Chapitre 29
À la nuit douce et étoilée
avait succédé une belle matinée d’été déjà chaude. Le soleil brillait sans
partage dans un ciel pur, dépourvu de tout nuage. Dans les prés, les vaches
savouraient un repos paisible, affalées à l’ombre d’un arbre. En tendant
l’oreille, on pouvait percevoir le bourdonnement agaçant des mouches chassées
par les queues des ruminants. Les blés dorés, hauts et mûrs, n’allaient pas
tarder à être moissonnés. Des lapins couraient et folâtraient dans la garenne
alors que les mésanges et les rouges-gorges lançaient leurs trilles joyeux, se
livrant avec les rossignols à un concours musical du plus bel effet.

À l’orée d’un bois, sous les
futaies, à l’abri, une laie se dissimulait afin d’échapper aux cruels chasseurs
qui s’en viendraient plus tard à ses trousses. Ses marcassins, protégés dans
leur tanière, à quelques lieues de là, ne se doutaient pas que, bientôt, ils
seraient orphelins. Alors, adieu les jeux insouciants sur les chemins, dans les
fourrés et les champs sous le regard bienveillant de leur mère!
C’était donc un matin des plus
ordinaires d’un jour d’été de l’année 1473.
Des charrettes convergeaient
vers la ville, à la queue leu leu afin d’approvisionner les milliers de ventres
qui réclamaient leur pitance quotidienne. Des paysans retardataires croisaient
le convoi, s’en allant travailler aux champs, une fourche ou une faux sur les
épaules. Les visages burinés et sans âge n’affichaient qu’un contentement de
bon aloi car la récolte tant espérée s’annonçait bonne voire excellente. Ainsi
les vilains auraient suffisamment de grain pour satisfaire à la fois le roi, le
seigneur et le curé. Assurés de manger à peu près à leur faim jusqu’à la
soudure, ils chantonnaient un air populaire.
Dans la ferme en ruine, Antor
commençait à marquer des signes d’impatience. Il savait que l’équipe de Daniel
Lin n’était pas si loin, mais pourquoi, par ce maudit Tsanu, la jonction
tardait-elle tant? Shah Jahan, quant à lui, sommeillait, les traits tirés, le
visage parsemé de poils noirs. Il avait pu étancher sa soif à une source qui
coulait à quelques toises de la ferme abandonnée. Avec raison, il ne s’était
pas servi de l’eau du puits qui ne lui inspirait pas confiance à cause de deux
charognes qui surnageaient à la surface d’un liquide noir aux effluves
nauséabonds.
Antor en était venu à se
mordre les poings. Il souhait autant qu’il la redoutait cette rencontre. Enfin,
plusieurs silhouettes se détachèrent à contre-jour sur l’horizon. Parmi elles,
en tête, André Fermat. L’homme ne semblait pas avoir changé d’un iota depuis
les chronolignes 1721-1722.
Le vice amiral pénétra le
premier à l’intérieur de ce qui restait de la salle commune. Un instinct de
conservation exacerbé tira alors le souverain Moghol de son sommeil. Vivement,
la main sur la poignée de son sabre, il se leva, dévisageant l’homme qui se
dressait devant lui. Il s’agissait d’un individu de grande taille, le cheveu
gris, les yeux bleu acier, le visage taillé à la serpe, l’allure décidée.
À son tour, Fermat observa le
prince sans ciller. Sous son regard, Shah Jahan remisa son arme dans son
fourreau et se rassit sur la paillasse dans le plus grand silence. Chacun ayant
identifié l’autre, les paroles auraient été superflues.
Les compagnons de Fermat
entrèrent enfin dans la vaste salle adaptant leur vision à la semi-pénombre qui
régnait dans ce lieu.
Antor ne savait plus pour
quelle attitude opter. Certes, il avait reconnu sans problème le vice amiral,
ou plutôt Gana-El, Benjamin Sitruk et Violetta Grimaud, Aure-Elise qu’il
n’avait pourtant côtoyée que durant quelques semaines mais les autres amis de
Daniel Lin lui étaient parfaitement inconnus. Kermor, Paracelse, Craddock,
Guillaume Mortot alias Pieds Légers, Beauséjour, Tellier, Marteau-pilon, Gaston
de la Renardière, Delphine Darmont, Bette Davis, Jean Simmons, Pauline Carton
et Louise de Frontignac, jamais il n’avait croisé leur route.

Par contre, Ufo qui avançait
de son pas feutré caractéristique, bondit soudain sur le vampire avec un
miaulement de contentement. Il réclamait des caresses. Pour mémoire, jamais
notre félin n’avait vu Antor…
Daniel Lin avait franchi le
seuil bon dernier, comme à regret, pressentant peut-être ce qui allait suivre,
une immense déception. Pourtant, son premier réflexe fut de vouloir se jeter
dans les bras de son ami. Il lui avait tant manqué. Or, Antor recula, se
dérobant à cette fraternelle étreinte. Le commandant Wu leva un sourcil quelque
peu étonné puis, troublé, demanda d’une voix hésitante ce qu’il en était au
mutant.
- Antor, que se passe-t-il?
Pourquoi me repousses-tu?
- Daniel Lin, tu es toujours
aussi cher à mon cœur, sur ce point rassure-toi. Rien n’a changé dans mes
sentiments. Mais, désormais, nous ne pouvons plus nous toucher. Je le sais
intuitivement et toi aussi, d’ailleurs. J’attendais, espérais nos retrouvailles
depuis longtemps. Moi aussi, je meurs d’envie de te serrer dans mes bras, de
sentir ton cœur battre à l’unisson du mien. Mais ce bonheur nous est refusé. Si
nous cédons, les conséquences seront désastreuses.
- Mon frère, n’as-tu donc pas
recouvré un corps entièrement matériel?
- Oui, Daniel Lin, mais ce
n’est pas là le problème.
- Ah!… tu en sais plus que tu
n’en dis.
- Regarde à l’intérieur de
toi… sans crainte… quoi qu’il arrive, sache que tu es et seras toujours mon
ami, mon frère, un autre toi-même pour l’Eternité.
- Antor, tu captes tout de
moi, reprit l’ex-daryl androïde en latin. Tu lis en moi comme dans un livre
ouvert. Tu connais mes émotions, mes pensées, mon vécu de ces dernières
semaines…
- Or, la réciproque n’existe
plus et mon âme t’est scellée pour l’instant.
- Précisément. Pourquoi, mon
frère?
- L’Unicité qui m’a libéré de
ma cage a jugé bon que cela valait mieux pour ta sécurité et le succès de ton
entreprise. Je n’en dirais pas plus, Daniel Lin.
- Soit. Je n’insiste pas. Tout
mystère se résout à son heure. Dans ce cas, faisons d’abord le point. Ensuite
nous passerons à l’action, enchaîna Dan El en anglais, évacuant stoïquement son
sentiment de frustration.
Comme si de rien n’était toute
l’équipe s’assit à même le sol. Après de rapides présentations, tout fut abordé
ou presque, les raisons de cette expédition en 1473, la nécessité de renvoyer
Shah Jahan en 1637 aux Indes, la récupération potentielle des Baphomet, et,
surtout, l’éradication de Fu.
Après une heure de fructueux
échanges, il fut décidé que le groupe se scinderait en deux. Avant de se
séparer, Violetta se rapprocha d’Antor et fit, d’une voix impossible à rendre:
- Moi aussi je n’ai pas droit
à ta démonstration d’affection je suppose?
- Cela dépend de laquelle tu
veux et de quelle forme elle doit prendre, répliqua le vampire doucement
ironique.
- Ici, je ne suis pas
amoureuse de toi, si tu veux le savoir.
- Tu m’en vois soulagé, tu
n’as pas idée! Dans ce cas…
En souriant, Antor embrassa
affectueusement le front et la joue droite de l’adolescente. Violetta lui
rendit ces gestes tendres. Pour elle, Antor l’ancien diplomate, était en
quelque sorte un oncle éloigné que l’on croisait de temps en temps.
De son côté, Guillaume
marmonna:
- Quoi? Ai-je bien compris?
Ailleurs, mon amourette en pinçait pour ce vieux? Je rêve! Il est moche et a
plus de trente ans!
- Non, Pieds Légers, vous êtes
bien éveillé, lui communiqua mentalement l’intéressé. Dans cette chronoligne,
vous n’avez absolument rien à craindre. Primo, je ne suis pas intéressé,
secundo, je ne suis pas si laid!
- Ah! Tiens! Comme le
commandant Wu, vous lisez dans la tête des gens. C’est embêtant ça pour son
intimité.
- Oh! Mais je n’abuse pas de
ce talent, Guillaume!
- D’accord. Alors, s’il vous
plaît, veuillez cesser dès maintenant.
Avec un sourire narquois, le
mutant obtempéra à cette demande poliment formulée. Guillaume et Antor
n’étaient pas faits pour s’entendre. Leur collaboration s’annonçait des plus
hasardeuses. Mais il n’était pas prévu qu’ils travaillassent ensemble. Pour
éviter cette difficulté inopportune Dan El avait anticipé le partage de son
équipe.
Le groupe de Tellier parti
afin de vaquer à ses affaires, Daniel Lin entama une conversation en hindi puis
en farsi avec Shah Jahan. Personne ne vint déranger les deux hommes durant les
trois minutes que dura le conciliabule. À la suite des propos tenus par le Ying
Lung, le Grand Moghol avait retrouvé sa détermination et son courage. Il allait
reprendre la lutte; ce fut pourquoi il se hâta de rejoindre le danseur de
cordes.
***************
Dans les faubourgs de la
petite ville, Craddock et Gaston de la Renardière effectuaient les achats
indispensables au succès de l’expédition. Ils se fournissaient en armes,
blanches et à feu, en corselets d’acier, en gorgerins, brigandines, casques,
boucliers, éperons, etc. pourquoi donc tant de dépenses alors qu’avec des
tenues de protection ramenées du XXVIe siècle des Napoléonides ou encore du
XXIIe siècle, ils auraient pu affronter sans mal les troupes les plus
aguerries, les brigands les plus dangereux?

- Pour faire davantage couleur
locale! Aurait répliqué Symphorien si on lui avait posé la question.
- Pour passer tout simplement
inaperçus! Aurait rajouté l’ancien mousquetaire.
Les deux hommes négociaient au
mieux leurs achats, marchandant habilement et ne s’en laissant pas conter.
L’armurier qui, au début, avait cru pouvoir gruger facilement les deux
compères, regrettait maintenant ces rudes chalands. Ce n’était pas tant le
vieil homme qui se montrait le plus hargneux et le plus redoutable. Le géant
blond roux qui l’accompagnait arborait un sourire carnassier et, pour intimider
davantage encore le marchand, n’hésitait pas à se curer les ongles avec un
coutelas à la lame large et parfaitement aiguisée. Après une demi-heure
environ, Gaston et Symphorien avaient trouvé leur content.
- Il ne nous reste plus qu’à
acheter les chevaux, proféra Craddock en se frottant vigoureusement les mains
de satisfaction.
- Le maquignon a sa grange et
son enclos à cinquante pas de l’armurier tout au plus, rétorqua de la
Renardière en hissant une partie du fardeau sur son épaule.
- Maquignon dis-tu? Houlà! Il
ne faudrait pas qu’il nous roule!
-Aucun risque capitaine, je
m’y connais en chevaux.
- Combien disposons-nous
encore d’argent?
- Suffisamment pour nos
emplettes. Le commandant Wu a prévu large. Quinze écus de bon argent et cent
vingt grammes de poudre d’or. Gramme! Quelle étrange appellation pour une
mesure de poids!
- En effet. L’once a été
définitivement abandonnée à la fin du XIXe siècle dans le monde des
Napoléonides.
- Les pièces paraissent
bigrement vraies! Itou pour la poudre. Heureusement! Peut me chaut de subir le
sort réservé aux faux-monnayeurs!
- Quel est-il? La langue et la
main coupées?
- De cela, on s’en remet,
Craddock. Non, la peine est plus terrible et cruelle encore. Le supplice de
l’or fondu versé dans la gorge!
- Pristi! Effectivement,
Gaston. Mais nous n’avons rien à craindre de ce côté. Le synthétiseur duplique
et réplique pratiquement n’importe quelle matière ou objet. De plus, les gens
d’ici ne sont pas outillés pour lire la signature quantique de la duplication.
Peut-être les Helladoï de ce temps? Mais ça m’étonnerait qu’ils osent
s’aventurer sur le sol de la Terre alors qu’ils trouvent déjà stupides et sales
les humains du XXVIe siècle!
Les deux amis après cet
échange discret tenu dans la langue de Chaucer, Gaston avait progressé en
anglais grâce au moniteur du Vaillant, entrèrent dans l’enclos réservé
au plus achalandé des maquignons de la bourgade.
Une fois de plus, les
tractations débutèrent, aussi âpres que les précédentes. De la Renardière se
chargea de cette besogne.
- Je veux voir la bouche de ce
ronsin… et sa jambe! Pour qui me prends-tu pour oser me réclamer cinq écus de
bon et bel argent de tes montures, maroufle? Si tu insistes, ribaud, je pense
que je vais t’étriller de ce pas! Maraud mal embouché! Faquin! Tes reins se
souviendront de moi, je te le promets. Ensuite, tu n’auras plus le goût de
tromper d’honnêtes et nobles acheteurs tels que nous!
- Messires… messires…
pardonnez-moi… votre vêture ne pouvait révéler au premier regard votre haut
lignage… vous m’en voyez marri d’avoir essayé de vous tromper… ce cheval, je
vous l’offre. Mais, de grâce, veuillez ranger votre bâton.
Bernard, tel était le nom du
marchand de chevaux, tremblait de tous ses membres devant la mine fâchée du
baron de la Renardière. De plus, l’émule de Porthos jouait négligemment avec un
énorme bâton dont il avait pris la précaution de se munir ce qui n’était pas
fait pour rassurer le maquignon. De temps à autre, le baron jetait un œil
courroucé sur le paysan mal rasé, aux vêtements de laine ordinaire sentant fortement
l’écurie.
Un peu en retrait, devant ce
spectacle digne d’une farce, le Vieux Cachalot du Système Sol, retenait à grand
peine un rire gras. Ses joues écarlates, sa langue qui sortait de sa bouche,
tout en lui dénonçait son hilarité.
Bernard finit par vendre aux
deux tempsnautes six chevaux et autant de mules. En contrepartie, il reçut les
quinze écus d’argent et presque vingt grammes de poudre d’or. En une heure, il
avait gagné autant qu’en cinq mois. Maintenant, il allait pouvoir ribaudailler
tout son saoul pendant une semaine au moins. Les accortes personnes du bordel
local ne lui jetteraient plus ces insultes humiliantes du type:
« Bernard, tu pues la
charogne ».
« Va satisfaire tes
envies auprès de ta rosse ».
Invariablement, le maquignon
rétorquait:
« Oh! Les mijaurées! Les
délicates personnes! Comme si tous vos clients sentaient la rose et le
lilas ».
Tranquillement, Gaston et
Symphorien s’en revenaient à la clairière où le Vaillant était posé,
dissimulé par un bouclier d’invisibilité et protégé par un champ de force
répulsif.
- Sacrebleu! Finalement, nous
nous en sommes bien tirés! Proféra Craddock. Nous ramenons même du bonus.
- Du bonus? Oh! Je saisis.
Avec ce qui nous reste, nous pourrons graisser la patte du maréchal-ferrant.
- Par le grand Magog, je n’en
vois pas l’utilité. Notre maître espion ainsi que ce malin de Paracelse peuvent
parfaitement se charger d’une tâche aussi triviale.
- Capitaine Craddock, vous
n’aimez pas beaucoup le vice amiral. Pourquoi?
- Je l’admets. Chez moi, c’est
instinctif! Ce bougre ne m’inspire pas confiance. Parfois, je me demande si ce
qu’il nous réserve n’est pas du lard ou du cochon. De toute manière, il sait
pertinemment ce que je pense de lui. Or, je m’en contrefiche.
- Nos nouveaux compagnons, que
vous en semble?
- A mes yeux, cet Indien, ce
Shah Jahan n’est qu’un sot amoureux.
- Pourtant, il ne craint point
le combat.
- Certes. L’autre, l’albinos,
hé bien, mieux vaudrait ne pas le contrarier, à mon avis. Avez-vous pu compter
ses canines? Seize, il en a! Drôle de Nosferatu!
- Nosferatu?

- Vampire, si vous préférez,
Gaston. Bien qu’il dissimule ses instincts de prédateur, je ne suis pas dupe.
- Par la malemort! Comment
Daniel Lin, si sensé, a-t-il pu se lier d’amitié avec un pareil démon?
- Je l’ignore. Or, je n’ai pas
le courage d’interroger le commandant Wu sur ce point.
- Qui pourrait nous éclairer?
Frédéric Tellier? Mademoiselle Gronet? Violetta Grimaud?
- Peut-être Violetta. Oui,
elle ne craint ni ne redoute ce mutant. Tantôt, tous deux se sont embrassés
sous nos yeux. Lors de ces marques d’affection partagée, miss Grimaud n’a
affiché aucune répulsion.
- Dans ce cas, dès que
possible…
- Attendez, Gaston. Faites
preuve de prudence. Veillez à ce que l’albinos ne soit pas dans les environs.
Je crois qu’il capte toutes nos pensées.
- Ah? Bien, je tiendrais
compte de votre conseil. Est-ce bon pour nous que nous ayons fait la jonction
avec le sieur Antor et le prince Moghol?
- Baron, il ne nous appartient
pas de juger. Contentons-nous de jouer le modeste rôle qu’on nous a attribué
dans ce tournoi de supers hommes. Tiens! Un peu comme Magnéto et les X-Men dans
ces vieilles bandes dessinées venues d’un autre temps dont Violetta est si
friande.
- Oh! Oh! D’après vos propos,
il ressort que nous ne sommes que de la valetaille que l’on peut facilement
sacrifier.
- C’est à peu près cela.
Surtout pour André Fermat. Quant à Daniel Lin, il s’est engagé à nous maintenir
en vie coûte que coûte. Il n’a qu’une parole.
- Mais pourra-t-il tenir cette
promesse généreuse? En face, il y a Fu qui fera tout pour l’en dédire.
- Bah! Optimiste par nature,
ayant mené des bordées jusqu’à Mondani, Sestriss, Melgom et tant d’autres
planètes, et ce, durant cinquante ans, ayant aussi réussi à sauver ma peau des
centaines de fois, je mise sur cet enfoiré de Surgeon! Ainsi le surnomme
Fermat, d’ailleurs.
- Je l’avais remarqué.
Pourquoi?
- Gaston, c’est leur secret à
tous deux.
Sur ces mots, Symphorien se
mit à chantonner, faux il va de soi, la célèbre mélodie Auprès de ma Blonde
qu’il fait bon dormir. La suite, il vaut mieux la taire car le loup décati
de l’espace en avait arrangé les paroles, leur conférant une vulgarité crue
inaudible pour des oreilles chastes.
***************
En cette année 1473,
Plessis-Lez-Tours, acheté par Louis XI aux Maillé dix ans auparavant, était
devenu la résidence favorite du souverain. Toujours méfiant et craignant pour
sa sécurité, le roi avait protégé le manoir en y faisant construire une double
enceinte. Le château, fort simple au demeurant, se composait d’un bâtiment
central et de deux ailes en retour. Les façades de briques comportaient de
grandes fenêtres rectangulaires à encadrement de pierre blanche. Le toit
d’ardoise conférait une note mélancolique aux bâtiments. Très pieux, Louis XI
avait fait également édifier une chapelle dédiée à Notre-Dame de Cléry ainsi
qu’un couvent où les minimes de François de Paule logeaient.


Au premier étage, les
appartements royaux occupaient une partie du bâtiment central. Aucune
ostentation dans les pièces. Des murs de briques, des solives apparentes, des
lambris de chêne, des meubles assez courants tels que lit à baldaquin dans un
angle de la chambre dévolue au souverain, coffrets, sièges à haut dossier,
haute cheminée de briques, massive et peu gracieuse, table, images pieuses,
médailles de la Vierge Marie, chapelets et ainsi de suite.
Un escalier tournant aux
briques apparentes sur les murs conduisait à l’appartement privé de Louis. Peu
souventes fois, la reine séjournait auprès de son époux. Ce dernier alternait
les dévotions, la chasse et la guerre contre son trop puissant cousin le duc de
Bourgogne, Charles le Téméraire.
La soirée approchait. Le
Valois s’en revenait de la chapelle où il avait longuement prié Marie. Sa
succession le tracassait. À ses côtés, Olivier, son conseiller, et le sire de
Commynes discutaient à voix basse. Les Etats Généraux allaient-ils se rendre au
souhait du Valois et reconnaître Anne comme héritière légitime du royaume des
Lys?
Adonc, Louis arborait une mine
maussade et n’était pas d’humeur à recevoir une quelconque ambassade.
Tandis que le roi pénétrait
dans son cabinet de travail, une sonnerie extérieure retentit. Un héraut s’en
vint annoncer la venue d’une grande, haute et puissante dame nommée Danielle,
comtesse de Mons et baronne de Sarrieux.
- A cette heure? Que signifie?
Demanda l’Universelle Aragne.

Se penchant à l’oreille
d’Olivier, le roi attendit patiemment la réponse.
- Sire, la comtesse de Mons
est célèbre pour avoir refusé de se plier à la volonté de votre cousin Charles.
Obligée de quitter ses terres confisquées par les gens d’armes du duc, elle se
réfugia en la lointaine Ecosse il y a tantôt cinq ans.
- Ah! Fort bien. Aurions-nous
là une alliée?
- Possible, mon roi.
Cependant, j’ignorais que la comtesse avait décidé de revenir dans nos
contrées.
- Accordons-lui audience
d’abord et hospitalité ensuite.
- Sire, la baronne de Sarrieux
peut trouver ce séjour en ces murs fort austère.
- Qu’importe! Si cette dame
vient en ce château, c’est pour devenir ma fidèle sujette.
Ayant dit cela, Louis s’avança
vers le héraut et clama d’un ton royal:
- Messire, portez à votre
maîtresse le message suivant: c’est de mon bon gré que moi, Louis, roi de
France, reçois la comtesse de Mons, baronne de Sarrieux.
S’inclinant cérémonieusement,
le héraut retourna auprès de la haute dame. Dans son rôle de représentation,
Alban de Kermor faisait merveille.
Ce fut ainsi qu’en grand
apparat, DD fut présentée à la Cour du Valois. À son service figuraient, outre
le comte de Kermor, André Fermat en chambellan, Daniel Lin Wu en conseiller,
Saturnin de Beauséjour en sénéchal et Antor en échanson. Quant à la domesticité
féminine, elle était aussi dans le ton. Pauline Carton en lingère, Bette Davis
en duègne, Jean Simmons en camériste, Aure-Elise en dame de compagnie, Violetta
et Louise en suivantes. Seuls manquaient à ce tableau Shah Jahan, Alexandre
Dumas et la douce et blonde Marie. Trop exotique, le prince Moghol avait
accompagné l’autre groupe pour y effectuer une bien mystérieuse mission à Paris
et plus précisément à la Cour des Miracles. Quant au gratte-papier, il avait le
teint trop sombre. Il gardait donc le Vaillant avec sa compagne.
Lorsque la fausse comtesse de
Mons apparut devant Louis XI, des murmures s’élevèrent dans la salle
d’audience. Certes, la jeune femme soulevait la curiosité mais faisait surtout
sensation. Il faut dire que la comédienne avait exagéré dans la munificence de
sa toilette. En effet, elle portait une robe de brocart des plus voyantes à
ramages. Ceux-ci figuraient des perroquets et des licornes entrelacés. Le rouge
carmin et le vert pomme choquaient la vue. Quant à la coiffe, aussi
extravagante que la tenue, le hennin se hissait à plus de deux mètres du sol.
- Est-ce là la dernière mode
en Ecosse? S’interrogea le Valois.
Heureusement, l’entourage de
DD avait su se montrer plus discret.

Le mauvais goût et
l’anachronisme du costume de la comédienne ne l’empêchèrent nullement de
présenter ses hommages au doux sire de France et d’accueillir avec un
sourire sincère l’invitation à partager le souper du roi le soir même.
Celui-ci mérite une narration
détaillée. Avançons donc de quelques heures et voyons comment il se déroula.
L’entourage immédiat du roi
s’assit aux places habituelles tandis que la nouvelle venue eut droit à la
place d’honneur, c’est-à-dire à la droite du souverain. Furent également
conviés le jeune héraut de la comtesse, André, Daniel Lin, Saturnin,
Aure-Elise, Violetta et Louise. Les autres personnes ne furent pas jugées
d’assez haute naissance pour s’asseoir à la table royale.
La première chose qui surprit
Delphine fut l’absence de fourchettes. La jeune femme faillit s’exclamer à
haute voix afin de réclamer la réparation de cet oubli. Mais Daniel Lin
l’arrêta, lui expliquant mentalement ce qu’il en était.
- Ah! Comment vais-je faire
pour manger la viande? Fit la comédienne sur le même mode de communication.
- Comme tout le monde,
c’est-à-dire avec les doigts.
En fait, DD avait de la
chance. Si les tempsnautes s’étaient rendus au XIIIe siècle, ils auraient
également dû s’accommoder du manque d’assiettes et partager à deux un hanap. Hé
oui! À cette époque lointaine, les viandes étaient déposées sur de larges
tranches de pain qui absorbaient les sauces. Lorsque le plat était terminé, le
mangeur tranchait et découpait alors le tranchoir puis l’avalait plus ou moins
goulument.
Le premier service arriva. Il
était composé de petits gibiers en fricassées, de fricandeaux. Bref, il
s’agissait de simples mises en appétit. Évidemment, le tout baignait dans des
jus particulièrement relevés.
- Mm. Excellent, vraiment,
sire, dit Delphine avec son joli sourire mutin.
- Je comprends madame votre
réaction, répondit courtoisement Louis XI. J’ai ouï dire que la cuisine
écossaise était immangeable. Le plat national n’est-il pas la panse de brebis
farcie?
- Certes, sire. On s’en lasse
vite. Cependant, gentil et gracieux sire le roi, n’y a-t-il aucun légume en
accompagnement de ces viandes?
- Des… légumes? Vous voulez
sans doute dire des racines. Me croit-on donc si pauvre ou si radin pour souper
d’aliments dignes des manants de mon royaume?
La jeune comédienne comprit
qu’elle avait commis un impair. Elle devait, au plus vite, rattraper celui-ci.
- Sire le roi, ce n’est point
là ce que je veux dire… en fait, mon médicastre m’a recommandé ce régime afin
de conserver la fraîcheur de mon teint. Cela fonctionne, non? Que vous en
semble? Reprit Delphine en papillonnant.
- Sans doute, jeta louis assez
froidement.
Le souverain comprenait trop
bien que la baronne de Sarrieux essayait de le séduire. Or, Louis XI n’avait
jamais accepté ni même toléré Agnès Sorel la favorite de son père Charles VII.
À sa mort, il avait éprouvé un vif
soulagement.
- Pardonnez-moi, madame, mais
si vous me contiez votre voyage ainsi que les raisons de celui-ci?
Désarçonnée, DD hésita,
balbutia et dit:
- Je préfère vous en toucher
deux mots en audience particulière aidée de mon conseiller, le sire de Grimaud.
- Cependant, votre traversée
s’est-elle bien déroulée? Point de mauvaises rencontres? Des Brigands croisés
chez les Anglois? Des obstacles en chemin?
- Oh non, sire, rien de tout
cela. Le mauvais temps seulement.
- Mais la traversée de la
Manche?
- Sans anicroche, d’une
banalité absolue, à part, bien sûr, une mer démontée… mais j’ai l’habitude.
- Comment cela?
- Aux Hébrides où je vivais il
y a peu encore, les tempêtes sont le lot quotidien des habitants de ces
contrées.
Les échanges se poursuivirent
jusqu’au deuxième service. DD ne manquait pas de conversation, de répartie mais
ici, les circonstances exceptionnelles, le milieu anachronique dans lequel elle
évoluait présentement faisaient qu’elle paraissait ce soir-là être une piètre
interlocutrice. Sur le qui-vive, elle devait sans cesse prendre garde à ne pas
commettre d’impair temporel ou autre. Jamais elle ne s’était sentie aussi mal à
l’aise. Aujourd’hui, la délicieuse comédienne comprenait enfin pourquoi le
commandant Wu l’avait tenue en retrait.
Dans ce deuxième service tant
attendu par les gourmands, ce furent les poissons d’eau douce qui eurent la
part belle. Ainsi, Saturnin se régala avec enthousiasme d’un pâté d’anguilles
et d’une tourte aux brochets. L’inénarrable vieillard se comportait comme s’il
avait été soumis à la diète tout un long mois. Plus d’une fois, il réclama
qu’on lui remplît son hanap.
À ses côtés, le confident de
l’Universelle Aragne mettait à profit les nombreuses libations de
l’ancien chef de bureau pour en apprendre davantage sur la comtesse de Mons.
Peine perdue. Beauséjour qui ne pensait qu’à bâfrer répondait vaguement ou
encore en bégayant aux questions indiscrètes. À vrai dire, chaque fois que ce
bon Saturnin menaçait de trahir le secret de ses compagnons, il se retrouvait
inévitablement gêné dans ses pensées et son élocution. André Fermat, aux aguets,
surveillait le vieil homme et lui liait la langue.
Quant aux autres convives de
l’équipe, ils faisaient davantage preuve de prudence, plus aptes en cela que
Beauséjour.
Violetta, pourtant la plus
jeune des tempsnautes savait à quoi s’attendre ou à peu près dans ce souper
royal grâce à sa mémoire multiple que Dan El lui avait rendue. Ainsi, elle se
rappelait dans ses moindres détails le fameux et pantagruélique banquet offert
par Charmeleu un certain jour de février 1248.
Aure-Elise avait eu le temps de
potasser un ouvrage sur la vie quotidienne au XV e siècle et Louise avait
également lu avec intérêt quelques pages de ce livre d’histoire. Quant à
Kermor, il tentait de se faire le plus discret possible, conscient du grand
honneur qui lui était fait de partager le souper de Sa Majesté le roi Louis XI.
On comprend que dans cet état d’esprit, peu lui importait ce qu’il était en
train de manger.
Gana-El avait daigné avaler
quelques bouchées de cette nourriture trop riche, trop avancée et trop épicée.
Il veillait à ce que son fils ne marquât point sa répulsion face aux perdrix,
perdreaux, faisans et autres gibiers à plumes.
Parfois, Louis adressait la
parole à son conseiller personnel, Philippe de Commynes, toujours sur le mode
ironique.
- Mon ami, toujours aussi peu
d’appétit à ce que je vois! Décidément, votre douce et tendre mie, va finir par
se fâcher si elle vous trouve fort amaigrie après avoir soupé chez moi! La dame
d’Argenton va encore médire sur la médiocre qualité de mon hospitalité!
- Sire, Isabelle est une trop
polie personne pour oser penser du mal de vous. Elle connaît votre générosité à
mon égard.
- Ah! Au moins quelqu’un qui
affiche sa reconnaissance et n’en a point honte. Entendez-vous cela madame la
comtesse?
- Oui sire. En fait, je recherche
votre protection.
- Hé bien, nous étudierons
votre requête demain après la première messe.
Aux deuxième service,
succédèrent les entremets et les ménestrels. Deux hommes, encore dans la force
de l’âge, vinrent pousser la chansonnette, dévidant leur mélodie alambiquée
tout en s’accompagnant au rebec. Le roi paraissait ouïr favorablement ce style
de musique. Daniel Lin ne ratait pas une note, son esprit artistique et sa
curiosité ethnologique réveillés.
Louise profita de l’intermède
pour parler bas à l’oreille d’Aure-Elise.
- Ce souper s’éternise. Je
commence à bloquer.
- Cela va encore durer car,
après les entremets, viennent les plats de résistance, le gros gibier,
chevreuils, biches, sangliers et ainsi de suite.
- Ciel! Nous allons tous
mourir d’indigestion!
- Faites comme moi. Avalez une
bouchée ou deux puis attendez.
- Saturnin n’a pas votre
sagesse. Je crains pour lui. Il a déjà vidé au moins deux pichets de vin. Et ce
cuissot de cerf a l’air de lui plaire.
- Oh! À cette allure-là, il ne
va pas tarder à sombrer dans un sommeil éthylique.
- Demain, monsieur de
Beauséjour se réveillera avec une gueule de bois carabinée. Je ne m’apitoierai
pas sur lui. Ce goinfre l’aura cherché. À son âge, se conduire ainsi!
- Mais il n’en va pas de sa
faute, contra Violetta. Oncle André… euh… le vice amiral Fermat le pousse à
s’empiffrer et à s’enivrer afin qu’il ne dévoile pas le pot aux roses.
- D’habitude, c’est l’inverse
qui se produit lorsqu’il a trop bu.
- Quelqu’un d’autre, ici, ce
Commynes, se montre aussi sobre qu’un chameau. Encore plus que mon père ou que
le vice amiral.
- Etrange… articula
pensivement Aure-Elise.
- Pas tant que cela, intervint
alors Daniel Lin mentalement. J’ai percé à jour le sire d’Argenton comme
d’ailleurs il vient de le faire à propos de Danielle comtesse de Mons. Je vous
expliquerai ce qu’il en est demain matin avant la messe. Ne vous dérobez point
à cette obligation, je vous le recommande vivement.
Au troisième service, DD cala
à son tour. Elle brûlait d’envie de se lever, se trémoussait sur son siège et
ne savait comment faire comprendre à ce souverain peu aimable et disgracieux
qu’elle en avait plus qu’assez de se goinfrer. La comédienne devait absolument
rejoindre le cabinet d’aisance ou ce qui en tenait lieu afin de soulager son
estomac barbouillé et sa vessie encombrée. Son teint verdissait à vue d’œil et
son haleine chargée dénonçait qu’elle souffrait d’indigestion. De toutes ses
forces, elle réclamait, par la pensée bien évidemment, un miracle qui la
sortirait de ce guêpier. Toutes les quinze secondes à peu près, elle tournait
son regard en direction d’André Fermat d’abord, de Daniel Lin ensuite, les
suppliant muettement d’agir au plus tôt.
- Mille punaises! Par la
Vierge et tous les saints! Bonté divine, réagissez! Je vais rendre mon repas!
Vous saisissez? Je dois me rendre aux toilettes. Cela devient plus qu’urgent.
Si je vomis, alors, adieu tous vos complots, toutes vos machinations
emberlificotées. Je vais perdre la face devant ce roi; j’y suis à deux doigts.
Je ne peux plus supporter et ce repas trop long et trop lourd et cet homme
puant, véritable monstre de laideur, de crasse et de ruse!
- Delphine, bon sang!
Maîtrisez-vous! Ordonna Fermat sèchement tout en relâchant son étreinte mentale
sur Beauséjour.
- J’ai un puissant
haut-le-cœur là! Je vais dégobiller!
N’y tenant plus, au bord de
l’esclandre, la jeune comédienne esquissa un mouvement. Son teint brouillé et
ses yeux éteints révélaient la profondeur se son malaise. Delphine ne mentait
pas à cet instant. À la même seconde où la jeune femme se levait, Saturnin,
quasiment assoupi, s’affala brusquement sur son assiette, éclaboussant ainsi
ses plus proches voisins de sauce et du vin de son hanap qu’il avait renversé
par la même occasion. Olivier le daim figurait parmi les principales victimes.
La reine Charlotte de Savoie ne fut pas non plus épargnée.
Cet incident avait été
délibérément provoqué par Gana-El afin de tirer d’embarras la délicieuse
Delphine.
- Sire, veuillez pardonner au
sénéchal de Beauséjour son intempérance! Articula avec aplomb Daniel Lin, tout
souriant au lieu de se montrer confus. Il n’a jamais su modérer sa soif. Ce
repas des plus abondants lui aura encore davantage tourné la tête.
- Monsieur Grimaud, je n’ai
point pour habitude de placer mes hôtes dans une situation gênante, répliqua
Louis avec courtoisie. Conduisez donc ce serviteur dévoué dans sa chambre. Nous
nous reverrons demain après la messe en ma chapelle comme il en a été convenu.
Quant à vous, madame la comtesse, si le cœur vous en dit, assurez-vous que
votre vieux sénéchal est traité avec égards.
Promptement, ne se le faisant
pas répéter, la fausse baronne de Sarrieux quitta son fauteuil, balbutia un
remerciement sincère qui s’acheva sur une rapide révérence puis sortit à petits
pas derrière Daniel Lin. Celui-ci soutenait le corps endormi de Saturnin.
- Je suis réellement malade.
Où sont les WC? Marmonna Delphine avec difficultés.
- Ma chère, désolé de vous
décevoir mais ici, en ce lieu et en ce temps, il n’y en a point!
- Dieu du ciel! Encore une de
vos maudites plaisanteries douteuses.
- Je vous assure que non
Delphine.
- La bile me remonte dans la
gorge et la vessie va me lâcher.
- Dans ce cas, puisque vous ne
pouvez plus attendre, vomissez derrière cette tenture. Quant à votre vessie,
elle tiendra bien jusqu’à vos appartements puisque je m’y emploie.
- Quoi? Oh! Vous… vous
mériteriez que je vous boxe la figure! Malappris! Goujat!
- Pourquoi donc? Il me semble
pourtant que je me montre fort civil. Vous auriez sans doute préféré vous
soulager entièrement derrière la tapisserie ou… je puis me tourner, vous savez…
- N’’en rajoutez pas, je vous
prie!
Cramoisie de honte, Delphine
se rendit partiellement cependant à la suggestion de l’ex-daryl androïde.
Dissimulée donc derrière une tenture évoquant une chasse au chevreuil, la
comédienne, oubliant tout savoir-vivre, rendit son trop copieux repas durant
deux longues minutes. Puis, sans façon, elle essuya ses lèvres sur le tissu
poussiéreux.
- Allez-vous mieux? S’enquit
Dan El quelque peu amusé mais tâchant de ne pas trop le montrer.
- Quand cesserez-vous de vous
moquer de moi? J’ai failli perdre ma dignité!
Daniel Lin voulut dire
« que failli » puis, se ravisant, lança:
- Vous essuyer le visage sur
cette tapisserie imprégnée d’urine est moins grave à vos yeux que perdre votre
contrôle.
- Plaisantez-vous une nouvelle
fois Daniel Lin?
- Nullement. Ne sentez-vous
donc pas ces effluves acides caractéristiques?
- Euh… je crois bien que je
vais m’évanouir…
- Un peu de tenue, Delphine.
Des valets s’en viennent chargés du quatrième service.
Piquée au vif, la comédienne
se reprit, pressa le pas et gagna les appartements mis courtoisement à sa
disposition par Louis XI. Derrière, le commandant Wu suivait, sans hâte,
examinant les corridors avec attention, quelque peu intrigué. Certaines
irrégularités dans l’agencement des briques suscitaient sa méfiance.
« Tiens! Tiens! Pensa le
jeune Ying Lung. Des caméras et des micros de facture helladienne. Quoi de plus
normal après tout! Ce sire de Commynes, ou plutôt de son véritable nom
Spénéloss ne va pas tarder à nous rendre visite ce soir. Hé bien, je saurai ce
qu’il veut sans me fatiguer et ce que son gouvernement cherche ici. Cette
chronoligne sens dessus dessous n’a pas fini de m’étonner ».
- Daniel Lin, reprit Delphine,
malgré tous vos talents, vous êtes soumis aux mêmes contingences que moi, que
l’humanité ordinaire, n’est-ce pas?
- Allez droit au but, ma
chère…
- Comment faites-vous lorsque
vous avez besoin de…
- J’anticipe, je prends mes
précautions, tout simplement! Avant de participer à ce « festin » -
je mets des guillemets là, voyez - j’ai éliminé mes déchets.
- Où?
- A bord du Vaillant.
- Vous auriez pu m’avertir du
manque navrant de confort de ce château.
- Il me semblait que c’était
évident. L’histoire n’était pas votre matière préférée à l’école, Delphine. Ne
me mentez pas.
- Euh… c’est-à-dire que l’on
abordait pas des sujets aussi triviaux que les cabinets d’aisance…
Sur cet aveu, DD fut prise en
charge par sa consœur Pauline Carton. Elle put ainsi rafraîchir son visage,
ôter son lourd et encombrant costume si clinquant et surtout, vider enfin sa
vessie. Pendant ce temps, Dan El s’occupait de Beauséjour. Il coucha le
bonhomme dans un grand lit aux draps propres, dépourvu de punaises, puces et
autres parasites et s’assura qu’il dormirait paisiblement jusqu’au lendemain
matin.
***************
En fait, ce fut au petit matin
que le sire de Commynes se présenta à la porte des appartements de la comtesse
de Mons. Mais la jeune femme dormait très profondément et n’entendit donc pas
le conseiller de Louis XI gratter discrètement à la porte. Cependant, Pauline
Carton, qui souffrait d’insomnie - disons à la suite d’un méga décalage horaire
- avertie, ouvrit l’huis tout en maugréant. La comédienne, des papillotes dans
les cheveux, vêtue d’une chemise de nuit en pilou, tout à fait anachronique,
pieds nus sur le parquet, fit d’une voix maussade:
- C’est pourquoi? En voilà une
heure pour déranger les honnêtes gens!
- Puis-je parler à la dame de
Sarrieux? Ou à défaut au sieur Grimaud?
- Ben tiens! Messire se croit
tout permis parce qu’il a l’oreille du roi.
- Je vous assure qu’il faut
que je voie expressément votre maîtresse.
- On dit ça. Bah! Que risque
« Danielle » après tout? Vous portez un anneau de mariage à votre
doigt. Dans ce cas, entrez donc monsieur…
- De Commynes, sire
d’Argenton.
- Faites.
Pauline s’effaça devant le
seigneur de haute taille. En trottinant, elle s’avança jusqu’à la petite pièce
adjacente qui servait en quelque sorte d’antichambre. Daniel Lin se tenait déjà
debout sur le seuil, parfaitement éveillé et un léger sourire narquois sur les
lèvres.
- Merci, Pauline. Maintenant,
tâchez de dormir tout votre saoul.

- Pff! C’est bien gentil à
vous de vous soucier de moi, Daniel Lin. Mais je n’ai pas de valium à ma
disposition dans ce gourbi!
La Carton n’attendit pas la
réponse du commandant Wu. Avec un haussement d’épaules ostensible, elle se
retira, décidée à achever un tricot très utile pour les matins frisquets de
l’Agartha.
Spénéloss, qui avait l’ouïe
particulièrement fine, n’avait rien perdu des propos brièvement échangés. Par
contre, le sens de certains termes lui avait échappé.
- Asseyez-vous, monsieur de
Commynes, dit Dan El fort à l’aise. J’attendais votre visite depuis hier soir.
Vous avez un peu tardé. Votre épouse sans nul doute qu’il a fallu prévenir. La
semi-pénombre ne vous dérange pas, je présume…
- Non, messire Grimaud. Je
possède la particularité d’être nyctalope.
- Tout comme moi mais pas pour
les mêmes raisons.
- Donc, vous espériez ou
redoutiez ma venue…
- Bien évidemment!
« Danielle » a ignoré mes conseils. Elle s’est affublée du titre de
comtesse de Mons alors que je l’avais mise en garde. Pour elle, ce nom sonnait
agréablement à l’oreille. Or, je savais que vous seriez présent en ce château
de Plessis-Lez-Tours en cette année.
- Hem. Ayant servi le riche et
puissant Charles de Charolais, présentement duc de Bourgogne, je ne pouvais que
connaître avec exactitude toute la noblesse figurant à la Cour de mon ancien
seigneur. Adonc, vous avouez être un imposteur ainsi que votre maîtresse…
- Oui monsieur, asséna avec
aplomb Daniel Lin.
- Pourquoi vous êtes-vous
présentés devant le souverain du royaume de France? Pour lui soutirer des terres?
De l’argent? Votre figure me paraît pourtant honnête et agréable. De plus, vous
semblez posséder vos lettres et n’avez rien de commun avec les brigands qui
sévissent habituellement dans ces contrées.
- Aucune personne faisant
partie de l’escorte de « Danielle » n’est dotée de mauvaises
intentions. Je n’ai rien d’un malandrin comme vous le pressentez et l’argent ne
m’intéresse pas.
- Alors, que cherchez-vous?
- Et vous, Philippe de
Commynes? Ou dois-je plutôt vous nommer Spénéloss d’Hellas?
- Euh…
- Voyez comme il m’a été
facile de percer à jour votre identité. En prime, je suis parvenu à vous
surprendre, ce qui est extrêmement rare pour ceux de votre race.
- Je…
- Restez donc assis, monsieur.
Je vous jure que je n’en veux nullement à votre vie. Comment expliquerais-je
ensuite la présence de taches de sang jaunes sur le parquet?
- Ainsi, non seulement vous
connaissez mon nom mais aussi la particularité des gens de mon espèce. Vous
êtes télépathe.
- Entre autres choses…
- Or, aucun humain, du moins à
ma connaissance, ne l’est. La Faculté de Deltanis n’a jamais rencontré de
Terriens dotés du don de télépathie naturellement.
- Oh… c’est donc cela qui vous
trouble chez moi? En 1473, je reconnais qu’il n’existe pas d’humain amélioré.
- Vos autres compagnons…
- Fermat et Antor possèdent
les mêmes talents que moi-même.
- D’où venez-vous donc? De
quel monde précisément?
- Vous vous trompez de
question. Il fallait demander: « de quand venez-vous »? Ainsi, vous
auriez mis le doigt sur ce qui clochait chez moi et mes amis. Oh! Inutile de
faire celui qui ne comprend pas.
- Monsieur Grimaud…
- Daniel Lin, s’il vous plaît…
Grimaud n’est pas tout à fait un nom d’emprunt mais là n’est pas le problème.
Ah! Je préfère passer à l’Hellados, ce sera plus pratique pour vous.
Sans difficulté, Dan El
changea d’idiome. Il s’exprimait dans la langue maternelle de Spénéloss avec
une aisance époustouflante. Or, certains phonèmes et intonations étaient
presque inaccessibles voire impossibles pour les palais humains normalement
constitués.
- Venez-vous de Mondani,
Melgom ou Castorus?
- Non, bien que j’aie déjà
visité ces planètes jadis et ailleurs. En fait, je suis originaire de la Terre
tout comme mes amis, mais de la Terre du futur. Plus exactement d’un de ses
futurs…
- Voyager dans le temps…
- Ah! Je vois ce que vous
voulez m’objecter. Vos scientifiques ont prouvé que les déplacements temporels,
si jamais ils s’avéraient possibles, engendreraient de tels phénomènes
paradoxaux que ceux-ci déstructureraient l’Univers. Ces paradoxes, produits en
cascades conduiraient inévitablement à un collapsus généralisé du Monde…
pourtant… Pourtant mes compagnons et moi-même appartenons à un futur lointain
pour vous… « Danielle », Delphine de son véritable prénom, la fausse
comtesse et baronne, mais véritable comédienne, est originaire de 1939. Sa
« servante », de 1938. Elle exerce la même profession. Saturnin de
Beauséjour, le sénéchal, vient de l’année 1868, Alban, le héraut, de 1825.
Aure-Elise, de 2517 ainsi qu’André, Violetta, Antor et moi-même… je vous fais
grâce des autres membres du groupe…

- 2517? Plus de mille ans dans
l’avenir?
- Plus précisément mille
quarante-quatre années. Hé oui!
- Vous parlez ma langue avec
une facilité déconcertante…
- Je parle toutes les langues,
messire de Commynes. Mais je n’y ai aucun mérite, croyez-moi…
- Vous êtes un humain
amélioré, hasarda Spénéloss.
- En quelque sorte… mais
revenons à votre présence sur cette planète… Donc, votre Haut Conseil vous a
expédié ici, sur Terra, en observateur dans un premier temps, en acteur
ensuite.
- C’est cela…
- A propos, si ma mémoire est
fiable, Velmarr dirige votre gouvernement depuis dix cycles… il ne va pas
tarder à céder la main et à … passer de l’autre côté, bref, à
« défunter » comme dirait Pieds Légers avec son esprit gouailleur.
Dans une décennie helladienne, vous entamerez des négociations avec les Consuls
de Castorus. Un accord, satisfaisant les deux parties, sera signé après
vingt-cinq ans de retournements, d’interruptions puis de reprises des
pourparlers. Les vieilles haines seront enfin définitivement enterrées.
- Dois-je vous croire?
- Oh! Spénéloss! Quel intérêt
aurais-je à vous conter une fable? Si vous avez accepté de mouiller votre
chemise, c’est bien parce que vos sondes et satellites ont transmis d’étranges
données et des images déconcertantes à vos observateurs dans la cité
souterraine de Deltanis. Vous avez même capté des émissions d’ondes anioniques
et méta ioniques, n’est-ce pas?
- Je l’avoue… Vous êtes
particulièrement bien renseigné… à moins que vous ne soyez en train de lire mes
pensées…
- Certes, mais votre esprit,
présentement, va dans une autre direction… Vous n’avez pas formulé les termes
anionique et méta ionique. En fait, je suis un astrophysicien doublé d’un
biophysicien…
- Est-ce là votre profession?
- Initialement… mais
laissez-moi poursuivre… ensuite, des minis trous noirs sont apparus et se sont
multipliés, gangrenant le Système Sol dans un premier temps, puis, par
ricochet, celui d’Epsilon Eridani. Ensuite, ses « serpents noirs
spiralés » se sont entremêlés, puis ont fusionné pour gagner une autre
réalité. Ils ont atteint les dimensions voisines, les sept dimensions que vos
physiciens ont théorisées puis réussies à observer.
- Effectivement. Des tempêtes
sans précédent ont secoué les cieux d’Hellas. Mon monde natal a également subi
une légère déviation de son axe, de l’ordre de deux minutes…
- Oui, c’est logique… de même,
le satellite le plus gros de la Terre s’est-il rapproché de la planète-mère de
cinq mille quatre cent trois kilomètres… Sol a aussi connu de gigantesques
éruptions. Dois-je poursuivre cette énumération?
- Inutile, Daniel Lin…
Velmarr, fort inquiet, a ordonné cette expédition…
- Pourquoi?
- Parce que Plessis-Lez-Tours
s’est révélé être la source de ces bouleversements. C’est illogique,
inconcevable, mais…
- Alors, vous avez emprunté
l’identité de Philippe de Commynes. Avec un peu de chirurgie, je suppose…
- Quelques retouches du
visage, je l’avoue.
- Quand s’est faite la
substitution?
- En 1467.
- Ah! Tout de même… Mais
qu’est-il advenu du vrai?
- Transféré en hôte de marque
sur Hellas. Les Helladoï…
- … se refusent à verser le sang, sauf lorsque
« la cause est suffisante », je sais. Donc, présentement, en ce
château, bourré de micros et de caméras, à propos, j’ai désactivé les appareils
placés dans les appartements royaux ainsi que ceux de cette suite, vous êtes là
pourquoi au juste? Monter la garde, voir venir et? Avec votre technologie,
encore peu performante, vous escomptez réellement empêcher un nouveau
basculement, un nouvel orage? Risible! Alors que vous niez la réalité du
Multivers! Tout à fait ridicule.
- Messire, excusez-moi… Daniel
Lin, vous aussi, vous poursuivez un objectif semblable, avec des moyens plus
appropriés, je ne me trompe pas…
- En quelque sorte, Spénéloss.
Toutes ces anomalies, vous les pensiez naturelles? Artificielles? Ah!
Artificielles. Avec justesse. Mais bigre! Vous y voyiez un coup des Odaraïens.
Absurde! Selon le raisonnement des scientifiques de votre Conseil, leur
civilisation à l’agonie, soit dit en passant, elle l’est depuis plus de vingt
mille ans, voués à une disparition inéluctable, ces êtres, en se suicidant -
noblement forcément - déclencheraient tous ces cataclysmes. Mais, nom d’une
pipe, pourquoi s’en prendre à la Terre? Je ne vois pas le rapport!
- Euh… Parce que Binopâa s’est
aussi attaqué aux Haäns! Les Odaraïens n’ont pu supporter l’idée d’être
supplantés par des vertébrés, des humanoïdes…
- Dans ce cas, pourquoi ne pas
attaquer Hellas directement?
- Parce que les Humains sont
une espèce plus prometteuse…
- Tiens donc. Seriez-vous en
train de reconnaître que les Terriens iront plus loin que les Helladoï dans la
découverte et l’exploration de l’espace profond?
- Pour l’instant, ils n’en montrent
pas les prémices.
- Admettons la logique de ce
raisonnement. Mais Plessis-Lez-Tours et Louis XI?
- Je reconnais mon ignorance.
- Hum… Que pensez-vous de la
mort du petit dauphin Charles?
- Pourquoi ce brusque
changement dans la conversation? Chercheriez-vous à me déstabiliser?
- Mais tout est lié,
Spénéloss, ne le voyez-vous pas? Répondez à ma question.
- Ce décès est gênant, fort
gênant. Mon Sire roi Louis veut casser la loi salique.
- Loi de circonstance,
inventée au siècle dernier…
- Certes… Mais en agissant
ainsi, - a-t-il le choix? - il rallume la guerre avec l’Anglais et ranime la
Ligue du Bien Public. Monseigneur de Bourgogne, allié au frère du roi de France
et au jeune duc d’Orléans, recueillera les fruits de cette erreur.
- Vous n’approuvez donc pas
« votre » souverain.
- Quelle autre solution se
présente à Monseigneur Louis? Reconnaître Orléans comme son héritier potentiel?
Guyenne est fort malade. Les médicastres disent qu’il ne passera pas l’été.
Certains Grands, mal intentionnés, chuchotent et parlent à mots couverts
d’empoisonnement.
- Bref, l’Universelle
Aragne se trouve dans un sale guêpier.
- Louis XI, très pieux,
superstitieux même, peut parfois faire preuve de ruse et de cruauté, mais
l’époque veut cela et la nature humaine également. De là à empoisonner son
frère, il y a de la marge!
- Mais s’il avait fait part de
son souhait de voir Berry mort à Olivier le Daim par exemple?
- Il est vrai que messire le
« barbier » se montre plus direct et plus brutal.
- Ah! Vous ne pensez pas au
poison mais aux spadassins et à un coup de dague.
- C’est dans ses méthodes.
Messire Daniel Lin, vous, qu’envisagez-vous?
- Comme c’est amusant!
Maintenant, vous me voyez comme un recours… mieux! Un sauveur!
- Encore de l’ironie! Cette
façon de vous moquer, de m’abaisser! Vous êtes bien un humain. Tantôt je
doutais. Or, j’avais tort.
- Spénéloss, je vous demande
pardon. Sincèrement! J’ai ce défaut que je peine à faire taire depuis toujours.
J’aime jouer avec les faiblesses de mes interlocuteurs, plus précisément
lorsqu’il s’agit d’Helladoï. Parfois, dans mon arrogance, j’oublie que je peux
blesser cruellement des êtres qui ne demandent qu’à être mes amis. Je me crois
supérieur… mea culpa. Excusez-moi… mais mon jeune âge réel…
- Votre jeune âge? Vous
paraissez cependant avoir trente, trente-cinq ans tout au plus…
- Une apparence, comme vous
dites, soyez-en assuré.
- J’ai oublié. Je ne me sens
pas humilié. Que proposez-vous?
- Rétablir l’ordre.
- Je ne saisis pas.
- Les distorsions se produisent
parce que le dauphin Charles ne devait pas mourir en 1473. À petit détail,
grands effets. Au contraire, monsieur de Guyenne aurait dû reposer en terre il
y a plus d’un an déjà, le 24 mai 1472. Tous ces bouleversements sont dus non
aux manigances des Odaraïens, d’un Empire agonisant, mais bel et bien aux
actions désordonnées d’un seul homme, d’un individu des plus ordinaires mais
néanmoins déterminé, un humain particulièrement désespéré amoureux fou de sa
défunte épouse. Ce prince Moghol d’un siècle à venir a eu la chance ou la
malchance, c’est selon, d’entrer en possession d’un véhicule transtemporel. Or,
il en a fait mauvais usage.
- Ce que vous dites est
invraisemblable!
- Hélas! Mais pourtant vrai.
Avez-vous entendu parler du Baphomet?
- Baphomet: une idole que les
Templiers auraient adorée.
- En fait, un moyen de voyager
dans le Multivers. Un véhicule mis au point ailleurs par un être surpuissant,
transcendant le temps et l’espace, un Homo Spiritus, aboutissement, évolution
potentielle de l’humanité actuelle, c’est-à-dire des Homo Sapiens.
- Messire Daniel Lin, vous ne
dites pas tout…
- Je me contente de vous
résumer, c’est exact. Le problème, plus complexe, prend ses racines par-delà
Shah Jahan. Si vous vous engagez à mes côtés, ou encore, si vous promettez de
ne pas nuire à mon équipe, eh bien, je vous en révèlerai davantage.
- Vous l’admettez donc.
- Bien sûr. Je n’aime pas
mentir. Cela fait partie de mes rares qualités.
- Je voudrais tant vous
accorder ma confiance! Prouvez-moi que tous vos propos ne sont pas des
affabulations. N’ayez point recours à la coercition mentale!
- Coercition mentale? Ah!
Hypnose! Mais pour qui me prenez-vous Spénéloss? Corne brouille s’écrierait
Craddock. Je ne mange pas de ce pain-là!
- Euh… pourquoi le décor de la
pièce a-t-il changé? Que sont devenus la table, la chandelle, les tentures et
le banc?
- Spénéloss, soyez le bienvenu
à bord du Vaillant, dans la cabine centrale du vaisseau interstellaire
de Symphorien Nestorius Craddock.
- Par les cendres de Vestrak!
Nous n’avons pas usé de navette. J’ai bien entendu dire que le télétransfert
était en cours de mise au point mais…
- Nous parlons de
téléportation à mon époque. Tâtez, touchez tout votre saoul, assurez-vous que
tout cela existe, pincez-vous, mordez-vous-même si vous le désirez,
tailladez-vous la main, mais admettez que je ne vous leurre point et que ce
décor a bien une réalité matérielle et que vous n’êtes pas en train de rêver.
Émerveillé, l’Hellados se leva
du tabouret qui avait eu l’heur de le recevoir lors du transfert et se mit à
visiter les moindres recoins du vaisseau futuriste. Il y rencontra alors deux
humains aussi ébahis que lui de le croiser.
***************