Partout
et nulle part à la fois, inaccessibles et pourtant si proches, résonnaient les
plaintes et les litanies des victimes engluées dans le matériel et immatériel
piège de cette portion de boyau sauvegardée. Daniel Lin tardait à détruire les
ultimes vestiges de sa Simulation. Si quelqu’un avait pu s’approcher et
observer les deux côtés de la paroi mouvante, il aurait pu croire avec terreur
qu’il vivait les pires angoisses d’un cauchemar concrétisé. Subsistaient donc encore
dans ce A-Monde Pré-Mondes des fragments de corps plus ou moins affectés par
l’effacement hors de l’espace de Shalaryd tandis qu’au contraire, dans l’aire
de la cité d’or, ces parties mutilées conservaient l’ entendement et la
conscience, ou du moins ce qui, ici, en tenait lieu. Cruauté invraisemblable…
inouïe…

Huit
robots biologiques, les avant-derniers conceptualisés par le mutant Okland di
Stephano, prisonniers de ce traquenard démentiel, étaient impuissants à trouver
une issue. Leurs suppliques montaient ou descendaient par vagues régulières,
éclaboussant le démiurge, Dan El le Shaitan qui jamais n’avait porté aussi bien
son nom.
Fu
l’obligeait à cette extrémité. Fu serait puni… se répétait le jeune Ying Lung
afin de s’en persuader. Mais lui également…
Réduit
à un buste hurlant, Kerr-A-Du-Mas, pitoyable créature, suppliait le Juge
Suprême d’en finir avec lui.
Or,
Shah Jahan aperçut cette effroyable chose, cet être incarnation de tous les
crimes et de tous les sévices. Il faillit en lâcher son yatagan. Pris de
nausée, plus livide que le Gardien, il recula.
-
Seigneur Dan El… quelle abomination sans nom! Vous pouvez y mettre fin… un peu
de pitié… un peu de compassion…
Le
jeune Ying Lung ne dit mot et se contenta de cligner imperceptiblement des yeux.
Le supplice de l’homme robot prit fin lorsque la silice remplaça l’androïde.
Soudainement inquiet, Gana-El crut bon d’interroger le Surgeon.
-
Mon fils, vous êtes en train de dépasser Fu dans l’horreur! Contrôlez-vous
vraiment tous les tenants et les aboutissants du scénario ou vous êtes-vous
laissé engloutir par votre côté obscur? Dois-je vous renommer Danael?

Usant
du même mode de communication, le Révélateur Expérimentateur répondit.
-
Mon père, je sais ce que je fais. Ne soyez pas si pusillanime! Antor est
toujours à mes côtés. C’est bien là la preuve que je garde la main. Je ne me
montre pas cruel gratuitement. Tout le palimpseste sera effacé… entièrement.
Une nouvelle page vierge sera écrite. Toute souffrance piétinée, abolie, il
n’en restera rien, je vous le promets, pas la moindre trace. Je puise ma
résolution et ma force dans ce que j’inflige. Tout ce qui a précédé m’a forgé.
Dans la douleur. Je renvoie la balle à l’Inversé. La cause est suffisante.
-
Certes… mais vous prenez de plein fouet ces souffrances. Vous les partagez…
vous tremblez d’effroi, d’écœurement et vous vous en voulez… aurez-vous la
force de vous purger de ces morbides résidus?
-
Quels que soient mes états d’âme, l’Expérience sera menée à son terme. Je suis
capable de me soigner et de me purifier, Observateur…
-
Je veux vous croire…
-
Il n’y a pas d’autre choix, mon père…
Après
ce prélude, la porte s’offrit enfin à nos explorateurs d’un nouveau style.
Shah
Jahan s’était calmé et Antor n’affichait aucun sentiment. Seul le plus jeune
des Riu Shu faisait en vérité triste figure.
L’ouverture
tant espérée se dissimulait derrière une porte ordinaire. Une simple porte en
bois de chêne, fort épaisse, aux imposants gonds de fer. Devant cet huis, clos
pour l’heure, Shah Jahan s’avança lentement afin de glisser la clef dans la
serrure si tentante. Le pêne glissa lorsque la clef fut introduite.
Stupeur!
L’objet ne ressemblait plus à ce qu’il était précédemment et le déclic
caractéristique ne s’était pas produit. Intrigué par cette magie, le Grand
Moghol retira la clef. Il n’eut pas la force de la tenir plus d’une seconde car
sa masse s’était modifiée, ayant été multipliée par cent.
Maintenant,
l’objet ouvragé artistiquement ressemblait à un prisme d’un quintal.
Décontenancé, le Prince interrogea naïvement ses compagnons.
-
S’agit-il là d’un tour que seul un djinn peut réaliser? Cette clef pèse
maintenant autant que deux enclumes soudées l’une à l’autre!
-
Je vais m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une illusion, répliqua Antor.
Alors,
le vampire se baissa dans le but de soulever le prisme clef. Or, le simple fait
de s’accroupir fit s’élever l’objet qui, en cet instant précis, avait la
densité d’une plume d’aigle! Ce phénomène surprenant ne découragea cependant
pas le mutant qui, par un bond prodigieux, parvint à se saisir de la clef
farceuse. Cette fois-ci, lorsqu’Antor la toucha, elle prit l’aspect d’une roche
basaltique crachée par un volcan. Sa température était conforme à sa nouvelle
apparence. Bien évidemment, A-El esquissa une grimace de douleur et fut
contraint de lâcher ce Graal qui sans cesse se dérobait.

Gana-El,
arborant un sourire sarcastique, jeta, mi-figue mi-raisin:
-
Messieurs, incontestablement, Fu se joue de nous. Il a l’esprit primesautier…
-
Je dirais, moi, qu’il nous craint et, qu’à son tour, il essaie de gagner du
temps, répondit Dan El.
Durant
ce bref échange verbal, la clef avait subi une nouvelle métamorphose passant
constamment d’un aspect de la matière à un autre. Ruban gélatineux de guimauve,
fil de soie gluant d’araignée du Carbonifère, crachat soufré de Kaaâk, méthane
gelé de Mingo, molécules agglutinées de sulfure d’hydrogène, eau lustrale du
culte de la déesse Déméter et ainsi de suite…
-
Tout cela n’est pas sérieux, souffla Dan El avec un brin d’agacement.
Le
Surgeon esquissa un léger geste qui eut pour effet immédiat de gommer
l’illusion. La clef avait bien glissé docilement dans le pêne et la porte
s’ouvrit donc sur une des cavernes du Roi du Monde.
***************
Shangri-La
n’existait plus. Même Ufo, cet attendrissant et attachant ventre-à-pattes avait
été englouti dans le non crée de la Supra Réalité. Les derniers vestiges de la
cité à s’effacer furent les salles refuges des bunkers Alpha I à Alpha XXX.
Exit Saturnin de Beauséjour avec ses gaffes inénarrables monumentales
rattrapées de justesse mais son humeur égale. Triste clown émouvant et amusant.
Plus de Louise non plus, superbe femme aux yeux couleur de porcelaine de Delft,
qui avait une expérience incomparable si utile à Daniel Lin. Nadine Lancet
gestionnaire et technicienne dévouée! Comment se passer de toi? Tombée au champ
d’honneur… et notre Violetta? Pas épargnée non plus bien qu’elle incarnât la
joie de vivre de l’Agartha. Sacrifié ce lutin irremplaçable! Avalée par la
cruelle destruction. Laurie-Anne, Anaëlle, Bart, Tim, Tommy, piétinés au nom de
l’indispensable et affreuse nécessité de faire distraction.
Quant
à Gwenaëlle, son sort paraissait scellé d’avance. Et pourtant…
Elle
n’était plus et était à la fois, consciente et cataleptique, inanimée et
disposant de son libre arbitre. Seul Gana-El avait le pouvoir de l’effacer
entièrement.
Aure-Elise,
douce et si constante en amitié, Veronica, Renate, Delphine Darmont, Pauline
Carton, Deanna Shirley qui n’avait pas encore donné tout son potentiel,
toutes
les femmes de l’Agartha, rayées sans pitié de l’A-Mondes!
Très
loin de cette partie du leurre mais presque à la toucher, Daniel Lin laissa
perler une larme sur sa joue, une larme fort précieuse, l’ultime, qu’il se
refusa à essuyer.
-
Mon père… je ne sais si je puis continuer ainsi longtemps… qu’exige-ton de moi?
Pour
une fois, l’Observateur lui répondit avec douceur.
-
Pourtant, vous étiez d’accord. Partie prenante… ah! Dan El! Si humain…bien trop
humain!
-
Tant mieux! Cela signifie que je triompherai de mes démons personnels, que je
viendrai à bout de Fu.
Cependant,
l’Expérimentateur franchit avec succès ainsi d’ailleurs que ses compagnons le
seuil de la porte donnant sur le domaine du Roi du Monde.
Les
quatre humains ou assimilés firent dix pas puis se retournèrent avec un bel
ensemble; désormais, ils ne pouvaient revenir en arrière car il n’y avait plus
de seuil!
Du
fin fond de la caverne provenaient des piaillements et des abois désespérés.
Ils étaient émis par une improbable créature emprisonnée dans une cage en or.
Il s’agissait de l’Avatar de Fu, le Riu Shu Noir, du moins ce qui restait de
lui, c’est-à-dire une forme grotesque enchaînée, un hybride de Sharpeï, de
Pékinois et de macaque nippon. L’animal invraisemblable, gardé par les Bonzes
du Roi du Monde, se jetait avec rage et régularité sur les barreaux de sa
prison mais ceux-ci résistaient à ses assauts aussi bien furibonds qu’inutiles.
Les
parois de la fantastique grotte luisaient, éclairées par de minuscules
photophores arabesques labyrinthes tandis que les plafonds tout aussi féériques
s’ornaient de gemmes merveilleuses, de quartz et de saphir, de mica et de
topaze. Parfois, flottaient dans cet air confiné mais suave d’étranges
silhouettes, vaguement humanoïdes qui rappelaient le maréchal Cao Cun et son
triste compère Ungern.
Au
fur et à mesure que Gana-El et ses compagnons progressaient, le lieu
s’assimilait davantage aux Enfers gréco-romains d’Ulysse, d’Orphée et des
lémures. Il était donc présentement « naturel » d’y croiser les âmes
plus ou moins immatérielles des mauvais défunts, des esprits pervertis et
dévoyés.
Quatre
galeries étaient parcourues par des cours d’eau que Dan El identifia
immédiatement et assimila aux quatre fleuves des Enfers: le Styx, l’Achéron, le
Tartare et le Léthé.
-
Ah! Voilà autre chose! S’exclama le vice amiral quelque peu contrarié. Quelle
galerie devons-nous emprunter?
-
Mon père, ici, il faut s’attendre à tout. Ne l’avez-vous pas compris? Répliqua
avec un soupçon d’amertume le plus jeune des Yings Lungs. Antor, as-tu une
idée?
Le
vampire lança avec une pointe d’ironie:
-
Dan El je pensais que cette épreuve t’était particulièrement destinée.
-
Nous devons la passer ensemble mon frère.
-
Sache alors qu’il manque encore deux fleuves, le Pyriphlégéton et le Cocyte.

-
Maintenant que tu le dis, je me souviens du futur qui sera…
Shah
Jahan ne connaissait pas ces appellations. Par contre, il savait où se diriger.
Les trois plus qu’humains se laissèrent donc conduire par l’Indien.

Des
vents de plus en plus violents se mirent à rugir aux oreilles des quatre
spéléologues malgré eux. Ils portaient les plaintes des âmes errantes. Les
tourbillons encerclaient les intrus, essayant de les faire basculer dans les
eaux sombres et opaques des fleuves infernaux. Cependant, parfois, entre deux
eaux, on percevait la fluorescence de créatures pisciformes aux énormes yeux
globuleux et au corps nacré. Des gueules monstrueuses s’ouvraient alors
dévoilant des dentitions menaçantes.
Évitant
de regarder plus attentivement les dangereuses rivières, Shah Jahan prit la
parole.
-
Là où demeurent les démons de l’Himalaya, là est l’escalier menant au Taj Mahal
noir et à la seconde porte! Maintenant, prenez à droite. D’ailleurs, une
embarcation nous y attend.
-
Pourquoi pas? Articula Daniel Lin avec fatalité.
-
Peuh! Comme si nous avions besoin de cet esquif! Fit avec mépris l’Observateur.
Gana-El
reçut alors un message mental du Surgeon.
-
Mon père, de grâce montrez-vous plus convaincu et accordez toute votre confiance
à Shah Jahan! N’était-ce pas vous qui m’aviez recommandé de vaincre en humain?
-
Silence, Dan El! Antor nous entend.
Le
Préservateur obtempéra tandis que l’Observateur commandait sèchement.
-
Antor, vous prendrez les rames.
-
Oui amiral, répondit le vampire docilement.
Les
quatre « humains » ayant atteint l’embarcation y montèrent sans
frémir et Antor se mit à ramer selon les ordres du plus âgé. Le frêle esquif
était une pirogue de type égyptien, fort vieille apparemment et fort ordinaire
aussi. Sa coque était toute tapissée d’algues et de goémons. On y reconnaissait
accrochés quelques bivalves communs tels que moules, clovisses et praires.
Ayant
renforcé son bouclier mental, Gana-El reprit, non verbalement.
-
Sommes-nous réellement obligés d’emprunter de tels moyens de transport
ridicules, désuets et peu sûrs?
-
Voilà que vous pensez à utiliser votre talent, mon père! C’est impossible, je
vous le rappelle. Vous avez exigé que j’agisse en supra humain. Cela vaut aussi
pour vous, en cet instant puisque vous m’accompagnez. De toute manière… on
dirait que nous avons interverti nos personnalités, Observateur… ici, c’est
vous qui faites preuve d’impatience et de légèreté…
-
Restez poli, mon fils. Avouez plutôt que tous ces détours matériels vous permettent
de rester encore quelques secondes aux côtés d’Antor et de repousser
l’inévitable.
-
Je l’avoue volontiers, mais je vous recommande la prudence Gana-El, fit Dan El.
-
Pourquoi? Vous craignez qu’A-El ne perçoive cet échange? Il ne le peut plus,
j’y ai veillé.
- Puisque vous me l’affirmez.
Après
un parcours sans aucun problème ou difficulté surgie inopinément, la barque
plurimillénaire accosta. En haut d’un escalier creusé à même le calcaire
s’offrait la plus belle cathédrale souterraine jamais imaginée. Concrétions et
dentelles de stalactites et de stalagmites dans des tons bruns orangés,
cristaux diaprés et suintant de gouttes de calcites… les yeux se perdaient
devant tant de beauté.
De
cette forêt calcaire, un chant ténu ondulait, stridulait, se répercutait sur
les parois pour s’en aller mourir aux oreilles des quatre explorateurs. Il
s’agissait d’un mantra tibétain répété encore et encore, jusqu’à la lassitude,
afin de lier les démons indésirables de l’Himalaya. Ordinairement, ces entités
suscitaient la terreur et étaient pourvues d’une multiplicité de bras qui
pouvaient agir indépendamment.
Parmi
elles, Dordge Dragden et Pehar Gielpo, emblèmes de l’oracle de Netchoung.

On
les reconnaissait par leurs crocs, leurs yeux cernés de noir, leurs couleurs
violentes arborées sur leurs visages et leurs coiffes composées de têtes de
mort qui cliquetaient. Les Bonzes mélopaient ces mantras dans des octaves
basses et ce chant était accompagné par le rythme régulier d’un tambour manié
par un chamane Toungouze vêtu de peaux et masqué, dont les teintes dominantes
étaient le rouge et le bleu. Parfois, également, s’élevait le son d’une trompe
népalaise.
La
forêt de stalactites et stalagmites fut franchie sans anicroche et les Bonzes
côtoyés. La salle merveilleuse aboutissait à un immense escalier de marbre noir
incrusté d’or natif. Un luxe inouï.
Là-haut,
tout là-haut cependant, après avoir escaladé un nombre indéterminé mais
conséquent de marches, l’escalier se terminait par une esplanade. Au centre de
celle-ci, tant attendu, se dressait, sublime, le Taj Mahal noir pendant du Taj
Mahal blanc, mausolée envisagé par Shah Jahan afin d’y abriter sa dépouille
après sa mort.
Antor
retint in extremis une exclamation de pure admiration. Il pensa:
-
Quel dommage que ce tombeau ne fût jamais construit dans la réalité!
Ne
paraissant nullement troublé par la présence de cet édifice, Shah Jahan
s’avança. Il savait, par ses multiples voyages, quelle porte ouvrir encore.
Aucun
de nos quatre personnages ne s’inquiétait de la couleur inhabituelle du ciel,
mauve irisé de cyan. Dans ce lieu à venir, hors du temps, nul air, nul souffle
ou zéphyr, nul frémissement, nul pépiement, nulle vie en fait. L’eau même, qui
aurait dû miroiter dans les bassins, était frappée d’immobilité. Cela conférait
au lieu encore plus de splendeur. Mais nos quatre amis respiraient librement.
Illusion ou intervention de Dan El?
Le
Grand Moghol parla, s’exprimant lentement, afin de respecter la munificence du
lieu, mais ému au-delà des mots.
-
Le passage conduisant au palais interdit de l’Empereur Fu se situe au Nord Est,
à l’intérieur du mausolée, dans l’antichambre précédant la chambre mortuaire.
Je n’ai jamais pu me rendre au-delà…
-
Parce que vous ne possédiez pas les codex dont nous allons bientôt faire usage,
constata Fermat froidement.
-
Sans doute en est-ce la raison, en effet.
Essayant
de contenir sa mauvaise humeur qui ne faisait que s’accroître, le vice amiral
emboîta le pas au prince Moghol. Il fut promptement imité par Antor et Daniel
Lin. Si on l’avait laissé libre d’agir à sa guise, le jeune Ying Lung se serait
arrêté au centre de l’esplanade pour
admirer la perspective et la splendeur noire du monument. Tant de beauté
parfaite l’accablait et le rendait triste. Il se disait qu’il n’était pas
capable encore - d’ailleurs le serait-il jamais? - de se substituer ainsi au
génie humain et d’engendrer une telle perfection.
Mais
voilà que Gana-El le pressait.
Or,
à l’intérieur du tombeau, une fois encore, il éprouva le besoin de
s’immobiliser à nouveau pour y contempler la coupole, chef d’œuvre absolu
d’équilibre et de perfection. Le marbre luisait faiblement, émettant sa propre
lumière, comme s’il était doté soudain de vie!
Aucun
mur n’avait été laissé nu.
Des
arabesques reprenant les versets du Coran, le livre sacré de l’Islam, couraient
et coulaient sur les parois d’un calcaire aussi fantastique. Maintenant, avec
un peu d’attention, on entendait bruire des ailes d’oiseaux et glouglouter
l’eau émeraude de fontaines taillées dans la masse.
Intrigué,
Antor leva la tête et remarqua la présence d’une dizaine de volières. Chacune
contenait de stupéfiants et splendides volatiles surgis d’un conte oriental.
Les paradisiers se comptaient par dizaines mais il ne fallait pas non plus
négliger les oiseaux-mouches, les aras aux couleurs flamboyantes, les grues
cendrées, les rossignols et les canaris, les toucans et les griffons, les
faucons et les aigles domestiques.
Mais
il y avait mieux encore sur le sol carrelé. Des mosaïques assemblées avec une
minutie et une finesse inconcevables figuraient l’épopée de la dynastie moghole
certes, mais aussi le Jardin d’Allah avec ses palmiers dattiers à profusion,
ses grenades, ses figues de Barbarie, ses rivières de miel et de sirop, ses
cassolettes d’encens et de myrte, ses amandiers et ses pruniers en fleurs.
Doucement,
une cohorte d’animaux sauvages foulait les tesselles si colorées afin de
s’abreuver aux eaux limpides des fontaines aux vasques de marbre noir. La
gazelle et la biche côtoyaient sans peur la splendide et cruelle Bagheera. Les
paons et les singes fraternisaient. Le tigre de Sibérie protégeait l’ourse et
veillait aussi à ce que la matriarche éléphante n’écrasât point les espiègles
oursons.
Dans
ce lieu improbable où la plus parfaite des harmonies semblait régner, dans cet
Eden concrétisé, havre de paix utopique, de chaque côté de cette salle des pas
perdus, des niches avaient été creusées. Elles abritaient des trésors
incomparables, des clepsydres précieuses remontant aux Diadoques et à l’Empire
de Koushan, des manuscrits séfévides et moghols aux délicates miniatures à la
précision inégalée et aux reliures constellées de pierreries.
Des
collections d’armes, aussi bien turques qu’arabes perses et indiennes étaient
accrochées aux murs de marbre, parures complètes aux lames damasquinées non
émoussées. Dans ces parures qui n’avaient donc jamais servi, on ne comptait
plus ni les sabres ni les yatagans, ni les boucliers au polissage si parfait
qu’Antor parvenait à s’y refléter lui si pâle et si éthéré.
Les
jaserans, les casques à nasal ou à visagière au camail constitué de cottes de
mailles d’or tressées par des doigts habiles de telle sorte qu’on les aurait
crus tissées dans des résilles de dentelle, complétaient ce musée érigé à la
gloire de la paix. Dans cette chronoligne, les armes, toutes les armes avaient
été déposées définitivement et, désormais, la concorde et la paix régissaient
l’Empire du Grand Moghol. Mais était-ce bien là la réalité?

Gana-El
jeta un œil suspicieux sur ce qui, pour lui, passait pour une mise en scène. Il
marmonna ironiquement:
-
Belle utopie! Plus fort que Thomas More! Ne me dites pas qu’un autre vous-même,
Shah Jahan, est parvenu, ici, à rendre réel le monde de paix universel
qu’avaient imaginé puis édifié les Gupta!
Mécontent
de l’attitude de son géniteur, ce fut Daniel Lin qui répliqua.
-
C’est pourtant un fait avéré que les Gupta avaient tenté dans le premier
millénaire après Jésus Christ de construire un havre de paix, de tolérance et
de concorde universelle qu’ils voulurent isoler de l’extérieur. Maladroitement,
ils avaient conçu une bulle hors du temps, hors des violences inhérentes à leur
époque, mais bien sûr, nulle civilisation ne peut rester totalement isolée.
Prospérité et richesse attirent toujours les convoitises.
-
Mm… cela me rappelle quelque chose, mon fils…
-
Oui, j’avoue, mon père que je me suis largement inspiré des Gupta pour bâtir ma
cité.
Gana
El ricana.
-
Surgeon, réfléchissez à cette leçon que vous donne l’histoire humaine à venir.
Abandonnez l’idée d’édifier votre Agartha dans le futur. Elle est vouée à
l’échec.
Haussant
les épaules, Daniel Lin poursuivit.
-
On verra bien. Mais ici, dans ce cas, cette belle entreprise a échoué par la
faute du Ying Lung Noir. Il a ruiné ce fragile édifice en se servant de
l’incursion des Huns Hephtalites. Je peux encore citer deux autres cas dans
l’histoire humaine sans pour cela chercher dans une chronoligne éloignée des
schémas les plus familiers: sous la Rome antique, ceux qui, sous l’impulsion
d’Antonin le Pieux travaillèrent à la vaine préservation de la « Pax
Romana aeterna » et déjà, cinq mille ans avant le Christ, le fabuleux et
mythique royaume d’Aratta qui fut englouti par la Mer Noire.
-
C’est bien ce que je disais Dan El.
-
Je ne suis pas de votre avis, Observateur. Je puis réussir. Je saurais
m’entourer de toutes les précautions nécessaires.
-
Oui, mais à quel prix!
-
Celui de ma liberté… ce que j’accomplis ou du moins souhaite accomplir, ce
n’est pas pour moi mais pour l’humanité tout entière, la Vie en sa totalité.
-
Vous êtes sincère, en plus. Faites donc comme bon vous semble. Mais ensuite, ne
venez jamais vous plaindre si tout ne se déroule pas comme prévu.
-
Mon père, je préfère interrompre là cet échange venimeux. L’atmosphère du
palais de Fu vous influence négativement.
-
Parce que vous révélez l’imposture Surgeon!
-
De toute manière, jamais nous n’avons été d’accord concernant mon Agartha.
-
Naturellement. Elle démontre votre immaturité intrinsèque, mon fils.
Cependant,
la progression avait repris. Ainsi, les quatre compagnons parvinrent dans la
chambre funéraire. Un sarcophage, toujours en marbre noir, trônait au milieu de
la pièce. Nul couvercle pour dissimuler la dépouille contenue dans le cercueil
de pierre. Le catafalque était surélevé par trois marches. Shah Jahan, le cœur
battant vivement dans sa poitrine, osa accéder audit sarcophage. Immédiatement,
il se reconnut mais avec trente années de plus. Son visage lisse avait conservé
sa pureté mais également quelque chose de plus, la sérénité. Nulle altération,
nulle corruption pour ce corps embaumé. En contemplant la dépouille, on aurait
pu croire que le sage prince Moghol venait de s’endormir et qu’un léger souffle
le réveillerait. Sa moustache blanche et ses cheveux de neige trahissaient le
plus que sexagénaire. Ému au-delà du dicible, le souverain tomba à genoux et se
mit à pleurer, cachant sa face, honteux de cette faiblesse. Mais ses sanglots
composaient une douce mélodie.
Daniel
Lin qui se tenait derrière le prince, le releva avec douceur. Tout balbutiant,
l’Indien dit:
-
Je ne savais pas que l’on pouvait être aussi heureux, aussi paisible dans la
mort. Promettez-moi que je connaîtrai ce repos et cette quiétude.
Le
jeune Ying Lung hocha la tête et cette réponse suffit à Shah Jahan.
De
plus en plus impatient, Gana-El pressa ses compagnons.
-
Hâtons-nous de passer à l’antichambre. Il nous faut activer les codex.
Un
simple mur nu dépourvu de toute décoration marquait l’issue virtuelle. Ce
dépouillement extrême pouvait étonner. Sûr de son fait, le vice amiral déclara:
-
Nous procéderons comme Galeazzo mais en entremêlant les deux prosodies.
-
Qui lira quoi? S’enquit le vampire tout aussi impatient que l’Observateur en
fait.
-
Hé bien, lui répondit Gana-El, toujours aussi insensible, vous vous chargerez
du texte d’Eutyphron d’Ephèse et Daniel Lin de celui de Cléophradès. Le maudit,
simple créature humaine, était bien parvenu à ouvrir les tunnels
transdimensionnels avec la seule Tétra Epiphanie! Vous ferez mieux, bien mieux,
vous le mutant et vous le supra humain.
Passant
ensuite à un mode de communication non verbal, une fois de plus, Gana-El crut
bon de mettre en garde le Surgeon.
«
Inutile d’en faire trop mon fils et de révéler déjà la totalité de vos
pouvoirs. Fu sent et sait que nous arrivons; il ne faut pas l’éblouir mais au
contraire le maintenir dans ce leurre confortable pour lui. Il doit ignorer
jusqu’à l’ultime instant ce dont vous êtes capable.
-
Mais aussi ce que je suis réellement en train d’accomplir, rajoutez-le, mon
père. Un instant encore. Vous vous êtes bien évidemment rendu compte que nous
venons d’atteindre l’orée de la lisière du jardin de Fu, la frontière de son
antre. Rien, ici, n’est de notre… fait. Et, comme tout Enfer, le chemin débute
par le Hortus Deliciarum!
-
Dans une incarnation antérieure, vous avez joué à être un abbé. Cela se sent
encore, mon fils. Ici, le Taj Mahal noir et ses visions impostures
merveilleuses symbolisent la face positive du jardin du Sombre ».
Comprenant
qu’il était malpoli de poursuivre mentalement cet échange, l’Observateur
reformula ses réflexions à voix haute.
Antor
piaffait d’impatience. Alors, André lui tendit la Tétra Sphaira.
Le
plus âgé des Yings Lungs et le Préservateur n’avaient point commis d’erreur. Fu
était bel et bien à l’affût. Ce fut pourquoi il se produisit encore un
phénomène tout à fait imprévisible.
Le
codex retourna soudainement en ses composants premiers! Désormais, Antor ne
tenait plus entre ses mains que deux seiches palpitantes et froides qui lui
salissaient les mains. Dégoûté, il les lâcha. Quant aux pages de l’ouvrage,
elles s’étaient métamorphosées soit en plants de papyrus en floraison, soit en
cadavres de fœtus de veaux sanguinolents. Quant à la reliure, elle était
transformée en branchettes de hêtre. Le mutant ne retint pas sa colère.
-
Pourquoi est-ce à moi que cela arrive et pas à Daniel Lin? Pourquoi mon frère
n’est-il pas victime de ce tour, de cette farce puérile?
Dan
El répliqua sur un ton apaisant.
-
Antor, je laisse Fu agir, c’est vrai, mais partiellement. Pardon pour ce qui
t’advient, les déboires que tu subis. Le Dragon Noir doit croire qu’il mène le
bal, que je suis inachevé, limité et incomplet. Le B-A BA de la guerre pour que
la victoire soit nôtre, c’est de ne pas sous-estimer l’adversaire. Mais je ne
tombe pas dans ce piège. Sache toutefois que Fu avait l’intention de faire
vieillir artificiellement mon codex jusqu’à ce qu’il tombât en poussière.
-
Tu aurais tout de même pu m’alerter!
Mais
Gana-El vint au secours de Dan El.
-
Daniel Lin doit vaincre en supra humain et non en dieu. Quant à ce tour, c’est
l’enfance de l’art. le Dragon Inversé s’est tout simplement contenté d’ériger
une bulle temporelle régressive autour de l’objet.
-
Oui, tout à fait, mais j’ai supprimé ladite bulle. Maintenant, nous pouvons
réciter.
Alors,
les deux voix, simultanément, puis, alternant les vers, invoquèrent l’Homme
Quaternel - pour Antor - et le Tétra Epiphane - pour Dan El - selon la
rythmique nécessaire et désirée afin de permettre l’ouverture de la deuxième porte.

Dans
le Un se tient Pan Zoon Dans le Un se tient Pan Soma
Dans
le Un se tient Pan Phusis Dans le Un se tient Pan Psyché
Dans
le Un se tient Pan Chronos Dans le Un se tient Pan Nous
Dans
le Un se tient Pan Logos Dans le Un se
tient Pan Pneuma
Ô
Tétra Epiphane,
Ô Homme Quaternel,
Accueille-moi
dans Accueille-moi dans
Le
Grand Tout.
La Totalité.
Les
invocations psalmodiées en langue grecque selon la bonne rythmique trouvée
quasi instinctivement eurent pour conséquence, les sons fusionnant
harmonieusement, de provoquer une « fécondation » accélérée qui
aboutit au jaillissement d’une sur lumière. Les murs alors abolis, les quatre
compagnons purent enfin franchir le seuil pour arriver dans un lieu inattendu.

***************