Chapitre 13
Planète
Ankrax.
Quinze
jours avaient passé. À l’étonnement général, la mission diplomatique s’était
avérée un succès. Mûrie par les épreuves, Ariana Velor avait pris la relève de
son père avec dignité. Ainsi, elle avait mené à terme les négociations engagées
avec le Wanax d’Homodubaï. Grâce à elle, Ankrax devenait la 1042ème
planète à adhérer à l’Alliance.
Pour
célébrer avec faste le traité, un banquet avait lieu dans le palais du Wanax,
au cœur de l’antique capitale Trianax. Les murs de la salle de réception
présentaient la particularité de comporter des fresques dont les couleurs
changeaient en fonction de l’humeur des convives. Pour l’instant, signe que
tout allait pour le mieux, les bleus et les verts pastels dominaient.
Lors
du banquet, assis à la gauche de Daniel, Georges se confia à son frère.
-
Hé bien, si tu m’avais déclaré il y a un mois que nous nous en sortirions…
-
Le miracle, c’est que nous n’avons jamais désespéré contre toute logique.
Pourtant, dès le départ, les dés étaient pipés.
-
En effet. Ce succès, nous le devons d’abord à ton obstination.
-
Si tu le dis… Ariana y a également sa part… mais c’est un succès au goût de
cendres. Autour de la table, il manque des êtres de valeur. Velor,
l’ambassadeur, Khrumpf, Dagou et Pschinitt.
-
Tu sais, à propos de Velor…
-
Un fameux cachottier celui-là! Il nous avait dissimulé le fait qu’il relevait
d’une maladie aussi grave que rare. Si le commandant en avait été informé,
jamais il ne l’aurait autorisé à se rendre sur Ankrax. Parce qu’il était
affaibli, il n’a pas survécu.
-
Certes. Mais soyons positifs. Ces mots t’étonnent de ma part.
-
Oh oui!
-
Nous avons affronté des tremblements de terre, des oursins gigantesques et
furieux, un champ anentropique…
-
Rajoute à ton énumération une gamine immature, hystérique et égoïste.
-
Mais Ariana changé depuis. Reconnais-le.
-
Tu y es un peu pour quelque chose. À quand le mariage?
-
Oh! Oh! Tu te moques là… Non?
-
Non, mon frère. Je lis dans vos pensées à tous deux… mais pas tout le temps…
Suffisamment pour voir que c’est le grand amour…
-
D’ac. Mais nous devons respecter la durée légale du deuil. Bon… Disons que
l’année prochaine, à la même date, tu seras mon témoin… Tu ne te déroberas pas?
-
Si tu n’as pas changé d’avis, si Ariana a toujours les mêmes sentiments pour
toi, et si Bouddha le permet, oui, j’accepte cet honneur. Rappelle-toi ces vers
de grand-père: « Une goutte de pluie, un bruissement de feuilles, une
opale dans la main, je m’en vais, le cœur enchanté, vers mon destin. Sera-t-il
mauvais? Sera-t-il bon? Seul compte le chemin ».
***************
Dans
le centre de recherches militaires ultrasecret, en Lozère, à un demi-kilomètre
sous terre, Benoît Fréjac faisait l’honneur de sa présence au capitaine Wu qui
s’en serait volontiers passé.


Sous
un ton autoritaire, le Président de la République cachait ses envies et ses
ambitions. Daniel ne l’intimidait absolument pas. Benoît se rendait-il bien
compte de la valeur de son prisonnier? De ce qu’il avait d’incroyable?
-
Résumons, fit-il à la suite d’un long échange. Vous avez donc joué au
cybernaute terroriste pendant quatre mois, affolé la planète entière, provoqué
un krach boursier pis que celui de 1929, ruiné les entreprises les plus
performantes des PDEM, armé le colonel Martín qui, désormais,
menace directement Mexico.
-
Rajoutez aussi ceci: éliminé quelques trafiquants de chair humaine, pas assez à
mon goût, les représentants les plus corrompus et les plus pourris de
l’industrie du sexe, les financiers véreux enrichis par le commerce de la
drogue, décapité les mafias, anéanti les espoirs des nostalgiques inavoués du
IIIe Reich qui s’avançaient masqués, désintégré les plus fanatiques des
représentants des grandes religions monothéistes… bref, une grande et belle
lessive.
-
Vous ne regrettez donc rien?
-
Pourquoi? Le devrais-je? Jeta Daniel Lin avec désinvolture. Benoît, savez-vous
qu’à la seconde où je vous parle il ne reste plus un seul survivant des
actionnaires et des membres des conseils d’administration des grandes
entreprises nationales et des transnationales qu’il aient été hachés menu,
momifiés, ingurgités et recrachés, vidés de leur sang? Ah! Mais j’oubliais
qu’incidemment, comme pour m’amuser, j’ai également rétabli les lois de la
déontologie à la télévision! J’ai terrassé les méchants et permis le triomphe
des justes. Prophétie du néo Daniel, chapitre XI, verset 15.
-
Cessez ce jeu! Éclata Fréjac. Daniel, le vrai prophète, a été jeté dans la
fosse aux lions et présentement, vous vous y trouvez aussi.
-
En effet. Mon modèle en est ressorti indemne. Les lions s’étaient montrés plus
humains que vous. Votre commissaire Quinant ne cesse de m’interroger. Il se
prend pour un émule de Torquemada, ma parole! De plus, il a disposé autour de
mon insignifiante personne douze gardes qui veillent à ce que je ne ferme pas
l’œil.
-
Quinant est un malin, rodé aux plus difficiles interrogatoires. Je pense en
faire mon chef des RG bientôt.
-
Futé de votre part, Benoît. Ainsi, ce sera lui le véritable Ministre de
l’Intérieur, l’éminence grise de la place Beauvau tandis que vous maintiendrez
à son poste le falot et si nul Sébastien Rostand.
-
Ah! Vos persiflages sont agaçants!
-
Pourquoi? Parce qu’ils révèlent une part de vérité?
-
Je suis le chef de l’Etat et je ne me déplace pas pour entendre des fadaises!
-
Votre colère est vaine, Benoît. Réfléchissez. Votre système économique tant
aimé n’est plus que ruines. J’ai éliminé toute l’écume de la société, toute
cette lie qui, d’un coup de baguette magique, avait l’outrecuidance de décréter
aussi bien la suppression d’une marque que le génocide d’un peuple. Méthodes
différentes mais résultats identiques sur une échelle de temps plus ou moins longue.
Les ultralibéraux ne sont, à mes yeux, que les représentants les plus aboutis
de la mort lente! Lorsqu’une transnationale absorbait un concurrent et décidait
seule de la suppression de l’enseigne de ce dernier au nom de la divine loi de
la rentabilité, cet oukase était alors immanquablement suivi par une cascade de
restructurations industrielles dont vous devinez les effets désastreux sur le
plan humain. Plus fort que Hitler car plus insidieux!
-
Qu’osez-vous dire? Vous n’êtes qu’un assassin qui a trempé ses mains dans le
sang!
-
Benoît, je n’ai pas achevé ma démonstration. Jean-Marie Drot, le PDG qui fut
justement momifié par mon ami Antor, avala Sodima à la fin des années 1970 et
rebaptisa ensuite l’entreprise et la marque Delage.

Aux premiers mauvais résultats de vente, tout à fait prévisibles, il s’arrangea pour aggraver le déficit en provoquant systématiquement les ouvriers qui engagèrent alors un bras de fer dans des grèves à répétition. Cela ne suffit pas à couler l’entreprise. Il fallut donc à Jean-Marie aller plus loin encore. Il sortit une gamme de modèles invendables consommant beaucoup d’essence en pleine crise énergétique, modèles qui disparaissaient des catalogues au bout d’un an à peine. Allez donc appâter le client avec de telles méthodes! Belle disparition programmée d’un concurrent dangereux à qui il ne restait aucun atout pour affronter la tempête! Dois-je aussi évoquer le sort du Bois aux elfes dans les mains de Switzmilk, de la Bretonne dans celles de Fraischamp ou des supermarchés Diplodos dans les griffes de Dupré? Inutile n’est-ce pas?

Aux premiers mauvais résultats de vente, tout à fait prévisibles, il s’arrangea pour aggraver le déficit en provoquant systématiquement les ouvriers qui engagèrent alors un bras de fer dans des grèves à répétition. Cela ne suffit pas à couler l’entreprise. Il fallut donc à Jean-Marie aller plus loin encore. Il sortit une gamme de modèles invendables consommant beaucoup d’essence en pleine crise énergétique, modèles qui disparaissaient des catalogues au bout d’un an à peine. Allez donc appâter le client avec de telles méthodes! Belle disparition programmée d’un concurrent dangereux à qui il ne restait aucun atout pour affronter la tempête! Dois-je aussi évoquer le sort du Bois aux elfes dans les mains de Switzmilk, de la Bretonne dans celles de Fraischamp ou des supermarchés Diplodos dans les griffes de Dupré? Inutile n’est-ce pas?
-
Où voulez-vous donc en venir? Me donner le sentiment que c’est moi qui suis
coupable? Vous vous leurrez!
-
Benoît, j’ai pour seule ambition de vous faire prendre conscience que votre
idéologie a gâché l’avenir de l’humanité. À l’échelle des peuples, les
conséquences sont encore plus terribles. Éradication systématique des ethnies
gênant les dictateurs comme au Soudan, en Bosnie, au Rwanda ou encore en
Somalie. Des dirigeants, vous en conviendrez tout comme moi, laissent parler
leur cerveau reptilien. Une famine? Mais ça se prépare, ça se crée, ça
s’entretient… la mort n’a plus besoin de se qualifier de scientifique comme au
temps du IIIème Reich. Les pays pauvres, pauvres de par la volonté des nantis,
avec des méthodes plus économiques, dans le sens de plus rentables, à moindres
frais, sont ainsi devenus les champions des génocides, avec la complaisance des
Occidentaux et la complicité tacite des intérêts macroéconomiques. Le silence
des Etats-Unis, de l’Union européenne et consorts est des plus parlants,
n’est-ce pas?
-
Daniel, il serait temps d’en venir aux choses sérieuses…
-
Pourtant, je fais preuve de sérieux justement… comme ce monde façonné par le
profit est magnifique! Pour les prédateurs mais pas pour les proies et les
victimes qui s’accumulent sur les bas-côtés. Ah! Fréjac, vous et vos pareils ne
m’inspirez aucun respect. Oui, j’ai l’audace de vous le jeter à la figure! Le
dégoût… la révulsion… que puis-je rajouter à cette diatribe? Il n’y a rien de
commun entre vous et moi… Non… je me trompe… vos frères en orgueil et en faim
insatiable de richesses et de pouvoirs m’ont appris la haine.
-
Bravo pour cette leçon de morale de la part d’un serial killer! Je ne
vous ai pas encore donné les raisons de ma visite.
-
Qu’attendez-vous de moi? J’ai avoué tous mes crimes.
-
J’attends que vous me disiez comment fonctionne votre moteur
matière/antimatière par exemple…
-
Hem…
-
Ou encore comment vous matérialisez et dématérialisez n’importe quel objet ou
organisme vivant…
-
Aïe!
-
Mieux. Augmentez la capacité et l’intelligence de nos ordinateurs. Faites-en de
véritables machines pensantes.
-
Ah! Comme moi donc, pensez-vous en votre for intérieur, s’exclama Daniel.
Tiens… Quelque chose m’étonne. Vous n’évoquez nulle arme absolue, nul rayon de
la mort. Silence également sur les manipulations génétiques, le clonage humain.
Bigre! Vous faites des progrès, homme du XX e siècle!


-
Merci, répondit Fréjac, ignorant sciemment le ton persifleur du prisonnier.
-
A supposer que j’accepte de collaborer…
-
Oui? Allez-y.
-
Benoît, êtes-vous tout à fait certain que vos scientifiques possèdent assez
d’intelligence, d’audace et d’esprit pour appréhender et mettre ensuite en
chantier la nano biotechnologie dont je suis l’exemple le plus abouti?
-
Mes chercheurs ne sont pas des idiots, des retardés mentaux, loin de là.
-
Bien sûr. Je ne veux pas me montrer condescendant. Qui dit humains du passé ne
signifie pas imbéciles. Je suis tout à fait apte à me dupliquer à l’infini, du
moins théoriquement. Or, ma conception du bien me l’interdit. Oh! Ne vous
gaussez pas, Fréjac. Apprenez qu’au XXVIe siècle, mon créateur, Tchang Wu,
avait violé un traité intergalactique. Ledit traité interdisait en effet la
construction de daryls androïdes. Je suis donc le seul représentant de mon
espèce… Mon père a dû se battre pour faire accepter mon existence, pour que je
ne sois pas détruit. Je ne dois la vie que parce que Tchang a pris la
précaution de me munir de certaines sauvegardes. Me reconstruire, me dupliquer
m’est donc impossible! Étant régi par les lois de la robotique, je ne puis
transgresser ces règles à moins de…
-
A moins de? S’enquit Fréjac.
-
De tomber en panne définitivement.
-
Expliquez-vous.
-
Si, en cet instant je vous parle, accepte cet absurde et inutile
interrogatoire, c’est parce que je ne suis qu’à 12% de mon potentiel, que je ne
puis me passer du stimulateur cardiaque, toutes mes facultés régénératrices
étant requises à reconstituer les organes endommagés, les circuits détruits et
les relais inexistants. Le fait que vous m’empêchiez de dormir, que vos hommes
me harcellent, ralentit fortement le processus de guérison.
-
Vous m’en voyez désolé, mentit Benoît.
-
Hum… Pour simplifier, il n’y a pas que mon intelligence qui est supérieure à
celle d’un humain ordinaire. En temps normal, ma force égale celle de
vingt-cinq hommes, et pas des mauviettes, croyez-moi! Des soldats surentraînés
plutôt. Quant à ma vélocité… je laisse sur place le fameux et antique X15. Mes
capacités de calculs égalent celles de 50000 de vos super ordinateurs mis en
réseau et travaillant sans relâche au risque de surchauffe afin d’analyser un
simple problème de physique subquantique. Il en va de même pour le
raisonnement, la logique. L’intuition et l’imagination me font défaut,
pensez-vous puisque je suis apparenté à un computer. Faux. Le vaisseau sur
lequel je sers a bénéficié de mes recherches et de mes extrapolations dans de
nombreux domaines, notamment dans la xéno biologie, la médecine, l’informatique
et la physique. Dans tout ceci, j’ai omis la télépathie. Il est vrai que j’en
fais habituellement peu usage. Alors, Fréjac, concluez.
-
Quoi? Que vous êtes un prodige?
-
Non… c’est une antienne qui me lasse. Dix êtres semblables au daryl androïde
que je suis, et c’en est fini de l’humanité sur cette planète… or, je vous
rappelle que je me suis démené pour la sauver d’elle-même… mille copies de
moi-même et pff! Plus de Multivers! Tout est anéanti. De simples unités
carbones rampantes, pétries de défauts, dont l’existence ne dépasse que
rarement le siècle, des petites vies auxquelles je me suis attaché, entiché,
oserais-je dire, mais la partie serait perdue d’avance pour elles, malheureux!
En théorie, je puis me répliquer à l’infini… Dans une sorte de schizophrénie à
échelle cosmique… imaginez le cauchemar que ce serait. Cent, mille, dix mille
Daniel… est-ce bien cela que vous attendez de moi? Jamais je ne m’abaisserai
ainsi. La loi numéro 1 de la robotique me l’interdit formellement et la loi zéro
ne peut la contrecarrer. En aucun cas. Vous perdez votre temps. Cette
conversation m’a fatigué.
Effectivement,
épuisé, Daniel marqua une pause, à la recherche de son souffle.
Furieux,
Fréjac appela.
-
Quinant! Ici!
Le
commissaire divisionnaire poussa la porte de la salle médicalisée, l’arme au
poing, prêt à tirer.
-
Tout va bien, Quinant, du calme, reprit le Président, haletant de colère. Je
veux des résultats.
-
Monsieur, lesquels, sauf votre respect? Daniel en a déjà dévoilé beaucoup.
-
Il faut que le prisonnier ait craché le morceau d’ici trois heures.
-
Oui monsieur. Mais donnez-moi quelques détails. Quelles révélations
souhaitez-vous? Dans quels domaines? Concernant quelles avancées scientifiques?
-
C’est pourtant simple, soupira Benoît, l’élocution soudainement embarrassée. Je
veux être le successeur direct de ce Gérard de Gaisyntisca. Et non de l’espèce
de Florentin qui a suivi, cet usurpateur…
-
Monsieur, je ne comprends pas…
-
Quinant, bon sang! Le voyage dans le temps! Je veux présider aux destinées de
la France durant quatre mandats au moins. J’en ai le talent…
-
Ah! Ah! Mais l’ambition vous étouffe, Benoît, siffla Daniel sarcastique.
Manipuler le continuum espace-temps au profit d’un seul. J’avoue que je n’y
avais pas songé… Là, vous me rendez des points… Bravo!
-
Bien, monsieur le Président, répondit Quinant sur un ton servile. Je vous
promets que, dans trois heures, vous aurez obtenu satisfaction puisque vous
m’autorisez à passer aux choses sérieuses.
Le
commissaire divisionnaire sortit quelques minutes puis revint, accompagné par
le médecin anesthésiste, six malabars et en poussant devant lui un chariot
contenant un appareillage des plus surprenants dans un hôpital.
Instantanément
Daniel réagit et un frisson lui parcourut l’échine. Néanmoins, il ignorait la
peur ou, en tout cas, se refusait à l’afficher. Il pouvait supporter les
tortures les plus douloureuses. Du moins en pleine santé. Il avait été
prisonnier des Asturkruks et ces derniers avaient fini par renoncer à
l’assimiler.
- Oh!
Mais on dirait que je vais être la vedette d’un film d’horreur made in France
avec comme metteur en scène un authentique barbouze! Chic! Cela manquait à mon
expérience.
-
Vous rirez jaune d’ici peu, s’il vous en reste la force, conclut sèchement
Fréjac. Quinant je sors. Je ne serai pas loin. Dans le petit salon contigu.
Réussissez.
***************
Une
heure et demie plus tard, le médecin-chef de la base força la sécurité et
pénétra d’un pas vif dans la salle médicalisée hautement gardée. Il était si
furieux que sa chemise, déboutonnée, bâillait et qu’il avait oublié de revêtir
sa blouse. Ses lunettes pendaient en équilibre instable et son teint virait au
cramoisi.
Il
s’en prit violemment au commissaire Quinant.
-
Commissaire, je vous rappelle que, même si nous sommes dans une zone militaire,
nous nous trouvons ici, avant tout, dans un hôpital. Cet homme est mon patient.
Il a été grièvement blessé il y a trois jours à peine. Pourquoi vous prendre
pour le Grand Inquisiteur en personne? Vous vous mettez à la hauteur des plus
vils des barbouzes de la guerre d’Algérie!

-
Docteur, ça suffit! Je ne tolérerai plus un seul écart de votre part. Je viens
de recevoir un ordre express du Président lui-même. La sécurité de l’Etat
passant d’abord, j’obéis.
-
Ah oui? Ça ne m’étonne pas. Ni de vous ni de lui! Vous allez cesser sinon vous
n’aurez plus devant vous qu’un cadavre. Vous aurez gagné.
-
Docteur, vous faites preuve à la fois d’insubordination et d’illogisme. Daniel
n’est ni un malade ni un humain. Il appartient au service de la sécurité
nationale. Il n’y a là aucun problème de déontologie. Son cas ne relève pas de
la médecine, encore moins de l’humanitaire.
Perdant
alors le contrôle de soi-même, Cœur saisit par le col le commissaire Quinant et
le secoua de toutes ses forces.
-
Fichez-moi le camp d’ici, assassin!
Quinant
répliqua d’une gifle magistrale qui envoya valdinguer le médecin à l’autre bout
de la salle. Puis, il fit signe à deux gardes de jeter l’intrus dehors. En
guise de conclusion, il jeta:
- Docteur,
je vous casserai. Vous finirez médecin marron, éjecté de l’ordre dans le
quartier de la Goutte d’or.
Ces
quelques minutes de répit, Daniel Lin les avait mises à profit pour
restructurer ses circuits intégrés afin de mieux supporter le prochain électrochoc.
Cœur
expulsé, Quinant s’en retourna vers sa victime.
-
Alors? Toujours aussi obstinément muet? Articula le policier sans état d’âme.
-
Si cela vous amuse de perdre ainsi votre temps, siffla le daryl androïde. J’ai
été prisonnier des Asturkruks une fois… ils se sont lassés les premiers. Or ce
ne sont pas des enfants de cœur…
-
Puisque vous êtes aussi têtu qu’une mule bretonne… essayons mille volts.
Daniel,
maintenu solidement par des courroies sur le lit, grimaça lorsque le courant
passa dans son organisme. Son corps se souleva de cinq centimètres sous la
douleur.
Cependant,
dans son for intérieur, le capitaine se réjouissait car cette torture était le
remède de cheval efficace pour restaurer ses facultés. En fait, Daniel Lin
avait envie de rire mais il fallait faire croire à son tourmenteur que la
souffrance l’emportait.
« Voyons,
se dit-il, faisant son check-up, les centres de la douleur… fonctionnent à
plein. Je ne puis les déconnecter, ce serait imprudent de ma part. Mes
capacités régénératrices sont optimales. Oubliées, les pertes de sang
conséquentes, refermées les multiples blessures. Toutes mes nano puces sont
fonctionnelles et j’ai même recouvré mes talents de télépathe. Pour l’instant,
ce qui me fait défaut, c’est ma vélocité… tâchons d’envoyer… hum… là, c’était
un peu fort… (un nouveau choc électrique venait de perturber ses réflexions),
un message mental à Antor. Ah! Je le sens. Il n’est pas loin. À trois cent
mètres à peine. Fermat l’accompagne. Tous deux sont parés pour un raid. Je
crois que nous allons rire ».
Quinant
en avait assez du mutisme du prisonnier.
-
Tu es un sacré coriace. Tu dégoises ou pas?
-
Clown, va te faire foutre! Rétorqua le capitaine Wu dans un éclat de rire.


Le
commissaire voulut rétorquer à cette insulte mais la sirène d’alarme retentit,
particulièrement stridente, faisant sursauter tout le monde, sauf, bien
évidemment, Daniel Lin.
-
Bon sang! Que se passe-t-il? Que signifie tout ce tintamarre? Une intrusion?
Impossible!
Dès
que la sirène mugit, Daniel, qui était parvenu à libérer une de ses mains,
court-circuita proprement les appareils de torture à une vitesse
impressionnante et réinjecta le courant électrique en sens inverse jusqu’à un
réceptacle non prévu, celui de l’anesthésiste qui faisait ici office de
bourreau. Tout cela lui prit moins de trois secondes. Le corps du docteur brûla
pour se retrouver réduit en une sorte d’amas informe, mélange révulsant de
cendres, de graisse, d’os et de cheveux.
Quinant,
préoccupé par l’alarme, n’avait pas vu Daniel passer à l’action. C’est pourquoi
il crut à un dysfonctionnement des appareils et ne s’en prit pas à son
prisonnier.
Au
contraire, il hurla.
-
Vite! En bas! Au niveau maximal de sécurité. La base a été violée. Dixmers et
Chaumont, transportez Daniel au niveau moins cinq cents, arme au poing.
Une
course poursuite s’engagea alors dans la semi-pénombre. Une atmosphère de fin
du monde régnait en effet dans la base, éclairée maintenant par des lumières
vertes.
Quinant
ignorait à qui il devait échapper. Le brancard sur lequel reposait le daryl
androïde fut poussé à grande vitesse dans des corridors aseptisés vers un
ascenseur à la froideur déshumanisée.
-
Pas l’ascenseur! S’écria le divisionnaire. Demi-tour! Empruntons l’escalier
directement.
-
Pourquoi? Objecta Dixmers.
-
C’est dangereux.
L’intuition de Quinant était bonne car les
portes automatiques du turbolift s’ouvrirent pour laisser apparaître un soldat
qui, toute conscience l’ayant quitté, se mouvait instinctivement, son corps
laissant entrevoir le jour au travers d’un beau trou circulaire de vingt-cinq
centimètres de diamètre. La blessure improbable, faite par une arme futuriste,
perçait son torse juste un peu au-dessus de l’abdomen.
-
Bon Dieu! Plus vite!
De
lui-même, Quinant se mit également à pousser le chariot tandis que Daniel Lin
ne parvenait plus à retenir un rire douloureux. Le commissaire précipita le
brancard dans un étroit corridor qui faisait coude à la pente marquée mais
bientôt il freina des quatre fers, immobilisant le chariot. Devant lui, deux
serpents lumineux et bleutés prenaient forme. Il s’agissait de deux silhouettes
à la forme humanoïde revêtues de l’armure de guerre Asturkruk munie de
phaseurs, de pinces, boucliers et lasers, le tout intégré à même la matière
protéiforme.
***************
Que
s’était-il donc passé?
Le
Premier Ministre avait eu raison de penser que le Président commettait une
sottise. Fréjac avait été pisté par les senseurs de la navette Teilhard. Il
avait donc été facile ensuite de localiser le capitaine Wu.

À
quarante mille mètres au-dessus du centre militaire ultra secret, Lorenza
scannait minutieusement toute la base.
-
Quels résultats obtenez-vous, docteur? Demanda avec une certaine impatience le
commandant Fermat.
-
Fréjac est présentement à un demi-kilomètre sous terre, juste sous ce point-ci,
direction sud-sud-ouest, répondit la jeune femme la mine sombre. André, je dois
vous avertir. Les signaux biologiques sont nombreux; environ dix mille
personnes se trouvent là en-dessous.
-
Hum… Il nous faudra donc faire avec. Je suppose que tous ne sont pas des
soldats d’élite. Avez-vous pu identifier les armes dont ils disposent?
-
Des armes conventionnelles, monsieur. Avant tout, des fusils mitrailleurs
automatiques, des fusils infrarouges, des mitrailleuses, des pistolets et des
revolvers, mais également un canon à
résonance magnétique, une DCA classique, des ogives dépourvues de tête
nucléaire, des lance-roquettes, des lance-flammes, des armes chimiques et vingt-cinq
chasseurs.
-
Très bien. Ce centre ne vaut en fait que par son canon ERM. Nous pouvons tenter
le coup. Il suffit de nous munir d’armures Asturkruks auxquelles nous allons
incorporer quelques petits perfectionnements.
-
Monsieur, en tant que médecin, je dois vous rappeler ceci: ces armures
déphasent la lumière et le temps, accélérant les organismes qui les portent;
vous allez donc brûler une énergie considérable. Votre corps ne pourra soutenir
l’effort induit que trente-cinq minutes, pas davantage. Au-delà, vous risquez
une crise cardiaque au moins ou un
vieillissement de votre métabolisme à une vitesse de cent mille fois supérieure
à la normale. Quant à Antor, sa résistance est certes plus élevée. Son
espérance de vie dépasse les cinq heures.
-
Docteur, merci pour ces informations. Mais j’étais déjà au courant. Les armures
Asturkruks ont toujours été utilisées pour des actions brèves et ciblées par
des commandos dans des situations désespérées. Or, c’est justement le cas.
Antor
se permit d’interrompre le commandant.
-
André… je viens de capter un message mental de Daniel. Il est parvenu à établir
un contact télépathique, assez faible. Il a été torturé.
-
Cela, il fallait s’y attendre, murmura Lorenza.
-
Ses capacités physiques ne sont pas totalement recouvrées mais ses blessures
sont guéries. Il fera tout ce qu’il pourra pour nous aider… mais il s’inquiète
pour Ufo et demande de ses nouvelles.
-
Rassurez-le sur ce point, siffla André, furieux. Communiquez-lui que nous
arrivons. Let’s go!
-
La guérison rapide de Daniel dans ces circonstances tient du miracle, constata
di Fabbrini. Il est vrai que le capitaine me surprendra toujours.
-
Les salauds. Je ne ferai aucun quartier.
***************
Méconnaissables,
Fermat et Antor ressemblaient assez vaguement à deux langoustes géantes de
teinte anthracite. Les deux hommes se matérialisèrent dans un hangar immense
qui servait de dépôt pour les armes chimiques.


-
Commandant, mon senseur de poche localise présentement le capitaine Wu à deux
couloirs seulement, à gauche, mais à cinq cent mètres en dessous, au niveau
inférieur.
Mais
l’intrusion de nos deux rescapés du futur n’était pas passée inaperçue. En
effet, toute la base, jusque dans ses moindres recoins, était truffée de
capteurs infra-rouges, de caméras et d’yeux électroniques.
Aussitôt,
l’alarme résonna à tous les niveaux.
Des
centaines de soldats, armés jusqu’aux dents, surgirent alors. Fermat avait
réagi dès la mise en branle des sirènes.
-
Ordinateur, commanda-t-il à la micro IA incorporée dans le casque de son armure,
déphasage 4, protection physique maximale, armement optimal. Feu!
Antor
l’imita et les soldats eurent la surprise de voir disparaître les deux
silhouettes tandis que, désormais, deux tornades brumeuses les encerclaient et
les cinglaient de milliers de dards, de rayons à haute température.
Peu
habitués à ce genre d’attaque, les militaires firent feu à leur tour, mais un
peu au hasard, la plupart de leurs balles devenant mortelles pour eux-mêmes car
rebondissant sur les boucliers des deux intrus.
Véritables
cactus typhons présents partout à la fois, démultipliés des centaines de fois,
André et Antor nettoyèrent littéralement le terrain en une poignée de minutes.
Tout ce qui faisait obstacle à leur progression finit coupé en tranches ou
presque. Des paquets de lanières sanguinolentes s’accumulèrent sur le sol en
béton, le maculant de taches pourpres.
Deux
minutes venaient à peine de s’écouler.
Parvenus
au coude du premier corridor, les deux amis, pris dans un étranglement, furent
contraints de ralentir quelque peu leur déphasage afin de mieux percevoir les
nouveaux obstacles qui se présentaient à eux. L’ordinateur qui leur permettait
de voir fournissait des données à une telle vitesse - reconstitution
artificielle et virtuelle de leur environnement, diagrammes mathématiques de
positionnement de tous les objets mobiles ou pas - que le cerveau humain avait
du mal à les analyser seul.
Lors
de ce passage délicat, Fermat se retrouva menacé un bref instant. Moins
résistant et plus lent qu’Antor, il se vit contraint de mettre en sommeil son
déphasage. Pourtant, l’ascenseur n’était plus qu’à quelques pas.
Une
centaine d’hommes fit irruption des deux côtés du couloir. Pratiquement acculé,
André n’eut d’autre ressource que d’enclencher les brassards mitrailleurs lasers.
Quarante-neuf militaires pourtant hyper entraînés finirent littéralement hachés
menu.
De
son côté, le vampire avait branché les phaseurs de son casque ce qui eut pour
résultat de trouer et percer les têtes et les corps de ses adversaires. Avant
de mourir, l’une des victimes d’Antor eut le réflexe de se réfugier dans
l’ascenseur qui était programmé pour redescendre d’où il venait.
Le
dernier survivant, rampant et agonisant, commit l’erreur de s’agripper aux
jambes du commandant Fermat qui, au même instant, remettait en marche le
déphasage maximal de son armure. Le malheureux, dépassé par ce qui arrivait,
continua pourtant à s’accrocher à la carapace mortelle. Inévitablement, son
métabolisme s’accéléra une centaine de milliers de fois. En quelques secondes,
le commandant n’eut plus, suspendu à ses mollets, qu’un squelette partiellement
momifié, prêt à partir en poussière.
Imperturbable,
il piétina ce qui restait du soldat.
Antor
éleva alors la voix.
-
André, plus aucun humain vivant à ce niveau. Il nous faut rejoindre maintenant
Daniel Lin. Par l’ascenseur?
-
Non, Antor. Nous avons mieux. Un mini téléporteur très pratique pour passer à
travers les murs ou les plafonds. Faites comme moi. Le bouton bleu.
-
C’est ingénieux.
La
manœuvre exécutée en commun, nos deux héros ne furent plus qu’à une
cinquantaine de mètres de Quinant et de son prisonnier.
***************
Pourtant,
c’était apparemment trop tard car une escouade de soldats d’élite, armés de
lance-roquettes et de nouveaux fusils laser - encore à l’essai - fit un rempart
au commissaire divisionnaire, à son brancard et à ses hommes.
Voilà
pourquoi Quinant parvint à rejoindre le niveau maximal de sécurité, là où
s’était d’ailleurs réfugié le Président de la République dès que l’alerte avait
retenti.
Toujours
entouré de ses adjoints, Chaumont et Dixmers, le policier referma la porte
blindée derrière lui, un blindage qui, en théorie, était prévu pour résister à
un tremblement de terre de niveau sept sur l’échelle de Richter. Seule une
bombe H pouvait en venir à bout.
Fermat
et Antor se retrouvèrent encerclés par cinq cents commandos, véritables
machines à tuer. Aussitôt, le commandant ordonna à son ordinateur personnalisé
ce qui suit d’une voix sèche.
-
Tactique Wiwaxia, puissance optimale. Déphasage maximal.


Antor
imita André.
Alors
les deux humains se transformèrent en boules de néon tourbillonnantes hérissées
de « rayons de la mort » urticant et découpant. En fait, ils
émettaient des faisceaux à haute énergie concentrée dont les effets étaient
particulièrement dévastateurs. Les lance-roquettes et les lasers primitifs
s’avérèrent donc bien impuissants face à ces armes perfectionnées de conception
extraterrestre améliorées par le génie inventif et destructeur des hommes du
futur.
La
tactique Wiwaxia fut couronnée de succès car elle donna la mort comme
l’auraient fait des scies géantes se mouvant à trois fois la vitesse du son.
Tout
ce qui se présenta devant la trajectoire de ces roues lumières et lances
humaines, soldats, mur en béton renforcé, acier trempé, finit découpé en fines
rondelles d’un millimètre d’épaisseur sans aucune distinction ni aucune peine.
La
plupart des hommes du commando termina sous la forme de milliers de lamelles
sanglantes. Une tronçonneuse en action ou encore une hélice d’avion aurait
occasionné moins de dégâts que ces armes Asturkruks prohibées en principe par
l’Alliance des 1043 planètes.
À
l’origine, il s’agissait d’une invention tout à fait pacifique, non pas la paix
des cimetières, une invention destinée aux terrassiers travaillant sur des
satellites morts ou qui pouvait servir à la prospection minière. Ainsi, les
roches métamorphiques, basaltiques ou ferreuses étaient coupées comme de
simples mottes de beurre.
Insensiblement,
mais régulièrement, Fermat et Antor progressaient vers le niveau 0, celui où
Daniel était détenu.
Enfin,
il ne resta plus devant les deux tempsnautes qu’un seul obstacle, mais de
taille. Cent hommes, le dernier carré, avec pour ordre de se sacrifier, de
mourir sur place, tous armés au-delà de l’entendement. Mortiers, lance-flammes,
armes chimiques et létales, canon ERM qui pouvait court-circuiter et endommager
définitivement les ordinateurs.
Devant
le commandant Fermat et le vampire, les lance-flammes dressèrent un véritable
mur de feu apparemment infranchissable. André comptait passer malgré tout.
Il
articula dans le micro subvocal de son casque:
-
Ultravitesse.
Cette
fois-ci, Antor et lui-même atteignirent une vélocité telle qu’ils n’eurent pas
le temps de ressentir la moindre chaleur tandis que leurs armures ne
noircissaient ou ne rougissaient même pas au passage des flammes.
Un
jeune sous-lieutenant aperçut deux sortes d’ondes franchir le barrage de feu.
Il perdit son sang-froid.
-
Dieu du ciel! À quels démons avons-nous affaire? Nous ne sommes pas de taille.
Alors,
le colonel commandant le dernier carré cria.
-
Les gaz! Bon sang! Les gaz!
En
théorie, les soldats du XX e siècle, même vêtus de combinaisons spéciales,
rembourrées, ignifugées et comportant des masques filtrants n’avaient au mieux
qu’une espérance de vie de dix minutes face à ces gaz imparables. En effet, les
émanations corrodaient tous les matériaux connus qui se métamorphosaient en
poudre blanche à leur contact.
Or,
l’armure Asturkruk pouvait tout affronter, y compris un raid au cœur même d’un
soleil en train de se transformer en nova.
Le
visage fermé, Fermat effleura le bouton noir intérieur de sa carapace. Un
second bouclier vint renforcer celui du déphasage temporel. Ce bouclier était
composé d’ultra titane et de duracier.
Le
colonel crut un court instant avoir la partie gagnée car les deux boules de feu
s’étaient figées quelques secondes. En fait, elles mutèrent en sphères noires
que la poudre blanche s’en vint recouvrir peu à peu.
-
Canon sonique! Commanda le colonel fermement afin d’en finir avec l’ennemi.
Puis repli ordonné dans le sas.
La
première porte automatique blindée se releva tandis que le canon sonique était
activé. Les hommes du commando reculèrent en bon ordre juste derrière
l’ouverture qui se referma aussitôt le dernier soldat à l’abri.
Cinq
minutes d’immobilité sans aucun signe de vie. Sous l’effet du canon à
résonnance électromagnétique, les circuits électriques de l’étage tombèrent en
panne, ce qui était attendu et l’obscurité régna alors que le générateur de
secours tentait péniblement de prendre la relève.
Or,
le colonel, trop pressé d’en finir, avait commis une grave erreur; l’emploi du
canon ERM avait détraqué la seconde serrure à code qui permettait le passage du
sas à la salle blindée où Fréjac avait trouvé refuge. Désormais, le commando se
retrouvait prisonnier à l’intérieur d’un étroit corridor.
Comprenant
enfin la délicate situation, le colonel usa de son téléphone portable pour en
aviser le Président de la République.
-
Monsieur, action accomplie. Les deux intrus, immobiles, sont sans doute morts.
Mais, pour en arriver là, nous avons dû faire usage de toutes nos armes, y
compris l’ERM. Il en est découlé une panne de la seconde porte du sas. Nous
nous retrouvons coincés à seulement dix mètres de vous.
-
Mirandau, vous ne pouvez pas appeler les secours? Demanda Benoît avec une
certaine naïveté.
-
Non, hélas, monsieur le Président. Nous sommes les seuls survivants.
-
Quoi? Vous racontez des sornettes. Il y aurait près de dix mille morts?
Quinant!
-
A vos ordres, monsieur le Président.
-
L’addition est trop lourde. Tuez ce Daniel de malheur. Immédiatement.
En
réponse, le daryl androïde éclata de rire.
-
Ah! Vous en avez mis du temps pour vous rappeler ma présence.
-
Quinant, dépêchez-vous! Faites cela proprement. Exécutez-le sans bruit. Je ne
regarde pas.
Le
médecin-chef Cœur, qui était aussi enfermé dans la salle blindée, protesta
énergiquement. Oubliant tout protocole, il se précipita devant Fréjac et
l’apostropha violemment.
-
Espèce de girouette malfaisante! Vous ne trouvez pas qu’il y a eu assez de
cadavres?
Quinant
fit deux pas pour protéger le Président. Mais Chaumont se montra plus rapide.
Par derrière, il matraqua Cœur sauvagement.
Daniel
Lin était toujours en proie au fou-rire.
-
Ces humains ne changeront jamais! S’exclama-t-il entre deux quintes de toux.
Vous rejouez le Bunker. Aucun progrès en cinquante ans. Merci père, je
vous suis extrêmement reconnaissant d’avoir fait de moi un daryl androïde.
N’étant pas humain, je n’ai rien de commun avec tous ces pantins ridicules.
-
Feu! Hurla Quinant aux policiers et inspecteurs présents dans la salle.
Chaumont, Dixmers, Lanvin, Sernant…
***************
A
l’extérieur du sas, Fermat et Antor n’étaient pas morts. Ils restructuraient le
second bouclier de leur armure afin d’en protéger les micros circuits intégrés
des effets du canon ERM.
La
manœuvre fut effectuée avec succès.
Puis,
le vampire s’attela à manipuler les codes de l’ouverture de la première porte.
Peine perdue. Plus rien ne fonctionnait.
Fermat
suggéra alors.
-
Nous devrions essayer de faire fondre la porte.
-
Avons-nous assez d’énergie pour cela? S’inquiéta le mutant.
-
Oui, suffisamment. Mais le problème n’est pas là. Cela fait déjà vingt-cinq
minutes que je suis enfermé dans cette espèce de boîte de sardines. Je vais
devoir bientôt repasser en phase normale. C’est donc à vous de détruire cette
porte. Utilisez pour cela le faisceau à puissance maximale sur un champ de
diffraction minimale.
-
Compris, répondit le vampire.
Il
s’exécuta aussitôt.
Semblable
à une statue d’orant, Antor se dressa devant l’issue blindée. De son armure,
des milliers de rayons s’allumèrent et irradièrent s’attaquant à l’obstacle.
Alors,
dans le sas, le colonel et ses hommes eurent la surprise de voir la porte, soit
disant impossible à faire fondre, d’une épaisseur de deux mètres d’acier et de
titane, rougeoyer d’abord puis passer au blanc avant de finir tel un chewing
gum mâché et remâché.
-
Oh! Non! C’est un cauchemar! Ils n’étaient pas morts!
Une
fois l’ouverture assez grande pour laisser passer un homme, Fermat commanda
sans état d’âme.
-
Tactique Anomalocaris! Largage des appendices préhenseurs virtuels.


Antor
obéit et l’enfer se déchaîna.
Devant
l’ami de Daniel, des dizaines de tentacules segmentés et couleur anthracite se
murent, pénétrèrent dans la brèche en une danse létale et saisirent les proies
détectées grâce à la chaleur qu’elles émettaient.
Le
commando se retrouva bientôt entravé par des sortes de bras annelés, des boas
brûlants caparaçonnés. L’étau était tel que toute victime, ainsi serrée,
finissait, au mieux, broyée, au pis, éclatait de telle manière que son
squelette était éjecté à l’extérieur de l’enveloppe charnelle!
Au
départ, cette arme avait été conçue pour affronter des Insectoïdes ou encore
des Crustaçoïdes puisqu’elle permettait d’expulser la chair de l’adversaire de
sa chitine ou de sa carapace, abandonnant ensuite sur le terrain des enveloppes
creuses blanchâtres, simples résidus de mues géantes, aux côtés d’une pulpe
nauséabonde et indescriptible tant elle était abominable et révulsante.
Grâce
à ce moyen désespéré, allant à l’encontre de toutes les lois de la guerre,
Fermat et Antor n’eurent plus personne en état de combattre devant eux. Cette
destruction de masse n’avait pris que deux minutes.
Mais
cette victoire s’avérait vaine. La dépense énergétique des deux armures avait
été telle que celles-ci ne pouvaient plus alimenter une lampe de quarante
watts.
André
et le vampire s’immobilisèrent, impuissants, devant l’ultime porte qui les
séparait encore du capitaine Wu.
***************
Dans
la salle protégée, Daniel se refusa à être une victime promise à l’abattoir. À
la surprise générale, il se redressa à la vitesse de l’éclair, apparemment en
possession de tous ses moyens.
Les
douze gardes du corps, voyant cela et ayant reçu l’ordre express de l’exécuter,
firent feu mais le daryl androïde se montra plus rapide que les balles.
Il
se jeta à bas du brancard et, tel un serpent, rampa sur le sol jusqu’à parvenir
à Chaumont. Puis, sans retenir sa puissance, il se saisit du policier et
l’envoya bouler à travers la pièce, fauchant par la même occasion tous les
hommes qui se trouvaient sur la trajectoire de l’inspecteur. La quille humaine
fit son office renversant et assommant les gardes.
Mais
Quinant parvint à réchapper à ce bélier vivant.
Hélas
pour lui, à peine se releva-t-il que Daniel Lin se jeta sur lui et avec un rire
forcé le cassa littéralement en deux comme si le commissaire divisionnaire
n’avait été qu’une brindille.
C’en
fut trop pour Fréjac qui perdit alors les derniers vestiges de sa raison. Comme
un enfant, il se mit à chantonner faux une comptine.
- Il
était une bergère
Et
ron et ron, petit patapon…

Fâché,
le capitaine Wu avança vers le Président, les sourcils froncés.
-
Ah! Non, Benoît, pas ce jeu avec moi.
Froidement,
il tendit le doigt vers Fréjac. Mais deux membres des RG, encore valides,
Dixmers et Sernant, malgré leurs multiples contusions et côtes cassées,
tentèrent de protéger le chef de l’Etat. Avec des gestes maladroits, ils
saisirent leurs armes de poing. Beaucoup trop lentement pour le daryl androïde.
Abandonnant
Fréjac pour quelques secondes, Daniel se retourna. De la main gauche, il vissa
la tête de Dixmers ce qui lui brisa automatiquement les vertèbres cervicales
tandis que de l’autre, du tranchant, il porta un coup si violent à la nuque de
Sernant qu’il en fit jaillir le bulbe rachidien!
Les
autres policiers survivants, les membres brisés, furent impuissants à
s’interposer.
Cette
tâche accomplie, le capitaine Wu se consacra au Président de la République.
L’homme ne se rendait compte de rien.
-
Après tout, il est peut-être devenu réellement fou… bah! Finissons-en malgré
tout. Il mérite amplement son sort.
D’une
seule poignée de main, il exécuta Benoît dont tous les os se déboîtèrent alors
que les réseaux sanguins et lymphatiques éclataient, répandant leurs flux sur
le sol.
Ce
fut un pantin exsangue et désarticulé qui chut sur le béton froid comme si
Fréjac avait été écrasé par un vingt-quatre tonnes.
-
Il est temps d’examiner cette porte, murmura Daniel Lin soucieux.
Voyant
que celle-ci était trop solide pour ses forces actuelles, le capitaine préféra
s’attaquer au mur le plus proche fait de dix mètres de béton armé. Il défonça
la paroi à coups de pieds rageurs et méthodiques à la fois. En une minute il en
vint à bout et put rejoindre Fermat et Antor de l’autre côté.
Dans
la salle protégée du niveau zéro, un seul homme était indemne, le médecin Cœur.
Reprenant
ses esprits, il observa le massacre autour de lui et le trou dans le mur. En
titubant, il s’avança jusqu’à l’ouverture et fut ainsi le témoin privilégié des
ultimes secondes de présence des trois tempsnautes dans le centre militaire
ultrasecret.
Daniel
Lin qui avait rejoint son supérieur, le salua en bonne et due forme.
-
Présent, monsieur, fit-il d’une voix forte. Prêt à subir les arrêts.
Mais
il ne put en dire plus et s’effondra soudainement dans les bras d’Antor. Il
avait trop présumé de sa résistance.
-
Idiot! Lui répondit Fermat.
Puis
le commandant murmura:
-
Vaisseau, téléportation.
Les
trois intrus s’effacèrent et leurs atomes se réassemblèrent à bord de la
navette Teilhard. Cœur eut le dernier mot de ce triste et sanglant
épisode.
-
Diable! Comment vais-je expliquer ce carnage? La prison à vie m’attend alors
que je suis innocent. À moins que les RG trouvent nécessaire de m’assassiner
dans un bois ou de m’enfermer dans un asile psychiatrique.
***************