1913
Mars 1913.
Johanna et Hanna Bertha fréquentaient
toujours l’école moyenne de jeunes filles tenue par Lepaïola mais, désormais
grandes, elles avaient atteint l’équivalent de la classe de quatrième
française. Ce matin-ci, elles assistaient à un cours de latin consacré à une
étude d’un texte de Virgile, extrait des Bucoliques.
Or, mademoiselle von Möll n’écoutait pas la leçon, s’ennuyant profondément.
Elle préférait dessiner dans les marges de son cahier, reproduisant les toutes
dernières toilettes à la mode. Hélas pour la jeune fille, le professeur s’en
aperçut et la réprimanda sévèrement.

Forte tête, Johanna répondit à la
jeune femme avec la plus grande impertinence. Ne tolérant pas ce manque de
discipline, le professeur envoya alors cette élève peu respectueuse devant la
directrice.
Mais à la surprise de l’enseignante,
Lepaïola défendit mademoiselle von Möll.
- Mademoiselle Hammer, je me charge de
faire travailler Johanna.
- Madame la directrice, cette enfant
est têtue.
- Mademoiselle von Möll possède un
caractère bien affirmé, il est vrai. Mais elle est également dotée d’une grande
intelligence qu’il faut savoir motiver. Apparemment, ce n’est pas votre cas.
Allez reprendre votre cours.
- Bien, madame la directrice, répondit
poliment mademoiselle Hammer, n’en pensant pas moins.
- Quant à vous, mademoiselle Johanna,
je veux vous voir à midi trente.
- Oui, madame la directrice.
- Vous ne serez pas punie, mais je
veux me rendre compte par moi-même de votre niveau en latin.
Esquissant une rapide révérence,
Johanna regagna ensuite sa classe.
Bientôt, la cloche annonçant la
récréation retentit et les élèves se précipitèrent joyeusement dans la cour
afin de profiter de ces quelques minutes de détente.
La cour était entourée de murs gris et
tristes tandis que de rares arbres venaient l’embellir. Johanna et Hanna Bertha
marchaient au milieu des autres fillettes, tout en conversant. Elles
s’estimaient trop âgées désormais pour se mêler aux jeux de leurs camarades.
Pour elles, plus de saut à la corde, plus de cache-cache, plus de
colin-maillard.
- Oui, tout cela est très beau, disait
Hanna Bertha à son amie. Mais mon père ne voudra jamais m’acheter les robes
signées Poiret.
- Pourtant, il n’y a qu’elles qui sont
classe ! Oh ! Zut !
- Qui y a-t-il ?
- J’ai oublié mon cahier de latin dans
le bureau de la directrice. Je dois le récupérer au plus vite.
- Dépêche-toi, la récréation est
presque terminée.
- Viens avec moi.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Parvenues
devant la porte du saint des saints, les deux jeunes filles hésitèrent quelques
secondes.
- Hum… Je n’entends rien, jeta
Johanna. J’entre.
- Sans frapper ?
- Eh bien, oui, s’il n’y a
personne !
- Quel toupet !
La porte n’était pas fermée à clef.
Johanna put donc facilement pénétrer dans le bureau. Effectivement, Lepaïola ne
s’y trouvait pas. Par contre, à la place du lourd meuble en bois sombre que
mademoiselle von Möll avait vu quelques minutes auparavant, désormais se
trouvait une console d’ordinateur futuriste, y compris pour les années 1993. De
plus, on remarquait la présence de trois écrans plats de télévision sans
oublier des panneaux translucides de contrôle affichant toute une série de
chiffres à cristaux liquides défilant à une vitesse faramineuse.
Or, un des postes de télé était allumé
et une mappemonde tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre
apparaissait. Le tout s’accompagnait d’un générique, celui du journal télévisé
français. La télé diffusait en direct – oui ! – les actualités du 26 avril
1959. Léon Zitrone, le journaliste vedette, présentait ledit journal. A cette époque,
c’était un homme d’une quarantaine d’années, au visage débonnaire, à la
silhouette massive, aux cheveux bruns coupés courts. Son nez était chaussé de
ses célèbres lunettes si caractéristiques.


Comme par magie, le son s’éleva dans
la pièce. D’une voix très professionnelle, Léon Zitrone annonçait la présence
sur le plateau du journal du professeur Otto von Möll, astrophysicien d’origine
allemande, vivant présentement aux Etats-Unis, auteur d’un ouvrage venant tout
juste d’être traduit en français, un livre tout à fait remarquable, ayant pour
titre Demain l’électromagnétisme. Cette
œuvre scientifique avait connu un grand succès outre-Atlantique et le
journaliste laissait entendre qu’il en serait certainement de même en France.
Hanna Bertha, fort pâle, ne comprenait
pas ce qu’elle voyait. L’adolescente était au bord de l’évanouissement. Elle
dut s’asseoir sur la première chaise libre. Mais Johanna, fascinée par ce
qu’elle voyait sur l’écran, conservait son sang-froid.
Le journal se déroula comme à l’accoutumée,
l’interview de l’écrivain étant réservé pour la fin.
Léon Zitrone évoquait d’un ton neutre
les élections sénatoriales, le nouveau Président de la république d’Irlande,
les conséquences de la première conférence arabe au Caire qui avait pour sujet
le pétrole, la rencontre du Premier Ministre indien Nehru et du Dalaï Lama

à Mussoorie.


à Mussoorie.

Puis, après l’incontournable page
sportive et les résultats du tiercé, le journaliste se tourna vers Otto et
dit :
- Professeur von Möll, laissez-moi
tout d’abord vous remercier pour votre venue sur notre plateau. C’est un grand
honneur pour la télévision française de vous avoir comme invité. Vous êtes ici
afin de nous présenter votre dernier ouvrage scientifique Demain l’électromagnétisme, qui a tiré à plus de trois millions
d’exemplaires aux Etats-Unis.
- Bonjour, chers téléspectateurs
français, déclara Otto d’une voix sûre, marquée cependant par un accent
germanique certain. Je suis heureux d’être venu en France…
- Oui… ma première question sera
celle-ci : que signifie ce titre, monsieur le professeur ?
La première caméra centra alors sur
l’invité et sur l’écran apparut le visage d’un homme d’une soixantaine
d’années, légèrement chauve, la figure carrée et sympathique, des lunettes
rondes ne dissimulant nullement sa haute intelligence, la silhouette enrobée.
Johanna dévorait littéralement l’écran
des yeux.
- Mais… C’est mon cousin !
Soudain, une voix féminine s’éleva
dans le bureau, une voix qui ne provenait pas du poste de télévision. Le ton en
était feutré, sans colère manifeste.
- Mademoiselle von Möll, vous devriez
savoir qu’il faut frapper avant d’entrer quelque part.
- Euh… mais madame, je croyais qu’il
n’y avait personne dans votre bureau… toutes ces lumières… ces photographies
animées… qui parlent… c’est magnifique ! Vous êtes assurément une
magicienne beaucoup plus douée que mon vieux grand-père Rodolphe.
- Je ne suis pas une magicienne,
mademoiselle mais une technicienne. Qu’a donc votre amie Hanna Bertha ?
- Oh ! Elle a perdu connaissance
lorsque les photographies se sont mises à bouger et à parler.
- Cela m’arrange… bien, Johanna soyez
attentive. Il vous faudra garder le silence sur ce que vous avez vu ici. Mes
recherches ne sont pas encore terminées…
- Compris, madame la directrice…
- Il en ira de même pour votre amie…
vous allez oublier…
Usant d’hypnose, y compris sur Hanna
Bertha, Lepaïola agit alors sur le psychisme des deux adolescentes. Plus jamais
les deux jeunes filles n’allaient évoquer la scène incroyable dont elles
avaient les témoins involontaires.
Deux jours après cet incident, un
jeudi, Johanna se rendait au catéchisme accompagnée de son inséparable amie.
Mais Hanna Bertha dut la laisser devant le perron de l’église car mademoiselle
Rosenberg était de confession juive.
Entrant dans le vénérable bâtiment et
marchant dans la nef centrale, Johanna entendit, merveilleusement interprétée
sur l’orgue paroissial – qui pourtant montrait ses limites et avait besoin
d’être réparé – la célèbre Toccata et
Fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach.
Jamais la fille de Wilhelm n’avait
entendu cette œuvre magnifique aussi bien exécutée. Fascinée, elle en oublia
son catéchisme, ne pénétra pas dans la sacristie et monta les escaliers
conduisant jusqu’à l’organiste.

L’homme, sentant une présence, s’interrompit
et s’avisa de la présence de la jeune fille.
Or, l’inconnu avait déjà été
entraperçu en compagnie de Sergueï Antonovitch Paldomirov. S’inclinant poliment
devant l’adolescente, toujours fort bien vêtue d’un manteau en pure laine et
coiffée d’un adorable chapeau, le musicien se présenta.
- Mademoiselle, jeta-t-il en allemand,
un allemand teinté d’un léger accent slave, je vois avec ravissement que vous
avez apprécié mon interprétation. Vous devez aimer la musique, je ne me trompe
pas ? oh ! mais où ai-je donc la tête ? J’ai oublié de vous
donner mon nom. Wladimir Belkovsky, pour vous servir. Je suis tout à la fois
organiste, compositeur, hautboïste, violoncelliste et chef d’orchestre. Comme
mon accent le laisse supposer, je suis de nationalité polonaise.
- Euh… La Pologne n’est pas
indépendante…
- C’est vrai pour l’instant…
- Monsieur, c’était si beau !
j’aime beaucoup la grande musique, effectivement. Bach, Mozart, Beethoven,
Wagner… j’apprends le piano à mes heures.
- C’est très bien, sourit Wladimir.
- Mon père dit que je suis très douée
mais je pense qu’il me raconte des mensonges. Je suis loin de jouer comme vous.
- Ah ! J’aime la franchise chez
les jeunes filles bien éduquées. Comment vous appelez-vous, jeune demoiselle ?
- Johanna von Möll, monsieur. Je suis
la petite-fille du baron Rodolphe von Möll et la fille unique de Wilhelm von
Möll, lieutenant-colonel dans l’armée du Kaiser.
Tout se présentant, Johanna effectuait
une gracieuse révérence.
« Quelle petite
hypocrite ! », pensait Wladimir.
- Euh… Monsieur… je dois assister à ma
leçon de catéchisme. Je crois même être en retard. J’ai été enchantée de vous
connaître…
- Moi de même. Votre leçon dure-t-elle
longtemps mademoiselle von Möll ?
- Une heure tout au plus.
- Dans ce cas, je vais vous attendre
et pour passer le temps, je jouerai les suites anglaises et peut-être même du
Saint-Saëns.
- C’est un compositeur français ?
Je n’aime pas la musique française…
- Lorsque vous serez de retour, vous
me direz les morceaux que vous voulez entendre…
*****
Après la leçon de catéchisme, - Wladimir
Belkovsky avait attendu Johanna comme promis – le Polonais lui avait ensuite
joué plusieurs fugues de Bach ainsi que sa célèbre Aria. Puis, il avait
enchaîné avec l’Ave Maria de Schubert
ainsi qu’avec celle de Gounod sur un air du Cantor.
Mise en confiance par cet homme,
l’adolescente accepta de prendre le thé avec Wladimir.
Dans le salon, Johanna eut le toupet
de se faire payer une petite collation dont une crème glacée.
- Me voici en train d’abuser de ce
naïf et de me faire offrir une glace à la vanille et au chocolat. Que vont dire
mes parents lorsqu’ils apprendront cela ? bah ! Après tout, je suis
assez grande pour agir comme bon me semble.
- Mademoiselle, marmonna le musicien
qui avait saisi une partie des murmures de l’adolescente, vous me paraissez
bien arrogante tout à coup ! Je ne suis pas aussi naïf que j’en ai l’air,
vous savez.
- Monsieur Blev… euh… Belv… Belkovsky,
je trouve votre réflexion des plus déplacées. Vous oubliez à qui vous parlez.
- Non, pas du tout, mademoiselle von
Möll.
Wladimir se sentait de plus en plus
sur le gril. Cette pimbêche de première l’agaçait et il comprenait qu’il ne
pourrait plus la supporter longtemps. Il devait donc agir rapidement, faire ce
pourquoi il s’était rendu à Ravensburg.
- Oublions cet accrochage, reprit le
Polonais. Que pensez-vous de ce Nocturne de
Frédéric Chopin ? il est assez facile à mettre en œuvre…
L’organiste présentait à la jeune
fille un fascicule contenant quelques œuvres du compositeur et Johanna s’en
empara, s’empressant de feuilleter l’ouvrage. Or, à la dernière page, ses yeux
tombèrent sur la date d’impression du recueil. Munich, 1953.
- Oh ! Monsieur, avez-vous vu la
date imprimée en dernière page ? S’exclama l’adolescente. Cela me rappelle
quelque chose mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
- Qui y a-t-il donc ? Rien
d’extraordinaire à mon avis.
Profitant du trouble de la jeune
fille, Wladimir sortit une petite fiole de la poche de son gilet et versa discrètement
quelques gouttes d’un mystérieux liquide dans la crème glacée de son invitée.
Il était persuadé que Johanna n’avait rien perçu de son geste puisqu’elle était
occupée à lire une des pages du fascicule.
Mais il n’en était rien car la
petite-fille de Rodolphe, avec ses airs de ne pas y toucher, avait vu le manège
de Belkovsky. Alors, elle se mit à tousser de cette petite toux sèche,
irritante. Puis, elle repoussa vivement la coupe de glace qu’elle avait devant
elle.
- Oh ! Ce n’est pas de la crème
glacée que j’aurais dû me faire offrir mais des gâteaux, dit-elle. C’est bien
trop froid pour ma gorge et mes bronches fragiles. Et puis, cette glace a un
drôle de goût… celui de l’amande amère.
- Ah ! Mademoiselle vous
m’étonnez. Cette glace est excellente. La meilleure que j’ai mangée de ma vie.
- Pour vous, sans doute. Vous êtes
Polonais après tout… Chez vous, on ne doit pas manger tous les jours, lança
Johanna avec condescendance. Vous n’êtes pas difficile. Non, j’ai fait une
sottise en mangeant cette crème. Le médecin attaché à ma personne depuis ma
naissance ne tient pas du tout à ce que je déguste ce genre de dessert. Il me
répète sans cesse que cela pourrait nuire à mes poumons.
- Mademoiselle, vous rendez-vous
compte ? Vous exagérez. J’ai payé fort cher cette crème. Vous n’allez pas
la gaspiller.
- Monsieur, n’insistez pas.
- Mademoiselle !
A l’instant où Wladimir s’y attendait
le moins, la petite peste se dressa brusquement de son siège, une chaise
cannelée, et se mit à crier d’une voix stridente.
- Au Secours ! Cet homme a
cherché à m’empoisonner. C’est un assassin.
Une seconde, Belkovsky fut désemparé,
figé par la stupeur. Mais il se reprit vite et, saisissant avec force Johanna,
il l’entraîna avec brutalité vers la sortie alors que certains clients
tentaient de lui barrer le passage. Mais Wladimir sortit un revolver assez
impressionnant par la taille et le brandit devant les hommes.
- Laissez-moi passer sinon je tire,
lança-t-il d’une voix dure dans laquelle son accent slave ressortait plus que
jamais sous le coup de l’émotion.
Le personnel ainsi que les clients se
reculèrent. Ainsi Wladimir et son otage se retrouvèrent à l’extérieur du salon
de thé. Le Polonais traînait l’adolescente devant lui et, cahin-caha, le couple
mal assorti parvint sur la place centrale de la petite ville.
Le musicien marmotta :
- Pourvu que le tovaritch Alexandreï
soit à l’heure…
Son vœu fut exaucé car, aussitôt, il y
eut un vrombissement produit par un puissant moteur et une Chrysler Newyorker
rouge millésimée 1958

surgit en trombe provenant de la rue principale, semant la terreur devant les badauds qui, face à cette voiture futuriste n’avaient d’autre choix que de se précipiter sur les trottoirs étroits et mal pavés afin d’échapper à l’écrasement.

surgit en trombe provenant de la rue principale, semant la terreur devant les badauds qui, face à cette voiture futuriste n’avaient d’autre choix que de se précipiter sur les trottoirs étroits et mal pavés afin d’échapper à l’écrasement.
Petrov en personne conduisait le
puissant engin, une voiture tape-à-l’œil appartenant à Sergueï Antonovitch.
Décidément, le colonel du KGB ne se refusait rien.
Wladimir poussa avec rudesse son otage
sur les coussins de l’auto américaine et s’assit à ses côtés. Puis, la voiture
repartit sur les chapeaux de roue, effectuant un demi-tour risqué.
Les témoins de cet événement
invraisemblable coururent jusqu’à la gendarmerie et racontèrent ce qu’ils
avaient vu.
Pendant ce temps, le véhicule filait à
grande vitesse sur une route non encore goudronnée. Ses gros pneus larges
étaient malmenés.
Alors que les gendarmes allaient
stupidement tenter de rattraper la voiture anachronique avec des tacots NSU,
Daimler ou autres,

à l’intérieur de la Chrysler, Johanna se défendait comme elle le pouvait contre son ravisseur, lui griffant les mains et le mordant.
à l’intérieur de la Chrysler, Johanna se défendait comme elle le pouvait contre son ravisseur, lui griffant les mains et le mordant.
Mais la puissante automobile creusait
davantage l’écart avec ses ridicules poursuivants. Elle n’allait pas tarder à
rejoindre le champ de betteraves sur lequel stationnait le translateur. Or,
c’était oublier le protecteur de mademoiselle von Möll.
Sous les yeux éberlués du chauffeur,
se matérialisa tout d’un coup un mur de béton. Alexandreï freina rageusement
afin d’éviter l’obstacle subitement apparu.
Debout, sur le sommet du mur, se tenait
un individu de haute taille, vêtu d’un costume noir d’une coupe par trop
moderne. C’était Johann van der Zelden dépourvu de fards et de postiches.
Petrov était parvenu à stopper son
puissant véhicule à quelques centimètres à peine de l’étrange mur, non sans
voir brûlé de la gomme. Puis, il sortit de la Chrysler imité par Wladimir,
serrant toujours contre lui l’adolescente qui gigotait de plus belle.
Or, là se produisit un miracle, une
fantasmagorie digne de Georges Méliès.

L’auto futuriste disparut soudainement, sans signe annonciateur, regagnant son point de départ dans le temps et l’espace, c’est-à-dire quelque part à Paris, en 1959.

L’auto futuriste disparut soudainement, sans signe annonciateur, regagnant son point de départ dans le temps et l’espace, c’est-à-dire quelque part à Paris, en 1959.
Un geste discret de Johann et son
complice avait renvoyé le véhicule. Mais ce n’était pas tout. L’Ennemi,
brandissant une arme étrange, fit feu en direction de Petrov. Aussitôt, le
chauffeur s’écroula, un trou béant dans la poitrine. L’arme en question était
un disrupteur volé à la Cité d’or. Le corps sans vie d’Alexandreï se
dématérialisa à son tour, non pas pour retourner en 1959, mais véritablement
désintégré.
Cédant à la panique, le musicien lâcha
Johanna et, vite, il s’enfuit, tout haletant.
La jeune fille, trop émue par les
derniers événements dont elle avait été la victime ou le témoin privilégié,
s’était laissée tomber sur l’herbe et pleurait toutes les larmes de son corps.
- Laissons fuir cet imbécile, ricana
Johann. Bientôt, il sera mort.
Wladimir avait poursuivi sa course
jusqu’au translateur, craignant que celui-ci s’évaporât également pour un
ailleurs indéterminé.
Mais ce ne fut pas le cas. Nikita
l’attendait, maintenant le module temporel sous tension.
- Camarade Nikita, jeta-t-il à son
ami, partons. L’opération est fichue. Johann est intervenu en personne. Il est
plus fort que nous.
- Que s’est-il donc passé ?
demanda Sinoïevsky d’une voix morne.
- Je te raconterai tout une fois
rendus à destination. Je crois que Petrov est mort. J’ai vu son corps se
désintégrer, atteint par une arme effroyable.
- Je crains la colère de Paldomirov,
souffla le Soviétique.
- Moi, celle de Franz. Nous avons agi
sans son accord.
Tandis que le translateur s’élevait
dans le ciel tel un aéroplane maladroit, losange transparent dans l’azur
délavé, l’Ennemi s’était avancé vers Johanna qui avait fini par perdre
connaissance. Faisant respirer des sels à sa future grand-mère, il ranima
l’adolescente.
- Comment vous sentez-vous,
mademoiselle, murmura-t-il d’une voix douce.
- Je vais bien, monsieur. Merci d’être
venu à mon secours…
- Je vous ramène au château de votre
grand-père, mademoiselle von Möll.
- On se connaît ?
- Moi, je vous connais. Il se fait
tard et monsieur le baron va s’inquiéter.
- Qui êtes-vous ?
- Votre ange gardien, mademoiselle
Johanna.
Prenant l’adolescente dans ses bras
puissants, il la porta à travers les sentiers, la conduisant jusqu’à la
gentilhommière de Rodolphe.
*****
Celui qui avait prêté ses mains et
avait doublé le pseudo Wladimir Belkovsky à l’orgue n’était autre que le
Superviseur général de l’Agartha, le dénommé Daniel Lin Wu. Excellent musicien,
il n’avait eu aucune peine à briller en interprétant les œuvres de Bach et
consorts. Quant au comédien Michel Creton, il avait été soulagé de ne pas
devoir mimer le Polonais en train de jouer de l’orgue. Il ne connaissait rien
au clavier et à la musique en général. Par contre, il était tout à fait capable
de se débrouiller dans les scènes d’action. Il y faisait même merveille.
*****
Paris, 8 Juin 1993.
Stephen et Inge visitaient la célèbre
Tour Eiffel car la jeune Allemande ne l’avait vue que reproduite sur des cartes
postales, des posters ou des T-shirts.
Parallèlement, il faisait admirer à
son étudiante la perspective du Trocadéro et lui montrait l’emplacement du
Musée de l’Homme.


Voilà ce qu’il en était des plaisirs
culturels.
Le soir, il en allait tout autrement.
Les deux jeunes gens aimaient à voguer sur la Seine en bateau mouche après
avoir dîné dans un restaurant de Montmartre. Plus tard, une nuit, ils
s’enhardirent jusqu’aux Folies bergères.
Justement, alors qu’il était déjà
trois heures du matin et que l’Américain et Inge sortaient de ce haut lieu des
nuits parisiennes, qu’ils s’apprêtaient à héler un taxi en maraude afin
d’entrer enfin à leur hôtel, une grosse voiture étrangère surgit soudainement
pour stopper pile devant nos deux fêtards.
Or, cette auto était d’un modèle qui
n’existait encore qu’à l’état de prototype.
Le mystérieux conducteur de ce
véhicule descendit avec nonchalance et s’approcha de Stephen et de sa compagne.
Sa silhouette semblait vaguement familière aux deux expatriés. Avec un sans
gêne à couper le souffle, le nouveau venu interpella le professeur Möll avec un
accent américain traînant fort prononcé.
- Hello, boy ! Salut Inge. Vous
allez me suivre sans plus tarder. J’ai à discuter sérieusement avec vous deux.
Le chercheur n’avait toujours pas
identifié l’inconnu. Son visage s’était durci et il allait répondre vertement
lorsque Inge éclata de rire.
- Ah ! ça c’est trop fort !
Ce type a la même voix que toi, Stephen.
Le mystérieux étranger fit alors
chorus à l’étudiante et rétorqua joyeusement :
- C’est forcé ma toute belle que ma
voix soit celle de Stephen Möll puisque je suis lui…
Le professeur marqua son étonnement
par un haussement d’épaules.
- Bloody
Hell ! Alors, là, je suis totalement largué. Je n’y comprends plus
rien. Il doit y avoir un trucage temporel…
- Mais oui, gros nigaud, ricana le
deuxième Stephen. Mais nous n’allons pas poursuivre cette conversation dans la
rue, nous pourrions attirer l’attention. Or, c’est ce qu’il nous faut éviter à
tout prix vu notre situation. Allez, plus vite que ça, montez !
Stephen numéro 1 bafouilla
indistinctement :
- Euh… Tu as raison.
Une fois dans la voiture, Stephen
numéro 2 expliqua à son alter ego pourquoi il était retourné dans ce qui, pour
lui, était le passé. Tout en roulant prudemment, il exposa ses raisons mais
aussi son humeur du moment, faite d’espoirs et de regrets.
- Mon vieux, loin de moi l’idée de te
critiquer, mais tu devrais te dépêcher. Je viens de l’année 1995. Cela veut
dire que, par rapport à toi, je possède un énorme avantage. Je sais ce qui va
arriver à notre foutue planète dans les deux prochaines années.
Or, Stephen numéro 1 avait du mal à se
faire à cette idée.
- D’accord, tu sembles être moi, tu me
ressembles comme deux gouttes d’eau. Mais comment te croire ? comment
accepter cette situation ? Te faire confiance ?
- Ecoute ceci, mon cher. Et toi aussi,
Inge. Mais pas question de le crier sur les toits. La Troisième Guerre mondiale
que vous voulez éviter, toi et toute ta bande d’étudiants, débutera le 14
octobre 1993.
- Quoi ? éclata Inge. Dans à
peine quatre mois ?
- Michaël n’a jamais eu l’intention de
s’y opposer, grommela le premier Stephen.
- Silence ! laissez-moi parler.
Tu sais, mon double, que l’agent temporel n’a reçu comme mission que de faire
en sorte que les événements se déroulent tels qu’ils ont été conservés dans les
banques de données de son monde. A cette seconde, tu le hais, ou c’est tout
comme. Or, tu as tort.
- Ah oui ? Combien de victimes
parce que monsieur Michaël s’est refusé à empêcher cette horreur ?
- Justement, il fait un boulot
magnifique.
- Je ne vois pas comment, siffla le
professeur numéro 1.
- D’après les prévisions de nos
experts, prévisions que tu connais, d’après toutes les projections, y compris
les plus optimistes, une guerre nucléaire devait détruire au moins la moitié de
l’humanité. Et rendre tout à fait invivables pour des centaines et des
centaines d’années les lieux ciblés et irradiés. Ensuite, si jamais la guerre
était totale, un nuage de particules radioactives se serait élevé dans
l’atmosphère jusqu’à la stratosphère avec les conséquences terribles déjà
décrites.
- Lesquelles ? hasarda Inge.
- Eh bien, le rayonnement solaire ne
parviendrait plus jusqu’à la surface de notre bonne vieille Terre.
- Une Terre boule de neige ? Un
hiver nucléaire ? J’ai bien compris ? Balbutia la jeune Allemande.
- Exactement. Les températures
comprises à la surface oscilleraient entre moins cinquante degrés Celsius et
moins cent vingt degrés, ma petite.
- Hem… Tu viens de cette époque.
Alors, qu’en est-il ? fit le Stephen numéro 1.
- Justement, alors que l’arme atomique
a été employée contre tous les objectifs militaires et civils, cette
catastrophe d’hiver nucléaire n’a pas eu lieu. De plus les civils n’ont pas été
irradiés. Devines-tu pourquoi ?
- C’est Michaël…
- Oui. Chaque fois qu’un des deux
stupides belligérants décidait de prendre pour cible une grande cité, comme par
hasard, les bombardiers ou les missiles déviaient de leur route et allaient
faire exploser leurs charges dans des lieux désertiques ou encore ailleurs,
bien ailleurs, quelque part dans le temps. Bref, Michaël est un bouclier
antimissile bien plus perfectionné que ce que le Pentagone avait envisagé la
décennie précédente. On peut dire que plus des ¾
des engins de mort n’ont pas atteint leur but. Or, il s’agit là d’une hypothèse
basse.
- Donc ?
- La plus grande partie de notre
planète est sauvée. Naturellement, les Russes n’y ont rien compris. Du moins
officiellement. Toutefois, Malcolm Drangston…
- Il est toujours en fonction ?
s’exclama Inge.
- Hélas, oui. Je disais que notre
Président a parfaitement saisi qui était l’auteur de ces miracles. Si, dès le
début, il s’est réjoui de voir New York, Chicago, Los Angeles, Denver, Atlanta,
la Nouvelle Orléans, Minneapolis, Huston ou encore Miami épargnées par ces
armes de l’Apocalypse, il a vite déchanté lorsqu’il s’est rendu compte que les
agglomérations de l’adversaire étaient également protégées. Ainsi, Tachkent,
Volgograd, Moscou, Novossibirsk, Sverdlovsk, Mourmansk, Leningrad ou Krasnoïarsk
ont réchappé elles aussi à cet holocauste nucléaire.
- Que s’est-il passé ?
- Michaël a été convoqué par notre
inénarrable Drangston. Il a dû s’expliquer devant les plus hautes instances du
Pentagone, devant ces fiers généraux tout médaillés qui voulaient lui faire la
peau, l’accusant de haute trahison et j’en passe.
- Hem… Comment a-t-il réagi ?
questionna Inge.
- Il est parvenu à leur faire
comprendre, j’ignore comment, que, s’il ne s’en était pas mêlé, actuellement,
du moins en 1995, la Terre aurait été une planète désertique ne comportant que
quelques rares survivants obligés de s’enterrer afin de survivre à l’hiver
nucléaire et aux radiations. L’écosystème détruit, il faudrait à ce dernier au
bas mot 700 000 ans pour repartir…
- Je pense, reprit la jeune Allemande
que Michaël a transporté tout ce beau monde de crétins dans ce futur éventuel
et qu’il lui a montré de visu ce qu’il en était.
- Une supposition difficile à mettre
en œuvre, soupira le deuxième Stephen. Ce futur-là n’existe pas…
- Peut-être pas, s’obstina Inge.
Michaël a toujours évoqué une Grande Catastrophe qui aurait lieu plus tard…
- Tu as raison, conclut le premier
chercheur. Michaël a donc permis que s’accomplissent les conditions premières
et nécessaires qui donneront naissance à une civilisation qui succèdera à la
nôtre d’ici une soixantaine d’années… cette date, celle du 15 avril 2045…


- Tout à fait, chant du cygne de
l’homme ordinaire… mais aube d’une ère nouvelle. Les supérieurs de l’agent
temporel savaient ce qu’ils faisaient en l’expédiant à notre époque… ils
connaissaient trop bien les propensions de Michaël à vouloir empêcher notre
totale destruction trop tôt. En jouant sur les scrupules de leur outil, ils ont
trouvé le moyen de lier indissolublement le futur et le passé, ce qui était et
ce qui devait être. C’est pour cela que je le dis et le répète : ne juge
pas trop sévèrement notre ami commun, notre gardien…
- Ouais… j’ai compris le message.
Toutefois, une chose me turlupine encore… puisque tu es moi, qu’en est-il de
ton amour pour Cécile ? A-t-il abouti ?
Inge intervint avec colère.
- Moi, je ne compte pas ? je ne
suis qu’un ticket ? une bonne occasion de faire une partie de jambes en
l’air ?
- Holà ! s’écrièrent avec un bel
ensemble les deux professeurs.
Le deuxième Stephen reprit seul :
- Pour Cécile, n’aie pas trop
d’espoir. Elle appartient au passé, à notre passé. J’ai été bien long à
comprendre. Michaël m’a guéri de ce stupide amour avec la brutalité d’un chirurgien.
- Eh bien, quoi ? tu ne me
réponds toujours pas !
- Si, mais tu te refuses à voir la
réalité en face.
- Que va-t-il advenir de nous
deux ? s’entêta le premier Stephen.
- Rien de bon… Cécile a un fiancé…
- Je le connais ?
- Pas encore.
- Ah ! vais-je faire sa
connaissance ?
- Oui, bien sûr…
- Quand ?
- Bientôt… en 1913… tu reverras Cécile
également…
- Bientôt ? C’est-à-dire ?
- D’ici quelques minutes… mademoiselle
Grauillet réside à Angers. La situation internationale de l’avant-guerre de 14
a obligé le baron von Möll à se passer des services de Cécile. Celle-ci a donc
dû se résigner à retourner en France mais pas à Paris, les ressources de ses
parents étant désormais insuffisantes pour leur permettre de vivre dans la
capitale française.
- Tu vas donc m’envoyer là-bas ?
- Eh oui, mon vieux. Je ne veux pas
modifier mon passé.
- Oh ! On m’abandonne ? On
me laisse tomber comme une vieille paire de chaussettes ? éructa Inge. Je
compte pour du beurre ? les hommes, tous les mêmes ! Des mufles !
- Désolé, fit le deuxième Stephen.
- Comment ça ? C’est tout ?
- Inge, tu vas t’en retourner aux
States toute seule… Ensuite, tu me maudiras durant quelques jours… bon… Disons
pendant quelques semaines…
- Salaud ! Tamira avait raison…
- Ça suffit ! Inge, tu nous
casses les oreilles, lança le Stephen numéro 1. Bon, alors, on y va à
Angers ?
- Quand tu veux, s’inclina le deuxième
Stephen. Je suis à tes ordres… le temps de déposer mademoiselle Köpfer à
l’hôtel et… hop ! en route pour 1913…
*****
Stephen Möll allait séjourner une
huitaine de jours à Angers, cette paisible ville provinciale d’avant-guerre.


Arthur de Mirecourt, ce brillant et
excentrique officier, se rendit lui aussi dans la capitale angevine afin de
demander aux Grauillet la main de leur fille. L’inévitable rencontre entre les
deux prétendants aboutirait à un incident regrettable pour l’Américain.
Arthur se présenta un après-midi
ordinaire chez les Grauillet, vêtu de son uniforme et un bouquet de tulipes à
la main. Le militaire fut reçu fort aimablement. Toutefois, avec regret, le
père déclina l’offre. Bien qu’il estimât Arthur, il ne pouvait accepter le
mariage de Cécile, étant dans l’incapacité de la doter convenablement.
La jeune fille soupira ostensiblement
lorsque son père prononça le « non » fatal. Cependant, nullement
découragé, Arthur se promit de revenir bientôt à la charge.
Alors que l’amoureux éconduit
s’apprêtait à quitter l’appartement, la sonnette de la porte d’entrée retentit
et l’unique domestique y introduisit Stephen Möll qui était déjà venu une ou
deux fois chez les Grauillet. Le Français et l’Américain se croisèrent et se
saluèrent froidement. Le professeur, à la vue d’Arthur, sut instinctivement
qu’il s’agissait là de son rival. Il fut conforté dans son sentiment lorsque
Cécile s’exclama étourdiment :
- Oh ! C’est vous Stephen !
Quelle joie de vous revoir si vite.
Quant à Arthur, il crut comprendre les
véritables raisons du refus du père Grauillet à l’union de sa fille. Alors, il
apostropha durement l’Américain.
- Monsieur, je me demande ce que vous
faites ici. Manifestement, vous êtes étranger et…
- Quoi ? répondit Stephen. Je ne
vous permets pas.
- Je sais pourquoi vous venez visiter
mademoiselle.
- Ah oui ? Pourquoi donc monsieur
je sais tout ?
- Seigneur, souffla Cécile. Vous
n’allez pas vous quereller…
- Vous la courtisez avec l’intention
manifeste de la mettre… pardonnez-moi, Cécile, dans votre lit ! Vos
parents acceptent ce déshonneur car ils ont des ennuis d’argent.
- Arthur ! Que dites-vous
là ? se récria la jeune fille.
- La triste vérité, non ?
- Que… non ! c’en est trop !
Rugit Stephen.
- Comment allez-vous réagir, monsieur
le civil ? l’Etranger qui sait s’imposer par sa fortune et son entregent…
- Taisez-vous Arthur, fit mademoiselle
Grauillet avec sévérité. Vous me décevez profondément. Stephen…
- Voyez combien j’ai raison,
poursuivit le jeune capitaine. Vous l’appelez déjà par son prénom.
- Parce que je connais Stephen Möll
depuis plusieurs années déjà.
- Je ne vous crois pas…
- Pourtant, c’est la vérité vraie.
- Monsieur Möll, si c’est bien là
votre nom…
- Oui, et j’en suis fier ! Je
suis bien apparenté au baron von Möll…
- Nous allons régler ce différend en
gentlemen.
- Ce qui signifie ?
- Arthur, je vous le défends, jeta
Cécile qui avait compris de quoi il retournait.
- Une explication entre hommes
s’impose.
- Vous voulez faire le coup de
poing ? M’affronter à la boxe ? je suis partant, monsieur le fier à
bras !
- Non, vous vous trompez. Je désire
croiser le fer avec vous, comme doivent le faire les hommes bien nés. C’est un
honneur que je vous fais, monsieur l’Américain.
- Se battre à l’épée ? N’est-ce
pas interdit par les lois de ce pays ?
- Tout à fait, mais un arrangement est
toujours possible.
Dans la salle de séjour, le père commençait à
s’inquiéter car des bribes de l’échange verbal houleux lui parvenaient. Se
levant, il s’en vint sur le seuil.
- Que se passe-t-il donc ?
- Rien, monsieur Grauillet.
- Oui, rien de très ordinaire,
renchérit Arthur de Mirecourt.
- C’est faux, jeta Cécile au bord des
larmes…
- Mais non, un petit différend de rien
du tout, reprit le capitaine.
- Tout à fait. C’est d’accord, mister
de Mirecourt.
- Tant mieux, monsieur Möll. Alors, à
demain matin, près des faubourgs nord de la ville… derrière l’église
abandonnée…
- Je vois où ça se situe…
- Dès l’aube. Venez avec ce qu’il
faut…
- Comment trouver ces choses ?
- Oh ! Vous n’en n’avez
pas ? Dans ce cas, je vous apporterai le nécessaire et vous choisirez.
- Vous n’allez tout de même pas,
commença Cécile.
- Tout de même pas quoi ?
Interrogea le père.
- Discuter sérieusement de ce qui nous
sépare, reprit Arthur d’un ton déterminé.
- Oui, j’approuve, opina le
professeur. Vous verrez que j’ai des ressources insoupçonnées. Monsieur
Grauillet, navré, mais j’ai des dispositions à prendre…
- Vous nous quittez déjà ?
- Oui, un imprévu. Mais je serai à
l’heure, monsieur le capitaine. N’ayez aucune crainte là-dessus.
- Je retiens votre promesse, monsieur
Möll. Je vous attendrai avec impatience.
Tandis que Cécile éclatait en pleurs,
les deux jeunes gens, tout aussi soupe au lait l’un que l’autre, se quittèrent
avec un salut glacé, laissant pantois monsieur Grauillet.
La rencontre, le fer à la main, eut
lieu donc dès le lendemain matin, dans un terrain vague. Stephen n’avait aucun
témoin mais ce n’était pas le cas du capitaine de Mirecourt. Il avait fait ce
qu’il fallait et un de ses amis s’était proposé en tant qu’observateur du bon
déroulement de ce duel dans le plus pur style des Trois Mousquetaires.
Après les salutations d’usage,
l’énoncé des règles, le combat commença. Stephen Möll, courageux, n’avait pas
osé refusé l’affrontement à l’arme blanche bien qu’il ignorât comment se
battre. En effet, il ne pratiquait pas l’escrime. Il se mouvait donc sur le
terrain d’une manière ridicule, avec forces maladresses. Toutefois, il avait vu
les six films de Star Wars, ce qui
lui permettait de savoir comment on tenait l’épée, ou à peu près. Il n’en
restait pas moins que, se croyant en train de jouer le rôle de Han Solo,
il se battait d’une façon grotesque, bondissant sans raison, tournoyant subitement, sautant, esquivant tant faire se peut, agaçant Arthur de Mirecourt. Tous ces tours étaient exécutés en serrant l’arme comme s’il s’était agi d’un vulgaire bâton ou presque.

il se battait d’une façon grotesque, bondissant sans raison, tournoyant subitement, sautant, esquivant tant faire se peut, agaçant Arthur de Mirecourt. Tous ces tours étaient exécutés en serrant l’arme comme s’il s’était agi d’un vulgaire bâton ou presque.
Le capitaine fut surpris par un recul
soudain de Stephen et, imprudemment, se découvrit un peu trop. Alors, le
chercheur, venant à la parade, une parade tout à fait improbable, traça une
balafre sanglante sur le bras gauche de son adversaire. Vexé, Arthur reprit le
duel, décidé cette fois à ne plus se laisser avoir.
Piqué dans son amour propre, le
militaire usa alors de toute sa science et en moins de quinze secondes, avec
une grande souplesse du poignet, parvint à traverser l’épaule droite de
Stephen. Le professeur, fou de douleur, tomba sur l’herbe humide et perdit
connaissance.
L’ami du capitaine et ce dernier
vinrent au secours de l’Américain. Désormais, toute la rancœur d’Arthur s’était
envolée et le jeune officier était quelque peu penaud de sa réaction de la
veille. En effet, de Mirecourt s’était rendu compte que Stephen Möll avait fait
preuve d’un grand courage en acceptant ce duel alors qu’il ne savait pas manier
l’épée. Il était même parvenu à égratigner son adversaire et à tenir le terrain
trois longues minutes.
Moins de trente minutes plus tard, le
chercheur, soigné et pansé, reposait dans un bon lit, dans la chambre d’amis de
la famille Grauillet. Le capitaine de Mirecourt avait promis de venir prendre
régulièrement des nouvelles du blessé. Mieux, il avait réglé la note du
médecin. Puis, il s’était sincèrement excusé auprès de Cécile de son attitude
grotesque et impardonnable de la veille. La jeune fille, faisant la moue, avait
répondu qu’elle devait réfléchir avant d’accepter de revoir son fiancé.
*****