1918
11 Juillet 1993.
Stephen, taraudé par l’inquiétude,
rendait visite à ses parents qui s’étaient réfugiés, sur son conseil, dans une
petite bourgade du Kansas nommée Dodge City.

Mais Dietrich, plus ou moins remis de
son attaque, ne se trouvait pas auprès d’Anna Eva. Il avait dû se rendre à San
Francisco afin de régler un problème d’assurance-vie.
Michaël Xidrù avait accompagné le
chercheur, redoutant une nouvelle sottise de sa part.
Le déjeuner s’était déroulé dans une
atmosphère morose. Les rares paroles échangées n’abordaient pas le sujet qui
troublait tant le professeur Möll.
C’était maintenant l’heure du café.
Les trois personnes s’étaient installées dans le salon, une pièce arrangée avec
goût par Anna Eva qui avait su utiliser au mieux les faibles moyens dont elle
disposait.
Après avoir avalé deux gorgées du noir
breuvage, Stephen soupira et fit :
- Maman, je vois que toi et papa
m’avez écouté.
- Tu t’es montré si insistant… dommage
que Pat et son mari n’aient pas fait de même.
- Vous avez bien fait de suivre mes
conseils.
- Pourquoi donc ?
- Les jours qui vont suivre vont être
cruciaux. Je crois que la Troisième Guerre mondiale aura lieu bientôt, très
bientôt.
- Mon Dieu ! Stephen, que me
dis-tu là ?
- Ce sera un conflit nucléaire…
- C’est horrible !
- Je n’ai pas confiance dans le
parapluie censé nous protéger d’une attaque atomique. Nos militaires ne sont
pas à la hauteur… notre technologie non plus… le bouclier nucléaire ne remplira
pas son office, c’est plus qu’évident.
- Tes paroles me font frissonner. Mais
Michaël ? Vous, jeune homme, vous ne pouvez-vous rien ?
L’agent temporel, enfermé dans son
silence, se contentait de tourner machinalement une petite cuiller dans sa
tasse de café, les yeux mi-clos.
- Pourquoi ce silence, Michaël ?
- Oh, tu sais, maman, répondit Stephen
à la place de son descendant, Michaël ne m’a suivi que parce qu’il s’y sentait
obligé. J’ai lourdement gaffé il y a quelques semaines… quelques jours… je ne
sais plus trop où j’en suis avec tous ces déplacements dans le temps.
- Donc, vous surveillez mon fils…
- On peut dire ça, murmura le
chercheur en haussant les épaules.
- Vous semblez ailleurs, jeune homme.
Vraiment ailleurs… j’ai du mal à vous cerner… vous n’étiez pas dans cet état la
première fois que je vous ai rencontré.
- En fait, poursuivit Stephen, Michaël
est arrivé en catastrophe hier soir, je ne sais d’où. Complètement déphasé… à
côté de la plaque si j’osais…
- Ose… Mon hôte s’obstine dans son
silence…
- Tu sais, depuis cette sale affaire
de 1917…
- Tu ne m’as pas mise au courant,
constata Anna Eva d’un air fâché.
- Oh ! Tu me connais. J’ai encore
merdé. Je me suis rendu en 1917 sans l’aval de mon garde-chiourme…
- Pour quoi faire ? Retrouver
cette Cécile ?
- Tu as compris… c’était une grave
erreur.
- Ne m’en dis pas davantage. Ce voyage
a eu des conséquences et Michaël a dû réparer les dégâts…
- C’est cela… des dégâts dont tu n’as
pas idée. Bref, ensuite, de retour à LA, Michaël a passé trois jours et trois
nuits à dormir… à se recharger, je dirais…
- Ensuite ?
- Ensuite, il a disparu quelque part…
dans le passé ou le futur… à cause de lui…
A ces mots, Stephen jeta un coup d’œil
en direction de l’agent temporel, un coup d’œil empli de rancune.
- … j’ai perdu Cécile à jamais…
- Je comprends ce que tu éprouves en
cet instant, mon fils.
- Pour couronner le tout, le
translateur a été détruit dans l’histoire…
- Aïe ! Par ta faute ? Par
la vôtre, jeune homme ?
- Non ! Par mon inconséquence,
reconnut le professeur tout penaud.
- Explique-toi…
- C’est si difficile… Tu sais… j’en
avais plus que ras-le-bol de ce monde pourri en train de se déglinguer, de se
suicider, atteint par une pulsion de mort. Guerre ou pas guerre ?
- Alors, tu as fui dans le passé. Tu
t’es réfugié auprès de mademoiselle Grauillet.
- Je n’en pouvais plus. J’en avais
assez de ce spectacle, de devoir porter sur mes épaules la bêtise de nos
gouvernants. Bref, je n’en avais rien à foutre…
- Stephen ! Se récria Anna Eva.
- Pardon, maman… j’étais si en rogne
contre le genre humain que j’avais oublié que j’en faisais partie, que j’avais
un père et une mère qui m’aimaient… que je t’avais, toi… alors, je me suis tiré
en France… je suis parvenu à retrouver Cécile…
- Puis, stupidement, tu lui as
proposée de partir avec toi dans le passé.
- Oui, tu as deviné… dans les années
1880.

Idiot de ma part, non ? c’était loin d’être une période idyllique. J’ai agi comme le plus grand des lâches et ainsi, j’ai permis à Johann de me pister. Il s’est démasqué.


Idiot de ma part, non ? c’était loin d’être une période idyllique. J’ai agi comme le plus grand des lâches et ainsi, j’ai permis à Johann de me pister. Il s’est démasqué.
- On ne peut rien contre lui ?
- Pas pour l’instant, maman. Il a des
appuis occultes, des technologies démentielles à sa disposition…
- Volées, jeta doucement Michaël…
- Je ne sais pas comment il s’y est
pris mais il a saboté le translateur. Cécile et moi, nous nous sommes retrouvés
coincés à l’intérieur du module, transformé en piège démoniaque.
- Michaël vous en a délivré. Pas sans
mal d’après ce que je vois…
- Je me demande qui a le plus souffert
dans cette histoire, grommela le chercheur…
- Alors, Michaël, toujours aussi
mutique ? Je comprends ce que vous devez éprouver en cet instant… vous
êtes en train de vous demander si vous n’êtes pas un salaud de première…
- En effet, marmonna l’agent temporel
presque à regret.
- Pour achever, vous êtes amoureux…
j’ignore de qui… en tout cas, vous en avez tous les symptômes.
- Amoureux ? Tu veux rire, maman…
C’est impossible. Michaël n’a pas de cœur. Il ne ressent rien. La preuve ?
Ce qu’il a fait à Cécile !
- Tu te trompes, mon fils… au
contraire, notre ami éprouve au moins mille fois plus fort que nous des émotions…
habituellement, il est capable de les dissimuler, mais ton sauvetage l’a
affecté… que répondez-vous, Michaël ?
Rien ne vint de la part de l’homme du
futur qui, mécaniquement, tournait toujours sa petite cuiller.
- Quel mur de silence ! Jeune
homme, vous ne buvez rien, vous ne mangez rien… je sais que vous n’en avez pas
réellement besoin, mais…
- Mais en cet instant, Michaël est
bien incarné, maman, renseigna le chercheur avec un sourire.
- Vous n’aimez pas mon gâteau à la
framboise ? C’était là le dessert préféré de mes garçons lorsqu’ils
avaient dix ans. Donc, si vous êtes incarné, vous devez avoir faim…
- Pardon, madame… je me montre un bien
piètre hôte… je pensais…
- Hum… à quoi ? Lança perfidement
Stephen.
- Je pensais à la chance qu’a Stephen
de vous avoir. Vous êtes une mère si douce, si tendre… vous deviez être fort
jolie à vingt ans… vous me rappelez un tableau que j’ai pu admirer à la Cour
des Médicis, au XVe siècle…


- Merci pour ce compliment, sourit
Anna Eva.
- J’avoue sans honte que je suis las…
J’éprouve de la lassitude morale et physique, ce qui est fort rare chez moi…
mais il n’est pas question de m’en retourner au quarante et unième millénaire…
je ne dois pas m’enfuir, repousser le devoir qui est le mien…
- Michaël, vous n’avez pas simplement
sauvé Stephen d’une mort abominable. Vous avez également sauvé son âme.
- Je veux bien le croire, mais la
mienne ? Je n’ai pas hésité une seconde à expédier Cécile Grauillet au
milieu de cette foule en colère… je l’y ai envoyée directement… sa mort
m’incombe. Je suis responsable de son décès… si je n’avais pas été là, jamais
elle n’aurait affronté ces manifestants…
- C’est ce que j’ai toujours
cru ! S’écria Stephen avec rage.
- Je l’ai tuée… oui… assassinée…
sacrifiée… au nom de la conservation de l’équilibre du continuum espace-temps…
la raison m’y a forcé. Ai-je modifié la réalité ? Sa mort survenue dans
ces conditions atroces était-elle vraiment inscrite dans nos archives ?
- Alors, quelle en est la
réponse ? demanda doucement Anna Eva.
- Oui, bien sûr… Mais je suis à la
fois la cause et la conséquence de cet accomplissement de l’histoire… c’est un
bien lourd fardeau à porter… Jamais je n’ai éprouvé de tels scrupules, de tels
remords… jamais…
- Je refuse de croire cet enfoiré,
gronda le professeur.
- Tu as tort de t’entêter, mon fils.
Il s’est passé quelque chose lorsque vous avez dû faire un choix, Michaël…
Votre conscience s’est réveillée…
- Peut-être… ah ! Comme je
voudrais avoir l’esprit léger, être libre de toute contrainte, me montrer
lâche ! Partir dans un pays tranquille, dans une contrée éloignée des
guerres… en fait, je ressemble trop à votre fils, madame Möll…
- Je n’ai rien en commun avec ce
mec !
- Allons, la colère te fait perdre la
raison, Stephen.
- Aimer
à loisir. Aimer et mourir au pays qui te ressemble…


Un silence, puis l’agent temporel
reprit, avec plus de force et d’assurance.
- J’ai vu la mort de près, Anna Eva…
c’était comme un anti monde, une écharpe de néant, de vide… un ante-mondes…
noir, noir total, d’où rien ne sort, ne peut s’échapper, une sphère creuse qui
englobe la totalité de la réalité… nous ne sommes que des images, des
marionnettes, des leurres et nous nous mouvons au sein du continuum telles des
ombres emprisonnées dans la fameuse caverne de Platon… je me suis
inexplicablement senti attiré comme un papillon par ce trou noir, ce trou de
néant qui phagocytait tout ce qui venait autour de lui… alors, j’ai eu peur…
vraiment peur et j’ai hurlé de terreur. Mais personne pour partager mon effroi
et ma douleur… j’étais seul, si seul… personne pour me comprendre… pour me
soulager… j’étais dépourvu de volonté. Je ressemblais davantage à une petite
étincelle de lumière et d’énergie en train de se noyer, de s’éteindre qu’à ce
ruban éblouissant que je suis à mon état naturel… oui… j’étais en train de
mourir, de m’effacer… le vide m’entourait, m’avalait… plus rien, plus aucune
sensation… une perte, la perte par excellence…
- A d’autres, ricana Stephen…
- Chut ! Veux-tu bien écouter,
pour une fois ? fit Anna Eva d’une voix dure.
- Plus de contact… mais… soudain,
alors que tout paraissait perdu, mais je n’en avais pas conscience, puisque je
n’étais plus, deux mains chaudes et vivantes dans la mienne, moi qui n’avais
jamais rien senti, éprouvé… jamais… j’étais vivant, j’étais encore vivant, plus
que jamais même… ce contact, c’était comme une coulée de lave sur ce qui était
froid, mort, immatériel… une eau vive, claire, une eau qui étanchait ma peur,
qui me revigorait… qui me rendait à l’existence.
- Alors ? Interrogea Anna Eva
avec curiosité.
- Alors, je me suis réveillé, je suis
sorti de ce cauchemar… chaque fois que S1 vient me donner mes instructions, je
redoute ce qui va suivre… je ne veux pas obéir, je ne veux pas céder, mais
c’est mon devoir. Chaque fois, cela devient de plus en plus difficile… comme si
j’acquerrai davantage d’humanité… vous ne pouvez pas me comprendre, comprendre.
Je possède des souvenirs qui ne sont pas les miens. Comme si j’avais plus d’un
million d’années… Comme si j’étais l’humanité tout entière…
- Vous savez ce que vous
ressentez ? Se permit madame Möll. Vous avez besoin de repos… vous êtes en
proie au spleen, la dépression vous menace, Michaël… Restez ici quelques jours…
je vous entourerai de mon affection, je vous choierai tel un fils. Après tout, vous n’avez jamais eu de mère…
ainsi, vous en aurez une.
- Ah ! Là, je ne suis pas
d’accord, jeta le professeur. Maman, tu en fais trop. Michaël ne mérite pas
autant d’égards. Tu oublies que moi aussi, je souffre, que moi aussi, je suis
amoureux…
- Toi, il y a longtemps que tu es
parti du nid.
- Madame, merci pour votre
sollicitude… mais je puis accepter. Il se passe en ce moment des choses
capitales… oui, capitales pour l’humanité. Pour la civilisation post-atomique
numéro 1. Ma présence est indispensable à LA. Il n’est pas question que je me
retire du monde. Je dois également veiller sur les événements du Wurtemberg.
Malcolm Drangston va commettre la pire sottise de sa vie tandis que Johann
poursuit son action souterraine auprès de Johanna. Quoiqu’il m’en coûte, je
dois être sur le terrain. Je vis pour cela.
- Vous êtes le pare-feu de l’humanité,
constata la mère de Stephen avec à propos.
- Oui, c’est là mon rôle, la raison de
mon existence. Mon vague à l’âme est oublié, rangé aux oubliettes. Allez,
Stephen, en route !
- Vous repartez ainsi, tout de
go ? S’inquiéta Anna Eva.
- Bien sûr. Nul besoin de véhicule
obsolète pour regagner LA.
- Quand vous reverrai-je tous les
deux ?
- Bientôt.
- C’est-à-dire ?
- Avant que tout foire, promit Michaël.
Instantanément, l’agent temporel et
Stephen disparurent devant les yeux ébahis de madame Möll.
- J’ai assisté à un prodige… Michaël
est bien un homme du futur… un instant, il est là, à vos côtés, la seconde
suivante, il se transporte ailleurs… et mon fils le suit…
*****
20 Février 1918.
Johann avait anticipé le fait qu’il
allait être démasqué par sa grand-mère. C’était pour cela qu’il avait affecté
l’homme robot Piikin à Ravensburg. L’être synthétique, qui avait revêtu
l’honnête apparence d’un quinquagénaire bonhomme et bouffi, aux moustaches
imposantes, répondant au nom de Wilfried Baumgarten, devait surveiller Johanna
et l’endoctriner.
La jeune fille, maîtresse de la
propriété par l’absence de son père, officiant sur le front, engagea le pseudo
Baumgarten comme régisseur sans demander l’avis de la veuve Gerta et de sa mère
Magda. Mademoiselle von Möll tenait les deux femmes comme quantités
négligeables. De toute manière, l’épouse de Wilhelm passait son temps à
tricoter des chandails pour les soldats et à s’occuper de distributions de lait
pour la population civile. Quant à l’aïeule, le plus souvent, elle restée
cloitrée dans ses appartements, ne sortant de sa morosité que rarement.
Le 21 mars 1918, les troupes
allemandes lancèrent leur grande offensive. Il fallait absolument percer le
front ouest avant l’arrivée massive des Américains.


Le colonel von Möll ne se montrait pas
un officier fair play, loin de là. Il traitait les prisonniers anglais ou
autres comme du bétail ou presque. Il les rudoyait, les insultait.
Mais la deuxième attaque de Ludendorff
se brisa dès le 30 avril. En fait, le soldat allemand était démoralisé. Il
souffrait de la faim et de la dysenterie. Il en avait plus qu’assez de vivre
dans la crasse et l’inconfort. Son martyre durait depuis quatre longues années.

Le baron von Möll dut mater durement
une mutinerie qui menaçait de prendre de l’ampleur parmi ses hommes. Ainsi, un
caporal qui refusait de rentrer dans le rang, fut salement abattu à coups de
Mauser par Wilhelm. Mais le colonel se retrouva désarmé par les Poilus. La
rébellion manifeste allait être suivie d’un Conseil de guerre. Les mutins ne
furent pas fusillés, non, mais envoyés en mission suicide. Quant au colonel von
Möll, il fut vertement tancé par ses supérieurs.
Alors que, du 25 au 27 mai, la
troisième offensive allemande avait lieu, Wilhelm, remâchant sa rancœur, avait
décidé de mourir héroïquement. Il ne supportait pas le blâme qui faisait tache
dans son dossier.

Cependant, l’heure du baron von Möll
n’avait pas encore sonnée puisque, chargeant à la tête de sa compagnie, il
réchappa aux balles françaises et anglaises. Il s’en tira sans une égratignure
de cet assaut désespéré.
Enfin, lors de la Seconde bataille de
la Marne, le baron fut blessé, sans gravité cependant, atteint à la jambe
droite. Avec soulagement, sa hiérarchie tenait là le prétexte pour renvoyer le
colonel à l’arrière et de le rendre à la vie civile. Quelle humiliation pour
Wilhelm !


Mis à la retraite anticipée, le baron,
de retour au château, découvrit que sa si chère fille, Johanna, était
indifférente à la situation militaire de son pays. Nous étions le 15 août 1918
et mademoiselle von Möll n’était préoccupée que par une seule chose : son
amour pour David van der Zelden.
Durant les premiers jours, elle ne
pensait qu’à David, ne parlait que de lui, avait sans cesse son nom à la
bouche.
Wilhelm allait de surprise en
surprise. Ainsi, il découvrit que Johanna avait engagé un nouveau régisseur
sans le prévenir. Quelque chose dans l’attitude de l’homme lui déplaisait.
Peut-être se montrait-il trop obséquieux ? En fait, rapidement, le baron soupçonna le
sieur Wilfried de traficoter avec les Ravensburgeois, de faire du marché noir.
Avant l’automne, Johanna reçut une
missive de David van der Zelden, une lettre qui lui fit chaud au cœur. En
effet, le jeune homme promettait de venir au château pour la célébration des
fêtes de Noël.
Alors, ne se tenant plus de joie, la
mignonne jeune enfant se précipita dans les appartements de son père, enfilant
les corridors d’un pas rapide, la jupe de sa large robe verte à manches courtes
et à col Claudine tournoyant autour d’elle comme une fleur. L’uniformité de
cette teinte était rompue par des damiers blancs. Pénétrant dans le bureau de
Wilhelm, Johanna tenait d’une main le précieux courrier et de l’autre son
chapeau élégamment assorti à sa toilette. Comme on le voit, la jeune fille
s’apprêtait à se rendre en ville.


Elle apostropha son père d’une voix
douce et impérieuse à la fois.
- Père, j’ai trouvé un mari. David van
der Zelden. Je le veux et je l’aurai.
- Mais enfin, Johanna, n’es-tu pas un peu
jeune pour penser à te marier ? tu oublies ta santé fragile… cela peut
attendre… Tu peux changer d’avis… et puis, d’abord, ce David n’est point
allemand.
- Que m’importe ! Je l’aime. Je
l’aime, c’est tout.
- Hum… Tu fais fi de la situation, ma
chère enfant. L’heure est grave. Je pense que notre pays a perdu la guerre. Des
jours sombres vont suivre. Ce n’est pas le moment de songer au mariage,
Johanna.
- Mon bonheur ne peut attendre, père.
- D’abord, es-tu certaine des
sentiments de David ?
- Oui ! Lisez donc… je n’ai rien
à cacher… il vient à Noël. Vous lui parlerez.
- J’aborderai ce sujet délicat avec
lui. Je saurai le sonder.
- Ne vous montrez pas aussi méfiant,
père. David est la sincérité même. Il est tel que je le souhaitais, plein de
prestance, sûr de lui, intelligent, brillant… il déteste les Américains.
- Intéressant, jeta Wilhelm.
- Mais ce n’est pas tout. Comme nous,
il juge que l’Allemagne a été trahie par les socialistes, la ploutocratie
juive.
- Voilà des propos d’une lucidité qui
me réjouit.
- Il dit aussi que nos soldats se sont
faits embrigader par ces sales Bolcheviks. En signant la paix à Brest-Litovsk,
nous avons cru faire une bonne affaire. Mais nous nous sommes laissés avoir.

- C’est en effet le cas, Johanna.
- Notre Empereur matera toute cette
engeance.


- Je suis agréablement surpris de voir
que tu t’y connais en politique, Johanna. Je croyais que tu ne t’intéressais
qu’à tes amours.
- Oh non, père ! Je lis et je
m’instruis. Tout comme vous, je suis pour une grande Allemagne. Mais, hélas,
nous avons perdu cette guerre. Cela ne fait maintenant aucun doute. A nous de
nous retirer après un dernier baroud d’honneur. Nous aurons notre revanche,
père, bientôt, très bientôt, je vous le dis. Alors, acceptez-vous que David
nous rende visite ?
- Je dois réfléchir… un mariage…
- Dites oui, pour me faire plaisir. Je
vous aime tant… vous souvenez-vous du temps où j’étais une petite fille ?
- Oui, bien sûr.
- Vous rappelez-vous également des
robes blanches en coton que je portais l’été, de mes boucles anglaises, de mon
cerceau avec lequel je jouais dans les allées du parc ? Vous m’appeliez
alors votre petite poupée de porcelaine.
- Je m’en souviens fort bien, Johanna.
- Vous regrettiez de ne pas avoir de
fils…
- Ce temps est révolu.
- Je l’espère bien. Lorsque vous avez
vu ce qu’est devenu Otto, vous avez été fier de moi.
- Je ne sais pas où se trouve mon
neveu à l’heure actuelle et je ne veux pas le savoir, jeta Wilhelm d’un ton
méprisant.
- Moi de même. A mes yeux, oncle
Waldemar et lui sont deux traîtres.
- Johanna, nous verrons David à Noël,
je te le promets. Je sonderai ce jeune homme. Il ne pourra pas me tromper sur
ses sentiments pour toi. Si je suis satisfait de ses réponses, eh bien, ta mère
et moi, nous préparerons vos fiançailles.
- Oh ! Merci, père ! Mille
et mille fois merci.
Alors, la jeune fille eut un geste
délicieux et charmant à la fois. Elle embrassa son père sur le front et s’en alla,
vive comme on l’est à dix-huit ans, retrouver Magda et l’informer de la joyeuse
nouvelle. Dans les couloirs et les escaliers, les talons de ses bottines noires
claquaient, accompagnés par le froufrou d’une jupe tourbillonnant.
*****
En ce mois d’octobre 1918, sur tous
les fronts, la victoire des Alliés se concrétisait. Wilhelm, désespéré par la
situation militaire, remâchait sa colère d’autant plus vive que la désertion de
son frère était sue de tout Ravensburg. Lorsqu’il se rendait dans la petite ville,
on jasait derrière son dos. Le colonel à la retraite avait beau avoir fait son
devoir et même davantage dans le conflit, cela ne suffisait apparemment pas aux
élites ravensburgeoises.
Cependant, la grande histoire suivait
son cours.
Comme sur toute l’Europe, la grippe
espagnole s’abattit sur la charmante petite ville. Wilhelm, affaibli par quatre
années de guerre, prématurément vieilli, tomba malade parmi les premiers
habitants de Ravensburg.


La fièvre terrassait le baron en titre
avec une virulence à faire frémir. Atteint de délire, il revivait en une ronde
infernale et macabre tous les assauts, toutes les batailles, toutes les
offensives inutiles auxquels il avait participé, n’épargnant ni ses hommes ni
sa santé. Sa vieille mère Gerta et sa fidèle épouse Magda le veillaient nuit et
jour. Mais, il n’y avait plus Johann pour soigner Wilhelm à l’aide
d’antibiotiques anachroniques.
Johanna, profondément affectée par la
maladie si soudaine de son père, fut mise en quarantaine. Il fallait la
préserver de cette grippe maudite.
Des jours mornes s’enchaînèrent alors
que le baron en titre s’affaiblissait toujours davantage. Enfin, la mort
survint.
Le 7 novembre 1918, Wilhelm murmura
dans un dernier souffle, nie (jamais,
en allemand), puis il se tut définitivement.
A quoi pensait-il donc, le troisième
baron von Möll avant de succomber à cinquante-deux ans à peine à cette terrible
épidémie qui fit plus de victime que tout le Premier conflit mondial ?
Peut-être refusait-il la reddition des armées allemandes, reddition qui
n’allait pas tarder ?
Le 8 novembre 1918, les
plénipotentiaires allemands arrivaient à Rethondes et, dès le lendemain,
Guillaume II abdiquait. La République fut alors proclamée.


Tandis qu’en France, on célébrait le
cœur en fête l’Armistice du 11 Novembre, au château des von Möll, on enterrait
Wilhelm tristement, sous les premières neiges d’un hiver précoce.
Le baron n’avait survécu à Rodolphe
qu’un peu plus d’une année. Le dernier baron en titre avait eu toutefois le
temps de rédiger un testament qui faisait de Johanna von Möll sa légataire
universelle. Il ne réservait que quelques miettes à sa chère épouse Magda et à
sa mère Gerta. Rien n’avait été laissé au frère renégat Waldemar ainsi qu’au
neveu Otto, parjures et traitres tous deux.
Malgré la guerre qui s’achevait, que
des jours encore plus sombres et plus terribles se profilaient, Johanna se
retrouvait donc, âgée de dix-huit ans à peine, à la tête d’une fortune
imposante. Maîtresse de celle-ci, libre de ses actes, elle pouvait désormais
envisager sereinement son mariage avec David van der Zelden, une simple
formalité à ses yeux. Satisfaite de la gestion rigoureuse de la propriété par
Wilfried, elle conserverait ce dernier à son poste de régisseur durant plus
d’une décennie.
*****