jeudi 16 mars 2017

Un goût d'éternité 2e partie : Cécile : 1907.


1907



L’année 1907 voyait en France la révolte des vignerons dans le Midi. Georges Clemenceau n’hésita pas à envoyer l’armée mater les séditieux. Arthur de Mirecourt désapprouvait les mesures radicales du ministre et le faisait savoir à toutes ses connaissances. La riposte ne tarda pas. Il fut boudé dans les salons et on ne l’appela plus que l’officier rouge. Son colonel, avec un nom qui se décroche, le convoqua et le punit d’un mois de mise à pied. L’Armée, devenue la grande muette depuis l’Affaire Dreyfus, obligeait ses membres à conserver secrètes leurs opinions politiques.
Enfermé dans ses quartiers, Arthur eut tout le loisir de s’adonner à la lecture. Chose horrible, fort mal vue dans son milieu, il dévora l’œuvre de Zola, La Curée, l’Assommoir, la Bête Humaine, Germinal, etc. 
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Au contraire, chez les Grauillet, on applaudit aux mesures d’exception prises contre les vignerons. Il était rare que les parents de Cécile appuyassent ainsi le gouvernement de la Gueuse. Le père alla même jusqu’à déclarer qu’il fallait maintenant envoyer tous ces Communards à Cayenne.
En cette année 1907, Cécile avait atteint ses seize ans. C’était toujours la jeune fille de bonne famille, bien éduquée et polie. Mais devenue femme, sa taille frôlait désormais le mètre soixante-cinq, ce qui était élevé pour l’époque. Son visage et son sourire dénonçaient une profonde sérénité. Quant à ses propos, toujours feutrés, ils ne dénotaient pas les soucis que les Grauillet connaissaient.
La famille était quasiment au bord de la ruine, le père ayant mal placé ses économies. Alors, avec un pincement au cœur, il proposa à sa fille unique, fort bonne élève, douée pour les langues, de se placer comme contre maîtresse dans un pensionnat ses études achevées, ou, mieux encore, de devenir préceptrice d’enfants de la noblesse, et s’il le fallait, de se rendre en terre étrangère pour trouver une situation intéressante. Cécile accepta sans une larme. Ne devait-elle pas aider son père et sa mère sur le plan financier parce qu’ils lui avaient permis de faire de bonnes études ? Elle qui rêvait d’un grand mariage avec tout le tralala, savait que, désormais, cet espoir de petite fille était vain. Prenant son parti, elle fit face à l’adversité avec un sang-froid admirable.

*****

Ravensburg, 30 Juin 1907.

Au château des von Möll, on célébrait l’anniversaire de Wilhelmine, l’épouse de Waldemar. La jeune femme était enceinte de trois mois. Mais était-ce le repas de famille, riche et trop gras, ou autre chose ? la future mère se sentait mal. Un instant, elle se plaignit à haute voix. 
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- Mon chéri, dit-elle à son mari, je ne sais pas ce que j’ai. Une atroce migraine me vrille les tempes. Cela ne vient pourtant pas du champagne. Je n’en ai bu que deux petites gorgées.
-Veux-tu monter ? Répondit Waldemar avec sollicitude.
Il prit les mains de Wilhelmine et s’écria :
- Mais tu as les doigts glacés !
- Quelque chose ne va pas ? Questionna alors Rodolphe, soudain inquiet.
- Ce n’est sans doute rien, père, répondit la jeune femme, un simple mal de tête. Je monte m’allonger une heure ou deux. J’ai besoin de repos.
- Désirez-vous que je vous accompagne ? demanda aimablement sa belle-sœur.
- Bien volontiers, chère amie.
Magda se rendit dans la chambre de Wilhelmine tout en soutenant cette dernière. Elle l’aida à s’allonger sur le lit. Mais celle-ci, prise de violentes nausées, se mit tout d’abord à tousser. Vite, Magda prit une cuvette en faïence bleue et la tendit à sa belle-sœur. Alors, Wilhelmine rendit son repas, ne parvenant pas à s’arrêter.
Devant cette incommodité, Magda perdit son sang-froid.
- Oh ! Mon Dieu ! mais vous allez très mal. Je vais demander à Wilhelm qu’il téléphone au médecin. Grâce au ciel, notre beau-père est amateur de progrès. Le docteur sera vite là et vous donnera un émétique.
Laissant seule quelques minutes la malheureuse Wilhelmine, Magda redescendit précipitamment au rez-de-chaussée, là où il y avait un appareil téléphonique. Elle se heurta à Rodolphe qui avait anticipé la chose. Mais le docteur était absent, préoccupé par la naissance du septième enfant de l’épouse du facteur de la petite ville. L’accouchement s’annonçait difficile et le médecin ne serait de retour chez lui qu’au milieu de la nuit. Ce serait bien trop tard, le malaise de Wilhelmine s’étant aggravé.
Une fièvre cérébrale s’était emparée de la jeune femme. A son chevet, Waldemar, Magda mais aussi Maria Neürer, la tante, furent impuissants à soulager Wilhelmine qui souffrait sur son lit. Bientôt, elle délira. La délicate jeune mère avait le sentiment d’être la proie de millions et de millions de crapauds qui ne visaient qu’une chose : dévorer son cerveau et son cœur. Sa respiration de plus en plus saccadée laissait présager une fin prochaine. Elle transpirait abondamment, d’une suée malsaine, alors que ses mains étaient de plus en plus glacées et qu’au contraire, son front brûlait comme de la lave en fusion.
Son état s’aggrava encore si possible. Une écume blanchâtre sortit de sa bouche et ses lèvres et sa langue devinrent comme du bois dur. Des soubresauts réguliers la secouait et la faisait se cabrer, se crisper et se raidir. Wilhelmine n’avait plus conscience de la présence de Waldemar auprès d’elle. L’époux lui tenait pourtant les mains, mais la jeune femme les lui broyait lors de ses accès.
Le professeur tentait de calmer Wilhelmine en murmurant des mots tendres. En vain. Elle ne l’entendait plus.
Vers trois heures du matin, les crises cessèrent brutalement. Mais Wilhelmine n’allait pas mieux, bien au contraire. Elle avait sombré dans le coma, s’y enfonçant peu à peu, côtoyant désormais la mort toute proche. Cependant, elle n’en avait pas terminé avec les hallucinations. Elle croyait progresser au sein d’un couloir aux murs gluants et glacés, enténébré, un tunnel qui, au fur et à mesure qu’elle y progressait, se rétrécissait encore et encore. Sa marche se faisait plus pénible à chaque pas. Mais, après un coude, une lumière aveuglante l’éblouit et des personnes qu’elle n’avait pas vues depuis des années l’accueillirent avec tendresse et lui dirent :
- Viens, Wilhelmine. Ici, tu n’as plus rien à craindre. Suis la lumière, elle est ton guide.
Ne comprenant ce qui se passait, la jeune femme n’en tendit pas moins les bras vers une ombre familière, celle de sa grand-tante disparue alors qu’elle n’avait que six ans à peine. La vieille femme, la saisissant, l’entoura avec amour.
Or, à la même seconde, dans la chambre de la gentilhommière, Waldemar, plus blême et défait que jamais, s’écriait :
- Oh non ! Wilhelmine. Ce n’est pas possible… me quitter ainsi…
Gerta prit un miroir et le plaça devant la bouche de la jeune femme. Aucun souffle ne vint embuer la glace. D’une voix emplie de douleur, elle dit :
- Mon cher fils, c’est fini… Désolé, Wilhelmine est bien morte. 
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- Non ! Je ne veux pas le croire…
- C’est trop affreux, renchérit Magda.
- Hélas !
- Quelqu’un a tué mon épouse, enchaîna Waldemar avec un regard dur. J’ignore comment il s’y est pris. Pourquoi un tel acte a été commis. Pourquoi elle et pas moi ? ou père ? un poison a pu être versé dans son verre.
- Waldemar, tu racontes n’importe quoi, jeta Gerta d’une voix douce. C’est le chagrin, le refus de ce qui est qui te font parler ainsi.
- Non… Nierez-vous que le malheur s’est jadis abattu dans cette demeure ?
- Certes, mais il n’y a plus eu un seul incident depuis le mariage de ton frère, commença la baronne.
-Quel incident ? Demanda naïvement Magda.
Waldemar ne répondit pas à la légitime question de sa belle-sœur et se précipita dans la chambre de son père auquel il fit part de ses soupçons. Ce fut ainsi que Rodolphe apprit le décès de sa belle-fille. Aussitôt, le baron crut les déclarations de son fils. Alors, il prit la résolution d’appeler Stephen à la rescousse.
Cependant, fort loin de Ravensburg et dans l’espace et dans le temps, Johann van der Zelden n’en avait pas moins assisté en direct au trépas de Wilhelmine. Il avait savouré en esthète décadent tous les détails de son agonie et de sa mort anticipée, et ce, grâce à des micro caméras temporelles placées dans la chambre, des appareils indétectables par les autochtones.
- Parfait. Tout se déroule selon le plan. J’envoie l’enregistrement au Commandeur Suprême. Il sera content et me félicitera.
L’Ennemi termina par un rire glaçant.

*****


Mais ce ne fut pas Stephen qui répondit à l’appel au secours de Rodolphe, ce fut Michaël. En effet, le professeur, épuisé par la dure épreuve qu’il venait de traverser, se remettait lentement mais pas chez lui. Ayant obtenu un congé de maladie de la part des autorités de l’Université, il était parti prendre dix jours de vacances à Acapulco, en compagnie d’Inge, à la grande colère de Tamira qui avait l’impression que le chercheur la menait en bateau et trouvait tous les prétextes pour reporter son voyage dans le passé. Toutefois, la croisière japonaise n’était que partie remise. 
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Au chevet du corps de Wilhelmine, Michaël détermina aussitôt les raisons de la mort de celle-ci. Il développa son diagnostic aux membres de la famille encore au chevet de la jeune femme.
- Hem… méningite suraigüe, foudroyante, provoquée artificiellement et à distance…
- Comment une telle chose est-elle possible ? émit Rodolphe d’une voix rauque.
- Oh ! fit négligemment l’agent temporel, il suffit de « surchauffer » les neurones de la cible visée… comme avec un four micro-ondes. Le coupable ne peut être que l’Ennemi… Johann, donc.
- Johann. Vous nous effrayez, Michaël, balbutia Waldemar.
- Pourquoi un tel crime ? que vise l’Ennemi ? Reprit le baron.
- Je ne sais. Vous êtes tous en danger, lança Michaël. Je ne puis vous laisser sans défense.
- Quel est l’intérêt de ce dénommé Johann ? insista Waldemar. Je ne comprends toujours pas. Vous mentez en disant que vous ignorez le but de cet individu.
- Halte, Waldemar ! s’écria l’homme du futur. N’allez pas plus loin. Je n’ai pas laissé faire, Rodolphe. Non… J’ai été pris de court, voilà tout. J’ai en fait été préoccupé par ce qui s’est passé en 1993. Stephen, oui, le professeur, avait été enlevé par les agents secrets à la solde du Président Drangston. Le chef des Etats-Unis voulait en savoir un peu plus sur ses déplacements temporels… Sur moi également. J’ai été invité à la Maison Blanche, vous savez…
- Foutaises ! jeta Waldemar.
- Mon fils, reste poli…
- Je suis aussi désespéré que vous tous par la mort de Wilhelmine, poursuivit Michaël. Plus l’Ennemi accumule les crimes, plus je me rends compte que je ne suis peut-être pas à la hauteur.
- De belles paroles, sans plus, marmonna Rodolphe.
- Stephen vous a peut-être dit que je n’éprouvais aucun scrupule, que je ne ressentais aucun remords à la mort d’Homo Sapiens ordinaires. Voire ! maintenant, il va me falloir davantage prendre de risques. Dépasser en quelque sorte ma programmation de base… mais je ne suis ni un robot ni un androïde… alors… tant pis pour mes Supérieurs. Qu’ils me rattrapent s’ils le peuvent… tout d’abord, il va falloir mettre Otto à l’abri.
- Ah ! désormais, c’est mon fils qui est visé, siffla Waldemar.
- Oui… S’il venait à mourir précocement, Stephen son descendant, ne verrait pas le jour… et… par conséquent…
Michaël se tut, refusant d’en dévoiler davantage en présence de Waldemar.
- Il n’en reste pas moins que la mort de Wilhelmine est un crime gratuit, grommela le baron, ne relevant pas les propos de l’agent temporel.
- Euh… Je ne le crois pas… dit Michaël après avoir marqué une certaine hésitation.
- Comment cela ?
- Wilhelmine n’était-elle pas… enceinte ?
- Oui, balbutia Waldemar. Mais il n’y avait que mère qui le savait… nous désirions garder secrète la nouvelle encore quelques semaines… nous avions été fort affectés par le décès de notre petite-fille, il y a quelques années…
- Hum… Je vois… je comprends… Je compatis à cette double perte… vous auriez pu avoir d’autres enfants, Waldemar… ceux-ci auraient donc été des alliés supplémentaires pour les Möll, à travers tout le XXe siècle…
- Cela revient donc à dire, commença Rodolphe.
- Oui, tout à fait. Notre ennemi commun cherche à isoler Stephen Möll. Or, manifestement, Johann possède lui aussi des alliés disséminés dans le passé. Des hommes synthétiques, mais pas seulement… des contemporains…
- J’en frémis, lança le baron.
- Moi également. Mais vous ne nous dîtes pas tout, monsieur Michaël.
- Je le reconnais. Pour votre tranquillité d’esprit. Jamais je ne vous porterai tort, Waldemar, et il ne s’agit pas là d’une promesse en l’air. En attendant, je vais devoir m’absenter… afin d’enquêter… d’essayer d’anticiper les coups de l’Ennemi… je vais tâcher de persuader le professeur Möll de vous rejoindre au plus vite. Tant pis pour Acapulco !
- Acapulco ? s’étonna Waldemar.
- Oui, notre ami commun est allé se refaire une santé là-bas… pas tout seul, évidemment. Mais vous le connaissez depuis, non ?
Instantanément, Michaël s’évapora de ce continuum espace-temps pour s’en aller rejoindre Stephen en train de se dorer sur le sable en compagnie d’Inge Köpfer.
- Stephen, ordonna l’homme du futur. J’ai besoin de vous, illico presto.
- Quoi ? mais ça ne va pas la tête ?
- Encore vous ! gronda Inge. Malappris. Jamais vous ne nous laisserez tranquille.
- La situation est urgente. Wilhelmine Bayer est morte assassinée.
- Ah ? mais je m’en fiche… Vous le saviez, non, qu’elle allait mourir jeune. Vous aviez des fiches la concernant…
- Je ne comprends rien à vos propos à tous deux, gémit l’étudiante.
- Taisez-vous, vous le bibelot, fit Michaël d’un ton sec.
- Oui, tais-toi…
Furieuse, Inge se releva et gagna une cabine de douche afin d’ôter le sable adhérant sur son corps de rêve.
Pendant ce temps, Michaël expliquait à Stephen ce qui venait de se produire à Ravensburg en 1907. Il lui expliqua que l’épouse de Waldemar avait été en quelque sorte empoisonnée par l’Ennemi.
- Ouais… je m’en balance, mon cher… débrouillez-vous. A cause de votre apparition inopinée et de votre goujaterie habituelle, Inge vient de rompre définitivement avec moi.
- Alors, vous escomptez vous rabibocher avec Tamira…
- Bien vu. Je vais enfin tenir ma promesse. Le Japon de l’ère du Meiji nous attend. Adios, muchacho ! 
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Or, parallèlement, à Ravensburg, Waldemar avait une conversation avec son père. Rodolphe dut expliquer à son fils tout ce qu’il savait et sur Stephen et sur Michaël. Le professeur dut en convenir. L’agent temporel faisait de son mieux et ledit Johann van der Zelden n’était pas un simple humain. Quelque entité bien plus puissante que l’Homo Spiritus s’évertuait à éliminer les von Möll et donc, par ricochet, Michaël lui-même. Pourquoi donc ? pour éviter une Troisième Guerre mondiale ? Que non pas ! pour accélérer la venue de la civilisation des Homo Spiritus ? pas seulement… un mystère incompréhensible persistait…

*****

Portsmouth, 19 août 1907.

Un richissime touriste américain, accompagné de sa jeune épouse d’origine japonaise, vêtue d’un charmant kimono de soie, montait à bord du paquebot l’Orgueil des Mers qui allait appareiller pour un périple de rêve. Les Baléares, Alexandrie, la Mer Rouge, l’Océan Indien, Calcutta, Singapour, et Tokyo, destination finale du luxueux navire. 
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Stephen Möll, c’était lui, avait choisi la croisière la plus longue et la plus onéreuse afin de se faire pardonner sa légèreté. Tamira avait accepté du bout des lèvres les excuses de son amant mais avait sauté de joie en voyant pour la première fois l’impressionnant paquebot.
Encore une fois, le professeur américain faisait preuve d’immaturité. Où avait-il pris l’argent nécessaire pour financer une telle croisière ? en première classe évidemment… eh bien, c’est délicat à avouer, mais le chercheur avait obtenu un prêt pour la mise au point d’un quelconque engin de physique appliquée et il en avait détourné une partie à son profit. Un acte peu reluisant, n’est-ce pas ? mais il n’avait pas eu le choix, Michaël lui refusant la somme nécessaire. Or, il aurait été facile à l’agent temporel de se procurer l’argent quémandé par Stephen.
L’escale aux Îles Baléares fut un véritable enchantement. A Alexandrie, Tamira fit l’emplette de quelques souvenirs typiques, pas encore fabriqués en Chine, comme à la fin de ce siècle.
Sur le navire, l’ambiance était fort gaie, relativement décontractée, pour l’époque. Tous les jours, le commandant de bord dînait à la table de ses convives les plus fortunés, et chacun avait pu lier amitié avec des hôtes aimables, bien nés et bien éduqués. L’officier était un homme affable que rien ne désarçonnait car il avait beaucoup voyagé et beaucoup vu. Agé d’une cinquantaine d’années, il était encore assez loin de prendre sa retraite. Cependant, s’il avait su que le professeur et son épouse venaient de l’avenir, assurément, il en aurait avalé sa pipe !
Stephen devait faire attention afin de ne commettre aucune bourde, de ne pas prononcer d’incongruité lorsqu’il décrivait son pays natal, les USA. Toutefois, il avait raconté une fable concernant les circonstances dans lesquelles il avait rencontré Tamira. Puis, en confidence, il avait avoué au commandant Osborne que son épouse n’avait jamais vu le pays de ses ancêtres. C’était pourquoi, pour le premier anniversaire de leur mariage qu’il lui offrait cette croisière.
Peu méfiant, ne soupçonnant nul mensonge, Osborne mit en garde cependant Stephen sur les risques éventuels de ladite croisière. En effet, l’Océan Indien n’était pas si sûr depuis quelques temps déjà, des pirates écumant les mers et rançonnant les navires comme au bon vieux temps de la flibuste.
- C’est une plaisanterie ? s’exclama alors Stephen. Je croyais que la Royal Navy était la flotte la plus puissante du monde… euh… votre paquebot n’est-il pas armé ?
- Oui, bien sûr. Mais les pirates sont de plus en plus hardis.
- Les autorités ne font rien ? bigre ! Et Sa Majesté, le roi Edward VII ?
- Nous sommes loin des navires de guerre, vous savez… enfin, prions le ciel de ne pas rencontrer ces pirates…
- Vous ne me rassurez guère…
- Désolé…

*****

28 Mai 1993.

Le Président des Etats-Unis avait deux fers au feu. A Camp David, il accueillit dans le plus grand secret le Premier Ministre israélien Mosché Charem en compagnie du chef du Mossad. Assistaient également à cette entrevue le directeur de la NSA, celui de la CIA – incroyable, les deux agences collaboraient sans le moindre heurt – et le général Gregory Williamson.
Pour la galerie et les médias, Drangston s’était alité à la suite d’un mauvais rhume.
Mais pourquoi un tel secret ? Que se tramait-il donc ? Le déclenchement d’un conflit de taille mondiale ?
Le directeur du Mossad promettait de mettre à la disposition de l’Américain un véhicule extraordinaire qui avait la faculté de changer le cours des événements. Bref, un translateur. Comment les Israéliens avaient-ils mis la main sur un tel appareil ?
Pour résoudre cette énigme, il fallait remonter au temps du U2, de la Baie de Cochons et de la crise des fusées de Cuba, donc au tout début des années 1960… 
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- D’accord. Mais vous dites que l’engin ne fonctionne pas, objecta Malcolm. Qu’il y manque des pièces et que les plans sont incomplets.
- Cela par la faute de ce foutu Allemand… il a volontairement saboté l’exemplaire fourni aux Communistes…
- Ah ! nous savons comment remédier à ce problème, fit Williamson. N’est-ce pas, Spencer ?
- En effet, acquiesça le chef de la NSA. Un petit tour dans le labo du professeur Möll.
- Certes. Mais son exemplaire reste hors de portée, appuya le directeur de la CIA.
- Qu’importe si nous avons les ordinateurs !
- C’est vrai. Dans ce cas, vous avez carte blanche, reprit le Président.
- Malcolm, mon ami, dit alors le Premier Ministre israélien, je vous félicite pour votre idée originale. Mais comment avez-vous su que nous détenions un prototype ? Que nous acceptons de mettre à votre disposition…
- Par des indiscrétions mais également après avoir étudié attentivement les archives de nos services, ceux de la NSA et de la CIA, répondit le chef du monde libre.
- Des indiscrétions, dites-vous… J’en tremble…
- Rassurez-vous… nous sommes alliés dans cette histoire. Nous œuvrons en commun pour la paix du monde…
- Oui, osa proférer le général. Il nous reste encore à trouver les hommes nécessaires pour voir notre projet aboutir.
- Une dizaine, pas plus, compléta Spencer.
- Des soldats qui n’auront pas froid aux yeux et ne se poseront pas de question, siffla Charem. Prêts à tout. Fanatisés.
- J’entrevois déjà qui sélectionner, lança le chef du Mossad.
- Très bien. Mais il faut faire vite…, conclut Drangston. En face, l’adversaire avance ses pions.

*****

A la même seconde, Johann van der Zelden ricana. Tout en se servant un drink, il avait assisté à la conversation secrète de Camp David. 
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« Quel imbécile, ce Malcolm ! franchement, j’ai eu raison de t’aider à gravir les marches du pouvoir. Pour garantir la sécurité de l’Etat d’Israël, tu es prêt à mettre en route le processus qui risque de l’effacer à jamais. Un essai grandeur nature pour modifier le cours de l’histoire… pas mal. Je vais te laisser la bride sur le cou à toi et à tes alliés… mais, à la fin, je ferai tout capoter… ».
*****

29 Mai 1993.
L’Institut de Caltech venait d’être cambriolée. Divers ordinateurs, dont la plupart appartenaient au professeur Möll avaient été volés. Sur ordre express du Président Drangston, des agents de la CIA étaient entrés en action. Heureusement, toutefois, le translateur de Stephen restait dissimulé dans une dimension proche et il était impossible de mettre la main dessus.
Cependant, lorsque le lendemain matin, les étudiants se rendirent compte du vol, ils paniquèrent bien que le Français Antoine leur dît que cela n’était pas si grave.
- Oui, mais les ordinateurs contenant les derniers calculs, les ultimes équations ont été volés, jeta Mohamed Boulaïd, au bord du stress.
- Qui avait intérêt à commettre ce vol ? Lança Inge.
- Ma vieille, réfléchis un peu, fit Antoine avec condescendance. Notre professeur a été enlevé, il nous l’a dit. Mais il a refusé de livrer son module temporel. Alors, les autorités sont passées à l’action.
- Moi, ça m’étonne que Drangston ait mis autant de temps à réagir, murmura Cynthia.
- Nous risquons désormais d’être kidnappés à notre tour, trembla Mohamed.
- Penses-tu ! je crois que tu t’en fais pour rien, reprit Fargeau.
- Quant à moi, je crains plutôt la mise au point bâclée d’un autre translateur, proféra Juan.
- Et tout ce qui s’ensuivra. Tu as raison, le Chilien, grommela Antoine.
- Que faisons-nous ? Demanda Inge.
- Eh bien, commençons par avertir notre prof, proposa le prodige.
- Nous allons recevoir une bordée d’insultes, dit l’Allemande avec un sourire jaune.
- Peut-être. Mais pour obtenir le contact audio, nous aurons besoin du concours de l’agent temporel, rappela Juan.
- Or, Michaël reste invisible…
- Ma foi, où est-il passé, celui-là ? Juste au moment où il pourrait nous sortir de ce mauvais pas et remettre les choses en place, constata Inge.
- Nous savons depuis longtemps que l’homme du futur agit comme bon lui semble…
- Pensez-vous qu’il sache déjà que nous avons été cambriolés ? questionna l’ex-petite amie de Stephen.
- Tu dis une sottise, persifla Antoine. J’en suis certain.
- Alors, il devrait intervenir, non ?
- Penses-tu ! il s’en fout…
- Pas du tout, jeunes gens, fit Michaël apparu comme une fleur dans le laboratoire sens dessus dessous.
- Enfin, vous voici parmi nous, salua Antoine.
- Qu’escomptez-vous faire ? Demanda Cynthia.
- Surveiller de près la construction d’un deuxième exemplaire du module. Ensuite, voir si sa mise en marche ne bouleversera pas trop le cours de cette chronoligne.
- C’est tout ?
- Oui, pour l’instant. A vrai dire, je suis également occupé ailleurs mais je ne vous en révélerai pas plus.
- Oh ! nous saisissons parfaitement, ironisa Juan.
- Dans ce cas, je vous laisse établir le contact avec Stephen.
- Merci.
- Ah ! tout de même. Bravo pour votre savoir-vivre, Cynthia. Vous ne perdez jamais de vue les bonnes manières…
- Lorsque cela m’arrange.
- Vous pourrez informer Stephen mais dépêchez-vous. Je dois me déplacer dans le temps…
- On a compris. On profite de votre générosité et ensuite, vous partez, conclut Antoine.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Bien évidemment, le professeur Möll prit très mal la nouvelle. Mais comme Michaël s’en mêla et promit qu’il n’y aurait aucune conséquence dramatique, il y veillait personnellement, le professeur dut faire contre mauvaise fortune bon cœur.
- Poursuivez votre croisière et oubliez ce léger désagrément, fit aimablement Antoine.
- Oui, c’est ça, aux frais de la princesse, jeta Inge sarcastique.
- Jalouse, sourit Juan.
- A la revoyure, vous tous, acheva le chercheur. A bientôt.
- Pff. Vous croyez qu’il mûrira un jour ? demanda Cynthia.
- C’est cela le génie, marmonna Mohamed.
- Hem… toussota Michaël. Bon, le message a été envoyé. Alors, jeunes gens, à dans trois jours…
Sans prévenir, l’agent temporel partit, en fait, c’était comme s’il n’avait jamais été présent. En réalité, il accélérait son biorythme et paraissait s’évaporer pour les témoins de cette disparition.

*****

jeudi 2 mars 2017

Un goût d'éternité 2e partie : Cécile : 1905.



1905

Paris, dans un quartier tranquille du Vème arrondissement, non loin des universités, une adolescente de bonne famille, Cécile Grauillet, descendait les trois étages sans ascenseur de l’immeuble dans lequel elle demeurait, afin d’aller acheter le pain et les œufs nécessaires au petit déjeuner.
C’était encore l’hiver et il faisait encore nuit. Une petite pluie fine tombait, s’infiltrant sournoisement à travers l’épaisseur des vêtements.
La jeune fille n’avait pas encore quatorze ans. Fille unique d’un rentier et de son épouse, elle appartenait à cette petite bourgeoisie sans histoire et conservatrice de ce début du XXe siècle. 
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Cécile poursuivait ses études dans un collège privé parce que ses parents étaient des catholiques convaincus. Ils partageaient les idées de l’Action française. La Séparation de l’Eglise et de l’Etat allait offusquer ces gens. Sans parler du problème des Inventaires. Pour monsieur Grauillet et toute sa famille, la République était la gueuse.
Après ses modestes dépenses, Cécile regagna son immeuble. Elle entra dans la cuisine avec discrétion, mit à chauffer le lait et fit cuire les œufs que ses parents dégusteraient à la coque, trancha ensuite une baguette de pain, puis beurra quelques tartines. Après avoir préparé le café, elle apporta le tout dans la salle de séjour. C’était là le rituel quotidien. Le dimanche, il avait lieu plus tard, après dix heures, la priorité étant donné à la messe de huit heures, quel que fût le temps.
Au retour de l’école, Cécile s’occupa à quelques menus travaux, broda un napperon puis révisa un chapitre d’histoire pour le lendemain matin. Elle avait une interrogation orale.
Comme on le voit, la jeune fille était une élève appliquée, ayant de bons résultats scolaires. Ignorant ce que le terme rébellion signifiait, elle s’avérait une adolescente obéissante et soumise. Elle fréquentait deux amies, agrées par les parents, qui, comme elle, professaient des idées très étroites et terriblement conservatrices.
Parfois, lorsque le temps le permettait et qu’il ne pleuvait pas trop fort, ce petit monde allait rendre visite à un oncle et à une tante plus fortunés vivant à Passy. Il s’agissait alors d’une véritable expédition puisqu’il fallait emprunter tramway et fiacre.
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 Ou bien, le plus souvent, c’étaient de longues promenades sur les boulevards, l’après-midi, sur l’avenue des Champs Elysées, Victor Hugo, des Ternes, etc.
D’une complexion fragile, Cécile présentait une taille déjà élevée et une maigreur très romantique. Ses cheveux d’un blond soutenu et non nordique étaient coiffés assez librement et la jeune fille n’arborait pas ces boucles anglaises ridicules. Les yeux marrons étaient vifs et curieux, le nez retroussé, le visage garni de quelques taches de rousseur, la bouche ronde et le menton volontaire. En fait, Cécile, malgré son apparence, était loin d’être le portrait idéalisé de la jeune oie blanche. Elle préférait une mise modeste, des robes simples, sans ornement, des longueurs de jupe laissant apercevoir des bottines noires du fait de son jeune âge, des sous-vêtements sans fanfreluches inutiles.
Jamais un mot de trop, une parole mal placée et prononcée trop fortement, bref, une petite fille modèle qui avait grandi et qui savait rester à sa place. 
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Cela signifiait-il que Cécile Grauillet manquait de caractère ? nullement, la suite le démontrera amplement.
L’adolescente appartenait à ces familles comme il en existait tant en France à cette époque. Des petits bourgeois parisiens ou de province qui ne parvenaient pas à accepter le monde moderne et qui, désespérément, restaient attachés aux valeurs solides du passé : la monarchie, la religion catholique, où chacun avait une place selon l’ordre immuable voulu par Dieu.
Stephen Möll allait balayer tout cela…
Monsieur Grauillet père avait adhéré au mouvement de l’Action française, dont le leader se nommait Charles Maurras. Ainsi, il s’était réfugié dans une vision passéiste de l’histoire de son pays et du monde. Il en avait été de même pour son épouse et pour sa fille.

*****

Toujours en cette année 1905, mais à des milliers de kilomètres de Paris, aux Etats-Unis, dans une ville sudiste qui avait connu de beaux jours, à Atlanta précisément, le 3 avril, naissait le futur colonel de l’OTAN, William O’Gready. La guerre de Sécession avait ruiné la contrée et par la même occasion, les grands-parents du nouveau-né.

*****

Tanger, 31 mars 1905.

Arthur de Mirecourt assistait, non en témoin privilégié, à la visite du Kaiser Guillaume II. L’Empereur était alors âgé de quarante-cinq ans et régnait sur l’Allemagne depuis déjà dix-sept années avec l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. 
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Le souverain avait une préférence marquée pour le port d’uniformes militaires. En effet, il se prenait pour le nouveau Lohengrin, le héros casqué. Sa vision du monde se voulait romantique mais en fait, avec ses moustaches caractéristiques et son bras gauche à demi paralysé, une physionomie sans finesse, il apparaissait, somme toute, comme un personnage plutôt ridicule. 
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Dès qu’Arthur vit l’Empereur, il mesura l’aune de ce personnage antipathique et terriblement, dangereusement orgueilleux.
Cependant, la ville de Tanger s’était parée dignement afin de recevoir cet hôte illustre.
A sa descente de bateau, l’Empereur arborait un teint livide, un visage fripé comme après une nuit blanche. Pourquoi donc ? en fait, non pas parce que le souverain avait peur à l’idée de déclencher une guerre avec la France, mais parce que, prosaïquement, le débarquement à quai s’était effectué difficilement à la suite d’un vent fort qui soufflait en provenance de l’Est. Or, Guillaume, handicapé, n’avait pu s’aider de ses deux bras pour descendre de la passerelle. Il s’en était donc fallu de peu qu’il chutât dans la mer.
Toutefois, arrivé sans encombre et salué par l’importante délégation marocaine, l’Empereur daigna bredouiller quelques mots en l’honneur de ses hôtes. Pour cette occasion, il avait revêtu son uniforme de campagne, c’est-à-dire, en outre, un casque d’argent, jugulaire au menton, bien sûr, hautes bottes, gants rouges, revolver en bandoulière, sabre au côté et multiples décorations.  
Ce fut à cheval que le souverain pénétra dans la cité, non sans peine. Guillaume eut du mal à se mettre en scène, toujours à cause de son foutu bras. Mais, grâce à ce qui se passa à Tanger, le risque de guerre s’éloigna et Arthur de Mirecourt put regagner sans problème la France.
Dans la déclaration dictée à l’agence Havas, l’Empereur disait ceci :
« …j’espère que, sous la souveraineté du Sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations sans monopole et sans annexion, sur un pied d’égalité absolue. (…) ».

*****

Quelques semaines plus tard, au Burghof, à Berlin, Guillaume II piquait une nouvelle colère contre la France. Il avait l’impression de ne pas avoir été pris au sérieux à Tanger, et pour se consoler, il se mit à consulter le Plan Schlieffen. Puis, il fit cette confidence à l’un de ses secrétaires dans lequel il avait toute confiance :
« Ah ! satanée France ! Quand donc pourrai-je l’écraser telle une mouche ? ». 
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Or, ledit secrétaire avait une ressemblance marquée avec cet individu étrange qui achetait à Paris le quotidien l’Aurore en janvier 1898. L’homme était en effet massif, grand et lourd. Ses yeux cruels vous dévisageaient en vous donnant froid dans le dos. Sur son visage impavide, aucune émotion n’apparaissait. Il s’agissait du Commandeur Suprême dans l’un de ses multiples avatars. L’entité n’était-elle pas en train de pousser l’Empereur allemand à la guerre ?

*****

Mais que se passait-il donc, toujours en cette année 1905, dans la propriété des von Möll ?
La petite Johanna avait désormais quatre ans et demi et son cousin Otto six ans. Waldemar et Wilhelmine avaient rejoint Ravensburg depuis quelques mois déjà, à la grande joie de Rodolphe qui avait toujours eu une préférence pour son fils cadet.
Comme nous l’avions noté plus loin, la fille de Magda était une petite peste en puissance. Jouant et abusant de sa fragilité, elle profitait de la bonté de ses parents et grands-parents. Ainsi, le baron en titre lui passait tous ses caprices ou presque. A juste titre, il s’inquiétait de l’avenir de Johanna.
La fillette se montrait particulièrement coléreuse, soupe au lait, boudeuse, craintive, mal élevée et, parfois, méchante.
 En février, sa mère lui avait offert un joli petit hamster dans une cage spécialement aménagée. Rapidement, l’enfant s’attacha à cette bête adorable avec son pelage tout doux et soyeux. Elle voulut nourrir seule son nouveau compagnon qu’elle avait baptisé Ticky. 
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Mais voilà. A un âge aussi jeune, on se lassait vite. De plus, l’animal n’était pas toujours propre, il fallait nettoyer régulièrement la cage, et, comme la fillette était assez brusque dans ses gestes, elle ne savait pas bien prendre le cobaye dans ses bras. Alors, trop souvent, elle recevait en remerciement des coups de dents.
Cependant, Johanna voyait avec curiosité son cousin Otto faire des expériences, bouillir de l’eau, y cuire des insectes morts, par exemple. Elle aussi voulut expérimenter quelque chose de nouveau et de fascinant. Sans comprendre précisément la portée de son action, un beau matin, elle donna à Ticky un morceau de pain qu’elle avait préalablement trempé dans de la colle.
Sans méfiance, le malheureux rongeur grignota le crouton. Vingt-quatre heures plus tard, la petite bête était morte, étouffée. Naturellement, Johanna versa des larmes et encore des larmes. Ses pleurs étaient sincères.
Pour la consoler, son grand-père lui offrit quatre chatons. En moins d’une semaine, elle s’en débarrassa de la façon suivante : comme les minous l’avaient griffée en abondance, car elle les caressait à rebrousse-poil, Johanna les attacha tous les quatre par la queue et les lança dans la mare, tout de go. Les gentilles petites bêtes se noyèrent sous les yeux de l’enfant. 
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A cet exploit, Magda voulut la battre mais y renonça très vite, Johanna faisant illico l’enrhumée.
Waldemar possédait un chien de compagnie, un cocker anglais de couleur or qui le suivait partout, dans le fumoir, le petit salon, les écuries et les dépendances. Son pelage était magnifiquement entretenu et faisait la fierté de son maître. 
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Mais Johanna s’ennuyait ferme depuis qu’elle n’avait plus d’animal à s’occuper. Un soir, elle faucha une paire de ciseaux à une des chambrières de sa mère. Puis, elle s’en alla couper les poils longs et soyeux du chien sans que la bête marquât sa désapprobation. Goldy était d’un trop bon caractère pour aboyer.
Comme justement Otto s’amusait à découper des figurines de soldats, ce fut lui qui fut accusé lorsque Waldemar se rendit compte du désastre. Pendant une semaine tout entière, le garçonnet fut enfermé dans sa chambre, privé de dessert et ne recevant que de la soupe et du pain comme toute nourriture. Malgré ses dénégations, il eut droit également à quelques coups de ceinture sur les fesses.
Ceci ne représente que les farces bêtes et cruelles. Il y en avait d’autres moins conséquentes et plus innocentes.
Le séjour préféré de Johanna était la cuisine. C’était là qu’elle sévissait habituellement. Pourquoi donc ? C’était là que la cuisinière y préparait de délicieux gâteaux pleins de crème, des tartes aux fruits ou à la confiture. La petite fille aimait aider à la préparation des biscuits, des babas, des sablés et autres desserts qui la faisaient saliver par avance. Mais elle intervertissait presque toujours le sel et le sucre, pour voir ce que cela donnerait tout simplement, à la grande colère de la cuisinière, Lotti, ou bien, encore, versait de l’amidon dans la farine ou du poivre dans la pâte et les potages. 
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Dans la lingerie et les armoires, la fillette y récupérait serviettes, torchons et mouchoir afin de découper dans les tissus des petites silhouettes avec lesquelles elle jouait ensuite durant quelques heures. Elle s’amusait à les déposer sur les chaises, les fauteuils, elle les faisait babiller entre elles, et ainsi de suite. Malheur alors à qui voulait s’asseoir sur un des sièges occupés ! l’enfant hurlait à pleins poumons que l’on écrasait se belles poupées, qu’on les tuait.
Un jour, à savoir quelle stupide idée lui passa par la tête ? Elle réussit à subtiliser en catimini un pot de peinture rouge à Otto. Le gamin était justement en train de peindre des petits soldats de plomb. Que fit-elle de la peinture volée ? elle en couvrit les touches blanches du piano, se disant que le rouge faisait bien plus joli que cette triste couleur blanche.
C’en fut trop pour le grand-père. Rodolphe laissa exploser sa colère. Il persuada Wilhelm de mettre en pension Johanna lorsqu’elle atteindrait ses six ans. Mais la fillette attrapa bientôt une mauvaise grippe. La promesse fut oubliée et, ce fut ainsi que bien d’autres sottises advinrent, des bêtises pardonnées parce que l’enfant était réellement d’une santé fragile.
Mais comment se présentait mademoiselle la peste au physique ? ses cheveux naturellement blonds étaient toujours coiffés en boucles, des english curls, retombant harmonieusement sur ses maigres épaules.
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 S’y promenaient quelques nœuds stratégiquement placés, assortis à ses robes de satin et d’organdi l’été, pour les promenades, de drap de laine et de velours brodé l’hiver. Sa mère laissait les jupons de dentelle en broderie d’Irlande dépasser des jupes et des ourlets. Johanna arborait également des bottines noires ou blanches selon les saisons, mais, vu son jeune âge, le supplice du corset lui était épargné.
Quelles que soient les circonstances, la petite fille était toujours vêtue avec la plus grande recherche. Elle possédait des tenues assorties à toutes les activités auxquelles une enfant de son rang pouvait s’adonner. Tenue d’équitation admirablement coupée sur mesure lorsque Johanna montait son poney, manteau fourré et bordé d’hermine et plumes dans les cheveux lorsqu’elle se rendait prendre le thé en compagnie de sa mère chez quelques amies, robes légères en soie fleurie pour les après-midis tranquilles et ordinaires.
Mais comme Johanna était assez turbulente malgré sa santé chancelante, Magda s’était résignée à lui faire porter des tabliers de différentes couleurs pour les jeux dans les jardins ou les salons de la demeure familiale.
Nous avons vu Otto puni bien trop souvent à la place de sa cousine. Ou encore faisant des expériences scientifiques. Le jeune garçon était fort avancé sur le plan intellectuel pour son âge. Il lisait et écrivait couramment en allemand, connaissait des bribes de latin et d’anglais, savait poser les quatre premières opérations avec retenues.
Otto faisait la fierté de Waldemar. Ce dernier lui voyait prendre la relève dans un avenir encore lointain.

*****

En octobre 1905, Rodolphe et Waldemar se rendirent à Munich afin d’assister à un congrès scientifique. Les chercheurs de toute l’Europe et des deux Amérique y développaient leurs toutes dernières découvertes concernant la physique, la chimie, la médecine et les sciences naturelles.
Le baron von Möll lut, sous la plus grande attention de l’assistance, un rapport ayant pour thème l’application de l’électricité dans les aéroplanes. Il reconnut tenter de mettre au point un moteur électrique assez puissant permettant ainsi le décollage d’un plus lourd que l’air.
Mais Rodolphe ne reçut que de applaudissements polis.
Cependant, un des congressistes, prodigieusement intéressé par l’exposé du baron, l’aborda. Il s’agissait d’un puissant personnage, membre du Parlement bavarois, une vague relation, le fils d’un des invités au mariage de Wilhelm, il y avait déjà dix ans. Le duc von Hauerstadt, Friedrich, riche comme Crésus ou presque, était l’heureux propriétaire de quelques châteaux, non seulement en Bavière, mais également en Prusse, à Magdebourg, à Leipzig, en Suisse, sans oublier une adorable gentilhommière en France où il passait habituellement ses automnes, à proximité de la giboyeuse forêt de Sologne.
Le duc et le baron, après avoir renoué connaissance, allaient conserver des relations épistolaires assez suivies parce que Friedrich, doté d’un esprit curieux, s’intéressait à toutes les découvertes et les nouveautés scientifiques et techniques. Von Hauerstadt croyait en l’avenir de l’aéronautique.
Mais d’où provenait donc la fortune du duc ? de la terre tout d’abord, des fermes dans lesquelles étaient cultivés rationnellement blés, pommes de terre, luzerne, betteraves, mais aussi de la vigne. A cela, il fallait rajouter des actions dans les principales exploitations houillères et minières dans la Ruhr, et dans deux compagnies maritimes allemandes.
Malheureusement, la Première Guerre mondiale viendrait écorner cette fortune, les actions maritimes perdant beaucoup de leur valeur.

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Le 18 avril 1906, un violent tremblement de terre eut lieu à San Francisco. Il entraîna la mort de milliers de victimes et des destructions sans précédent. S’ensuivirent des incendies, des pillages, des inondations et bien d’autres fléaux… 
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Pendant ce temps, en Allemagne, Rodolphe, toujours en communication épistolaire avec le duc von Hauerstadt, apprit qu’un jeune chercheur, un dénommé Albert Einstein,
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 venait de formuler une nouvelle théorie sur l’espace et l’Univers, bouleversant ainsi à jamais toutes les données scientifiques qui avaient cours encore à cette époque. Plus tard, cette théorie serait appelée loi de la relativité restreinte.
Les écrits et les démonstrations d’Albert Einstein allaient être abondamment discutés. Intrigué, Rodolphe se promit de surveiller tout ce que le jeune savant publierait désormais.

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1990.

En cette matinée ensoleillée de septembre, Antoine Fargeau débarquait pour la première fois de sa vie à LA. A sa descente d’avion, il se retrouva quelque peu désorienté. L’aéroport lui apparut surdimensionné. Mais heureusement, son directeur de recherches, le professeur Möll, vint l’accueillir dans le hall. L’Américain avait tout de suite identifié le Français et ce, grâce à une photographie du jeune étudiant.
Les présentations furent vite expédiées. Immédiatement, Antoine fut mis en confiance, Stephen lui proposant de l’appeler par son prénom. Avec réciprocité, bien entendu. Nullement surpris par les manières décontractées du professeur, le Français ne put qu’acquiescer.
- Ouais, boy, vaut mieux qu’on se tutoie et qu’on s’appelle par nos noms de baptême. On va se côtoyer longtemps toi et moi, pas vrai ? Sache que moi aussi j’ai dû suer longtemps pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Je ne suis pas nez avec une cuiller en or dans la bouche.
- Quelle différence de mentalité avec la France ! s’exclama Antoine. Mes professeurs étaient plutôt collet monté.
- Ah bon ? s’étonna Stephen. Je croyais que mai 68 avait tout changé.
- Pas à ce point.
- La France ! Ce nom me fait rêver. Je n’y ai pas encore mis les pieds, figure-toi. Au fait, mon accent ne te gêne pas trop ?
- Non, ça va.
- Tant mieux. Faudra que je te présente aux filles de chez nous. Tout d’abord, mes étudiantes. Elles sont sympas comme tout. Pour cela, j’ai organisé un petit barbecue. Pour célébrer ton arrivée. Oh ! un petit raout sans façon. Ainsi, tu commenceras à t’habituer à nos mœurs typiques. Peut-être trouveras-tu une petite copine…
- Stephen, je ne suis pas venu pour ça !
- Je plaisantais, Antoine, s’esclaffa le professeur.

*****

Trois ans plus tard, le 24 mai 1993, à Washington, dans le bureau ovale de la Maison blanche plus précisément. Le Président des Etats-Unis, Malcolm Drangston, se balançait machinalement sur son fauteuil de cuir blanc. Il ne parvenait pas à dissimuler sa nervosité. Cependant, il observait l’individu qui lui faisait face, scrutant avec la plus grande curiosité le visage impassible et énigmatique de son interlocuteur. On aurait pu croire que Michaël Xidrù était un doux jeune homme tranquille, sans histoire. Bien entendu, ce n’était pas le cas. Les yeux gris acier à qui rien n’échappait démentaient cette première impression.
Les pensées les plus folles couraient dans la tête du Président. 
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« Dois-je réellement croire les propos de ce professeur californien ? d’après ses dires, l’homme que j’ai devant moi ne naîtra que dans quarante mille ans. Or, c’est tout à fait impossible. Toutefois, cet appareil qui voyagerait dans le temps existe bel et bien. Monsieur Möll a reconnu implicitement qu’il n’aurait jamais fonctionné sans le dénommé Michaël. Il me faut ce module. A tout prix. ».
L’agent temporel lisait sans difficulté dans l’esprit de Malcolm. Avec un sourire indéfinissable, il lui répondit :
- Monsieur le Président, je n’ai, hélas, aucun papier d’identité prouvant que je suis bien originaire des années 40 000 et des poussières. Ceci dit, mon ami Stephen a tout dit sur moi… ou presque. Il vous a raconté toutes ses expériences et a reconnu également qu’il était dans une impasse lorsque j’ai débarqué dans son laboratoire.
- Vous êtes télépathe ! s’écria avec émoi Drangston.
- Oh ! un de mes nombreux talents…
- Le translateur, comme vous le nommez…
- … n’est nullement un engin utopique. D’ailleurs, les perturbations climatiques que votre pays a connues en sont une preuve irréfutable.
- D’autres incidents se sont produits, reprit le Président avec sévérité.
- En effet. Des avions à réaction se sont également écrasés sur votre sol, pris dans les remous des ondes temporelles générées par le module.
- Pourquoi le professeur Möll s’adonne-t-il à des expériences aussi dangereuses ? quel but poursuit-il ? pourquoi l’aidez-vous, monsieur Xidrù ?
- Holà ! vous voici bien fébrile de connaître nos intentions, fit l’Homo Spiritus.
- Je m’inquiète à juste titre. Jusqu’à aujourd’hui, la mise en marche du translateur a coûté bien cher en vies humaines.
- Ma foi, c’est tout à fait exact. Croyez que cela me navre, mentit Michaël.
- Mais les raisons de tels essais ?
- Je ne suis pas si naïf pour tout vous dégoiser, jeta l’agent temporel sur un ton persifleur. Stephen a dû vous raconter l’essentiel, non ?
- Changer le cours de l’Histoire afin de sauver la paix du monde.
- Oui, cela vous épate ou vous effraie, monsieur le Président ? avez-vous appréhendé toutes les conséquences de la chose ? modifier le cours des événements… sublime ou ridicule ?
- Je ne comprends pas.
- Hem… beau mensonge. Au premier examen de l’usage qu’en fait Stephen, le translateur n’apparaît que comme un véhicule touristique un peu plus sophistiqué que les habituels avions et voitures de votre temps. Mais le professeur ne l’utilise pas seulement pour éblouir ses nombreuses conquêtes féminines, je vous l’assure. Mon ami croit dur comme du fer que d’ici la fin de ce triste siècle, la Terre sera à feu et à sang. Il veut éviter un sort aussi cruel à sa planète. Il souhaite épargner à ses contemporains une pareille horreur.
- Mais vous, pas ?
- Ah ! ma froideur vous choque.
- Oui, vous faites preuve de cynisme, monsieur Xidrù. Quel jeu jouez-vous donc ?
- J’en ai tant vu en parcourant les siècles, monsieur le Président. En fait, je ne suis ni cynique ni froid. Je fais preuve de logique, voilà tout.
- Pourquoi ?
- Je sais déjà que tous les efforts de mon ami sont vains. Cela a un côté fun, non ? voyez, la planète va connaître une Troisième Guerre mondiale.
- Quand, nom de Dieu ?
- Bientôt. Stephen en ignore la date… mais pas moi, puisque je viens du futur qui en découle. Vous serez un des responsables de ce qui va advenir, monsieur le Président.
- Quoi ?
- Oui, parfaitement, l’un des coupables. Vous devrez assumer ce crime. Mais le véritable criminel des abominations qui vont suivre reste confortablement tapi dans son coin. Or, c’est lui que nous nous évertuons à contrer, Monsieur Drangston. Hélas ! Il est passé maître dans l’art de la manipulation. De plus, il dispose d’atouts effroyables.
- Mais pas vous ?
- Je le reconnais humblement. Le danger vient de cet homme… vous le côtoyez, vous dînez régulièrement avec lui…
- Son nom ! J’exige de connaître son nom, hurla Malcolm.
- Inutile de crier ainsi, Malcolm, répondit Michaël avec ironie. Il n’est pas temps pour vous de tenter de l’arrêter. Je me refuse à changer ce qui doit être.
- Je ne vous comprends toujours pas.
- Monsieur, Drangston, pour une fois dans votre vie, faites preuve d’intelligence. Je veux que les événements se déroulent tels qu’ils ont été décrits dans nos archives exhaustives, pas davantage. Toute l’histoire de la Terre est placée sous surveillance, depuis quelques millénaires déjà. Sous notre surveillance à nous, les Homo Spiritus. La paix du monde ? de ce monde ? mais je m’en fous ! lorsqu’un Homo Sapiens disparaît, un pas de plus est effectué en direction de ma civilisation, de mon existence.
- Seigneur ! vos propos dépassent le cynisme le plus abouti. Vous êtes un monstre, un démon… 
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- Non… Je porte un masque. Une défense. Sinon, pourquoi aurais-je risqué ma vie de multiples fois afin de protéger vos semblables contre eux-mêmes ? au risque de ma propre non existence… moi, j’appelle cela de l’altruisme… mais cette Troisième Guerre mondiale m’est nécessaire. Un cruel et impossible dilemme. Un choix abominable. Un conflit qui laissera une chance à l’humanité ordinaire de perdurer et non une guerre qui anéantira toute forme de vie sur cette fichue et unique planète.
- Michaël, vos paroles sont insupportables.
- Désolé, mais elles ne reflètent que la triste et future réalité… l’incontournable nécessité. Monsieur Drangston, savez-vous ce que vous êtes à mes yeux ?
- Vos yeux d’être supérieur, sans doute ?
- Laissons ces puérilités de côté. Vous n’êtes qu’une ombre grotesque, un pantin pitoyable qui s’effacera bientôt.
- Vous me blessez, monsieur le goujat, monsieur le prodige !
- Votre durée de vie est fort réduite par rapport à l’aune de la mienne.
- Un mensonge de plus ?
- Il est vrai que je suis passé maître dans l’art du double langage que vous, vous pratiquez comme un novice encore au bac à sable.
-Le translateur…
- Ah, oui… Il vous fascine. Vous le voulez. Vous espérez ainsi dominer les Soviétiques, en venir à bout. Peut-être même éviter cette guerre pourtant inévitable par le fait de vos maladresses et de vos provocations.
- Ce sont les Russes qui provoquent. Il faut les stopper avant qu’il ne soit trop tard !
- Mais il est déjà trop tard. N’entendez-vous pas le tictac de l’horloge fatale ? cette conversation m’ennuie au plus haut point, Malcolm…
- Alors, répondez avec honnêteté à mes questions. Où se trouve le translateur ?
- Quelque part dans le temps. Hors de votre portée. Jamais vous ne mettrez la main dessus.
- Ceci, je ne l’accepte pas.
- Pourtant, il le faudra.
- Non !
- Non ? Un Homo Sapiens s’opposant à la volonté du fatum ? absurde. Sottise…
- Je puis vous retenir prisonnier ad libitum…
- Peuh ! vous vous surestimez, mon cher.
- Mais ce module, il me le faut… je veux éviter une catastrophe…
- Laquelle ?
- Les Soviétiques… Ils doivent savoir de leur côté qu’ici, il y a un appareil capable de se déplacer dans le temps. Ils ont des observateurs, des chercheurs… ils ne sont pas aussi stupides…
- Ah… Vous craignez qu’ils ne mettent la main avant vos forces armées et vos services secrets sur le module.
- Oui… Vous pourriez parfaitement le leur céder. A qui va votre allégeance, Michaël ?
- A aucun Homo Sapiens de votre époque… non… à aucun dirigeant de cette fin de siècle… en supposant que je puis vendre ou donner le translateur aux Russes, vous m’insultez, Drangston…
- Pourtant, le risque existe.
- Non. Vous ne me connaissez pas.
- Vous suivez des ordres, n’est-ce pas ? reconnaissez-le.
- Effectivement.
- Votre mission n’est pas celle que le professeur Möll désire accomplir.
- Je vous ai plus ou moins répondu tantôt, monsieur le Président.
- Vous devez faire en sorte que votre civilisation voie le jour dans un avenir encore lointain.
- Vous avez réfléchi et assimilé mes paroles. C’est bien.
- Mais rien n’est encore écrit, gravé sur le marbre. Le futur peut être changé car le passé sera modifié. Votre passé.
- Comment comptez-vous donc vous y prendre ? ricana l’agent temporel.
- Michaël Xidrù, vous êtes en mon pouvoir, s’écria férocement Drangston, ne dissimulant plus sa joie sauvage. Derrière cette cloison vingt agents vous ont scanné, analysé. Désormais, ils vous tiennent en joue et il suffit que j’appuie sur cette sonnette pour qu’ils vous paralysent.
- Pff ! soupira avec lassitude l’Homo Spiritus.
- Vous êtes venu désarmé, sans appareil sophistiqué pour vous protéger. Que vous le vouliez ou non, vous êtes à ma merci.
- Malcolm ! vous avez une bien piètre opinion et de ma personne et de ma civilisation. Il y a des lustres que les miens n’ont nul besoin de ces appareillages encombrants et obsolètes pour se déplacer dans l’espace et dans le temps. Pour se défendre aussi, naturellement. Quarante mille ans et plus nous séparent, Malcolm… en quarante mille ans, des progrès ont été réalisés. Davantage qu’entre l’Homme de Cro-Magnon
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 et l’homme du XXe siècle. Sans vous vexer, à mes yeux, vous êtes un homme de Neandertal face à un astronaute, un guerrier de l’âge de la pierre ancienne se mesurant à un combattant des temps futurs. Vous voulez savoir ce que je fais à votre époque ? pourquoi je perds mon temps ici ? mais je fais de la sociologie, voilà tout !
- Je vais ordonner de tirer…
- Vous m’amusez… essayez… Tenez… Rien ne se passe. Vos armes sont inefficaces face à ma véritable nature… ceci dit, vos agents gaspillent et des balles et de l’énergie… mais revenons à mes activités de prédilection. Non pas se foutre des stupides et infantiles Homo Sapiens dont le principal intérêt consiste à vouloir se battre et à anéantir un supposé adversaire, mais étudier mes ancêtres afin de comprendre comment ils ont fini par se suicider. J’observe tel un entomologiste, fasciné par la sottise des humains ordinaires, et j’apprends beaucoup… la raison notamment pourquoi l’Homo Spiritus a fini par renoncer à la matérialité de la chair…
Sur ces paroles, Michaël se dématérialisa subitement du bureau ovale. Stupéfait, le Président allait devoir faire refaire la décoration.
- Bon sang ! tout cela pour rien…
- Que non pas, répondit Gregory Williamson, sortant d’une pièce annexe et qui avait tout entendu. Nous avons des données intéressantes concernant cet individu.
- Comment cela ?
- Si les siens ont placé notre espèce sous surveillance, eh bien, je viens de faire de même… notre tout dernier modèle d’ordinateur, un ID, une IA ou presque, a collationné tout un tas d’informations sur ce type. A nous de mettre au point un neutralisateur d’Homo Spiritus. Ainsi, parallèlement, nous mettrons également la main sur ce module temporel…
- Général, vous me redonnez espoir.

                                                                       *****