samedi 20 septembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : le Retour de l'Artiste chapitre 7.



Chapitre 7

Près de vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Il faisait nuit et, dans la chambre bleue, André Levasseur reposait, endormi. Sa respiration régulière, ses traits détendus rassuraient Clémence de Grandval qui avait tenu à veiller personnellement le jeune homme malgré les réticences de son hôtesse.
Sept heures du soir venaient de sonner à l’adorable pendulette Louis XVI qui garnissait la tablette de la cheminée. Des cuisines, une délicieuse odeur de madeleines au beurre montait. 
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André ouvrit les yeux, quelque peu désorienté mais lucide, son regard parcourant la chambre, se posant sur la tapisserie moirée, l’armoire en acajou, la glace piquée, s’attardant enfin sur Clémence, se demandant où il avait vu précédemment la jeune fille.
Il parla d’une voix faible.
- Mademoiselle, comment suis-je arrivé ici? Quel affreux mal de tête! J’ai l’impression qu’on frappe à coups de marteau dans mon crâne.
- Monsieur Levasseur, ce n’est rien. Vous allez beaucoup mieux. Vous avez été victime d’un narcotique puissant mais grâce aux soins que Victor Martin vous a prodigués, vous êtes guéri.
- Je ne me souviens de rien. J’ai encore à l’esprit la mission confiée par le patron et me revois seulement prendre un fiacre afin de me rendre au Jardin des Plantes pour y interroger les gardiens. Et c’est tout! Suis-je chez monsieur Martin?
- Non monsieur, point du tout. Hier, un jeune garçon vous a ramené ici, dans l’hôtel particulier de Louise de Frontignac.
- Brelan d’As, laissa échapper le journaliste. Pourquoi chez elle?
- C’est une amie de Victor Martin. Celui-ci, dès qu’il a appris la nouvelle, est aussitôt accouru. Il était for inquiet, vous savez. Mais il a rapidement identifié le mal qui vous rongeait et a alors préparé une potion qu’il m’a ordonnée de vous faire boire toutes les deux heures. Grâce au ciel, le remède a été efficace…
- Pardonnez ma curiosité, mais ne vous ai-je pas déjà rencontrée?
- Mais oui, bien sûr. Souvenez-vous. C’était hier matin au journal.
- Savez-vous ce qui m’est arrivé? Ce jeune homme ne vous a rien dit?
- Monsieur Martin a laissé échapper quelques mots qui faisaient sous-entendre qu’il regrettait de vous avoir lancé sur la piste du Maudit sans une plus grande préparation. J’ignore la personne qu’il désignait ainsi mais il me semble que votre mésaventure est liée à la disparition de mon père le juge Frédéric de Grandval.
- Ainsi vous êtes…
- Clémence de Grandval. 
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- Maintenant, je me souviens vaguement…
André se tut, tentant de réfléchir malgré sa douloureuse et lancinante migraine. Le journaliste était troublé non seulement par ce qu’il avait vécu mais également par la présence de Clémence. Il lui semblait que des ondes électriques parcouraient son corps périodiquement. Il n’avait qu’une envie: prendre la main de la jeune fille et la baiser. À ses yeux, son infirmière improvisée ressemblait à une héroïne de roman-feuilleton, à Fleur de Marie ou, mieux, à Madeleine, la jeune orpheline de Rocambole, avec ses doux cheveux blonds, son visage pâle et délicat, ses tendres yeux bleus de porcelaine.
Le silence s’appesantissait dans la chambre et aucun des deux jeunes gens n’osait l’interrompre. Brelan pénétra dans la pièce et fut heureuse de constater que le malade avait recouvré ses esprits.
- Ah! Monsieur Levasseur, j’ai eu si peur pour vous.
- Madame, merci pour votre sollicitude et pour votre gentille hospitalité.
- Ce n’est rien. J’accueille volontiers les victimes et les rescapés du Maudit.
- Encore ce nom! S’exclama Clémence.
- Hélas, mon enfant, je ne puis tout vous dévoiler encore. Peut-être une fois ce monstre abattu…
- Votre visage grave, ces habits… tout démontre que vous allez le combattre, n’est-ce pas? Reprit la jeune fille.
- Presque, mon enfant. Du moins pas toute seule. Cependant, rassurez-vous. Je l’ai déjà affronté jadis et avec succès.
- Qu’entendez-vous par presque? S’enquit Levasseur.
- Ce soir, je piste un de ses complices.
- Si je pouvais! Jeta André.
- Monsieur Levasseur, ne vous agitez pas ainsi, ce n’est pas recommandé. Vous avez encore besoin de repos. Lorsque vous aurez toutes vos forces, vous vous joindrez à nous dans cette lutte.
- Nous?
- Je veux dire Victor Martin, Pieds Légers, le jeune homme qui vous a sauvé et conduit en mon hôtel, et bien d’autres encore…
Sur ces paroles, Brelan se retira non sans avoir salué d’un coup de chapeau Clémence et André comme l’aurait fait d’Artagnan lui-même. En effet, la jeune femme avait revêtu des habits d’homme pour mener à bien la mission dont le Danseur de cordes l’avait chargée: chemise blanche à jabot de dentelle, pantalon noir et cape de la même couleur, haut-de-forme assorti emprisonnant ses longs cheveux cendrés. Dans ses poches, deux pistolets de dame et, à sa taille, une épée dissimulée dans une canne. Ce n’était pas la première fois que l’aventurière se déguisait ainsi et elle portait ce costume avec une aisance remarquable. Louise maniait l’épée à la perfection et en aurait remontré sur le pré à plus d’un bretteur. Au tir, elle était également de première force.

***************

La montre pendentif de Brelan indiquait qu’il était neuf heures quinze du soir. La jeune femme se retrouvait au sein d’une foule bigarrée qui prenait du bon temps devant les différents stands et manèges d’une foire. Louise avait réussi à pister Sermonov depuis la Préfecture et ce dernier l’avait conduite jusqu’aux forains qui, chaque année, s’installaient pour la belle saison dans ce vieux quartier de la capitale afin d’apporter un peu de joie au petit peuple parisien. L’aventurière pensait ne pas avoir été détectée par l’envoyé du tsar.
Le Russe, chargé par Galeazzo de recruter un personnel spécial, allait de roulotte en roulotte et engageait des individus possédant des talents très particuliers convenant aux projets spéciaux du comte di Fabbrini.
Comme pouvait le constater Louise, la moisson était bonne. Sept artistes supplémentaires faisaient désormais partie de la domesticité du Maudit:
- un hercule Morave de 2m 10 de hauteur;
- un lanceur de poignards qui ne ratait jamais sa cible. Il était originaire du Don; 
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- un Indigène anthropophage des Îles Andaman, un pygmée hirsute et effrayant, aux crocs particulièrement développés, jouant avec maestria de la sarbacane; 
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- un homme gigantesque qui atteignait presque 2m 40, au crâne rasé en forme d’œuf, difforme tant par sa taille que par son obésité mais dont l’agilité était remarquable; 
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- un être mi-anguille mi-humain capable de se faufiler à travers les plus petites et improbables ouvertures;
- une équilibriste espagnole d’une souplesse à couper le souffle;
- un macrocéphale aux yeux rouges - un albinos - mais en fait un  Orion égaré, rendu amnésique depuis l’écrasement de son vaisseau spatial, doté du don de bilocation.
Brelan se demandait pourquoi Galeazzo avait besoin de ces « monstres ». Sa tâche achevée, Sermonov quitta la foire, immédiatement pisté par Louise. Mais cette fois-ci, le pseudo Russe échappa rapidement à la vue de la jeune femme et toute l’habileté de Madame de Frontignac fut inutile et ne lui permit pas de retrouver la piste.
Cet incident démontrait que Sarton se savait guetté depuis son départ de la Préfecture et qu’il estimait qu’il avait suffisamment joué le candide.

***************

De retour rue de Valois, dans la demeure officielle de Castel Tedesco, Sarton fit son rapport en serviteur pas si zélé puisqu’il omit de révéler au Maudit que Brelan, le bras droit de Tellier, s’était attachée à ses pas une partie de la soirée. Galeazzo fut satisfait d’apprendre que sa bande s’étoffait de quelques membres doués.
- Parfait, mon ami. Vous êtes d’une efficacité rare, je dois l’admettre. Il faudra que je songe à vous récompenser d’une manière ou d’une autre.
- Monsieur le comte, travailler à vos côtés me suffit amplement. Je ne cours ni après la richesse ni après la gloire. Ce qui compte avant tout pour moi, ce sont la recherche scientifique et l’étude du cœur humain. Vous faites œuvre de révélateur et, auprès de vous, je me sens dans la peau d’un entomologiste.
- Que j’envie votre sagesse et votre détachement! Les problèmes domestiques réglés, il est temps pour moi d’abattre la carte Beauséjour.
- Maître, c’est également mon avis.
- Comme il m’a été facile de persuader cet être veule et pitoyable de m’obéir une fois encore! Il est fasciné par ma personne et mes agissements et croit naïvement que je travaille au bonheur de l’humanité, moi Galeazzo di Fabbrini que ces insectes ont surnommé le Maudit. N’est-ce pas risible? Mais revenons à Saturnin. Il sera le morceau de fromage, un morceau de choix, avec lequel je capturerai la plus belle des souris, ricana alors le comte, faisant craquer son puros. Ah! Frédéric! Je vois déjà ta nouvelle pelure rejetée et piétinée. Mon fou clamera sur les toits la fabuleuse nouvelle. Cayenne t’attend tandis que moi je commanderai le monde!
- Monsieur, que puis-je faire pour vous dans les prochains jours? S’enquit Sarton avec son flegme habituel. Je brûle d’agir; or vous sous-utilisez mes talents.
- Patience, Dmitri, patience! Lorsque je tiendrai entre mes mains ce Danseur de cordes, ce funambule, votre heure sera venue. En attendant, ma toile d’araignée est presque complètement tissée. 
- Comment cela, maître?
- Il n’y a pas que le voleur des barrières monté en graine, le héros de la pègre qui se jettera dans mes filets. Brelan d’As qui, la première, osa me combattre, comptera elle aussi parmi mes victimes. Grâce à une personne qui m’est toute dévouée et que vous ne connaissez pas encore, la demi-sœur de Louise, Camélia qui, pour l’heure vit cachée sous les traits de la dame de compagnie de la voisine de Madame de Frontignac et qui espionne donc sa parente qu’elle hait.
- Camélia, dites-vous? 
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- Une prostituée qui craint de finir à Saint Lazare et qui, si nécessaire, est prête à tuer.
- Comme vous jouez avec les sentiments humains!
- J’avoue que je compose là une symphonie qui sera mon chef-d’œuvre. Bien plus tumultueuse que La Symphonie fantastique de Berlioz.
- Mais qu’en est-il de la fille du juge Frédéric de Grandval?
- Cette oie blanche? Elle constitue un appât de premier choix. Si le fromage Beauséjour venait à échouer, elle prendrait le relais. Tenue par l’espoir stupide de retrouver son père à tout prix, elle s’est rendue au Matin de Paris afin d’obtenir l’aide de Victor Martin. Or, mon Iñigo n’a pu qu’entrer dans ma partie d’échecs. Comme je le subodorais. Lui qui n’a jamais éprouvé le doux sentiment de l’amour s’est senti obligé de voler au secours de la pure jeune fille. C’est à mourir de rire.
Galeazzo di Fabbrini fut alors pris d’une quinte de toux tant il s’étouffait de joie mauvaise. Il ne cessa que lorsque Saturnin de Beauséjour fit une entrée remarquée dans le fumoir. Le vieil homme était irrité et furieux à l’idée de se costumer en Polichinelle le lendemain pour la soirée que Castel Tedesco devait donner au tout Paris.
Le visage écarlate, l’ancien fonctionnaire exprima son mécontentement vivement tout en bafouillant à demi.
- Monsieur le comte! Vous me plongez dans une méchante farce, là! Je ne puis décemment porter ce déguisement grotesque, éructa Saturnin en désignant maladroitement les deux bosses qui déformaient son corps enveloppé.
Notre retraité avait passé ledit habit afin de voir comment il lui allait.
- Saturnin de Beauséjour, mon ex-futur beau-père, c’en est assez de vos frasques! Répliqua le Maudit en regardant le vieil homme d’une façon telle qu’il lui fit désirer d’être à cent mètres sous terre.
- Je… euh… v            ais être ridicule, murmura Beauséjour confus et penaud.
Sa colère s’était évaporée sous le regard de feu du comte.
Fustigé et humilié, n’osant plus même geindre, le vieillard s’en retourna la queue entre les jambes tandis que Sarton appréciait en connaisseur les talents hypnotiques de di Fabbrini. L’incident clos, le pseudo Russe demanda:
- Nos costumes?
- Ah! Vous faites bien d’évoquer le sujet. Je prendrai l’apparence de Laurent de Médicis. Quant à vous, un habit du Japon médiéval vous ira à ravir. Je vous garantis qu’en Shogun Tokugawa vous aurez du succès. 
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- Je le pense aussi, comte. Quid de Tellier?
- Rassurez-vous, Dmitri. Il viendra comme tout ce qui compte à Paris. La soirée promet d’être passionnante. Il me tarde d’être à demain.

***************

Le bal costumé du comte Ambrogio del Castel Tedesco battait son plein alors que plus de trois cents personnes s’y pressaient toutes plus luxueusement vêtues les unes que les autres. Les salons étincelaient de mille feux, les rires fusaient, les valses s’enchaînaient, les cavaliers se montraient particulièrement brillants et les belles très entourées roulaient des yeux sous les assauts en tout bien tout honneur dont elles étaient l’objet.
En amphitryon consommé, l’Italien veillait à tout, souriait, distribuait les compliments appropriés, accueillant les hôtes de marque avec une affabilité stylée.
Bref, la soirée allait assurément compter parmi les événements mondains inoubliables.
Ce fut vers dix heures que Victor Martin, vêtu en courtisan de Louis XV, costume qui lui allait à merveille, accompagné de Louise de Frontignac qui faisait une Madame de Pompadour des plus ravissantes, pénétra dans l’hôtel particulier, annoncé comme il se doit par le maître de cérémonie. 
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Le Maudit, en haut des marches du grand escalier, eut une seconde d’hésitation, puis se décida à aller accueillir les nouveaux venus. La scène qui suivit aurait mérité de figurer dans les annales de l’hypocrisie et du non-dit.
- Monsieur Martin, dit le comte en accentuant ses intonations italiennes, je suis heureux de vous compter parmi l’assistance ce soir. Désormais, me voici lancé auprès de vos compatriotes. Je vous avais envoyé une invitation un peu sans espoir. Mais j’avais tort…
- Monsieur le comte, je n’ai pas pour habitude de me dérober à mes obligations, répliqua Frédéric pince-sans-rire.
- Et Madame de Frontignac à votre bras! Décidément, mon plaisir est à son comble! Votre beauté fait pâlir celle des autres femmes ici présentes.
- Monsieur, foin de vains compliments qui empêchent les vrais sentiments de s’exprimer, je vous prie. Bien d’autres de mes consœurs ici méritent votre attention.
- Que voici des paroles dures, Madame, prononcées par une si charmante bouche!
- Ne pardonne-t-on pas tout à une jolie femme? Sourit Brelan.
- Tout à fait.
Mais d’autres invités s’annonçaient accaparant l’attention de Castel Tedesco.
Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres à peine, dans l’une des innombrables ruelles de l’Île de la Cité, Tchou faisait des siennes. Notre pseudo Chinois, s’ennuyant ferme, avait passé une partie de la journée dans un estaminet à vider absinthe sur absinthe. Présentement, n’ayant plus toute sa raison, il déambulait d’un pas chaloupé dans le quartier. Soudain, il se heurta à un individu qui venait de l’hôtel abandonné des ducs de Lauzun. Or cet homme faisait partie des victimes du Maudit qui étaient parvenues à s’échapper des caves de Grand-maman Tellier et qui erraient parfois la nuit en réclamant une âme! 
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Le mort-vivant avançait en aveugle dans l’étroite ruelle, se cognant durement aux murs des maisons, trébuchant souvent, mais toujours poursuivant son chemin. Le zombie, qui n’était autre que le Sous-secrétaire d’Etat à l’Instruction quémandait d’une voix lugubre ce qui suit:
- Maître, j’ai perdu mon âme! Rendez-la-moi! 
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Accroché au Haän, il se refusait à le lâcher ce qui agaçait prodigieusement Opalaand dont la lucidité avait fui depuis tantôt déjà trois heures. Ce fut pourquoi, oubliant toute prudence, l’extraterrestre sortit de l’une de ses poches un pistolet laser et fit feu à bout portant sur l’humain sans aucun remords.
Cependant, trop saoul pour régler la force de son arme, Tchou ne réussit pas à désintégrer la marionnette vivante. Le Sous-secrétaire d’Etat eut la poitrine gravement brûlée par le fuseur et tomba violemment sur les pavés gras et disjoints. Las! Dans sa chute, sa tête heurta malencontreusement une pierre aigue et le membre du gouvernement mourut en quelques secondes.
Pourtant le drame n’était pas achevé. Du corps sans vie de l’humain, des éclairs bleutés fusèrent entourant le cadavre d’un halo surnaturel propre à effrayer le Haän bien éméché.
Cédant à la panique, Opalaand s’enfuit, lâchant son arme anachronique. Quelque peu dégrisé par la peur, il n’eut de cesse de courir jusqu’à son galetas quelques rues plus loin.

***************

Rue de Valois, Frédéric et Louise, voyant Castel Tedesco et Sermonov occupés à bavarder avec le maréchal Bazaine, décidèrent qu’il était temps pour eux de fouiller méticuleusement les aîtres. Pour cela, ils montèrent jusqu’à l’étage au-dessus du salon où se tenait la réception et s’intéressèrent immédiatement à un bureau gardé par un laquais revêtu d’un uniforme impeccable. 
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L’Artiste n’éprouva aucun scrupule à assommer le serviteur du comte avant de pénétrer dans la pièce de travail de Galeazzo.
Teller, en cambrioleur consommé n’avait pas mis dix secondes à forcer la serrure de la porte, porte  pourtant blindée!
Tandis que Brelan visitait méthodiquement les tiroirs d’un meuble, Victor Martin s’approcha d’un secrétaire Louis XVI à secrets et, identifiant le mécanisme, mit à jour un compartiment dérobé contenant la correspondance entre Galeazzo di Fabbrini et Dmitri Sermonov, preuve non discutable de l’étroite complicité existant entre les deux hommes.
L’Artiste s’empara également de quelques feuilles de brouillon sur lesquelles étaient griffonnées d’une main nerveuse des formules scientifiques auxquelles il n’entendait goutte.
Tout à leur fouille, les deux amis s’attardaient dangereusement, perdant conscience que leur absence qui se prolongeait finirait par être remarquée.
Effectivement, dans la salle de bal, le comte de Castel Tedesco et Sermonov s’avisaient enfin de la disparition de Victor Martin et de Louise de Frontignac.
- Où donc sont-ils passés ces deux-là? S’inquiétait le Maudit.
- Ils ne sont pas loin, comte, répliqua Sarton. À l’étage au-dessus. Je perçois distinctement leurs pensées.
- Ah! Tiens donc! Vous m’aviez caché ce talent, mon cher. Puisque vous dites qu’ils sont là-haut, je vais faire en sorte de déclencher un scandale. Pour cela, Beauséjour est l’homme tout trouvé. Le voici d’ailleurs qui s’approche d’un pas incertain. Ma foi, il a l’air d’apprécier mon champagne.
L’ancien chef de bureau, reconnaissable grâce à son costume de Polichinelle, avançait d’un pas hésitant en direction de Galeazzo, s’épongeant le front, le souffle court et le visage rouge. Toute la soirée, Saturnin n’avait eu de cesse de faire la cour à une duchesse de Bretagne qui avait fini par se fâcher puis à un rat de l’opéra qui avait répondu par des éclats de rire à ses avances.
Ivre et dépité tout à la fois, le sieur Beauséjour osa interpeller le comte. 
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- Voyez un peu comment ces demoiselles m’ont reçu! Tout cela à cause de cet habit grotesque qui dissimule mon charme naturel!
- Allons, monsieur de Beauséjour, soyez honnête avec vous-même. Reconnaissez que vous avez abusé de mon champagne et que, pour l’heure, vous avez surtout besoin d’un petit somme, jeta Galeazzo sévèrement, fixant de ses yeux de nuit intimidant le falot personnage.
Saisissant confusément qu’il devait obéir à cette injonction, l’ex-fonctionnaire s’exclama:
- Oui, c’est tout à fait exact. Un lit! Voilà ce que mon corps las réclame à grands cris!
- Montez donc vous reposer une heure dans mon cabinet particulier, l’invita aimablement di Fabbrini.
Le comte tendit alors une clé au vieil homme qui s’en saisit maladroitement puis, toujours de sa démarche vacillante, gagna l’étage supérieur.
Une fois grimpé péniblement l’escalier, l’inénarrable Saturnin se heurta au corps étendu du laquais assommé, corps qui gisait devant la porte du bureau de Galeazzo.
Alors, surprenant quelque bruit feutré malgré son état, le faux Polichinelle crut bon de pénétrer à son tour dans la pièce interdite. Il faut croire que le champagne lui donnait un courage qui lui faisait habituellement défaut car c’est la mine résolue qu’il ouvrit l’huis pour aussitôt découvrir la présence des deux indélicats cambrioleurs dans le cabinet de travail.
Quelle ne fut pas la stupeur de Beauséjour d’identifier Frédéric Tellier et Louise de Frontignac qui, surpris en flagrant délit de curiosité, ne savaient quelle attitude prendre! Avant que don Iñigo pût agir, lui aussi avait reconnu l’intrus malgré son déguisement ou plutôt à cause de celui-ci, le retraité se mit à hurler de sa voix de fausset: 
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- Au secours! L’Artiste chez le comte! Au secours! À l’aide! Le roi de la cambriole ne va pas me pardonner mon nouveau revirement. Police! Au secours! Police!
Pris d’affolement, le vieil homme, trépignant et encore plus rougeaud que précédemment, essaya de courir afin d’échapper à la poigne de Tellier qui le saisissait afin de le faire taire.
Or, pendant ces quelques secondes de panique, ne perdant pas son sang-froid, Brelan avait ouvert fenêtre et volets afin de juger de la hauteur à sauter pour ne pas tomber entre les mains du Maudit.
Peine intitule car déjà, Galeazzo et Sermonov, entourés d’une dizaine de valets, arrivaient dans le cabinet de travail.
Le sourire qui ornait les lèvres du faux Castel Tedesco valait tout un poème. Le comte était armé d’un imposant pistolet qu’il pointait avec jubilation en direction de Victor Martin.
- Reconnais avec moi que, parfois, la vie a de ces détours! Jeta avec ironie di Fabbrini. Frédéric laissons tomber le masque. Fils prodigue, sache que je n’ai jamais douté te retrouver en face de moi. Mais sous l’identité de ce directeur de journal qui a ses entrées chez l’Empereur lui-même! Là, tu m’ébahis! Chapeau, l’Artiste! Oh! Mais tu t’apprêtais à me quitter dirait-on… Si tôt? Ne me dis pas que tu voulais fuir mon ire… ce n’est pas là une attitude digne de toi. Tu me déçois une fois encore…
- Mon maître, pardonnez-moi de me montrer si cavalier, mais, en effet, je suis pressé. Viens, Brelan.
- Comment? Partir par la fenêtre? Alors qu’il y a près de dix mètres de haut? Ce n’est point une sortie appropriée pour une dame. Non, non, point du tout…
- Monsieur, siffla Louise avec fierté, j’ai déjà couru des dangers plus graves que celui de me casser une jambe…
- Je vois à quoi vous faites allusion, très chère… votre court séjour à saint Anne…
- Que je vous dois…
- Monseigneur, trêve de politesse, enchaîna Frédéric sur un ton inimitable. Je pars. Quant à vous monsieur de Beauséjour, je ne vous oublie pas. Votre cœur est aussi faible que votre tête. Une girouette voilà qui vous qualifie à merveille.
Puis, d’un ample et rapide mouvement de bras, l’Artiste lança une couverture à la face de Galeazzo, couverture qui était précédemment jetée négligemment sur un canapé. Aveuglé, l’Italien tira au jugé et manqua sa cible. Furieux, il allait recommencer tandis que ses domestiques se précipitaient pour tenter de stopper le Danseur de cordes lorsqu’une main ferme le retint. Elle appartenait à Dmitri Sermonov.
Celui-ci murmura à l’oreille du comte:
- Monsieur le comte, n’exagérez pas. Vous oubliez toute prudence… rien n’est perdu en vérité car nous savons comment nous saisir de cet homme et de sa complice.
- Pourquoi changez-vous d’avis? Il y a dix minutes à peine…
- La Valette vient d’arriver, monseigneur… je vous rappelle que nous avons besoin de son aide… ou de son consentement tacite… Tellier ne se laisserait pas capturer sans rien dévoiler…
Comprenant qu’il s’était laissé emporté par un sentiment impulsif, qu’il n’avait pas su contrôler sa haine, Galeazzo recula et abaissa son bras puis jeta un coup d’œil mélancolique vers la fenêtre. Don Iñigo et Brelan avaient disparu en sautant sur la pelouse du jardin situé à l’arrière de la propriété. Sans aucun dommage, les deux amis purent donc fuir.
- En effet, Dmitri, nous ne pouvons, pour l’instant, nous passer de la protection de cet histrion. J’allais commettre une sottise.
- Merci à vous de le reconnaître. Cependant, ne regrettez rien et songez que notre appât, Clémence de Grandval, a trouvé refuge chez madame de Frontignac au boulevard Saint Germain.  
- Comment avez-vous appris ce détail?
- J’ai soudoyé Annie, l’une des femmes de chambres de Brelan…
- Intéressant. Que savez-vous de plus que vous me celez?
- La demoiselle est amoureuse du journaliste André Levasseur…
- Mais il s’agit de ce journaliste trop curieux qui s’est aventuré jusque dans mes laboratoires! Décidément, le diable est mon compère! Quant à vous, Beauséjour, allez vous coucher. Cessez vos gémissements. Vous me fatiguez les oreilles avec vos plaintes.
- Oui, monseigneur, fit Saturnin tout penaud en reniflant bruyamment.
Tandis que le pitoyable Polichinelle regagnait sa chambre d’un pas lourd, les serviteurs du comte s’égaillèrent sur un signe de leur maître. 
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Galeazzo et Sarton rejoignirent les invités et inventèrent une explication pour faire taire les discussions et apartés qui avaient suivi le coup de feu.
- Un cambrioleur est parvenu à se glisser dans mon bureau, là justement où je tiens mes bank-notes dans un maroquin.
- Oui, c’est cela, renchérit Sermonov. Heureusement, le directeur Victor Martin se trouvait à l’étage et a neutralisé momentanément le bandit… alors que nous arrivions, le criminel a mis a profit le désordre qui a suivi pour s’enfuir par la fenêtre. Victor Martin lui a emboîté le pas car madame de Frontignac qui prenait l’air dans le jardin a été bousculée par le voleur…

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dimanche 14 septembre 2014

Le Tombeau d'Adam : 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 6.



Chapitre 6

Dix heures venaient de sonner à la petite pendule surchargée d’or et de volutes qui reposait sur le meuble marqueté de bois précieux. Toutes les lampes allumées dans la pièce lui conféraient un éclat malgré tout adouci car il ne s’agissait pas d’éclairage électrique mais à gaz. Penché sur un dossier délicat posé sur son bureau, l’Empereur travaillait bien que l’heure fût déjà assez avancée, le nez chaussé de lunettes et le front soucieux. Par instant, notre auguste personnage levait les yeux, quelque peu impatient et son regard azuré parcourait hâtivement la pièce garnie d’une tapisserie d’Aubusson des plus authentiques.
Il était visible que Sa Majesté attendait quelqu’un. S’assurant que les lourdes tentures de velours rouge cachaient les portes-fenêtres, Napoléon III finit par se lever, ne dominant plus sa nervosité. Il se mit à faire les cent pas, allant de la cheminée en marbre à son bureau et vice-versa. 
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« Va-t-il venir? », s’inquiétait le souverain.
À peine eut-il formulé pour la dixième fois au moins cette question muette qu’on toqua discrètement à l’huis dérobé.
- Cerfons, entrez donc! »
Un homme d’âge mûr, mi-majordome mi-homme de confiance, s’introduisit dans le bureau et saluant profondément Sa Majesté Impériale dit:
- Monsieur Victor Martin est à vos ordres et attend dans le couloir.
- Enfin! Vite! Faites-le venir et assurez-vous que personne ne soit le témoin de cette entrevue.
- Oui, Sire.
Cinq secondes plus tard, le directeur du Matin de Paris s’inclinait respectueusement devant Napoléon III.
- Asseyez-vous et entrons dans le vif du sujet, ordonna le Prince impérieusement. J’espère que vous avez su rester discret en venant jusqu’ici; il ne s’agit pas d’une entrevue officielle.
- Bien entendu, Votre Majesté. Je l’avais compris ainsi.
- Votre journal enquête actuellement sur les disparitions réapparitions…
- Comme tous les grands quotidiens parisiens, Sire. Mais si vous craignez que mes investigations gênent celles de la police…
- Absolument pas, monsieur Martin. Au contraire, je désire que vous poursuiviez vos recherches, en les intensifiant si possible, et, même, que vous vous y impliquiez personnellement.
- Votre Majesté, je ne saisis pas. Il me semble qu’un enquêteur spécial s’est déjà mis à votre service. Avec toutes les recommandations et les aides dont il dispose il devrait aboutir.
- Si vous faites allusion à l’envoyé du tsar Dmitri Sermonov…
- C’est cela.
- Je sais déjà qu’il échouera. En fait, je ne puis accorder ma confiance à aucune personne officielle.
- Alors, Votre Majesté, vous avez pensé à moi… mais justement…
- Pourquoi vous? Monsieur Martin, le gouvernement est en grand danger. Mon trône vacille sur des bases minées. Un complot se trame non seulement contre ma personne et contre l’Empire mais également contre la France. La sécurité publique toute entière est menacée et aucun de mes sujets n’est à l’abri. En Italie, des incidents semblables se sont produits. On parle aussi de phénomènes identiques dans l’Empire austro-hongrois.
- Je sais cela. Pourquoi moi, Sire? Je réitère ma question car vous n’avez pas répondu. Pardonnez mon insistance mais j’attends une réponse honnête…
- L’autre soir, après la malheureuse intervention du chef du Département des cultes, vous avez disparu à sa poursuite. J’ignore ce qu’il est advenu ensuite mais vous seul avez eu le courage de vous interposer.
- Cinq ou six personnes avaient eu le même réflexe, Votre Majesté.
- Monsieur Martin, écoutez-moi attentivement. Je vais jouer franc-jeu avec vous. Dans cette lutte à laquelle vous vous trouvez déjà mêlé, vous n’êtes pas seul. Vous employez toute une bande d’individus qui n’ont pas froid aux yeux et que rien n’arrête. Surtout pas ce spectacle de grand guignol!
- Que croyez-vous donc, Sire? Que supposez-vous? Je ne suis pas à la tête d’une police secrète personnelle.
- Non, bien entendu, monsieur Victor Martin. Mais vous faites mieux. Vous commandez à toute la pègre de Paris. Ne le niez pas, c’est inutile, monsieur le directeur ou plutôt pour être exact, monsieur Frédéric Tellier, surnommé l’Artiste ou encore le Danseur de cordes, condamné jadis aux travaux forcés à perpétuité par le parquet de la Seine!
- Ah! Je suis donc percé à jour? C’est très fort de votre part Votre Majesté;
- Dès le début, cher Tellier, du moins dès votre réapparition sous l’identité de Victor Martin, je savais qui vous étiez. Vous changez de peau comme de chemise. Tour à tour vicomte de Cardillan, marquis don Iñigo de la Sierra, Anthelme Froissac, Louis de Vendeuil, Victor Martin, mais surtout et avant tout le bandit repenti et aventurier notoire Frédéric Tellier, celui qui combattit par trois fois le démoniaque comte lombard Galeazzo di Fabbrini. Comme vous vous en apercevez, je sais beaucoup de choses vous concernant. Ne vous étonnez pas. Cela fait vingt ans que je suis vos exploits. Je n’ose dire que je vous admire mais… je vous félicite pour le courage avec lequel vous avez décidé un jour de revenir dans le droit chemin et de vous opposer au comte, à votre manière, j’en conviens, mais d’une façon tout à fait remarquable. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/8a/Jean_Topart.jpg
- Sire, décidément… je ne pensais pas avoir eu un parcours aussi transparent.
- Monsieur Tellier, si je l’avais véritablement voulu, il y a longtemps que ma police vous aurait réintégré à Mazas, l’antichambre de très longues vacances à Cayenne. Oui, je puis bien vous l’avouer, maintenant, je vous admire… c’est pourquoi je préfère vous faire confiance plutôt qu’à cet espion de Dmitri Sermonov. J’ai pu juger ce dont vous étiez capable. L’affaire de la machine de Marly en est un bon exemple. Vous avez une police secrète, moi aussi, asséna Napoléon III avec force. Comme vous le constatez, elle n’est pas aussi inefficace que veulent le faire croire certains journaux.
- Sire, je ne sais plus que répliquer…
- Monsieur Tellier, aurais-je réussi à vous troubler? À percer l’armure de votre impassibilité?
- Oui, Votre Majesté, admit simplement l’Artiste.
- Récapitulons. J’attends de vous que vous mettiez un terme à cette histoire de morts-vivants, quelle que soit la manière que vous jugerez bon d’employer. Si vous devez passer par le meurtre, faire couler le sang, tant pis!
- Sire!
- Frédéric Tellier dois-je le formuler plus clairement? Je vous rappelle que le sort de la France, non, mieux, le sort de l’humanité repose entre vos mains!
- Dans ce cas, Votre Majesté, je n’ai plus qu’à m’incliner… En réalité, je suis républicain…
- Monsieur, votre franchise vaut la mienne; vous avez donc carte blanche pour vous mettre à couvert tant auprès de mon Ministre de l’Intérieur, ce bon La Valette, que de toute ma police sans oublier l’armée, voici un blanc-seing qui vous autorise à agir sans entrave sur tout le territoire. De plus, pour qu’il n’y ait aucune confusion, il est à votre nom. Si vous désirez vous assurer de sa teneur, voici…
Frédéric s’empara du billet et le lut attentivement. Le texte en était fort explicite.
« C’est par ma volonté et par mon ordre express que Monsieur Frédéric Tellier, connu sous le pseudonyme de Victor Martin, a accompli tout ce qu’il a jugé bon pour le salut de la France. 
                                               Palais des Tuileries, le 10 avril 1867,
                                                  Napoléon III ».

- Monsieur Tellier, reprit l’Empereur, j’espère vous revoir lorsque tout ceci sera terminé en mon château de Compiègne. Sa Majesté l’Impératrice adore votre humour ainsi que vos récits de voyage.
- Sire, je ne manquerai pas de me rendre à votre invitation.
Avec un naturel parfait, le Danseur de cordes salua Napoléon III et se retira discrètement, le visage souriant, le cœur content et quelque peu soulagé devant la confiance que lui accordait l’Empereur.

***************

Huit heures du matin à la rédaction du journal Le Matin de Paris. L’effervescence était à son comble tandis que les  linotypistes attendaient les comptes rendus des spectacles en vogue et notamment l’article sur la dernière opérette d’Offenbach. Les rédacteurs spécialisés dans les rubriques internationales mettaient la dernière main sur leurs reportages concernant le Tonkin et l’Annam ou encore les colons s’installant dans la plaine de la Mitidja en Algérie, papiers qui paraîtraient tous le lendemain.
D’autres journalistes rédigeaient quelques pages sur les dernières nouvelles du Mexique ou sur la soirée donnée par la famille impériale à Compiègne. En tout, une trentaine d’hommes écrivaient, fumaient, s’interpellaient ou s’énervaient.
Parmi cette équipe triée sur le volet par le patron lui-même, un jeune scribouillard aux dents longues, décidé à se faire rapidement un nom dans le milieu, André Levasseur, était le véritable stéréotype d’un Rouletabille en herbe avec quelques années de plus toutefois.
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Âgé à peine de vingt ans, ce casse-cou toujours à la recherche d’un article fumant, un siècle plus tard on aurait écrit un scoop, trépignait d’impatience, persuadé de son immense talent, avide de prouver à Victor Martin qu’il était plus qu’un journaleux.
Or, ce jour-là, la chance semblait s’offrir enfin à lui.
Le directeur du journal arriva avec son exactitude coutumière. Pénétrant dans le saint des saints, il ordonna à quatre reporters de le suivre afin de leur distribuer les tâches de la journée. Parmi eux, justement, ledit André Levasseur!
Les ordres donnés aux trois journalistes chevronnés, ceux partirent afin d’accomplir au mieux leur travail. André se retrouva donc seul face au grand patron, rongeant son frein.
- Euh… quant à moi, patron, les chiens écrasés comme d’habitude, je suppose… ou l’assassinat du receveur des postes…
- Mon petit, laisse-moi réfléchir en silence…
- Patron, je veux de l’action! Jeta le jeune scribouillard ignorant ce que venait de dire son patron. Cela fait bien un an que je végète à ne rédiger que des papiers de dernière catégorie. Patron, je vaux mieux que cela. Accordez-moi la chance de faire mes preuves.
- Tes preuves, dis-tu? Qu’entends-tu par-là?
- Ce qui me plaît, ce sont les enquêtes criminelles, l’investigation.
- Oui, je vois, l’investigation et l’action. J’envisage bien de te donner une tâche particulière, mais…
- Alors, patron, qu’est-ce qui vous retient?
- Ton âge d’abord, ton innocence ensuite. As-tu réellement du cœur au ventre comme tu le laisses entendre? T’es-tu déjà retrouvé dans un coup dur? Ne serait-ce qu’une fois?
- Chef, je suis né près des fortifs! Ma mère m’appelle Peur de rien. Un véritable gamin de Paris, voilà comment je suis.
- Holà! Du calme. N’en rajoute pas. C’est entendu, je te mets à l’essai. Mais ne m’appelle pas chef. Cela a une connotation bande de malfaiteurs, reprit avec un sourire amusé Victor Martin.
- Oh! Merci monsieur. Vous ne le regretterez pas.
- Puisque tu es un Parisien pure souche, tu vas aller traîner tes pas du côté du Jardin des Plantes et des arènes de Lutèce.
- Patron, je comprends. C’est là où le macchabée a disparu…
- En effet. Tu vas enquêter, faire parler les gens du coin, mais attention! Sois discret et habile. Pour les informations qu’il te faudra vérifier, interroge en priorité les concierges, les gens de maison, les étudiants bohêmes et fauchés, les habitués des mastroquets…
- Monsieur, j’ai compris la tâche à laquelle vous m’assignez. Vous me confiez en fait l’affaire du siècle! Si je m’attendais à cela!!
- Mon petit, tu es satisfait, je le lis dans tes yeux. J’en suis content. Ah! Avant de te mettre en route, un dernier conseil. Sois prudent et si tu te sens en danger, tu arrêtes tout et tu viens me voir soit ici, au journal, soit à mon domicile à Passy.
- Oui patron!
L’entrevue à peine achevée, Levasseur s’apprêtait à partir. Il fut interrompu dans son geste par l’arrivée inopinée de deux jeunes visiteuses, madame veuve de Frontignac accompagnée de sa protégée, Clémence de Grandval.
- Oh! Cher ami, fit Louise, vous êtes occupé…
- J’ai terminé, Louise. Vous ne me dérangez nullement. Mademoiselle, je constate avec plaisir que vous avez meilleure mine.
- C’est grâce à madame de Frontignac qui se montre si attentionnée avec moi, répondit Clémence en rougissant.
- Mesdames, asseyez-vous. André, attendez donc encore une minute avant de vous éclipser. Madame de Frontignac, André Levasseur. Mademoiselle de Grandval…
Le jeune journaliste ne put que s’incliner avec politesse avant de prendre congé. Il avait eu le temps de détailler Clémence et de croiser son regard. Cette dernière, sans en avoir l’air, avait désormais le portrait d’André enfermé dans sa mémoire. Un homme sympathique, à peine plus âgé qu’elle, à l’œil bleu, au cheveu châtain, au menton volontaire, à la taille élevée et élancée, vêtu à la diable d’un costume sport, à la cravate nouée n’importe comment, les poches déformées par la présence de carnets et de crayons.
Une fois le journaliste sorti, Brelan prit la parole.
- J’ai reçu votre billet ce matin et me suis empressée de venir vous voir aussitôt. À votre regard, je sens qu’il y a du nouveau.
- Exactement, Louise. J’ai maintenant tout pouvoir pour éclaircir l’affaire.
- Comment avez-vous fait?
- Rien de particulier. Simplement, pour résumer, je vous dirai que je suis bien en Cour. Vous pouvez mettre ce que vous voulez derrière ces mots.
Louise sourit comprenant plus ou moins le sens caché de cette dernière phrase. Cependant, Clémence de Grandval perdait patience. Se tamponnant les yeux avec un mouchoir de fine batiste, elle questionna:
- Mon père, monsieur Martin? Avez-vous espoir de le retrouver?
- Mademoiselle, rassurez-vous. Des hommes à moi sont sur la piste et celle-ci est chaude. Le journaliste Levasseur enquête également, muni de nombreuses recommandations.
- Certes. Mais pensez-vous aboutir bientôt?
- Peut-être plus tôt que vous le croyez. À mon avis, avant trois jours votre père sera de retour dans votre foyer.
Louise s’était levée, imitée par le Danseur de cordes. Faisant semblant d’admirer des originaux de Dürer et non des copies, elle prit à part l’Artiste et fit:
- De quels hommes sûrs voulais-tu parler? Pas de ce jeune homme qui, aussi vif et habile soit-il, ne peut lutter contre Galeazzo?
- Non, naturellement, mais de ma bande habituelle, Brelan: Hermès, Milon, Pieds Légers, Marteau-pilon, Tchou, le Piscator et bien sûr Doigts de fée. Je les ai postés entre l’Île de la Cité, l’île Saint Louis, le Quartier Latin, le Jardin des Plantes et les arènes de Lutèce. De plus, ils ont recruté dans les bas-fonds une cinquantaine d’hommes et de femmes qui n’ont pas les yeux dans les poches. Je connais la plupart d’entre eux et, crois-moi, ils sont dévoués et hardis; toutes les deux heures, l’un d’entre eux vient me faire son rapport.
- Alors?
- Pour l’instant, aucun résultat encore mais le filet se resserre. Maintenant, j’ai besoin de toi…
- Qu’attends-tu de ma part?
- Suis Sermonov. Il est l’hôte de Castel Tedesco. Cela est plus qu’étrange. Connaissant ton talent pour changer d’apparence…
- Je t’obéirai. Mais tu es plus doué que moi pour les déguisements. Quelle tâche te réserves-tu?
- Oh! Rien de fort réjouissant! Le train-train quotidien, les invitations mondaines. Or, justement, Castel Tedesco donne une soirée costumée après-demain et j’ai reçu une carte sollicitant ma présence à ce bal.
- Hum… ne crains-tu pas un piège de la part du Maudit? Il a pu percer à jour ton identité comme l’Empereur…
- J’en ai parfaitement conscience Louise, mais que veux-tu qu’il tente contre moi lors de cette soirée? Il y aura au moins deux cents invités chez le comte. Si tu le désires, tu peux m’accompagner. Il me faut une cavalière et je ne puis décemment demander ce service à cette enfant, jeta don Iñigo en désignant Clémence de Grandval du regard.
- D’accord, Frédéric. Fais comme bon il te semble mais tu joues avec le feu.
 
***************

          
Il était un peu plus de huit heures du soir et la nuit humide et froide s’étalait comme un manteau noir dans le ciel de Paris. Un petit vent aigre soufflait accentuant davantage l’impression de fraîcheur.
Dans la ménagerie du Jardin des Plantes, les grands fauves, repus, sommeillaient dans leurs cages. Le journaliste André Levasseur avait eu l’idée de se laisser enfermer dans le parc afin de surveiller les lieux. Caché dans un fourré, à proximité du pavillon des singes, il attendait que les gardiens aient achevé leur tournée. 
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Pourquoi le jeune homme s’était-il dissimulé dans cet endroit des plus insolites? Après avoir interrogé longuement et habilement les gens du quartier, André avait fini par apprendre que, depuis une quinzaine de jours environ, les fauves s’agitaient et se montraient agressifs la nuit venue. Un tigre avait même attaqué celui qui le nourrissait et il avait fallu abattre l’animal.
Mais les minutes s’écoulaient sans que rien ne vînt. Lentement mais sûrement, le journaliste sombrait dans une somnolence précédant le sommeil.
Soudain, un bruit inattendu le fit sursauter, le tirant ainsi de sa torpeur. La grille d’une des cages enfermant les singes s’ouvrait dans un grincement lugubre.
Afin de mieux distinguer ce qu’il se passait, le jeune homme s’approcha à pas de loup tout en se murmurant:
« J’ignorais que les chimpanzés étaient assez intelligents pour ouvrir une serrure sans en avoir la clé ».
Ce fut ainsi qu’André vit avec la plus grande stupéfaction un chimpanzé libre se rendre tranquillement jusqu’à la remise du jardinier, avançant d’un pas tout à fait humain et en ressortir trois minutes plus tard tout au plus sous l’apparence d’un nain d’un mètre dix de haut.
« Je dois lui emboîter le pas, ce me semble. Comme c’est intéressant de suivre les ordres du patron! ».
Or, surgissant d’un autre massif d’arbustes, une ombre se profilait. Elle appartenait à Pieds Légers qui, pourvu des mêmes renseignements et des mêmes directives que le journaliste, surveillait lui aussi le jardin public.
Mais André Levasseur remarqua la présence de la deuxième silhouette et eut un petit rire silencieux.
« Décidément, le Jardin des Plantes est un endroit très couru, surtout la nuit! Un gamin des barrières manifestement qui suit le nain ou… moi? ».
Pendant ce temps, l’homme de petite taille, acrobate dans un cirque durant son adolescence, escaladait promptement la grille du parc, imité quelques secondes plus tard par l’apprenti voleur qui, lui aussi, paraissait rompu à ce genre d’exercices.
Levasseur décida de faire de même et ce fut donc à un curieux manège que se livrèrent les trois ombres fugitives, classées par ordre de grandeur, marchant à la queue leu leu dans la rue Monge puis dans celle des Arènes.
Si le nain, quelque peu dur d’oreille, ne se rendait pas compte de la présence du cortège qui lui avait emboîté le pas, ce n’était pas le cas de Pieds Légers.
Profitant du battant d’une porte cochère, Guillaume s’y camoufla et attendit que le journaliste arrivât à sa hauteur pour lui faire un croche-pied! 
 http://php88.free.fr/bdff/film/2000/0055/10/Alain%20Dekok%20(2).jpg
Alors Levasseur s’étala de tout son long sur le trottoir et n’eut pas le temps de se redresser. La petite frappe le maintenait d’une main ferme. Rapidement, le jeune voleur questionna sa prise.
- Alors, le bourgeois de journaleux, tu me suis? Tu m’espionnes?
- Vous vous trompez, répliqua André. Ce n’est pas vous qui m’intéressez, c’est le nain déguisé en singe! Lâchez-moi sinon il va nous échapper.
- Mais non!
- Comment savez-vous que je suis journaliste?
- Ben, à votre avis?
- Il est vrai que je travaille pour Victor Martin.
- Moi itou!
- Pourtant, je ne vous ai jamais vu au sein de la rédaction.
- C’est parce que je suis un irrégulier…
- Je ne comprends pas.
- Ce n’est pas important. Comme nous avons la même mission, nous devons faire alliance.
- Comment cela?
- Mon gars, tu es plutôt long au niveau de la comprenette. Tope-là et reprenons la filature…
N’essayant pas d’en savoir plus, du moins pour le moment, André se releva puis les deux jeunes gens coururent jusqu’aux Arènes où le nain avait disparu.
Naturellement, les grilles closes furent aussitôt escaladées par les deux compères qui, ensuite, se partagèrent le périmètre de recherche. Pieds Légers découvrit le premier d’étranges rainures en bordure des gradins. Aussitôt, il héla le journaliste qui dégagea la terre qui camouflait une trappe. Alliant leurs forces, les deux jeunes gens parvinrent non sans mal à soulever la lourde pierre et après une âpre discussion, Levasseur s’engagea seul dans le souterrain maçonné.
Le plafond du boyau était étayé par des poutres. Craquant allumette sur allumette afin de pouvoir se diriger dans l’obscurité, le journaliste progressait lentement, ses narines agressées par une forte odeur de moisi et de pourriture. L’humidité suintait de toute part et les bottes du jeune homme clapotaient dans un fond d’eau noire.
La marche sembla durer des heures à André qui s’inquiétait de manquer bientôt d’éclairage. Mais ce n’était pas le cas, bien sûr, ses sens le trompant. Parfois, des rats, dérangés dans leurs mystérieuses occupations, couraient entre les jambes de l’intrus suscitant chez lui du dégoût ou encore notre journaliste trébuchait sur des moellons détachés des parois multiséculaires. Il arrivait aussi que son visage se trouvât enveloppé dans d’antiques toiles d’araignées, déclenchant chez notre audacieux un réflexe de recul bien compréhensible.
Levasseur finit par déboucher dans une espèce de caveau voûté mais assez vaste servant de laboratoire au comte de Castel Tedesco. Naturellement, le journaliste ignorait l’identité du propriétaire de ces lieux tout droit sortis de l’imagination d’un écrivain « gothique ».
La salle baignait dans une lumière verdâtre étudiée conférant ainsi une aura d’angoisse aux objets hétéroclites et aux machines étranges qui servaient manifestement à quelques sombres recherches. Avisant une sorte de cercueil transparent, en fait une cuve de maintenance contenant un sujet d’expérience plongé dans un sommeil comateux, André s’approcha, fasciné, tentant de comprendre ce qui se tramait là. Il n’en eut pas le temps. Quelqu’un venait de l’assommer par-derrière. S’écroulant sur le sol, il perdit conscience.

*************

Notre imprudent jeune homme recouvra ses esprits moins de dix minutes plus tard mais ce court laps de temps avait suffi pour que son corps endormi fût transporté dans une autre pièce qui s’apparentait cette fois-ci à un in pace! Aucune lumière mais, par contre, une atmosphère méphitique, des chaînes rouillées l’emprisonnant et, pour couronner le tout, à ses côtés, deux ou trois squelettes encore retenus aux murs par des anneaux. 
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Lorsque ses yeux s’accommodèrent à l’obscurité, André se sentit blêmir et crut qu’il était perdu. Soudain, à ses oreilles retentit un rire sinistre semblable au cliquetis que produirait le heurt d’ossements humains en train de danser.
- Tu vas payer fort cher ta curiosité malsaine! Cria la voix inconnue, venue de nulle part. Ne sais-tu pas qu’il est des lieux interdits aux communs des mortels?
Le silence revint tout aussi subitement alors qu’un gaz soufré s’infiltrait insidieusement à travers les pierres disjointes de l’oubliette. En trois minutes, l’atmosphère raréfiée du tombeau se retrouva saturée par les émanations délétères tandis qu’André perdait une nouvelle fois connaissance.

***************

Tout à sa peur, Levasseur avait oublié l’existence de Pieds Légers. Le gamin de seize ans avait attendu une trentaine de minutes comme il avait été convenu le retour du journaliste. Le terme écoulé, il s’engagea donc à son tour dans le souterrain.
Après une marche aussi pénible que celle de son prédécesseur, Guillaume parvint devant l’entrée du laboratoire mais, cette fois-ci, sans la voir car elle avait été bouchée par un énorme bloc de calcaire. La lourde pierre avait été actionnée par un mystérieux mécanisme. Ce fut pourquoi l’adolescent poursuivit son chemin dans l’étroit boyau. Cependant, il avançait dans la pénombre grâce à la lueur tremblotante d’un rat-de-cave dont il était toujours muni.
Notre jeune voleur ne prit pas garde à la présence d’un nid de chauve-souris qu’il dérangea. Celles-ci, en colère, s’envolèrent en poussant de petits cris aigus, leurs ailes membranées fouettant l’air.
Afin d’échapper à leur ire, Pieds Légers se mit à courir, toute prudence enfuie. Naturellement, l’inévitable advint. Soudain, le sol se déroba sous les pas précipités de l’adolescent qui fit une terrible chute de trois mètres avant d’atterrir brutalement sur des dalles ruinées.
Cependant, notre voyou, habitué sans doute à se retrouver dans des situations périlleuses, tout secoué et contusionné qu’il était, ne s’en releva pas moins, tentant déjà de sortir du caveau qui contenait des crânes jaunis portant des traces de terre.
Inventif et poussé par l’urgence, Guillaume eut la présence d’esprit d’entasser les têtes et les corps des morts oubliés d’un cimetière disparu depuis plusieurs siècles au moins afin de se construire un escalier improvisé. Peu après, grâce à ses efforts, notre gamin put sortir de son trou et reprendre l’exploration du souterrain. 
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Cependant, dans cette aventure, le jeune homme avait perdu son précieux rat-de-cave. Quelques instants plus tard, cela faillit lui coûter la vie lorsqu’un second piège fut actionné par sa présence non désirée. Une volée de flèches passa inopinément juste au-dessus de sa tête. Ce fut sa petite taille relative qui le sauva.
Par contre, les projectiles atteignirent une momie d’orang-outan encastrée dans la paroi opposée du souterrain. La dépouille aux yeux rouges, assez effrayante, était entourée de bandelettes en décomposition et le tout dégageait une odeur musquée. Les bandes de lin, si elles avaient pu être déchiffrées par un spécialiste, auraient révélé leurs inscriptions multilingues en copte, en écriture hiéroglyphique, et en caractères appartenant au linéaire B. 
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En réalité, il ne s’agissait que d’un automate étrangement perfectionné destiné à cacher la présence d’une issue. Pieds Légers le comprit et, après avoir tâté longuement le mur, reconnut une porte qu’il parvint à ouvrir. Il s’introduisit prudemment dans une sorte d’oubliette et eut alors la surprise d’apercevoir le journaliste André Levasseur, assis sur le sol, arborant un sourire niais et jouant avec des billes de calcaire qui n’étaient en fait que des éclats d’os.
- Holà, m’sieur Levasseur, reprenez vos esprits! S’écria le gamin des barrières en secouant rudement le jeune homme.
Peine perdue! Après avoir essayé de lui parler, après avoir joué la colère, tenté de le menacer, ou usé de cajolerie, Pieds Légers dut se rendre à l’évidence. André avait perdu la raison. Mais était-ce définitif?
Lentement, avec la plus grande patience, le voleur réussit à mettre debout l’infortuné. Le tenant par la main, il reprit le chemin du retour, le cœur inquiet, se demandant comment le Maître allait réagir. Guillaume avait failli dans sa mission. Il s’en mordait les lèvres jusqu’au sang.
Enfin, parvenu à l’extérieur des Arènes de Lutèce, le garçon des barrières héla un fiacre.
« Ne regardons pas à la dépense. Il y a urgence et c’est le Maître qui paie ».
Par bonheur, une remise passait par le quartier. Pieds Légers s’empressa d’y monter suivi par son docile compagnon dont le regard était toujours dépourvu d’intelligence. Vingt minutes plus tard, le cocher arrêta son véhicule devant l’hôtel particulier de Louise de Frontignac.

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