
Une
poignée d’heures après avoir reçu la visite d’Albriss, le commandant Wu se
joignit à l’équipe qui réparait le Vaillant. Il se sentait coupable des
dégâts subis par le vaisseau. Il lui fallait prêter main forte aux ingénieurs
malgré la lassitude qui continuait à l’accabler. Nullement rancunier, Craddock
l’accueillit avec le sourire tout en lui tendant un kit d’outils.
-
Ravi de voir que vous êtes de retour dans le monde des vivants mon gars, lança
joyeusement le Cachalot de l’espace. Désormais, cornes brouilles, ça va rouler
vite ici! Ce n’est pas que cette équipe soit nulle, loin s’en faut, mais
brouillard et gomme à mâcher, il vaut mieux avoir affaire directement à Dieu
qu’à ses saints!
-
Merci pour cet enthousiasme et la confiance que vous me manifestez Symphorien,
répliqua Daniel Lin un ton en-dessous. Désolé, vraiment, de vous donner autant
de travail. Alors, qu’en est-il du GPS temporel?
-
Mort ou à peu près, souffla Andrew Lane. Sir, je me demande encore vous avez
réussi à localiser l’Agartha dans cette année 2152 située dans une piste
temporelle loin de celle dont vous veniez? Effectuer un saut transtemporel dans
de telles conditions révèle de l’exploit ou encore du miracle…
-
Disons que je connais par cœur le chemin de la cité, fit le daryl gêné. Parlons
plutôt des réparations. Nous avons besoin, je pense, de fabriquer du biogel
multicouches capable de supporter les sauts multidimensionnels. Normalement, en
modifiant cinq brins d’ADN à des
nénuphars de Sestriss 5, puis, ensuite en greffant les nouveaux plants obtenus
à des bourgeons de pélims originaires de Naor, nous devrions nous en sortir à
peu près correctement et être en mesure de fournir au vaisseau un GPS à toute
épreuve.
-
Puisque vous le dites, sir, répondit doucement Mina, inclinant légèrement la
tête sur le côté, marquant ainsi sa vénération et son approbation.
Daniel
Lin s’approcha des câbles contenant lesdits biogels. Ne craignant pas de se
tacher, il y plongea les mains et en retira quelques gouttes nauséabondes d’une
couleur assez moche, bleu pétrole tourné. Habituellement, le biogel arborait un
beau vert d’eau.
-
Les biogels avaient déjà surchauffé lors de la panne provoquée sciemment par
Opaline, rappela avec ammeistre le commandant Wu. Mon atterrissage raté n’a
fait qu’aggraver les choses.
Le
daryl androïde n’acheva pas; Fermat venait d’entrer dans le hangar. Il
paraissait assez nerveux ce qui était insolite chez lui. Ne jetant pas même un
regard rapide sur les ingénieurs et techniciens présents, il marcha tout droit
jusqu’à Daniel Lin et lui dit d’une voix étouffée où perçait un certain
soulagement:
-
Ah! Vous allez bien. Tant mieux. Je pensais que Sitruk…
André
s’arrêta net saisissant qu’il n’était pas réapparu aux bonnes coordonnées
temporelles. En fait, il avait un peu d’avance. Or, le commandant Wu avait
entendu le nom prononcé par son mentor. Quelque peu étonna, il lui demanda:
-
Le commandant Sitruk du Cornwallis? Que je sache, il n’est point parmi
nous. Même si la cité s’est enrichie de la présence de l’ingénieur Lane, de
celles du psychologue Manoël et de Mina, sans que je comprenne exactement
pourquoi précisément ils sont venus ici et se sont mis immédiatement à mon
service, Benjamin brille par son absence. Pardonnez-moi, André, mais vous
semblez… déphasé…
-
C’est justement le cas, jeta Fermat sèchement.
-
Je vois. Un problème d’ajustement sans doute. Cependant, permettez-moi de vous
remercier pour votre désamorçage de la bombe de l’éléphant de plâtre puisqu’il
y a eu, à l’évidence, une modification, minime, de la chronoligne.
-
Surgeon, laissons cela. Quelle heure est-il précisément? Je dois adapter mon
horloge interne au continuum local.
-
Euh… seize heures quarante-cinq, amiral, répondit Craddock.
-
Hum… l’erreur est minime. Je suis pardonnable. Quinze minutes tout au plus dans
l’écart… voilà, je viens d’effectuer le réglage.
-
Expliquez-vous, André.
-
Commandant, c’est inutile, non? Vous avez compris de quoi il retournait. Shangri-La
va comporter très bientôt deux nouveaux résidents. Daniel Lin, vous attirez
comme un aimant tous les talents, même les plus improbables, tous ceux qui, un
jour, ont croisé votre chemin.
-
Certes oui, mais… oh! Vous avez raison. Maintenant je capte clairement une
pensée familière. Une présence amicale, chaleureuse, naïve, entièrement
dépouillée de malice. Uruhu! J’ignorais qu’il me manquait autant. Le K’Tou
s’approche de la cité. Ainsi, lui aussi a entendu l’appel… que je n’ai point
lancé, je vous l’assure. Moi-même, ailleurs, je lui ai donné l’autorisation de
quitter le Langevin. Je ne pouvais faire moins. Désormais, je me
souviens de cela. Mais Uruhu est à la fois heureux et inquiet. Il est rassuré
d’avoir réussi à me localiser. Il regrette également d’avoir accordé sa
confiance à ce Sitruk si différent de celui qu’il connaît. Quant au
Britannique, il est fou furieux. Ah! La situation envenime apparemment. Il me
faut m’en mêler…
-
Daniel Lin, je vous l’interdit! S’écria Gana-El prêt à stopper le jeune Ying
Lung. Vous êtes à peine rétabli et…
-
Uruhu ne doit pas, ne peut pas mourir stupidement ici! Fit Dan El sur un ton
sans réplique. Mon esprit ne peut accepter cette monstruosité. Vous le savez
comme Je le sais!
Subjugué
par l’autorité de son fils, Gana-El recula.
Le
jeune et impétueux Ying Lung gagna donc l’ascenseur et s’y engouffra. Il se
retrouva vite au niveau zéro. La suite, vous la connaissez. André ne pouvait
qu’accepter ce qui devait advenir. Alors, il prit les mesures adéquates pour minimiser
les actions téméraires de son fils. Incidemment, il calma également les
instincts meurtriers de Sitruk, le ramenant lentement à la raison. Il n’a pas
besoin non plus d’une longue explication pour recevoir l’aide de Craddock,
Tellier et Marteau-pilon sans omettre celle de Denis O’Rourke. Lui aussi savait
se montrer fort persuasif.
***************

Une semaine après l’installation de Sitruk et
Uruhu dans la cité, le commandant Wu eut une explication avec son géniteur.
Gana-El ne se déroba pas à celle-ci.
Ravalant
sa fierté, foulant aux pieds son orgueil démesuré, Daniel Lin parlait, parlait
encore, demandant des explications, recevant les éclaircissements attendus,
s’excusant de son insatiable curiosité.
-
Ainsi donc, dans la Supra Réalité, celle qui embrasse tous les potentiels, dans
chacune de leurs circonvolutions, vous m’avez toujours accompagné jusqu’à ce
que je prenne enfin conscience de mon identité.
-
Je dirais plutôt que vous repreniez conscience, mon fils.
-
Oui, bien sûr. Quitte à vous retrouver matériellement mon géniteur… vous n’avez
pas hésité à vous incarner en André Fermat, Tchang Wu, Ali Husseini, Sirius
Lane et j’en passe.
-
Il le fallait, Dan El.
-
Mon véritable nom.
-
Tout à fait.
-
Moi un Dragon défiant la Totalité! Voulant lui prouver quoi au juste? Que
j’étais plus capable qu’Elle de réussir, de ciseler la Création alors que je
n’étais qu’un enfançon vagissant?
-
L’idée d’amour que vous n’aviez pas encore expérimentée vous menait, vous
aveuglait mon enfant. Vous avez outrepassé les ordres de l’Unicité.
Franchissant le pas, vous avez mis tout le Réseau Mondes en émoi. Alors,
l’inévitable s’est produit. La Création à venir a vacillé, oscillé entre le
possible et le probable.
-
Je vois… je me suis lancé dans une Expérience simulée d’une réalité
époustouflante.
-
Une sorte de pré reconstitution. Sans vous poser la question des conséquences.
Vous fuyiez vos responsabilités. Enfant rebelle, brillant et fier, vous avez
anticipé la création du Système Sol, puis modelé la Terre, encore et encore,
éternel insatisfait. Une fois ensemencée, vous avez attendu les résultats.
-
Je fus déçu par ce que je voyais… soupira le jeune Ying Lung.
-
Comment pouvait-il en être autrement, Dan El? Vous n’aviez pas trois ans d’âge
mental. Vous intervîntes une fois, cent fois, des milliers de fois. Vous
multipliâtes les coups de balai. Tout comme les coups de pouce d’ailleurs. Vous
ouvrîtes un boulevard à Homo Sapiens. Naturellement, vous fîtes jaillir un être
à votre image, imbu de lui-même, persuadé de sa supériorité, brillant, certes,
mais violent, capricieux, immature, cruel, gâtant tout ce qu’il accomplissait
de grandiose, capable de s’autodétruire et son berceau avec lui.
-
Oui, tout comme moi, à ma semblance… murmura Dan El humblement.
-
Votre portrait moral tout craché. Génial et inconséquent. Vous comprenez que
cette Expérience à échelle réduite devait être effacée. Le Temps allait naître.
Le véritable Panmultivers avec.
-
Or, il advint quelque chose d’imprévisible. Mon Expérience, si imparfaite
fût-elle, permit de révéler la Faille.
-
Plus précisément, de réveiller l’Inversé, mon fils. Acculée, l’Unicité n’eut
pas d’autre choix que de chercher à vous sacrifier afin de satisfaire la faim
du Ying Lung noir, et, à terme, de le résorber.

-
Ah! Le Chœur Multiple me tendit un piège et moi, comme un benêt, je courus m’y
précipiter.
-
Ensuite, vous affrontâtes la colère de la Totalité. Expérimentateur, beaucoup
de mes frères penchaient pour votre annihilation.
-
Mais vous, vous plaidâtes ma cause. Longuement, sans vous décourager. Avec
habileté, vous fîtes valoir que j’étais l’accomplissement du Tout, qu’il
manquait quelque chose à l’Unicité, que c’était un sentiment appelé l’Amour.
Après tout, ce que j’avais fait ne relevait que d’une erreur de jeunesse!
Comprenant l’étendue de ma faute, je pouvais m’amender.
-
Oui, c’est cela que je plaidais.
-
Tout tremblant, écartelé, souffrant mille morts, je reçus la sentence. Moi seul
aurait pour tâche, pour devoir d’affronter l’Inversé! Car moi seul pourrais en
triompher.
-
Vous acceptâtes pour vos petites vies Dan El. Telle était la douloureuse
contrepartie. Cependant, il fallait vous améliorer encore, vous sculpter, vous
ciseler, expurger ce qui avait permis l’Existence de l’Inversé.
-
Mon père, je ne suis pas le seul fautif de cette éclosion!
-
Non, mais vous en fûtes bien le catalyseur. Après votre consentement, une
nouvelle Simulation commença.
-
Le plus terrible m’attendait. Je fus mutilé, ma mémoire vidée. Puis je fus
expulsé et me retrouvai tombant dans le Shéol, l’Enfer matériel. Mon essence
fut projetée sur cette Terre si instable, si menteuse et si barbare. Handicapé,
réduit à n’être qu’un Surhumain, envahi par la colère, la rage même, conduit
par la haine, une haine inassouvie et inexplicable, je n’eus de cesse que de
vouloir me venger de mes frères, du moins ceux que je prenais pour tels. Ne
désirant que faire le mal, torturer, m’abreuver de sang, de douleur, je
m’incarnais une première fois dans l’Avatar de Daniel Deng. Sybarite odieux, vil
tyran, assassin manipulateur, menteur cruel, je me complus dans le meurtre,
l’abjection et l’horreur.


-
Pourtant, mon fils…
-
Pourtant, au plus profond de ce que j’étais réellement, subsistait l’aspiration
à la pureté. Ne devais-je pas me vaincre moi-même avant de vaincre l’Autre?
-
Le faux temps passa. Plus tard, vous vîtes le jour sous l’identité de Daniel
Lin Wu Grimaud. Cela sur près de deux mille chronolignes potentielles.
-
Mon père, quel mal vous vous étiez donné pour que cela advint enfin!
-
Certes. Mais alors, tout s’accéléra, Dan El.
-
Je comprends. Ce fut moi-même que je combattis en tant que Daniel Deng. La
Totalité ne manque pas d’humour…
-
Un humour involontaire, mon enfant.
-
Toutefois, cette épreuve était nécessaire, reprit le jeune Ying Lung après un
temps de réflexion.
-
Une répétition du duel futur…
-
Lorsque je tentais de m’annihiler moi-même sous les traits du pseudo Zoël Amsq,
saviez-vous, mon père, ce qui se passait vraiment au niveau de la Supra
Réalité?
-
Pas entièrement car, voyez-vous, il y avait bien trop longtemps que j’avais
quitté le Réseau.
-
Hum. Je vous crois. J’ai fusionné avec vous, je sais que vous dîtes la vérité.
J’ai aussi parfaitement conscience du sacrifice auquel vous avez consenti en me
suivant dans cet exil. Tout cela pour me permettre de me racheter une conduite.
-
Mais surtout, de parvenir au But, mon fils.
-
Je vous en suis reconnaissant, sincèrement. Je ne faillirai pas, je vous le
promets. J’assume le devoir d’éradiquer la Lumière inversée. Je prends sur mes
épaules la charge de l’incongrue création.
-
Dan El, je devrais me montrer heureux, approuver votre résolution… cependant,
en vous limitant à la Terre, à l’humanité, vous vous liez pour l’Eternité! Vous
ne pourrez plus créer. Ainsi, vous vous privez d’autres expériences plus
abouties, plus gratifiantes. Vous vous retrouvez prisonnier de ces animalcules
imparfaits.
-
Mon père, j’en ai une conscience aiguë. Ne les méprisez donc point autant. Ces
humains, de l’Homo Habilis à l’Homo Spiritus, d’Adam à Michaël, en passant par
le mythique Pi’Ou, Uruhu, Benjamin et tant d’autres tout aussi précieux et
chers à mon cœur… je serai avec eux, je serai eux! Je vivrai tout ce qu’ils
vivront. Ils apprendront, j’apprendrai. N’est-ce pas merveilleux? Ils expérimenteront,
eh bien, j’expérimenterai également. Je progresserai avec eux, voilà tout,
jusqu’à n’être plus qu’Amour, oui, entièrement, totalement! Je n’ai point honte
de le reconnaître. L’idée d’amour fut ma faiblesse. Elle sera ma force, elle
triomphera et s’imposera à tout le Chœur Multiple. Elle seule anéantira le
Dragon Noir!
-
Hum… vous en êtes convaincu, Dan El.
-
Oui et vous aussi! Puisque vous m’avez accompagné, puisque vous me laissez la
bride sur le cou, puisque l’Unicité a autorisé tout cela.
Daniel
Lin se leva de son siège et avec hardiesse embrassa son père sur le front.
-
Mon père, ce simple geste doit vous rendre heureux.
-
Il me comble Surgeon, en effet. Bien plus qu’une fusion.
À
son tour, André étreignit le commandant Wu. Or, ce dernier savait pertinemment
que cette démonstration d’affection coûtait au vice amiral. Depuis son retour
dans la cité, le plus âgé des Yings Lungs peinait à conserver sa matérialité de
chair. L’unicité n’avait effectivement que partiellement cédé à sa prière d’un
ultime avatar.
***************
Dans
la caverne secrète, le duc de Chartres leva une main; il ne savait s’il devait
autoriser ce duel ou s’y opposer. Après une rapide réflexion, il opta pour la
première solution mais réclama ce qui était son droit et sa prérogative.

-
Messieurs, c’est entendu. Cet affrontement aura lieu. Toutefois, vous cesserez
au premier sang.
Alors,
ne se le faisant pas répéter, les deux gentilshommes se mirent en garde après
s’être salués selon les règles de l’escrime. Les premières passes et bottes
furent rapides. Tout le monde faisait silence ce qui permettait d’entendre
distinctement le cliquetis de l’acier contre l’acier.
Des
deux escrimeurs, Beauharnais semblait le plus aguerri.

Il montrait plus de
technique et plus de sang-froid que son adversaire. Cependant, le vicomte de
Noailles avait pour lui la fougue, l’assurance et la morgue.

Mais
le futur général ne reculait pas. Qui plus est, lentement mais sûrement, il
marquait des points, obligeant son adversaire à parer les attaques et les
assauts plus ou moins hétérodoxes. Dernièrement, Beauharnais avait pris
quelques leçons chez un maître d’armes en vogue, un certain Gaston de la
Renardière. L’homme, un géant aux cheveux blond roux, pouvait obliger ses
meilleurs élèves à aller jusqu’au bout de leurs possibilités.
Bientôt,
les deux bretteurs furent obligés d’élargir le cercle de leur affrontement. Un
instant, Noailles regretta d’avoir déclenché ce duel. Les passes
s’enchaînaient, les lames se liaient et se déliaient, les fers se croisaient
tandis que le vicomte transpirait abondamment malgré la fraîcheur de la
température. Seul son orgueil lui imposait de poursuivre. Il était évident que
Beauharnais le ménageait.
Cela
n’échappa pas non plus aux spectateurs et particulièrement à Galeazzo di
Fabbrini. Le comte italien pensait.
-
Ce Beauharnais a fait de grands progrès dans le noble art de l’escrime.
Décidément, il faudra que moi aussi je fréquente davantage les salles d’armes
et cultive l’amitié de maître de la Renardière. Cette esquisse de Porthos me
plaît. Je pourrais l’appâter en lui présentant mes dernières inventions, lui
faire une démonstration gratuite, pour le plaisir. Peut-être l’aurais-je comme
allié.
Beauharnais
estimait maintenant qu’il était temps d’en finir. Il se lassait d’amuser la
galerie. Sans que le vicomte de Noailles comprît comment son adversaire s’y
prit, la lame de ce dernier s’en vint directement le toucher sous la clavicule
de l’épaule gauche et lui érafla les chairs. Aussitôt, la blanche chemise s’imprégna
de sang tandis que le comte français rompait son combat.
-
Monsieur, fit le futur général, Monseigneur a dit « au premier
sang ». Cela vous satisfait-il? Quant à moi, je reste votre ami.
Légèrement
pâle, le vicomte de Noailles lâcha son épée et prononça d’une voix claire les
paroles de la réconciliation.
-
Monsieur, je suis fier d’avoir été vaincu par votre lame. Mon amitié vous reste
acquise.
Le
duc de Chartres approuva vivement cette fin heureuse. Quant à Galeazzo, il ne
put se retenir d’applaudir comme s’il se trouvait au théâtre.
-
Je ne sais pas pourquoi mais ces deux-là me font penser à deux loups de haut
lignage essayant de se prouver mutuellement leur supériorité. Et le vaincu,
sous la lune, présente tout naturellement son ventre et sa gorge au vainqueur.
Celui-ci, magnanime, l’épargne à la condition que, plus jamais, il ne le
défiera. Des loups de haut lignage… me voilà bien généreux. Moi, je suis le
loup blanc, aux cruels yeux gris jaune qui voit plus loin, ô combien, que
l’orée de la forêt et que la steppe enneigée.
Cependant,
le prince réclamait le silence. Les acclamations cessant, Philippe articula
distinctement ce qui suit.
-
Messieurs, êtes-vous d’accord pour entériner l’identité du véritable descendant
de la seule lignée légitime des rois de France? Quant à vous, madame, votre
avis est également requis.
-
Oui-da, nous le sommes, s’écrièrent avec un bel ensemble tous les nobles.
Puis,
tous remirent en place leurs masques d’oiseaux de proie.
Les
vivats fusèrent. L’Ultramontain avait la joie au cœur. S’approchant du hibou
grand-duc, il lui murmura à l’oreille fort discrètement:
-
Monseigneur, il y a peu de jours, je me suis rendu en Corse, à Ajaccio.
Ensuite, j’ai regagné le continent pour rejoindre l’école de Brienne. J’ai
ainsi pu sonder l’âme des hoirs de Charles Marie de Buonaparte. Je vous
conseille de favoriser le second des fils, le puîné et non l’aîné. Il se nomme
Napoleone.

-
Oui, comte, je verrai.
***************
Été
2478, île d’Hokkaido, piste temporelle 1721 bis.

Le
vieux philosophe et lettré Li Wu tentait une nouvelle expérience qui dépassait
l’entendement de son petit-fils. Tchang quant à lui, avait renoncé à tempérer
la curiosité du chef de famille.
Quittant
les alentours de la vaste propriété, Li Wu s’était engagé jusqu’à une mare que
peu de personnes fréquentaient. Il y avait de quoi car, le lieu, assez
inhospitalier, était envahi par les moustiques. Parvenu devant la berge, le
vieil homme se déshabilla méticuleusement et plia ses vêtements. Ensuite, il s’allongea
sur la terre mouillée malgré le bourdonnement agaçant des milliers de diptères
affamés.
Que
cherchait donc à prouver le grand-père de Daniel Lin?
Selon
les préceptes jaïnistes, toute forme de vie méritait le respect et ainsi la
préservation, y compris celles qui portaient atteinte au confort humain.
C’était pourquoi Li Wu reprenait cette expérience d’ascèse jaïn consistant à
demeurer la proie consentante des moustiques une journée entière, sans tenter
de tuer les agresseurs qui le piquaient dans tout le corps, jusqu’aux moindres
replis les plus sensibles ou les plus chatouilleux.
En
fait, Li Wu ne ressentait rien, aucune gêne. Il avait détaché son esprit de son
enveloppe corporelle.
Enfin,
lorsqu’il estima que l’expérience avait assez duré, le vieux sage rouvrit les
yeux. Vingt-quatre heures s’étaient écoulées et le philosophe arborait
désormais des boursouflures, des plaques rouges à profusion sur toute la peau.
Bien
évidemment, repasser sa robe et ses chaussures lui coûta. Mais déterminé, Li Wu
y parvint, repoussant dans le néant non seulement la douleur bien réelle mais
également la fierté de ce succès sur lui-même.
Tandis
que l’ancêtre se rapprochait de la villa, un enfant s’en vint à sa rencontre.
Les yeux bleu gris du garçonnet brillaient d’excitation.
En
voyant son grand-père ainsi défiguré et se déplaçant avec difficultés, Daniel
Lin réprima un cri de stupeur où la compassion n’était pas absente.
-
Grand-père, fit l’enfant, que t’est-il arrivé? Pourquoi t’es-tu ainsi offert à
de vils insectes?
-
Daniel Lin, tu as encore lu dans mon esprit alors que je ne t’avais pas
autorisé à le faire. Sache qu’il ne s’agissait que de moustiques, mon garçon.
Eux aussi jouent un rôle précieux dans l’équilibre de l’écosystème. Alors,
respecte-les.
-
Certes, grand-père, c’est entendu. Mais puis-je donner mon avis? Oui? Ah! Tu as
peut-être détruit justement cet équilibre en les nourrissant, en les gavant
comme tu l’as fait! Reconnais-le.
-
Hum… veux-tu tenter toi aussi l’expérience? Tu devrais, cela dompterait ton
énergie. Ainsi tu apprendrais à la fois la discipline et la nécessaire idée du
sacrifice.
-
Grand-père, je ne pense pas être déjà prêt. Je suis encore trop jeune.
Cependant, je ne refuse pas ta proposition. Ce soir, je vais prier le Bouddha
et, bientôt, sans doute, je t’imiterai. Je t’en fais le serment.
***************