Chapitre Premier
8
avril 2505 selon l’ancien calendrier chrétien, quelque part au large de
l’étoile Epsilon Eridani, à deux milliards de kilomètres de la base 519.
Le
cycle diurne du vaisseau intersidéral Sakharov tirait à sa fin. Il
s’agissait d’un navire immense de plus de mille cinq cents mètres de long et
aussi haut que l’antique Tour Eiffel. De loin, il semblait avoir une forme
ovoïde et en arc de cercle, mais il pouvait modifier ses contours selon les
circonstances. Sa coque externe était renforcée par de nombreuses couches de
duracier et de titane. Il transportait deux mille cinq cents personnes et était
capable de dépasser l’hypersupraluminique grâce à son accélérateur
matière-antimatière parmi les plus performants de l’époque.


Le
Sakharov portait comme immatriculation HIN2831 et il appartenait
à la douzième génération des croiseurs interstellaires. Construit sur la
planète Mars il y avait déjà huit ans, il avait été rodé lors de multiples
missions plus ou moins insolites ou dangereuses.


Cependant,
aucune n’avait eu le caractère de celle que son équipage allait devoir bientôt
affronter.
Dans
le jardin botanique, situé au dix-neuvième niveau, le vaisseau en comportait
cinquante, domaine de prédilection du lieutenant Georges Wu, docteur en
xénobiologie, le jeune Asiatique, âgé de trente-quatre ans mais en paraissant
dix de moins tant il était fluet et malingre, était pour l’heure plongé dans
une expérience passionnante qui requérait toute son attention. Il était en
train de greffer des boutures d’une plante extraterrestre originaire de Mingo
sur une autre native de Floride. Le résultat promettait une avancée importante
dans la pharmacologie.
Georges
se plaisait dans ce lieu humide et chaud, entouré de ses chères plantes, à
l’écart du reste de l’équipage. Son uniforme bleu et gris, parfaitement coupé,
dépareillait au milieu des ton rouille, rouge, or, terre de Sienne , vert et
rose cobalt. Il y passait le plus clair de son temps malgré les sollicitations
de ses supérieurs.
Un
léger chuintement le fit sursauter. La porte du jardin glissa et s’ouvrit,
laissant entrer son frère cadet, Daniel Lin, qui avec une nonchalance marquée,
s’approcha de son aîné, un léger sourire sur les lèvres.
En
reconnaissant l’intrus, Georges se détendit.
-
Alors, toujours dans tes expériences? Demanda Daniel.
-
Oui, certes. Mais que veux-tu que je fasse d’autre ici? Ariana, tu le sais tout
comme moi, ne sera de retour à bord que dans trois semaines…
-
Nous approchons de la planète Hellas. D’ici deux heures, nous serons en orbite
standard. J’aimerais que tu t’y téléportes afin de te changer les idées…
-
C’est-à-dire… je n’ai pas tout à fait achevé ma greffe.
-
Je crois que tu ne devrais pas discuter un ordre.
-
Ah! Si tu fais jouer ton grade…
-
Georges, ne le prends pas mal mais reconnais que tu es fatigué.
-
Tu as lu le dernier rapport d’O’Rourke…
-
Je ne te le cache pas.
-
D’accord. Je me rends… mais toi, viens-tu?
-
Le commandant s’obstinant à vouloir rédiger seul son rapport et restant cloitré
dans son bureau, je ne pense pas pouvoir le faire… il faut un officier
supérieur sur la passerelle.
-
Je vois. Tu t’es arrangé pour que ce soit toi qui t’y colles.
-
Sitruk avait fort envie de descendre, et comme il avait des heures de
permission en retard…
-
Je te connais… Tu t’es dévoué une fois encore. Au fait, tu n’es pas venu ici
pour m’annoncer que je devrai affronter seul, sans ton soutien, la compagnie de
l’équipage… je ne me trompe pas, non?
-
En effet. Ufo m’inquiète…


-
Tu te fais encore des soucis pour sa santé? Tu t’es trompé de vocation, Daniel.
Tu aurais dû opter pour celle de secouriste, de saint-bernard…
-
Merci bien, tu fais de l’ironie facile sur mon compte… mais cela me réjouit.
Mon chat souffre d’une « crise de foie ».
-
Autrement dit d’une indigestion. Sais-tu pourquoi? Il s’est goinfré une
nouvelle fois.
-
Comment est-ce possible? Je pèse tous ses aliments et veille à ce qu’il ait une
alimentation équilibrée.
-
Oui… mais derrière ton dos, Ufo demande un supplément au synthétiseur de
nourriture. Je l’ai vu faire!
-
Aïe! Pourtant, j’avais reprogrammé le code d’accès la semaine dernière…
décidément, cette bête est trop intelligente… j’aurais dû faire attention
lorsque je l’ai créée.
Tandis
que la conversation se prolongeait sur un ton badin, quelques renseignements
complémentaires éclairciraient la situation des deux personnages.
Georges
Wu était né autiste. Mais depuis quelques longues années, il était guéri tout
en risquant une rechute en cas de choc émotionnel violent. Son père, le
chercheur réputé Tchang Wu, avait conçu les ordinateurs pensants des vaisseaux
du type Sakharov, mais il était également le créateur de Daniel Lin, un
daryl androïde dont une partie du cerveau était artificielle, positronique.
Cela lui conférait une intelligence non mesurable selon les normes habituelles
en vigueur tant elle était développée. Par exemple, l’IA de bord paraissait
n’être qu’un nouveau-né balbutiant par comparaison avec le potentiel du
capitaine Wu.
Cela
n’empêchait toutefois pas Daniel Lin de se montrer fort humain, parfois trop,
dans ses réactions et ses interactions avec les membres d’équipage, ce qui,
souvente fois, déclenchait, du fait de sa double nature, des conflits
déchirants.
En
donnant la vie à Daniel, Tchang Wu avait enfreint les interdits des lois sur la
bioéthique qui régissaient l’Alliance depuis près de deux siècles. Cependant,
il était parvenu à imposer l’existence de son fils à toute la communauté
scientifique après un long combat de procédures qui s’était éternisé durant
vingt années. Le capitaine Wu avait dû prouver qu’il ne mettait pas en danger
et ne mettrait jamais en danger la vie naturelle. Aujourd’hui, il lui restait à
se faire accepter en tant qu’humain à part entière, disposant pleinement de son
libre arbitre.
Mais
Pourquoi Tchang avait-il cru bon de créer Daniel?
Pour
rendre la santé mentale à son épouse bien-aimée Catherine, dépressive depuis la
mort soudaine et cruelle de son fils aîné survenue à l’âge de vingt ans. Or ce
fils répondait aussi au prénom de Daniel. En fait, il se nommait Daniel Deng.
Fort doué, il aurait pu devenir quelqu’un dans la politique, les arts ou les
sciences… mais le Destin n’en avait pas voulu ainsi.
Le
deuxième Daniel était donc un clone perfectionné du premier et cela avait
profondément exaspéré la jeune femme au lieu de l’apaiser.
Finalement,
le jeune garçon, élevé avec Georges, l’autiste, avait réussi à le socialiser et
à lui faire ainsi oublier son handicap. Peu à peu, le plus âgé avait accepté
son entourage, les membres de sa famille d’abord, ses condisciples à l’Académie
militaire ensuite, et les membres du Sakharov pour terminer. Mieux,
Georges était tombé amoureux d’Ariana et leur mariage s’annonçait des plus
heureux.
Cependant,
les deux frères étaient restés très proches, le biologiste sachant ce qu’il
devait au daryl androïde.
En
cette année 2505, le professeur Tchang Wu, veuf depuis deux ans déjà, tentait
d’apaiser son chagrin en s’abrutissant de travail. Actuellement, il donnait une
série de conférences sur Terre, se rendant à New Harvard, New Caltech, Oxford,
La Nouvelle Jussieu, Bologne, Tübingen. Plus tard, il irait sur Hellas, Castor,
Mingo, Delta V et sur bien d’autres planètes encore.
Un
bruit persistant courait: Tchang Wu projetait de reconstituer Catherine son
épouse défunte et cet exploit serait en passe de se réaliser.
***************
Trois
heures s’étaient écoulées. Presque tout l’équipage du vaisseau avait été
téléporté sur la planète Hellas, éclairée par un soleil rouge, afin de jouir
d’une permission de quarante-huit heures amplement méritée après les incidents
survenus dans les confins de Haäsucq.


Le
Sakharov, alors qu’il patrouillait dans le no man’s land, avait été
attaqué par une dizaine de raptors Haäns et ne s’en était tiré que grâce à la
ruse déployée par le commandant Fermat qui avait su utiliser tous les atouts de
son vaisseau et de son équipage multiracial.
Dans
un bar techno à la mode chez les touristes de la capitale, Benjamin Sitruk,
premier lieutenant, responsable des opérations de routine à bord du Sakharov
depuis la mise en service de ce dernier, se détendait en compagnie de
quatre de ses amis, savourant les rafraîchissements exotiques proposés dans
lesquels l’alcool était absent, ce qui avait pour résultat de faire grimacer
Denis l’Irlandais.
Le
propriétaire du bar, un non Hellados, bien sûr, appartenait à l’espèce des
ovinoïdes et il essayait de faire fortune dans la Galaxie. De taille moyenne,
l’Otnikaï présentait une toison soyeuse aux doux reflets bleutés, preuve qu’il
jouissait d’une excellente santé, du plus bel effet sous l’éclairage
d’ambiance.
Debout
devant le comptoir en plastacier d’une rigoureuse propreté, imitant le bois et
le chrome, Benjamin discutait ferme avec le patron afin d’obtenir des boissons
plus relevées. L’Otnikaï paraissait réticent, il se faisait prier, geignant
qu’on allait lui retirer sa licence. Sitruk n’en croyait pas un mot tout comme
Ahmed Chérifi, Denis O’Rourke et le petit Chtuh.
En
cette année 2505, Benjamin Sitruk était un bel homme de trente-six ans; sa
taille frôlait les deux mètres, à vrai dire il affichait le mètre
quatre-vingt-dix-huit sous la toise et ses yeux bleus, habituellement rieurs,
voire moqueurs, paraissaient ce soir-là mélancoliques. Quant à sa chevelure
brune en bataille, aucune brosse ne parvenait à la discipliner. La barbe qui
ornait ses joues se parait de reflets roux.
En
cette soirée, plus que jamais il tardait à notre officier de retrouver sa femme
Lorenza di Fabbrini, le médecin en chef du Sakharov, supplée par Denis
O’Rourke, et sa petite fille Violetta. Toutes deux séjournaient sur la planète
Métamorphos pour des raisons privées qui n’ont pas à être développées ici.
Benjamin
sut se montrer persuasif puisque l’Otnikaï finit par sortir un flacon
poussiéreux de sous son comptoir, bouteille que le chef ingénieur s’empressa
d’ouvrir. Ahmed versa une partie du liquide dans un verre à pied de taille
imposante puis servit ses compagnons.
Mais
la conversation prit une autre tournure après le soupir poussé par le premier
lieutenant.
-
Ce n’est pas l’alcool qui te rend triste tout de même! S’exclama le nain
d’origine irakienne.
-
Non. Je pensais à Lorenza, voilà tout. Plus que dix-sept jours standard avant
son retour.
-
Ta fille, quel âge avait-elle lors de son départ?
-
Seulement dix mois Ahmed! Je ne pense pas qu’elle me reconnaisse…
-
L’heure n’est pas à broyer du noir, Benjamin, répondit O’Rourke en claquant sa
langue après avoir bu une gorgée du tord-boyaux proposé par l’Otnikaï. Brrr…
décidément, il me faudra sérieusement envisager de construire un alambic
clandestin à bord! C’est notre premier congé depuis longtemps. Profitons-en au
maximum.
Le
navigateur Chtuh, un dinosauroïde à la peau verte et aux rémiges mauves, aux
membres supérieurs semblables à de longues pattes de grenouille, aux yeux
jaunes et à la langue bifide du plus beau bleu, recracha avec dégoût l’alcool.
Puis, il s’écria:


-
Cette boisson est tout à fait dégueulasse! Comment peux-tu donc ingurgiter un
poison pareil Ahmed?
-
J’ai bu bien pire, répliqua Chérifi, philosophe.
-
Nous n’allons pas passer toute la soirée dans ce bar, dit Irina Maïakovska, la
géologue du vaisseau qui s’était rapprochée des officiers supérieurs.
Il
s’agissait d’une jeune femme des plus avenantes, de trente ans à peine, à la
chevelure blond-roux et au nez spirituel.


-
Franchement, reprit la Russe, j’ai mieux à vous proposer.
-
Dites toujours, articula Benjamin résigné.
-
Il faut que ce soit étonnant et distrayant, compléta Denis.
-
Si nous assistions à une représentation typique de théâtre Hellados? On m’a dit
qu’il s’agissait de quelque chose d’inoubliable, d’un spectacle total.
-
Qui est ce « on »?
-
Le capitaine Wu, répondit Irina avec enthousiasme. D’après lui, le théâtre
Hellados classique remonte à neuf mille de nos années et mêle à la fois une
sorte de chant grégorien, d’opéra chinois, avec une parenté avec le théâtre Nô,
un soupçon de danse hindoue ou de Bali, des scènes sorties de marionnettes
siciliennes, la rythmique des tambour Haäns, l’acrobatie Castorii et le chœur
des Pygmées N’Bouti.
-
Vous voulez sans doute plaisanter, lieutenant? Fit Sitruk, le sarcasme dans sa
voix.
-
Pas du tout, Sitruk. Vous savez ce qui vous fait défaut à tous tant que vous
êtes? La curiosité culturelle!
-
Bon, c’est entendu, souffla O’Rourke, un brin excédé. Nous t’accompagnons. Mais
ton conseiller Daniel Lin?
-
Daniel reste à bord avec le commandant, répondit Irina en baissant la tête.
-
Bien évidemment, siffla Benjamin. Il n’est pas fou, lui. Fermat non plus
d’ailleurs. Maïakovska, avouez donc une chose.
-
Quoi donc?
-
Le capitaine Wu a voulu se moquer de toi et de nous.
-
Jamais de la vie. La preuve? Son frère Georges doit bientôt nous rejoindre. De
plus, je suis chargée d’enregistrer la représentation pour les archives du
vaisseau.
-
Hum… du Daniel tout craché. Il aime par-dessus tout enrichir les banques
culturelles de données.
-
Qui reste de garde au centre de commandement? S’enquit Chtuh.
-
Le capitaine Wu, cela va de soi. Le commandant Fermat enfermé dans son bureau
en train de rédiger son rapport destiné au Q.G., les autres officiers en
permission, il n’y a plus que Daniel pour cette tâche…
-
L’ingénieur en chef Anderson?
-
En vadrouille quelque part près du parc avec Mira la félinoïde…
-
Je vois. Le vaisseau sera donc en mode automatique…
-
Pourquoi s’en inquiéter Chtuh? S’il y a le moindre problème, l’ordinateur nous
ramènera illico à bord! Que peut-il donc survenir ici, sur cette planète
pacifique depuis sept mille ans?
***************
À
bord du Sakharov, quinze minutes plus tard, Georges Wu s’apprêtait à
être téléporté non sans réticences. Daniel, face à lui, contrôlait la console
de téléportation. Dévisageant son frère avec une inquiétude soudaine, le jeune
Asiatique demanda une dernière fois:
-
Es-tu bien certain de ne pas vouloir descendre avec moi? Pourtant, la
représentation promet d’être une expérience authentique! Tu pourrais y étudier
l’interaction des humains devant un spectacle nouveau…
-
Inutile d’insister, je te l’ai déjà dit. Depuis Aldebaran, j’ai du travail à
rattraper mais aussi des heures de sommeil. Avant de m’endormir, je compte
écouter les derniers motets de Roland de Lassus que j’ai achevés de
reconstituer. De plus, en cas d’incident, je puis agir bien plus rapidement que
n’importe quel humain à bord.
Résigné,
Georges soupira ostensiblement et conclut:
-
A demain Daniel.
Ce
fut avec un sourire crispé qu’il disparut du plot de téléportation alors que le
capitaine manipulait avec dextérité les commandes de la console du téléporteur.
Puis,
le premier officier s’empressa de regagner le centre de contrôle du vaisseau,
et, pour cela, emprunta l’ascenseur ultrarapide qui le conduisit directement
sur la passerelle. Il avait le souci de jeter un dernier coup d’œil sur la
conformité de la mise en automatique du programme de surveillance et d’orbite
standard selon les paramètres requis.
Une
fois sur place, il interrogea l’IA du vaisseau.
-
Demande conformité du programme en cours selon les paramètres O-O-2678.
-
Compris, répondit la voix féminine de l’IA. Conformité confirmée. Procédure de
sécurité enclenchée depuis deux heures et cinquante-et-une minutes. Conditions
optimales. Voulez-vous visionner les données?
-
Bien entendu, Magdalena! Vitesse maximale de lecture.
Une
seconde après, rassuré, le capitaine Wu transféra pour la nuit les commandes du
vaisseau à l’IA puis reprit l’ascenseur pour se rendre au niveau des cabines
des officiers supérieurs . Le turbo lift descendit rapidement les étages, mais,
soudain, il stoppa au dix-huitième niveau. Le commandant Fermat apparut sur le
seuil de l’ascenseur.
-
Ah! Daniel, vous êtes donc resté à bord vous aussi.
-
Oui, monsieur. J’ai placé le vaisseau en automatique. Tous les paramètres
étaient corrects.
Fermat
sentit que son second désirait lui poser une question. Il pratiquait Daniel Lin
depuis huit ans et était capable de savoir lorsque quelque chose le
préoccupait.
-
Daniel… allez-y… que voulez-vous me dire?
-
Monsieur, pardonnez-moi si je me mêle de ce qui ne me regarde pas… mais vous
auriez pu prendre quelques heures de détente sur Hellas. Cela vous aurait fait
du bien. Le rapport pouvait attendre…
-
Ce sacré rapport… je l’ai terminé. Il n’y a rien qui puisse nuire à qui que ce
soit dedans.
-
Ce n’était pas cela qui me turlupinait, commandant. Je connais votre honnêteté.
Non… les ronds de cuirs qui nous dirigent n’étaient pas à un jour près. Votre
santé vaut davantage que la mise à jour de leurs dossiers.
-
Mais je ne suis pas aussi fatigué, Daniel! Au fait, vous semblez oublier que
tout ce qui se dit ou fait à bord est enregistré. Faites plus attention à la
façon dont vous vous exprimez.
-
Oh! Je le sais très bien, commandant! Qu’importe maintenant! Jamais l’Amirauté
ne me confiera le commandement d’un vaisseau, fût-il une coquille de noix ou un
transporteur de minerais. Les pontes du centre estiment que je ne suis pas à la
hauteur, que je ne mérite pas mon grade et que je me montre incapable de
prendre les bonnes décisions. J’hésite trop et suis dépourvu d’intuition. Bref,
en peu de mots, je ne suis pas assez humain! C’est risible… c’est déjà beaucoup
que j’aie pu rester capitaine… sans espoir d’avancement cependant…
-
Daniel, ne vous montrez donc pas aussi amer! Nos supérieurs n’ont qu’à vous
écouter. Ils comprendront alors que vous éprouvez les mêmes émotions que toute
créature sensible pourvue d’intelligence. Vous êtes tout autant humain que moi.
-
Merci pour cette plaidoirie mais je doute… je ne sais pas exactement ce que je
suis, qui je suis…
L’ascenseur
parvint au niveau douze permettant aux deux officiers de gagner leur cabine
respective, des cabines plus que confortables qui les faisaient s’apparenter à
de véritables chambres. Tandis que Fermat terminait le montage d’une maquette,
son hobby, et en oubliait de dormir, Daniel, après s’être inquiété de la santé
d’Ufo son chat, lui avoir tâté la truffe et l’avoir abondamment caressé, mit en
route les enregistrements des motets de Roland de Lassus. Ensuite, il s’étendit
sur le lit, les yeux emplis d’une extase infinie face à l’analyse de ce qu’il
écoutait. En effet, ses oreilles captaient ce qui pour lui s’apparentait à la
pure harmonie.
***************
C’était
déjà le milieu du cycle nocturne.
Daniel
dormait profondément, le chat blotti entre ses jambes, sous la couette. Mais
son sommeil tournait au cauchemar, phénomène dont il était plutôt coutumier
depuis certain incident.
Cette
fois-ci, cependant, il ne s’agissait nullement d’un douloureux retour onirique
à son enfance peu choyée.
La
musique agréable de la Renaissance s’était transformée en symphonie boulézienne
stridente et cacophonique. Elle accompagnait une succession de paysages sortis
tout droit d’un esprit dérangé, drogué ou sous l’emprise de l’alcool.
Des
tours de verre, de béton et d’acier, surdimensionnées, hautes de plus de trois
cents mètres au bas mot, dansaient et se contorsionnaient sur un rythme rapide
avec un déhanchement écœurant et obscène, dans un menuet diabolique.
Les
zooms audacieux, les travellings avant et arrière se multipliaient tandis que
les virevoltes de la caméra subjective figuraient la perception déformée telle
qu’aurait pu avoir un géant ivre du phénomène en train de se produire, un être dont
la vision pouvait déphaser à loisir le spectre lumineux.
Il
y eut une avancée soudaine et renversante sur un ciel blanc survolé par
d’inquiétants charognards. Ils se précipitaient en piqués sonores sur des
lambeaux de symboles obsolètes qu’ils se disputaient ensuite avec des
criaillements énervants tant ils étaient aigus.
C’étaient
des croix gammées, de sinistre mémoire, des demi-lune d’un vert passé, des
étoiles rouges boursouflées comme victimes de la peste, des serpents aurifiés
se mordant la queue.




Sur
le sol lointain et indistinct, il pleuvait une onde malsaine composée de chairs
putréfiées provenant d’ours et de loups. Les dépouilles crevées dégageaient une
âcre pestilence. Ainsi, les sensations du dormeur étaient également olfactives…
perception totale pour un cauchemar prenant.
Les
vautours plongeaient jusque dans ce marécage croupissant pour arracher aux
chacals aveugles au pelage mité, les chairs putrescentes d’une humanité morte.
Dans
un gratte-ciel qui se fissurait et se démolissait au fur et à mesure qu’on
focalisait le regard sur sa silhouette, à son sommet, il y avait une salle fort
vaste, autrefois ornée de plantes vertes qui, pour l’heure, pourrissaient. Une
présence dans cette pièce orgueilleuse mais aujourd’hui misérable.
Un
robot asimovien mais non aussi perfectionné que le mythique Daneel, était
attaché par d’invisibles lanières d’énergie magnétique à un mur tout hérissé de
piquants telles les terribles machines de l’inquisition.
Tout
l’être de ce robot de fer-blanc ressentait une souffrance physique et morale
insoutenable.
Voilà
comment se percevait Daniel Lin Wu Grimaud
en ce temps-là.
Le
professeur Tchang avait nommé le deuxième Daniel en mémoire de ce personnage
célèbre de la science-fiction américaine.
Oui,
mais moi, j’avais choisi le nom de Danael car il se rattachait à la fois à
cette personne fictionnelle et aux divinités originaires du Moyen Orient
auxquelles croyaient alors les humains… malédiction! J’aurais dû opter pour une
autre identité…
Désormais,
je suis sans nom comme lors de mon premier jour, moi qui fus tour à tour… mais
chut… c’est beaucoup trop tôt pour vous dévoiler ce que je fus et qui j’étais…
Sur
la face argenté du robot asimovien coulaient des larmes couleur de sang. La
preuve de son humanité s’il en était…
L’encadraient
des portraits en pied qui se craquelaient sous l’effet d’une usure accélérée.
Même ici, l’entropie semblait obséder le dormeur.
Lesdits
tableaux représentaient un ancien chef religieux tout vêtu de noir, à la barbe
en bataille,

un pape d’une théorie économique née avant l’ère industrielle
et enfin, deux parangons de deux faces du totalitarisme qui avait ravagé par le fer et par le feu le XX e siècle de la Terre.

un pape d’une théorie économique née avant l’ère industrielle

et enfin, deux parangons de deux faces du totalitarisme qui avait ravagé par le fer et par le feu le XX e siècle de la Terre.


Des
bruits de plus en plus sonores, un martèlement mécanique qui suscitait
l’angoisse vinrent s’ajouter et s’incorporer à la chaotique symphonie. Trois
humains sculptés dans le bronze et l’acier en étaient les auteurs.
Une
peur indicible s’empara alors du robot, de l’avatar de Daniel Lin. Son cœur se
mit à battre à un rythme irrégulier. De la terreur perceptible dans sa voix, il
demanda:
-
Qu’est-ce là? Qui vient? Qui êtes-vous?
Sur
l’instant, personne ne lui répondit mais, sur chacune des trois cloisons, une
ouverture se matérialisa et, dans le jour finissant, trois paires de chaussures
maculées de boue, de rouille et de sang se détachèrent. Enfin, le trio
fantomatique fut bientôt reconnaissable.
-
Vous! Vous êtes les généraux annonciateurs de la Mort! Ses stipendiés! Les
vecteurs de la destruction de l’humanité! La mémoire de vos noms est honnie à
jamais pour l’éternité.
Les
trois personnages fantasmatiques se contentèrent de ricaner longuement. Enfin
leurs rires s’éteignirent et ils daignèrent répondre tel le Chœur antique
accablant Œdipe.
-
Mécanique, tu es donc parvenue à nous identifier? Bravo, le robot! Avant de te
déconnecter, de mettre fin à ta pitoyable et pseudo existence, nous allons nous
livrer à une expérience. Nous allons tester ta capacité à souffrir. Caricature
d’humain que ta vue est risible!
Le
premier être ressemblait à Janus, un bifronce, mais son corps arborait un
uniforme bipartie, de type Armée rouge ou SS. Les têtes siamoises provoquaient
à la fois la colère et le dégoût. L’une, celle d’un binoclard joufflu
apparemment inoffensif, à petite moustache ridicule et au crâne rasé,
déclenchait la répulsion tandis que la deuxième, faussement débonnaire, avait
les traits caractéristiques d’un grand-père slave à la moustache en accent
circonflexe. Le premier chef était coiffé d’une casquette surmontée d’une tête
de mort brodée sur un écusson ; le deuxième, à l’étoile rouge, appartenait sans
contestation possible à un célèbre Georgien à la sinistre réputation.
L’individu suivant, de type occidental, symbolisait
le richissime homme d’affaires, sectateur d’une
idéologie reposant sur les deux piliers que sont le libéralisme et
l’individualisme. Il portait, cela va de soi, le Profit aux nues. 
Chauve,
le costume trois pièces Prince de Galles impeccable, la cravate brodée d’un
serpent barré, à la main un ordinateur portable obsolète, l’être aux yeux durs
observait le robot et dans son regard se reflétait un lac noir sans fond.
Le
troisième personnage était un religieux vêtu d’un simple burnous, les pieds
chaussés d’humbles babouches et la tête entourée d’un turban noir. Il aurait
tout aussi pu être un juif pieux, un évêque conservateur ou un évangéliste
américain, mais ici, l’homme de foi incarnait le fanatisme de la troisième
grande religion monothéiste. Sur son visage tout à la fois pâle et marmoréen,
des sourcils broussailleux se détachaient. Il brandissait un étendard avec
l’inscription Djihad en lettres d’or.
Reprenant
quelque peu courage, Daniel lui lança:
-
Comme vous êtes hideux! Nul besoin d’atours et de masque pour dissimuler le Mal
que vous représentez. Vous, le bifronce, incarnez la mort brutale, la guerre
idéologique que vous transportez. Vous, l’homme d’affaires, le financier
insatiable, jamais repu, jamais satisfait de sa fortune. Vous distillez la mort
lente au genre humain. Quant à vous, le « saint homme », vous
excellez dans le rôle de la mort fourbe revêtant l’apparence du fanatisme, se
parant de la parole de de Dieu et de la vertu pour mieux tromper son monde.
Ainsi, vous avez toute liberté pour semer la fureur et répandre la haine,
poussant les hommes à s’entretuer au nom de Dieu… mais quel Dieu est-ce là? Une
entité bien cruelle et bien coléreuse…
Fouettés
par ces paroles courageuses, les valets de la mort se rapprochèrent davantage
de leur victime avec l’intention manifeste de la torturer. Mais voici qu’ils
s’insultèrent, s’apostrophèrent. Leur alliance n’était que circonstancielle,
sans aucune sincérité.
Comme
des hyènes puantes, toutes mitées, aux oreilles déchiquetées, ils crièrent,
éructèrent, se disputant le robot asimovien. Les piaillements se
métamorphosèrent en croassements. Puis la dispute verbale dégénéra en corps à
corps.
Ce
fut le bifronce totalitaire qui, jeté à terre le premier, piétiné par le
financier, succomba tout d’abord. L’homme d’affaires exulta, savourant trop tôt
sa victoire, oubliant l’existence d’un autre adversaire bien redoutable.
Bientôt, son rire s’étrangla dans sa gorge pour se terminer en un atroce
gargouillis à l’instant où il posait son pied sur le Janus abattu.
Le
fondamentaliste musulman venait d’empaler le représentant imbu de lui-même du
summum de la « civilisation occidentale » matérialiste.
Alors,
comme dans un film de Sam Peckinpah, le financier tomba à son tour sur le sol
mais avec une lenteur artistique, un ralenti cinématographique du plus bel
effet, image par image. On y vit peu à peu un flot de sang vomi se répandre sur
le dallage et éclabousser Daniel le robot asimovien.
Ce
final s’accompagna d’un vrombissement comme si des milliers de guêpes tueuses
se matérialisaient dans la salle. Puis, le bourdonnement de fin du monde devint
le signal sonore identifiable de l’alerte pourpre.
Brutalement
tiré de son cauchemar, Daniel Wu ouvrit les yeux, désorienté quelques
millisecondes.
***************
Sur
la planète Hellas, la représentation théâtrale était terminée depuis deux
heures. Certains membres de l’équipage étaient allés tranquillement manger un
plat de spaghetti tandis que d’autres avaient préféré savourer un dernier verre
dans un bar pseudo Hellados au clinquant de pacotille.
Dans
ce café, attablés, se trouvaient les officiers supérieurs du Sakharov, Benjamin,
Irina, Chtuh, Denis et Georges qui s’était joint au groupe. Seuls lui et la
géologue avaient apprécié ce qu’ils avaient vu et entendu.
-
Pourquoi cette mine? S’exclama la Russe. Avouez donc que ce spectacle valait le
coup.
-
Oui, tout à fait. Jamais je n’oublierai cela! Renchérit le lieutenant Wu.
-
Comme c’était bien joué, compléta Irina. Je ne regrette pas d’être venue.
-
Oh! Tous les deux vous dites cela pour nous snober, jeta Benjamin en grimaçant.
-
Quant à moi, fit Denis, je reconnais humblement que je n’ai pas la fibre
artistique.
-
Spectacle inoubliable, peut-être, reprit le premier lieutenant. Mais ce bruit
m’a donné une migraine du tonnerre de Zeus! Je crois que je vais vous laisser
poursuivre la nuit et monter me coucher.
A
son tour, le petit dinosauroïde manifesta son mécontentement.
-
Benjamin, tu es un lâcheur! Nous devions faire une partie de poker. Tu l’avais
promis. Je veux prendre ma revanche. Il ya quinze jours, tu m’as proprement
ratissé.
Sitruk
allait lui répondre mais il n’en eut pas l’occasion. Soudain, il se sentit mal
et tout ce qui l’entourait sembla devenir inconsistant, irréel. Le bar
s’estompa tandis que les clients ralentirent leurs mouvements jusqu’à parvenir
à l’immobilité. Les sons subirent le même phénomène pour atteindre le seuil des
infrasons, inaudibles pour les oreilles de toute l’assistance, y compris pour
celles de Chtuh.
Mais
il ne s’agissait là que des premières manifestations d’un effacement qui, tout
en étant peu rapide, ne s’en avérait pas moins brutal et définitif.
Aussi,
après l’immobilité vint la perte des couleurs. Puis, à son tour, la structure
de la matière se décomposa. Les atomes se réassemblèrent ensuite mais
autrement.
À
la place du bar clinquant, il y avait désormais une taverne Haän fort enfumée,
où une chaleur sèche régnait et où les grognements des clients rendaient
incompréhensibles les rares conversations engagées.
Une
horde de soudards Haäns, force d’occupation de la planète - façon de parler
puisque tous les Helladoï s’étaient suicidés en l’an de grâce 2299 selon le
calendrier chrétien - célébrait le dix-huitième anniversaire du règne de
l’Empereur Tsanu VII.


Ainsi,
la planète tout entière avait connu ces modifications irréversibles. Cela
s’était traduit dans l’espace par un ellipsoïde instable de l’astre, ce qui
avait déclenché l’activation de l’alerte pourpre à bord du vaisseau Sakharov.
L’Intelligence
Artificielle avait abandonné illico son programme de routine, en moins d’une
nanoseconde, pour plonger le croiseur interstellaire dans l’hyperespace. Le
navire atteignit brutalement le luminique 2 pour le dépasser aussitôt et se
plaça en hyperluminique afin de sortir au plus vite de l’influence du soleil
d’Epsilon Eridani. Cette manœuvre était des plus risquées puisqu’elle
engendrait un puits gravifique dans lequel le vaisseau pouvait être attiré et
englouti.
En
catastrophe, Daniel arriva au centre névralgique du Sakharov, pour cela
il avait usé de son hyper vitesse, et demanda froidement à l’IA:
-
Qui y-a-t-il Magdalena? Pourquoi ce
passage soudain dans l’hyperespace?
La
voix synthétique répondit sur un ton que je pourrais qualifier d’hystérique
s’il ne s’était pas agi d’une machine.
-
Capitaine, les coordonnées astronomiques ne correspondent plus. Identification
négative des membres du vaisseau à la surface d’Hellas. Empreintes génétiques
Haäns identifiées. Uniquement! Temps universel erratique et fluctuant. Aucun
relevé fiable. Senseurs externes fonctionnant à 120% de leurs capacités. Aucune
anomalie technique à bord détectée. Mais plus personne à téléporter.
-
Qu’est-ce que tu racontes? Quel est
ce foutoir? Contrôle immédiat des données par branchement direct sur mon
cerveau.
Aussitôt
dit, aussitôt fait. À une vitesse telle que ses actions étaient à peine
perceptibles pour un œil humanoïde, Daniel Lin se connecta à l’IA afin de
vérifier les nouveaux paramètres. À peine eut-il achevé qu’à son tour le
commandant Fermat entra sur la passerelle.
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