Mars 1911.
Arthur de Mirecourt, toujours mal
remis de son paludisme, - malgré le quinquina, il était souvent sujet à des
crises de fièvre – effectuait un séjour en Allemagne. Cela lui avait été
recommandé par son médecin. Il lui fallait changer d’air.
Or, hasard ou non, il s’arrêta dans la
jolie et pittoresque ville de Ravensburg et descendit à l’auberge qui se
situait à deux cents mètres à l’orée de la cité.
Chaque matin, il effectuait de longues
promenades hygiéniques, quel que fût le temps. Il aimait particulièrement
marcher dans la campagne, de lourdes chaussures aux pieds, et l’après-midi, il
se baladait dans les rues de la petite ville, respirant à pleins poumons un air
frais, vivifiant, non encore empuanti par les gaz brûlés.
Un mardi après-midi, Cécile Grauillet
s’était rendue en ville afin de faire quelques emplettes dans les boutiques de
frivolités de Ravensburg. Elle avait besoin d’acheter des bas et une paire de
gants, les siens étant usés.
Soudain, à l’extrémité de la rue
principale, le cheval d’une riche voiture découverte, un landau, s’emballa pour
une raison inconnue. L’attelage fonça sur la chaussée sous les cris des rares
témoins. Cécile, entendant le bruit, vit l’équipage aller droit sur elle.
Paralysée par la peur, elle se figea sottement tandis que le cheval n’était
plus qu’à quelques mètres d’elle. Blême, elle crut sa dernière heure arriver.


Mais quelqu’un eut le temps de réagir
et de se porter à son secours. Courageusement, l’homme se précipita en
direction de l’attelage fou et parvint, in extremis, à stopper le landau et
l’animal en attrapant comme par miracle les rênes et en y exerçant une forte
traction. Cet homme n’était autre qu’Arthur de Mirecourt.
Le cheval calmé, Cécile reprenant ses
esprits, les présentations furent faites tandis que le propriétaire du landau
se manifestait enfin. Il s’agissait du notaire.
Après avoir échangé quelques mots, les
deux jeunes gens, pour se remettre de leurs émotions, pénétrèrent dans le salon
de thé déjà entraperçu et Arthur passa vite commande.
- Une tasse de Earl Grey, fit-il à la
serveuse.
- Moi de même, dit Cécile.
La gouvernante de mademoiselle von
Möll fut heureuse de cette rencontre fortuite. Arthur de Mirecourt lui
paraissait sympathique. Il avait l’avantage d’être français, de faire carrière
dans l’armée et de porter un titre de noblesse.
Les deux jeunes gens s’attardèrent
dans le salon de thé et Cécile en vint à oublier ses achats. Mais il fallut prendre
congé, non sans se promettre de se revoir.
Un rendez-vous fut fixé au jeudi, à la
satisfaction de l’officier.
Il y en aurait d’autres…
*****
La même nuit que ce fameux mardi –
noir pour Stephen Möll mais il ignorait encore cette rencontre entre Cécile et
Arthur, rencontre qui allait avoir de terribles conséquences pour tous les
trois – des ombres furtives rôdaient autour des bâtiments de l’école moyenne
pour jeunes filles, plus précisément près des ailes dévolues au pensionnat.
Le chef de l’expédition n’avait pas
jugé bon de se vêtir comme les autochtones. Si tout se passait comme prévu, il
serait vite de retour à son époque.
Un éclaireur fut détaché afin de
neutraliser le concierge. A l’arrière, se tenaient deux individus au visage
passé au brou de noix, Alexandreï Petrov et Nikita Sinoïevsky.


Le concierge fut proprement ligoté
alors qu’il somnolait avachi sur un journal.
- La voie est libre, jeta l’éclaireur
après un instant.
Aussitôt, Nikita et Alexandreï se
rapprochèrent.
- Camarade, dit Sinoïevsky, tu ne l’as
pas tué, au moins ?
- Non… juste un peu assommé.
- Tant mieux. Je déteste voir le sang
couler.
- Tu n’es pas comme Franz, toi…
Les trois hommes, après avoir fait
signe au chef qui se tenait au loin que tout baignait dans l’huile,
atteignirent sans difficulté le dortoir. Parvenus devant la porte du
rez-de-chaussée, Petrov l’ouvrit comme un rien et les trois Russes grimpèrent
en silence les escaliers qui conduisaient à l’étage où dormaient les petites
pensionnaires. L’une d’entre elles était visée. Un kidnapping temporel…
La porte de la grande salle fut
poussée et huit hommes, sauf le chef, qui se tenait toujours en retrait afin
d’assurer les arrières, se mirent à examiner de près les lits. Ils cherchaient
mademoiselle von Möll…
Après deux longues minutes, Johanna
fut enfin identifiée, au vif soulagement de Sinoïevsky qui commençait à perdre
patience.
Tout cela dans une obscurité relative
car un lumignon était resté allumé. Mais la surveillante de l’étage ? Où
donc était-elle passée ? la quinquagénaire n’avait rien vu venir pour la
bonne raison qu’elle avait été chloroformée par Petrov.
Johanna dormait paisiblement dans son
petit lit, tenant serrée contre elle sa poupée de porcelaine préférée. Sur le
chevet à sa gauche, reposaient un bol de tisane vide et une petite boite à
ouvrages. Il y avait également une photo de son père posant en grand uniforme
de lieutenant-colonel.
Sans pitié, Sinoïevsky humidifia un
mouchoir avec le chloroforme et l’appliqua durement sur le visage de la
fillette. Après quelques secondes et un soupir, Johanna s’enfonça dans un
sommeil encore plus profond. Mais cela ne suffisait pas à Nikita. Il prit soin
de bâillonner l’enfant. Ensuite, Petrov se saisit du corps frêle qui ne pesait
presque rien et le mit sur une de ses épaules comme s’il s’était agi d’un
vulgaire ballot de linges.


-Parfait, pensa Nikita avec un
sourire. C’est de la belle ouvrage…
Mais le savant soviétique se
réjouissait un peu trop tôt… en effet, les choses se gâtèrent alors. Tandis
qu’un des membres du commando heurtait bruyamment une chaise et qu’il la
renversait non sans pousser un juron sonore, une vive lumière entoura alors les
intrus temporels et les huit hommes se retrouvèrent directement dans le bureau
de la directrice Lepaïola sans qu’ils comprissent comment ils étaient parvenus
jusque-là. Derrière le commando anachronique, la porte de la pièce était
obstinément close et la directrice toisait tout ce beau monde avec son regard
glacial et son visage impavide ne marquait pas le moindre étonnement.
Naturellement, Johanna dormait toujours…
- Bonsoir, messieurs, dit-elle en
russe. Je vous attendais. Mais vous avez exactement une minute trente-sept
secondes de retard.
-Que… Qui êtes-vous ? bégaya
alors Sinoïevsky.
- Oh ! comme si j’allais vous
répondre, monsieur le scientifique dévoyé. Quant à vous, monsieur Petrov,
inutile d’ameuter tout le monde. Votre arme ne fonctionne pas. Elle est
enrayée… comme tous vos pistolets et revolvers d’ailleurs.
- Ce n’est pas… possible…
- Mais si, gros balourd d’Alexandreï,
ricana Lepaïola. Ce n’est pas nécessaire de prévenir celui qui fait office de
chef dans cette mission foireuse, ce Wladimir qui aurait mieux fait
d’accompagner la tournée de l’opéra de Varsovie…
- Vous savez qui nous sommes ?
s’étonna Nikita devenant écrevisse sous la colère et la stupéfaction. Qui nous
a trahis ? Sergueï ?
- Pas du tout… Réfléchissez… Vous
venez d’un futur obsolète à mes yeux… je suis venue à bout facilement de vos
armes mais aussi de vos grossiers moyens de communication, ces talkies walkies
encombrants.
- Franz… commença Petrov.
- Silence, imbécile, rétorqua
Sinoïevsky.
- Oui, votre ami le duc avait bien
raison de se tenir sur ses gardes… Il n’est pas venu en personne… mais von
Hauerstadt ne vous a-t-il pas enseigné la politesse, messieurs ? sachez,
malotrus mal embouchés que l’on se découvre devant une dame !
Alors, par un tour de passe-passe,
tous les Soviétiques se retrouvèrent en uniformes militaires, les uniformes en
vigueur dans l’Armée rouge en 1959, vareuses, bottes et décorations
comprises !


- Comment avez-vous fait ce
tour ? s’étrangla Petrov.
- C’est beaucoup mieux, n’est-ce pas
camarades ? Ainsi, vous êtes venus en droite ligne du temps de la grande
URSS mettre la pagaille ici et enlever ma petite Johanna ?
- Euh…
- Ce n’est pas la peine de bégayer, monsieur
le mathématicien… bon… Maintenant, que faire de vous ?
- Vous êtes seule, madame, lança
courageusement Petrov.
- Lâchez l’enfant… posez-là dans ce
fauteuil.
- Je me refuse à vous obéir, s’obstina
Alexandreï.
- Vous avez tort. Voyez… vous faites exactement
ce que je veux…
Effectivement, la fillette fut mise
dans le confortable fauteuil de la directrice. Malgré eux, les membres du
commando se retrouvaient subjugués, pris sous le feu hypnotique de Lepaïola.
- Maintenant, il est temps d’en finir
avec cette scène ridicule… voyons si le rayon téléporteur est activé… bien… je
puis toujours compter sur la technologie de Shalaryd… alors, messieurs, adieu.
Au plaisir de ne plus vous revoir !
Une fois encore, les Soviétiques
changèrent de lieu sans explication logique aucune. Ils atterrirent lourdement
précisément là où une énorme Zil noire, tout à fait anachronique les attendait.
Au volant, Wladimir Belkovsky lui-même.

- Euh… balbutia Sinoïevsky déboussolé.
- Dépêche-toi de monter, grommela le
musicien.
- Comment savais-tu que nous allions
atterrir juste ici ?
- Grâce à cette oreillette… je n’ai
rien perdu de ce qui vous est arrivé à vous tous…
- Une oreillette fournie par
Franz ? J’avais oublié ce détail, s’excusa Nikita.
- Il est plus que temps de filer…
- C’est un échec cuisant, et le
camarade colonel sera furieux, émit Petrov.
- Von Hauerstadt a un plan de
rechange… Moins aventureux…
- Oui, comme d’habitude, souffla
Sinoïevsky…
- Franz avait prévu un coup fourré de
l’Ennemi…
- Que veux-tu dire ?
- Cette directrice n’appartient pas à
notre époque… Ni au XXe siècle d’ailleurs… elle dispose d’un téléporteur… j’ai
entendu qu’elle parlait de Shalaryd.
- Oui, et alors ? fit Petrov
naïvement.
- Cette veuve Zimmermann vient d’un
avenir assez lointain… disons du XXVe ou du XXVI e siècle… du moins, je le
crois…
Tandis que ces propos étaient
échangés, Lepaïola en référait à Johann van der Zelden.
- Tout s’est déroulé comme vous me
l’aviez dit, maître.
- Oui, c’était une évidence pour moi,
jeta Johann en un rond de fumée. Maintenez le dispositif en alerte, Lepaïola et
continuez de me servir avec efficacité. Franz va repasser très bientôt à
l’attaque…
- Compris, maître…
*****
En cette année 1911, la situation
internationale s’aggravait encore. La tension montait d’un cran avec la crise
de la canonnière d’Agadir,

le Kaiser Guillaume II n’ayant pas renoncé à ses ambitions au Maroc.

le Kaiser Guillaume II n’ayant pas renoncé à ses ambitions au Maroc.
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