
Plus
d’une semaine après ces événements, cette tuerie sans précédent, la police du
roi enquêtait toujours, tâchant de résoudre l’énigme de l’affaire du Châtelet.
Or, malgré les témoignages dont elle disposait, elle piétinait toujours. Tous
les commissaires ainsi que les lieutenants du quartier, toutes les mouches et
les exempts avaient été mis sur cette enquête hors des normes habituelles.
Vergennes

avait conclu, à tort, qu’il y avait eu un début de sédition. Une chose
néanmoins apparaissait certaine, c’était la disparition du jeune Alban de
Kermor. Le trou parfaitement circulaire dans le mur de la prison avait été
examiné par des experts en maçonnerie. Ceux-ci avaient avoué, penauds, être
totalement dépassés par la technique employée.
Alors,
extrêmement contrarié, Louis XVI avait fait venir des régiments de ses
lointaines provinces afin de renforcer la sécurité dans sa bonne ville de
Paris. Cependant, le débonnaire souverain n’appréciait que petitement pareille
mesure soutenue par son Conseil tout entier. En effet, le roi voulait être aimé
de son peuple et ne pas être perçu comme son aïeul, Louis XV, enterré en
catimini, tant il avait soulevé de mépris et de haine durant les dernières
années de son règne.
Sa
Majesté ignorait bien évidemment le rôle trouble joué par son cousin le duc de
Chartres et la responsabilité fort grande de son nouveau favori, Galeazzo di
Fabbrini. D’ailleurs, le comte ultramontain s’était vitre empressé de
reparaître à la Cour, le bras droit en écharpe, arguant d’un accident de chasse
fort malencontreux pour justifier sa sotte blessure. Louis l’avait cru.
Maintenant,
il est temps de nous occuper de l’état des tempsnautes. Fernand Gravey avait
été renvoyé dans l’Agartha afin d’être soigné par O’Rourke. Albriss l’avait
accompagné à contrecoeur. L’Hellados voulait rester auprès du commandant Wu.
Or, Fermat l’avait dissuadé plus que fermement de ne pas s’entêter, révélant
par la même occasion sa véritable nature. Dompté, l’extraterrestre n’avait plus
eu qu’à obéir. En contrepartie, il avait obtenu le pouvoir de présider le
Conseil de la cité, de commander aux Kronkos et aux lycanthropes. Benjamin
Sitruk était alors venu remplacer le grand Noir.
Fasciné,
le Britannique découvrait ce passé tumultueux de la Terre, un passé dont il
avait tout à apprendre. Il tâchait de ne pas commettre trop de bévues. Déjà, il
avait dû s’exercer à effacer son accent « so british » et faire un
effort afin de juger trop négativement ces Français si exubérants.
Vaille
que vaille, l’ancien commandant du Cornwallis s’adaptait. Tant et si
bien qu’il avait pu fraterniser avec Gaston de la Renardière. Il ne fallait pas
s’étonner car le Picard, plus futé qu’il n’y paraissait, connaissait
parfaitement la propension des insulaires à se croire nés de la cuisse de
Jupiter. Au service de Sa Majesté Louis le Treizième, il s’était rendu
plusieurs fois sur Albion y accomplir quelques missions discrètes mais
néanmoins vitales pour les intérêts de la Couronne.
Craddock
semblait également oublier sa colère envers Benjamin. Sitruk ignorait toujours
la véritable identité de Daniel Lin. Les rumeurs qui couraient sur le prodige
de la Galaxie lui suffisaient amplement. Une partie des agissements et des buts
des tempsnautes lui avait été révélée. Empêcher de nuire le responsable à
l’origine de la puissance et de l’hégémonie des Napoléonides ne pouvait
qu’agréer ce patriote.
En
fait, il est bon de savoir que l’incorporation de Sitruk dans l’équipe avait
été imposée par Dan El à son père.
Paracelse,
Pieds Légers, Erich Von Stroheim, Joseph Boulogne et Gaston de la Renardière se
faisaient dorloter par ces dames, Louise de Frontignac en tête, qui n’en
revenait pas d’être sincèrement amoureuse de son mousquetaire, et Pauline
Carton bonne dernière. Elle ne goûtait guère le fait d’endosser une fois encore
le rôle de domestique.
Violetta,
quant à elle, ne quittait plus son Guillaume. Elle l’accaparait pour un oui ou
pour un non, se l’appropriait, lui enseignait les bonnes manières, l’italien,
le chant, le gavait de mignardises, l’abreuvait de ses poèmes ampoulés et
passionnés. L’adolescent n’en pouvait mais, épuisé par ce tourbillon ingénu et
très féminin. Mais lui aussi, succombant à l’amour, supportait ces légers
désagréments. Après tout, il voulait mériter la confiance du père.
Tous
ces manèges n’échappaient pas à Daniel Lin. Intérieurement, il souriait, tout
en affichant une mine sévère. Guillaume venait tout juste de fêter ses dix-sept
printemps et Violetta n’était âgée que de quinze ans. Mais bah! Tant que les
deux tourtereaux se contentaient de baisers innocents…
Frédéric
Tellier et Craddock commençaient à s’impatienter. Les deux hommes avaient
besoin d’action, trouvant que les choses traînaient quelque peu. Pourtant, avec
l’aide de Gana-El le chronovision ne chômait pas. Le vice-amiral non plus
d’ailleurs. Obligeant Dan El à prendre du repos, l’Observateur quittait
régulièrement son avatar, s’introduisait chez di Fabbrini afin de l’espionner.
Il avait essayé de faire de même pour Irina, remonter sa piste. Mais là, il avait
douloureusement échoué. La Russe restait à l’abri, dissimulée quelque part,
protégée par Fu.
Tandis
que Daniel Lin envisageait un plan pour libérer Napoléon Bonaparte, son père,
retiré sous les combles, tout entier à la méditation amère de son échec relatif,
alternant l’état matériel incarné et le stade de l’opalescence, déclenchait des
malaises chez les humains car le Ying Lung n’était alors plus en phase avec le
continuum espace-temps de cette chronoligne.
Craddock,
le premier, comprit que ses terribles maux de tête n’étaient pas dus à
l’alcool. Pour une fois, le Cachalot de l’Espace s’évertuait à rester sobre. Il
s’en plaignit au commandant Wu, le suppliant de résoudre cette énigme. Daniel
Lin accepta. Après tout, il connaissait la source de ce mal-être.
Un
échange un peu particulier eut donc lieu dans la soupente de l’hôtel des
Frontignac.
-
Mon enfant, le Chœur Multiple est en train de nous leurrer, commença
abruptement Gana-El.
-
Je croyais que cette trahison était un fait entendu depuis le départ.
-
Non. L’inévitable se produit là, maintenant. Un maintenant subjectif, relatif
puisque dehors, à l’Extérieur rien n’existe encore. Le Temps et l’Espace ne
sont pas encore séparés, pas encore créés à vrai dire…
-
Mon père, vos propos me troublent grandement. Tout se produit en même temps,
simultanément car rien n’existe en dehors de la Simulation? Il n’y a aucune
autre piste parallèle?
-
Mon fils vous saisissez. Seule l’Unicité pense, échafaude des plans, un point
c’est tout.
-
Vous rendez-vous compte de la portée de vos assertions?
-
Bien sûr.
-
Johann, d’où vient-il? Qui a provoqué sa création? Moi?
-
Hum… avec votre approbation, avant la seconde batterie de tests. À votre
demande, le Chœur Multiple s’est évertué à forger un adversaire à votre taille.
Mais, en abordant la phase finale, l’Expérience a déraillé, tout s’est
télescopé par notre faute à tous.
-
Le Réseau-Mondes n’est pas parvenu à se purger des projections négatives. Fu
est né.
-
C’est exactement cela. Le Chœur Multiple se fait dévorer par ses déchets, ses
scories.
-
Il a refusé de croire qu’il pouvait lui aussi être contaminé tout comme moi
lorsque je me nommais encore Dana-El.
Un
silence se fit. Dans la pénombre, Gana-El brillait d’un doux éclat.
-
Mon père, vous n’allez certainement pas renoncer à lutter, reprit le Surgeon
après avoir marqué une pause.
-
Jamais, Dan El.
-
Quelque chose m’échappe encore toutefois. Reliés en Réseau, les Yings Lungs ne
sont-ils pas censés être omniscients?
Gana-El
perdit alors de son intensité lumineuse.
-
Comment avons-nous pu ne pas anticiper le danger de l’infestation? Questionna
le plus jeune.
-
Mon fils, c’est justement parce que vous avez été exilé de l’Unicité que
l’infestation a eu lieu. N’oubliez pas qu’il vous appartient, après tout vous
avez vu le jour pour cela, et non pour créer l’humanité, d’éradiquer l’Entité
sombre, ou, à défaut, de la domestiquer, de la neutraliser.
-
Mon père… Attendez… je n’avais pas le droit de créer l’humanité? Ou quoi que ce
soit?
-
Surgeon, cela n’avait pas été envisagé. Vous étiez si jeune… mais voilà… Doté
des mêmes talents que vos aînés, vous vous êtes empressé de désobéir malgré
toutes les injonctions, les avertissements. Vous avez succombé à l’ivresse de
ce pouvoir corrupteur.
-
Alors, honte à moi! Je suis bien le Catalyseur de ce qui est en train
d’advenir… je dois me sacrifier pour être absous de cette faute. Or, en cette
« seconde », je ne suis plus qu’un daryl androïde, dans l’incapacité
d’affronter le Dragon inversé. En cet instant, tout mon corps se ressent de mon
combat contre Ti et Galeazzo.
-
Vous souffrez, Dan El, je le sais, ô combien! Mais cette souffrance vous
aguerrit, vous rend plus fort, plus résolu. Désormais, vous pouvez faire face
sans frémir à la peur, la douleur et la mort. Devenu invincible, vous ne
faiblirez pas face à votre adversaire noir. Non pas parce que vous êtes un
Dragon, l’Ultime Dragon, mais bien parce que vous avez totalement assimilé
votre identité humaine, votre avatar de chair et de sang. Parce que vous
composez avec vos faiblesses, comme le commun des mortels, ces petites vies si
admirables et si viles à la fois.
-
Vous voulez m’en persuader. Vous m’envoyez à la mort. Dois-je m’en réjouir? À
défaut de regimber au cruel sort qui m’attend?
-
Mais mon enfant, j’irai avec vous jusqu’en enfer!
-
Ah! Pourquoi? Par nécessité?
-
Non, Dan El… Parce que je vous aime tout simplement. Je veux désormais vous
témoigner cette affection sincère que je me refusais à afficher. Prenez ma main
ou ce qui en tient lieu pour l’heure. Laissez-vous baigner par mon Essence.
Elle vous guérira.
Confiant,
acceptant la Fusion proposée, Daniel Lin s’avança jusqu’à toucher Gana-El.
L’amiral perdit aussitôt tout aspect humain pour revêtir l’apparence d’une
langue de feu, bien plus proche de ce qu’il était réellement. La trame
incorporelle et lumineuse enveloppa le corps matériel humanoïde du dernier des
Yings Lungs.
Lorsque
Dan El sortit enfin de cette Fusion, il ne doutait plus de sa mission, sentant
la victoire possible. Requinqué, il dévoila le plan qu’il envisageait à
l’amiral afin de délivrer le jeune Bonaparte tout en contournant les obstacles
dressés par le Roi noir. Irina qu’elle le veuille ou non, serait manipulée à
son tour.
Puis,
plus souriant et détendu que jamais, Daniel Lin descendit des combles et
convoqua ses troupes.
***************
La
pièce, assez vaste, aurait pu ressembler à une salle de classe, genre IIIe
République, s’il n’y avait eu des écrans tactiles transparents d’ordinateurs
portables. Par contre, les murs s’ornaient de quelques cartes de géographie
parfaitement traditionnelles. On y reconnaissait les Îles Britanniques, la
France, tout le continent européen ainsi que le bassin méditerranéen, le tout
dans des couleurs ludiques, jaune, rose, vert, bleu, mauve, marron, et ainsi de
suite. Les tables d’écoliers en bois, avec leur encrier en porcelaine blanche
paraissaient sans âge.

Au
fond, dans un coin, un poêle ou son imitation, ronronnait.
Quelques
élèves studieux écoutaient religieusement les propos de l’intervenant, nous
n’osons écrire du maître, qui se tenait debout sur l’estrade, dans une attitude
assez raide, tournant ainsi le dos à un antique tableau noir.
D’autres,
plus rêveurs, laissaient leurs regards vagabonder dans le vide. Enfin, quelques
uns se dissipaient, bayaient aux corneilles ou bombardaient leurs camarades
avec des élastiques. Pourtant, il s’agissait d’adultes, la plupart dans la
force de l’âge. Fâché mais n’en dévoilant rien comme à l’accoutumée, Albriss
rappela à l’ordre les contrevenants.
-
Mesdames et messieurs, articula l’Hellados de sa voix monocorde
caractéristique, si vous ne vous montrez pas plus concernés par ce que je dis,
jamais vous ne partirez pour le seizième siècle effectuer le voyage d’agrément
ou la mission d’études. La reine Elizabeth Première restera pour vous un simple
portrait contenu dans les mémoires de nos ordinateurs et non une personne bien
vivante…
-
Peuh! Lança Craddock avec mépris. J’en ai largement assez de toute cette
théorie, de ce cours plus que barbant, de ces notes inutiles! Je veux passer à
la pratique. Mes amis également. Dans cette affaire, je ne suis pas un novice.
Loin de là. Quant à vous, Hellados de mon cœur, vous êtes bien placé pour le
savoir, poursuivit le vieux capitaine avec ironie.
-
Cette expédition ne s’effectuera pas dans les mêmes conditions que jadis,
objecta le grand Noir extraterrestre.
-
Ah oui? C’est nouveau, ça!
-
Autrefois, dois-je vous le marteler, nos excursions dans le passé n’avaient pas
réellement lieu…
-
Pff! Quel conte! À d’autres!
-
Ce que je veux dire, capitaine, c’est que nous nous mouvions dans un
Pantransmultivers… simulé. Maintenant, il n’est absolument pas question de
commettre la moindre erreur. Tout anachronisme sera totalement prohibé. Sous
peine d’effacement.
-
De nous ou de la chronoligne? Se moqua Symphorien.
-
De tout ce qui existe! Asséna Albriss.
-
Brr… qui peut vouloir courir un tel risque? Demanda Saturnin inquiet, remuant
et suant sur son siège inconfortable.
-
Voyez, la chronoligne ne supporterait pas le choc d’un paradoxe, reprit
l’Hellados froidement, et la toile de la Supra Réalité laisserait alors
échapper l’énergie, la matière et la vie jusqu’à s’annihiler.
-
Hon! Hon! Bougonna le Cachalot de l’Espace, faisant mine d’y croire. Mais
alors, les Yings Lungs? À quoi servent-ils donc? Ils se contentent de se
tourner les pouces pendant que nous faisons les idiots? Si nous commettons une
sottise, ils ne sont pas censés nous taper sur les doigts avec cette règle
ridicule, nous gronder, nous dire que nous n’avons pas été sages, et que, la
prochaine fois, hé bien, ce sera
« Pan! Pan! La fessée », après avoir bien entendu réparé
l’ouvrage?
-
Capitaine, pourquoi prenez-vous donc tout en dérision?
-
Parce que, mon brave et vertueux maître d’école, j’ai passé l’âge des leçons!
Parce que j’en ai assez d’être pris pour un sale garnement! Parce que je
préfère rire que pleurer…
-
Pourtant, justement, vous vous comportez comme un chien fou, un malappris têtu
qui donne le mauvais exemple…
Pacal,
assis près de son frère, lui murmura à l’oreille:
-
Notre impassible extraterrestre perd son sang-froid, je n’ai pas la berlue…
-
Oui, tu le remarques aussi. Notre Cachalot de l’Espace a obtenu ce qu’il
voulait. Il m’en avait touché deux mots tantôt. Il a parié qu’il réussirait à
faire sortir de ses gonds notre professeur.
-
Il a peut-être gagné, répliqua Geoffroy, mais nous nous perdons notre temps.
Tenez, tous les deux. Moi, je sais pertinemment qu’il faut faire gaffe à nos
propos, ne pas non plus se montrer trop curieux, ne pas faire trop touristes
quoi, nous devons nous fondre dans le paysage, éviter de croiser les yeux d’un
de la haute, sous peine de bastonnade ou pis encore…
-
Tu parles d’expérience Geoffroy mais tu oublies de rappeler qu’il nous faut
également ne pas boire l’eau des rivières ou des tavernes…
-
L’eau de la Tamise, bien sûr! Nous devrons avaler nos boissons bouillies
préalablement…
-
Comment ferons-nous la nuit pour sortir si nous ne sommes pas armés jusqu’aux
dents, avec une ou deux escortes pour le moins? Siffla Pacal. Sinon! Bonjour!
Ce sera un aller simple pour le Styx!
-
En effet! Ricana le jeune homme. Pour moi, le plus dur, ce sera de ne pas me
mêler les pinceaux avec les pences, les gros, les billons, les écus, les quarts
d’écu, les souverains, les couronnes et tutti quanti!
-
Tout à fait! Approuva Alexandre Dumas en souriant.
L’ex-futur écrivain se balançait nonchalamment
sur son banc tout en mordillant son crayon.
-
Dommage que nous n’ayons pas droit à une pause, siffla Benjamin entre ses
dents. Au fait, qui a eu l’idée de ce stupide décor? Vous, les jeunes? Quant à
moi, tout cela ne me rappelle rien.
Son
œil bleu pétillant de malice, Sitruk attendit la réponse.
-
Euh, nous n’avons pas connu non plus, jeta Ivan. Désolé.
Alors,
Delphine Darmont, se retournant, proféra:
-
C’est moi qui ai suggéré le décor charmant de cette classe d’école primaire de
la IIIe République. Un souvenir d’enfance cher à mon cœur. Albriss a approuvé
mais il a insisté pour conserver ces… engins anachroniques.
Avec
une moue charmante, la délicieuse comédienne désigna d’un index manucuré avec
art les dix ordinateurs qui reposaient sur les bureaux.
-
Je sais à peine comment on allume ces appareils, poursuivit DD en soupirant.
-
Parlez pour vous, dit DS de B de B avec son accent britannique distingué.
Depuis certaine mésaventure, je me suis mise à l’informatique.

-
On ne vous demandait rien, très chère, susurra la Française avec dédain.
Aure-Elise
crut bon d’intervenir, sentant l’animosité entre les deux actrices.
-
Une utilisation judicieuse des ordinateurs ne pourra qu’être profitable à
toutes les deux. Pas plus tard qu’hier, Delphine, vous avez confondu le
vertugadin et le corset.
Deanna
Shirley ricana bruyamment.
-
J’ai dépassé le stade des erreurs aussi grossières.
-
Pff! N’importe quoi! À ma connaissance, répliqua sèchement Delphine, vous ne
fîtes pas mieux avant-hier soir! Il ne s’agissait certes pas de vertugadin,
mais de fraise… j’ai bien ouï que vous demandiez comment se mangeait cet
accessoire incontournable sous le règne d’Elizabeth!
-
Depuis, j’ai potassé les données sur la mode élisabéthaines, conclut
l’Anglaise.
Pendant
cet échange de propos aigre-doux, Albriss avait eu le temps de dessiner une
sorte d’organigramme sur le tableau.
-
Que représente ce schéma? Demanda une fois encore Beauséjour.
-
L’arbre généalogique simplifié de la dynastie des Tudor.
-
Bah! Encore une fantaisie… par la barbe du Grand Coësre en quoi ce gribouillis
peut-il nous servir?
-
Capitaine, il nous faut envisager toutes les éventualités. Maintenant, qui peut
me dire qui est le père d’Elizabeth Première?
-
Euh… Henry VIII. Le souverain avait épousé Ann Boleyn en secondes noces.
-
Exact, commandant Sitruk. Vous avez donc consulté les banques de données comme
je l’avais recommandé.
-
Pas du tout, démentit Benjamin. Mes connaissances proviennent du temps de mes
études secondaires.
-
C’est plutôt facile pour vous, Sitruk, vu votre nationalité, ironisa Ivan.
-
Il est vrai que l’histoire était ma matière préférée au collège, après les
maths et la physique toutefois.
-
Chut au fond de la salle! Reprenons. Pourquoi Elizabeth, la reine vierge,
n’épousa-t-elle pas le duc François d’Anjou?
-
Ouille! Ça se corse là, remarqua Alexandre Dumas. Il veut nous humilier ou
quoi? J’avoue que mon ignorance est grande sur cette période… mais je suis prêt
à faire amende honorable en me documentant. Tiens, il me vient tout à coup
l’idée d’une pièce de théâtre, là… Henri III et sa Cour… qu’en
dites-vous, les trois aventuriers?
-
Pourquoi pas? Fit Geoffroy sarcastique qui avait lu autrefois ladite pièce
écrite par l’alter ego du dramaturge et qui ne la trouvait pas franchement
géniale.
Apparemment,
personne ne sembla écouter la réponse fournie par un Benjamin Sitruk décidément
incollable pour tout ce qui concernait l’histoire des Îles Britanniques.
-
François, duc d’Anjou, était le plus jeune fils du roi de France Henri II et de
Catherine de Médicis. Il a d’abord porté le titre de duc d’Alençon. Dès 1573,
il y eut un projet de mariage entre Elizabeth d’Angleterre et le jeune prince
Valois. Il se rendit donc deux fois à la Cour élisabéthaine En 1579, au mois
d’août, je crois, puis à partir du printemps 1581... Elizabeth avait surnommé
le Français « sa grenouille ». Or, la souveraine n’acceptait d’épouser le
prince que si ce dernier parvenait à conquérir les Pays-Bas espagnols aux
dépens du roi d’Espagne Philippe II. Mais le jeune duc n’obtint pas le soutien
de son frère Henri III dans son entreprise. La conquête échoua et le mariage ne
se fit donc pas. Anjou mourut de la tuberculose peu après en…
La
longue réponse circonstanciée de Sitruk fut interrompue par la venue impromptue
de Daniel Lin. Le sourire aux lèvres, le commandant entra dans la fausse salle
de classe parfaitement simulée et reproduite. Détendu, le Superviseur général
était accompagné.
-
Lieutenant, commença Daniel Lin, puis-je me joindre à vos candidats avec
Guillaume et Pierre?
-
Euh… faites, commandant. Pardonnez-moi, mais cela signifie-t-il que mes deux
concitoyens seront du voyage? Ainsi que… vous-même?
-
Précisément. Nous parlons bien de la chronoligne 1718...
-
Oui, celle où Elizabeth décède en 1603 et où Jacques VI d’Écosse devient
Jacques Premier…
-
Certes, mais un peu plus tard, Charles Premier, le fils du roi Jacques n’est
pas décapité. Pas de Première Révolution anglaise. Ensuite, l’Angleterre,
alliée à la France, conquiert toutes les Amériques. Cependant, dans la période
1585-1598, tous ces événements ne sont pas encore advenus, évidemment…
-
Tout à fait d’accord, commandant…
-
Par conséquent, l’expédition ne sera pas aussi dépaysante que certains le
croient.
-
Puisque vous le dites, Superviseur…
-
Albriss, puis-je vous suggérer de mettre l’accent sur les rapports entre la
France et l’Écosse?
-
Oui, bien sûr, tout de suite…
-
Vous montrerez également comment Henri IV de Bourbon se rapproche de
l’Angleterre dès 1598.
-
J’ai compris, monsieur.
-
Mon ami, je vous recommande toutefois d’être succinct et accessible. Dans une
heure à peine, une leçon pratique débutera. Ah. Au fait, Benjamin, bravo pour
votre érudition! Je vous qualifie d’office ainsi que… Saturnin.
À
l’énoncé du nom de Beauséjour, l’Hellados faillit jaunir. Il ne tolérait aucun
coup de pouce dans la composition de l’équipe de tempsnautes, y compris de la
part du Ying Lung.
Primesautier,
Daniel Lin poursuivit…
-
Et vous aussi Craddock, vous en serez…
-
Merci, commandant, dit le Cachalot du Système Sol en retenant un fou-rire des
plus compréhensibles.
-
Mais… travaillez davantage et surtout, montrez-vous plus attentif, coopératif
et enthousiaste.
-
Je tâcherais.
-
Chouchou! Marmonna dans sa barbe Alexandre Dumas.
Les
yeux brillants de Daniel Lin croisèrent ceux du capitaine d’écumoire. Le vieux
loup de l’espace y lit alors de l’ironie, oui, mais mâtinée de tendresse. Le
Superviseur comprenait très bien, trop peut-être, le baroudeur au cuir tanné
blanchi sous le harnais. Il faisait tout pour désamorcer les conflits entre le
parangon de la logique et le bougon et anarchique Symphorien.
Durant
le reste de la leçon, le septuagénaire choisit de demeurer discret. Il était
conscient de ce qu’il devait au commandant Wu. Il se jura de s’améliorer et de
ne pas décevoir son ami.
***************
Daniel
Lin avait essayé d’embrigader Gwenaëlle dans l’équipe. En vain. Il se heurtait
à une volonté aussi inflexible que la sienne. Ce soir-là, la discussion fut
plutôt houleuse, la Celte ne démordant pas et prétextant des tas de raisons
pour rester dans la cité.
-
Gwen, je pensais que ce voyage te ferait plaisir. Toi aussi, tu as besoin de
changer d’air, de voir autre chose…
-
Certes, mais, à qui je laisserais la garde des enfants?
-
Nous avons déjà évoqué ce problème, mon amour… avoue-le, tu t’encroûtes.
-
Je ne vieillis pas tant que cela, Daniel Lin, mon maître! Tu y veilles, lança
perfidement la rescapée de la préhistoire.
-
Alors, c’est que tu as peur et que tu refuses de l’admettre. Oui, tu crains de
commettre un imper…
- Non, tu te trompes!

Vexée,
la jeune femme rousse se leva vivement, et, d’un pas sonore, regagna sa
chambre. Malgré l’envie qui le taraudait, son compagnon s’abstint de la
rejoindre, attendant la visite de deux vieux amis.
Enfermée
dans sa colère, Gwenaëlle était décidée à ne pas adresser la parole à quiconque
jusqu’au lendemain matin pour le moins. Si son amant se faisait entreprenant,
ce qui était dans ses habitudes, hé bien, elle résisterait, quoique…
Quelques
secondes après cette fière sortie, Nadine Lancet se présenta effectivement
auprès du Superviseur afin de prendre connaissance des dernières directives.
Benjamin se tenait à ses côtés.
Les
instructions désirées fournies, comme à l’accoutumée, Daniel Lin régala ses
hôtes d’un concert improvisé.
-
Qu’allez-vous nous interpréter, commandant?
-
Rien que du classique, une rhapsodie de Liszt, et ensuite, pourquoi pas deux
pièces du clavier bien tempéré.
-
Hum… Franz aurait apprécié être ici…
-
Oui, mais il est pour l’heure retenu auprès de Daisy Belle…
-
Ah! Ah!
-
Ce n’est pas pour ce que vous croyez, Benjamin, pas du tout… la comédienne a décidé
de se mettre au piano… au fait, quel jeu préférez-vous entendre?
-
Le vôtre, et non celui de Franz ou de Don Moss, jeta Nadine.
-
Le mien? Le jeu de Daniel donc…
-
Oui, c’est cela, mais, après Bach, pouvez-vous achever par la Deuxième
Gymnopédie de Satie? Reprit la jeune femme avec un grand sourire. J’aime
votre façon de jouer cette pièce pas si facile qu’elle en a l’air.
-
Volontiers. Mon amie, vous avez un goût inné et authentique pour la musique, et
je n’y suis pour rien!
Benjamin
entendit les derniers mots de Daniel Lin mais n’en comprit pas le sens. Il se
contenta de lever un sourcil puis il s’enfonça confortablement sur son siège
afin d’écouter ce délicieux récital.
Le
cœur joyeux, Dan El se leva et s’installa sur un tabouret devant le clavier de
son Steinway, un piano des années 1920, puis attaqua Liszt avec brio et gaieté.
La soirée s’acheva ainsi, dans la chaleur de l’amitié. Benjamin, Nadine, mais
également Gwen, qui avait fini par renoncer à sa bouderie, partagèrent ces
instants de pur bonheur, des instants que chacun ici aurait voulu éterniser.
Cependant,
dès le lendemain matin, une autre aventure attendait ces trois citoyens de
l’Agartha, plus dangereuse et exaltante que jamais.
***************
Quelque
part, Outre-Monde, dans ce qui était impossible à conceptualiser, le Chœur
Multiple vibrait, frémissait, tremblait, se retournait et se renversait sous
les assauts du doute et de la peur. Il devenait imprévisible tandis que ses
branes qui étaient légions se tordaient et se distordaient, s’enroulant sur
elles-mêmes, s’emmêlant ou se tendant, au bord de la rupture.
Le
Désordre allait grandissant et tout n’était que Chaos. Il envahissait le plus
ténu et infime des torons, s’insinuant partout, dans la plus petite fibre onde
lumière, antépréparticule, devenant chancre, pustule, fiente, se métamorphosant
en cancer, pourriture, infestation, noir déchet, comme ces tristes flaques de
bitume, d’une laideur repoussante, comme ces galettes malodorantes de pétrole
qui souillaient les belles plages de Bretagne ou de Vendée après le désastre
d’une marée noire.
Tels
se présentaient les vestiges abandonnés par Fu, dernier masque schizoïde du Non
Assumé, de la Création à venir, toujours en gésine, jamais inerte, jamais
satisfaite, modelée encore et encore, esquissée, gommée, malaxée des milliers
et des milliers de fois, synthétisée, effacée, renouvelée, redessinée, modulée,
reprise, regrettée, recommencée, repensée et remise sans cesse sur le métier.
Une marmite qui bouillonnait, débordait, renversant et étouffant son feu.
Mouvement perpétuel, incandescent, sublime et effrayant.
La
Tresse noire, la Lance ténébreuse, le Clou empoisonné, accrochait la toile
tissée si besogneusement, la décousait pour la détruire, la rassemblait avec
remords pour la déchirer aussitôt. C’était ainsi pour l’Infinité Eternité…
Le
mythe de Sisyphe additionné à celui de Prométhée prenait ici toute sa
signification. Le Réseau-Mondes démultiplié, fragmenté, geignait, gémissait,
s’en voulait jusqu’à se haïr, se morigénait de la souffrance qu’il
s’infligeait, mais, vaille que vaille, vagissait, toujours et encore.
Face
à Lui-même, face à l’Adversaire, l’Autre, ce Maudit, il se montrait impuissant
à affronter l’effroyable Réalité.
Or,
loin, mais alors vraiment loin de ce combat, au cœur de l’insaisissable
Infra-Sombre, par-delà tout entendement, le Magnifique Empereur Noir,
l’Homunculus achevé, Fu, savourait ce qu’il pensait être l’heure du triomphe.
Oui! Il était bien en train d’avaler le Chœur Multiple! Oui, il le
décortiquait, le mâchait avec une satisfaction goulue, tandis que l’Unicité en
était réduite à affronter l’incontournable et indispensable Mort, l’Inévitable
Fin…
Comment
recouvrer la puissance, le contrôle de la situation, comment diriger ce Moi
anarchique qui mettait en péril ce qui devait être absolument? Où donc se
cachait cette faille rédhibitoire?
Or,
seul le Révélateur si téméraire et si imprévisible, possédait le courage et la
volonté nécessaires pour combattre la fuligineuse et trompeuse Lumière
inversée. À son tour, il pourrait l’avaler et l’absorber, l’obligeant au
préalable à recracher ce qu’elle ne devait ni ingérer ni digérer.
À
cet instant précis, l’Exilé volontaire, dans le Palais merveilleux, miroir,
reflet du Mensonge généralisé, voyait enfin tous les leurres, tous les voiles
s’évanouir, acceptant enfin, ciselé jusqu’à la perfection, la Suprême Réalité.
Les
multiples fractionnements de l’Unicité, qui portait si mal son nom, hurlèrent
de terreur et de douleur. Ganesh, Olmarii, Oniù, Valseneur, Parasamel, tous les
Dragons et concepteurs du Pantransmultivers, se dissocièrent, réduits à n’être
plus rien, pas même un minuscule et improbable filament, un hypothétique brin,
une éventuelle esquisse…
Le
choc était terrible. Quoi? Seul? Unique? À jamais? Pour toujours? C’était trop
dur, trop difficile… cauchemar repoussé tant et tant de fois… Rien? N’étais-je
Rien??? Que cela?
Inenvisageable!
Cela
ne devait pas être, cela ne serait pas. Par un effort de volonté colossal, Il
repoussa les Ténèbres, Il fit s’évanouir le Vide, il précipita la Peur, la
Douleur, le Néant, le Chagrin, le Remords dans le tréfonds du Rien. Arrachant
son ça, brillant de milliards et de milliards de Soleils, tous domptés,
apaisés, ses « yeux » aussi éclatants que le bonheur pur et azuré,
son Avatar accepté, Il refit surface, Il renaquit, vainqueur de Lui-même,
généreux, beau au-delà de l’imagination, empli de compassion et d’amour pour
toutes les petites vies qui seraient.
Secouant
les dernières nuées sombres, étendant son maillage sur les mondes en devenir,
parturiant, exhalant la joie et la bonté, Il redonna vie un court instant au
Chœur Multiple, ses regrets se muant en fleurs suaves.
L’Ultime
Ying Lung, le dernier des Riu Shu prononça ces paroles:
-
Plus jamais je ne serai « Le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé, le
Prince d’Aquitaine à la Tour abolie ».
-
Tout est accompli, répondit le Tout en écho.
-
Alors, que mon Agartha soit! Je le veux.
Outre
nulle part, Shangri-La naquit, fragile et délicate petite bille emplie de vies
dans ce qui n’était pas encore, dentelée petite bulle irisée et jaspée de
couleurs tendres, bleu, vert, orange, mauve et jaune telle un fruit exotique
précieux et savoureux.
-
Cela est bien, s’inclina Dan El et non Dana-El.
-
Oui, cela est bien, approuva celui qui se croyait le futur Réseau- Mondes.
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