviez point craint de risquer votre vie. Il est vrai toutefois que vous n’aviez plus rien à perdre. Il en va de même aujourd’hui. Voyez… la police française recherche activement tous les complices potentiels ou avérés de Galeazzo. Or, certains serviteurs qui ont réchappé à la terrible explosion des souterrains ont parlé et donné votre signalement.
- Serais-je donc un bagnard en sursis? S’inquiéta alors le bonhomme en s’épongeant le front.
- Presque. Vous n’avez plus le choix. En vous joignant à mon groupe, vous obtenez votre réhabilitation.
- Comment cela?
- Tenez! Lisez le blanc-seing que m’a remis l’Empereur lui-même. Il est à mon nom. Vous pouvez donc avoir une totale confiance en moi. Je vous soutiendrai de tout mon poids si jamais la police vous cherche des noises.
- Je connais la valeur de votre parole. Mais… Vous serai-je véritablement utile?
- Ah! Mon imagination a toujours suppléé vos faiblesses. Rappelez-vous…
- Monsieur Tellier, il me répugne grandement de vous décevoir encore. Vous êtes la seule personne qui n’éprouve pour moi aucun mépris.
- Pourquoi vous demandez-vous? Parce que mes erreurs sont bien plus grandes encore! Il ne m’appartient donc pas de juger quiconque. Accompagnez-moi présentement à l’étage afin que j’avertisse nos amis que vous vous joignez à nous.
Souriant, l’Artiste se dirigea enfin vers la porte du salon qu’il ouvrit nonchalamment tandis que Beauséjour le suivait mi-figue mi-raisin.

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Ce même soir, vers huit heures, rue Culture-Sainte-Catherine, le comte Alban de Kermor recevait le juge de Grandval dans son bureau de travail, une pièce meublée dans le style Premier Empire avec sur les murs des originaux du baron Gros. Sur une chaise, un peu en retrait, le journaliste André Levasseur, encore pâle, assistait à l’entretien.
- Comte, ma décision est prise, lançait Frédéric de Grandval d’une voix claire. Je ne puis tergiverser plus longtemps. Je me rends en Italie à la poursuite du ravisseur de ma fille. 
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- Vous êtes le père, monsieur, fit Alban.
- Ah! Vous m’approuvez donc monsieur. C’est par vous que j’ai appris dans quelles circonstances Clémence s’est retrouvé mêlée à cette pénible aventure. C’est ma faute si mon innocente enfant a été enlevée par cette crapule de di Fabbrini qui n’a de gentleman que la vêture et le nom et pas le comportement!
- Hum… je vois. Vous pensez qu’il vous appartient, à vous le père, de la sortir de cette difficile situation. Il n’est pas question, toujours selon vous, qu’un étranger vous ôte ce droit légitime.
- Vos paroles sont bien froides, monsieur alors que nous nous connaissons depuis vingt ans!
- Frédéric, vous faites erreur. Si vous partez pour l’Italie, je viens avec vous. Votre cœur si noble n’est nullement préparé à affronter la vilenie et les subterfuges de Galeazzo. Si vous avez été sa victime, croyez-moi, ce n’est nullement par hasard.
- Au moins, cela je l’avais compris, comte. Votre demi-frère se vengeait du fait que j’ai condamné tous les membres de sa bande aux travaux forcés après la fameuse affaire de chantage qui le révéla au monde. Je pars demain matin par l’express de sept heures.
- Je vous rejoindrai à la gare de Lyon.
- Ah! Mais je ne tiens pas à rester sur la touche, moi! S’écria Levasseur. Je me sens assez en forme pour vous accompagner messieurs.
- A quel titre donc voulez-vous participer à cette chasse à l’homme? Fit Grandval sur un ton glacial.
- C’est mon patron qui se trouve présentement en première ligne, jeta fièrement André.
- Dans ce cas, vous êtes libre de venir, répliqua Kermor empêchant toute répartie du juge.
Celui-ci, comprenant qu’il avait obtenu plus ou moins satisfaction, ne s’attarda pas davantage et prit rapidement congé.

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Le lendemain, alors que l’express pour Milan roulait à soixante kilomètres à l’heure entre Dijon et Mâcon, le journaliste Levasseur, confortablement installé dans un wagon de première classe, chose qu’il ne pouvait s’offrir habituellement, eut la langue un peu trop longue. Peut-être était-ce dû à une bouteille de Bourgogne qu’il avait goûtée? Le secret que le comte Alban de Kermor avait tenté de garder pour lui, André l’éventa.
- Ah! Monsieur le juge! Vous ne pouvez pas apprécier tout le sel, toute l’ironie de l’affaire!
- Que voulez-vous dire?
- Vraiment, vous ne connaissez pas la véritable identité de celui qui s’est porté au secours de votre fille? C’est si comique que cela me fait rire!
- Monsieur Levasseur, ordonna Alban, taisez-vous! Vous n’avez pas toute votre lucidité.
- Comte, que tentez-vous de me dissimuler? Trahiriez-vous une amitié de vingt ans?
- Ah! Frédéric, ne cherchez donc pas à savoir ce que je ne puis vous dire. Au nom justement de ce qui nous unit…
- Que de grands mots! Que de nobles sentiments! Pourquoi, diable, tant de mystère? Éclata André. Mon patron, c’est le Maître, voilà tout! L’homme qui en impose à tous les bas-fonds de Paris et de l’Europe!
- Le Maître? Mais il n’y a qu’un individu que la pègre nomme ainsi! C’est… impossible, bégaya Grandval. Il est mort il y a dix ans après avoir tenté de s’échapper du bagne de Toulon. Son corps a été retrouvé gonflé d’eau et méconnaissable. Il n’a pu être identifié que par un tatouage et sa tache de naissance caractéristique, la forme de l’Australie, sur sa clavicule gauche!
- Alors, reprit le plus jeune, vous le prononcez oui ou non? Vous brûle-t-il tant la gorge?
- Frédéric Tellier, dit l’Artiste, fit d’une voix sourde Grandval. S’il s’agit bien de lui, la justice doit suivre son cours. Ce bandit n’est rien de plus qu’un bagnard évadé qui doit gagner Cayenne au plus tôt! Cela fait trop longtemps que cet homme se moque de la société.
- Mon ami, quel ton dur! Quelle intransigeance! Tellier ou Victor Martin? Qu’importe son identité! Ne voyez en lui que l’homme courageux qui saura vous rendre votre fille et qui, une fois encore, une fois de plus, ose s’opposer aux machinations de Galeazzo.
- Mais quel courage y a-t-il là-dedans? Vous semblez oublier que ce malfaiteur a été jadis le bras droit de di Fabbrini!
- Certes, mais il y a longtemps qu’il a rompu avec lui. Depuis dix ans, luttant dans l’ombre, il s’est racheté une conduite. Voici pourquoi il s’est évadé de Toulon. Il a ainsi sauvé Paris des Thugs et Saint-Pétersbourg de Danikine. Pardonnez-moi, Frédéric, mais votre passé est-il donc sans taches?
- Quoi? S’offusqua le juge. Alban, de votre part, c’est un coup bas!
- Mon vieil ami, vous m’obligez à me montrer impartial! Cessons-donc là cette discussion qui met en danger notre relation et songeons plutôt à établir un plan d’action contre mon frère.
- Voilà qui est bien parlé, conclut le journaliste.
Le front soucieux, Grandval médita quelques minutes puis proposa au comte de Kermor le piège envisagé à l’encontre de di Fabbrini.

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Quelques jours plus tôt, Clémence de Grandval reprenait ses esprits dans une immense salle voûtée, une crypte appartenant à une chapelle nobiliaire de la fin du XV e siècle édifiée dans le plus pur gothique flamboyant. Seule, allongée sur un lit de repos à la façon de madame Récamier,
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 elle ouvrit les yeux. Ce fut pour voir, dans un halo trouble une statue à l’aspect proprement effroyable, enfermée dans une niche, ouvrage manifestement sculpté par une âme tourmentée, en fait une commande du propriétaire des lieux alors, le comte Giancarlo di Fabbrini, qui vivait dans les années 1530. Il s’agissait d’une représentation du seigneur donateur lui-même, trois ans après sa mort, un cadavre debout donc, Le Squelette, une œuvre macabre dans le goût morbide d’un Moyen Âge tardif. 
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La pseudo dépouille apparaissait dans toute l’horreur de la phase terminale de la putréfaction. Ainsi, ses mains décharnées tendaient son cœur vers Dieu. Sur les os, des lambeaux de muscles et de vêtements y adhéraient encore, parfaitement reconnaissables.
Lorsque Clémence réalisa enfin ce qu’elle avait en face d’elle, elle se releva subitement tout en poussant des cris d’orfraie et tourna la tête pour échapper à cette saisissante vision.
Malheur lui en prit car elle découvrit alors une autre œuvre d’art toute aussi repoussante. Une fresque du XIVe siècle peinte par un élève siennois de Simone Martini, représentant le mythe des trois morts et des trois vifs. Trois jeunes gens de la noblesse, parés de leurs riches atours, se bouchaient les narines devant trois cercueils ouverts contenant leurs cadavres futurs plus ou moins décomposés. 
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- Mon Dieu! S’écria la jeune fille, le cœur en émoi, les yeux emplis de larmes. Je ne me souviens de rien… où suis-je donc? Chez quel artiste à la conscience hantée, chez quel esthète fasciné par la mort? Comment suis-je arrivée ici?
Tentant de se mettre debout, elle constata avec effroi que la peur l’en empêchait. Elle était sans forces. Vouée à n’être qu’un regard paniqué, Clémence s’aperçut en tremblant qu’elle n’était entourée que de gisants et de transis plus ou moins ordonnés dans cette immense crypte voussée, à peine éclairée par un chandelier d’argent oublié sur une table d’offrandes.
La jeune fille, malgré elle, ne put ôter ses yeux d’un des gisants présentant une face recouverte de crapauds, tandis que des vers saillaient de ses bras déjà décharnés.
Puis, lentement, son regard glissa vers un transi à sa gauche, remarquable du fait que le cadavre, nu cela allait de soi, n’avait qu’un pagne autour des reins pour cacher son intimité. La cage thoracique fort prononcée, la tête décharnée aux lèvres et aux cartilages du nez absents, quelques touffes de cheveux cependant encore rattachées à la calotte crânienne, tel avait voulu être représenté dans la mort l’évêque Fabrizio di Fabbrini, enlevé en ce monde en l’année du Seigneur 1412. 
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À ses côtés, encore un transi, celui du gonfalonier Ercole, premier comte di Fabbrini, n’ayant plus que les muscles et les os tandis qu’au fond de la salle, presque dans l’obscurité, le gisant de la comtesse Maria Estella di Fabbrini, trépassée en 1550, semblait appeler Clémence à la rejoindre dans l’au-delà. Le sculpteur n’avait pas craint de représenter la défunte sous l’aspect d’un corps récemment autopsié, aux ouvertures à peine recousues. 
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C’en fut assez pour la jeune fille. Elle parvint enfin à se tenir debout puis à se traîner jusqu’à une porte cloutée. Mais las! Celle-ci était fermée à clé de l’extérieur. Bien trop faible pour tambouriner sur le bois vermoulu, Clémence allait céder au désespoir lorsqu’un bruit venant de l’autre côté de la porte la fit reculer. Son cœur battit alors la chamade. Des pas lourds et irréguliers, un souffle court, un cliquetis de clés, une serrure qui grince alors que la porte massive était poussée maladroitement. Sous l’embrasure, la lueur tremblante d’une bougie déformant les silhouettes, se tenaient une vieille servante ainsi que le maître du château, un sourire indéfinissable sur ses lèvres minces.
Alors, la jeune fille, sa mémoire revenue soudainement, reconnut son ravisseur. Elle porta sa main droite à sa bouche afin de retenir un cri de détresse. Puis, elle fit deux pas en arrière tandis que l’homme avançait jusqu’à elle, lui barrant ainsi la sortie.

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