1926
Cité souterraine de l’Agartha, date
indéterminée.
C’était un ouf de
soulagement que poussait toute l’équipe de tournage du feuilleton. Enfin, oui,
enfin, une des scènes clés venait d’être mise en boîte.
- Je me demandais si nous
allions y parvenir sans plus de retard et de péripétie, s’exclamait Marcel. Je
peux maintenant dire que j’ai un poids de moins sur la poitrine.
- Pff ! Neuf jours
pour réussir et achever ce tournage délicat, renchérissait Scott. Jamais je
n’avais relevé un tel défi.
- Vous n’en faites pas un
peu trop, là ? Siffla Deanna Shirley entre ses dents.

- Non, pas du tout, lui
répondit Georges qui incarnait son mari dans le feuilleton.
- Oh, vous,
taisez-vous ! Je ne m’adressais qu’au réalisateur et à Scott. Je n’accepte
de vous parler que lorsque c’est absolument nécessaire… Par exemple, pour la
mise au point d’un dialogue, d’un jeu de scène…
- Miss de Beaver de
Beauregard, je me demande ce que vous avez contre moi, s’étonna le comédien
français.
- Vous le savez
parfaitement. Vous ne correspondez pas du tout au rôle.
- Ah ! Du moins à la
conception que vous avez du rôle de David. Seigneur ! Vous en êtes encore
là ?
- Oui, et je refuse d’en
démordre. Voyez un peu les indices de satisfaction.
- Oh là là ! Jeta
Raoul d’Arminville qui venait de s’asseoir sur le siège qui lui était réservé.
Une dispute… J’en suis ravi. Des chichis entre acteurs. C’est à qui aura le
plus beau plumage…
- Monsieur d’Arminville,
taisez-vous ! Vous êtes le pire goujat que j’ai croisé sur mon chemin,
lança DS de B de B. De plus, vous jouez comme un pied !
- Ce n’est pas mon avis,
proféra Pierre, qui interprétait le rôle délicat de Franz. Au contraire, Raoul
est taillé pour ce rôle.
-Bien obligé, ricana
Symphorien qui, confortablement installé en retrait sur le plateau, avait été
le témoin privilégié de la fin de ce tournage difficile.
- Comment ça ? Bien
obligé ? Questionna d’Arminville.
- Euh… vous incarnez
votre propre personnage, non ? Don Luis Perenna n’est-il pas l’anagramme
de votre deuxième identité ? Autrement dit le pseudonyme d’Arsène
Lupin ?
- Comment dois-je prendre
la chose ?
- Avouez donc que vous
êtes le véritable Arsène et tout ira bien, insista le Cachalot du Système Sol.
- Vous rendez-vous bien
compte de ce que vous affirmez ?
- Bien sûr, mon gars…
mais, vous savez, je suis au parfum depuis des lustres…
- Jamais je n’endosserai
cet habit de « gentleman cambrioleur ».
- A d’autres !
N’avez-vous pas pris Frédéric Tellier pour modèle dans vos jeunes années ?
Or, Frédéric a une sacrée réputation. Il a été surnommé l’Artiste ou encore le
Danseur de cordes au temps de sa gloire. Un pègre du tonnerre de Zeus.
- Sans doute… il est vrai
que je lui voue une grande admiration, mais… tout de même… si vous avez bien
enregistré tout ce qui a été dit lors de cette scène cruciale, eh bien, cela
voudrait dire que je suis le véritable père du duc von Hauerstadt. Or, cela me
gêne fort.
- Pas moi, rétorqua
Pierre. Cette idée me plaît assez, Raoul. Qu’en pense la mère putative de
Franz ?
- Je n’en sais rien,
marmonna Marthe Keller. Pour moi, tout cela n’est que de la fiction.
- Tu te trompes. Von
Hauerstadt existe bel et bien dans une réalité parallèle, le Superviseur
général et Spénéloss l’ont volontiers reconnu. Donc Amélie de Malicourt
également.
- Roman que tout
cela ! s’obstina la comédienne d’origine suisse.
- Pourtant, Raoul
d’Arminville fait partie des résidents de notre cité au même titre que
Symphorien, Deanna Shirley et bien d’autres encore, poursuivit Pierre, tenace.
- Sans doute… mais son
destin a été assurément différent… puisqu’il est ici, avec nous, et que, pour
incarner le pseudo d’Arminville, il a dû se grimer afin de se vieillir…
- Bon, j’ai compris,
Marthe, tu refuses d’en démordre. Jamais tu ne diras que j’ai raison…
- Non. Tu imagines et
vois de l’extraordinaire partout.
- Bah ! Quant à toi,
tu es trop terre-à-terre.
- Si nous en revenions à
nos moutons ? Suggéra Marcel qui s’était rapproché.
- C’est-à-dire ?
s’enquit Marthe.
- Venez tous voir ce que
cela donne sur la pellicule.
- Ouais ! Ironisa
Symphorien. Allons nous rincer l’œil. C’est que miss Keller est superbement
déshabillée dans sa robe chemise. Quel décolleté ! Mazette. Au fait, qui a
conçu et cousu cette tenue renversante ?
- Notre costumière
attitrée…
- Autrement dit Brelan.
Bravo pour l’audace.
- Louise n’a fait que
s’inspirer de toilettes existantes, conclut Marthe qui avait rougi. Il n’y a là
rien de mal… Il fallait bien que je sois… authentique …
- Un peu trop… sourit
Marcel.
Sur un signe du
réalisateur, tous gagnèrent la petite pièce servant au visionnage des scènes
déjà tournées. La monteuse, Veronika, salua les nouveaux arrivés et leur abandonna
la place.
*****
Le 10 janvier 1926, la
Mercedes sport d’Otto dérapait sur une route verglacée.

Le jeune homme avait fait preuve d’imprudence en roulant trop vite sur cette voie peu fréquentée. D’un coup de volant assez brusque, le scientifique tenta de redresser son puissant véhicule et ne fit qu’aggraver la situation. L’automobile de sport fit un tonneau et puis s’en vint heurter un arbre une dizaine de mètres après le début du dérapage. La carrosserie fut enfoncée et le pilote éjecté violemment de son siège.

Le jeune homme avait fait preuve d’imprudence en roulant trop vite sur cette voie peu fréquentée. D’un coup de volant assez brusque, le scientifique tenta de redresser son puissant véhicule et ne fit qu’aggraver la situation. L’automobile de sport fit un tonneau et puis s’en vint heurter un arbre une dizaine de mètres après le début du dérapage. La carrosserie fut enfoncée et le pilote éjecté violemment de son siège.
Otto von Möll fut secouru
par deux marchands de bestiaux qui revenaient d’une foire, l’air satisfait. En
effet, ils avaient effectué avec succès la vente de cinq vaches à lait et les
poches pleines, escomptaient aller fêter cela dans l’auberge de leur village.
Heureusement, le
chercheur ne serait quitte de ce terrible accident que d’une jambe cassée, une
épaule luxée et trois mois d’hospitalisation. Mais cet accident ne lui servit
pas de leçon. Aimant toujours les grosses cylindrées, il était prêt à racheter
une autre voiture de sport afin de remplacer sa chère Mercedes sport.
*****
Parallèlement, en France,
la crise monétaire s’aggravait et celle-ci entraînait la chute du Cartel des
Gauches le 21 juillet 1926. Poincaré,

appelé pour sauver le Franc, constitua son gouvernement, bénéficiant de l’aura de l’ancien Président de la République.

appelé pour sauver le Franc, constitua son gouvernement, bénéficiant de l’aura de l’ancien Président de la République.
A part Otto von Möll,
alité, puis connaissant d’épuisante séances de rééducation, cette année 1926
semblait bien morne pour nos personnages. Johanna poursuivait son existence
dans l’opulence, plus imperméable que jamais au sort des moins nantis qu’elle. La
jeune femme passait ses hivers sur la Côte d’Azur et en été, prenait les eaux à
Bade. Il lui arrivait également d’effectuer quelques séjours dans l’ancienne
capitale du Reich, Berlin.
Ceci dit, madame van der
Zelden connut une immense joie lorsqu’elle parvint à rencontrer son idole,
Adolf Hitler, lors d’un voyage à Munich. En effet, le comploteur nazi avait été
libéré de prison récemment après juste quelques mois de forteresse.


Pour cette occasion, à
marquer d’une pierre noire, Johanna avait choisi une toilette d’une sublime
élégance. Un tailleur en laine, jaune, à col et aux galons noirs avait eu
l’heur de plaire à cette noble décadente. La jupe à petits plis était
parfaitement assortie à la veste et le chemisier en soie - évidemment –
s’ornait d’un faux nœud papillon. De plus, comme l’exigeait le diktat de la
mode de cette saison, le chapeau cloche de madame s’inclinait sur un côté,
cachant partiellement l’œil droit.
Toutefois, à la vue du Guide, Johanna éprouva tout d’abord une
certaine déception. Elle trouvait l’homme malingre, chétif, quelconque… mais,
un court instant, elle croisa ses yeux insondables et ce regard la fascina.
Puis, en hôtesse privilégiée, elle assista à un de ses discours. Là, tout
bascula.
Elle était entrée
passionnée dans la salle, elle en ressortit exaltée, fanatisée, folle.
Désormais, elle se jura d’être sa servante, sa chose, elle promit de faire
n’importe quoi pour Lui, pour le Parti. Aucune tâche aussi ingrate soit-elle ne
la révulsera. Pour son dieu, elle ira jusqu’au crime le plus abject. Balayés
les scrupules, les pleurs, les regrets et les remords. Plus de limites, plus de
bornes, abolie la morale bourgeoise ! Bienvenus les ténèbres, le sang, la
douleur et la mort… pour les autres, les rejetés, les exclus, les parias…
Alors que le 25 décembre,
Hiro Hito devenait Empereur du Japon,

Waldemar von Möll avait l’audace de débarquer à l’improviste à Ravensburg. Le fils survivant de Rodolphe avait décidé de remettre sur le tapis la question de l’héritage du deuxième baron von Möll.

Waldemar von Möll avait l’audace de débarquer à l’improviste à Ravensburg. Le fils survivant de Rodolphe avait décidé de remettre sur le tapis la question de l’héritage du deuxième baron von Möll.
Comment expliquer cette
action ?
En fait, Waldemar ne
s’était jamais fait à voir Johanna loger dans la propriété familiale et à
hériter de tous les biens des von Möll, elle, une femme, certes fille du fils
aîné de Rodolphe – mais tout de même ! – des actions et des terres qui
devaient revenir de droit au dernier fils survivant de la famille du baron.
L’oncle n’ignorait pas non plus les problèmes de santé de sa nièce. Il refusait
de voir la magnifique propriété échoir à David van der Zelden, un étranger, un
financier de haut vol, un louche personnage, enrichi en vendant des armes aux
plus offrants.
Or, bien sûr, Johanna
n’acceptait pas non plus que le château tombât entre les mains de Waldemar, ce
traître aux idées socialistes bien affirmées, ce fuyard, ce lâche qui avait
quitté l’Allemagne alors que sa patrie avait plus que jamais besoin de lui. Pas
question, qu’à terme, son maudit cousin Otto, aussi indigne que son père, eût
un droit quelconque sur l’héritage ! N’était-elle pas la seule et légitime
héritière du défunt Rodolphe, descendant directement de la branche aînée, de
Wilhelm qui, lui, en vaillant et brave officier du Reich, n’avait jamais failli
à l’honneur, à son pays et à l’Empereur ? Au prix de sa santé ?
Il était donc inévitable
que la nièce et l’oncle se disputassent, chacun perdant son sang-froid, ses
manières policées, se jetant à la figure des choses horribles, des insultes
bien senties, des noms d’oiseaux abominables, et ce, à la grande joie des
domestiques, qui, dissimulés derrière les portes, écoutaient et ne rataient
aucune scène.
- Johanna, tout cela ne
devrait pas, ne devait pas te revenir !
- Ah oui ?
Voulez-vous bien m’expliquer pourquoi ?
- Ton père, Wilhelm, a
fait modifier le testament à la dernière minute, profitant de la faiblesse
mentale de père. Mère me l’a dit.
- N’importe quoi !
- Non ! C’est là la
triste vérité. Une captation d’héritage…
- Père, en tant que fils
aîné de mon bien-aimé grand-père, était le légitime héritier des biens des von
Möll.
- Pas du tout ! Tu
n’es qu’une voleuse !
- Et vous, un jaloux, un
envieux, un mendiant qui traîne la savate…
- J’ai une bonne
situation…
- Peut-être, mais vous
voulez davantage.
- Sale garce !
- Mon oncle, je ne vous
permets pas de m’insulter ainsi. Vous oubliez que vous êtes chez moi et que
j’ai été trop bonne d’accepter de vous recevoir.
- Ah oui ? En me
logeant dans l’aile des domestiques ?
- Vous ne méritiez pas
davantage.
- Conviens donc que ton
père et toi, vous avez usurpé ce qui nous revenait à Otto et à moi-même.
- Quel toupet ! Vous
aviez profité de la sénilité du vieux grand-père pour lui extorquer un
testament caduc. Ensuite, vous aviez fui à l’étranger afin de servir les
ennemis de l’Allemagne. Les avocats qui ont réglé cette affaire ont tous conclu
en rendant justice à mon père. Cela, vous le savez parfaitement. Alors, à quoi
bon insister ? votre cause est mauvaise, perdue d’avance, oncle Waldemar.
- Ces avocats ont été achetés
avec la fortune de ton mari, un argent qui sent mauvais, qui pue le sang et la
honte.
- Cela suffit,
monsieur ! Vous osez vous en prendre à mon époux ? Vous n’êtes plus
mon oncle, monsieur von Möll, tout juste un étranger. Pourquoi être revenu
après tant d’années et fait remonter à la surface cette vieille histoire ?
Criez-vous donc famine ? Ou alors, vous avez besoin d’argent afin de
financer le communisme international, ces vils Bolcheviks…
- Johanna, tu délires…
mais cela ne m’étonne pas de toi… Otto…
- Quoi, Otto ?
- Otto m’a raconté tes
malaises. Ta santé n’est pas très bonne, n’est-ce pas ? Tu es sujette à
des suffocations, des étourdissements, tes nerfs sont fragiles… de plus, tu
n’as pas d’enfant.
- Qu’êtes-vous donc en
train de sous-entendre ?
- Euh… Si jamais tu
décédais… intestat ?
A ces mots, le visage de
la maladive jeune femme s’empourpra. Hoquetant de rage, elle rétorqua
violemment :


- Monsieur, vous êtes
vraiment ignoble ! Ainsi, vous envisagez ma mort froidement alors que je
n’ai pas encore trente ans ! C’est une honte. Otto et vous-même, vous
n’êtes que des… requins… des monstres avides d’argent. Pour vous montrer aussi
intéressés, vous devez être obérés de dettes… sans doute à cause de cette
petite bonniche que mon cousin a cru bon d’épouser…
- Tu commets une lourde
erreur, Johanna. Otto est à l’aise. Il est un chercheur coté et apprécié parmi
ses pairs. C’est toi qui refuses de voir la réalité. Ce David van der Zelden,
qu’est-il au fond ? Un vulgaire marchand de canons, un trafiquant d’armes
qui, un jour, fait des affaires avec les communistes et qui, un autre jour,
travaille en parfaite entente avec les forces conservatrices les plus
rétrogrades. Ton David n’attend qu’une chose, ne souhaite que ceci : ta
mort ! Ainsi, il pourra augmenter encore le montant de sa fortune indument
gagnée.
- C’est… absurde…
monstrueux… abject… David n’est pas ainsi. Vous noircissez à loisir son
portrait. Il m’aime, il m’estime et il me soigne. Il est inquiet lorsque je
souffre.
- Tromperie, mensonge,
pour la galerie. Pourquoi lui fermes-tu la porte de ta chambre ? Pourquoi
en est-il réduit à aller voir les prostituées ?
- Espèce de
salopard ! De vil curieux ! Vous m’espionnez donc ! Vous
espionnez mon couple ! Non content de m’insulter chez moi, vous
m’humiliez ? C’en est trop ! Wilfried !


Tout à fait hors d’elle,
madame van der Zelden, tout en toussant, activa la sonnette et appela son
régisseur qui faisait aussi office de majordome. Or, Piikin, qui n’était pas
loin, juste un étage plus bas et qui ne perdait pas une miette de cet échange –
micros dissimulés obligent – s’empressa de monter et d’ouvrir la porte du salon
mauve.
- Madame, vous m’avez
appelé ?
- Wilfried, aidez-donc
monsieur à faire ses bagages au plus vite. Ensuite, vous veillerez à ce qu’il
soit parti du château dans la demi-heure. Vous vous assurerez également qu’il
monte bien dans le premier train en partance pour Berlin.
- Bien, madame.
Saluant bas la maîtresse
de maison, Wilfried, fit comprendre par son attitude à Waldemar qu’il devait
monter jusqu’à sa chambrette et se hâter de plier bagage.
- Monsieur Waldemar, c’en
est largement assez. Rompons-là et n’ ayez
plus l’impudence de vous présenter ici, à Ravensburg. Si vous osiez, je vous
ferais tirer comme un lapin.
- Ma nièce, tu as
grand-tort. Tu réfléchiras… et tu m’approuveras… à te revoir !
- Jamais !
Dominant ses nerfs, le
vieil oncle suivit docilement le pseudo-Wilfried et, regagnant sa chambre, fit
sa valise, y entassant à la va-vite son linge et un costume. Une heure plus
tard, il grimpait dans le semi-direct pour Berlin.
Cette entrevue, plus que
houleuse, allait avoir de terribles conséquences. Désormais, madame van der
Zelden envisageait froidement de supprimer son oncle si gênant. Mais comment
s’y prendre ?
En fait, Johanna était
sous l’emprise mentale de Piikin qui lui suggérait les plus sombres pensées. La
cousine d’Otto avait perdu son libre arbitre et, ce, définitivement. Devenue
une marionnette, elle obéissait, sans le savoir, aux suggestions de son régisseur
qui, lui, ne faisait qu’appliquer les plans de Johann.
*****
En ce 21 juillet 1993, à
LA, il était sept heures du matin et Stephen achevait tant bien que mal de
prendre son petit déjeuner. Il avait failli s’étrangler en avalant une tranche
de bacon avec la venue de Michaël et de sa compagne.
Avec une colère rentrée,
il examinait l’adolescente à peine pubère qui, gênée par le casque de son
scaphandre, l’avait ôté. Alors, Aliette apparut telle qu’en elle-même, un petit
bout de femme atteignant tout juste, et encore, le mètre cinquante, les cheveux
blonds et les yeux verts. De plus, l’adolescente était fagotée comme ce n’était
pas possible. Craintive, elle se serrait contre Michaël, presque tremblante,
étant tout à fait déphasée. Elle se demandait où elle était, de quel étrange
pays était originaire son chevalier.
Cependant, laissant là sa
fourchette et son assiette, le chercheur américain jeta, glacial :
- Qu’est-ce que cette
enfant attardée qui a oublié de grandir ? Ma parole, elle ressemble à une
de ces fillettes imbéciles, aux yeux en boules de loto.
- Je vous présente
Aliette de Painlecourt, fille du baron de Soligny, répondit l’agent temporel
sur un ton placide, faisant comme s’il n’avait pas entendu la colère dans la
voix du professeur. Comment dire ? Pour parler un langage qui vous sera
compréhensible, cette jeune fille est ma fiancée… parce que je l’ai décidé.
- Ah ? Fulmina
Stephen. Mais où l’avez-vous pêchée ? Dans une foire au troc ? Un
vide-grenier ? Dieu du ciel ! Comme elle est vêtue !
- Je vous prie de ne pas
crier. Vous l’effrayez.
- M’en fous ! Cette
mocheté vient sans doute d’une époque barbare, du temps de Clovis ou encore des
empereurs Otton.
- J’ai récupéré Aliette
en France, en Normandie. Vous savez où se situe la Normandie, je suppose…
depuis le temps que vous vous baladez dans le passé et l’espace, vous avez
certainement progressé en géographie et en histoire…
- Inutile de prendre ce
ton persifleur ! Je ne suis pas un idiot, un demeuré ! En fait, je
connais la date de votre dernier saut temporel ainsi que sa localisation,
figurez-vous. En effet, depuis quelques jours, je vous espionnais. Mais cette
petite est une boiteuse, une Lavallière avant l’heure ! Bref, un laideron
d’une maigreur à faire peur. C’est tout juste si on ne compte pas les os de son
squelette !
- Il est vrai que cette jeune
fille a besoin de prendre quelques kilos et des vitamines.
- Oui ? Tiens
donc ! Mais pour en revenir à ce que je vous disais, je vous surveillais
depuis quelques temps, intrigué par vos absences à répétition.
- Vous m’avez
pisté ?
- En partie.
- Parce que je l’ai bien
voulu.
- Hem… Vous avez commis
une erreur, mais jamais vous ne l’admettrez. Mais… pourquoi avoir tiré d’un
XIIe siècle obscur et baignant dans la superstition cette fillette qui est
peut-être porteuse de microbes, de virus ou de bactéries capables de déclencher
des épidémies ? Je pense notamment au choléra, à la peste ou au typhus.
Etes-vous conscient de ces risques que vous nous faites courir, monsieur
l’homme du futur, insensible à la contagion ?
- Certes, mais vous,
Stephen, donneur de leçons à deux balles, vous avez oublié que je puis à
volonté éradiquer ce genre de péril. Un jeu d’enfant !
- Donc, cette gamine
vient de l’an 1187. Bigre ! Si encore c’était une beauté ! Une Iseut,
une Héloïse, une Juliette… mais non ! C’est pour elle que vous
m’abandonnez, que vous laissez mon siècle voguer sur les vagues démontées de la
folie guerrière ? Ah ! C’est d’un comique tout à fait…
grotesque !
Aliette ne comprenait pas
un mot de cet échange aigre-doux. Toutefois, elle saisissait que cet inconnu,
attifé comme un vilain – au mieux – était en train de s’en prendre à Michaël.
De plus, les regards courroucés à son égard ne pouvaient la détromper sur les
sentiments que l’homme éprouvait quant à sa venue inattendue. Essayant
d’oublier sa peur, la jeune fille se mit à observer de plus près l’étrange
pièce et tenta de deviner à quoi pouvait servir tous les objets inhabituels qui
s’y trouvaient.
- Stephen, vous devriez
faire preuve de plus de … charité, hasarda enfin Michaël sur un ton sotto voce.
- Quoi ! Hurla alors
le professeur Möll. Vous vous foutez de ma gueule ! Voilà le grand mot
lâché. Espèce d’enfoiré ! Moi, simple humain, Homo Sapiens ordinaire, je
n’ai pas le droit d’aimer une jeune femme morte en 1920, Cécile Grauillet, pour
ne pas la nommer… mais vous, être tout-puissant, supérieur, représentant d’une
civilisation parfaite, aboutie, vous pouvez vous amouracher du premier laideron
venu, de le soustraire à son époque, sans risque de chambouler le continuum
spatio-temporel. Mais l’effet papillon, qu’en faites-vous, bougre de
bougre ? La théorie du chaos, vous vous en foutez ? Vous la prenez
par-dessus la jambe ?
- La théorie du chaos
n’est… justement qu’une théorie… fausse qui plus est. Nos Scientifiques, nos
Sages l’ont démontrée.
-Ah bon ? Cela vous
arrange à merveille, non ? Alors,
cédant à je ne sais quelle idée saugrenue, quelle idiote impulsion, vous vous
êtes encombré d’une ignorante qui ne sait ni lire ou écrire, qui croit que les
étoiles sont des morceaux de soie cousus dans le velours du ciel, que la Terre
est plate et que le Soleil est suspendu juste sous le nez de Dieu ! Sale
égoïste ! Avez-vous réfléchi une microseconde au choc moral, intellectuel,
microbien, à ce que ce saut temporel représente pour elle, cette Aliette ?
Je suis certain qu’elle va perdre la raison. Et ce sera par votre faute, mon
cher !
- Stephen, je sais ce que
je fais. J’ai étudié soigneusement la question avant de me décider. Aliette
possède un esprit plus solide que le vôtre.
- Vous voulez dire plus
malléable, plus accommodant, plus… crédule…
- Non…
-Je dois me pincer pour
voir si je ne suis pas en train de rêver. Si moi, j’avais rejoint Cécile ou si,
encore, je l’avais soustraite à son destin, conduite ici, à LA, en 1993, j’aurais
bouleversé le cours de l’Histoire ! Mais vous, vous vous en balancez comme
de l’an quarante ! En enlevant cette mioche, vous ne déchirez pas le tissu
du temps, vous ne remettez pas en cause la chronoligne…
- Il n’y a rien à
craindre, pas même un retour de boomerang, Stephen.
- Vous êtes un sacré
menteur, Michaël ! Un fumier de la pire espèce. Je devrais vous jeter à la
porte et vous laisser vous débrouiller avec cette enfant. Ou mieux. Lancer à
vos trousses tous les espions de la planète, ceux de la NSA, de la CIA, du
Mossad, de la DGSE, du KGB, du MI6 et ainsi de suite… avec cent agents sur
votre dos, assurément, vous vous en sortiriez… mais avec dix mille, cent
mille ? Hein ? Qu’en dites-vous ?
- Oh oh ! Stephen
qui songe à trahir, qui veut me donner aux Soviétiques. C’est la jalousie qui
vous fait parler ainsi. Cependant, vous n’entreprendrez rien contre moi et
contre Aliette.
- Qu’en savez-vous ?
- Je lis en vous, mon
cher. En cet instant, vous pensez à un projet encore plus fou que ce que vous
avez tenté il y a quelques mois ou quelques semaines.
- Pff ! N’importe
quoi !
- Mais non. Vous espérez
encore pouvoir modifier le cours de l’histoire terrestre. Lorsque nous nous
sommes matérialisés il y a huit minutes, Aliette et moi, vous étiez en train de
mijoter un nouveau plan.
- Lequel ?
- Vous pensez vous rendre
en 1794, un peu avant le 27 juillet, en France, à Paris…
- Pourquoi ?
- Vous escomptez enlever
cinq membres de la Convention parmi lesquels se trouvent les dénommés Barras,
Tallien et Fouché.
- La crème de la crème
des corrompus…
- En effet. Ainsi, vous
avez mis mon absence à profit pour vous documenter à la bibliothèque de
l’Institut sur la Révolution française et plus particulièrement sur les
événements qui ont précédé la chute de l’Incorruptible, Robespierre.
- Pourquoi ai-je fait
ça ? Pourquoi m’intéresser à cette période sanglante de l’histoire de
France, habituellement ignorée de mes contemporains mangeurs de hot-dogs et
buveurs insatiables de coca cola ?
- Pour faire en sorte
qu’il n’y ait pas Napoléon Bonaparte et, par ricochet, la guerre de 1870 et les
suivantes qui en découlent… Un projet fou, ambitieux…
- Oui… et alors ?
- Alors, vous avez encore
besoin de moi, de l’ami Michaël… la preuve que toute la haine que vous me
crachiez dessus tantôt était… bidon…
- Vous… m’aideriez ?
- Pourquoi pas ?
- Malgré tout ce que je
vous ai dit ?
- Bien sûr…
- Dans quel but ?
- Afin de vous surveiller,
tout d’abord, de vous protéger ensuite, par curiosité enfin.
- L’aventure vous tente…
- Un peu. Cette
expédition me permettra d’approfondir mes connaissances sur l’humanité, sur les
Homo Sapiens dans une période agitée…
- Vous avez décidé tout
d’un coup que la Troisième Guerre mondiale n’était pas souhaitable ?
- Je n’irai pas
jusque-là. C’est vous que je vais étudier tout d’abord…
- Donc, vous allez tout
faire pour que rien ne change ?
- Pas du tout. Je suis
bon enfant, Stephen. Je vais vous laisser libre d’agir… mais vous m’aurez
derrière en appui, en soutien…
- En Jiminy Cricket en
quelque sorte…
- Si vous voulez. Mais…
auparavant, vous vous serez occupé de tous les détails matériels, des costumes,
de l’argent, des détails historiques, des papiers d’identité, ce genre de
choses…
- D’ac… Vous ne m’en
voulez donc pas ?
- Oh ! J’ai pris
l’habitude de vos colères, Stephen. Vous êtes plutôt soupe au lait…
- Tout comme vous, en
fait…
- Euh… J’essaie de me
contrôler la plupart du temps… les conséquences en seraient terribles si je
cédais à ma colère… mais, laissez-moi conduire Aliette dans la chambre d’amis.
Il me faut lui expliquer la situation…
- Puis lui donner un
bain, la désinfecter, l’épouiller et j’en passe.
- N’exagérez tout de même
pas, professeur. Aliette n’est ni une femelle Bonobo ni une Australopithèque.
- Ah bon ?
- Oui, j’en sais quelque
chose… Un jour, si je suis d’humeur, je vous conterai mes mésaventures auprès
d’une tribu d’Australopithèques graciles…
Ces paroles soufflèrent
Stephen Möll. Un instant, il se demanda si Michaël était sérieux ou s’il avait
voulu plaisanter.
******