samedi 18 octobre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : le Retour de l'Artiste chapitre 10.



Chapitre 10

Lorsque l’Artiste reprit conscience, ce fut pour constater qu’il était enfermé dans une sorte de cage digne de celles des célèbres fillettes de Louis XI, du moins si l’on devait en croire les légendes sombres de ce souverain du XV e siècle. Sa prison, d’un mètre vingt sur quatre-vingt centimètres et d’un mètre cinquante de haut, se balançait à trois mètres du sol, suspendue à une chaîne rouillée. À proximité, se trouvait un caveau suintant d’humidité, les murs rongés par de la mousse. 
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Lorsque la fantaisie lui prenait, le maître des lieux pouvait ainsi ramener la cage dans son renfoncement habituel.
À dix mètres de la prison particulière de Tellier, une cage semblable contenait des restes ratatinés de Gorkh, un reptile à la peau d’alligator verdâtre, aux yeux couleur de soufre, tout globuleux, à la mâchoire prognathe munie de crocs monstrueux, notamment de canines de trois centimètres. Le crâne de la créature, ovoïde, se terminait par une crête aux épines empoisonnées qui descendait jusqu’à l’échine. 
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Baissant les yeux, l’Aventurier put alors admirer quelques spécimens parmi les plus rares du comte c’est-à-dire:
- une momie éventrée de caïman, du tronc duquel émergeait un squelette humain quasiment intact;
- un crocodile du Nil ayant dévoré un fellah: la sympathique bête était morte d’indigestion et avait été momifiée telle quelle. 
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En fait, pour ces deux exemplaires tératologiques, il s’agissait d’une mise en scène d’un goût douteux, élaborée par Sarton afin d’effrayer les éventuels hôtes humains forcés du Maudit.
Puis venait:
- un sarcophage inquisitorial qui renfermait, empalé sur ses pointes sanglantes, un moinillon novice que la curiosité avait cruellement puni et qui avait voulu sans doute expérimenter, à ses dépens, hélas, le terrible engin. 
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Pieds Légers, quant à lui, se retrouvait prisonnier à l’intérieur d’un vaste aquarium dont les vitres en plexiglas étaient quelque peu anachroniques. L’adolescent baignait dans un liquide amniotique et, afin de respirer, était protégé par une sphère transparente en plastacier à laquelle aboutissaient de longs tuyaux en caoutchouc souple dont la fin première consistait à véhiculer de l’oxygène et de l’azote dans un mélange parfaitement dosé.
Immobile mais réveillé, le jeune homme regardait, fasciné, la tête décapitée d’un scaphandrier mort, tête réduite à l’état d’écorché, ornée de lambeaux de peau toute racornie, trophée surnageant dans cette piscine improvisée. Le liquide physiologique nourrissait également des embryons indéterminés, croisements plus ou moins aboutis de têtards de grenouilles et de poissons faucons d’Hellas. Il s’agissait pour ces derniers de créatures mi-aériennes mi-aquatiques évoluant avec grâce dans l’air éthéré de ce monde surchauffé. 
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À la gauche de la sphère, un humanoïde mort par strangulation, sorte de géant simiesque de trois mètres, aux poils angora grisâtres et emmêlés, au museau aplati, aux yeux jaunes et aux dents abîmées, restait pendu le long d’un câble de fin acier. Au bout des doigts, des griffes acérées, armes plus que redoutables.
Cette description était valable pour le devant du cadavre car son dos revêtait un aspect bien différent. Il paraissait s’apparenter à celui d’un caméléon surdimensionné, doté d’une queue spiralée.
L’être appartenait manifestement à l’espèce des transformistes et, surpris par la mort au moment de sa métamorphose, n’avait pas réussi à recouvrer sa forme première.
Cependant, tout cela, les spécimens et le décor sonnaient faux!
Ces dépouilles provenaient de créatures en plastique volées aux célèbres studios de la Hammer ou encore à ceux de la MGM ou de la Lucas Firm.
Certains de ces leurres pouvaient être animés électroniquement tandis que d’autres n’étaient que du carton-pâte! Même l’extraterrestre à gros cerveau, si cher à un réalisateur fêlé d’Hollywood, reposait, assis, sur un des coffres du laboratoire.
Marchant à grands pas, l’inénarrable Saturnin de Beauséjour, promu gardien des monstres du comte di Fabbrini, marmonnait sans cesse, tentant de se rassurer:
- Oui… Oui, monseigneur, je n’ai pas peur. Je n’ai absolument pas peur… c’est cela. Je suis courageux… un véritable Tancrède… Un Roland. J’obéis à vos ordres sans frémir. Tous ces êtres sont parfaitement inoffensifs. Mais… mais… ne me laissez pas dormir ici, tout seul, la nuit… Hein? Vous ne serez pas aussi cruel avec moi?
Le vieil homme, tel un automate, voûté et tremblotant, marchait d’un pas saccadé poursuivant sa litanie monotone.
Une ombre menaçante se profila dans la salle, chassant le valeureux cerbère d’un geste méprisant. Ne demandant pas mieux, Saturnin s’enfuit, laissant Galeazzo jouir de son triomphe.
Petite parenthèse.
Je ne sais pourquoi mais je me suis pris d’une affection sans bornes pour ce benêt de Beauséjour. Assurément, je me montre déraisonnable au possible, mais je ne puis me corriger… c’est ainsi. Il me rappelle tout ce que je ne suis pas… Que j’aurais voulu être sans nul doute… la peur ne m’est pas étrangère… la vilenie aussi… Peut-être Saturnin incarne-t-il les vices dissimulés au tréfonds de mon âme…
En fait, j’aime mentir, me mentir, c’est plus fort que moi… moi qui ne suis rien maintenant et qui n’aspire plus à rien, même pas au repos éternel puisque ma conscience ne peut être effacée… Mala suerte comme dirait le capitaine Craddock… mais j’anticipe, j’anticipe… reprenons le fil de cette histoire… 
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Le comte resta silencieux quelques secondes, savourant le spectacle de son ennemi vaincu.
- Ah! Fils dénaturé! Fit-il de sa voix grave si caractéristique. Tu n’as pu t’empêcher de courir fatalement jusqu’au piège que je t’avais tendu! Connaissant ton cœur si sensible aux détresses humaines, je n’en attendais pas moins de toi.
- Oui, Monseigneur, je n’ai aucune honte à l’admettre. Le coup était bien calculé. Toutefois, vous me décevez.
- Comment donc? Tu te moques? Je te tiens à ma merci, l’oublies-tu, paon?
- Monseigneur, ce décor est digne d’une fête foraine ou d’une pièce de grand guignol du Boulevard du crime. Convenez-en tout comme moi. Il ne fait peur qu’à monsieur de Beauséjour. Quel mauvais goût! Vous savez, j’ai encore en mémoire votre hospitalité qui n’avait rien à envier à celles des grands inquisiteurs, Torquemada par exemple… je ne citerai pas Nicolas Emmerich… à mon avis, vous vous êtes trop entiché de romans gothiques, des œuvres d’Ann Radcliffe et de Mary Shelley entre autres… elles furent un temps à la mode, oui, mais c’était jadis, il y a fort longtemps…
- Tais-toi, Frédéric! Je te voulais comme mon successeur. Quelle ironie! Cependant, une fois encore, je veux me montrer magnanime, en souvenir de l’affection que je te portais antan, et je ne céderai point à la colère. Sache mon fils c’est Sermonov, ou plus exactement Sarton qui a élaboré ce décor de théâtre des horreurs.
- Hem… A bien y réfléchir, je ne suis pas étonné.
- Ah! Pourquoi donc, l’Artiste?
- Derrière tout ce fatras, on sent l’esthète qui s’amuse des sentiments primitifs de l’homme crédule. Mais changeons de sujet mon maître. Nous ne sommes pas ici pour palabrer dans le vide… je vous croyais mort… jusqu’à l’année dernière… les balles de Danikine ne vous avaient point raté…
- Quelques-unes ont fait mouche en effet, mais pas toutes… heureusement pour moi. J’étais assez mal en point. Or, toi, fils dénaturé, fils ingrat, tu n’as pas même daigné t’assurer que le souffle de vie avait quitté ma poitrine…
- Monseigneur, quelle piètre idée vous avez de moi! Vous avez joué une si belle comédie, ma foi, en parfait histrion que vous êtes, que le spectacle de votre agonie m’a suffi pour vous croire passé ad patres.
- J’ai quelques modestes talents, il est vrai, mais, vois-tu, je comptais aussi sur ta sensiblerie. Dire que pendant près de vingt ans j’ai tenté de te modeler à mon image! Quel échec! Tu n’as rien retenu de mes leçons ou presque. Sache que la pitié n’est seyante qu’aux faibles! L’aigle royal, lui, n’a cure des mulots et des homoncules. Je suis un loup à la queue argentée et mon lignage vaut celui de Charlemagne lui-même! Majestueux et superbe, je plane dans le ciel, ignorant la souffrance des vermisseaux, je chasse sous la lune, déchirant de mes crocs les chairs tendres et pantelantes des proies naïves tombées sous mon charme!
- Bravo! Belle tirade mon maître! Vous surpassez Talma…
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- Tu oses encore persifler! Seuls les plus forts ont le droit d’éprouver et de manifester l’orgueil qui étreint mon cœur depuis l’aube des temps! Ah! Frédéric! Tu es la honte de ma vie… mon plus grand échec… Si je le pouvais, je laisserais couler une larme…
- Pas d’apitoiement, aucune hypocrisie, monseigneur… Soyez vous-même! Je ne suis pas le seul à vous avoir vaincu. Brelan, Alban de Kermor ont fait de même… pourquoi donc vouloir recommencer vos machinations alors que la défaite est votre lot? Pourquoi tant d’acharnement?
- Hortense ne penserait point cela. Elle m’admirait, elle m’aimait…
- Votre première victime Monseigneur…
- Cela dépend du point de vue. À terre, je me relève et monte encore plus haut. Mon étendard claque toujours au vent de la fierté, plus hardi, plus beau que jamais malgré les déchirures et les reprises, les salissures…
- Un drapeau pitoyable plutôt.
- Tais-toi donc l’Artiste! Tu vas finir par m’agacer.
- Je suis parvenu à vous offenser, comte… j’en suis tout à fait marri.
- De toi, plus rien ne peut m’atteindre… de toute façon, à mes yeux, tu es déjà mort. Il y a longtemps que je t’ai rayé du monde des vivants. Il ne me reste plus qu’à trouver comment je vais t’ôter la vie. Il va de soi que ce sera d’une manière raffinée. Noblesse oblige!
- Décadence oblige plutôt! Puisque je suis en sursis, pourquoi ne pas me révéler les aboutissements de votre projet monseigneur?
- Ah! La curiosité te titille… j’hésite grandement à te satisfaire. Mais… pourquoi pas? Toi seul est à même d’apprécier toute la grandeur et la spécificité de mon génie. J’ai élaboré un plan grandiose, démesuré, à la dimension de…
- … votre folie?
- Non! De ma générosité! Je veux annihiler la souffrance humaine. Pas moins. J’envisage l’établissement sur terre et ailleurs du bonheur total, absolu et éternel.
- Oui, avec vous en démiurge.
- C’est exact. Je serai le père de la nouvelle humanité, le dieu fondateur et fécondateur des hommes nouveaux qui peupleront et cette planète et le firmament. Tout ce monde sera délivré de l’asservissement des sentiments, des émotions qui, jusqu’à aujourd’hui ont entravé le progrès. Alors, mon nom sera vénéré pour les siècles des siècles. Enfin, j’atteindrai la paix suprême, la félicité. La sphère céleste sera emplie des harmoniques les plus mélodieuses; elles retentiront jusqu’au trône de Dieu.
- Pas mal… mais… monseigneur, je vous croyais athée…
- Par commodité.
- De quels moyens disposez-vous pour construire ce paradis?
- Me penses-tu assez naïf pour tout te dire?
- Monseigneur, je vais mourir bientôt…
- Sache que le savoir des Tibétains a été enfin déchiffré et maîtrisé. Grâce à eux, j’ai dompté la matière elle-même. Désormais son cœur n’a plus aucun secret pour moi. Je puis à loisir emprisonner le feu céleste, le sculpter et remodeler le vivant…
- Chapeau, mon maître. Je vous salue bien bas. Mais que devient l’humanité actuelle?
- Ce déchet? Rien si ce n’est qu’il devra céder la place en silence. 
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- Donc, si j’ai bien saisi, vous allez déclencher l’Armageddon.
- Précisément! J’attends cet instant depuis toujours! Peu me chaut d’incarner l’ultime cavalier de l’Apocalypse! Songe que le prix à payer est bien faible. Ensuite, oui, ensuite, ce sera le Premier Matin du Monde dans un Eden retrouvé, recréé pour une humanité régénérée.
- Monseigneur! Vos paroles flamboient et distillent tout le poison mortifère de l’ange des ténèbres. À vous écouter, on ne peut s’empêcher d’être séduit par cette beauté de la destruction. Cependant, je ne puis vous suivre car j’ai choisi la vie et vous la mort! Votre monde ne sera que ruines fumantes et silence infini. Vous verrez que j’ai raison… mais il sera trop tard…
- Ah! Cela signifie-t-il que tu te sais vaincu?
- Même au tombeau, je vous combattrai…
- Fils ingrat, ton heure a sonné. Il est temps de…
Mais Galeazzo fut interrompu par l’arrivée soudaine de Sermonov. Celui-ci avait aperçu des mouvements étranges dans les Arènes de Lutèce.
- Monsieur le comte, fit l’extraterrestre de sa voix dépourvue d’inflexions, la bande de Tellier cerne les Arènes et ne va pas tarder à investir les souterrains. Vous avez eu tort de ne point vous emparer de ce journaliste. Vous ne le jugiez pas dangereux… maintenant, il est à la tête du petit groupe.
- Sermonov, que craignez-vous donc? Tout a été prévu ce me semble! Contentez-vous d’appliquer mes ordres.
- Oui comte, répliqua Sarton faussement servile. 
Pendant ce court échange, l’Artiste qui savait que Levasseur finirait par donner l’assaut, avait repris espoir. Mais il ne devait pas se réjouir trop vite. Les pièges de Galeazzo étaient réputés pour leur fourberie.

***************

Effectivement, conduite par André Levasseur, la bande de repris de justice s’engageait dans l’entrée des souterrains. Mais le Piscator était à la traîne, jetant des coups d’œil furtifs autour de lui. Il n’était pas rassuré, loin de là.
- Oh! Que je n’aime pas ce lieu! Marmonnait-il dans sa barbe. C’est l’endroit idéal pour se faire égorger. On n’y voit goutte.
- Allons, le Marseillais, jeta Marteau-pilon, je t’ai connu plus hardi. Tu n’es pas seul ici et il y a mes poings ainsi que ceux de Milon.
- C’est vrai ça, opina le colosse qui, en fait, était d’un naturel paisible.
- Chut! Les interrompit Levasseur. Vous êtes trop bruyants. L’écho de vos voix résonne dans ce boyau et porte loin. Maintenant, je dois me concentrer afin de me rappeler de la position des pièges.
- Laissez-moi plutôt agir, recommanda Tchou. J’ai les moyens de détecter les mécanismes actionnant les trappes grâce à ce petit boîtier. Il émet une lumière face à une importante masse métallique et…
- Ah! Ouais? Ça m’a l’air amusant! S’esclaffa Hermès. Si ma grand-mère avait des ailes, elle serait un bel albatros et volerait au-dessus de l’Atlantique. 
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- Bon sang, taisez-vous donc! Écoutez… Vous n’entendez rien? Demanda le journaliste soudain troublé par un bruit inattendu qui ne lui paraissait pas naturel.
Le grincement sinistre s’amplifia et se prolongea faisant frissonner tout le monde. Malgré les lampes de mineur dont nos amis s’étaient munis, ils ne distinguaient absolument rien d’anormal autour d’eux. Toutefois, ils sentaient des choses immondes, des créatures ramper près d’eux, des frôlements subtils au niveau de leurs membres. Enfin, des grognements inquiétants les entourèrent, émis par des bêtes insaisissables se confondant avec les parois de terre.
Un court instant, les lampes parvinrent à accrocher les éclats sanglants de prunelles non humaines. Le phénomène ne dura qu’une seconde et tout redevint vide.
- C’est incompréhensible! S’écria le journaliste avec une peur qu’il ne pouvait plus longtemps dissimuler.
- Quelle est cette diablerie? S’enquit en tremblant le Piscator.
  Personne ne lui répondit car une lumière violente où les verts, les rouges et les bleus alternaient, illumina soudain le souterrain. Tous se figèrent d’horreur en découvrant les animaux qui se préparaient à les charger. Il y avait là des cynocéphales caméléons aux yeux rouges qui avaient attendu silencieusement, dociles et très bien dressés, dans l’obscurité relative, le signal de leur maître, le Pygmée des îles Andaman, posté sur une pierre de granit, pour attaquer. Le petit homme parlait à sa horde dans une langue inconnue des Occidentaux. Le cri poussé par le nain effrayant déclencha l’assaut des êtres modifiés génétiquement, créatures semblant sorties d’un roman de H.G. Wells ou de Maurice Renart. 
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Les cynocéphales s’agrippaient à leurs victimes tout en hurlant, les mordaient et les griffaient avec cruauté. Rapidement, les bandits comprirent qu’ils ne pourraient jamais faire face à une pareille fureur; il leur fallait abandonner la partie.
Mais comment faire demi-tour dans ce boyau étroit alors que les singes bouchaient la sortie et que le Noir, soufflant dans sa sarbacane, les arrosait d’épines empoisonnées?
Tchou, à cause de sa haute stature, reçut deux dards qui vinrent s’enfoncer dans son cou. Dans un cri de rage, ignorant la douleur, il les arracha. Deux filets de sang mauve coulèrent sur ses vêtements de récup. Or, notre Haän ne semblait ressentir aucun malaise particulier. Le poison était donc sans effet sur lui.
Par contre, les singes piqués par les épines s’immobilisaient aussitôt pour se dessécher et ce, d’une manière accélérée. Une fois atteintes, les victimes poilues se transformaient en momies en moins de dix secondes, des momies paraissant vieilles de trente siècles au minimum.
Par malheur pour lui, une de ces dépouilles racornies et peu ragoûtantes resta accrochée au Piscator. Le Marseillais poussa des cris d’orfraies tentant vainement de se libérer de cet hôte indésirable. Voyant son compagnon dans de mauvais draps, Hermès voulut lui porter secours, en souvenir d’une amitié née au bagne de Toulon. Hélas, il paya son élan de générosité de sa vie. À son tour, il mourut, criblé par des dizaines de dards imparables. Se figeant instantanément dans une posture grotesque, son corps subit une dessiccation rapide.
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Bientôt, le bel Hermès ne fut plus qu’un peu de poussière qui s’en alla voleter autour des combattants. Les repris de justice risquaient de subir le même triste sort que le joli cœur des assises.
Mais soudain, le Pygmée des Îles Andaman grimaça comme s’il captait des ultrasons, imité par les cynocéphales apprivoisés. Immobiles, les monstres écoutaient un message inaudible.
Mettant à profit ce répit inespéré, la bande de l’Artiste, en un éclair, rebroussa chemin dans le plus parfait désordre. Tous n’avaient qu’une idée en tête: quitter au plus vite ce souterrain maudit, fuir le plus loin possible.
Le journaliste fut entraîné presque malgré lui jusqu’à l’extérieur. Seul Tchou, plus exactement Opalaand, le sang des valeureux guerriers Haäns coulant dans ses veines noueuses, resta face à la horde sauvage, magnifique de courage et de hargne, refusant d’abandonner le terrain sans gloire.
Se jetant sur les babouins avec un cri à faire s’écrouler les murs, il fit un carnage des singes, les étripant, les égorgeant ou encore les étranglant.
Ce combat dantesque s’acheva non par la victoire de l’amiral mais bien par sa défaite! Les cynocéphales étaient décidément trop nombreux.
Inconscient, son sang coulant de mille blessures, le faux Chinois fut emporté dans l’antre maléfique du nouveau Prométhée.
Pendant ce temps, le cœur rongé par le remords, la bande des anciens bagnards avait trouvé refuge dans un mastroquet rue Caulaincourt, à proximité du cimetière de Montmartre. Aucun des survivants n’osait regarder en face son voisin. Le bilan de cet assaut raté était lourd: un mort, le valeureux Hermès, et un prisonnier, Tchou, le géant Asiate.
Levasseur, promu chef par intérim malgré son inexpérience et sa jeunesse, osa enfin exprimer à haute voix ses ressentiments.
- Nous avons lamentablement échoué. Soit! Mais il nous faut y retourner avec davantage de préparation…
- Quoi? Maintenant? Fit le Marseillais.
- Vous n’avez pas écouté ce que j’ai dit! Répondit du tac au tac André.
- Petiot, nous allons essuyer un nouveau revers. C’est certain.
- Laissez-moi donc achever. Il faut aller là-bas en force et non à quatre ou cinq.
- C’est-à-dire? Demanda Marteau-pilon.
- Avec le renfort de la police.
- Tu es fou, mon gars, objecta le Bonnet rouge. Il n’en est pas question.
- Oui… Tu oublies que nous avons une sacrée ardoise avec la rousse et le curieux.
- La rousse, la police… mais le curieux?
- Le juge, petiot.
- Oublions la police. Nous retournerons là-bas avec d’autres amis de Frédéric… s’obstina Levasseur. De ceux que la peur ne paralysera pas…
- Nous ne sommes pas des trouillards! Rugit Milon qui, pour une des rares fois de son existence, sortait de ses gongs.
- Je n’ai pas sous-entendu cela. Nous ne pouvons rester sans rien faire. Votre maître, mais aussi Pieds Légers et maintenant Tchou sont prisonniers de ce maudit comte.
- On le sait trop bien, émit Marteau-pilon d’une voix lugubre.
- Une idée me vient… ce renfort, une personne pourrait nous le fournir… le comte de Kermor… commença le Marseillais. 
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- Le comte de Kermor? Pourquoi nous aiderait-il? Où vit-il? S’enquit André enchaînant les questions.
- Le comte est le demi-frère de Galeazzo di Fabbrini, le renseigna Marteau-pilon. Il l’a déjà combattu et vaincu. C’était il y a quinze ans. Mais te dire où il habite aujourd’hui, je l’ignore. Alban, tel est son prénom, depuis cette histoire, mène une vie fort discrète.
- Ah! Mais je sais où me renseigner, jeta le journaliste avec un sourire. Je vous donne vingt-quatre heures pour refaire vos forces. Espérons que ce di Fabbrini n’ait pas déjà mis à mort ses prisonniers.
- Non, ce n’est pas son genre, siffla le Marseillais. Il préfère les plans élaborés et les exécutions tordues.
- Dans ce cas, je vous reverrai demain à Bougival, dit André en se levant, une confiance nouvelle dans le regard.
- Attends un peu avant de partir mon gars, compléta Marteau-pilon. Il faut que tu saches une dernière chose. Une broutille, mais qui peut avoir son importance ici. Kermor ne porte pas le Maître dans son cœur. Sois diplomate lorsque tu verras le comte.
Haussant les épaules, le jeune journaliste s’en fut, laissant les anciens bagnards à leur inquiétude sourde et à leurs remords. Ils avaient failli à secourir l’Artiste!

***************

Tchou reprit ses sens dans une des cages du comte di Fabbrini. Malgré la douleur lancinante criblant son corps, il se redressa brusquement pour se heurter durement aux barreaux de sa prison. De rage, il poussa alors des rugissements qui allèrent se répercuter jusque sous la voûte du laboratoire faisant s’effriter quelques moellons usés. Sa colère décupla encore lorsqu’il reconnut plus bas, l’observant d’un œil clinique son ennemi Sarton Sermonov. Ne contrôlant plus sa haine, il gesticula tout en abreuvant l’Hellados d’insultes en langue Haän de la vingt-quatrième caste.
- Servachk! Viin klagh!
- Tss! Tss! En voilà un langage, cher adversaire, répondit Sarton en persiflant. Usez donc d’une langue plus châtiée. Le sabir trivial du bas peuple Haän ne vous convient guère. Les expressions de la caste impériale atteignent selon moi un degré poétique rarement égalé par nos propres aèdes.
Fouetté par ce coup ironique, Opalaand passa donc à la langue de la haute noblesse devant Frédéric Tellier qui, toujours assis dans sa prison suspendue, ne comprenait mie à ce qui se disait. Toutefois, l’Artiste saisit rapidement que ni Tchou ni Sermonov n’étaient humains.
- Si tu es ici, représentant d’Hellas, si tu t’es acoquiné avec di Fabbrini, c’est que tu t’es résolu à ma mort. Or, un guerrier de ma trempe ne peut accepter de vivre ainsi, enfermé dans une cage pour le restant de ses jours. L’humiliation n’est pas souhaitable.
- Comme cela est bien dit. Jadis et ailleurs, je t’avais mis en garde. Tu ne devais pas te mettre en travers de mon chemin. Ta plus grande qualité est également ton plus grand défaut, amiral Opalaand. Tu me contrains à ta suppression physique bien avant que le continuum espace-temps désiré soit établi.
- Certes, mais ces deux humains? Vont-ils donc assister à mon exécution?
- J’aviserai.
- Ainsi, tu es donc prêt à fouler aux pieds les principes de ton vénéré Vestrak pour que ton espèce domine la Galaxie! Je savais ton peuple fourbe mais pas à ce point-là! Le meurtre ne vous est-il donc pas interdit à vous Helladoï ? 
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- En effet, et ce, depuis près de sept mille années terrestres. Mais, aujourd’hui, la cause est suffisante. Parfois, certaines morts peuvent être utiles à toute la communauté, surtout lorsqu’elles doivent servir à consolider la paix et la vie. L’avenir que tes congénères préparent à la Galaxie ne débouchera que sur le désordre généralisé, engendrant souffrances, guerres et asservissements. Pour finir la victoire de l’Entropie sera inéluctable avec plus de dix milliards d’années humaines d’avance. Voilà la raison ultime pour laquelle l’Empire militaro-industriel Haän ne doit pas voir le jour. Seule l’union pacifique Terra/Hellas donnera une chance à l’Univers de parvenir jusqu’au bout de son existence. Voilà ce que le chronovision nous a révélés à mon peuple et à moi.
- Sarton, tu n’es qu’un salaud et de la pire espèce! Hurla Opalaand en français. Tu te drapes dans les vêtements de la civilisation, mais tu ne vaux pas mieux que le pire des barbares de la Galaxie!
Mais l’Hellados fit comme s’il n’avait pas entendu les dernières éructations du Haän. Il partit sans un bruit. Avant que l’amiral ait repris conscience, il avait pris soin de le fouiller et de lui enlever tous ses gadgets électroniques. Beauséjour, qui écoutait derrière une porte comme à son habitude, pouvait reprendre son poste de cerbère qui lui déplaisait tant.

***************

Après s’être rendu à la préfecture de police et s’être heurté à une fin de non-recevoir, le fringant journaliste André Levasseur eut l’idée de prendre des nouvelles de mademoiselle de Grandval. Il alla donc jusqu’à l’hôtel particulier de Madame de Frontignac, le cœur léger, sifflotant un air célèbre d’Offenbach dont les paroles commençaient ainsi: « Dis-moi Vénus… ». Il s’agissait là d’un extrait de l’opérette La Belle Hélène.
Reçu fort civilement par Brelan, André fut surpris de constater que la jeune femme avait totalement oublié les incidents de la veille et semblait quelque peu indifférente quant au sort de Victor Martin. Perplexe, le journaliste ne montra pas son inquiétude et, profitant de l’absence momentanée de la jeune femme qui s’était rendue à l’office afin de donner des ordres à sa domesticité, il prit à part Clémence afin de l’interroger.
- Que se passe-t-il ici? Demanda-t-il d’une voix pressante. Madame de Frontignac me semble étrange. Comme frappée d’amnésie sélective. De plus, il y a ces coups d’œil qu’elle jette par instant. 
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- Mon ami, vous avez tout à fait raison. Louise ne paraît pas être dans son état normal. Quant à sa voix… vous avez dû remarquer ce détail tout comme moi…
- En effet, elle est plus grave, plus sourde et plus rocailleuse…
- Monsieur Levasseur, je suis profondément inquiète. J’ai l’impression qu’elle me surveille constamment… Elle commet parfois de ces impairs.
- Quant à la disparition de Victor Martin, elle n’a pas l’air de lui accorder une grande importance. La presse évoque ce fait inouï avec plus ou moins de détails. Au fait, vous avez certainement reçu la visite de quelques-uns de mes confrères, Dubois ou encore Paquet, non?
- Absolument personne, du moins d’après ce que j’en sais, n’est venu aujourd’hui, à part vous, bien sûr. Lorsque j’ai lu les journaux ce matin, j’ai demandé à Louise ce qu’elle pensait de la disparition du directeur de votre journal. Elle est entrée alors dans une colère aussi soudaine que violente. J’ai préféré ne pas insister.
- Hum… Plusieurs hypothèses me viennent à l’esprit. Madame de Frontignac serait-elle droguée, envoûtée ou hypnotisée? Il me faut éclaircir ce mystère. Autrefois, votre hôtesse, sous le nom de Brelan d’As s’est retrouvée mêlée à une sombre affaire de captation d’héritage. Un certain comte de Kermor a mis à jour la machination. Je vais de ce pas aux archives de mon journal afin de connaître l’adresse actuelle du comte. Je pense qu’il pourrait nous aider. Soyez prudente, ma douce, et… 
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- Chut, monsieur Levasseur… Voici Louise qui revient. Parlons d’autre chose.

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jeudi 9 octobre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 9.



Chapitre 9

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Munis de rats de cave et d’un plan, Frédéric Tellier et Pieds Légers s’étaient introduits dans le souterrain labyrinthique des Arènes de Lutèce.
Avançant prudemment, les deux hommes franchirent facilement les premiers cent mètres. Aucun obstacle ne se présenta à eux. En quelques minutes à peine, les deux amis se retrouvèrent donc face au bloc de calcaire qui bouchait l’entrée du laboratoire secret. Le Danseur de cordes, l’examinant de près, remarqua que celui-ci n’était pas en place depuis longtemps. Mais il était impossible de mouvoir une telle masse à moins qu’un mécanisme existât.
Or l’Artiste n’avait pas le temps de chercher ce dernier. Alors, il choisit de poursuivre sa route dans le boyau obscur, Pieds Légers, en chien fidèle, sur ses talons.
Cependant, Tellier connaissait bien son Galeazzo; celui-ci n’avait pas dû se contenter d’une seule voie d’accès à son laboratoire. Le plan confirmait son intuition mais il fallait encore le déchiffrer sans erreur.
Les anciens pièges auxquels avait été confronté Pieds Légers furent évités. Ainsi, la fosse aux crânes fut franchie par le duo qui passa par le plafond grâce à une corde qui fut tendue à la manière des alpinistes ou des équilibristes. 
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Il en fut de même pour l’obstacle des flèches qui n’incommoda pas les deux aventuriers dotés d’un esprit inventif. Là, il fallut ramper.
Encore quelques pas et Tellier se retrouva devant l’automate momie d’orang-outan qui occultait l’entrée de la pièce où le journaliste André Levasseur avait été enfermé.
Ce fut alors qu’un nouveau piège s’enclencha sans coup férir. Le sol se mit à trembler comme pris d’une ondulation allant en s’accentuant. Puis des roches sorties d’on ne sait d’où dévalèrent soudainement une pente en direction de deux compagnons qui n’eurent d’autre choix que de se plaquer tant bien que mal contre la momie simiesque ce qui eut pour effet inattendu de la réduire en poussière!
L’adolescent, au contact de la dépouille eut un haut-le-cœur.
Lorsque l’éboulement cessa enfin, l’Artiste sut qu’il ne lui restait plus qu’à tenter d’ouvrir la porte de fer sur laquelle il était présentement collé, tout autre passage étant désormais hors d’atteinte.
Heureusement, notre ancien voleur était toujours muni d’un ou deux rossignols et, éclairé par Guillaume, il força la serrure en moins d’une minute.
Lentement, les deux héros s’engagèrent dans la salle en partie voussée qui dégageait une pestilence insupportable, effluves dégagés par des cadavres en décomposition avancée. Or, l’antichambre des horreurs comportait deux issues dans le fond. Pour laquelle fallait-il opter?
Le boyau doucement éclairé par des torches moyenâgeuses ou le couloir baignant dans les ténèbres?
Impulsivement, l’apprenti voleur courut en direction du passage illuminé.
- Tu as tort, lui cria Frédéric. D’accord, le plan indique que ce boyau mène au centre de la pièce qui sert sans doute de laboratoire secret, mais l’autre également. Et tel que je connais le Maudit ce ne sera pas une partie de plaisir.
Néanmoins, l’Artiste rejoignit son impétueux compagnon qui, oubliant toute prudence, courait toujours dans le souterrain. À peine le Danseur de cordes eut-il fait dix mètres qu’une herse sortie tout droit d’un vieux château fort s’abattit devant le roi de la pègre, le séparant ainsi de Pieds Légers!
À cette grille digne des films d’épouvante de Mario Bava, s’accrochaient des cadavres plus ou moins momifiés ou putrescents ce qui expliquait les atroces miasmes du souterrain. Parfois, des traits étaient encore reconnaissables sur les têtes grimaçantes en partie détachées des corps. 
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Quelques-unes des dépouilles portaient même encore quelques lambeaux de vêtements dans lesquelles une horrible alchimie les avait amalgamés aux chairs pourrissantes.
Mais Pieds Légers avait entendu le fracas produit par la chute inopinée de la herse et était revenu au plus vite sur ses pas.
- Oh! Maître, nous voici donc séparés, gémit le jeune homme tout contrit s’agrippant néanmoins aux barreaux malgré sa révulsion. 
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L’Artiste allait lui répondre mais, à cet instant, des flammes gigantesques jaillirent des torchères et, telles les langues vicieuses d’un dragon, se répandirent dans le souterrain. Cédant à la panique, le voyou des barrières hurla:
- Maître! Au secours! Je vais griller! Je suffoque déjà. Faites quelque chose! Un miracle, n’importe quoi…
- Tais-toi Pieds Légers, jeta Tellier froidement. Laisse-moi réfléchir. Je cherche le mécanisme de cette diablerie.
Méthodiquement, d’un sang-froid olympien, l’aventurier palpa les murs encadrant le boyau, espérant ainsi sentir une aspérité qui ne serait que la clé remontant la grille.
Mais ce que l’Artiste n’avait pas vu c’est que ses manœuvres avaient ouvert non pas la herse mais la paroi sur sa gauche découvrant ainsi la cage renfermant un animal sauvage originaire d’Hellas.
Réveillé, le fauve émit des rugissements terrifiants et bondit dans le corridor à la recherche d’une nourriture quelconque car la bête jeûnait depuis un mois déjà. Il s’agissait d’un Ta Lek, à la taille et à la carrure gigantesques, cinq mètres de hauteur, deux mètres cinquante de large, des canines semblables aux défenses d’un éléphant, la tête proche d’un lion des cavernes, la crinière violette, le corps recouvert d’écailles luisantes comme celles d’un caïman, bref un bipède parent d’un animal que Sarton avait réussi à domestiquer durant son enfance et qui était devenu son compagnon de jeu. 
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Or le fauve s’acclimatait fort mal à la Terre et l’Hellados, qui avait pour ambition de la transformer en chien de garde le nourrissait très aléatoirement.
D’un coup de griffes, la bête sauvage pouvait décapiter le roi des voleurs.
Mais notre aventurier avait instinctivement réagi à la vue de l’animal féroce et, saisissant une torche sur la paroi opposée, il la fit tournoyer devant les yeux furieux du fauve.
Comme tous ses congénères, le Ta Lek recula à la vue de la flamme. Il sentait déjà sur son pelage les cruelles morsures du feu. Néanmoins, il restait dangereux et imprévisible.
L’Artiste n’eut d’autre choix que de jeter la torchère sur la bête qui, sous la douleur gronda, hurla et s’enfuit du côté opposé de son tortionnaire. Lorsque Sarton récupéra son Ta Lek, celui-ci gisait sur les dalles d’un caveau, la chair à moitié brûlée et les écailles noircies. L’Hellados fut alors contraint d’abattre  l’animal afin de mettre un terme à ses souffrances.
Mais revenons à nos deux amis.
Le feu rugissait toujours dans le souterrain et l’incendie léchait déjà les pieds de Guillaume qui avait grimpé aux barreaux de la herse et s’y agrippait avec désespoir.
- Maître! Je vous en supplie! Dépêchez-vous!
- Il me vient une idée. Monte encore plus haut si tu le peux.
L’adolescent s’empressa d’obéir à l’ancien bagnard.
Tellier avait deviné juste. Lorsque l’apprenti voleur atteignit le plafond voûté, il sentit alors une boursouflure sous sa main droite.
- Maître, il y a là un renflement.
- Appuie de toutes tes forces.
Sans discuter, Pieds Légers s’exécuta. Le mécanisme de remontée de la grille fonctionna alors et le jeune garçon sauta sur le sol grossièrement dallé pour rejoindre le Danseur de cordes.
- J’espère, Guillaume, que cette mésaventure te servira de leçon et que, désormais, tu te montreras plus prudent.
Pieds Légers se contenta d’acquiescer. Mais comme les flammes gagnaient du terrain, il ne restait plus aux deux amis qu’à rejoindre la salle et à prendre le boyau obscur malgré le risque de se heurter une fois encore au Ta Lek.
Ce fut plus que prudemment que les anciens bandits avancèrent dans l’étroit corridor, Victor Martin éclairant le chemin avec la faible lueur de son rat de cave. L’apprenti voleur avait perdu le sien dans l’incident précédent.
La lumière pauvre ne permit pas d’éviter l’attaque des fourmis carnivores dérangées dans leur repos.
Sentant des picotements et de minuscules morsures sur ses jambes, l’adolescent ne put s’empêcher de s’écrier:
- Aïe! Maître! Je suis dévoré! Cela fait un mal de chien. Quelle est cette nouvelle monstruosité?
- Garde ton sang-froid et ne t’agite surtout pas. Il s’agit de fourmis rouges.
- C’est de plus en plus étrange ici. Je me sens tout engourdi.
- Il nous faudrait du feu. Mais comme nous en sommes démunis, alors, oublie ta fatigue et tes douleurs et cours. Pour sortir vivants de ce piège, c’est notre seule chance.
Trois cents mètres furent franchis mais Tellier et Pieds Légers furent contraints de s’arrêter. Toutefois, les fourmis rouges avaient lâché prise sauf quelques opiniâtres. Il était tant pour notre aventurier de se déshabiller et de griller les derniers insectes à la flammèche de son rat de cave. Une fois débarrassé des fourmis, il s’empressa de porter secours à son jeune compagnon, qui, moins stoïque, grimaça lorsque sa chair entra en contact avec la petite flamme tremblotante. Une fois leurs vêtements remis, les deux amis poursuivirent leur exploration, toute notion du temps écoulé bien loin de leur préoccupation.
Mais Pieds Légers, ivre de fatigue et la peau lui cuisant cruellement, avançait en trébuchant, tel un somnambule. Pour le maintenir éveillé, l’Artiste le giflait de temps à autre. Comme il se doit, ce remède s’avéra assez efficace.
Le corridor aboutissait à une imposante argentière enfermant d’horribles trésors: des têtes naturalisées de fœtus pas tous humains car parmi elles, on pouvait identifier des crânes de babouins, mais également des squelettes particulièrement bien conservés de néandertaliens, de Rigeliens, des cristalloïdes de Styris III, des embryons d’hommes de toutes les ethnies et de toutes les époques et ainsi de suite… 
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Fasciné, le plus jeune s’approcha et demanda non sans naïveté:
- Des sujets d’expérience du comte di Fabbrini, Maître?
- Mon garçon, je ne le pense pas. Observe de plus près certaines dépouilles. Constate qu’elles sont classées selon un ordre bien précis. Il s’agit manifestement d’un ossuaire constitué par un être curieux venu d’ailleurs.
- Que voulez-vous dire?
- Un extraterrestre si c’est bien là le terme juste. Allons. Il nous reste encore quelques mètres à parcourir.
Effectivement, l’Artiste ne se trompait pas. Les parois de la salle souterraine avaient changé de structure, indice incontestable que nos amis approchaient du but. Le cœur de l’antre du Maudit. Or celui-ci n’était autre que l’immense cave de l’hôtel particulier du comte Ambrogio de Castel-Tedesco, sise rue de Valois. Les murs étaient présentement bâtis de moellons réguliers et, au fond du cellier, un escalier donnait sur l’office ou sur une pièce à la destination encore mystérieuse. Au sommet des marches, une porte close s’offrait aux intrus. Derrière elle, des bribes de conversation filtraient jusqu’aux oreilles de nos deux escarpes et un rai de lumière était visible. 
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Jugeant dorénavant son rat-de-cave inutile, Frédéric l’éteignit et monta l’escalier en deux secondes en toute discrétion avec l’intention évidente de coller son oreille contre la porte afin de mieux entendre ce qui se disait dans l’autre pièce.
Mais, chose inattendue, l’huis s’ouvrit brutalement projetant l’Aventurier sur le sol de la cave! Une silhouette imposante se profilait devant l’ouverture; elle appartenait au lutteur chauve et obèse engagé il y avait peu par Sarton à la Foire du Trône. 
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Pieds Légers, à la vue du géant qui était simplement descendu à la cave pour y chercher de quoi se rafraîchir, ne put se retenir de pousser un cri de frayeur. Décidément, notre jeune voleur avait encore besoin de s’endurcir le cœur.

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A Bougival, au cabaret Le veau qui tête, rendez-vous des petits malfrats, escarpes, naufrageurs et forçats en rupture de ban, le patron ne chômait pas. Cependant, il lui arrivait d’avoir l’honneur de voir son établissement fréquenté par une clientèle plus huppée, grâce à un petit vin blanc dont son estaminet s’était fait le fournisseur exclusif et dont la réputation n’était plus à faire. 
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Mais la nuit avancée, il était hors de propos que des bourgeois y vinssent pour s’encanailler.
Le journaliste André Levasseur, obéissant aux instructions du directeur du Matin de Paris, entra dans le cabaret d’un pas qui se voulait résolu. D’un œil méfiant, il parcourut les lieux et l’assistance, cherchant apparemment quelqu’un. Nous savons qu’il s’agissait de Marteau-pilon. Or, ce forçat dont la carrure et la force avaient fait la renommée ne s’y trouvait point.
Constatant son absence, le journaliste approcha courageusement jusqu’à la planche en équilibre sur deux tonneaux qui servait de comptoir de fortune et derrière laquelle se tenait le cabaretier. Ce dernier faisait semblant de laver des godets dans une eau plus que douteuse.
Avalant péniblement sa salive, le jeune homme interrogea le patron, un ancien hercule à la retraite, dont la mine renfrognée était peu engageante.
- Marteau-pilon n’est pas là? Fit André d’une voix légèrement chevrotante.
Un silence hostile lui répondit. Mais Levasseur insista.
- Ce n’est donc pas un habitué de votre estaminet? Pourtant on m’avait assuré que… vous ne le connaissez pas? Vous en êtes sûr?
Le seul résultat de ces questions fut que le journaliste se retrouva cerné par des types à la mine patibulaire, puis acculé contre un mur. Les bandits le regardaient d’une façon plus qu’inquiétante.
André sentait couler une sueur glacée le long de son échine car l’un des malfrats venait de sortir un couteau particulièrement bien aiguisé et il commençait à jouer avec son arme d’une manière explicite. 
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- Mais, messieurs, je ne comprends pas! Qu’est-ce que j’ai dit? Qu’est-ce que j’ai fait? S’étrangla le jeune homme.
La panique s’emparait de lui inexorablement.
Le patron daigna lui répondre d’un ton narquois toutefois lourd de menaces non formulées.
- Il y a qu’ici, on n’aime pas les gens de la rousse.
L’ancien hercule se tenait toujours derrière son comptoir. Ses mains, désormais dissimulées, il n’en apparaissait que plus terrifiant.
Comprenant alors que sa vie ne tenait plus qu’à un fil, Levasseur eut enfin la présence d’esprit de nommer celui qui l’avait envoyé dans un tel bouge.
- C’est le directeur du Matin de Paris, Victor Martin qui m’a dit que je trouverai ici Marteau-pilon.
- Connais pas! Lança péremptoirement un individu au visage balafré celui justement qui avait sorti le couteau. Son accent marseillais aurait prêté à rire si la situation n’avait été aussi tendue.
- Mais si, vous devez le connaître… un homme de grande taille, à la figure un peu longue, aux yeux gris et perçants. Il approche de la quarantaine, poursuivit Levasseur, sa voix de plus en plus inaudible. Lui, au moins, vous connaît. Il est l’ami de madame de Frontignac, surnommée jadis Brelan d’as.
- Brelan? S’exclama alors une jeune femme qui se leva de sa chaise pour intervenir, peut-être dans le but de participer elle aussi à la curée dans cet antre de fauves. La tenue de cette panthère était remarquable: un corsage à demi déchiré, une jupe rouge en lambeaux la vêtaient ou du moins essayaient.
- Tu connais donc Brelan, toi, le décavé? S’étonna Doigts de fée.
- Bien sûr! Reprit avec plus d’assurance André. Y compris Pieds Légers. Il m’a même sauvé la vie dernièrement. D’ailleurs, il appelle mon patron « Maître ». Parfois, je l’avoue, moi aussi, j’ai envie d’appeler ainsi Victor Martin.
Instantanément l’atmosphère se détendit tandis que le patron faisait un signe mystérieux à ses clients. Ces derniers s’éloignèrent du journaliste alors que le Piscator rangeait son surin.
- Tu pouvais pas le dire plus tôt, non, gros nigaud, que c’était le Maître qui t’envoyait? Gronda le cabaretier.
Soulagé, André s’assit sur un tabouret branlant et s’épongea le front avec un mouchoir à carreaux. Prestement, le patron, un sourire radieux sur son visage, lui tendit un pichet de vin blanc ainsi qu’un gobelet. Puis, sans façon, il s’installa aux côtés du jeune homme et l’interrogea sur un ton qui se voulait amical.
- Que lui veux-tu exactement à Marteau-pilon, mon gars? 
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- Lui transmettre les ordres de celui que vous nommez le Maître, et c’est urgent! Jeta André d’une voix désormais assurée.
À ces paroles, ledit Marteau-pilon sortit enfin de sa cachette, c’est-à-dire de la pièce adjacente à la salle commune. S’attablant à son tour, mais à la droite de Levasseur, il se servit un peu de vin et parla.
- Tu dois être ce blanc-bec de Levasseur. Ne te fâche pas… accouche… Je t’écoute…
En quelques phrases rapides, le journaliste raconta les derniers événements et termina en rappelant que Victor Martin et Pieds Légers s’étaient engagés dans les souterrains des Arènes de Lutèce afin de se mesurer une fois encore au comte Galeazzo di Fabbrini.
- Le Maître veut que vous me suiviez dans le repaire du Maudit en renfort. En effet, cela fait plus de deux heures maintenant que j’ai quitté le patron et lui et Pieds Légers se trouvent peut-être en danger.
- D’accord, nous nous joignons à toi, mais accorde-nous dix minutes encore, opina le colosse. Le temps de réveiller Milon et le Bonnet rouge… 
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- Cela m’étonnerait que ce dernier veuille en être, jeta l’hercule à la retraite. Il n’est plus de première jeunesse et…
- On verra.
- Doigts de fée, tu gardes l’estaminet.
- Comme d’habitude.
Ce fut avec une fébrilité enjouée et de bon aloi que la bande de Frédéric Tellier se prépara à combattre le comte di Fabbrini. Au moment de monter dans un vieux fiacre, André osa enfin poser l’ultime question:
- Pouvez-vous me dire quelle est l’identité réelle de Victor Martin?
- Comment? Tu l’as toujours pas devinée? S’esclaffa le Marseillais.
- Un oison, je vous dis… on a devant nous un oison… ricana Marteau-pilon.
- Quoi? Vous voulez dire Frédéric Tellier… en personne? S’étrangla André, sidéré.
- Oui, mon gars, c’est cela…
Ne sentant plus son cœur battre, le jeune homme se laissa tomber sur le siège avachi du véhicule tandis que celui-ci s’ébranlait bientôt en direction de la capitale.

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Dans la cave du comte Ambrogio de Castel Tedesco, le combat faisait rage. Promptement, l’Artiste s’était relevé afin d’affronter le géant obèse. Or celui-ci n’était pas seul, un complice l’avait suivi, l’homme anguille. La lutte s’engagea à poings nus, âpre et cruelle. 
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Le plus frêle des sbires du Maudit prit Pieds Légers pour adversaire tandis que le colosse s’attaquait à Frédéric Tellier.
L’homme anguille méritait bien son nom. Il était insaisissable. Le voyou des barrières avait beau se montrer rapide et agile, il ne parvenait pas à placer un seul coup. Le jeune homme fut donc promptement mis hors de combat, assommé par une bouteille de Vouvray.
De son côté non plus l’Artiste ne réussissait pas à venir à bout du géant malgré toute sa science de la lutte. L’homme au crâne d’œuf, beaucoup plus souple qu’il n’y paraissait au premier abord, s’empara de Tellier et tenta de l’étouffer sous sa masse de chair adipeuse.
Suffoquant, le pseudo Victor Martin n’en réfléchissait pas moins quant au meilleur moyen de se libérer de cet étau vivant.
Il eut la présence d’esprit de chatouiller son adversaire. Aussitôt, le colosse lâcha sa proie, se contorsionnant tout en ne pouvant retenir des éclats de rire tonitruants. L’Artiste avait donc trouvé le point faible du géant. Mais il ne lui fallait pas crier victoire trop tôt.
Profitant de sa liberté retrouvée, Frédéric bascula alors des casiers de rangement sur la tête du lutteur de foire. C’était là de quoi faire perdre conscience à tout individu normalement constitué.
Mais incroyablement, l’hercule ne sentit rien! Au contraire, un sourire béat apparut sur sa face dégoulinante de vin et de sang mêlés. De plus, le monstre se pourléchait les babines avec une gourmandise non dissimulée.
L’Artiste se figea de surprise une seconde pas plus. Or ce fut une seconde de trop.
Un coup de poing administré avec une force inouïe projeta le héros contre le mur opposé. Vidé de son souffle, Frédéric Tellier chut lourdement sur le sol, sa tête ayant heurté  violemment la paroi. On entendit même les os craquer. Le maître des voleurs de Paris avait bel et bien perdu connaissance.
Le combat achevé, l’homme anguille, c’était lui qui était responsable de cet exploit, jeta à son ami:
- Ligotons ces deux intrus puis avertissons le comte au plus vite. Je crois qu’il sera content et saura quoi faire de ces curieux.
Le géant obèse
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 approuva par un grognement et se saisit du corps inerte de l’Artiste comme si ce dernier ne pesait rien. De son côté, l’homme anguille fit de même avec celui de Pieds Légers mais il ahana sous l’effort.

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A Montmartre, Camélia ne contrôlait plus sa colère. Les yeux brûlants de haine, penchée sur Louise, elle s’apprêtait à passer une éponge imbibée d’acide sur le visage de sa demi-sœur. Cette dernière pouvait sentir le souffle chaud de sa tortionnaire dans sa chevelure défaite qui friselait sous la respiration saccadée de la femme déchue.
Brelan s’agitait, se contorsionnait tant et plus, tentant de retarder autant que possible l’instant fatal. 
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Soudain, une main gantée élégamment de daim gris stoppa en plein élan le bras de la prostituée de bas étage.
- Holà! Du calme ma belle! Vous allez trop loin. Emprisonnement ne veut pas dire dans ma bouche mutilation.
Se retournant vivement afin de voir celui qui s’interposait ainsi entre elle et sa vengeance qu’elle estimait légitime, Camélia lança d’une voix emplie de rancœur:
- Vous le Russe, mêlez-vous de ce qui vous regarde! Vous ignorez combien cette garce m’a faite souffrir, les humiliations subies à cause de sa personne. Pendant qu’elle se pavanait dans ses robes à crinoline, assise sur des coussins de soie ou encore dans des voitures à huit ressorts, je traînais ma misère et ma déchéance de tapis franc en mansarde, oubliée de mon véritable père, livrant ma jeunesse aux pervers de toutes sortes. La substitution ne pourra être totale que si Louise est dans l’incapacité de reprendre sa place au sein de cette société hypocrite et vérolée qui m’a refusée jusqu’à aujourd’hui.     
- Camélia, pour ma part, la haine est un sentiment que j’ai toujours refusé de ressentir car c’est à la fois un gaspillage d’énergie et une attitude grandement illogique. Elle ne permet pas d’accomplir quelque chose de constructif voire de remarquable. Mon enfant, vous n’avez donc qu’à m’obéir sans vous poser de questions. Commencez par me donner ce flacon d’acide chlorhydrique. Sachez qu’ainsi vous vous conformez aux ordres mêmes du comte Galeazzo.
Alors, usant de son regard fascinateur et de ses dons de télépathe, Sermonov fixa la jeune femme qui, impuissante face à cette volonté plus forte que la sienne, fut vite sous l’emprise de l’Hellados.
Aussitôt, revenue à de meilleurs sentiments, Camélia s’empressa de revêtir les habits de Brelan afin de prendre sa place. Détachée, Louise essayait d’oublier son angoisse. De son côté, Sarton, très civil, s’assurait que la prisonnière n’avait besoin de rien, hormis de la liberté, et qu’elle était en parfaite santé.
Tandis que la prostituée partait pour jouer son rôle, madame de Frontignac, attablée devant une légère collation, s’interrogeait quant aux véritables motivations de celui qu’elle n’avait cru être au premier abord qu’un simple comparse du Maudit.
- Monsieur Sermonov, je ne comprends pas ou, plus exactement, je ne vous comprends pas.
- Parlez madame.
- Pourquoi vous êtes-vous mis au service du démoniaque comte Galeazzo di Fabbrini? Pour ma sœur, cela s’explique, mais vous? En vous écoutant et en vous observant, il m’apparaît de plus en plus évident que vous êtes un homme sensé, bien plus intelligent et plus raisonnable que le Maudit. Peut-être ignorez-vous le but exact du comte?
- Point du tout madame de Frontignac. Je sais tout des machinations perverses de Galeazzo. Je lis en lui comme dans un livre ouvert. Je me sers de lui et non l’inverse. Je ne suis aux ordres de personne en vérité à cette heure…
Sur ces paroles, en parfait majordome, Sarton emplit le verre que lui tendait Louise, une Louise de plus en plus troublée et perplexe.

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Ce matin même, Clémence de Grandval, encore faible, eut la surprise de voir à son chevet son hôtesse toute guillerette comme si rien ne s’était passé. Jamais Louise de Frontignac n’avait paru si sereine et si enjouée.
- Debout, ma chère enfant! S’écria-t-elle. A-t-on idée de paresser au lit par une aussi belle matinée! Voyez, le soleil brille, les oiseaux chantent, l’air embaume de mille senteurs printanières.
- Madame, s’étonna la jeune fille à voix haute, que vous arrive-t-il? Est-ce donc le chocolat d’hier soir? Monsieur Levasseur est-il déjà levé?
- Monsieur Levasseur n’a point passé la nuit ici, Clémence. Cela aurait été fort malséant, ne le pensez-vous pas?
- Je n’ai point l’esprit aussi mal tourné. J’avoue avoir les idées confuses. Je ne me souviens pas être revenue dans ma chambre…
- Très chère, c’est tout à fait normal. Hier soir, vous avez eu un étourdissement. Ce matin, il vous faut donc un solide petit-déjeuner. Hop! Secouez-vous!
Cavalièrement, la fausse Louise tira les couvertures du lit pour obliger la jeune fille à se lever. Clémence, les soupçons éveillés, se hâta toutefois d’obtempérer écoutant avec attention le timbre de voix et les inflexions de madame de Frontignac. En effet, Galeazzo avait oublié un détail concernant la substitution de Brelan par sa demi-sœur. Camélia possédait un timbre plus grave et une voix plus rauque et éraillée que Louise; c’était là le résultat d’une existence agitée et bien loin du confort de madame de Frontignac.
Tout le jour durant, mademoiselle de Grandval, affectant la bonne humeur, jouant à merveille la naïve, resta aux côtés de sa bienfaitrice afin de l’observer tout à loisir et de retenir ainsi toutes les anomalies concernant son comportement. Elle vit Brelan annuler ses rendez-vous pour la soirée et lesdits billets d’annulation furent rédigés par Annie, la camériste.

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L’homme anguille, qui répondait au nom de Stépan, pénétra dans la bibliothèque du comte de Castel Tedesco attendant humblement que ce dernier daignât lui prêter attention. Sa patience fut assez rapidement récompensée. Ôtant ses lunettes, le noble Italien, relevant la tête, lui demanda:
- Oui, qui y a-t-il, Stépan?
- Maître, répondit le zélé serviteur, Laszlo et moi avons fait une prise de premier choix qui vous satisfera.
- Explique-toi.
- En quelques mots, celui que vous appelez le danseur de cordes et son apprenti ont été assommés dans votre cave dans laquelle ils avaient réussi à s’introduire. Actuellement, ils gisent inconscients et ligotés dans l’office, sous la garde de Laszlo et d’Haïné.
- Merveilleux! Tout simplement merveilleux! Le piège de Sermonov a fonctionné au-delà de mes espérances. Vite! Stépan, toi et tes compagnons vous allez transporter nos deux présomptueux à l’endroit prévu pour leur détention. Lorsqu’ils seront en sûreté, j’irai savourer mon triomphe. Allez! Que j’ai hâte de remettre enfin ce damné Tellier à la place qu’il mérite! Il m’a trop nargué et humilié avec son quant-à-soi, sa morgue de voyou des barrières, sa chance insolente. Donneur de leçons, je te le dis, tu vas bientôt chanter un autre air, peut-être bien celui du supplicié de La Fantastique de Berlioz. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d4/Berlioz_ill05.jpg
- A vos ordres, Maître! Dit Stépan en s’inclinant profondément.
 D’un pas décidé, l’homme anguille quitta la bibliothèque, laissant le Maudit à sa jubilation malsaine.

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