jeudi 12 février 2015

Le Tombeau d'Adam 3e partie : Le Jeu de Daniel : prologue.



Le Tombeau d’Adam: troisième partie.

Le jeu de Daniel

Par Christian et Jocelyne Jannone


Prologue

Printemps 1970, île de Sovadia, quelque part  dans la mer des Caraïbes.
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Ce lieu de villégiature, habituellement tranquille, voyait ce jour-là des norias d’avions et d’hélicoptères privés se poser les uns après les autres en une agitation sans fin sur le petit aéroport, tandis que, dans la baie artificielle, des vedettes et des hors-bords aux puissants moteurs accostaient. 
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Tous ces engins, plus bruyants les uns que les autres, déposaient sur l’île des personnes importantes appartenant au fleuron de la société occidentale capitaliste: responsables financiers qui œuvraient en coulisse dans les sphères du pouvoir politique,  évêques et rabbins, syndicalistes dits réformistes, PDG de grands trusts, économistes reconnus, enseignants d’Universités prestigieuses comme celle de Chicago, futurs prix Nobel, généraux et mécènes. La liste était fort longue et aurait pris l’épaisseur d’un annuaire téléphonique si j’avais eu à y énumérer tous ses membres.
Parmi les invités de choix du mystérieux et richissime Axel Sovad, il y avait Humphrey Grover, fondé de pouvoir et bras droit du banquier américain d’origine grecque, Athanocrassos. Le propriétaire de cette île de rêve vint en personne accueillir le gros homme qui se mouvait avec difficultés et le reçut comme son égal avec forces déférences. 
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L’hôte suivant, tout aussi influent, eut également droit aux honneurs rendus par Sovad. Il s’agissait du célèbre Thaddeus von Kalmann, récent Prix Nobel d’économie (1969), et auteur d’un ouvrage qui connaissait une renommée de plus en plus retentissante parmi les élites des Nations, Slavery Trek, livre déjà ancien puisque édité une première fois en 1947 aux Etats-Unis et qui, renvoyant dos à dos le keynésianisme et le communisme, était désormais en passe de devenir la Bible de tous les hommes d’Etat de l’OCDE. 
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Parmi les invités privilégiés de l’affable Sovad, comptant comme un de ses plus grands et fervents admirateurs, je m’en voudrais d’oublier le conseiller occulte du Président de la République française en exercice à cette époque, le rondouillard et bonhomme Bertrand Rollin, un individu d’un mètre soixante-quinze environ, à la calvitie déjà plus qu’apparente, portant lunettes et au ton quelque peu pédant. L’homme approchait de la cinquantaine.
Comment vous décrire Axel Sovad?
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 Tâche ingrate en vérité puisque ce richissime homme d’affaires et mécène évitait autant que possible les objectifs des photographes et des cameramen. Tout ce que je puis en dire puisque l’ayant approché, est que le puissant et fort mystérieux Sovad était d’une stature impressionnante, une sorte de colosse jupitérien. Ses yeux noirs insondables paraissaient vous scruter et lire au fond de votre âme, ce qui vous mettait profondément mal à l’aise. Les cheveux bruns, coupés en brosse, le visage glabre, le grand nez, tout cela intimidait. Il s’exprimait sans accent aussi bien en anglais qu’en français ou encore en espagnol. Il pratiquait également le russe, l’allemand et le tchèque. De plus, il entretenait assidument sa forme physique, qui, alors, était olympique, malgré les quarante-cinq ans affichés par un état-civil quelque peu falsifié et c’était pourquoi personne ne l’avait vu fumer ou boire.
Même ses hôtes les plus intimes ignoraient ses origines. Etait-il Albanais, Grec ou Biélorusse? Nul ne savait répondre à cette question. Quant à sa fortune, incommensurable, elle était répartie dans de multiples branches économiques et sous diverses formes.
Bref, Sovad était le Crésus des temps modernes.
Parmi les derniers arrivants, se présenta Thomas Tampico Taylor, délégué du Parti républicain, gouverneur du Texas, autrefois célèbre à la télévision américaine pour y avoir vanté des dentifrices ou des savonnettes.
Mais pourquoi toute cette agitation?
Lorsque le représentant français était descendu de l’hélicoptère, son ami Axel Sovad lui avait fait cette confidence:
- Très cher, il est plus que temps d’appliquer à grande échelle les théories développées dans Slavery Trek. et quand je dis à grande échelle…
- Oui, cela veut dire que le monde entier est concerné, mon cher ami.
- Exactement. Désormais, toutes les conditions se trouvent réunies. Nous allons enfin gouverner le monde!
Bertrand Rollin acquiesça avec un sourire gras.

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Ce même jour splendide où le ciel d’azur lumineux embaumait l’air marin et le sable tiède, à soixante-cinq kilomètres à vol d’oiseau de Sovadia Island, dans la direction Ouest-Sud-ouest plus précisément, à la même heure, sur un îlot qui ne payait pas de mine mais néanmoins doté d’une grande propriété, un petit groupe de personnes s’affairait lui aussi.
La propriété appartenait au duc von Hauerstadt, ingénieur diplômé en aéronautique, responsable de la balistique des fusées lanceurs européens en projet qui devaient être prochainement testées à Kourou en Guyane.
Sur la petite île aménagée comprenant un port artificiel, une plage de sable fin digne des films hollywoodiens, Franz y avait fait élever un bungalow à la Mies van der Rohe de vingt-cinq pièces, doté d’un court de tennis, d’un terrain de golf, d’un manège, d’un jardin exotique, d’une serre et d’une piscine. 
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Von Hauerstadt, malgré le début de la cinquantaine, restait d’une fort belle prestance avec son mètre quatre-vingt-cinq, son corps élancé, ses yeux gris tirant vers le bleu, ses cheveux châtain clair, son élégance raffinée en n’importe quelle circonstance, qu’il portât un costume trois-pièces confectionné à Saville Row ou un ensemble sport signé Lacoste, son sourire engageant et son regard d’une franchise désarmante.
Son épouse Elisabeth aurait pu faire pâlir d’envie les stars de l’époque tant elle incarnait le summum de la beauté et de l’élégance. Elle n’avait rien à envier à Kim Novak de Vertigo ou encore à la princesse Grace de Monaco.
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 Sa chevelure d’un blond vénitien à damner un saint, sa taille si fine qu’on pouvait en faire le tour de deux paumes de la main, ses jambes parfaitement galbées, son merveilleux teint de pêche, ses prunelles noires, tout en elle suscitait l’admiration. Ainsi, tous les hommes se retournaient sur son passage, de l’adolescent à lunettes au gentleman en chapeau melon, et restaient sous le charme longtemps après l’avoir perdue de vue. Elle ne provoquait pas ces messieurs, tout au contraire. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer la plénitude de la perfection.
Ah! J’aurais tout donné pour la connaître, la côtoyer à vingt ans car la femme que je décris avait déjà quarante ans lorsque je la vis pour la première fois.
Euh… peut-être vaut-il mieux que je ne m’étende pas davantage sur la présentation d’Elisabeth car mon épouse va supposer des choses qui ne sont pas et qui n’ont jamais effleuré mes pensées.
Mais quelles étaient les autres personnes composant le reste du groupe?
Il comptait encore trois adultes et une fillette de six ans passés.
Tout d’abord André Fermat, militaire dans sa façon d’être et ce, jusqu’au bout de ses cheveux coupés en brosse. Il avait beaucoup de mal à porter des vêtements civils. Il ne s’y sentait pas à l’aise. Imaginez-vous un homme de cinquante-cinq ans à peu près, très grand et très maigre, mais d’une nature nerveuse, une sorte de sosie de l’acteur Michaël Rennie.
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 Dès le premier coup d’œil, tout le monde comprenait qu’il était habitué à commander qu’il était capable de garder son sang-froid dans les pires circonstances. Il paraissait froid mais dans ses yeux bleus transparaissait une rage désespérée pour moi qui le connaissais bien.
Avec son hôte, Fermat préférait s’exprimer en français, sa langue maternelle, bien qu’il parlât parfaitement l’anglais et d’autres idiomes bien plus exotiques.
Son bras droit paraissait un individu tout à fait ordinaire, entre trente-cinq et quarante ans, avec une chevelure auburn dont une mèche rebelle retombait sans cesse sur le front, des yeux bleu-gris auxquels rien n’échappait, des gestes très mesurés, le visage et le nez un peu longs. Rien dans ses traits ne dénonçait une origine asiatique ou artificielle. Il répondait au nom entier de Daniel Lin Wu Grimaud, autrement dit votre narrateur. En général un chat noir et blanc appelé avec humour Ufo ne le quittait jamais soit qu’il se lovât dans ses bras, soit qu’il le suivît de près. 
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Ce trio d’adultes était complété par une petite jeune femme brune, aux hanches un soupçon trop larges ( un abus de chocolat sans doute ), dont les yeux marron clair dégageaient une tristesse infinie. Ses trente ans en avaient trop vu. Lorenza di Fabbrini, le médecin chef du vaisseau Sakharov pleurait la disparition de Benjamin son époux et la présence de sa fille unique Violetta ne parvenait pas à la consoler de son deuil. Son annulaire portait avec obstination deux alliances. Parfois, le soir, à la brume, elle chantait des mélodies italiennes avec des accents douloureux à vous faire frissonner.
Que vous dire de la fillette à part que c’était à la fois une gamine attachante, enjouée, adorable et intenable? Ne gardant aucun souvenir conscient de son père, elle avait néanmoins tenu à lui ressembler le plus possible et c’était pourquoi à cette époque, elle avait opté pour les yeux bleus, les cheveux noirs, longs et crantés tout de même, elle avait le souci de l’élégance, le teint clair. Depuis, elle imite à la perfection soit les jumelles de Franz, Liliane et Sylviane, soit Irina ce qui agace prodigieusement mon épouse.
Dans cette liste il manque encore un homme, mon ami Antor. Mais vous ferez sa connaissance bien assez tôt. Pour l’heure, il est bon que vous sachiez qu’il était photosensible et craignait la lumière du soleil. Il ne se montrait qu’au crépuscule ou alors par temps de pluie.
À cette heure-ci, il sommeillait dans une des chambres, à l’abri du soleil grâce à des volets roulants et à des rideaux fort épais.
Dans la serre, un appareillage très sophistiqué pour cette fin du XX e siècle, quelque peu encombrant était entreposé à des fins mystérieuses. Une partie de l’étrange engin pouvait passer pour un ananas géant redessiné par Braque ou Picasso. Il comportait des cristaux synthétiques capables de générer un champ magnétique émettant une énergie à travers l’éther de plusieurs millions de gigawatts. En fait, lesdits cristaux servaient à contrôler l’échange matière-antimatière, le tout protégé par un champ de force de deux cents G.
À proprement parler il ne s’agissait pas d’une arme quoique… 
Appelons la chose matérialisateur transtemporel transpatial. Le dernier stade avant le translateur. 
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On s’en doute, ses applications pouvaient être infinies, cela dépendait des besoins que l’on en avait, et ledit matérialisateur faisait partie du champ des recherches interdites de l’Alliance à laquelle Fermat, di Fabbrini et Daniel Wu appartenaient.
Les ultimes tests s’étaient avérés satisfaisants. Il était temps maintenant et urgent de passer à l’action.
- Alors? Demanda Franz d’une voix sereine.     
- Tout est prêt, confirma le capitaine. Nous pouvons agir dès ce soir si le commandant l’ordonne.
- Daniel, André sera satisfait par cette nouvelle.
- Assurément mais…
- Ayez confiance, tout ira bien…
- Franz, le problème n’est pas là, vous le savez tout comme moi… Ce que je dois accomplir…
- Ce sera la dernière fois, Daniel.
- Ah! Souhaitons-le.
Le capitaine Wu se montrait réticent mais il avait de sérieuses raisons pour cela. Avait d’ailleurs le choix?
Les souvenirs douloureux des cinq dernières années refluèrent à sa mémoire lui permettant ainsi de comprendre pourquoi lui et ses compagnons en avaient été réduits à de telles extrémités.

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samedi 31 janvier 2015

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste : épilogue.



Epilogue

1970.
Le réchauffement inexorable de la planète Terre, désormais patent pour les spécialistes, entraînait le recul des glaciers alpins. Certains sommets et moraines qui avaient été jusque-là recouverts par les neiges, laissaient apparaître leur roche à nu. Des glissements de terrains, soudains et brutaux, se produisaient. Ils eurent pour conséquence inattendue de faire resurgir des secrets oubliés et enfouis depuis longtemps.
Un berger qui faisait transhumer son troupeau, alors qu’il était parti à la recherche d’une bête tombée dans une faille, découvrit le corps d’un homme vêtu à l’ancienne, mort depuis environ un siècle à la suite d’un mystérieux accident. 
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Les bras squelettiques à la chair racornie de la momie serraient fortement contre sa poitrine un antique coffret magnifiquement ouvragé d’ivoire et d’or.
Le paysan, nullement dégoûté, espérant découvrir un trésor quelconque dans la précieuse cassette, parvint à arracher l’objet au cadavre. Ensuite, avec une pierre, il fit sauter la serrure dissimulée dans un cabochon. Dépité, il ne trouva à l’intérieur du coffret tapissé de velours rouge qu’une liasse de papiers et de parchemins aux textes incompréhensibles. 
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Trouvant le contenu sans intérêt, il jeta rageusement les feuillets dans le vide. Tous ces efforts pour rien!
Le vent capricieux les emporta alors et les éparpilla, scellant ainsi le destin de la Terre et de ses habitants.
Ainsi finirent les mystérieuses formules plusieurs fois centenaires, venues d’un passé mythique ou presque, des formules qui avaient failli effacer à jamais de la mémoire de l’Univers l’Empire triomphant de Tsanu XV.
Le Haän avait eu deux fers au feu. Tandis qu’il mandatait Opalaand pour une mission sur Terre, il avait délégué à Zoël Amsq les pleins pouvoirs dans une expédition à rebondissements.
Mais ceci est une autre histoire…
L’humanité subirait donc le pire esclavage avant de s’éteindre dans la plus grande des souffrances sous le joug cruel des Haäns tandis que la Galaxie n’aurait jamais le souvenir de l’épopée des humains et des Helladoï.
Ah! Malheureuse et pitoyable Terre dont les représentants ne surent ni ne purent atteindre la planète Mars, ni maîtriser l’hyper espace et encore moins et surtout dominer l’envie, l’orgueil, l’égoïsme et le besoin de posséder toujours plus pour aboutir à quoi en fait? À rien, au néant! Cruelle désillusion!
Dérision! 

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Dérision, certes… dure leçon pour l’humanité mais aussi pour moi… pourquoi me suis-je intéressé exclusivement ou presque à son seul sort? Pourquoi m’être par trop attaché à elle? Oubliant ainsi les autres potentielles intelligences de mes petites vies?
Lorsqu’il me fallut choisir un nom moi qui n’en avais pas, j’optais pour un nom humain… erreur… erreur dont aujourd’hui j’en paie encore le prix…
Mais j’ai appris et désormais, en simple observateur, en témoin neutre, j’assiste aux déconvenues de mes humains par trop entêtés et prodigues… je ne me mêle plus de leurs affaires… je ne me dédie pas de ma promesse… je tiens bon mais je laisse couler mes larmes sur mes joues hypothétiques…
A plus de cent années-lumière de la planète Terre, une autre civilisation disparut, non pas accablée et payant ses tristes défauts, mais au contraire fidèle à l’honneur et pleine de dignité. Les Helladoï, au lieu de finir serfs des Haäns optèrent pour le suicide collectif. Jusqu’au bout, ils refusèrent d’user de violence envers leurs envahisseurs, barbares, certes, mais néanmoins dotés d’intelligence et de réflexion.
Plus proche de mon espèce et de mon monde natal, un certain Albert Einstein ne reçut jamais la visite de Dick Simmons et ne parvint donc pas à formuler la théorie des champs unitaires.
Quant à Sarton, je l’ai déjà dit, il ne recouvra la mémoire que trop tard et ne put que combattre les Haäns avec un handicap technologique certain puisqu’il s’agissait des Haäns du XXXe siècle et non ceux du XXIII!
Par-delà les siècles, Galeazzo di Fabbrini triomphait… du moins en apparence… 
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C’était sans compter sur les actions désespérées d’un commandant de vaisseau spatial dénommé André Fermat et de son capitaine dévoué et tout aussi extraordinaire qui répondait au nom complexe de Daniel Lin Wu Grimaud…

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Gare de Dijon, un jour d’automne à son début, à moins que ce ne fût une fin d’été. Nous étions le 16 septembre 1890. 
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Louis-Aimé Augustin Le Prince montait dans le train express pour Paris. Or, il disparut au cours du trajet sans que l’énigme fût résolue. L’enquête eut beau durer, elle ne donna rien.
Sans cet escamotage réussi, le cinéma aurait pu naître avec cinq ans d’avance… détail me direz-vous… mais pareil détail aurait pu changer le visage du monde…
Un jeune homme de seize ans à peine se retrouverait mêlé à cette intrigue et il en connaîtrait tous les aboutissants. Mais jamais il ne pourrait en révéler la teneur. La conclusion en était fantastique. Elle aurait bouleversé l’histoire humaine si elle avait été publiée…
Cette aventure fut la première non officielle de Raoul d’Arminville… Il en vivrait des centaines d’autres… 
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Fin de la deuxième partie. À suivre dans la troisième partie, Le Jeu de Daniel.


jeudi 22 janvier 2015

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 17.



Chapitre 17

Dans la crypte obscure, la situation était en train d’évoluer rapidement. Dans le cercueil de marbre dans lequel il avait été enfermé, Frédéric Tellier reprenait connaissance. Sa désorientation ne dura que quelques brèves secondes. 
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Conservant la maîtrise de ses nerfs, l’Artiste se détacha assez facilement de ses liens en véritable contorsionniste qu’il était mais aussi grâce au fait que les serviteurs de Galeazzo avaient commis l’erreur de lui laisser sa canne épée. Cette arme allait également lui servir comme levier pour soulever le couvercle de son tombeau. 
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Une fois libéré, Tellier sauta allègrement sur le dallage et courut jusqu’au sarcophage contenant toujours Levasseur plongé dans son sommeil cataleptique. Le couvercle de la tombe provisoire du jeune homme subit bientôt le même sort et glissa lentement, découvrant ainsi le visage livide et immobile d’André.
Frédéric observa avec la plus grande attention le journaliste, se penchant sur sa poitrine afin d’y percevoir une respiration ralentie mais pourtant présente.
Alors, réconforté par ce qu’il venait d’entendre, le danseur de cordes sortit une minuscule fiole de son gousset. Il en dévissa le goulot et répandit sur ses mains un étrange liquide. Ensuite, il frotta méthodiquement les tempes de Levasseur lentement mais puissamment. Il avait l’habitude d’user de ce révulsif pour contrer les drogues du comte.
Le remède s’avéra efficace puisque moins de cinq minutes s’écoulèrent avant qu’André recouvrât ses sens.
Manquant d’imagination, le reporter murmura d’une voix pâteuse:
- Où suis-je?
- Allons, fit Tellier, bousculant quelque peu son patient. Essayez de vous souvenir. Nous n’avons pas le temps pour que je vous raconte ce qui s’est passé précédemment. Il nous faut maintenant secourir Clémence de Grandval.
À cet instant précis, un bruit de course folle retentit à proximité de la crypte puis surgirent soudain sous l’immense salle voussée le comte de Kermor, Louise de Frontignac et Pieds Légers. 
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- Dieu soit loué, jeta Alban. Vous êtes vivants!
- Pourquoi tant de joie et de précipitation? Fit Tellier avec détachement.
- Nous pensions votre dernière heure venue, répondit Louise, quelques larmes de soulagement coulant sur ses joues.
Levasseur s’inquiétait.
- Mademoiselle de Grandval? Est-elle toujours prisonnière du comte di Fabbrini?
- Oh que oui! Siffla Kermor. Galeazzo veut l’épouser. Nous avons surpris un échange tandis qu’il s’habillait pour ses noces. Il discutait avec ce faux Chinois qu’il appelait Opalaand.
Brelan rajouta:
- Nous n’avons pas vu Clémence. Nous ignorons dans quelle chambre elle est enfermée.
- Hum. Il nous faut rejoindre la tour nord. C’est la seule partie du château que je n’ai pas explorée, renseigna Frédéric.
- Justement, reprit Alban, mon demi-frère a pris cette direction, totalement hors de lui, ses yeux de dément brûlant d’inquiétude. Dans ses paroles incohérentes, il faisait allusion à un Homunculus, une créature surnaturelle que vous auriez failli détruire… 
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- Tout ceci est exact. Effectivement, dans une salle protégée par une solide porte d’acier et des murs doublés de plomb, j’ai vu une sphère de grande taille en suspension contenant quelque chose de vivant, une monstruosité sans nom, indescriptible. La créature grandissait à vue d’œil à la suite de je ne sais quelle expérience diabolique.
- Euh, dites, Sarton ne nous a pas suivis, lança Pieds Légers. À mon avis, c’est cette créature qui l’intéressait… Voici pourquoi il s’est joint à nous à Paris…
- Nous réfléchirons plus tard sur ce fait, dit Kermor d’un ton dur. Avant tout, rattrapons Galeazzo.
Tous se mirent à la recherche de la tour nord, sentant confusément que le dénouement approchait.

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Parallèlement, à l’extérieur de la propriété, deux silhouettes fantomatiques se mouvaient dans la nuit courroucée où la tempête hurlait plus que jamais. Il s’agissait des deux protagonistes oubliés depuis quelques pages: le juge Frédéric de Grandval et cet inénarrable Saturnin de Beauséjour. 
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- Ah! Soupirait l’ancien fonctionnaire. Je me souviendrai de cette chevauchée! Mon dos est en marmelade et mes reins en compote! Il me faudra bien quinze jours pour pouvoir me rasseoir…
- Cessez vos plaintes, rétorqua sèchement le juge. Nous voici parvenus enfin à destination. Il s’agit maintenant d’entrer dans le château sans nous faire remarquer. Je vous rappelle que nous violons une propriété privée et que nous sommes sur une terre étrangère. Alors, pas d’esclandre! Frédéric Tellier et mon ami Kermor ont une avance considérable sur nous…
- Oui… et vous ne trouvez pas étrange que, justement, on n’entende rien? Monsieur de Grandval vous semblez aussi oublier que le danseur de cordes n’est point notre ennemi. C’est cet être malfaisant qui a enlevé votre fille unique, le dénommé Galeazzo comte di Fabbrini, surnommé à juste titre le Maudit. Le responsable de vos errements passés, le maître de l’illusion et du chantage…
Grandval préféra faire celui qui n’avait pas compris les reproches du vieil homme et entama le tour des douves afin d’y découvrir un passage. Saturnin fut obligé de l’imiter.
- Voici le chemin emprunté par nos prédécesseurs, fit le juge au bout de quelques minutes. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Leurs chevaux sont attachés à ce soupirail entrouvert. Introduisons-nous par cette ouverture et tâchez de vous faire mince!
- Monsieur de Grandval, si nécessaire, je suis tout à fait capable de ramper, répondit Beauséjour vexé. Ah! Dans quelle aventure m’entrainez-vous encore? J’ai terriblement peur de cette obscurité qui dissimule des maléfices. Quels monstres peuplent ce manoir, quels démons y demeurent dont nous ne pouvons imaginer ni la forme ni l’objet? Incubes, succubes sortis tout droit de l’enfer…
- Je vous ordonne de vous taire, monsieur! Vous avez autant de courage qu’un enfant de deux ans!
Fustigé par cette remarque, Saturnin resta muet. Puis, tout en claquant des dents et en jouant des rotules tant il éprouvait de l’effroi, Beauséjour réussit à se glisser péniblement dans l’une des caves, son ventre écorché quelque peu par la bordure du soupirail. Toutefois, ses durs efforts furent récompensés puisqu’il finit par poser ses pieds sur le sol poussiéreux en moins de trois minutes.

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Dans le faîte de la tour nord, Sarton avait rejoint le Haän dans la pièce secrète dans laquelle les écrits interdits de Danikine étaient entreposés.
Maintenant, les deux extraterrestres luttaient dans un corps à corps sauvage, oubliant des siècles et des siècles de civilisation.
Opalaand était parvenu à fracturer la serrure du coffret et il allait faire main basse sur les précieux feuillets lorsque l’Hellados avait surgi dans la chambre et d’une prise d’art martial pratiqué par les plus audacieux des agents du Conseil, le Harrtan pour les initiés, l’avait immobilisé pour quelques secondes.
Mais le guerrier, tout en se libérant de l’étreinte, crachait sa haine:
- Ce n’est pas un avorton d’Hellas qui m’arrêtera! Crois-tu donc que je ne connais aucun de tes tours? 
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Ce fut ainsi qu’Opalaand, esquivant de justesse un autre assaut de Sarton, se jeta sur son ennemi avec la force de deux taureaux et qu’un combat d’une violence inouïe s’engagea.
Or, les deux adversaires possédaient une force égale et la même science du Harrtan. De plus, le Haän avait eu le tort de minimiser la motivation de l’Hellados. Sarton se battait pour la survie de son peuple et, incidemment, pour celui des Terriens. Dans son acharnement à triompher, il pouvait se montrer plus implacable, plus froid et plus rusé que les guerriers Haäns.
Peu à peu, le corps à corps tournait au désavantage de l’amiral. Sarton, plus souple et plus décidé que jamais, prenait lentement mais sûrement le dessus sur Opalaand tandis que les deux corps entremêlés roulaient sur le tapis élimé de la bibliothèque.
Sous l’assaut des lutteurs, des rayonnages entiers d’antiques manuscrits s’effondrèrent, jetant à terre des ouvrages vénérables, réduits bientôt en poussière.
C’était là une perte irréparable pour de nombreux historiens et philologues car certains volumen et codex remontaient à près de deux millénaires et avaient réchappé à la destruction de la mythique bibliothèque d’Alexandrie. 
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La poussière voltigeait dans la pièce, faisant tousser les deux adversaires mais ceux-ci, bien que gênés, refusaient de cesser leur combat.
À un moment, le précieux coffret tomba lui aussi sur le tapis moisi et répandit les feuilles de papier jauni et le vélin rare.
Comprenant alors qu’il pouvait être, qu’il allait être vaincu, Opalaand, tout en crachant, suant et éructant, tenta, dans un geste désespéré d’enclencher sa ceinture anti gravifique pensant ainsi dépressuriser Sarton.
Mal lui en prit. Une fois encore, il avait mal calculé son coup. Ce fut la fenêtre à vitrail qui explosa. Les morceaux de verre fusèrent dans la pièce en tous sens, manquant de blesser ou de tuer les deux extraterrestres.
Encore une œuvre d’art détruite dans cette histoire de pouvoir et de haine… décidément…
L’Hellados que la rage poussait, voulut assener le coup de grâce à l’amiral. Mais un grondement inattendu, provenant des fins fonds du sous-sol se répercuta jusque dans la bibliothèque, faisant trembler tous les murs du château. Le roulement s’amplifia, menaçant de se transformer en véritable séisme.
Sarton, distrait pas plus d’une seconde par le redoutable phénomène, comprit alors que le comte di Fabbrini avait réussi à atteindre son objectif, c’est-à-dire à créer une entité supra dimensionnelle, laissa stupidement échapper Opalaand. Le guerrier Haän parvint ainsi à lui lancer un coup de poing en plein foie. Sous la douleur, l’Hellados lâcha prise.
Notre Haän, ricanant, s’empara des écrits de Danikine, et, croyant triompher, dévala les escaliers, n’attendant pas que son ennemi ait récupéré.
Plus bas, il pouvait entendre Galeazzo qui approchait crier:
- Mon fils! Mon fils tu es né! Homunculus! Huitième merveille du monde! Maintenant, tremble, orgueilleux et ennuyeux univers! Tes heures sont comptées…

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Frédéric Tellier et ses amis avaient atteint l’angle nord du château et se trouvaient à proximité de la tour où Sarton et Opalaand se battaient sauvagement pour la possession des papiers de Danikine. Le groupe parcourait en courant les chambres et les corridors à la recherche de Clémence.
Finalement, la jeune fille, toujours sous la garde de la vieille nourrice Carlotta, fut découverte dans une pièce somptueuse, meublée magnifiquement de meubles Louis XV. Mademoiselle de Grandval était vêtue d’une ample robe de satin couleur ivoire et sa chevelure blonde portait une couronne de fleurs d’oranger. Elle aurait fait une épouse modèle si son teint blême et ses larmes n’étaient venus gâter le spectacle de cette beauté évanescente. 
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Ayant perdu tout espoir, Clémence sanglotait sur son lit, se moquant pas mal de froisser sa splendide toilette. Elle n’avait point entendu la cavalcade dans le couloir. Quant à Carlotta, elle ronflait dans un fauteuil.
André Levasseur s’approcha de son amour et, avec la plus grande douceur, posa sa main sur l’épaule de la jeune fille. Instantanément, cessant ses pleurs, Clémence se retourna. Son visage était illuminé par ce bonheur venu si soudainement.
- André! Vous êtes vivant!
- Ma bien-aimée, le cauchemar est terminé.
- Je ne le pense pas, du moins pas encore, jeta Tellier le front sombre.
Il voulut rajouter quelque chose mais le grondement déjà décrit l’interrompit brusquement.
- Je crois que le monstre vient de naître, s’écria le comte de Kermor.
- En effet, c’est bien ce que je crains. Allons, Levasseur, pardonnez-moi de vous bousculer ainsi, mais ce n’est vraiment pas le moment des épanchements. Il faut nous rendre au cœur même du laboratoire de Galeazzo et tenter de tuer cette horreur si cela est encore possible, répliqua Frédéric froidement.
- Mais… commença à objecter le journaliste.
- Je sais. Vous préféreriez rester auprès de mademoiselle afin de la protéger. Après tout, pourquoi pas? Galeazzo peut parfaitement revenir dans cette pièce. Pieds Légers?
- Oui, Maître? Fit l’adolescent empli d’espoir.
- Tu fais de même.
- Maître…
- Tais-toi et obéis-moi. Tu serviras de garde du corps. André a subi un rude choc et a besoin de recouvrer toutes ses forces.
- Oui, Maître, j’ai compris, s’inclina le gamin des barrières.
Les jeune gens restèrent donc dans la chambre tandis que l’Artiste, Brelan et Alban s’élançaient dans le corridor, prêts à tout. Moins d’une minute plus tard, ils furent attaqués par Laslo et l’anthropophage des Îles Andaman. Louise de Frontignac, quant à elle, dut affronter Haïné, la femme Hindoue dresseuse de serpents. 
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D’un chant de flûte, doux et plaintif, l’Indienne commanda à un naja à tête noire de mordre Louise. De leur côté, le comte breton et Tellier avaient trop à faire pour abattre le reptile d’une manière ou d’une autre. 
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Laslo, armé d’un fouet, désarma d’un seul claquement de lanière Alban. Cet exploit dénonçait la longue pratique du Magyar. Sous la brûlure du cuir, le comte laissa choir son pistolet sur le carrelage.
Pendant ce temps, le cannibale visait le danseur de cordes de sa sarbacane. Celle-ci contenait des fléchettes minuscules enduites d’un redoutable poison. Alors qu’il allait souffler, l’indigène sursauta car Louise venait de faire feu sur l’ophidien grâce à son arme de poche. Redoutable tireuse, Brelan avait bien visé. La balle alla fracasser la tête du naja.
Ensuite, toujours sous adrénaline, la jeune femme empoigna Haïné, qui, médusée, était restée figée une seconde de trop. Sous la torsion de son bras, l’Hindoue finit par lâcher sa flûte. Tandis que les deux femmes luttaient dans un corps à corps peu courant, l’instrument de musique fut récupéré par l’Artiste juste à l’instant où l’anthropophage lançait ses dards empoisonnés. La première fléchette manqua Tellier de peu tout simplement parce que celui-ci, s’étant baissé, ramassait la flûte. La deuxième aiguille fit un brusque retour à l’envoyeur grâce à l’habileté prodigieuse de l’Artiste. Vous allez voir comment ce tour quasi miraculeux fut réalisé.
Frédéric avait eu le réflexe de rattraper le dard en plein vol avec la flûte et de l’expulser à son tour avec violence.
Le pygmée reçut la fléchette en plein front. Elle s’y planta avec force, le blessant suffisamment pour que l’homme s’écroule en se tordant sur le sol, souffrant les affres de l’agonie.
En quelques secondes, son corps se recroquevilla tandis que le gnome mourait, se dessécha pour se métamorphoser en une dépouille de momie grimaçante, gisant sur le carrelage comme si elle était là depuis plusieurs siècles. 
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Brelan avait triomphé d’Haïné et la maintenait solidement à terre sous son genou écrasant sa cage thoracique. Quant à Laslo, lui aussi dut abandonner le combat, tenu en respect par la canne-épée de Tellier qui s’était porté en renfort de Kermor.
En un tour de main, les séides de Galeazzo furent ligotés et confiés à Brelan qui pointait sans frémir le canon de son pistolet miniature en direction des prisonniers.
Reprenant leur chemin, Alban et Frédéric parvinrent enfin devant le laboratoire de di Fabbrini. Les portes étant enfoncées, ils purent donc y pénétrer facilement.
Un véritable capharnaüm s’offrit alors à leurs yeux. Une tornade semblait avoir balayé le lieu. L’ancienne chambre forte avait littéralement éclaté lors de l’éclosion du monstre.
Au fin fond de l’immense salle dévastée, Galeazzo, ses habits en désordre, pistolet au poing, furieux, écumait et hurlait après son fils tout en courant après lui car la créature, nouvellement née, ne lui obéissait nullement et poursuivait ses ravages.
Toutefois, la redoutable identité ignorait encore ses pouvoirs qui lui permettaient de passer d’une dimension à une autre d’un univers à un autre comme si elle franchissait le seuil d’une simple demeure.
Galeazzo n’avait pas créé un simple daryl.
Haute de trois mètres cinquante, déjà, l’improbable silhouette humanoïde, de couleur anthracite, rayonnait d’une lumière sombre, noire, négative, qui absorbait autour d’elle dans un tourbillon de plus en plus énorme, toute la matière.
Le corps de la redoutable créature, parcouru d’éclairs sombres, de langues serpentiformes de teinte ébène, énergie d’antimatière affamée en fait, se nourrissait de tout ce qui approchait tel un gigantesque maelström. Aucun atome à moins d’un mètre de lui ne réchappait à cette bouche insatiable.
Pour rajouter à l’effroyable, des fulgurances de nuit étaient éjectées à intervalles réguliers de la silhouette de plus en plus grande de l’être multidimensionnel et bombardaient d’ions négatifs tout ce qui lui faisait obstacle.
Le spectacle terrifiant de cette apocalypse revêtait toutefois une beauté jamais vue à même d’hypnotiser ses témoins privilégiés et maudits à la fois, leur ôtant tout réflexe de survie.
Opalaand n’avait pu réchapper à cette mortelle attirance, attiré lui aussi par le fracas résultant de la parturition de la chose. Figé dans cette contemplation qui pouvait le conduire à la mort, Sarton immobile à ses côtés, comme communiant dans cette même admiration, les deux extraterrestres semblaient oublier  leur dernier affrontement.
L’Hellados ne pouvait s’empêcher de murmurer dans sa langue maternelle:
- Quel fascinant et mortel spectacle! Quelle sombre magnificence!
L’Entité indestructible se mouvait librement, explorant chaque salle, se dirigeant insensiblement vers les cages dans lesquelles les cobayes humains ainsi que les bêtes sauvages du Maudit y étaient enfermés, détruisant tout sur son passage.
Son géniteur ne lâchait pas prise et la suivait, de plus en plus échevelé, de plus en plus dément.

***************

Or, dans la salle des cages en verre, quelques minutes avant la parturition de l’Homunculus, le juge de Grandval et Saturnin de Beauséjour avaient été contraints de faire halte. En effet, ils s’étaient heurtés à l’homme caoutchouc, fidèle cerbère des lieux. Le gardien, fortement armé, s’était précipité en direction des deux intrus.
Effrayé, l’ex-fonctionnaire s’était écrié:
- Les incubes s’en prennent à nous! Notre compte est bon.
Naturellement, les deux hommes, d’un âge certain et peu entraînés au combat, ne firent pas le poids face à l’homme anguille qui, plus jeune et surtout beaucoup plus souple qu’eux, habitué qui plus est à lutter dans les exhibitions foraines, en vint rapidement à bout.
Le juge de Grandval fut maîtrisé en un éclair après avoir perdu dans l’affaire son haut-de-forme! Le bandit stipendié étreignait les reins de l’homme de loi avec une force telle qu’il allait finir par lui briser l’échine.
Beauséjour, jusque-là terrorisé et inefficace, réfugié sous une table, en sortit et, chose absolument surprenante, prit l’initiative de ramasser un lourd et encombrant récipient en cuivre et d’assommer l’homme anguille.
Cela fut plus qu’ardu mais notre inénarrable personnage y parvint. Le garde tomba à terre ce qui eut pour résultat de libérer Frédéric de Grandval de l’étreinte de fer.
Le juge prit quelques secondes pour souffler et se masser les reins tout en grimaçant. Puis il songea à remercier son compagnon.
Les deux hommes croyaient en avoir fini et allaient repartir lorsque l’équilibriste espagnole, son corps parfait moulé dans un justaucorps noir de rat d’hôtel, survint soudainement en faisant la roue, se servant de ses membres agiles et de sa tête comme boutoirs.
Avec une force inattendue, elle propulsa Beauséjour contre un tableau de commande à l’encadrement de bois. Percutant durement ladite paroi, le vieil homme tenta de se relever et actionna ainsi involontairement diverses manettes.
Alors, en ricanant, la contorsionniste se dirigea vers sa victime, déroulant vers l’ancien fonctionnaire un serpentin collant, une sorte de long papier tue-mouches.
Pris au piège, Saturnin émit de pitoyables gémissements. Mais ce n’était pas cela qui le faisait crier avant tout.
Les cages s’étaient ouvertes!
Toutes les créatures déshéritées maintenues enfermées par la cruauté de Galeazzo sortaient de leurs cellules, prêtes à s’entretuer. Armé d’une masse qu’il avait récupérée je ne sais où, le fou s’amusait à fracasser des fioles tout en riant de son rire imbécile, et à briser des flacons contenant des liquides hautement dangereux. Pétrole, alcool, éther, huile, acides, baryum, nitrate, chlorhydrate et ainsi de suite. 
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Totalement inconscient du risque qu’il courait, le malheureux gambadait d’une étagère à l’autre, les renversant et saccageant tout.
L’acide s’infiltra dans un des condensateurs et imbiba des fils de cuivre mal isolés. Une étincelle, une flammèche soudaine et tout s’embrasa!
Le feu gagna rapidement en force, excitant et paniquant les fauves qui cherchèrent une issue. Dans leur frayeur instinctive, ils bousculèrent tout sur leur passage, ne faisant aucune différence entre prisonniers et victimes, intrus et objets.
Beauséjour, attaché, pris au piège ridicule du tue-mouches géant, et Grandval contusionné allaient-ils donc périr ainsi absurdement?
L’homme momie et le microcéphale, transformés en torches vivantes, couraient en tous sens, poussant des hurlements terrifiés et désespérés, essayant vainement d’éteindre le feu qui les dévorait alors que le tigre du Bengale et l’ours qui n’avaient pas trouvé d’issue, s’affrontaient dans un ultime combat.
L’orang-outan, quant à lui, dans sa tentative de fuite éperdue, bouscula le fou, le renversa et retourna sa rage impuissante contre lui. Il le broya entre ses bras à la force herculéenne.
Tandis que Beauséjour, désormais rendu muet par la terreur qui l’habitait, était près de sombrer dans la démence, une lueur aveuglante devenue tourbillon traversa soudain le plafond de la salle et les cloisons.
L’Homunculus se matérialisait au cœur même de ce pandémonium. La spirale prit de la vitesse et l’incendie régressa pour mourir bientôt. En fait, c’était comme s’il n’était jamais survenu!
Cependant, dans la salle, des cadavres plus ou moins calcinés gisaient dégageant des effluves de chair brûlée écœurants. Mais, impavide, la créature transdimensionnelle s’avançait, et, s’avisant de la présence de l’orang-outan, se saisissait de la bête, allez savoir pourquoi, à l’aide de tentacules protéiformes apparus sur son corps.   
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Foudroyé par les éclairs d’anti lumière, le primate subit alors une métamorphose inattendue. Il se mit à rajeunir à un rythme accéléré. En une minute, pas plus, il fut réduit à l’état d’animalcule embryonnaire qui finit englouti par le néant. 
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Or, subissant à son tour l’étrange phénomène car baignant dans les ondes émises par l’Homunculus, le plantigrade qui était sorti vainqueur de sa lutte avec le félin, connut un disfractionnement inopiné de ses cellules. Une partie de l’animal se mit à vieillir et une autre à rajeunir.
Le résultat de ce tour invraisemblable fit que l’ours, écartelé entre deux temps biologiques antinomiques, explosa. La malheureuse bête avait fini par devenir une bouillie simultanée de tissus fœtaux et de chairs racornies et desséchées.
Cependant, Opalaand, Sarton et Tellier avaient emboîté le pas au Maudit qui, toujours brandissant son pistolet tel un bouclier, pistait son fils. Ainsi, ils avaient assisté aux anomalies temporelles engendrées par la créature improbable.
Mais Galeazzo, l’écume aux lèvres, les yeux exorbités, hors de tout entendement, croyait fermement que sa progéniture était menacée. Ce n’était pas entièrement faux. Voilà pourquoi maintenant il s’époumonait et hurlait à l’encontre de l’Artiste et des deux extraterrestres.
- Non! Vous n’approcherez pas! Mon fils! La huitième merveille du monde! Je la protègerai! Quoi qu’il m’en coûte! L’impossible réalisé! Celui qui s’interposera, celui qui voudra porter atteinte au sang de mon sang, à la chair de ma chair, je l’abattrai tel un chien, un mâtin enragé.
Le Haän, détenant toujours le coffret précieux et le serrant contre sa poitrine, recula dans le but de s’enfuir loin de son ennemi d’Hellas, de ce Sarton opiniâtre. Ce ne fut donc pas lui qui s’intéressa aux nouveaux exploits de l’Homunculus. Ce ne fut pas lui qui attira l’attention de l’Entité.
Fruit de la haine du comte di Fabbrini, délaissant dédaigneusement les fauves ainsi que le juge de Grandval et Beauséjour, la créature s’avança avec une lenteur exaspérante vers sa nouvelle proie, Frédéric Tellier.
Sarton s’adossa à une cloison, comme détaché de toute chose. En réalité, son cerveau analysait à toute vitesse la situation présente, mettant en équation le problème apparemment insoluble: comment venir à bout de l’Homunculus, l’annihiler sans tuer les humains ici présents et s’emparer désormais des écrits précieux de Danikine détenus par Opalaand alors que l’amiral était sur le point de s’esquiver.
L’Hellados avait en sa possession, pas immédiate bien sûr, les moyens techniques de mettre un terme à tout cela. Mais il répugnait fortement à user de ce qui pouvait passer pour l’arme ultime, surtout si elle était mal contrôlée: le cube de Moebius, engin interdit au XXVIe siècle mais pas encore au XXIIIe.
Le cube de Moebius était connu pour sa redoutable propriété de faire revenir au point zéro toute forme de vie entrant dans son champ d’action. Sous l’influence de l’appareil, l’Homunculus régresserait alors dans le temps, et ce, d’une façon inexorable, jusqu’à atteindre le stade de l’atome potentiel dans lequel les quatre forces de l’Univers cohabitaient avant le Big bang. 
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Une fois réduite et prisonnière de cette dimension pré temporelle, la créature devait être maintenue à ce niveau et ce, pour l’éternité. Pour obtenir cela, il fallait qu’elle soit enfermée à l’intérieur du cube lui-même.
Le nouvel atome potentiel, ante Big bang, si le champ de confinement connaissait une défaillance non souhaitable, pouvait entraîner une nouvelle dissociation des quatre forces. Ainsi, le phénomène aboutirait alors à l’apparition d’une singularité entropique, micro univers se substituant peu à peu au macro univers en le dévorant!
Le sacrilège absolu…
Voilà pourquoi Sarton hésitait. C’était bien trop de responsabilités pour un seul homme… 
Moi qui ai fait jadis l’expérience d’être prisonnier du cube de Moebius et qui suis parvenu à en sortir sans détruire pour cela le Multivers, hé bien, je puis avouer que ce fut une expérience mémorable que je ne recommencerai pas! Tout mon être luttait pour contrôler les réactions de cet étirement contraction à l’infini. Il me fallait faire abstraction de la douleur, de la contrainte mais surtout et avant tout de la folie engendrée par le fait de ma détention, moi qui étais habitué à voguer librement entre les interstices des mondes, moi qui aimais par-dessus tout modeler les potentialités offertes et les sculpter à ma convenance… je me retrouvais sans pouvoir ou presque, aussi débile qu’un moineau ou une luciole…
Cette aventure m’a servi de leçon mais pas tout de suite… il m’a fallu d’abord admettre qui j’étais, ce que j’étais vraiment… mais tout ceci est une autre histoire…
Alors que l’Entité n’avait plus que deux misérables mètres à parcourir avant d’envelopper dans ses rets Frédéric Tellier, Opalaand eut le tort de se cogner à une table tandis qu’il reculait. Cette maladresse eut pour effet d’attirer aussitôt l’attention du Maudit sur lui. Sans un froncement de sourcils, le comte dément déchargea son arme sur le Haän. Deux balles s’en vinrent le frapper en plein torse. Ses deux cœurs atteints, l’amiral chuta lourdement sur le sol dallé, lâchant ainsi et enfin le précieux coffret.
À cette seconde, Sarton connut un terrible dilemme.
Or, à l’instant précis où Opalaand s’écroulait, Kermor fit son entrée dans le laboratoire. Il avait été rejoint par Louise de Frontignac qui, folle d’angoisse, avait choisi d’assommer ses prisonniers afin de savoir ce qu’il se passait.
Le premier réflexe d’Alban fut de se porter au secours du Haän qui râlait bruyamment.
Brelan, avisant Beauséjour, toujours empêtré dans son papier tue-mouches, et constatant qu’il offrait une cible à l’effroyable créature, eut la présence d’esprit de le tirer vers elle.
Soudain, un tentacule mi-organique mi-électronique jaillit à la périphérie de l’Homunculus. L’Entité passait à l’offensive. Tel un serpent, un énorme python, le bras s’enroula autour des corps de Tellier et d’Opalaand tandis que, réduit à l’impuissance par une torpeur non souhaitée, Kermor se retrouva brusquement projeté sur le mur opposé.
À l’instant où le Haän entra en contact direct avec l’être trandimensionnel, il mourut. Son corps se dissout atome après atome. Puis, à sa place surgit son double du temps alternatif, le baron Opalaan’Tsi, le féal serviteur de l’Empereur Tsanu XVIII. Mais le sosie de l’amiral fut aussitôt absorbé dans le tourbillon du continuum espace-temps en train de se reformater douloureusement.
Complètement perturbé, franchement qui ne le serait pas, ses repères brouillés, le baron se retrouva paisiblement assis dans l’antichambre de son souverain, attendant d’être reçu par ce dernier avant de partir pour la mission que nous connaissons.
La première chronoligne, celle déjà entrevue il y a longtemps, était rétablie.
Sarton avait-il honteusement échoué?
Pendant ce temps, façon de parler, dans le laboratoire du Maudit, la créature maintenait Frédéric dans ses tentacules, l’ayant identifié comme son ennemi mortel. Elle le reconnaissait comme étant son contraire, son opposé haïssable, celui qu’elle devait effacer de la surface des mondes, ce pourquoi elle avait vu le jour.
Mais pour triompher de l’Artiste, il lui fallait s’incorporer à lui, fusionner avec lui jusqu’à se substituer à lui, jusqu’à lui voler son identité. Chose absolument répugnante! Alors, et seulement alors, Frédéric Tellier ne serait plus même un souvenir dans la mémoire des Multivers…
Sarton avait pris sa décision. Il était parvenu à choisir devant ce dilemme.
La substitution d’Opalaand par Opalaan’Tsi puis le départ de ce dernier l’avaient obligé à opter pour une solution inélégante et désespérée qui laissait néanmoins une porte de sortie à un éventuel successeur à même de comprendre les enjeux et de finir le travail.
Agissant non avec logique mais par amitié, le prospectiviste choisit de sauver Tellier plutôt que de s’emparer des écrits de Danikine.
Cependant, l’Entité, télépathe hors pair, saisit les pensées furtives de l’Hellados et le fouetta d’un ruban énergétique soudain apparu.
Maintenant, en cette seconde, Sarton gisait immobilisé sur les dalles, son visage tordu par la souffrance. Mais sa volonté devait être plus forte que les douloureux rappels de son corps débile et mortel. Dans un effort terrible, il parvint à matérialiser le cube de Moebius qui jusqu’à présent était en attente sur un plot du téléporteur de son vaisseau. Il l’activa en un ultime rictus avant de perdre connaissance. 
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Lorsque le prospectiviste rouvrit les yeux, ce fut chez lui, dans sa chambre alors que le soleil matinal dardait déjà de ses chauds rayons la propriété de la grande prêtresse sa mère.
Dans l’affaire, sa mémoire avait subi quelques dommages. Il mit dix cycles à la restaurer. Ces dix cycles étaient dix cycles de trop…
Alors qu’il serrait Frédéric Tellier dans ses tentacules mi-organiques, mi-électriques, l’Homunculus ressentit les effets inexorables du cube de Moebius. En quelques femto secondes, il fut pris à son tour dans les rets de ce piège conçu à sa démesure, et se retrouva à remonter le fil temporel de son évolution.
Perdant ses appendices en premier lieu, il fut contraint de lâcher sa proie. Légèrement groggy, Tellier se mit à ramper sur le dallage avant de se relever en vacillant.
Pendant ce temps, l’Entité qui n’en était plus tout à fait une, parcourait à l’accéléré et à rebours tous les stades de sa gestation fœtale sous les yeux emplis d’effroi et de haine de Galeazzo.
Bientôt, mais cet adverbe signifiait-il encore quelque chose, elle ne fut plus qu’une minuscule bille noire, plus que noire, invisible, y compris pour un microscope électronique aussi puissant fût-il,  dense, si dense qu’elle pouvait contenir tout l’Univers et au-delà, tout le Pantransmultivers et bien plus, oui, bien plus encore, c’est-à-dire Celui qui se cachait en son sein, tapi et n’ayant pas encore accédé à la conscience, se refusant à évoluer… , s’effondrant toujours davantage sur elle-même, pour atteindre la longueur de 10 puissance moins 35 mètres dans un temps de 10 puissance moins 43 secondes… passant le Mur de Planck, la chose ou Entité devint parfaitement et totalement indescriptible, défiant les imaginations les plus débridées, non préhensible, non conceptuelle…
Le cube de Moebius se referma totalement sur l’Abomination absolue, comme les mâchoires d’un ange du purgatoire, ses ailes noires annonciatrices de désastres prochains…
L’Entité venait de rejoindre le point Alpha de la Création, juste une attoseconde avant le Big bang, s’incorporant malgré elle à ce qui allait donner notre univers ou un autre presque semblable…
Désormais, en son sein, tourbillonnaient les forces antagonistes du positif et du négatif, symbolisées par l’Homunculus, le fils spirituel de Galeazzo qui avait hérité des schèmes de pensée de son géniteur maléfique et dément, oui, totalement, et incurable avec cela, et de l’Artiste, l’Aventurier par excellence, pour qui la Vie devait toujours triompher de la Mort, quel qu’en fût le prix, de mutation en mutation, de métamorphose en métamorphose. Oui, Frédéric Tellier, prisonnier quelques minutes de l’effroyable chose, avait transmis à l’Entité ou à ce qui en tenait lieu dans sa dimension, une partie de son essence, une partie de son caractère, traces indélébiles et rémanentes. 
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Cette symbiose fantastique échappa aux témoins visuels de l’incroyable phénomène. Personne n’était à même de comprendre ce qui, ici, avait eu lieu.
Or, en cette attoseconde, je frémis, me tournais et m’éveillais. Qu’étais-je? Que faisais-je là? Qu’était d’ailleurs ce là? Pourquoi ce sentiment de gêne, de solitude? Pourquoi devais-je nager dans l’improbable, dans le Rien? Pourquoi personne pour répondre à mes questions? Ce silence… ce silence qui m’enveloppait auquel je me heurtais, ne rencontrant nul écho…
Ce néant… ce vide, ce noir… ce maelström de froid au cœur d’un brasier sans pareil…
Je ne pouvais rester ainsi à me poser des questions. Je devais changer mon environnement, le faire évoluer… mais comment? En étais-je capable d’abord?
Comment m’y prendre?
Alors… je réfléchis… qu’importe qui j’étais, ce que j’étais… je devais agir, modifier ce qui me déplaisait tant…
Je réfléchis une femto seconde, avant le temps, avant le Tout, je réfléchis durant des éons… je ne fus que cela, pensée pure, cherchant à résoudre le Problème par excellence, le Défi que je devais relever si je voulais vivre et non survivre dans l’immensité du Rien…
Je réfléchis et passai à l’action… j’agis une fois, une autre et une autre encore…
Et le Premier Matin du Monde fut… ou du moins son rêve…

***************

Secouant la tête afin de se remettre les idées en place, l’Artiste s’aperçut des absences de Sarton et de celui qu’il avait connu sous le nom de Tchou. Cependant, intrigué, il ne parvenait pas à se rappeler comment et quand  ils avaient disparu.
Toute l’assistance était plus ou moins dans le même état que Frédéric et, malgré le choc, essayait de récupérer de son ébahissement.
Le regard de Tellier parcourut lentement l’immense laboratoire qui, un temps, avait contenu l’impensable. Maintenant, il apparaissait entièrement dévasté comme si une tornade était passée par là, puis, les yeux de notre héros se posèrent avec soulagement sur Louise. La jeune femme, saine et sauve, dégageait Saturnin de Beauséjour de ses liens collants et répugnants à l’aide d’une minuscule paire de ciseaux qu’elle avait toujours dans son réticule, sac qui ne la quittait jamais.
Debout, le comte de Kermor pointait le canon d’un pistolet sur le Maudit, qui, effondré, était adossé contre une armoire en partie renversée.
Le précieux coffret était à terre, à quelques centimètres à peine de Galeazzo qui faisait mine de ne pas s’en apercevoir. Seule une flasque de sang mauve jaspant les carreaux du sol témoignait de la présence passée du Haän.
Di Fabbrini roulait des yeux furibonds mais il surjouait comme à son habitude. Il attendait le moment propice pour récupérer les écrits de Danikine. Ensuite, il aurait tout le loisir de se venger. 
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On aurait pu s’attendre à ce que tous les esclaves de di Fabbrini aient péri dans ce désastre. Mais l’incendie apaisé, les survivants avaient gagné le laboratoire et, parmi eux, se trouvaient l’homme chien ainsi que les siamoises.
Beauséjour, tout heureux de sentir vivant et de sa liberté recouvrée, lissait avec soin ses vêtements, tâchant de les rendre plus présentables.
- Ah! Quel malheur! Je vais encore alourdir ma note de frais chez le tailleur, faisait-il avec un sourire bonasse sur les lèvres.
Mortifié au possible, plein de haine, Galeazzo apostropha son frère ainsi que celui qui l’avait vaincu une fois encore.
- Triomphe Alban! Fais la roue l’Artiste! Clamez sur la scène du monde votre victoire et faites-vous applaudir par ces ridicules pantins que sont mes contemporains! Allez! Mettez un peu plus de cœur à savourer cet instant à nul autre pareil! Mais réjouis-toi donc fils dénaturé! Moque-toi du seigneur comte Galeazzo di Fabbrini qui un jour crut bon de vouloir faire progresser la nature humaine et de la porter aux nues. Toi qui ne sais de quel sein tu es né, toi, le misérable enfant des barrières, toi le mendiant à qui j’ai donné une éducation et un destin, tu es venu à bout de moi, le patricien, l’aigle royal, le harfang au plumage immaculé. Un bandit, une prostituée, un voleur à la petite semaine et un flic ont terrassé le loup blanc. Que c’est risible! Laissez-moi savourer les délices douloureux de ma défaite.
- Assez! Commanda Alban de sa voix tranquille.
- Oh! Oh! Mon frère, en tant qu’aîné ambitionne de reprendre sous son aile le mouton noir et de l’amener à la raison. Dis, cher Alban, que comptes-tu faire de moi? M’enfermer à sainte Anne, chez le docteur Blanc, m’exiler au fin fond de Antarctique? Me livrer prosaïquement à la police? N’oublie pas que nous avons eu la même mère, que nous avons tété le même sein à cinq années de distance. Quel scandale éclabousserait alors la noble famille des Kermor si tu y mêlais les autorités! Alors, peut-être te contenteras-tu de m’enchaîner dans les caves de mon château où tu me laisseras périr de faim, n’osant avouer à l’Univers tout entier mes dernières frasques. Ah! Mais j’ai mieux, mon très cher frère. Écoute donc. Pourquoi ne pas jeter en pâture la bête immonde que je suis à tes yeux à mes fauves? Ils s’empresseront de me dévorer tu peux me croire sur ce point car je les fais jeûner depuis tantôt une semaine. Le problème serait vite réglé. Qu’en penses-tu? Mais, mon cher, très cher Alban, on dirait que tu hésites… non… je ne me trompe pas… il reste en toi un soupçon d’honneur, de fibre familiale… tu es un être trop sensible, trop civilisé. Tu n’as pas le courage d’aller jusqu’au meurtre, jusqu’au fratricide… tu ne peux te résoudre à faire couler le sang si épais d’un de tes semblables… ô mon frère! Quelle pitié tu m’inspires!
- Je t’ai déjà dit de te taire, Galeazzo, répliqua Kermor avec dureté.
- Mon verbiage t’empêcherait-il donc de te concentrer et de trouver une solution à ton épineux problème? Impossible, voyons! Tu es incapable de réfléchir. Déjà, lorsque j’avais cinq ans, je te battais aux échecs. De nous deux, j’ai toujours été le plus intelligent, le mieux loti, le plus pourvu en femmes…
- Mon maître, monseigneur, l’interrompit Tellier, c’est peut-être peu élégant de ma part, mais je crois que je vais vous bâillonner. Ainsi, vous cesserez de nous importuner les oreilles. Je pense pouvoir me permettre cette entorse car comme vous me l’avez si bien jeté à la figure, moi, je n’ai nul ancêtre dans ma généalogie, nulle véritable famille à honorer. Je ne puis donc avoir pour vous des ménagements que vous ne méritez pas.
- Suis-je donc descendu si bas que tu oses, ô fils dénaturé, porter présentement la main sur ma personne? Jadis, tu ne te serais pas permis une telle familiarité.
- Tout fout le camp monseigneur… 
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- Fils prodigue, tu n’as aucun respect pour ton ancien bienfaiteur. Sans moi que serais-tu donc aujourd’hui? Un vulgaire bagnard en rupture de ban, prêt à suriner pour cinq francs sans remords, dépourvu d’éducation et de savoir-vivre. Ne t’ai-je pas appris à lire, à apprécier les grands écrivains et les philosophes? Locke, Swift, Voltaire, Lamartine et Hugo figuraient et figurent encore sans doute parmi tes auteurs préférés. Grâce à moi, tu sais te tenir dans le grand monde, grâce à moi, tu as pu longtemps le berner et te faire passer pour ce que tu n’étais pas et ne seras jamais… un sportsman, un dandy et un gentleman…
- Oui, duper les gens avec votre langue bifide de serpent, à être encore plus criminel que le plus vil des assassins, voilà ce que vous escomptiez faire de moi, monseigneur, je l’avoue… mais un jour, j’en ai eu assez. La pitié a dessillé mes yeux… mais cessons-là comte et …
Or, pendant cet échange venimeux, l’homme chien s’était approché en grognant de Beauséjour puis s’était mis à le flairer, en reniflant bruyamment. L’ancien clown dégageait une odeur déplaisante pour la malheureuse créature. Commençant à transpirer abondamment, Saturnin s’écria avec inquiétude, interférant grotesquement dans le dialogue acerbe. 
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- Mais qu’est-ce qu’il me veut celui-là? D’abord, d’où sort-il? Pourquoi me grogne-t-il dessus? Vas-tu te taire et me laisser tranquille, non?
Le ton de l’ex-fonctionnaire ne fit qu’exacerber la méfiance de l’homme chien. Excédé, il se jeta sur la cheville du vieil homme et la mordit sauvagement.
- Ouille! Aïe! Gémit Beauséjour. Lâche-moi donc sale bête!
Le retraité se mit à sautiller afin de faire lâcher prise à la créature hybride.
Cet incident eut pour résultat de détourner l’attention du comte de Kermor et de ses amis de Galeazzo. Louise et l’Artiste s’empressèrent de porter secours au malheureux Saturnin tandis qu’Alban avait eu le malencontreux réflexe d’abaisser le canon de pistolet, pris par la scène comique.
Quant au juge de Grandval, il ne pouvait être d’aucune utilité, souffrant toujours de contusions diverses, peinant à ne serait-ce que rester debout. De toute manière, fort gêné par ce qu’il entendait, il avait décidé de ne se mêler de rien.
On s’en doute, Galeazzo mit à profit le ridicule incident. D’un brusque et rapide coup de manchette asséné sur le bras armé de son frère, il le fit se dessaisir de son pistolet, puis, toujours aussi prompt, s’empara du coffret et de son précieux contenu et se glissa ensuite derrière le meuble qui dissimulait une issue dérobée ignorée de tous sauf de lui.
Juste à l’instant où le passage secret se refermait sur le Maudit, celui-ci, avec un aplomb sans égal, jeta à ceux qui l’avaient vaincu:
- Messieurs les cabots cabotins, je quitte avec plaisir votre peu gratifiante compagnie! Une fois de plus, apprenez que le comte di Fabbrini prévoit toujours le pire! À vous revoir, mais en enfer!
Son rire inextinguible si caractéristique retentit alors, de plus en plus lointain cependant et comme étouffé tandis que la cloison finissait de coulisser et de se refermer hermétiquement à la seconde même où Tellier arrivait devant le meuble afin de rattraper di Fabbrini.
- Encore une issue dérobée! S’exclamait Alban avec dépit.
- Monsieur de Beauséjour, vous êtes un nigaud de première! Jeta Frédéric avec une colère rentrée.
- Hum… Gardons notre calme, dit Kermor. Ce souterrain ne peut qu’aboutir à l’extérieur du château.
- Oui, c’est évident, mais où?
- Tous les aides de Galeazzo ne sont pas morts ou dans l’incapacité de parler et de nous renseigner, compléta Brelan. Nous devrions interroger quelques-uns d’entre eux.
- Très bien. Pourquoi pas l’homme caoutchouc qui reprend fort à propos connaissance? Poursuivit Alban.     
Chose dite, chose faite. Après s’être fait prier, l’homme anguille, sous la menace de terminer ses jours au bagne de Cayenne, finit par avouer avec réticence où le souterrain conduisait assurément.
- Dans le cimetière. Faites vite! Le maître y a toujours une monture prête en attente au cas où…
Sans laisser au serviteur le temps d’achever, le danseur de cordes et ses compagnons se précipitèrent dans la direction indiquée.
Une course folle commença alors dans laquelle le souffle court et bruyant dénonçait l’effort. Mais cela fut inutile. Le groupe arriva trop tard. Au loin, un galop rapide d’un cheval. Le cavalier ne pouvait être que Galeazzo en train de fuir.
Ne se laissant pas abattre par ce nouveau coup du sort, Kermor et Tellier revinrent en courant sur leurs pas afin de récupérer leurs chevaux. Puis une chevauchée infernale débuta, tout à fait digne de celles des westerns classiques du Hollywood des années 1940-1950. La nuit finissait et la tempête s’était calmée.

****************

Meilleur cavalier que le comte de Kermor et plus endurant, l’Artiste, au fil des heures, se retrouva seul lancé sur les brisés du Maudit.
Bientôt, la poursuite devint véritablement dangereuse, car, Galeazzo, qui venait d’atteindre les contreforts des Alpes, emprunta un étroit sentier de montagne, un chemin fort escarpé où les pierres roulaient dans le vide.
Acharné, refusant d’être rejoint, prenant des risques fous, di Fabbrini redoubla son allure en entendant distinctement derrière lui le galop de celui qui l’avait vaincu. Mais un passage plus difficile encore s’offrit au fuyard et rendit sa monture nerveuse. Effrayée, la bête renâcla devant l’abîme qui n’était qu’à quelques centimètres de la sente. De colère, Galeazzo éperonna cruellement l’animal qui, sous la douleur, rua prêt à renverser son cavalier.
Le comte italien, furieux, tint plus fermement encore ses rênes mais il était gêné par le coffret qu’il serrait contre lui.
- Sale bête! Vas-tu continuer? 
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De rage, il joua une fois de trop des éperons, labourant les flancs du cheval sauvagement. L’inévitable se produisit. Le magnifique étalon à la robe noire toute luisante de sueur se cabra plus vivement et parvint à désarçonner son cavalier qui se retrouva précipité dans le vide! Puis le cheval hennit et, libéré, s’enfuit, les étriers battant son flanc.
Tout en dévalant la pente escarpée à une vitesse prodigieuse, le Maudit eut cependant le réflexe de s’agripper à une avancée rocheuse. Alors, avec l’énergie du désespoir, le visage tordu par l’effort mais aussi par la haine, il tenta l’impossible: remonter à la force de ses poignets tout en ne se dessaisissant pas du coffret.
À cinquante mètres au-dessus de sa tête, le galop de plus en plus rapproché d’un autre cheval se fit entendre. Puis il cessa. Frédéric Tellier descendit de sa monture et se pencha dangereusement au bord du précipice afin de voir ce qui était arrivé au comte. Il constata que celui-ci était en fort mauvaise posture.
- Ah! Mon bon maître! Je vais vous tirer de là. Mais vous devrez ensuite à vous résoudre à affronter le jugement des hommes.
Galeazzo lui répondit en hurlant: 
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- Cela jamais! Tu m’entends? Jamais tu ne m’auras! Jamais je ne me livrerai à toi ou à quiconque. Tu n’auras pas les secrets de Danikine. Quant à cette stupide humanité, elle ne jouira pas avec avidement des péripéties et des retournements de mon procès.
- Monseigneur? Que faites-vous?
- Les écrits de Danikine, je les emporte avec moi en enfer. Adieu fils dénaturé!
Alors, avec un cri surhumain contenant toute la haine mais aussi toute la satisfaction du déchu échappant impunément à la justice, le comte di Fabbrini lâcha l’escarpement auquel il se retenait si âprement quelques secondes auparavant, se jetant dans l’abîme. Il avait choisi de mourir plutôt que de finir humilié et hué par ses frères, les humains.
Or, dans ce suicide qui ne manquait pas de panache, je l’avoue, Galeazzo scellait le sort de l’humanité. En effet, le coffret de Danikine roula avec lui la pente caillouteuse jusqu’au fond d’un ravin où la langue d’un glacier aboutissait.
Tandis que les éructations et les malédictions de cet être hors du commun des mortels  s’amenuisaient pour cesser brutalement après ce qui parut toutefois une éternité à Frédéric, l’Artiste se pencha enfin afin de voir où celui qu’il avait appelé si longtemps son maître s’était écrasé. Le tombeau était à la mesure de ce fou magnifique de Galeazzo. Grandiose et unique.
Avant de repartir définitivement de cet endroit maudit entre tous, le cœur se poignant sous deux sentiments contraires, la tristesse incomparable et le vif soulagement, le danseur de cordes murmura l’épitaphe  du comte di Fabbrini, la seule digne de cet homme qui, désormais, gisait, le corps brisé et pantelant, six cents mètres plus bas, à peine visible au milieu de la glace et des pierres.
- Ah! Monseigneur! Quelle fin dépourvue de gloire pour vous qui en étiez si friand! Les neiges éternelles seront votre linceul. À votre enterrement, personne. Aucun son de trompette, aucun requiem… dans mon cœur aujourd’hui et à jamais le sentiment d’une absence, d’un vide insoutenable, d’une solitude insupportable et le regret ineffaçable. Sur votre tombe chaotique à votre image, nulle inscription pour signaler au genre humain la dépouille de celui qui, un jour, voulut la détruire pour la régénérer. Quelle fin, Galeazzo comte di Fabbrini! Quelle fin!
Accablé par le remords d’avoir provoqué la mort du Maudit, le dos voûté, ayant pris dix ans en une seconde, Frédéric Tellier s’en retourna.

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Trois mois plus tard.
En l’église de la Madeleine, à Paris, avait lieu la cérémonie de mariage d’André Levasseur et de Clémence de Grandval. César Franck lui-même tenait les grandes orgues. 
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La jeune épousée resplendissait de bonheur et de beauté dans sa robe blanche semblable à la corolle d’un camélia éclos. L’Empereur Napoléon III avait orné la corbeille de noces de Clémence d’un fort dispendieux collier de diamants.
Parmi les témoins de cette cérémonie, ce raout, le Tout-Paris, bien sûr, dans lesquels on pouvait reconnaître de nombreuses célébrités et personnalités. Il y avait donc le comte Alban de Kermor, sorti de sa retraite décennale, digne comme toujours, madame veuve de Frontignac, qui rivalisait de beauté et de grâce avec l’épousée, monsieur de Beauséjour, splendide dans un habit couleur chamois, se pavanant plus que jamais, le ventre proéminent, et le directeur du Matin de Paris, Victor Martin en personne, souriant, témoin privilégié d’André Levasseur.
Le patron de presse, lors de la signature du registre, avait eu l’impudence de parapher de son vrai nom la feuille qui lui avait été présentée!
En lisant la signature, Frédéric de Grandval s’était à moitié étranglé de colère. Puis il avait failli déclencher un esclandre.
- Ah! Mais c’est par trop défier la justice! Quelle impudence! Passe encore que je ferme les yeux… mais si le monde entier doit être mis au courant de cette imposture… je m’en vais vous faire arrêter sur l’heure!
- Mon cher juge, croyez-vous véritablement détenir un tel pouvoir? Persifla Frédéric. Tenez, lisez donc ce papier et prenez-en de la graine. Sa Majesté Elle-même sait tout depuis le début et me couvre. Iriez-vous contre sa volonté?
Avec une attitude nonchalante proche de la désinvolture, l’Artiste tendit négligemment le blanc-seing de Napoléon III au père de Clémence afin qu’il prît connaissance de son contenu.
- Monsieur le parangon de vertu, apprenez également, reprit Tellier sur un ton impossible à rendre, que l’Empereur m’a accordé son pardon la semaine passée. Désormais, le jugement rendu contre ma personne par les assises de la Seine est caduc! Mon casier judiciaire est aussi vierge que le vôtre. Aujourd’hui, le Tout-Paris sait que Frédéric Tellier est à la tête du Matin de Paris. Demain, ce sera le monde. Oui, j’assume pleinement mon identité et n’ai plus à rougir de mon passé. Je vais la tête haute parmi la foule, je suis reçu partout aussi bien à Saint-Pétersbourg qu’à Buckingham Palace… Sans parler des Tuileries ou de Compiègne… sous mon véritable nom… le théâtre de la comédie humaine m’a absout…alors…
Que vouliez-vous que Grandval rétorquât? Rien…
À l’issue de la cérémonie religieuse qui parvint à être émouvante de sincérité malgré la foule, les jeunes époux furent vigoureusement et chaleureusement ovationnés par l’assistance qui n’hésita pas à applaudir les nouveaux mariés sur le parvis de l’église. Puis Clémence et André furent arrosés de riz en signe de félicité.
Cependant, un peu en retrait, un Anglais distingué, encore jeune, richement mis, avec un rien d’allure professorale dans sa tenue, ne participait point à la liesse générale. Mieux. Il lançait parfois des regarde courroucés sur les acteurs de la fête et plus particulièrement sur Frédéric Tellier qui se détachait du groupe du fait de sa haute stature.
- Well! Well! Triomphe danseur de cordes! Mais dans l’ombre, je reprends le flambeau du Maître, de celui qui fut un temps, jadis, le roi des pickpockets de Londres et dont je fus l’élève le plus doué! 

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Sur ces pensées, l’inconnu se retira. Tout en s’éloignant, il sortit de sa poche une blague à tabac afin de bourrer sa pipe. Dans quelques années, plus fortuné, il fumerait le cigare. Se faisant, le Britannique ne prit pas garde qu’il laissait tomber une vieille carte de visite, légèrement jaunie, qui s’en alla atterrir sur le pavé boueux et malodorant de la cité. Le bristol souillé par les déjections de quelque cheval de fiacre ne laissa alors apparaître que les initiales d’un nom pas encore illustre mais lourd de promesses sournoises et la profession du rabat-joie:
« C. M. Professeur de mathématiques, Tavistock Square, London ». 

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