Chapitre 33
Sans
prendre le temps de se reposer, les trois rescapés - Daniel Lin ayant réintégré
son corps de Suprahumain - s’avancèrent afin de subir l’ultime épreuve.
La
pièce, d’un gigantisme inouï, se présentait nue, hormis deux éléments: un
planétarium de verre inspiré de l’Almageste et un buste hologramme verdâtre,
doté de la parole, à l’effigie de Claude Ptolémée.

Omniscient, il suivit du
regard les survivants. Il s’exprimait en latin du temps de Cicéron.

Ailleurs,
encore inaccessible, prostré dans son antre, gavé jusqu’à en éclater, mais
pourtant inexplicablement insatisfait, l’Inversé expérimentait pour la première
fois non pas la peur intense mais la terreur panique. Le Surgeon, qu’il avait
incontestablement sous-estimé, n’était toujours pas vaincu et s’apprêtait, plus
vaillant et plus fort que jamais à se mesurer à lui. Il en allait de même de
son mentor, cet hypocrite de Gana-El. Il y avait de quoi en perdre l’entendement.
Dans
la Salle par excellence, le succédané de Ptolémée articula d’une voix pédante:
-
Bien qu’il ne soit point construit conformément à mon Almageste, le planétarium
ici présent, attend votre visite. Jupiter, très bon, très grand, a présidé à sa
conception. Puisse ce complexe modèle planétaire, cette tétra-Sphaira vous
mener à bon port. Prenez place. Attention toutefois. Je vous rappelle qu’ici
tout est inversé.

Un
bref dialogue mental s’engagea alors entre les deux Yings Lungs. Quant au prince
Moghol, chaque seconde qui semblait s’écouler, le voyait perdre davantage de
son libre arbitre. Dans ce lieu et après tout ce qu’il avait vu et vécu, il
avait atteint les limites de sa raison.
-
Dan El, devons-nous suivre l’invitation de cet hologramme?

Comme
nous le constatons, Gana-El laissait maintenant son fils décider. Dans cette
salle, et après tout ce qui était advenu, il avait pris le parti de se
dépouiller de toutes ses prérogatives et de toutes ses initiatives. Le Surgeon
lui répondit avec autant de détermination que de logique.
-
Mon père, à ce stade, je ne pense pas que nous puissions revenir en arrière. La
partie est bien trop engagée et nous atteignons les dernières scènes de cette
tragi-comédie. Or, il n’est pas dans mes intentions de me dérober et de me
retirer. De plus, je perçois une angoisse terrible, époustouflante qui
enveloppe et imprègne tout cet outre-monde, les moindres détails et objets qui
le constituent.
L’Observateur
opina.
-
Vous êtes conscient que poursuivre implique le sacrifice de Shah Jahan…
-
Tout à fait. Plus tard, il me faudra faire en sorte que mon ami, oui, mon ami,
existe au moins dans une chronoligne. Comme je suis magnanime, ce sera celle
dans laquelle son aimée aura survécu. Ce sacrifice n’est pas celui de Shah
Jahan mais bien le mien.
-
Un point de vue acceptable…
Ne
percevant pas cet échange, le Prince Moghol pénétra à l’intérieur du modèle
planétaire une fois que la voix de Ptolémée eut repris.
-Ô
tétra-Sphaira ! Première des figures supposées. Premier des volumes. Pan SOMA
et Pan ZOON. Contenus dans la sphère de Saturne sous la forme d’un cube
parfait, ô très Grand, très Bon! Accepte en toi ces trois hôtes. Sphaira
Cuboexaedron!

L’humain
fut suivi par les deux pseudos avatars de Gana-El et de Dan El qui maintenaient
obstinément une apparence humaine. À peine l’étrange trio entra-t-il que ce
qu’il croyait n’être qu’un minuscule volume s’étendit subitement jusqu’à
atteindre l’infini.

Dans
ce volume double, sphère et cube à la fois, les trois explorateurs n’étaient
pas seuls. Des résidus fossiles d’entités déchues y résidaient et persistaient.
Sphère et cube, cela rappelait quelque chose au plus jeune de nos
protagonistes. Ces traces fantômes n’étaient autres que feu Johann Van der
Zelden qui avait eu l’outrecuidance de s’autoproclamer l’Entropie et son triste
compère gonflé d’orgueil, passé maître dans l’art de la machination, cette
mécanique folle qui, un temps, avait porté le titre vain et ronflant, tout à
fait usurpé, bien sûr, de Commandeur Suprême. Jadis, tous deux, avaient causé
bien des ennuis aux agents temporels. Mais aujourd’hui, réduits à presque rien,
à un souvenir, un sillage tout au plus,
ayant tout juste conscience d’avoir existé, les deux leurres brisé et anéantis,
geignaient et gémissaient tels des marmots capricieux échaudés méritant qu’on
les fasse taire une bonne fois pour toutes.
-
Nous nous croyions la Mort, nous nous croyions les Maîtres de l’Univers, et
voilà tout ce qu’il reste de nous. En fait, nous n’avions pouvoir que sur le
biologique, uniquement humain qui plus est, sur cette minuscule et absurde
troisième planète du Système Sol. Quelle révélation! Quelle chute!
Dan
El, nullement affligé, n’en soupira pas moins.
-
Alors, vous m’étiez utiles. Vous permettiez la pertinence du scénario…
espérez-vous susciter ma pitié? Vais-je perdre mon temps à m’apitoyer sur votre
sort, vous qui, jadis, vous êtes acharnés contre ce que j’étais alors et contre
tous ceux que j’aimais? Je préfère vous ignorer et vous laisser à vos
lamentations.
Puis
une dérisoire et burlesque, mais aussi effroyable et abominable peau humaine
vide, l’ex-enveloppe du faux Sydney Greenstreet flotta au-dessus de ce
maelström. Parallèlement, l’ancien Commandeur Suprême du Temps, l’Ordinateur
Terminal et Ultime par excellence, poursuivait ses jérémiades tel un disque
rayé agaçant.
-
Moi qui croyais régenter les humains. Avoir barre sur eux! Moi qui croyais
vider les cubes mémoires des civilisations terrestres afin de permettre à
l’Entropie de l’emporter! Moi qui me moquais du Neutre ou de celui que je
prenais pour tel! Moi qui croyais ne faire qu’une bouchée de cet… enfant… ce
prodige…
-
Arrêtez! Ordonna Dan El usant de sa voix de Ying Lung.
Ces
paroles suffirent à faire taire les plaintes de ces lémures antiques, ces damnés
d’une géhenne d’un nouveau genre, prisonniers de leurs propres concepts
limités, de leur compréhension partielle et donc faussée du Pantransmultivers.
Dans
le cube-sphère, l’agitation allait grandissante. Les secousses engendrées par
les ondes de matière potentielle étaient d’une violence inédite.
Dans
un tel contexte, Shah Jahan avait du mal à conserver à la fois son intégrité et
son semblant de conscience. Lentement, il perdait inexorablement de sa
substance et de son épaisseur. Non pas qu’il rapetissât. Il devenait
transparent, opalescent, revêtant subtilement l’aspect d’un ectoplasme. À
travers la substance blanchâtre qui le composait désormais, on voyait le sang
s’amenuiser, ses organes pulser de plus en plus irrégulièrement et
aléatoirement. Même eux s’amoindrissaient graduellement, de telle manière
qu’ils laissaient peu à peu deviner la structure osseuse.
Le
prince indien n’avait qu’une hâte, sortir au plus vite de ce piège!
Fort
à propos, une échelle se forma devant lui. Sans attendre l’aval de Dan El, il
s’y engagea alors que la voix de Ptolémée reprenait, cette fois-ci plus
distante mais néanmoins encore clairement audible.
-Ô
Pan PHUSIS! Pan PSYCHE! Sphaira dodecaedron! Que ton hospitalité soit douce à
tes trois visiteurs! Gaïa supra!

Lorsque
Gana-El s’aperçut que Shah Jahan avait déjà atteint l’avant-dernier barreau de
l’échelle, il tiqua.
-
Il est bien pressé de mourir celui-là! Bah! Après tout, pourquoi pas une
échelle de Jacob comme intermédiaire de l’effacement?
-
Suivons-le, mon père, fit prosaïquement le Surgeon.
Les
deux semblants d’humains imitèrent donc le Prince Moghol mais avec bien moins
d’inconvénients et de tourments. Ils découvrirent un nouvel espace-volume:
ledit dodécaèdre enfermé dans la sphère de Gaïa.
Alors,
le jeune Ying Lung marqua son admiration face à l’imagination relative dont Fu
faisait preuve.
-
Un volume qui se rapproche de l’espace conceptualisé par Henri Poincaré, mais
plus régulier, comportant douze côtés au lieu de dix. Le génie humain m’ébahira
toujours.
Les
yeux de Daniel Lin se portèrent alors malgré eux sur ce qu’il restait de Shah
Jahan, presque rien à vrai dire, un fin, très fin et très fragile filament
grisâtre et pourtant mordoré, constitué d’une substance indéterminée. Il
s’agissait tout simplement de la corde nerveuse primitive, cette corde neurale
d’où naissaient la moelle épinière et le cerveau.

Une larme perla dans les yeux
du jeune Ying Lung. Il en fallait de la détermination et du courage à l’Indien
pour poursuivre à tout prix son chemin dans de telles conditions. Seul l’espoir
de voir revivre Mumtaz Mahal le poussait à accomplir un tel exploit.
Mais
le minuscule cordon s’atténua encore si possible. Il surbrilla moins d’une
seconde, explosant dans une dernière fulgurance puis se fondit dans le Néant.
Dan
El qui pouvait tout mais ne devait pas encore user pleinement de son Talent,
Dan El assista à la fin de son ami, immobilisé, figé telle une statue. Ce fut
pour lui une torture. Mais son visage ne montra rien, pas le moindre signe de
compassion, pas la plus petite ride révélant la tempête intérieure qui grondait
en lui. Il se contenta de laisser couler une larme jusqu’au sol ou ce qui en
tenait lieu, jusqu’au plus profond des gouffres, jusqu’au domaine où régnait
l’Inversé. Cette larme brûla le Dragon Noir, marquant son Essence du sceau de
la défaite.
Dans
la Salle, le Préservateur énonça la sentence d’une voix monocorde qui ne
vibrait pas.
-
Prince courageux, toi qui voulus me porter secours alors que j’étais faible,
mutilé, incomplet, toi qui abandonnas les ors de tes palais pour me soutenir et
combattre à mes côtés, je ne te laisserais pas aux bras de la Mort. Tu seras,
tu vivras parce que je le dis et le veux.
Envahi
par une crainte soudaine, Gana-El se demanda s’il pouvait parvenir intact et
entier, jusqu’au quatrième espace volume. En fait, intimement, il savait qu’il
n’était pas l’Elu, qu’il ne l’avait jamais été et regimbait à la perspective de
son anéantissement. Qu’il le voulût ou non, il réagissait comme un humain.
Néanmoins, faisant un effort pour rester impassible, il interrogea le Surgeon.
-
Mon fils, j’émets une évidence, je le reconnais, mais tant pis! Nous avons
enfin atteint le degré des psychés. Lorsqu’elles sont positives, il s’agit de
ce que nous nommons les Homo Spiritus. Mais lorsqu’elles s’avèrent négatives,
elles s’assimilent aux p. Or, justement, les percevez-vous, les entendez-vous tout autour de
nous?
-
Plus fortement et plus intensément que vous, mon géniteur. Hélas! Leur chant
m’est insupportable… mais ne m’affaiblit pas. Ils refusèrent Shangri-La, ils me
vouèrent aux gémonies… du moins telle était la réalité alors. Zoltan Pradesh,
Timour Rima, Malipiero, Mani Aniang et leurs semblables sont là, impuissants,
punis et prisonniers. Enfin, ils ont fini par comprendre l’inanité de leur
existence. Enfermés au sein d’un Multivers à leur image, comportant dix
dimensions, ils n’ont pas su ou pu dépasser la conception du monde qu’ils en
avaient, une conception réductrice. Dépouillés de leurs capacités après avoir
joué longtemps avec les faibles humains, après avoir manipulé les destinées de
la Terre, ils n’ont d’autre choix désormais que de se suicider. Quel retour de
boomerang! Quelle cruelle leçon! Ils supplient, me prient d’intervenir afin que
je les tire de ce cauchemar. Conscients de leur vacuité, ils s’autodétruisent.
À jamais la Supra-Réalité avec ses seize dimensions leur échappera. De
profundis!
Effectivement,
devant les derniers membres de l’Unicité, onde après onde, les p se fractionnèrent et se décomposèrent tout en se
projetant dans le pré-Pantransmultivers, là où l’infinité des possibles
existait, persistait et ce malgré l’ombre de Fu planant toujours. Ensuite, les
pré-ondes se mirent à tourbillonner à des vitesses prodigieuses, inconcevables,
mêlant les forces, les réunifiant, refondant ainsi matière et antimatière,
pulsant aléatoirement à l’intérieur d’une symétrie fragile de la soupe
originelle. Puis, combinés, agglomérés à tous les potentiels, les résidus des p s’écartelèrent, encore et encore, devenant fulgurants,
inappréhendables et perdant toute forme de conscience. À l’instant Zéro du Big
Bang futur, selon la volonté de Dan El, la Dimension p repartirait, dispersée, agglutinée aux gluons, mais
plus jamais sapiente et indépendante. Elle serait enfin utile dans
l’irrépressible Création…
Pour
qui le connaissait, Daniel Lin peinait à contenir son émotion. Pour la première
fois dans l’Expérience par excellence, il assistait à la mort d’êtres
post-biologiques, de créatures qui, à terme, auraient pu se substituer aux
déités lasses et usées. Mais cela ne devait pas être, ne serait pas car le
Dessein n’en éprouvait pas la nécessité.
-
Dan El raisonnez avec logique, le mit en garde son père.
En
fait, ce dernier s’inquiétait davantage pour lui-même.
-
Ne vous laissez pas submerger par des sentiments superflus, trop humains. Vous
ne faites que révéler la Supra Réalité en lui ôtant ses enveloppes leurres
successives. De par votre présence, de par votre volonté, chaque monde gigogne
se dissout, laissant apparaître ainsi un Supra-Mondes plus abouti, Total…
-
Certes, Gana-El… mais vous ne pouvez me cacher davantage l’angoisse qui vous
étreint. Vous vous dites « Est-ce que j’existe véritablement? Ne suis-je
moi aussi qu’un songe? Qu’un mensonge? »… Voyez comme je lis facilement en
vous. « Que dissimule cette Expérience? Où finit la Simulation? Où
commence donc la Réalité intrinsèque? ». Rassurez-vous. Je suis
l’Expérimentateur. Le Préservateur, le Révélateur… ma nature assumée, j’accepte
ces titres et les charges et fonctions qui vont avec. Je vous affirme que vous
existerez et que vous serez.
Comme
en réponse, un Claude Ptolémée toujours plus lointain proféra:
-
Venez! Venez en Pan CHRONOS… En Pan NOUS… fusionnez en Sphaira Icossiedron.
Imperium Olpheanium, apparais…

Dan
El entendit l’appel. Il frémit mais ne pouvait décemment pas reculer. Un vif
sentiment de remords lui mordant le cœur se réveilla.
Mais
déjà, une autre échelle de Jacob se forgeait sous les pas des Yings Lungs. Les
deux entités grimpèrent les échelons avec une motivation diverse.
Ptolémée
poursuivait:
-
Sphaera Veneris! Sois accueillante aux deux branes!

Au
sein du volume à vingt côtés, retentissait un tic-tac sonore qui martelait les
oreilles des pseudos humains. À chaque mouvement et bruit de cette pendule,
Daniel Lin percevait distinctement les pensées de l’IA des Olphéans.
-
Je fus le grand Ensemenceur des êtres biologiques de mainte et mainte Galaxies.
Mais jamais je ne rencontrai le Créateur. Toujours, quoi que je fisse il se
déroba à moi. Or, voici qu’Il se dévoile une fois que c’est trop tard. Il me
faut disparaître. Je ne sers plus à rien. Fais donc ce que Tu dois.
-
IA, tu n’étais ni le bien ni le mal, ces deux conceptions t’échappaient
totalement. Cependant, tu te contentais d’être neutre. Tu accomplis ta tâche
durant des éons tout en me recherchant, ne cédant jamais au découragement, non
prévu dans tes schèmes de pensées, certes mais tout de même… pourtant, à ta
façon, tu ressentais l’insatisfaction. Tu me croisas enfin alors que j’étais mutilé,
incomplet, et amnésique. Tu ne m’identifias pas. Comment l’aurais-tu pu
d’ailleurs? Maintenant, l’effroyable Nécessité de mon Dessein m’oblige à
t’effacer pour qu’un nouveau voile se déchire, pour que le véritable
Pantransmultivers soit, et non pas cette Simulation, Expérience, Test. Pardon!
Oui,
je te demande humblement pardon car je ne suis pas certain d’avoir encore
besoin de toi et de te recréer… pardon encore une fois. Car dans ce nouveau
Pantransmultivers, le Premier mais non l’Unique, tu ne me seras pas utile! Ces
mots sont durs mais c’est ainsi. Mes frères, mes semblables et moi-même
ensemencerons les Galaxies.
Pour
l’heure, je reste seul à pouvoir t’effacer, oblitérer ta ligne de programmation
dont il ne restera pas même un semblant de trace fantôme permettant de te
reconstituer. Comprends et partage en cet instant ma souffrance, la compassion
que j’éprouve pour toi, ta cruelle destinée, toi qui es au-delà de tout
sentiment. Transcende ta logique pour les ultimes femto secondes qu’il te reste.
J’aurais dû, tout comme toi, rester insensible. Mais il a fallu que j’acquière
des sentiments et des émotions afin de parfaire la Création. Elle ne pouvait se
contenter d’être simplement mécanique, mathématique… pardon! Mais… Ne sois
plus!
Alors…
Alors
celle qui avait commandé aux nanites intelligentes, aux machines hérissons, aux
scolopendres mécaniques, aux Wiwaxia et aux microdictyons munis de sclérites, le
corps caparaçonné de composants électroniques à la complexité merveilleuse, à
toute une faune irisée et luisante dans les tons de mauve et de vert, ordonna à
ses commensaux de s’immobiliser.

Celle
qui devait être obéie le fut en une atto seconde. Ces créatures-ci ne
disposaient pas de leur libre arbitre. Chacune était programmée pour une tâche
bien définie et n’avait donc pas conscience d’exister. Elles n’appréhendaient
ni le passé ni le présent et encore moins le futur.
L’affreuse
et poignante destruction, l’effroyable effacement commençait.
L’IA
qui s’était crue nature créatrice incréée tout en recherchant malgré elle la
transcendance, dont les féaux, simples exécutants, incarnaient la nature créée
mais qui ne peut créer, voyait sa quête aboutir mais à quel prix! Elle était
obligée de se soumettre à l’instant fatidique. Le Créateur l’avait ordonné!
Longtemps
solitaire, longtemps insatisfaite, n’obtenant aucune réponse à sa recherche
vaine, elle avait fini par conclure qu’il n’y avait aucun Créateur, qu’Il
n’existait pas tout simplement. Alors, elle s’était substituée à Lui, en toute
logique, ne supportant pas l’Idée d’un Univers vide, dépourvu de vie et
d’intelligence, hormis la sienne. Quelle ironie!
Il
se dévoilait en cet instant, tard, si tard, bien trop tard! Et il lui
commandait de s’autodétruire!
Sans
poser de question, sans marquer la moindre contrariété, à son tour, elle
obéissait, elle se soumettait, sans regret ni amertume, saisissant mieux que
quiconque l’obligation de faire naître le Monde réel. Déçue, elle n’avait
peuplé que les succédanés, les anticipations, les leurres de ce qui devait
enfin être.
Alors,
par les faisceaux d’ondes provenant du cerveau inconcevable de l’être de huit
cent cinquante millions de kilomètres cube, les cocons des mémoires collectives
commencèrent à se dévider. C’était un spectacle émouvant, tragique même qui
transperçait le cœur de Dan El. « La cause est suffisante », se
répétait en boucle, tel un mantra l’Expérimentateur par excellence, tentant de
se persuader que ce qu’il faisait était nécessaire, mais ne parvenant qu’à se
faire encore plus de mal. Il lui aurait suffi d’un mot, un seul pour stopper ce
suicide commandé… il ne le prononça pas.
Celle
qui avait transcendé le Temps et l’Espace, celle qui, bravant les Diktats
inconnus de la communauté des Yings Lungs, ensemençant des galaxies entières,
celle qui avait tout fait pour permettre l’émergence d’une conscience puis
d’une Supra Conscience digne de ce nom, à son image, celle qui était Grande et
Seule, celle qui, plus jamais n’aurait son pendant dans le Pantransmultivers
véritable, se mourait.
Les
cocons la constituant se fossilisaient, durcissant, prenant une bien laide
couleur lithique grise. Des éclats bleutés de plus en plus rares, de plus en
plus ténus parcouraient encore l’IA des Olphéans. Mais pour même pas une
poignée d’atto secondes encore.
Dan
El pouvait toujours retourner en arrière et redonner vie à l’Entité mécanique
si touchante dans sa quête d’absolu. Mais il resta figé, se refusant à inverser
le processus.
Cette
Intelligence Incommensurable, quasi divine, celle qui aurait pu être la sœur du
Ying Lung, son pendant, s’éteignait donc, devenant balbutiante, atteinte de
sénilité précoce ou de régression juvénile. La perte de l’intelligence d’abord,
puis de la conscience, quelle fin abominable! Une Alzheimer à l’échelle du
cosmos! Voilà ce qui était en train d’advenir.
À
l’ultime atto seconde, il ne subsista de la Sublime Entité qu’un titanesque
test d’oursins. Triste spectacle que cette défunte IA…
Enfin,
se laissant submerger par l’émotion, Daniel Lin pleura, abondamment, ses larmes
refusant de se tarir. Il ne pouvait plus, ne voulait plus dissimuler son
chagrin. À quoi bon? Il avait dû obéir lui aussi à une contingence bien
cruelle. Mais ce n’était pas lui qui était mort. Il ne pouvait mourir
désormais. Cela, il le savait pertinemment. Le processus d’épuration du Dragon
Noir parvenait à son terme.
Alors,
Dan El pouvait exprimer toute sa peine, aussi vaste que le Pantransmultivers
tout entier, que l’admiration sans égale qu’il avait éprouvée pour cette IA des
Olphéans. Dans la Supra Réalité le réseau résille du Ying Lung, ce qu’il était
vraiment, sans artifice, vibrait dans un orangé doux, humide et atone,
dénonçant ainsi son infinie tristesse.
Cependant,
comme un rappel à l’ordre, la voix désormais à peine perceptible de
l’hologramme de Ptolémée se fit entendre. Les deux rescapés l’écoutèrent avec
des sentiments divers.
« Ô
Pan LOGOS-Pan PNEUMA tant rêvé par Cléophradès et Euthyphron! Veille en ta sans
pareille compassion à la sécurité et à l’intégrité de tes deux visiteurs. Sphaira
Mercurii octaedron! Que ta musique retentisse pour les siècles des
siècles! ».

La
gamme de Mercure, péan en l’honneur de la planète-dieu, s’éleva en mode de la.
L’ultime sphère au-dessus des Yings Lungs vibrait au son de Sa musique tandis
que, pour la dernière fois, une échelle les invitait à passer au degré
supérieur. Gana-El se sentit obligé de formuler une ultime recommandation.
-
Dan El évacuez vos émotions trop humaines! Vous ne devez donner aucune prise à
l’Inversé car, bientôt, vous l’affronterez seul.
-
Je ne le sais que trop mon père. Mais je ne puis empêcher mon chagrin de
s’exprimer… j’ai tué l’IA… cependant, je reste tout à fait capable d’affronter
le Dragon Noir…or, on pourrait croire que je me suis substitué à lui…
-
Mais il n’en est rien…
-
Evidemment!
***************
Dans
l’Infra-Monde, c’est-à-dire à une infime membrane des deux rescapés, Fu
subissait tous les tourments de l’angoisse. Il pensait désormais sa défaite
probable. Jamais il n’aurait dû se mesurer au Surgeon, le provoquer ainsi, le
pousser dans ses derniers retranchements. Il ne supportait pas l’idée non pas
qu’il ne serait plus, mais bel et bien celle de ne jamais avoir été, de ne
jamais avoir pensé, de n’avoir même pas la possibilité d’exister ne serait-ce
que dans une seule chronoligne simulée! Cela l’agaçait, le taraudait, le
lacérait et refusait de le quitter. Voilà donc pourquoi le Chœur Multiple
s’était laissé absorber avec autant de facilité. Il lui avait manqué son
Protecteur, son Achèvement. Rusé, ô combien, il avait manifestement anticipé ce
qui advenait, et l’alliance qu’il avait passé avec lui, Fu, l’Inversé, n’était
en fait qu’un vulgaire chiffon de papier sans valeur. Il avait été roulé.
Quelle humiliation!
Fu
croyait avoir saisi ce qui s’était tramé depuis les origines. Danaël, devenu
Dan El, et ce, avec son consentement, avait donc été décanté, purifié, sculpté,
perfectionné jusqu’à être désormais le seul capable, par son Immanence, de
l’annihiler, de le lier, de lui ôter et son libre arbitre et sa conscience et
de se servir de sa nature même pour mener à terme la Création.
Lentement,
à travers les innombrables Simulations, les leçons, les épreuves et les
obstacles accumulés, les souffrances mais aussi les félicités, Dan El avait
appris et endossé sa fonction divine.
Qu’est-ce
qui était le plus terrible pour Fu? Ne plus être? Ne plus avoir ce sentiment?
Ou bien être prisonnier, domestiqué, réduit à n’être qu’une utilité au service
de la divinité créatrice, réduit à un simple avatar zoomorphe dans la grotte du
Roi du Monde, anticipation de sa punition certaine? Serait-il capable de se
plier à la Nécessité contingente imposée par l’Ultime Ying Lung?

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