jeudi 9 février 2017

Un goût d'éternité 2e partie : Cécile : 1904



1904

France, printemps 1904.

Le lieutenant d’infanterie de ligne Arthur de Mirecourt publiait un ouvrage qui allait provoquer de sérieux remous dans les états-majors. Le jeune officier imaginait le scénario suivant : 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/71/Daillemolette.JPG/800px-Daillemolette.JPG
En 1950, l’Empire allemand engloberait l’Autriche-Hongrie, la péninsule balkanique, - Grèce exceptée –, la Pologne – russe en 1904, il est bon de le rappeler –, ainsi que la Biélorussie. Devenue la première puissance mondiale tant sur le plan militaire qu’économique, son domaine colonial se serait accru en Afrique et en Asie, et ce, aux dépens de la France.
Arthur émettait l’hypothèse d’un conflit généralisé de l’Europe au Japon en passant, bien sûr, par les colonies africaines, conflit qui aurait lieu vers 1950. L’Empereur Frédéric IV, voulant absorber toute la Russie d’Europe, la France et la Grande-Bretagne, afin de parfaire son hégémonie planétaire, déclencherait alors une guerre sur deux fronts, fort de ses immenses richesses humaines et agricoles et de son potentiel industriel. Seuls les Etats-Unis seraient à même de lui disputer la première place puisque le lieutenant prévoyait l’existence d’une confédération américaine d’un seul tenant, s’étendant du Canada à l’Argentine. Mais il fallait pour cela que la doctrine Monroe fût revue et corrigée.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/James_Monroe_02.jpg/800px-James_Monroe_02.jpg
Il apparaissait donc que la France, la Grande-Bretagne et la Russie n’étaient plus que des puissances de second ordre dans ce scénario.
Arthur de Mirecourt envisageait également la tactique de la France afin de tenter d’enrayer le danger allemand. Sa population trop peu nombreuse, la qualité de l’armement et son avancement technologique prévaudraient dans cette guerre sur les effectifs humains. Le jeune officier pensait à une guerre mobile, une « guerre éclair » de courte durée donc, dans laquelle les populations civiles seraient plus visées et touchées que les combattants. Bombardements aériens par dirigeables et aéroplanes, usage de la guérilla, mais aussi des troupes de choc, des commandos, gaz asphyxiants, automobiles blindées,
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/1b/Belgian_corps_in_Russia.jpg
 forteresses roulantes et canons télécommandés, bombes bactériologiques semant la peste, le choléra et le typhus (ce seraient là les armes secrètes de la France ), camps de concentration où l’on entasserait les civils faits prisonniers, où on les ferait mourir à petit feu ou encore où on les assassinerait en masse, telles étaient les joyeusetés annoncées de la guerre de 1950 selon Arthur de Mirecourt.  
Le lieutenant avançait le chiffre faramineux de cent millions de morts dans cette guerre totale. Pour vaincre l’adversaire, il faudrait détruire ses centres industriels par bombardements aériens systématiques. Mirecourt envisageait également des modèles de fusils automatiques à tir ininterrompu, des mitrailleuses multiples, des mortiers électriques, des orgues de Staline avant l’heure, des fusées téléguidées destinées à détraquer le climat des territoires de l’ennemi afin de réduire ses récoltes, voire de les détruire.
Cependant, son livre d’anticipation prévoyait malgré toutes ces armes et destructions la victoire de l’Allemagne après un désastre sans précédent supporté par les armées russes et françaises encerclées et ravagées par les épidémies provoquées par les bombes bactériologiques dont les savants du Reich avaient fini par percer le secret. Ainsi, le coq gaulois finirait par succomber malgré sa supériorité technique.
Arthur était persuadé que les réseaux d’espionnage allemand étaient responsables de cette déroute militaire française. Il achevait le livre par une réflexion, que deviendra l’esprit humaniste dans un tel cauchemar ? le XXe siècle, à n’en pas douter, sera le siècle de l’horreur absolue. Il nous faut éviter cela. Alors, prônons la guerre humaine et non la guerre totale, dépeinte avec tant de réalisme qu’elle semble proche de nous et possible. Evitons la surenchère en matière d’armements. Nous devons vivre, notre civilisation perdurer, sinon c’en sera fini de nous.
A la suite du remue-ménage provoqué par son livre, le lieutenant fut convoqué au ministère de la guerre par le général André. Pris pour un illuminé, Arthur de Mirecourt se vit contraint de retirer son œuvre. De plus, il reçut un blâme qui fit tache dans son dossier et il fut muté dans une garnison algérienne, en plein bled saharien, à fort Djerba. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ec/Bordj-Kebir-02.jpg
Or, les hommes de la garnison devaient faire face aux pillages réguliers des tribus itinérantes, c’est ce que l’armée coloniale qualifiait de pacification douce.
La vie de camp s’avéra vite ennuyeuse et médiocre pour un officier de la trempe d’Arthur de Mirecourt. Le confort laissait à désirer, la nourriture était mauvaise. Sous une chaleur accablante, les patrouilles tentaient d’assurer la sécurité des caravanes marchandes.
Fort Djerba fut attaqué plusieurs fois par des bandes montées sur des dromadaires, ces vaisseaux du désert, armées de fusils et de carabines. Les assauts étaient à chaque fois repoussés mais à cause de la pestilence, il fallait enterrer les morts rapidement. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6a/Caravane_de_M%C3%A9haris_dans_le_Hoggar.jpg/300px-Caravane_de_M%C3%A9haris_dans_le_Hoggar.jpg

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/8b/Checa_Y_Sanz_Ulpiano_-_Fantasia.jpg
Après les combats, l’inaction succédait. De longues semaines s’écoulaient avant qu’encore, les pillards n’apparaissent à l’horizon.
Arthur tentait de correspondre avec son père en métropole. Mais le courrier s’égarait le plus souvent ou ne parvenait qu’avec un retard conséquent.
Pendant trois longs mois, aucune attaque de caravane ne fut signalée. Touareg et Berbères se tenaient inexplicablement tranquilles. Les soldats de la coloniale sombrèrent alors dans l’hébétude. Ils n’avaient plus que l’alcool pour se distraire. Malgré les rappels à l’ordre du colonel, les beuveries se succédaient et les punitions pleuvaient. Cependant, les officiers parvinrent à ramener le calme tant bien que mal en contrôlant la consommation de vin et en détruisant un alambic clandestin.
La chaleur se faisait insoutenable et la sécheresse détruisait tout ou presque. Les puits se tarissaient progressivement et les montures, chevaux et même dromadaires, souffraient désormais de la soif. L’oasis ne suffisait plus au ravitaillement en eau des hommes du fort et l’oued, asséché, ne pouvait suppléer aux puits.
Alors, les têtes brûlées s’adonnèrent à des paris absurdes. Il fallait coûte que coûte rompre l’ennui et la lassitude qui s’emparaient des esprits. Les soldats s’exerçaient vaille que vaille au tir sur des mannequins de chiffons, tentant de placer le plus de cartons. D’autres pariaient stupidement sur le fait de tenir le coup sans boire ni dormir durant deux jours. Le capitaine Gerbier fit cesser ces jeux.
A l’automne, ce fut le temps des manœuvres dans le désert. La pluie était revenue et l’atmosphère s’était détendue. Les hommes apprirent à contrer les embuscades tendues dans les défilés rocheux et étroits. Pour cela, ils utilisaient la tactique en vigueur chez les Touareg, montés sur des dromadaires. Ainsi, eurent lieu de véritables charges de cavalerie et d’escadrons de méharistes. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a1/CSPLE-tenue-parade.jpg/800px-CSPLE-tenue-parade.jpg
Puis, une tribu voisine, amie de la France, s’en vint offrir une fantasia au colonel commandant fort Djerba. L’humeur des soldats, au beau fixe, allait vite s’assombrir. En effet, lors de la reprise des manœuvres dans le désert, le capitaine Gerbier et son escorte, victimes d’une tempête de sable, se perdirent dans la vaste étendue jaune et cruelle. Le sirocco soufflait avec colère, ensablant les militaires et les étouffant. Lorsqu’enfin, la tempête s’apaisa, le paysage était bouleversé. On n’y reconnaissait plus rien. Le capitaine et sa troupe errèrent durant plusieurs jours, complètement perdus. Un caporal mourut, victime d’une insolation. Ensuite, Gerbier lui-même, piqué par un scorpion noir, dut être transporté en litière. Mais les hommes tournaient en rond.
Toutefois, l’expédition fut enfin retrouvée par des soldats venus du fort. Il s’était écoulé une semaine depuis le départ du capitaine. Celui-ci, conduit à l’infirmerie, était dans un sale état. Le médecin major avoua son impuissance au lieutenant de Mirecourt. Arthur assista, le cœur serré, à l’agonie de son ami. Jean-Baptiste expira après avoir lutté contre la mort durant de longs jours. Il n’avait pas même eu conscience de la présence du lieutenant à ses côtés. L’officier n’avait pas trente ans.
Dès lors, terriblement affecté, Arthur demandera au colonel d’intercéder en sa faveur pour être rapatrié en métropole.
Durant l’hiver 1904/1905, les puits se métamorphosèrent en mares d’eau croupie, où les moustiques venaient pondre.  Or, le lieutenant de Mirecourt, de retour d’une patrouille en décembre dans la zone des puits contaminés, apparut changé par ses supérieurs. Fiévreux et amaigri, il délira même durant deux jours entiers. Une crise de paludisme fut diagnostiquée par le médecin major. Arthur dut quitter Fort Djerba et être rapatrié dans la capitale algérienne pour y recevoir des soins intensifs.
Puis, plus ou moins rétabli, mais restant fragile, il s’embarqua pour Marseille. Ensuite, ce fut le train qui le conduisit sur la Côte d’Azur afin de profiter d’une cure de trois mois aux frais de l’armée.
A peine guéri, le jeune homme regagna l’Afrique du Nord, et se retrouva à Tanger en mars 1905. Il avait reçu de nouveaux ordres et une nouvelle affectation.

*****

Berlin, 10 décembre 1904. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f6/Berlin_Kaiser_Wilhelm_Bruecke_1900.jpg

La fille de Wilhelmine, Martha, née en septembre, mourut de la diphtérie à l’âge de trois mois.
Le couple fut profondément affecté par cette perte cruelle. De retour de l’Université, Waldemar trouva son épouse en pleurs, penchée sur un berceau vide. La jeune femme, inconsolable, ne parvenait pas à articuler des phrases cohérentes. Le jeune chercheur comprit qu’il devait changer de cadre au plus vite afin que Wilhelmine ne sombrât pas dans la dépression, voire la folie. Alors, Waldemar prit une terrible décision. Tant pis pour sa carrière. Il retournerait au Wurtemberg au plus tôt, soit au printemps 1905. En effet, une possibilité s’offrait à lui, une possibilité intéressante mais pas aussi rémunératrice et glorieuse que sa situation actuelle. Un institut de hautes études scientifiques venait de voir le jour dans sa ville natale. L’institut avait bénéficié du patronage du baron von Möll. Le fils cadet de Rodolphe pourrait donc y enseigner la physique.
Pour l’heure, Waldemar ne pensait qu’à la douloureuse perte subie et à la santé de sa femme.
- Le malheur nous touche, Wilhelmine, faisait-il ce soir-là.
- Je ne puis accepter ce décès, Waldemar… il y a une sorte d’injustice dans la mort de Martha. Le sort s’acharne sur nous. Et ce, depuis que nous nous sommes installés ici, à Berlin…
- C’est pour des raisons professionnelles que nous sommes venus dans la capitale. Mais, tu sais, ma chérie, je regrette maintenant d’avoir visé trop haut… je vois bien que tu ne te sens pas à l’aise… que ta santé est chancelante…
- L’atmosphère malsaine de Berlin a tué Martha. Mon pauvre bébé ! les hivers y sont trop rudes. Je ne supporte plus cette ville, son ambiance hypocrite et guindée, les mensonges de tes confrères, les gens que nous sommes obligés de fréquenter. Ces masques que nous sommes contraints de porter.
- Wilhelmine, toi-même, tu désirais côtoyer le grand monde, les élites intellectuelles de la capitale.
- Le prix que nous payons est trop lourd, Waldemar. Quittons Berlin. Je sens que je mourrai si je reste ici.
- Ce que tu me demandes là, Wilhelmine, est délicat.
- Tu t’obstines donc, mon mari ? Comme autrefois lorsque je te demandais de ne pas t’acharner à conduire une automobile de sport ?
- Non, je cède à ton désir, ma chérie. Jamais je ne te sacrifierais pour satisfaire mon ambition personnelle.
Waldemar était à la fois un homme de parole et de cœur. Pour conserver tout l’amour de son épouse, pour que celle-ci ait une chance de recouvrer la santé, alors que les sommités scientifiques commençaient à s’intéresser à lui, le cadet des von Möll, se résignait à voir les portes de la renommée se fermer définitivement devant lui. Ce geste profondément désintéressé allait inspirer Otto beaucoup plus tard. La passion scientifique de Waldemar n’était sujette à aucune scorie. L’argent que la gloire à laquelle il aurait pu prétendre lui aurait apporté, il s’en moquait. Ainsi, dès l’année 1905, Waldemar von Möll ne serait plus qu’un modeste professeur de physique exerçant en province.
Toutefois, les espoirs du fils cadet n’étaient pas entièrement éteints. En effet, malgré son jeune âge, les qualités intellectuelles d’Otto s’affirmaient déjà. L’esprit curieux de l’enfant lui permettait de s’intéresser à tout et, particulièrement, aux engins modernes et à la technique qui leur permettait d’exister. Le garçonnet passait ses loisirs à démonter ses trains et ses voiturettes afin de voir comment ses jouets fonctionnaient.

*****

Los Angeles, 17 Mai 1993.

L’ambition d’Otto, plus grande que celle de Waldemar, allait profiter à son petit-fils, Stephen. En effet, ce dernier, en bon Américain, savait que l’argent était indispensable à la poursuite de ses expériences.
Mais, pour l’heure, la croisière japonaise envisagée se préparait fébrilement. Tamira était parvenue à arracher à son amant la date de leur départ, celle du 20 mai. Le voyage devait durer subjectivement quelques semaines, voire quelques mois. Mais un contretemps faillit faire capoter ces vacances de rêve. Un contretemps de taille.
Trois jours seulement avant d’effectuer un nouveau saut dans le temps afin de gagner l’année 1907, le professeur Möll fut enlevé par des agents de la CIA au saut du lit alors que Michaël avait disparu fort à propos.
Malgré ses éructations et ses insultes, Stephen fut conduit manu militari devant le Président Drangston dans un lieu secret, connu d’une poignée de personnes. L’interrogatoire promettait d’être serré.
Cependant, le chercheur savait que l’agent temporel s’était rendu en 1903. Mais il n’avait fourni aucune explication à son hôte.

*****

La confrontation avec le Président ne donna rien. Stephen se mura dans le silence. Au bout de quelques heures, las de voir que le professeur Möll était têtu et refusait de répondre à des questions élémentaires, Drangston ordonna que l’on conduisit le chercheur dans un lieu approprié afin de l’interroger dans les règles. Tant pis pour l’Habeas Corpus ! 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/33/Edward_coke.jpg/200px-Edward_coke.jpg
Pendant ce temps, Gregory Williamson, de passage dans la capitale des Etats-Unis, était reçu dans le bureau ovale par Drangston. Il fit part sans langue de bois de ses idées va-t-en-guerre au Président.
- Monsieur le Président, il faut avoir conscience du danger qui menace notre pays. Pour freiner la marée montante du Tiers Monde, mais aussi l’impérialisme soviétique qui, justement, travaille au corps toutes ces masses incultes et va-nu-pieds de ces régions, il vous faut refuser tout dialogue et donc tout compromis avec ces gens-là ! Notre nation doit faire en sorte que l’URSS et la Chine communiste en viennent à se détruire dans un conflit où nous, bons Américains, resterions neutres. Tout cela pour la galerie, bien entendu.
- Ah oui ? Intéressant. Quels en seront pour nous les avantages immédiats ? Interrogea le Président avec une fausse naïveté.
- Une fois nos deux ennemis hors de combat, le mythe américain sera plus fort, plus puissant que jamais. Alors, les pays en développement se plieront à nos lois et, en premier lieu, à la loi du marché.
Drangston acquiesça, approuvant ce discours cynique.
Or, parallèlement, le malheureux Stephen Möll, était interrogé sans relâche par des agents de la CIA. C’était à peine si on le nourrissait et si on lui laissait le temps de dormir. Il fallait vaincre sa volonté par la tactique de l’épuisement. Tous les moyens classiques des interrogatoires en règle y passèrent. Détecteurs de mensonges branchés, penthotal, illégal, tortures mentales et ainsi de suite.
Aucune personne non entraînée ne pouvait supporter pareil traitement. Le 23 mai, Stephen craqua. Dans la petite salle insonorisée et impersonnelle, dépourvue de fenêtre, le professeur dégoisa tout ce qu’il savait. Les expériences temporelles, dans leurs moindres détails, les accidents qui en résultèrent, ses erreurs de calcul, les principes de fonctionnement sur lesquels reposait le translateur, les premiers échecs, son obstination presque puérile de vouloir modifier le cours de l’histoire, la lutte sourde avec une personne qui disposait de moyens technologiques dépassant l’entendement -là, il n’alla point jusqu’à nommer qui il supposait être l’Ennemi – l’arrivée de Michaël, un individu appartenant à l’espèce des Homo Spiritus, son aide précieuse, le fait que, désormais, le translateur était inféodé à l’agent temporel et que lui, simple mortel, était désormais dans l’incapacité de le piloter et de dire dans quel interstice de la réalité était garé l’engin improbable, et ainsi de suite.
A bout de nerfs, l’épuisement, le faisant bégayer, le chercheur conclut :
- Les gars, je vous jure que je vous ai tout dit. Je ne sais rien de plus.
- Ah oui ? vraiment ? Jeta un des agents sur le mode sarcastique. Si nous reprenions depuis le début, mister Möll ?
- Je vous en supplie. Laissez-moi sortir…
- Tu rêves, l’ami. Bon. Reprenons. Nous t’écoutons.
Après les aveux de Stephen, une armada d’agents en civil fut envoyée traquer l’homme du futur. Mais Michaël ne se laisserait pas capturer aussi facilement que le professeur.
Pendant les six jours que dura l’enlèvement de Stephen, l’agent temporel commença par ne pas s’inquiéter outre mesure de l’absence du chercheur. Mais enfin, il finit par réagir. Après avoir questionné Tamira, Cynthia et Mohammed, il comprit que l’heure était grave et que la disparition de son ami n’était pas du tout volontaire. Depuis près d’une semaine, le professeur n’assurait plus ses cours à l’Institut. D’habitude, il prévenait toujours ses supérieurs. Or, cette fois-ci, cela n’avait pas été le cas.
Alors, l’homme du futur prit une décision. Usant de ses talents télépathiques, il tenta de localiser Stephen dans ce continuum espace-temps. Après quelques heures d’effort, il parvint à savoir où son ami se trouvait. Ses pensées lui parvenaient confuses et décousues. Cela signifiait que le professeur avait été torturé et que son mental était perturbé.
- Aïe ! Stephen va mal. Très mal. Ces idiots l’interrogent sans arrêt. Si cela dure, il va finir par devenir fou. Je dois intervenir. Voyons. Il est détenu dans le Nevada… sous terre. Aucun obstacle sérieux. Je puis venir à bout très facilement des armes et autres appareils dont ces messieurs disposent.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’Homo Spiritus, sans user du translateur, se retrouva, comme par un simple claquement de doigts, au cœur même de la base secrète de la CIA. Mais Michaël avait fait preuve d’imprudence. Il avait sous-estimé les agents. Alors que l’homme du futur venait juste de pénétrer dans la cellule dans laquelle Stephen, à demi conscient, reposait, il fut soudainement entouré par six types armés de tasers et leur esprit protégé par des isolateurs télépathiques. Inutile de dire qui leur avait fourni lesdits derniers appareils.
- Bastard ! lève les mains en l’air, espèce d’enfoiré.
- Oh ! Oh ! vous m’attendiez à ce que je vois, répliqua Michaël sur le mode ironique. Et vous vous êtes munis de boucliers mentaux. Bravo ! vous devenez très forts, messieurs. Alors, n’abusez plus de votre supériorité et relâchez monsieur Möll puisque vous m’avez, moi. D’ailleurs, c’est ce que vous vouliez, non ?
- Tout à fait…
- Voilà à quoi rimait l’enlèvement de Stephen.
- Bien. Vous comprenez qu’il serait stupide de résister, monsieur Michaël.
- Naturellement. Mais j’aimerais savoir à qui j’ai affaire…
- Capitaine Seamus Langtry.
- Merci. Mais vous devriez ranger vos armes. Je n’aime pas céder à la menace, vous savez.
- Non, il n’en est pas question.
- Vous n’avez rien à craindre de moi. Vos isolateurs vous protègent. Ainsi que cette cage de Faraday, d’ailleurs. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e4/Elektrisch_dode_kamer_(kooi_van_Faraday).JPG/250px-Elektrisch_dode_kamer_(kooi_van_Faraday).JPG
- Ah ! Vous avez remarqué.
- Ne me prenez pas pour un idiot, capitaine. Maintenant que vous me détenez, conduisez-moi à votre Président.
- Vous voulez plaisanter, sans doute ?
- Non, pas du tout, capitaine. Prenez ma demande pour ce qu’elle est, un ordre.
- Comment ?
- Oui, un ordre. Votre cage de Faraday, je puis parfaitement la désactiver. Quant à vos boucliers mentaux artificiels, pareillement. La preuve ? Observez votre bras droit.
- Kenneth ! Que t’arrive-t-il ? s’exclama Langtry.
- Je viens de pénétrer son mental, répondit innocemment Michaël. Maintenant, il croit se trouver sur Mars, sans scaphandre et sans oxygène, subissant le froid mordant. Si je poursuis, votre subordonné sera mort dans trois minutes.
- Cessez, sinon, nous tirons, hurla le capitaine.
- Seulement si vous libérez Stephen. Ensuite, vous me conduirez à la Maison Blanche. Compris ?
Alors que le délai de l’espérance de vie de Kenneth se réduisait et que l’agent devenait bleu et suffoquait de plus belle, le capitaine, blême de colère, regarda ses hommes et fit :
- Puisque notre prisonnier veut parler à notre président, dans ce cas, accordons-lui ce caprice. Baissez vos tasers, les gars.  
- Enfin ! sourit Michaël.
Stephen Möll fut donc relâché et l’agent temporel emprunta un avion spécial afin d’être amené à la Maison Blanche. Durant tout le trajet, l’homme du futur ne fit que rire et se moquer de ses gardiens. Il alla même jusqu’à réclamer de visionner son feuilleton favori Star Trek, the next Generation.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/9/95/ST-TNG_Time's_Arrow_Part_1.jpg/270px-ST-TNG_Time's_Arrow_Part_1.jpg
 Langtry dut céder une fois encore au désir de Michaël.

*****

mercredi 25 janvier 2017

Un goût d'éternité deuxième partie : Cécile : 1901.



1901

En cette année, le roi Edouard VII
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Edward_VII_in_coronation_robes.jpg/727px-Edward_VII_in_coronation_robes.jpg
 succédait à la reine Victoria, la grand-mère de l’Europe. A Ravensburg, Wilhelm était promu commandant. Satisfait, l’officier se montrait moins collé monté et sévère. D’autant plus qu’il s’inquiétait pour la santé de sa petite fille Johanna.
La demeure familiale se retrouvait transformée en nursery. Rodolphe, le maître des lieux, métamorphosé en grand-père gâteux et gâteau, passait désormais plus de temps avec ses petits-enfants qu’avec son épouse. Cependant, non sans une certaine tristesse, il s’apercevait que le bébé Johanna possédait déjà un caractère bien affirmé. La fillette prenait le jour pour la nuit et vice-versa, rejetait le lait de ses nourrices la plupart du temps, nourrices qu’il fallait régulièrement changer, réclamait les bras et voulait être bercée pour un oui ou pour un non, et détestait rester seule dans une pièce. Alors, ses cris perçants déstabilisaient toute la maisonnée.
Pendant ce temps, à l’école de jeunes filles, la directrice Lepaïola était entrée parfaitement dans la peau du rôle que Johann lui avait dévolu. La créature artificielle assumait toutes les responsabilités appartenant à sa fonction avec le plus grand zèle, un zèle tinté de cynisme.
Ainsi, la femme robot appliquait une discipline stricte dans son établissement, une discipline qui n’avait rien à envier à celle qui régnait dans les casernes du Reich. Ses élèves et ses pensionnaires craignaient l’excès de sévérité de la part de leurs professeurs, qu’ils fussent hommes ou femmes, mais ces derniers ne faisaient que mettre en vigueur les règles dictées par la directrice.
Lepaïola n’hésitait pas à recommander les châtiments corporels pour punir les plus récalcitrantes. Tant pis pour les traumatismes psychologiques dont devaient souffrir plus tard les adolescentes ! Tant pis également pour l’hypocrisie et la cruauté dont elles feraient preuve parvenues à l’âge adulte. Cela appartenait à un plan assurément.
Humiliées dans leur amour propre, les élèves punies devaient accomplir les tâches ménagères les moins ragoutantes, ou encore, être enfermées durant plusieurs heures dans un local privé de lumière et où il y régnait un froid mordant en hiver et une chaleur insoutenable en été.
Mais les internes qui constituaient la majorité des fillettes fréquentant l’établissement se plaignaient des mauvaises conditions de vie à leurs parents, dans des lettres qui étaient souvent censurées, du chauffage défaillant, de la nourriture exécrable, des cancrelats qui circulaient librement dans les aîtres, des corvées de nettoyage et de lessive qui revenaient trop souvent et étaient infligées aux bavardes et aux cancres.
En trois ans, on ne comptabilisait plus les démissions, les dépressions. Il y eut même un suicide, une pensionnaire décidant d’en finir en avalant de la soude caustique. La malheureuse jeune fille de douze ans mourut dans d’atroces souffrances.
Malgré ces incidents, Lepaïola resta à son poste, faisant fi des sonnettes d’alarme et des récriminations de quelques-uns des notables. Après tout, les personnes appartenant au sexe faible ne devaient-elles pas devenir adultes et faire des mères dociles, prêtes à servir et leur mari et leur Empereur en donnant de beaux et forts bébés à la Nation allemande ?
Quant à Joseph Rosenberg, depuis qu’il avait adopté Georgios Athanocrassos, il semblait avoir perdu sa générosité et son cœur endurci lui faisait se préoccuper encore davantage de gagner de l’argent. Or, justement, ses affaires s’avéraient particulièrement fructueuses en cette année 1901. Sa banque se mettait à ouvrir des filiales dans toute l’Allemagne mais aussi dans les quelques colonies que le Reich possédait.
De plus, Rosenberg spéculait avec succès au Moyen Orient et en Asie. Naturellement, les actions détenues par Rodolphe von Möll voyaient leur valeur augmenter de même. Le baron devenait l’homme le plus riche de Ravensburg, derrière toutefois son banquier Joseph.
Wilhelm savait pertinemment que la fortune paternelle s’accroissait d’une manière conséquente. Il se montrait plus raciste et nationaliste que jamais. Il répétait comme un leitmotiv les paroles suivantes :
« Il faut écraser sous notre joug les nègres et les Arabes ! le Kaiser a cent fois raison de prôner l’extension de notre hégémonie au Levant. La convention de décembre 1899 que nous avons signée avec les Turcs au sujet du chemin de fer de Bagdad concrétise nos ambitions ».
Cependant, les manipulations financières du banquier Rosenberg commençaient à dégoûter le baron en titre. Joseph affichait trop sa passion de l’argent, cette « création démoniaque » selon Waldemar. Pourtant, Wilhelm applaudissait au sens des affaires du sieur Rosenberg, bien que celui-ci fût Juif.
« L’argent let la guerre sont les deux seuls centres d’intérêt dignes de notre Univers ! ».
Avec de tels propos, on comprend que le commandant ne faisait qu’attiser la haine sous-jacente qui existait entre lui et son frère. Sans oublier son père.
*****

Avril 1901

La petite Johanna attrapa la rougeole. Voyant déjà l’héritage paternel entre les mains de son frère détesté, en désespoir de cause, Wilhelm fit appel au nouveau docteur installé en ville. Une excellente réputation le précédait.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7e/Pierotti_wax_doll_from_Frederic_Aldis,_London,_01,_sitting_doll,_vested.jpg/220px-Pierotti_wax_doll_from_Frederic_Aldis,_London,_01,_sitting_doll,_vested.jpg
Le singulier médecin rassura à la fois le père et le grand-père.
- Monsieur le baron, ce bébé n’est nullement perdu, vous savez. Je vais lui administrer une nouvelle thérapie. Elle a déjà fait ses preuves à Berlin et à Londres. En quelques jours, Johanna recouvrera la santé.
- Une thérapie nouvelle ? Comment cela ? interrogea Wilhelm.
- Un remède récemment découvert qui permettra de sauver des centaines et des centaines de vies. Toutefois, le secret scientifique m’interdit d’en dévoiler la nature. D’autant plus que je vais l’employer pour la toute première fois sur une enfant aussi jeune.
- Euh… et le risque d’un rejet ? bredouilla Rodolphe.
- N’ayez crainte, je sais ce que je fais.
L’étrange médecin se rendit alors au chevet de Johanna dans une chambre du premier étage du château. Après s’être penché sur le berceau, il s’adressa à la nourrice et lui dit :
- Je désir rester seul avec l’enfant. J’ai besoin de quiétude.
- Bien, docteur, répondit la domestique.
La porte fut refermée et le médecin put soigner la petite en toute tranquillité.
Cependant, le baron se posait des questions.
« Ce docteur a une attitude fort étrange. Il cultive par trop le secret. Pourquoi tient-il tant à dissimuler en quoi consiste sa thérapie ? si Johanna lui servait de cobaye ? Mein Gott ! je m’inquiète de plus en plus. Les paroles de Michaël me reviennent. S’il s’agissait d’un imposteur venu du futur ? un empoisonneur comme celui auquel je fus jadis confronté ? Un agent temporel qui ne serait pas celui que je connais et qui aurait encore moins de scrupules que ledit Michaël… en supprimant ma petite-fille, les guerres qui ensanglanteront ce siècle s’effaceront… ».
Pris de panique, ému au-delà du possible, Rodolphe grimpa l’escalier conduisant à la chambre du bébé. La porte n’étant pas verrouillée, il l’ouvrit en coup de vent.
- Docteur ! arrêtez ! Qu’étiez-vous en train de faire à ma petite-fille ?
- Monsieur le baron, s’offusqua le médecin, pourquoi cette intrusion ? Pourquoi cette méfiance ?
- Vous êtes venu empoisonner Johanna. Votre secret scientifique n’est qu’un leurre.
- Monsieur von Möll, vous perdez l’esprit ! La petite dort paisiblement. Ecoutez comme sa respiration est régulière désormais. Je viens de lui administrer une potion, c’est tout.
- Pardonnez-moi… nous avons tant souffert dans cette demeure. Je vois des êtres malfaisants partout… j’ai cru…
- A tort, oui, à tort. Je vous garantis que le bébé ira mieux dès ce soir. Je reviendrai dans deux heures lui administrer d’autres soins. Ne vous mettez plus dans des états pareils. Tâchez de conserver votre sang-froid. Vous devriez consulter un spécialiste, vous savez…
- Pardon…
Sans vouloir en entendre davantage, le médecin s’esquiva. Angoissé, Rodolphe marmonnait :
- Est-il ce qu’il paraît être ? UN bon docteur, réellement soucieux de la santé de Johanna ? je vois des ennemis partout. Ah ! cette angoisse qui me ronge…
Pendant ce temps, le médecin s’éloignait du château dans sa calèche. Enfin, parvenu derrière un bouquet d’arbres, l’homme activa sa micro montre améliorée.
- Ici Johann, fit-il à son mystérieux correspondant. Rodolphe est rongé par les soupçons. Il a cru que j’allais attenter à la vie de ma grand-mère. Le sot !
- Johanna réchappera à la mort grâce à votre dévouement, répondit le Commandeur Suprême sur le mode ironique. Je plains cet Homo Sapiens, en fait.
- Comment cela ?
- Réfléchissez, mon cher. Nous n’avons même plus besoin d’influencer son psychisme. Le baron von Möll est fou, ou à tout le moins déséquilibré. Il n’est plus capable d’avoir des pensées cohérentes. Pourtant, il ignore que son petit-fils Otto et l’ami de ce dernier, Franz, s’acharneront contre ce petit être frêle…
- Oui, certes… Mais, à mon tour, je suis inquiet. Parviendrons-nous à les contrer ?
- Johann, je m’y emploie et vous aussi ! répondit sévèrement le Commandeur. N’oubliez pas que le duc et Otto passeront à l’attaque lorsque Johanna sera aux portes de l’adolescence. Nos archives en témoignent.
- Cela nous laisse un peu de délai.
- Exactement. Alors, Lepaïola montrera toute son utilité.
Le Commandeur Suprême coupa le contact alors que van der Zelden s’apprêtait à le saluer.
« J’espère de tout cœur qu’il ne se trompe pas… murmurait l’Ennemi. Mon existence dépend de celle de ma grand-mère après tout. J’aurais préféré qu’elle bénéficiât d’une bonne santé… ce bébé attrape tous les microbes qui traînent dans le coin… c’est épuisant… ».
Au fait, pour guérir le bébé Johanna, Johann a tout simplement utilisé des antibiotiques. Voilà qui explique son besoin de dissimuler la thérapie employée. Il ne faut pas modifier le cours de l’histoire médicale, n’est-ce pas ?
Sous son déguisement, l’Ennemi retourna soigner Johanna. En moins d’une semaine, la petite fut sauvée. Les scrupules de Rodolphe s’envolèrent et le baron ne proféra plus que des éloges lorsqu’il parlait du médecin.
Le reste de cette année 1901 fut moins tumultueux pour la famille von Möll. Entre deux trimestres universitaires, Waldemar, qui enseignait à Berlin, revenait dans la demeure familiale afin de s’adonner à son hobby, la construction d’une voiture automobile de sport. Wilhelmine, qui supportait mal le climat de la capitale, se réjouissait de ces quelques jours de détente.
Or, en ce mois de juillet 1902, Wilhelm trouva que sa belle-sœur avait mauvaise mine. Cela le réjouit mais, naturellement, il n’en montra rien.
Parmi les événements marquants de l’année 1902, relevons l’éruption de la montagne Pelée, la fin de la guerre des Boers ainsi que la mort d’Emile Zola.

*****
Au courant du mois de mai 1993, Stephen Möll se fâcha avec son frère Franck. En effet, le pilote, de retour aux Etats-Unis pour une semaine, avoua à son aîné qu’il avait tout révélé au Pentagone en ce qui concernait les recherches temporelles du professeur. Il avait même été jusqu’à dire que Stephen avait pu voyager dans le passé et qu’il hébergeait un homme du futur. N’en revenant pas, assommé, le chercheur jeta Franck à la porte.
- Cela ne te servira à rien, éructa le cadet. Attends-toi désormais à être pris au saut du lit soit par la CIA, soit par la NSA.
- Salaud ! Pourquoi m’as-tu trahi ?
- Je ne t’ai pas trahi. C’est toi qui le fais, rétorqua le pilote de l’US Air Force. Une guerre se prépare et toi tu gardes pour toi une arme secrète.
- Le translateur n’est pas une arme. Tu ne comprends rien avec ton intelligence bornée et ton esprit belliciste.
- Bon, je me tire. Sache que le Président Drangston meurt d’envie de mettre la main sur ton engin.
- Ceci veut dire qu’il n’y a pas réussi jusqu’à maintenant.
- Tu sais très bien pourquoi. L’appareil est introuvable. Tu l’as dissimulé dans une cachette certainement improbable.
- Dans un temps déphasé légèrement par rapport au nôtre, pauvre idiot.
- Dans ce cas, Michaël va avoir également aux trousses tous nos agents secrets.
- Je leur souhaite bien du courage pour parvenir à l’appréhender.
- Adieu, mon frère.
- C’est ça, va te faire voir…
Ce fut ainsi que les deux frères se séparèrent.
Lorsque Franck quitta la demeure de Stephen, le chercheur était rouge comme une pivoine tant il était furieux.
« Espèce d’enfoiré ! jamais je n’aurais cru Franck capable de me donner ainsi… qu’il aille au diable ! ».

*****

25 Juillet 1902, Ravensburg.

Waldemar avait enfin achevé la construction de son bolide.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/63/Jamais_contente_parade.jpg/280px-Jamais_contente_parade.jpg
 Il était fort impatient de le tester sur les routes poussiéreuses de la campagne environnante. Cet engin démoniaque, au moteur bien trop lourd, à la cylindrée élevée, n’allait entraîner que des accidents à son chauffeur. Chaque fois que Waldemar essayait son véhicule, celui-ci s’avérait quasiment incontrôlable. Ainsi, la voiture quitta plusieurs fois la route, dérapa dans un fossé, ou, suprême humiliation, se retrouva en panne de carburant !
Wilhelm, avec une hypocrisie consommée, faisait mine de se soucier de la santé et des expériences de son frère. Quant à Rodolphe, il conseillait à Waldemar d’abandonner avant qu’un événement fatal ne survînt. Mais l’obstination du professeur plongeait Wilhelmine dans la plus grande angoisse. La jeune femme ne comprenait pas pourquoi son mari se montrait aussi acharné à voir son engin rouler coûte que coûte. Le plus souvent, Wilhelmine restait prostrée dans sa chambre, secouée de sanglots. A table, lors des dîners, elle peinait à dissimuler son chagrin et sa peur. Mais Waldemar ne voyait rien de tout cela.
Quant à Wilhelm, il se réjouissait secrètement et en venait à espérer le pire.
« Si le prochain accident de Waldemar l’envoie à l’hôpital ou mieux, au tombeau, la raison de Wilhelmine cèdera et père sera alors bien obligé de me reconnaître comme son unique héritier ».
Odieuses réflexions, n’est-ce pas ?
Le 20 Août, le commandant von Möll quitta Ravensburg afin d’assurer son service. Or, deux jours plus tard, les espérances mauvaises de l’aîné se réalisèrent partiellement. Un accident plus spectaculaire que les précédents expédia Waldemar au lit pour une durée de deux mois. Les multiples fractures dont il souffrait furent délicates à réduire. Encore heureux qu’il fût en vie ! jugez-en un peu.
Son bolide s’était fracassé contre un chêne après avoir défoncé une barrière à la suite d’un dérapage non contrôlé. Une sortie de route dans toute sa splendeur. Le véhicule fut entièrement détruit. Le moteur avait été détruit et était irréparable.
Lors de la lente guérison de son époux, Wilhelmine lui interdira de recommencer. Son ton véhément persuadera Waldemar.
Le jeune enseignant promit et tint bon. Mais une autre folle passion s’empara de lui.
Eté 1903.
Après l’automobile, ce fut l’aviation à laquelle s’intéressa Waldemar. Il se mit à aider son père dans ses recherches aéronautiques. En avril 1903, le baron avait construit la Libellule, un étrange appareil, à mi-chemin entre la caisse de savon et les ailes volantes. L’aspect archaïque d’un tel engin aurait fait rire Stephen.
De retour à Ravensburg, Waldemar participa à la finalisation de la Libellule.
Puis, le 17 juillet 1903, quelques mois donc avant les frères Wright, le premier vol d’un plus lourd que l’air allait être tenté par le baron von Möll. Rappelons que l’engin des frères Wright ne prendrait son essor que le 17 décembre suivant.
Mais la puissance développée par le moteur de l’avion construit par Rodolphe était bien insuffisante pour pouvoir espérer un vol remarquable. L’aéronef ne parvint qu’à parcourir deux mètres, pas davantage, à une hauteur tout à fait ridicule, trente centimètres du sol, et s’en alla se fracasser contre un arbre. Ses ailes furent brisées.
Cet accident remarquable eut pour spectateur le petit Otto, âgé de quatre ans à peine. Le jeune enfant n’oublia pas cette scène. Elle allait le marquer durant toute son existence et susciter une vocation au lieu d’une frayeur.
« Moi aussi, père, lorsque je serai grand, je construirai des libellules volantes », dit l’enfant à son père.
Quant au baron, sain et sauf, un miracle, il quitta l’appareil d’un pas chancelant.
Aussitôt, se dirigeant vers Waldemar, nullement découragé, il lui lança :
- Dès demain, nous remettrons ça, mon fils.
- Comme vous voudrez…
Le lendemain, après une nuit de dur labeur, les ailes de l’aéronef avaient été sommairement ressoudées. Waldemar, à son tour, prit la place du pilote dans l’aéroplane. Cette fois-ci, l’engin bondit de quarante centimètres au-dessus de l’herbe avant de retomber et de se disloquer. La réparation effectuée par Waldemar n’avait pas tenue. Ce dernier, le pied cassé et le bras fracturé, allait devoir supporter une nouvelle fois quelques semaines d’immobilité.
Mais que devenait Johanna, ce bébé malingre qui donnait des sueurs froides à ses parents ?
L’enfant avait grandi vaille que vaille. Fillette blonde au teint maladif, malgré tous les soins prodigués par Magda, la petite attrapa les oreillons lors des premiers jours froids d’octobre 1903. Mais grâce à Johann, toujours là lorsque sa présence était nécessaire, la fillette s’en remit fort bien.
Pour ses trois ans, Johanna
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9e/The_Employment_of_Women_in_Britain,_1914-1918_Q28156.jpg/220px-The_Employment_of_Women_in_Britain,_1914-1918_Q28156.jpg
 présentait déjà un caractère assez pervers et cruel. Chouchoutée par son grand-père, dorlotée par sa mère qui voyait en elle une fragile poupée de porcelaine, adorée par son père, c’était une enfant trop gâtée qui savait la puissance de de son sourire et de ses quintes de toux. Bref, une véritable petite Sophie sortie des œuvres de la comtesse de Ségur.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f0/Sophie_de_S%C3%A9gur.jpg/220px-Sophie_de_S%C3%A9gur.jpg
 Quand elle commettait une faute, vite, elle accusait son cousin Otto. Mais lorsque l’enfant repartit pour Berlin, la donzelle en fut fort contrariée. Les punitions allaient pleuvoir sur elle.
Mais Magda s’inquiétait avant tout de la santé de Johanna et s’opposait à la volonté de sa belle-mère lorsque Gerta voulait punir la fillette.
Capricieuse au possible, Johanna mangeait très peu, chipotant sa nourriture, refusant le plus souvent les légumes, la soupe, et mordillant à peine les fruits telles les pommes, les oranges, les poires et les prunes. Par contre, elle se gavait de fraises et de framboises lorsque c’était la saison et se faisait un ventre des sucres d’orge et des crèmes glacées lorsqu’on servait ce dessert à table durant l’été.

*****

Après l’échec lamentable de sa Libellule, Rodolphe sollicita Michaël. Avec nonchalance, le jeune homme se pointa, mâchonnant un chewing-gum parfumé à la pomme verte.
- Monsieur le baron, je suis à votre service…
- Ah ! Michaël. Merci d’être venu aussi rapidement.
- Hem… Vous semblez connaître quelques problèmes. S’agirait-il une fois encore de l’intervention d’un sbire de Johann ? Seriez-vous menacé ?
- Non, vous n’y êtes pas du tout. Laissez-moi vous expliquer.
Alors, Rodolphe raconta avec forces détails les circonstances de l’accident de l’aéroplane qu’il avait construit.
- Si vous pouviez m’aider à améliorer l’appareil, conclut-il.
- Mon cher Rodolphe, l’interrompit aussitôt l’agent temporel, ce que vous me demandez est impossible. Vous savez pertinemment que je n’ai pas le droit de faire progresser les techniques de l’aéronautique. Ce serait commettre un crime.
- Comment cela ?
- Je serais l’auteur d’un anachronisme… les guerres qui suivraient seraient encore plus meurtrières.
- Mais, Michaël, je vous demande seulement de revoir mes calculs ! Pas de construire un de vos engins futuristes. Voici d’ailleurs les plans. Examinez-les et trouvez ce qui ne va pas.
Le baron étala alors sous les yeux de l’agent temporel quelques feuilles où des schémas emplis de calculs étaient griffonnés avec soin.
- Ces plans ont été dessinés par mon fils Waldemar. J’ai simplement effectué les équations complémentaires.
- Oui, je vois. Ma conclusion est simple. Changez de moteur. Ce dernier développe une poussée insuffisante.
- Mais si je change de moteur comme vous me le conseillez, il sera alors trop lourd… la portance des ailes sera justement insuffisante et jamais l’appareil ne volera.
- C’est tout le contraire, monsieur le baron.
Sur ces paroles pleines de bon sang, Michaël s’éclipsa sans prévenir. Durant cet échange, il n’avait pas cessé de mâchouiller son chewing-gum. Stephen déteignait-il sur l’agent temporel ? On aurait pu le croire.
Vexé, le baron accepta de revoir la conception de son moteur. Après en avoir mis au point un autre cinq fois plus puissant que le précédent, Rodolphe s’apprêtait à l’essayer.
Ainsi, la Libellule II, pilotée par Waldemar, décidément casse-cou, réussit à s’envoler le 13 novembre 1903, soit un peu plus d’un mois avant les frères Wright, et parcourut, exploit pour l’époque, mais non homologué, la distance faramineuse de huit kilomètres cent cinquante mètres à une altitude de soixante-dix mètres. Toutefois, à l’atterrissage, Waldemar eut juste le temps de fuir car l’aéroplane explosa inexplicablement. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/74/Voisin-Farman_I.jpg/300px-Voisin-Farman_I.jpg
Mais il ne s’agissait pas d’un sabotage de Johann. Michaël était intervenu à distance, ne souhaitant pas modifier l’histoire de l’aviation.
Waldemar dut regagner Berlin le cœur lourd. Remué par cet échec, il renonça définitivement à sa passion pour l’aviation. Rodolphe, en colère et contre lui-même et contre Michaël – le vieil homme avait fini par comprendre que l’Homo Spiritus avait agi – brûla les plans de son engin volant.
Le 17 décembre 1903, à Kitty Hawk, en Caroline du Nord, Orvile Wright,
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cb/Orville_Wright.jpg/216px-Orville_Wright.jpg
 à la grande stupéfaction des cinq spectateurs venus « pour ne pas voir voler un homme », selon les mots de Wilbur Wright, 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/77/Wilbur_Wright.jpg/200px-Wilbur_Wright.jpg
tint l’air pendant quarante mètres à trois mètres d’altitude. Une photographie témoigna de ce vol. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/95/Wrightflyer.jpg/280px-Wrightflyer.jpg
Lorsque le baron von Möll apprit la nouvelle, il déchira d’un geste rageur son journal. Pendant quelques mois, il fulmina contre Michaël et ne voulut plus parler de lui ni entendre prononcer son nom.

*****