Beauséjour
croyait sa dernière heure arrivée, à tort. C’était oublier qu’en tant que résident
permanent de l’Agartha, il bénéficiait du statut privilégié préservé. Ce fut
pourquoi lorsque Cao Kun se jeta sur lui, le général seigneur de la guerre
passa à travers son corps comme s’il n’avait aucune consistance.


Mieux
même. Les intrus envahisseurs se retrouvèrent sans transition aucune isolés à
l’intérieur du néant. De dépit, rageant de colère, Mani Aniang tenta de
recouvrer un semblant de matérialité. Des micro points d’un scintillement
anthracite parcoururent alors à une vitesse inconcevable la sphère qui
emprisonnait les séides de Fu. Mais les particules se heurtèrent aux parois de
la bulle invisible. Puis, le bombardement se fit systématique.
La
structure improbable résista. Toute l’énergie ainsi dépensée n’eut d’autre
effet que d’agacer un peu plus les p et leurs fantômes humains Cao Kun et Ungern von Sternberg.
Loin
de ce non monde, mais toujours si proche, le Dragon de l’Infra-Sombre ne
pouvait accepter cet échec.
Il
affrontait le Surgeon dans un combat singulier titanesque; depuis une femto
seconde, depuis des éons, depuis l’éternité. Ravalant sa fierté pourtant
immense et insondable, piétinant sa superbe et son orgueil, il devait faire
appel à toutes ses ressources afin de ne pas être anéanti.
Devant
les deux déités, tout autour et partout à la fois, le Chaos, le pré chaos du
moins, houleux, mouvant et changeant, malaxé, tourbillonnait, s’étendait, se
rétractait, pulsait et tremblait.
Spectacle
inappréhendable, terrifiant, sublime, fascinant et divin.
***************
Pendant
ce temps, l’infernale chevauchée se poursuivait dans une forêt de Fontainebleau
devenue le carrefour de tous les possibles. Le sol de terre retentissait du
martèlement sourd et régulier des sabots des chevaux lancés au galop. Les
nobles animaux, leur robe luisante de sueur, fumaient des naseaux tant ils
allaient vite. Toutefois, les montures, bien dressées, ne hennissaient pas sous
les aiguillons blessants des éperons.

Galeazzo
accéléra encore, échappant une seconde à la vue de l’Artiste. A son tour,
celui-ci poussa son cheval. Il fut aussitôt imité par ses amis Gaston de la
Renardière, Aure-Elise et Violetta.
Le
chemin s’enfonçait dans les bois tandis que l’obscurité gagnait. Sous les
ormeaux des hêtres, les oiseaux lançaient leurs trilles avant de s’endormir.
Pour eux, une journée semblable aux autres allait s’achever. Or…
Des
branches folles s’entremêlaient sous les frondaisons, dessinant d’étranges
silhouettes fantasmagoriques. Si les cavaliers avaient eu le temps, nul doute
qu’ils auraient reconnu en celles-ci des elfes, des nains bossus, des tarasques
crachant des flammes, des naïades à la longue chevelure brillante, tous ces
êtres animés d’une vie propre.


Imperceptiblement,
la nuit arrivait comme si le temps connaissait une ellipse.
Aux
rouges-gorges, fauvettes et mésanges, avaient succédé des hiboux, hulottes et
corneilles. Dans les taillis touffus, on devinait souvent la présence d’un
chevreuil ou d’un sanglier. Près d’une mare, quelques biches se désaltéraient,
craintives, dressant parfois le cou au bruit d’un galop lointain.
La
fantastique chevauchée prenait des allures hallucinées. Sur les bas-côtés, des
rochers noirs surgissaient. Ils portaient gravés d’étranges motifs, des
silhouettes humaines fort anciennes, oubliées sous la mousse, celles de druides
ou de chamanes, les bras levés dans la posture d’orant, invoquant une divinité
inconnue.

Quelques
blocs de pierre avaient été taillés. Sans nul doute, cachaient-ils les restes
d’un prêtre d’un culte ignoré.
Six
dolmens à demi ruinés furent ainsi dépassé par les cavaliers.
Une
clairière minuscule, dissimulée sous le feuillage de chênes centenaires, voilà
où aboutissait le sentier emprunté par l’Ultramontain. En son centre, un petit
tertre, une bosselure plutôt, rongée, envahie par le lierre et la mousse,
verdie, moisie et sans âge. C’était là que se rendait le comte. Vite, il
descendit de son cheval et courut frotter la roche usée. Il n’omit point de
réciter une incantation en langue grecque archaïque.
Soudain,
un grincement sinistre retentit dans le silence surnaturel. Une ouverture
sombre se fit, surgie non du rocher érodé mais bien du vide! Le portail
multidimensionnel qui donnait sur Cluny venait d’être activé.
Sans
se retourner, obligeant sa monture à le suivre, Galeazzo s’y engagea
prestement. Il espérait disposer d’assez d’avance pour distancer définitivement
celui qui, longtemps, avait été son fils adoptif et son successeur potentiel.
Les mètres défilaient sous les pas pressés du comte, la lumière diminuait et
toujours pas de Frédéric Tellier et consorts.
Au
bout de deux minutes à peine, di Fabbrini s’autorisa à respirer à pleins
poumons. Il se croyait en sécurité, il avait tort.
***************
Le
portail conduisant à Cluny s’était refermé à la seconde précise où, à son tour,
le danseur de cordes allait se glisser dans l’étroite ouverture. Or, déjà
engagé, il perdit dans l’affaire un pan de sa veste.
-
Zut! C’est trop fort! S’exclama Violetta avec dépit.
-
Une chance aussi insolente n’est pas normale, renchérit Gaston. Foutrebleu! Ce
diable de comte est aidé par Satan lui-même!
-
Attendez, fit Aure-Elise plus calme.
-
Voyez sur votre gauche. Une brèche nouvelle se forme.
-
Ah! Mais s’il s’agissait d’un piège dont mon maudit ancêtre est coutumier?
S’inquiéta l’adolescente.
-
Non, je ne le crois pas, dit Frédéric avec confiance. Daniel Lin agit de son
côté. Ce tunnel transdimensionnel nous conduit tout droit là où doit se
réfugier Galeazzo.
-
Espérons-le. Nous abandonnons donc nos montures?
-
Tout juste, Violetta.
-
Dépêchez-vous! Il n’est pas temps de causer comme si nous étions en train de
boire une tasse de thé ou de chocolat, mesdames.
-
Bien dit, vertudieu!
Alors,
les quatre poursuivants du comte s’engouffrèrent dans ladite brèche et
instantanément, se retrouvèrent dans la caverne contenant les mystérieux codex.
Di Fabbrini, qui avait laissé son cheval près d’une colonne partiellement
écroulée, se tenait debout devant un portail ouvert. Cette porte plus
qu’étrange permettait d’apercevoir un paysage urbain des plus futuristes,
surtout aux yeux de Gaston et de Frédéric. Un Américain du XX e siècle y aurait
toutefois identifié un quartier huppé de LA autour des années 1990.
Mais
le portail ne présentait pas qu’une seule ouverture, loin de là! Un seuil
dévoilait l’église Saint-Eustache à Paris, mais les badauds qui déambulaient
paisiblement sur son parvis étaient vêtus à la mode d’un 1825 tout à fait
farfelu. Les habits mêlaient des éléments Tudor à des détails Renaissance,
antiquisants et Restauration à la fois.


Galeazzo
ne se rendit pas compte tout de suite qu’il avait été rattrapé par ses
poursuivants, trop affairé à réciter les vers gnostiques d’un sésame
transdimensionnel. Tandis que l’Ultramontain matérialisait ainsi une autre
brèche ouvrant sur une campagne sereine d’un soir d’été quelque part en Italie,
une Italie du Quattrocento - on entendait distinctement les grillons striduler
alors que les senteurs d’un blé fraîchement fauché se répandaient dans le
souterrain - l’Artiste s’avança jusqu’à son ancien mentor, sa fidèle canne-épée
à la main.
-
Galeazzo, articula Frédéric d’une voix claire et assurée, il est temps!
Le
Maudit sursauta. Il se retourna brusquement laissant tomber dans la poussière
le livre multiséculaire.
-
Toi! Encore et toujours! Je croyais t’avoir semé définitivement. Il est temps
pour quoi faire? M’assassiner? Vous êtes quatre et moi je suis seul.
-
Non, mon bon maître. Il est temps de déposer vos armes définitivement, de
cesser ce combat inutile d’arrière-garde et de vous rendre.
-
Me rendre? À toi, fils prodigue? Tu veux rire, sans doute! Jamais, fils dénaturé!
-
Non, pas à moi, comte di Fabbrini, à Daniel Lin Wu…
-
A ce métis de Chinois? Pour qui me prends-tu? Il n’en est pas question.
-
Je vous demande de vous rendre au Juge des hommes, Galeazzo, vous le savez
pertinemment.
-
Plutôt périr en enfer et tout de suite!
-
Qu’espérez-vous donc? Gagner du temps? Vous êtes seul, vous l’avez dit et
reconnu. Suivez nous. La clémence du Juge est toujours possible.
-
Que m’importe celle-ci! Que me chaut ce Daniel Lin! Encore une fois, tu
m’insultes et m’humilies, danseur de cordes. Je n’espère rien de ton ami, je ne
veux rien ni de lui ni de toi. Surtout pas une grâce! Cependant, il est vrai
que je ne puis attendre de toi Frédéric que tu t’élèves jusqu’à la grandeur de
la…
-
Défaite ou traîtrise, mon bon maître?
-
Défaite, assurément! Oublies-tu donc que c’est lorsque je suis acculé, que tout
semble perdu pour un homme du commun que je parviens à me rétablir et à
l’emporter?
-
Non Galeazzo di Fabbrini! Cette fois-ci, la fin de la partie a sonné pour vous.
-
Ah! Puisque tu parais si pressé de triompher, de me ramener à ton Juge comme un
trophée, essaie donc! Tu cours à ta perte et tes compagnons également, ricana
le comte.
Comme
dans un tour de sorcellerie, une épée sembla alors surgir du néant pour se
matérialiser dans la main droite de di Fabbrini tandis qu’un poignard faisait
de même dans la senestre du comte. Aussitôt, Galeazzo se mit en garde avec une
souplesse et un allant dignes d’éloges. Fort à propos, l’Ultramontain
paraissait avoir rajeuni de dix ans pour le moins.
Un
nouveau duel entre les deux hommes débuta donc.
Gaston
de la Renardière fit reculer les deux jeunes femmes, les mettant momentanément
à l’abri, laissant les deux adversaires s’affronter librement. Si jamais les
choses tournaient mal pour Frédéric, bien qu’il en doutât car il avait vu les
prouesses de Tellier, le mousquetaire prendrait simplement la relève, voilà
tout.
Les
solides lames en acier trempé cliquetaient, s’entrechoquaient et se liaient
tandis que les épéistes se mesuraient, prenant le pouls de l’adversaire.
Parfois, les bras, au coude-à-coude se touchaient, se heurtaient et le comte
croisait alors froidement le regard de celui qu’il avait formé il y avait plus
de vingt ans déjà, dans un autre temps.


Tellier
ne cillait pas, ne souriait pas et d’un geste souple et élégant à la fois se
dégageait pour enchaîner une botte complexe que l’Ultramontain parvenait à
parer cependant à la toute dernière seconde.
Élans,
parades, feintes, bottes, sauts, ruptures, reprises, bonds, atterrissages,
acrobaties et tournoiements, toujours et encore dans ce duel qui semblait
devoir s’éterniser, n’être qu’un perpétuel recommencement.
-
Le Harrtan, bon sang! Quand l’Artiste va-t-il passer en cinquième figure de
Harrtan, s’inquiéta un instant Violetta se mordant les lèvres jusqu’au sang.
L’adolescente
frémissait de rage. Dans sa naïveté, elle croyait pouvoir participer à ce
combat de titans. Ah! Jeune métamorphe impulsive, au cœur si ardent et si
généreux! À cette heure, tu ne doutes ni de tes capacités ni de tes talents.
Pourtant, le danseur de cordes qui possède bien plus d’expérience que toi, lui,
hésite encore à user du savoir de cet art martial hétérodoxe. Il se méfie, se
souvenant des prouesses accomplies par le Maudit face à Daniel Lin en personne.
De
son côté, dès qu’il avait senti l’acier dans ses mains, Galeazzo avait recouvré
tout son sang-froid. Son visage n’affichait rien, aucune émotion, pas même la
haine, ses yeux bleu nuit ne brillaient d’aucune satisfaction anticipée. Di
Fabbrini se battait, c’était là son destin, un point c’est tout. Il était né
pour cela.
Une
quarte et un enchaînement inattendu, éblouissant, un moulinet du poignet d’une
souplesse fantastique suivi d’une pointe juste sous la clavicule.
-
Touché! Jeta l’Italien à l’adresse de Frédéric.
-
Peuh! Une égratignure mon maître.
-
Il est vrai que ta chair s’est durcie sous le feu de tes trahisons successives.
-
Cela dépend du point de vue. Hé! Ce coup-ci, vous ne l’avez point vu venir,
avouez-le.
Galeazzo
venait de reculer prestement comme s’il avait été piqué par un serpent
venimeux. Effectivement, la manche gauche de sa veste se teintait de pourpre.
Cependant sa blessure était bénigne et ne l’obligeait pas à abandonner sa
dague. Avec un rictus, il se remit donc en position.
-
Il en faut plus pour venir à bout de ma personne, lança le Maudit d’une voix
sourde.
D’un
geste, il se fendit soudain, prêt à transpercer le danseur de cordes, à lui
porter un coup fatal. Or, ce dernier, avec un instinct de survie magnifié,
ferma l’ouverture qu’il avait inopinément et brièvement présentée puis, s’en
vint à la parade dans un enchaînement prodigieux digne de figurer dans toutes
les salles d’armes.
Tandis
que les deux émules de d’Artagnan

croisaient ainsi le fer, les portes donnant sur les dimensions offraient toujours leur tentation périlleuse. Si les duellistes n’avaient pas été tant pris par leur affrontement, ils auraient pu se laisser attirer par le monde futuriste et dément de LA en 1995 ou encore céder à la fascination de cette paisible campagne toscane alors qu’allongé près d’une mule, un manouvrier entamait une complainte hors d’âge.

croisaient ainsi le fer, les portes donnant sur les dimensions offraient toujours leur tentation périlleuse. Si les duellistes n’avaient pas été tant pris par leur affrontement, ils auraient pu se laisser attirer par le monde futuriste et dément de LA en 1995 ou encore céder à la fascination de cette paisible campagne toscane alors qu’allongé près d’une mule, un manouvrier entamait une complainte hors d’âge.
Une
autre porte apparut parmi ses sœurs. Elle rappela un souvenir douloureux à
Violetta. Enveloppée par un effroi sans nom, la jeune fille se recula pour se
cogner brutalement à Gaston de la Renardière. L’ancien mousquetaire ne comprit
pas ce sentiment de panique.
-
Ma belle demoiselle que se passe-t-il?
-
L’éléphant… oh! Mon Dieu! Tout va recommencer.
-
Ne hurlez pas ainsi. Vous allez finir par distraire Tellier.
-
Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’y étiez pas.
Mais
ce ne fut pas l’Artiste qui perdit de sa concentration mais bel et bien
Galeazzo. L’Ultramontain eut le tort de lever les yeux une fraction de seconde
afin de regarder l’intérieur du portail transdimensionnel ouvrant sur un 1825
parallèle. Alors, il se vit lui-même se saisir d’un Colt et tirer sur le
danseur de cordes alors qu’il ne conservait aucun souvenir de cette scène
antérieure, appartenant à un passé d’un de ses doubles… en réalité, le comte
tué en 1825 était postérieur de quelques mois à celui de 1783. En se rendant
sous le règne de Louis XVI, les tempsnautes conduits par Daniel Lin avaient
modifié les événements relatifs à cette chronoligne.
-
Que signifie? Articula-t-il troublé.
Di
Fabbrini n’acheva pas sa question. Il avait l’épée de Tellier au travers de la
poitrine.
-
Fils dénaturé, eut la force de rugir Galeazzo d’une voix rauque et sifflante à
la fois. Tu m’as tué! Que mon sang retombe sur toi pour les siècles des siècles!
Oui! Que tu revives en boucles, pour l’éternité, ce parricide. Entends-tu Pan
chronos? Je t’invoque, moi, ton orant préféré. Immobilise ta course et
referme-toi! En cercle est l’univers. Âge d’or, reviens, je te l’ordonne. Par
ma bouche s’exprime le Grand Pan! Plie-toi à ma volonté! Fige-toi avec dans tes
rets mon fils bâtard ainsi que tous ses compagnons. Que ma mort ne soit pas
vaine! Anakouklesis, matérialise-toi et deviens la norme!
Les
derniers appels avaient été jetés en grec classique mais avec la voix d’un Ying
Lung! Ce n’était pas Pan qui avait parlé mais Fu.
À
ces mots ultimes, Aure-Elise porta une main à sa bouche. Blême, elle fixa à son
tour la porte fatale d’où à présent naissait un monstrueux tourbillon
serpentiforme, tentaculaire et d’une noirceur si profonde que rien ne pouvait
être aperçu derrière ce mur. Ce serpent, quittant momentanément 1825, spirala
jusqu’à Violetta pour s’emparer de l’adolescente. Il fit de même avec
Aure-Elise, tétanisée, de la Renardière, Tellier et Galeazzo lui-même. Les
trophées de l’entité furent transportés au sommet de l’éléphant d’airain et de
plâtre, là où il lui avait été commandé de le faire.
Privé
de son dernier souffle, le corps de Galeazzo di Fabbrini atterrit brutalement
sur le sol dallé. Il n’eut pas un tressaillement le comte étant mort après
avoir lancé son anathème.
Mais
il advint quelque chose d’inconcevable, de surnaturel et de maléfique. Le
Maudit, cet éternel perdant, rouvrit soudainement les yeux! Le Galeazzo de 1783
n’avait pas ressuscité mais fusionné avec celui de 1825 dans une sorte de
bégaiement du temps. Il n’était pas le seul à subir ce phénomène défiant toute
logique. L’Anakouklesis invoquée n’oublia aucun des protagonistes.



Le duel au-dessus de l’éléphant de plâtre, celui qui devait célébrer les victoires de Napoléon le Grand recommença donc, avec, toutefois, deux intrus, témoins involontaires supplémentaires, Aure-Elise Gronet d’Elcourt et Gaston de la Renardière. Sidérés et déboussolés, ils ne furent que des spectateurs passifs devant la scène qui se déroula sous leurs yeux.

Tandis
que l’Outre cisalpin déchargeait rageusement son Colt en direction de Frédéric
Tellier, manquant sa cible mouvante, il ressentit un vague malaise, comme une
sorte de déphasage alors que le pseudo Victor Martin roulait sur le sol avec
une agilité maîtrisée afin d’éviter aussi bien les balles qui ricochaient sur
le plâtre ou sur les plaques de bronze que les talons sauvages de celui qui
s’était voulu sa Némésis.
À
son tour, l’Artiste posa des questions, non sur la texture changeante du sol,
mais sur sa présence ici, en ce lieu et à cette heure. Bon sang! N’avait-il pas
déjà vécu pareil combat quelques mois auparavant? Une simple impression de déjà
vu? Ou un songe? Sa mémoire ne pouvait lui jouer un tel tour. Aïe! Il ne
faisait pas bon de s’adonner à l’introspection métaphysique en cet instant!
Le
Maudit, voyant qu’il avait manqué Frédéric et que son arme déchargée était
devenue inutile, balança son Colt dans le vide avec un cri sauvage puis, dans
le même élan, se saisit de son épée. Son visage était défiguré par une haine
inextinguible. Dans moins d’une seconde, il embrocherait l’enfant des rues dont
il avait voulu faire son héritier, tachant de le façonner vainement à sa
semblance.
Oups!
Raté d’un poil! Il avait failli parvenir à ses fins.
Le
danseur de cordes qui avait roulé une fois encore loin de di Fabbrini n’eut
d’autre choix que de s’emparer de sa fidèle canne-épée et d’accepter de croiser
le fer avec son mentor devenu son ennemi mortel depuis quelques lustres déjà.
Le
splendide duel reprit.
Les
deux adversaires, de la même force, enchaînèrent les passes, les bottes et les
parades en quartes, quintes et sixtes mais avec un soupçon d’hétérodoxie avec
une maestria à couper le souffle.
Nos
deux bretteurs sautaient, bondissaient, glissaient sur le sol, esquivaient les
coups, se fendaient et feintaient à nouveau sans commettre une seule faute.
Comme
à propos, un instant, un escalier surgit de nulle part. Les épéistes s’y
engouffrèrent d’instinct, saisissant ainsi l’opportunité, et poursuivirent leur
affrontement final tout en descendant les marches étroites et métalliques. Les
lames cliquetaient, s’entrechoquaient, les respirations s’accéléraient alors
que l’éléphant des Victoires devenait le maelström de tous les possibles. En
une mosaïque démente le monument à la gloire de Napoléon superposait tous les
projets architecturaux plus ou moins fantaisistes proposés d’abord à l’Empereur
puis à tous les souverains potentiels de la France.





Cependant, tout à leur duel de titans, les deux héros n’en avaient cure. Ils enroulaient et déliaient leurs lames tour à tour, s’interrompaient une demi-seconde puis reprenaient l’assaut, évitaient d’un dixième de pouce le froid mortel de l’acier, rompaient une fois encore, soufflaient, sifflaient, reculaient, se fendaient, se fermaient, changeaient de jeu, mêlant l’art florentin à la tradition française ou alternaient avec la rigueur anglaise ou la fougue castillane afin de déstabiliser l’autre, celui qu’il fallait à tout prix tuer.
Chaque
main tenait une arme, la droite l’épée, la senestre la dague. Ce spectacle ahurissant
et hallucinant aurait mérité d’être filmé et immortalisé par les réalisateurs
du Prisonnier de Zenda, de Scaramouche ou encore du Chevalier
Tempête. Mais ici, ce n’était point du chiqué, une chorégraphie maîtrisée
au millimètre près!


Ce
combat, bien réel, avait pour enjeu la vie ou la mort de Galeazzo ou de
Frédéric. Son issue affecterait l’avenir de l’humanité tout entière.
Une
zébrure au bras gauche, l’Ultramontain esquissa une grimace, rompit brutalement
pour bondir vivement sur une corniche. De ce surplomb, il jeta au visage du
faux Victor Martin un cordage que celui-ci parvint à éviter. Pour les lecteurs
dépassés, il est bon de rappeler que l’éléphant de bronze ou de plâtre - peu
importe! - transformé en labyrinthe fantastique et inextricable par un démiurge
assurément farceur et immature, concentrait dans un espace et un volume
distendus multidimensionnels tous les détours et accessoires opportuns à l’affrontement
de ces demi-dieux.
Alors
que nos bretteurs subissaient les mutations, les altérations décrites il y a
bien des pages, les fers se croisaient et se heurtaient toujours, envers et
contre tous les possibles, défiant une logique en berne dès l’origine.
Or,
Galeazzo, plein de ressources, remontait peu à peu vers le dais, entraînant à
sa suite vers les hauteurs son adversaire. Le dénouement de ce duel fantastique
aurait lieu sous les étoiles d’un ciel de Paris atemporel, figé dans un a-temps
précaire.
Mais
préoccupons-nous des autres personnages que nous avons délaissés. D’abord
Violetta, la quart de métamorphe. Elle aussi avait connu l’effacement partiel
de sa mémoire. En mauvaise posture, mais ne craignant plus désormais la
surveillance de cette damnée Maïakovska et de ses hommes de main d’origine
chinoise, l’adolescente pouvait modifier sa taille. Se faisant aussi mince
qu’une Paper Doll,

elle n’eut donc aucun mal à se libérer de ses liens puis à se débarrasser de son bâillon. Ensuite, tout en se frottant vigoureusement les poignets et les chevilles afin d’y rétablir la circulation sanguine, elle marmonna:

elle n’eut donc aucun mal à se libérer de ses liens puis à se débarrasser de son bâillon. Ensuite, tout en se frottant vigoureusement les poignets et les chevilles afin d’y rétablir la circulation sanguine, elle marmonna:
-
Cette brute de girafe rousse mal embouchée me le paiera!
Enfin,
la jeune fille s’avisa de la présence de plusieurs personnes incongrues au
sommet du dais de l’éléphant. Un grand type dégingandé à la peau bistre et aux
cheveux crépus qui jetait un regard incrédule sur ce qui se passait, une jeune
femme blonde, bien en chair, aux yeux semblables à des boules de loto qui
sanglotait bruyamment dans un mouchoir de batiste, Aure-Elise, vêtue
anachroniquement, transformée en statue de l’ébahissement, et, à ses côtés, le
sosie craché de Porthos,

l’épée à la main, figé dans une pose martiale.

l’épée à la main, figé dans une pose martiale.
-
Euh… là, il y a quelque chose qui cloche! S’exclama la métamorphe. Bigre! Je
n’ai nul souvenir de l’arrivée d’Aure-Elise ici! Quant à ce type maigre, où
l’ai-je déjà vu? Il me rappelle un auteur dramatique célèbre. Punaise! J’ai son
nom sur le bout de la langue. Oh! C’est trop fort! Un de ses mousquetaires s’est
incarné pour de bon. Mais l’habit ne convient pas. Sacré géant de Porthos!
Comme c’est bizarre! Lui aussi semble être frappé de stupeur. J’aimerais
recevoir illico presto une explication à tout cet embrouillamini. Mais ce n’est
pas le moment. Mon paternel est trop occupé. Tiens… quel splendide arc-en-ciel!
Qu’est-ce qui le provoque?
Violetta
avait raison. Un arc-en-ciel était effectivement apparu. Tandis que
l’adolescente s’exprimait à haute voix, prenant naïvement à témoin de ses états
d’âme tous les protagonistes de l’éléphant, Shah Jahan, chevauchant le
Baphomet, tâchait de rejoindre son monde. C’était lui qui provoquait la
formation de cet arc-en-ciel. Une arche noire s’était matérialisée, flottant en
suspension au-dessus du dais.
Or,
au lieu de laisser entrapercevoir la magnifique perspective du Taj Mahal,
sublime tombeau avec son esplanade, ses pièces d’eau et ses jardins, la porte
s’ouvrait maintenant sur un quinzième siècle chamboulé, celui où Anne et Pierre
de Beaujeu régnant s’alliaient à Henry
VII Tudor. Avalé par le tourbillon anthracite, le souverain Moghol quitta ce
1825 pour gagner directement la campagne française.


Le
cauchemar allait-il voir son terme?
Marie,
la maîtresse d’Alexandre en doutait. Elle gémissait et criait devant le spectacle
indicible d’un individu à terre qui était visiblement victime d’un tour de
sorcellerie. Littéralement, l’inconnu clignotait, un peu comme une guirlande
électrique de Noël.
-
Ce n’est pas vrai! Alexandre! Je t’en supplie! Dis-moi que je vis un cauchemar
et que je ne vais pas tarder à me réveiller.
Les
grands yeux de l’être surnaturel laissaient voir le vide de l’espace, la
structure même du Pantransmultivers, ce qui le maintenait.
Tandis
que Daniel Lin, désorienté, happé lui aussi par l’Anakouklesis, son corps
mortel souffrant terriblement mais son esprit voguant à travers les tempêtes
d’un continuum temporel malmené par la véritable Entropie, s’accrochait de
toute sa volonté à cette Réalité leurre, un vieil homme, un quasi mendiant,
avait passé un bras sous la nuque du blessé, oubliant sa propre terreur. De sa
voix rauque et usée, pourtant douce et chaleureuse, dotée d’un soupçon de
révérence, il fit:
-
Mon gars… Daniel Lin… observateur… préservateur… reste parmi nous….
Expérimentateur… ne nous abandonne pas ici, dans ce foutu imbroglio. Nous
sommes liés à toi, tu le sais… nous dépendons de toi, Révélateur de
l’intrinsèque Réalité. Entends ma prière. Ecoute la supplique de ta créature.
Nous ne méritons pas pareil sort. Nous t’avons toujours soutenu et aidé…
Alors
l’être divin répondit au vieux baroudeur d’une voix qui murmurait sur un ton
ineffable qui retentit aussi fortement que mille canons tirant ensemble.
-
Craddock, mon fidèle Craddock. Vous ne comprenez pas. Il me faut relier les
branes, les raccommoder vaille que vaille. La faute certes à l’Inversé mais
aussi la mienne car, voyez-vous, je ne me suis pas assez tenu sur mes gardes.
L’Anakouklesis nous a tous précipités en arrière dans la boucle de l’Eternité.
Là-bas, dans le Jardin des Tuileries, le séide de la perfide langue noire a
déjà agi. Tout va basculer une fois encore. Une fois de trop. Je ne commande
plus et ne décide pas des changements. Le Vaillant, tout comme la pseudo
réalité des Napoléonides se déstructure. Oh! Que ne suis-je Dan El, totalement!
Disposant librement de l’Initiative. L’Agartha, là-bas, est envahie par le
Dragon Maléfique. Ce spectacle est insupportable! Je vois tout. Tout ce qui
sera, qui fut, qui est ou doit être. Fort! Il faut que je sois plus fort… ma
volonté doit prévaloir. Mais Gana-El nous a quittés et il ne reste plus que moi
qui n’ai pas terminé ma maturation.
-
Que le diable me patafiole, Daniel Lin! Je ne comprends pas un mot de vos
divagations! Bah! Peu importe. Prenez ma force, prenez ma vie, mais stabilisez
cette foutue réalité rêvée par un Braque ivre et un Matisse défoncé!
-
Mais je m’y efforce, Symphorien. Je m’y efforce… depuis trois femto secondes,
depuis des éons.
Alors…
alors le miracle s’accomplit. Toutes les lumières, toutes les énergies, tous les
torons convergèrent en direction du jeune Ying Lung et se plièrent à sa
volonté. Tant bien que mal, l’Univers 1730 fut recomposé. La Simulation
redevint à peu près cohérente. La
plupart des pièces rapportées appartenaient à la chronoligne 1717, mais quelle
importance? L’essentiel était préservé.
Bien
que secoué par ce qu’il venait de réaliser, Dan El tenta de se redresser. Il
put ainsi voir Galeazzo et Frédéric mener à terme leur duel sans merci. Comme
prévu, le danseur de cordes passa son épée à travers la poitrine du comte.
Poussant un cri de fureur mêlé d’un râle, di Fabbrini, immobilisé une seconde
contre le parapet, lança, sur un ton de défi éternel:
-
Fils dénaturé! Que ma mort retombe sur toi et les tiens! Tu viens d’accomplir
le crime suprême, le parricide! En mourant, je triomphe car j’ai réussi à te
modeler à ma semblance! Désormais, c’est toi que l’on nommera le Maudit! Ah!
Ahaah!
Puis
Galeazzo di Fabbrini bascula dans le vide volontairement avec une évidente
satisfaction. Lorsque son corps atterrit avec un bruit mat quelques dizaines de
mètres plus bas, l’Artiste murmura:
-
Galeazzo… Ah! Galeazzo… le ciel m’est témoin que j’aurais voulu t’éviter cette
fin. Mais toujours tu t’es acharné à suivre la voie hérissée et brûlante du
Mal. Elle était si séduisante. Ton linceul sera la Nuit, ton épitaphe mes
larmes. Qui se souviendra de toi, mon bon maître?
-
Holà! S’écria Craddock avec pragmatisme. Au lieu de se lamenter sur ce cadavre
tout démantibulé, venez plutôt m’aider à soutenir Daniel Lin. Il est en piteux
état.
-
Je viens… mais capitaine, qu’arrive-t-il soudain? Le ciel s’obscurcit. Il se
couvre de plâtre et de…
-
De pierres et de moellons, compléta Gaston qui avait recouvré son libre
arbitre.
-
Que signifie?
-
Rien… Rien que ce qui doit être, ce qui est naturel et bon pour la suite, en ce
1825 du monde 1717-1730 fusionné, articula le Préservateur en tentant de se
lever.
-
C’est-à-dire? Demanda prosaïquement le mousquetaire.
-
C’est-à-dire que la Bastille vient de se substituer à l’éléphant de Napoléon le
Grand. Rien que de très logique…
-
Ah? Bon. Mais comment sort-on de ce piège, bougre de farceur? Ce nouveau tour
paraît vous satisfaire. Mieux! Il vous amuse. Je ne me trompe pas?
-
Non Symphorien, vous lisez en moi comme dans un livre ouvert, sourit le jeune
Ying Lung, son humour revenu mais plus blême qu’un spectre écossais. Ah!
J’oubliais… merci pour le coup de main. Allez chercher Dumas et son amie.
Ensuite, nous essaierons de nous tirer de là.
-
Vous me rassurez. Mais comment? Par un tour de passe-passe? Un coup fourré de
djinn?
-
Je n’en suis plus capable, mon ami… j’ai tout donné en raccordant les deux
chronolignes…
-
Au lieu de vous interroger ainsi, dépêchez-vous et obéissez aux ordres du
commandant, fit l’Artiste sévèrement.
-
Ouche! J’exécute l’ordre, Tellier!
De
son pas chaloupé, le Vieux Loup de l’Espace s’approcha du couple, lui
enjoignant de rejoindre le groupe de tempsnautes survivants.
Un
chapitre s’achevait. Mais le plus dur restait à venir. Dan El n’avait pas le choix.
Il
acceptait ce qui allait survenir.
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Fin de la troisième partie.