Chapitre 11
14
juillet 1995, 11 heures du matin, Champs Elysées, sur la tribune
présidentielle.
Celle-ci était pleine de chefs d’Etat et de gouvernements, de généraux, de ministres, d’invités d’honneur tandis que, debout, le Président de la République, Benoît Fréjac, au garde-à-vous, assistait au traditionnel défilé militaire en ce jour de célébration de la fête nationale.
La
foule présente participait avec insouciance à la liesse générale, ignorant que
la police secrète ainsi que les CRS étaient sur les dents.
Les
camions de télés, véritables studios ambulants, retransmettaient ce défilé dans
toute la France. Mais les images centralisées par les régies n’étaient pas vues
en intégralité par les téléspectateurs ordinaires.
Dans
son QG, le commissaire divisionnaire Quinant se rongeait les ongles sous
l’impatience et le stress. Il était fort inquiet et ne parvenait pas à le
dissimuler. Lui seul comprenait le véritable enjeu de ce qui pouvait se passer.
Il pensait qu’il avait tout fait pour prévoir l’impossible, même
l’impondérable. Mais face à Daniel Grimaud, tout pouvait survenir. Absolument
tout.
Justement,
un indice existait qui renforçait son inquiétude. Un représentant d’un petit
pays d’Afrique noire centrale, un président, avait du retard et son siège demeurait
obstinément vide à la gauche du chef de l’Etat.
Benoît
Fréjac, surpris par ce fait inaccoutumé, se retournait régulièrement vers son
chef des armées et lui demandait, quelque peu contrarié:
-
Alors, général Pacoux, toujours aucune nouvelle de Farid Téké?
-
Hélas, non, monsieur le Président. Une section spéciale de la DGSE s’est rendue
au domicile parisien de monsieur Téké. Ce matin il est parti comme prévu dès
huit heures trente, mais depuis, personne ne l’a vu.
-
Mais enfin, Pacoux, une limousine officielle ne s’évapore pas comme ça dans les
airs en plein Paris!
-
Monsieur le Président… Attendez… un appel urgent sur la ligne réservée…
Le
commandant en chef des armées écouta alors attentivement la communication.
Fréjac le vit pâlir subitement.
- Mon
Dieu… Que se passe-t-il donc Pacoux?
-
Monsieur le Président… c’est affreux et impensable. La limousine de monsieur le
président Téké vient d’être retrouvée dans la forêt de Rambouillet.

-
Vide?
-
Hélas non! Certes, le chauffeur a disparu mais, sur la banquette arrière, les
policiers ont pu identifier le cadavre du président Téké. Dans un pitoyable
état. Son corps ne serait plus qu’une momie desséchée et son visage, dissimulé
sous un masque fang, réduit telle une tête de jivaro.

De plus, épinglée sur le costume traditionnel du chef, une pancarte comportant une inscription en latin dont la teneur serait, si le message a été bien traduit: ainsi périssent les prévaricateurs et les concussionnaires.

De plus, épinglée sur le costume traditionnel du chef, une pancarte comportant une inscription en latin dont la teneur serait, si le message a été bien traduit: ainsi périssent les prévaricateurs et les concussionnaires.
-
Euh… naturellement, le message était signé du fameux Daniel…
-
Presque, monsieur le Président. Plus exactement, la signature est: «
Apocalypse de Daniel ».
-
Ce fumier me nargue! Il se fout de moi… de vous… de l’armée, de la police, de
la justice, du monde entier. Il va me le payer. Son heure a sonné. Ah! Il nous
méprise tous, tant que nous sommes. Il se juge plus fort que tous les Etats et
nations réunis. Il va en baver ce salaud. Je le jure! Maintenant, nous avons
une piste.
-
Monsieur le Président, je vous rappelle que vous êtes filmé. Il ne faut pas éveiller
l’attention.
-
Compris, Pacoux. Vous allez convoquer le cabinet secret pour treize heures.
Tant pis pour l’interview traditionnelle. Je veux des résultats.
-
Mais si ce Daniel agit maintenant?
-
Il aura la pilule de sa vie!
Pendant
cet échange, le défilé s’était poursuivi. Les Mirages 2000 firent leur
apparition sous les applaudissements de la foule enthousiaste qui, distraite
par les acrobaties et les fumées tricolores crachées par les avions, ne prêta
aucune attention à un char Leclerc

qui ne tenait pas parfaitement la ligne. Autre anomalie: le tank aurait dû avoir deux soldats aux commandes. Or, ce n’était pas le cas. Il n’y avait à son bord que le conducteur maladroit et celui-ci chantait à tue-tête L’Homme armé tout en actionnant la tourelle comportant le canon et la faisant tournoyer.

qui ne tenait pas parfaitement la ligne. Autre anomalie: le tank aurait dû avoir deux soldats aux commandes. Or, ce n’était pas le cas. Il n’y avait à son bord que le conducteur maladroit et celui-ci chantait à tue-tête L’Homme armé tout en actionnant la tourelle comportant le canon et la faisant tournoyer.
Un
instant, l’officier tankiste sauta de l’engin et courut à toute vitesse en
direction des barrières derrière lesquelles se massait le public.
Il
hurla comme terrorisé.
-
Couchez-vous! Vite! Bon sang! Plus vite! Le char est devenu fou. Le canon peut
tirer ou exploser à tout moment!
Aussitôt,
une forte déflagration retentit. Mais le char, au lieu de projeter des éclats
et débris un peu partout, telle une mitraille infernale, s’effondra alors sur
lui-même pour se transformer en une espèce d’énorme bubble gum rose et mauve
tandis qu’une fumée des mêmes teintes se répandait alentours. A son contact,
tous les objets métalliques se métamorphosaient en une pâte de chewing gum
colorée.
Un
Anglais, un touriste qui avait combattu les nazis dans les Ardennes, crut à une
farce du clown de service.
-
Ah! Ces français! S’exclama-t-il. Je ne savais pas qu’ils avaient un sens de
l’humour aussi développé. C’est plus fort que Benny Hill.
En
moins de deux minutes, tous les chars et les blindés de la colonne motorisée du
défilé subirent la même transformation cocasse. Les armes, les fusils
mitrailleurs, les pistolets, les sabres d’apparat, mais aussi tout ce qui
contenait du métal, les barrières, les boutons d’uniformes, les montres, les
montures de lunettes, devinrent des friandises collantes parfumées soit à la
fraise soit à la violette.
Daniel
Lin était l’auteur de cette farce monumentale inspirée du génial Franquin. Pour
l’heure, inconscient d’offrir une cible, il se tordait de rire en plein milieu
de l’avenue, tel un gamin joyeux du bon tour qu’il venait de faire.
La
panique se généralisait. En retrait, les caméras des télévisions du monde
entier filmaient ce spectacle incongru et grotesque.
Dans
son QG, Quinant ne tarda pas à réagir.
-
Andrieu! Filez vite avec quinze hommes vous emparer de Daniel. Il n’y a pas à
s’y tromper. Voyez. Il porte l’uniforme de capitaine.
Immédiatement,
l’inspecteur obéit. Une petite troupe déboula sur les Champs Elysées à la poursuite
de notre daryl androïde.
Désormais,
la panique atteignait son paroxysme. Les spectateurs, ne comprenant pas ce qui
arrivait, reculaient et couraient dans tous les sens. C’était à qui se débinait
le plus vite. Dans ce tohu-bohu, les femmes et les enfants ne pouvaient suivre
et risquaient le piétinement. Les forces de police avaient fort à faire pour
reprendre le dessus.
Andrieu,
faisant fi de cette foule, aperçut enfin Daniel qui riait toujours, ne
parvenant plus à contrôler son fou rire. Il riait tant que les larmes lui
coulaient des yeux et que les côtes lui faisaient mal. Jamais il n’avait
éprouvé une telle euphorie. C’était bien là la preuve qu’il avait besoin de
soins.
-
Ah! Commandant Fermat, articulait-il entre deux hoquets, vous vouliez que cette
journée fût un carnage. Mais je n’ai pu me résoudre à suivre vos ordres à la
lettre. Ma solution est plus créative, vraiment. J’ai assez tué. Trop. Je ne
suis pas fait pour cela. Je ne veux plus manger de ce pain-là, engendrer le
désespoir. Il faut faire preuve d’humour et d’invention dans la vie. J’ai
préféré transformer cette cérémonie archaïque en quelque chose de loufoque.
Tous ces fiers-à-bras n’en mènent pas large. Les télévisions de toute la
planète sont en train de retransmettre ce cirque. Demain, les journaux en
feront leurs choux gras. Que je m’amuse!
Soudain,
Daniel Lin s’aperçut de la présence d’Andrieu. L’inspecteur pointait son
automatique dans sa direction. L’arme était parfaitement fonctionnelle, le gaz
s’étant dissipé.
Le
policier apostropha le terroriste d’un nouveau genre.
-
Daniel, vous êtes cerné. Les mains en l’air. Vite. Un faux mouvement de votre
part et je tire.
-
Ah! Cela manquait à mon scénario. Quel comique celui-là. Franchement, qui
croyez-vous effrayer avec votre jouet obsolète?
-
Cessez de rire, sacré nom de Dieu! C’est une arme. Elle contient une douzaine
de balles. De plus, quinze de mes hommes vous entourent.
Pour
démontrer son sérieux, l’inspecteur fit feu, manquant volontairement sa cible,
mais de peu. La balle siffla aux oreilles de Daniel Lin.
Le
capitaine Wu, cerné, paraissait devoir se rendre. Andrieu pensait la partie
gagnée. C’était méconnaître les capacités du daryl androïde.
Tout
en se frottant l’oreille gauche, Daniel Lin articula.
-
Humain stupide de ce XX e siècle imbu de lui-même, fier de ses exploits
techniques, vous espérez sérieusement me stopper avec ce ridicule objet? Je
n’ai jamais tremblé devant un ennemi. Encore moins devant une espèce de caniche
docile dont on a limé les griffes. Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait face
avec succès à trois cents Haäns autrement mieux armés que vous. Ils étaient
munis de fusils à plasma, de disrupteurs et de fuseurs qui pouvaient vous
transformer en un misérable tas de poussière en une nanoseconde. J’ai même affronté
à mains nues une horde d’Asturkruks qui n’avaient qu’une idée: me faire la
peau. Alors, je me fous de vos gadgets obsolètes. Vous pouvez les jeter dans
une oubliette ou en faire don à l’Armée du Salut. Vous savez, vous êtes un
comique, vous… Andrieu, n’est-ce pas?
-
Comment savez-vous mon nom?
-
Facile! Je suis télépathe. Sur ce, salut. Je ne vous dis pas hasta luego,
mais adios!
Toujours
en proie au fou rire, Daniel, qui avait commandé mentalement la téléportation
au vaisseau Sakharov, s’estompa dans le néant devant les yeux
médusés d’Andrieu qui réagit un brin
trop tard en faisant feu dans le vide.
-
Ma parole! Je suis en plein délire. Il se prend pour le Joker ou quoi?
Un
peu plus tard, Andrieu dut subir l’ire de son supérieur. Mais, à son tour,
Quinant se fit sonner les cloches par le Président Fréjac en personne lors
d’une réunion d’urgence du cabinet secret.
***************
15h03, heure de Paris.
Dans
sa cabine, Daniel visionnait pour la huitième fois consécutive A cat
concerto, le célébrissime cartoon de Tom et Jerry, oscarisé en 1946.
Comme nous le voyons, il ne se lassait pas de ce dessin animé.


-
Dommage que mon chat, Ufo, ne puisse pas encore jouer du piano! Je ne l’ai pas
créé assez intelligent, je pense… soupirait notre daryl androïde déjanté. Ah!
Lorsque j’en aurai le temps, je lui grefferai de nouvelles cellules nerveuses
afin qu’il réussisse ce tour.
Or,
soudainement, le commandant Fermat, le visage fermé et sévère, fit son entrée
dans les appartements privés de Daniel Lin sans se faire annoncer. Il avait les
lèvres pincées et ses yeux lançaient des éclairs.
Toujours
d’humeur guillerette, le capitaine Wu, inconscient de ses récentes bévues,
accueillit son supérieur avec chaleur.
-
Alors, commandant, ma petite sauterie des Champs Elysées vous a plu? Je sais;
j’ai modifié votre scénario ce matin sans vous en avertir. J’ai préféré
ridiculiser l’armée français plutôt que de commettre un nouveau carnage. Mais
c’est bien mieux, croyez-moi. Ainsi, le Président Fréjac est totalement
décrédibilisé auprès de ses pairs. La vie est tellement triste et si courte
qu’il faut parfois y mettre une pincée d’humour, non?
-
Hum… Daniel Lin, je suis fort mécontent de toi! Asséna brutalement André.
Surpris,
le capitaine sursauta. Il ne s’attendait pas au tutoiement de son supérieur
hiérarchique.
-
Plait-il, monsieur? Balbutia-t-il. J’ai pourtant bien agi. J’ai économisé plus
d’une centaine de vies.
-
Capitane, je n’aime pas du tout vos dernières initiatives, reprit Fermat d’un
ton sec. Vous le savez, je ne tolère chez mes subordonnés aucune fantaisie et
encore moins les erreurs et les gaffes. Ce que vous avez fait ce matin,
justement, couronne toute une série de bévues monumentales.
-
Euh… je ne vois pas, monsieur.
-
Je vous félicite. Dans vos boulettes, vous êtes parvenu à dépasser, et de loin,
Gaston Lagaffe lui-même. Bravo!
-
J’ai commis des gaffes, moi, monsieur? Mais c’est tout à fait impossible. Ce
n’est pas dans ma nature.
-
Dire que l’amiral Venge m’avait dressé un portrait plus que flatteur de votre
personne. Il s’est lourdement trompé. Quelle cruelle déception. Génie de la
Galaxie, l’amiral Prentiss vous avait bien jugé, lui! Génie de la sottise
hissée au rang de chef-d’œuvre. Bref, vous n’avez pas été à la hauteur de la
mission, Daniel Wu.
-
Commandant…
-
Cessez d’essayer de vous justifier et écoutez-moi. Hormis vos exploits inspirés
de Franquin ou de séries télé, j’ai trois choses à vous reprocher.
Mortifié
et humilié bien plus qu’il ne l’avait jamais été, Daniel Lin n’osa répondre et
baissa humblement la tête.
-
Primo: Maïerdine… pourquoi l’avoir expédié chez les Néandertaliens?
-
Monsieur, vous le saviez…
-
Il a survécu assez longtemps pour embrouiller les recherches des
paléontologues. Je me demande si cette science s’en remettra. Mais, cela n’a
aucune espèce d’importance après tout puisque cette chronoligne est destinée à
s’effacer.
-
Vous voyez…
-
Vous affectionnez particulièrement ce genre de tours, n’est-ce pas? Vous avez
tenté le coup avec Penn et, comme cela avait fort bien marché, vous avez
récidivé avec le Russe. Mais plus fort, plus loin. Oui, je vous avais ordonné
de le faire disparaître. Mais je ne pensais pas que cela allait enrichir votre
précieuse collection d’enregistrements sonores.
-
L’autre jour, vous aviez mieux accepté la chose. Six cents siècles en arrière,
Maïerdine a bel et bien disparu.
-
Pas tout à fait. Il a laissé des traces. Chez moi, et vous avez oublié
l’essentiel, le terme disparition signifie élimination biologique. Votre
interprétation très large de mon ordre va engendrer des modifications dans les
sciences. D’après Magdalena, il faudra quatre siècles aux préhistoriens pour
s’en remettre.
-
Monsieur, il n’y a pas plus d’une minute, vous déclariez que cela n’avait pas
réellement de l’importance puisque…
-
Taisez-vous Daniel et laissez-moi poursuivre cette dégradante et affligeante
énumération. En notre absence, notre pavillon de Neuilly a été visité par la
police. Comment cela a-t-il été possible? J’attends vos explications. Avant de
me fournir des excuses, sachez également que la perquisition est survenue bien
avant votre prestation loufoque sur les Champs Elysées. Le détecteur de chaleur
a été formel. Alors, quelle nouvelle maladresse ou bévue dois-je ajouter à
votre passif?
-
Commandant, j’ai été étourdi. J’avoue volontiers ce défaut. Hier, j’ai tout
simplement omis de brancher les psycho images du jardin. Mais rassurez-vous.
Celles de la cave étaient fonctionnelles.
-
Ah. C’est tout ce que vous trouvez à dire capitaine pour votre défense. Bon
sang, Daniel, montrez-vous plus critique et plus efficace. Cet oubli n’explique
pas du tout comment la police est à nos trousses. Ni comment la presse et la
télévision diffusent votre photo toutes les cinq minutes. Je ne parle pas
seulement de l’échelle nationale. Le monde entier sait à quoi vous ressemblez
maintenant.
-
Quoi? Vous voulez plaisanter monsieur. Je suis incapable d’apprécier cet
humour.
-
Daniel, je ne plaisante pas. Bien au contraire. Pas plus tard qu’il y a un
quart d’heure, j’ai capté une émission en live de la première chaîne française.
Une émission en direct. Les journalistes ne parlaient que de vous avec votre
portrait sur grand écran. Vous savez, cette photo où vous posez en costume à la
Bogart avec Ufo sur vos épaules. Désormais, vous n’êtes plus que Daniel
Grimaud, le « tueur au chat ». De plus, vos complices sont également
cités.
-
Monsieur, vous faites erreur, je ne m’habille pas comme Bogart mais comme Paul
Muni dans Scarface.


-
Dites-moi que je rêve! S’exclama Fermat, visiblement dépassé par l’attitude du
daryl androïde.
-
Monsieur, je tiens à être précis et…
-
Capitaine, soit vous vous fichez de ma gueule soit vous avez fondu plusieurs
circuits.
-
Commandant, je ne saisis pas. Je ne parle pas un français aussi imagé et argotique
que le vôtre. Ceci dit, j’ai toute ma tête et aucun circuit n’a fondu.
-
Je renonce à vous faire entendre raison, Daniel Lin.
-
Attendez… je réfléchis. Je sais ce qui a dû se produire. La voisine…Armelle
Comte.
-
Cette vieille dame inoffensive qui aime les chats? Qui vient parfois nous
demander un œuf ou du sucre? Que vient-elle faire dans cette histoire?
-
Euh… je lui ai confié la garde de Violetta une douzaine de fois.
-
Comment? Mais vous deviez vous en charger personnellement. Mes ordres étaient
pourtant clairs. Aucune intrusion, aucune visite de plus de deux minutes sans
ma présence. De la politesse et c’est tout.
-
Oui, monsieur, j’ai fauté, je l’admets…
-
Pourquoi? À quoi songiez-vous donc?
-
C’est difficile à expliquer, monsieur.
-
Ah! Capitaine, ne pouvez-vous appréhender l’enjeu de notre entreprise? Le sort
de notre Galaxie repose entre nos mains, entre vos mains, Daniel Lin Wu, et
vous, monsieur le prodige avez cru bon de tirer au flanc.
-
Commandant, je pense être en proie au spleen, être victime d’un état dépressif
et…
-
Arrêtez de me réciter tous les synonymes de votre état d’âme actuel. Vous
m’agacez. Vous n’êtes pas un dictionnaire ambulant. Loin s’en faut.
-
A vos ordres, commandant.
-
Vous vous décidez à opter pour une attitude plus martiale. Cela va me faciliter
l’exposition de mon troisième grief. Le plus grave, capitaine.
-
Le plus grave? Commandant, je risque au moins la dégradation dans ce cas et
l’enfermement dans un centre de rééducation ou alors…
-
C’est tout à fait exact. Du moins si votre prospective conduisait bien à la
recréation de notre XXVIe siècle. Or, ce n’est pas le cas. Pas du tout.
-
Monsieur, veuillez m’expliquer mon erreur. Mathématiquement, je suis
imbattable…
-
Daniel, en fait, vous êtes parti d’une hypothèse fausse. Selon vous, il
suffisait de modifier le passé de la Terre dans les années 1990 pour amener le
rétablissement d’un temps conduisant au monde de notre civilisation dès le
XXIIe siècle, et cela en recourant à l’assassinat de tous les représentants de
l’ultralibéralisme.
-
Certes, monsieur. Les calculs aboutissaient en théorie à ce schéma-ci.
-
Or, capitaine, j’ai soumis à l’IA du vaisseau les résultats de nos actions en
1995 depuis trois mois.
-
Je vois, commandant. Mais Magdalena ne peut seule…
-
Votre père l’a conçue, non? Sur le modèle de votre cerveau positronique. À vous
voir, je me dis qu’il aurait dû se contenter de créer un simple androïde et non
un hybride de…
-
Monsieur, là, vous faites preuve de mépris à mon égard et…
- Parce
que la coupe déborde, capitaine! Je reprends ma démonstration. Le XXIe siècle
bis que Sarton nous avait décrit n’existera pas, soit. Mais cela n’entraînera
pas le fait que le nôtre se substituera à ce cauchemar, bien au contraire. À ce
jour, nos actions ont conduit à une déstabilisation des nations occidentales au
profit de puissances régionales émergentes comme l’Inde, l’Afrique du Sud, la
Chine, le Brésil, l’Indonésie, le Vietnam, la Malaisie, le Mexique,
l’Argentine, le Botswana et le Zimbabwe.
- Les
Brics, monsieur, sauf qu’il y manque la Russie et qu’il y a plus de pays…
-
A quoi faites-vous allusion, Daniel? Je ne comprends pas ce que vous dites.
-
A une notion économique du début de ce XXIe siècle qui ne verra pas le jour
justement, monsieur.
-
Hum… je reprends. Pour l’heure, ces pays ne peuvent rayonner car ils sont
bridés par les Etats-Unis et leurs alliés, le Japon, la Corée du Sud, Singapour
et Taiwan, l’Europe bien évidemment et ainsi de suite, véhiculant la pensée
unique, la doxa économique qu’il est obligatoire de suivre.
-
Oui, monsieur.
-
Or, au XXIe siècle, ruinées par nos manipulations du continuum, les grandes
puissances actuelles se replieront sur elles-mêmes, dans une néo-féodalité
isolationniste, intégriste et conservatrice à tous points de vue, y compris sur
le plan moral. Ainsi, les Etats-Unis devront affronter des forces centrifuges
multiples, une nouvelle guerre de sécession qui se conclura par la partition du
pays en trois Etats à l’orée du XXIIe siècle, l’Union chrétienne et catholique
de la Mexamérique avec pour capitale San Diego, les Etats confédérés du
Centre-Est avec Pittsburgh comme centre politique et, enfin, ce qui restera de
l’Etat fédéral qui conservera Washington comme vestige de la puissance passée.
Ces pays, vous vous en doutez, s’épuiseront ensuite dans des conflits
interminables.
-
Monsieur… cela me rappelle…
-
Stop! Laissez-moi achever! Je passe à l’Europe. Son sort n’est pas enviable. Au
lieu d’un regroupement, un éparpillement car auront lieu les éclatements
successifs de l’Italie, - deux Etats, pas davantage, - de la Belgique, du
Royaume-Uni - cette fois-ci en trois nations bien distinctes - de l’Espagne, où
le Pays basque et la Catalogne deviendront indépendants et pas seulement
autonomes. La Corse à son tour, après bien des péripéties sanglantes, deviendra
une nation libre. Mais c’est une façon de parler puisqu’elle sera aux mains de
puissantes mafias. Un peu plus tard, le Pays basque français rejoindra son
grand frère ibère. Quant à la Grèce, elle mènera une guerre contre ses voisins
des Balkans, la région transformée une fois encore en poudrière. Passons à la
Russie. Elle se divise en dix-sept pays. L’Asie, maintenant. Ce n’est pas
mieux. Le Japon est victime de l’expansionnisme chinois. Ne possédant pas
l’arme atomique, il est incapable de se défendre contre son adversaire. Je vois
à votre moue que vous trouvez qu’il s’agit là d’une juste revanche pour vos
concitoyens.
-
Monsieur, vous faites erreur.
-
Hem.. Le Proche-Orient s’enferre dans une guerre que je peux qualifier
d’éternelle. Quant à l’Afrique, si mal partie, que lui arrive-t-il donc?
Elle sombre définitivement, hormis les Etats austraux. Mais je m’aperçois qu’il
manque l’Amérique latine dans ce sombre bilan. Il vaut mieux l’oublier car elle
renoue avec ses vieux démons, trafics en tous genres, républiques bananières,
guérillas, etc.
-
Monsieur, du moment que…
-
Daniel, vous m’insupportez! Tout cela donne un XXIIe siècle guère plus
brillant. Les deux puissances asiatiques du moment, l’Inde et la Chine
s’allieront afin de mettre au point une race de surhommes qui auraient dû avoir
pour but de réparer les dégâts environnementaux. Or, évidemment, ils auront
plutôt pour objectif la conquête de la Terre tout entière. C’est alors que
notre planète, épuisée, exsangue même, s’offrira à ces nouveaux dictateurs en
un lâche soulagement.
-
Mais monsieur, c’est magnifique! Nous retombons sur nos jambes. Les guerres
eugéniques se déroulent comme prévu.
-
Ah! Décidément, Daniel, votre jugement ne s’améliore pas. L’erreur monumentale,
vous ne la voyez pas? Deux siècles de retard pour ces guerres eugéniques! Une
broutille pour vous. Or, pendant ce temps, l’Empire Haän a tout le loisir de
poursuivre son expansion dans notre quadrant galactique. La Terre sera conquise
par cette race guerrière en l’an 2352. Au lieu de l’année 2328, je vous
l’accorde. Ainsi, l’humanité ne disparaîtra qu’en l’an 3025 ou 27. Dans
l’histoire bis, c’était en l’année 2983. Capitaine, je vous félicite pour ce
prodige. Vous avez obtenu un répit de quatre décennies pour vos frères humains.
-
Ah, mais pardon, monsieur, vous faites preuve de la plus grande injustice à mon
encontre. Vous m’avez poussé à commettre tous ces meurtres. J’envisageais une
solution moins brutale: ridiculiser l’idéologie ultralibérale. J’ai connu des
dysfonctionnements, mais ils étaient prévisibles. Le docteur di Fabbrini a dû
vous mettre en garde à ce sujet. Je ne suis pas fait pour tuer, répliquer
létalement si je ne suis pas attaqué directement. Ce n’est pas l’androïde qui
s’exprime ici, mais l’humain! Or, justement, l’humain peut commettre des
erreurs, se tromper. Mais il apprend et il progresse. Il grandit et il devient
sage.
-
Capitaine, votre comportement ces dernières semaines dément vos propos! Quant à
votre solution non violente, elle n’aurait rien changé aux conclusions de l’IA.
Dès l’origine, votre hypothèse ne tenait pas la route.
-
Soit. Admettons. Mais permettez-moi de vous rappeler que c’est vous qui avez
lourdement insisté pour que nous intervenions en 1995. Or, j’avais envisagé une
nouvelle approche. Tuer Thaddeus von Kalmann ou lui couper les griffes dès l’an
1947, lors de la publication de Slavery Trek. Vous avez refusé
sèchement. Ensuite, j’ai tenté de réorienter nos actions en leur conférant un côté
absurde. Si nous avions opté pour le ridicule, comme en 1990, nous n’aurions
pas, à cette heure, la mort de centaines et de centaines de victimes sur la
conscience. Est-ce que vous parvenez à dormir paisiblement monsieur? Moi, j’y
ai pratiquement renoncé… sauf à recourir à des moyens artificiels. Quelque
chose au fond de moi brûle de colère… le feu ardent du remords? Je ne sais pas.
Je sens que c’est plus intense…
-
Que signifie un tel langage, capitaine? Me faites-vous le reproche d’être le
seul et unique responsable de ce gâchis cosmique? Qu’au contraire de vous, je
n’éprouve absolument aucun regret? À vos yeux, je suis une sorte de machine,
dépourvue de toute réflexion, d’âme et de sentiment. Mais, Daniel Lin Wu, la
machine, c’est vous! Détraquée qui plus est!
-
Commandant, vous m’insultez! Vous perdez le contrôle de vous-même et laissez la
colère vous dicter sa loi. Cela, je m’y suis toujours refusé! Pour l’heure, je
reconnais que je suis en partie déconnecté de la réalité. Les visions qui
m’assaillent sont totalement démentielles. C’est comme si je baignais au milieu
d’un chaos indescriptible dans lequel l’énergie et la matière se confondent.
Mais laissons ce malaise de côté. Il résulte de mes tourments actuels. En cette
minute, je reste apte à peser les conséquences de mes actes. Au contraire de
vous!
-
Daniel, prenez garde!
-
Vous me menacez… mais je commence à saisir. Sur le plan moral, je ne vaux pas
Gandhi…
mais je vous laisse à cent coudées derrière. Quant au plan intellectuel… est-ce ma faute si mon QI ne peut être mesuré en termes humains? Je n’ai pas demandé à être ainsi. Un phénomène unique… une absurdité de la nature… je n’ai pas voulu avoir cette conscience… je me refuse à être ce prodige, à me sentir supérieur à vous, André Fermat ou avec n’importe quel autre humain. En fait, je n’ose commander, assumer de cruelles responsabilités, surtout si cela signifie devoir sacrifier des individus, des êtres pensants. Pour l’heure, vous m’avez contraint à vous juger, négativement. Savez-vous que je vous admirais? Que vous étiez pour moi le modèle à suivre? Je désirais tant vous ressembler. Mais… enfin, à situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. La survie à l’ordre du jour. La fin justifie les moyens. Mais pas au prix de mon honneur. De ma sérénité, de mon équanimité. Pas au prix de ma santé mentale.

mais je vous laisse à cent coudées derrière. Quant au plan intellectuel… est-ce ma faute si mon QI ne peut être mesuré en termes humains? Je n’ai pas demandé à être ainsi. Un phénomène unique… une absurdité de la nature… je n’ai pas voulu avoir cette conscience… je me refuse à être ce prodige, à me sentir supérieur à vous, André Fermat ou avec n’importe quel autre humain. En fait, je n’ose commander, assumer de cruelles responsabilités, surtout si cela signifie devoir sacrifier des individus, des êtres pensants. Pour l’heure, vous m’avez contraint à vous juger, négativement. Savez-vous que je vous admirais? Que vous étiez pour moi le modèle à suivre? Je désirais tant vous ressembler. Mais… enfin, à situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. La survie à l’ordre du jour. La fin justifie les moyens. Mais pas au prix de mon honneur. De ma sérénité, de mon équanimité. Pas au prix de ma santé mentale.
-
Daniel lin?
-
Je vis un maelström dont vous n’avez pas idée. Je ne sais plus où je suis ni
qui je suis. Dans votre for intérieur, comment me considérez-vous, commandant?
Pas comme un simple outil que l’on jette après usage… pas comme un catalyseur
nécessaire… un révélateur de ce qui doit être pour garder son confort mental.
-
Capitaine, vos propos, abscons partiellement, frisent l’insubordination. Vous
désirez vous mutiner? Hé bien, soit! Bon Dieu, Daniel, nous sommes en guerre,
et contre tout l’Univers!
-
Contre une partie du Multivers, commandant. Comment pourrais-je l’oublier? Vous
me le serinez sans cesse. Exactement trois cent vingt-huit fois depuis que
cette terrible chronoligne s’est enclenchée.
-
De l’ironie maintenant?
-
C’est la seule chose qui me reste.
-
Dans ce cas, capitaine Wu…
-
Avant que vous prononciez des paroles définitives, monsieur, encore un mot.
Objectivement, les responsabilités sont partagées mais votre orgueil ne vous
permet pas de reconnaître cette vérité.
-
Capitaine, à partir de cette seconde, considérez-vous aux arrêts. Vous avez
l’ordre de rester enfermé dans vos quartiers. L’IA s’assurera de votre
obéissance. Comme vous l’avez compris, vous êtes relevé de vos fonctions avant
que je statue plus longuement sur votre sort.
-
Commandant, vous commettez une erreur. Si j’ai failli…
-
Encore? Vous voulez donc que je vous condamne à la cryogénisation.
-
Pourquoi pas? Ainsi, je pourrais me reposer, oublier… oui… Surtout oublier.
Mais aujourd’hui, avant de vous préoccuper de moi, vous devez absolument
effacer ce temps alternatif dément.
-
Naturellement. Mais qu’alliez-vous m’objecter d’autre?
-
L’IA du vaisseau ne peut calculer seule la trajectoire. Le risque d’erreur
dépasse les 12%. De plus, d’après les derniers contrôles que j’ai effectués ce
matin, si nous procédons à un nouveau saut quantique, l’énergie alors
disponible sera insuffisante lorsque nous devrons faire notre retour dans le
XXVIe siècle d’origine. Il nous faut nous réapprovisionner en charpakium.
-
J’en suis conscient, capitaine, répliqua Fermat. Mais je n’ai pas le choix. Si
vous voulez le savoir, j’admets
également que nous avons tué…
-
Inutilement, monsieur.
- … quelques milliers de personnes.
-
Huit mille soixante et une à cette seconde, commandant, à moins que de son
côté, Antor ait enrichi son tableau de chasse.
-
Nous savions depuis le début de cette mission qu’elle était désespérée.
N’avons-nous pas tout un Univers à rétablir? Pas le meilleur, certes, mais le
plus acceptable pour tous! Alors, qu’importe dix mille, vingt mille ou même
cinquante mille victimes! Pas aussi innocentes que vous voulez le laisser
accroire. Elles ne pèsent rien face aux cinquante milliards d’êtres vivants évaporés
dans le néant par la faute de l’Impérialisme Haän et au Deus ex machina qui
mène la barque en cet instant. Sarton, ce grand esprit, lui, n’a pas hésité une
seule minute à s’engager dans cet enfer. Or, il était un Hellados. La cause
est suffisante, s’est-il dit.
-
Ah! Monsieur, ne citez donc pas Vestrak. C’est inutile. Quant à moi, jusqu’à
l’ultime microseconde de mon existence, je revivrai ces actes odieux et
immoraux dont je me suis rendu coupable. Je me suis autoproclamé le bras
vengeur. Mais au nom de quelle justice? De quel droit? De quelle entité divine?
-
Daniel Lin Wu, allez-vous enfin obéir à mes ordres et cesser de palabrer?
Pourquoi me toisez-vous ainsi? Dois-je me résoudre à vous conduire en cellule
de force? Ah! Cette fois-ci, vous restez muet.
Un
lourd silence s’établit alors tandis que le visage dur, le daryl androïde,
ayant baissé les yeux, contemplait la moquette. Fermat comprit que son
subordonné allait tenter de se rebeller. Il sortit prestement son annihilateur.
-
Capitaine, pas de geste inconsidéré! Mon arme est réglée sur automatique
accéléré. Suivez-moi.
Haussant
les épaules, Daniel Lin parut se résigner. Il leva docilement les mains
au-dessus de sa tête puis, sous la menace de l’arme imparable d’André, il
sortit de sa cabine et s’engagea dans les coursives du Sakharov afin de
gagner le niveau des cellules de détention. Durant le trajet, il n’en pensait
pas moins.
«
Quelle monumentale sottise! André ne peut réussir à mener à terme cette mission
sans mon secours. Va-t-il oser me condamner à une fin obscure et sans honneur?
Je capte sa fureur mais également sa confusion. Ah! Mais je ne puis me voir
abaissé ainsi, dégradé et humilié! Mourir pour mourir, autant choisir la façon.
Avec panache! Comme aurait fait d’Artagnan ou comme l’a fait Porthos! En ne
renonçant pas ».
Alors
qu’il ne restait plus aux deux hommes que quinze mètres à parcourir, un
incident se produisit. Antor revenait de sa dernière escapade qui l’avait
conduit jusqu’à une hacienda quelque part en Argentine. Il heurta l’étrange
cortège. La mine vermeille, le regard
brillant, le pas chaloupé, le vampire avait trop savouré un repas plus que
copieux. Comme on le voit, il était légèrement éméché. Ce fut pourquoi il ne
comprit pas la gravité de la situation et, guilleret, se pendit au cou de
Fermat, l’immobilisant et lui déclamant sous le nez:
-
Ah! Mon ami, mon frère! Que je suis content! Savez-vous combien le sang de ces
pervers pédophiles est délicieux? De l’ambroisie! Le sang des pédérastes
réjouit le cœur du vampire que je suis. Bel axiome qu’il me faut noter sans
tarder.
Ne
contenant plus son affection, Antor se permit d’embrasser Fermat sur le front.
Le commandant n’en demandait pas tant.
Or,
profitant de cette occasion, à moins qu’il ne l’ait anticipée, Daniel, échappant
deux secondes au regard d’André, passa en hyper vitesse et s’enfuit dans le
corridor. Le commandant perdit un temps précieux à tenter de se dégager de
l’étreinte du mutant.
-
Espèce de nigaud! S’écria-t-il furieux. Enfin! Veuillez me lâcher. Ne voyez-vous
pas que Daniel s’évade? Quelle folie va-t-il commettre?
-
Comment? Daniel était prisonnier? Quelle absurdité! Il a bien fait de
s’échapper.
Alors,
le vampire laissa le champ libre au commandant qui se précipita à la poursuite
du fugitif, se doutant de la destination de ce dernier. Lorsqu’il atteignit la
salle principale de téléportation six niveaux plus bas, ce fut pour voir, avec
colère, Daniel se dématérialiser, Ufo dans ses bras. Le capitaine avait pris le
temps de chercher son animal familier.
De
rage, André cria:
-
Vaisseau! Que faites-vous de mes ordres? Réinitialisez Daniel illico! Priorité
1.
-
Impossible, répondit l’IA de sa voix impassible. Le capitaine a annulé les
procédures antérieures et a programmé une sécurité de niveau 10.
-
Mais… où l’avez-vous téléporté?
-
A Paris, dans le XVIe arrondissement.
-
Vaisseau, soyez plus précis. Quelles coordonnées?
-
Commandant, je ne suis pas habilité à répondre à cet ordre. Sécurité 10,
priorité 10.
-
Vaisseau, je commande! J’annule la priorité 10. Cas d’urgence degré 1.
-
Commandant, je ne puis satisfaire votre demande. Malgré son grade inférieur au
vôtre, le capitaine Wu a un niveau de sécurité supérieur de deux gradients au
vôtre.
-
Quoi? Qui a permis cette absurdité?
-
Ainsi en a décidé l’amiral Venge! Jusqu’à aujourd’hui, le capitaine n’avait
jamais fait usage de cette possibilité. Mais maintenant, oui.
-
Vaisseau, le cas d’urgence l’emporte sur la priorité 10.
-
Commandant, je dois donc dans ce cas vous rappeler que pour annuler un niveau
10, il vous faut recevoir l’accord de l’équipage selon le règlement modifié de
la flotte interstellaire après l’incident survenu sur Tarsus VII en 2347 de
notre histoire.


-
Vaisseau, vous n’êtes qu’une stupide machine. Vous protégez le capitaine Wu
parce qu’il possède les mêmes schémas de raisonnement que vous.
-
Commandant, il est visible que vous n’êtes plus en état d’assurer le
commandement, et ce, en vertu de l’article numéro 3 du règlement fondateur de
la flotte publié le 12 janvier 2077. J’assume donc ledit commandement à partir
de l’heure locale 16h 13. Vous avez l’ordre de rejoindre l’infirmerie et de
passer un scanner sous le contrôle du médecin chef di Fabbrini. Si vous
refusez, je vous plonge en léthargie.
-
Ah! Décidément! C’est trop fort. Ce n’est pas moi mais Daniel qui nécessite une
médicalisation urgente. Il est parti sur Terre commettre une nouvelle bourde.
-
Monsieur, il vous reste sept secondes…
Fermat
comprit qu’il était vain de tenter de raisonner l’IA. Il céda donc et se rendit
sans plus tarder et d’un pas furieux à l’infirmerie principale, trois niveaux
au-dessus.
Pendant
l’examen, il raconta tout au docteur.
Après
avoir marqué un temps de silence, Lorenza répondit.
-
Commandant, pardonnez-moi d’enfoncer le couteau dans la plaie mais l’IA du
vaisseau a eu raison. Ceci dit, tous vos tests sont normaux. Il y a un soupçon
de stress dans les résultats mais rien de bien grave. Magdalena nous entend et
doit en tirer des conclusions logiques. Cependant, pour votre bien-être, je vous
mets sous sommeil artificiel pour douze heures. Vous êtes soumis à une trop
forte pression et vous avez besoin de vous détendre afin de résoudre au mieux
ce nouveau problème.
-
Lorenza, vous aussi, vous vous élevez contre moi. Je vous répète que le capitaine
s’est téléporté sans transpondeur. Ainsi, nous ne pouvons plus le localiser
avec précision. En douze heures, tout peut arriver. Il a pris Ufo avant de
s’enfuir. Sans doute dans l’intention de ne plus revenir. Il veut certainement
en finir une fois pour toutes. Or, il est en danger car les polices du monde
entier disposent de son portrait. Celui-ci est diffusé sur toutes les chaînes
de télévision. Il est partout traqué et sa vie ne tient plus qu’à un fil. Il
est devenu l’ennemi public numéro 1. D’ailleurs, il s’est vêtu comme lui. Il
est perdu vous dis-je.
-
André, conservez votre sang-froid.
-
Vous me condamnez à dormir alors qu’il est de mon devoir de le retrouver. Je
dois le sauver.
-
Vous vous sentez responsable, coupable même de la présente crise.
Implicitement, vous reconnaissez que vous avez poussé Daniel à se comporter
ainsi. Vous l’avez plongé dans le désespoir en l’affolant et en sévissant d’une
manière injuste. Or, psychologiquement, notre prodige n’a que dix ans, douze
tout au plus. Il a réagi tel un enfant malheureux que personne n’écoute et ne
prend au sérieux. Pauvre Petrouchka! Vous avez blessé son cœur. Au lieu de vous
mettre dans la peau d’un père aimant, le guidant avec douceur et compassion,
vous vous êtes contenté de le gronder. Maintenant, vous voulez rattraper le
coup.
-
Je répète que si nous ne le récupérons pas au plus vite, Daniel est condamné.
Il court au suicide. Je pense que c’est ce qu’il veut.
-
André, ayez confiance en la destinée. Maintenant, dormez. Le vaisseau n’est pas
si dépourvu de ressources. Il parviendra à localiser Daniel. Après tout, l’IA a
établi des liens d’affection avec lui.
-
Vous parlez d’elle comme s’il ne s’agissait pas d’un ordinateur.
-
Magdalena est plus que cela depuis que le capitaine s’est occupé de
l’améliorer.
Soumis
au rayon léthargique, le commandant ne put répondre et sombra dans un sommeil
sans rêves.
Effectivement,
il était possible à Magdalena d’identifier des milliards de signes vitaux et de
les comparer avec ses banques de données. Mais scanner tous les humains de la
planète lui prendrait plusieurs heures et cette tâche ingrate consommait une
quantité non négligeable d’énergie. Or, justement, c’était ce qui manquait le
plus au vaisseau.
***************
En
ce temps-là, je croyais avoir touché le fond du désespoir. Naturellement, je me
trompais. En fait, j’avais réagi comme l’enfant que j’étais encore.
Confusément, je sentais que quelque chose n’allait pas, que toute cette
histoire n’était qu’un mensonge à échelle cosmique. Mais comme j’avais bridé
volontairement la plus grande partie de ma conscience, je me retrouvais
contraint de subir tous les tourments et péripéties d’un scénario tortueux et
retors à souhait. Impuissant, il me fallait affronter la douleur, la perte, la
chute, le chagrin et la honte. Ainsi, soumis à cette épreuve, je deviendrais
plus adulte, plus à même d’entamer ce que pourquoi j’existais.
Le
chemin à parcourir jusqu’à la révélation finale était encore long. De
nombreuses désillusions m’attendaient encore.
Aujourd’hui,
je ne regrette pas ce que je vécus alors. Il fallait ce qu’il fallait. Ce test
ne fut pas inutile. Bien que je ne sois plus rien ou du moins plus grand-chose,
je jette un œil empli de compassion sur celui que j’étais à cette époque. Je
m’attendris en pensant que, triomphant de cette adversité savamment calculée,
des temps bien plus sombres allaient advenir.
Comme
il se doit, j’ai péché par orgueil. Je me croyais invincible, indispensable…
or, j’ai été vaincu par moi-même et par les petites vies si chères à mon cœur.
Désormais, les humains se passent de moi et le Pantransmultivers également.
C’est
mieux ainsi.
***************
Portant
Ufo dans ses bras, le capitaine Wu se reconstitua dans la salle de bains de
Bertrand Rollin, un appartement situé dans le XVIe arrondissement de la capitale française. Les
aîtres étaient plus que confortables, voire luxueux.

Bertrand
Rollin était le dernier survivant des enseignants en sciences économiques de
l’Université de Chicago. Il avait bien servi son pays en tant que Premier
Ministre de Gérard de Gaisyntisca. Mais il était aussi un des fondateurs et
promoteurs des rendez-vous annuels des ultralibéraux sur l’île de Sovadia, sous
la direction du multimilliardaire Axel Sovad.


Présentement,
dans son bureau, meublé en style contemporain, sans esbroufe, l’homme politique
lisait d’un œil attentif La constitution des Athéniens d’Aristote dans
le texte s’il vous plaît! La pièce agréable et fort claire était égayée par des
mobiles de Calder, deux tableaux de Bacon et une sculpture d’Henry Moore.
Excusez du peu.
Dans
la salle de toilettes, Daniel, toujours sous le coup de l’affront qu’il avait
subi, soliloquait, parlant à son chat comme si ce dernier était à même de
comprendre tous ses propos. Allez savoir. C’était peut-être le cas…
-
Commandant! Vous pensez que je suis un incapable, un sale gamin farceur dépassé
par ses frasques… à vos yeux, je ne commets que des bourdes, je suis totalement
inapte à prendre des décisions sensées. Je ne dispose pas de mon libre arbitre…
je ne suis qu’une machine, déréglée, une mécanique prête à tomber en panne. Je
suis bon pour la casse. Catherine, même dans ses plus mauvais jours, n’a jamais
eu l’outrecuidance de me traiter ainsi. André, moi aussi, je puis brandir la
foudre. En toute connaissance de cause. Le prodige, l’unique, la merveille.
Ainsi me qualifiaient-ils à l’Académie… ces jaloux de condisciples. Ne
transformais-je pas tout ce que je touchais en or? Eux barbotaient dans du vil
plomb fondu. Combien de fois ne les ai-je pas aidés à résoudre leurs problèmes?
Mais tout cela est du passé désormais. Ces souvenirs appartiennent à des temps
révolus. La vengeance m’appartient, a dit le Seigneur. Si, moi, j’ai
envie d’éliminer un monstre sournois qui ne s’en est que trop bien tiré jusqu’à
maintenant, qui pourra m’en empêcher? Personne! Bertrand est ce félin
hypocrite, ce Lucifer sorti tout droit du DA Cendrillon. Je m’approprie
les paroles bibliques, les reprends à mon compte. Je trouve que cela me va très
bien. Qu’en penses-tu, Ufo?
Le
chat des forêts norvégiennes se contenta de ronronner.
-
Ah! Tu préfères lécher ton poil. Heureux chat! Suis-moi, ami, compagnon de ce
triste jour. Ma victime est à deux pas d’ici. Tirons notre révérence en beauté.
Alors
que l’ex-Premier Ministre annotait un passage particulièrement intéressant de
l’ouvrage d’Aristote, Daniel entra de son pas décidé dans le bureau design et
confortable et, d’un geste désinvolte, fit tomber le livre des mains de
Bertrand Rollin pour le jeter ensuite sur le divan.
Alors,
l’ancien homme politique se contenta de relever la tête et de sourire avec
duplicité.
-
Enchanté de faire enfin votre connaissance, monsieur Rollin, articula le daryl
androïde de sa voix bien timbrée. Je languissais cette instant, n’est-ce pas
Ufo?
-
J’attendais, que dis-je, j’espérais votre visite depuis longtemps déjà, Daniel.
Cela m’étonnait grandement de me voir oublié. Il était évident que je
finirais par vous rencontrer. Un esprit
aussi averti que le mien ne pouvait se tromper dans son hypothèse.
- Ah!
J’apprécie l’intelligence, Bertrand. Pardonnez-moi ce retard. J’ai tant eu à
faire ces derniers jours. Mais ce petit contretemps est désormais réparé. Vous
ne m’en tenez pas rigueur, j’espère.
-
Pas le moins du monde, mon exécuteur. Je vous pardonne. Vous allez en finir
avec moi, non? Quelle mort me réservez-vous, très cher? J’ai hâte de le savoir.
Pas un assassinat bâclé, pas une exécution sommaire, au moins! Voyez-vous, je
ne suis pas n’importe qui Daniel…
-
Vous dites vrai, Bertrand, du moins à votre niveau. Vous êtes pétri de qualités
et je ne compte plus vos relations. Intime de Thaddeus von Kalmann par exemple,
un Thaddeus qui, hélas, mourut dans son lit il y a quatre ans déjà, ne
regrettant rien alors qu’il était l’un des plus grands criminels du XX e
siècle, à tu et à toi avec le mystérieux Axel Sovad, le richissime homme
d’affaires, originaire de l’antique Épire, si secret qu’aucun média ne possède
sa photographie, si puissant, je n’ose dire omnipotent, qu’il est l’un des
rares financiers à avoir fourni des armes à l’Iran sans être inquiété par
Washington. Vous êtes en train de vous demander pourquoi est-ce que je ne
m’attaque pas à lui directement… pourquoi dois-je me contenter de son factotum?
Rassurez-vous… j’envisage la chose… Aussi impossible, voire improbable qu’elle
paraisse.
-
Bien. Il faut avoir de l’ambition, Daniel, rétorqua Bertrand avec son sourire
matois.
-
Ce Sovad, si ce nom n’est pas usurpé, est telle une anguille. À part son lieu
de naissance et son âge supposés - car miraculeusement, les registres de
l’état-civil du bourg où il est censé avoir vu le jour ont brûlé - mon IA,
Magdalena ne possède rien sur lui. Je puis vous avouer que j’en ai pourtant
compulsé des archives. Il faudrait exactement cinq cents chercheurs travaillant
dix heures par jour pendant cinquante-deux ans sans une seule journée de
vacances, pour collationner toutes les données nécessaires à cerner précisément
l’entité carbone répondant au nom d’Axel Sovad.
-
Oh! Daniel, vous êtes donc déçu… navré… je comprends aussi que, malgré
l’expression dont vous usâtes envers moi, vous me faites en réalité un grand
honneur en me réservant l’avant-dernière place sur la liste des personnes à
éliminer. Juste avant mon très cher Axel.
-
Ma foi, si vous le sentez ainsi… vous me sidérez, je l’admets volontiers. Quel
sang-froid! Quel courage! Nulle angoisse à l’idée de votre mort prochaine…
compliment. Il est vrai toutefois que vous aviez prévu ma venue, peut-être même
l’aviez-vous anticipée.
-
Hem… Pardonnez-moi si j’insiste. Vous ne m’avez pas encore révélé les détails
de mon exécution.
-
Comme vous l’avez sans doute constaté, je ne suis pas armé. Cependant, une
seule chiquenaude de ma part et je vous envoie ad patres.
-
Bien. D’où vous vient cette force prodigieuse? Pourtant, vous semblez être un
individu tout à fait ordinaire…
-
Simple apparence, Bertrand. En fait, Héraclès lui-même me rendrait des comptes
et ne serait pas à la hauteur.
-
Dans ce cas, la lutte s’annonce plus égale, Daniel. Si vous êtes venu les mains
dans les poches, apprenez que moi, je possède un petit bijou d’arme
automatique. Or, celle-ci n’a jamais failli.
-
Vous pensez donc me descendre comme un cambrioleur? Un vulgaire malfrat?
Orgueilleuse présomption. Sans vous décevoir, je puis vous annoncer que vous
serez surpris. Une idée me turlupine. Vous attendiez donc ma visite… aussi
intelligent soyez-vous, cela est impossible. À moins que… oui, j’ai oublié un
document dans le pavillon. Une petite disquette non codée comprenant la liste
de mes cibles. Ainsi, la police, le GIGN ou encore les services secrets ne
sauraient tarder. Quel contretemps fâcheux. Ah! Il va me falloir accélérer les
choses. Dommage. J’aime tant fignoler… enfin, c’est la vie. Grand-père dirait
que je l’ai cherché car j’ai oublié l’application et la sagesse de mon peuple.
-
Votre peuple, Daniel? N’êtes-vous pas de nationalité française?
-
Ma mère l’avait, oui, mais mon père est chinois bien que sa résidence
principale soit au Japon. Mon nom entier est Daniel Lin Wu Grimaud. Hum… ma mère
descendait du fameux Paul Grimaud, le merveilleux auteur du dessin animé Le
Roi et l’Oiseau.
-
Je connais.
-
Bertrand, ne seriez-vous pas en train d’essayer de me retarder?
-
Croyez-vous que je puisse m’abaisser à agir ainsi?
Pendant
cet échange, Ufo, qui avait glissé des bras de son maître, prenait ses aises.
Après avoir visité toutes les pièces, y compris et surtout la cuisine avec son
réfrigérateur bien garni - le magret de canard avait terminé dans l’estomac
jamais rassasié du chat - le félin, de retour dans le bureau de Rollin, urina
un peu partout en remerciement du repas succulent qu’il venait de faire.
Naturellement, la bête marquait ainsi son territoire. Le précieux tapis ne s’en
remit pas et les tentures également. Satisfait, Ufo bondit sur un fauteuil en
cuir pour y faire ses griffes.
-
Ufo! Gronda Daniel Lin. Ce n’est pas là l’attitude d’un chat bien éduqué! Viens
ici! Pronto!
Le
daryl androïde se saisit alors de son animal familier à la vitesse de l’éclair.
Ce fut à peine si on le vit prendre son chat. Rollin eut juste le temps de
sortir son arme dissimulée sous un coussin.
-
Daniel, reconnaissez-vous ceci? Fit Bertrand avec un accent inimitable.
-
Un automatique de calibre 38. Il peut tirer huit balles. Oseriez-vous blesser
mon chat?
-
Absolument pas. Je fais partie des bienfaiteurs anonymes de la SPA.
-
Vous m’en voyez soulagé, Bertrand. Passe encore que vous fassiez feu sur moi.
Ufo ne peut se défendre, lui.
Toujours
aussi nonchalant, le capitaine Wu déposa son animal favori sur la table basse
en verre du salon. D’un pas prudent, le chat contourna le vase Ming et s’en
vint renifler le cendrier empli de mégots écrasés de cigares.
Dégoûté,
Ufo miaula sa désapprobation, puis, bondit sur les jambes de l’ex-Premier
Ministre. Celui-ci se mit à le caresser machinalement.
-
Belle bête. Vraiment. Pourquoi l’avoir appelée Ufo? Ce n’est pas un nom courant
pour un félin. Participe-t-il à toutes vos aventures?


-
Pourquoi ne dites-vous pas meurtres plus précisément? Pour une fois, soyez
honnête.
-
Je vous accorde le terme.
-
Je m’en voudrais de traumatiser mon compagnon. Quant à son nom, j’ai trouvé
qu’il sonnait bien, mieux que Lucifer, le chat antipathique de Cendrillon. j’ignore
pourquoi, mais, justement, je vous trouve un air de ressemblance avec cette
affreuse créature. J’aime les chats habituellement, mais celui-ci, je le
déteste.
-
Redevenons sérieux, Daniel. Nous sommes en train de nous égarer.
-
Ah! J’oubliais que vous me visiez toujours.
-
Puisque vous doutez de l’efficacité de cette arme, je m’en vais vous faire une
petite démonstration. Tenez, ce mobile de Calder… oui, celui représentant un
diable avec une fourche. Je m’en suis lassé. Hop! Un petit déclic, une pression
de mon index et il n’existe plus.
Aussitôt
dit, aussitôt fait. La balle brisa l’objet d’art avec une bruyante détonation.
Bertrand
en agissant ainsi, savait pertinemment ce qu’il faisait. Les forces de l’ordre,
alertées, n’allaient pas tarder à capturer Daniel. L’appartement de l’ancien
Premier Ministre était directement relié au commissariat le plus proche.
-
Moui… un peu lent selon mon goût, émit le daryl androïde avec condescendance.
-
Comment? Un peu lent? Vous m’insultez, monsieur Daniel.
-
Pas du tout. Vous ignorez mes
capacités. Je vous propose le test suivant. J’ai justement un peu de monnaie
sur moi. Une pièce d’un franc suffira. Constatez qu’elle n’a rien de
particulier. Lancez-là et tirez. J’espère que vous ne raterez pas la cible…
Rollin
s’exécuta avec la plus grande joie. Le deuxième coup de feu signalait aux
forces de l’ordre de se dépêcher.
Évidemment,
Bertrand crut avoir transpercé la pièce. En fait, elle n’avait pas eu le temps
d’être atteinte car Daniel, en hyper vitesse, l’avait récupérée et la serrait
dans sa main gauche. Le daryl androïde écarta les doigts pour montrer à son
hôte qu’il l’avait bien rattrapée.
-
C’est tout à fait impossible, articula Bertrand d’une voix étouffée. C’en est
une autre. Vous avez triché. J’ai fait feu et l’ai percée. Une telle vitesse…
-
Pourtant, j’ai quelque peu musardé.
-
Aucun humain normalement constitué ne peut réaliser une telle prouesse,
poursuivit l’ancien homme politique. Qu’êtes-vous donc? Un mutant? Un robot?
-
Restez poli. Certainement pas un robot. Un daryl androïde, un humain amélioré.
Le
capitaine rebelle ne put en dire plus car Bertrand Rollin venait de perdre
connaissance sous le coup de la terreur. Il se tenait effondré et avachi sur
son divan.
-
Bouddha… je ne l’ai même pas touché… ces humains du XX e siècle, un rien les
effraie.
Toujours
aussi désinvolte, Daniel se pencha sur le corps prostré de Bertrand et écouta
son cœur.
-
Oh lala! Ça bat la breloque là-dedans… je ne savais pas que Rollin était
cardiaque. S’il ne reçoit pas immédiatement une assistance médicale, il est
mort dans cinq minutes. Je suis venu pour le tuer, mais pas de cette façon.
Qu’en penses-tu mon Ufo? Je l’achève ou je laisse faire la nature? Je suis si
las de tuer…
Un
fracas épouvantable vint interrompre les réflexions du capitaine Wu. Quinant
lui-même, à la tête d’un brigade du GIGN, surgit dans l’appartement, muni d’un
gilet pare-balles et d’un fusil mitrailleur. La porte avait été enfoncée par
les policiers surarmés.
-
Le 7ème de Cavalerie enfin! Soupira Daniel Lin. Messieurs, vous êtes
en retard. J’attendais votre arrivée deux minutes et dix-huit secondes plus tôt
vous savez… un imprévu sans doute?
-
Les mains bien en vue au-dessus de ta tête, Daniel, fit Quinant sèchement. Et
tais-toi! Quarante tireurs ultra entraînés te tiennent en joue.
Pendant
que le commissaire divisionnaire apostrophait ainsi le capitaine, les gendarmes
avaient occupé une position stratégique dans le salon et dans tout
l’appartement, rendant ainsi toute fuite impossible.
-
Allons, Ufo, cache-toi vite sous le divan. Le spectacle qui va suivre n’est pas
pour un animal aussi innocent que toi. Il va y avoir de la casse à n’en pas
douter. Hélas! Trois fois hélas… que n’ai-je Marteau-pilon, Frédéric Tellier,
Pieds Légers, Milon et le Piscator auprès de moi? Mais à défaut de renforts
humains, j’ai mes talents cachés…
Quinant
prit le risque d’avancer jusqu’à sentir l’haleine du daryl androïde sur son
visage. Il tenait bien serré son fusil mitrailleur et le canon de celui-ci
pointait et touchait le ventre de Daniel. Le policier n’aurait pas hésité à
faire feu à bout portant.
-
Daniel, qu’espérez-vous donc? Résister? C’est tout à fait impossible. Vous
serez transformé en passoire.
-
Ah! Vous êtes repassé au voussoiement. Je préfère nettement.
-
Je vous rappelle que vous êtes cerné. Si, ici, il y a quarante hommes, en bas
et dans les escaliers, il y en a cinq cents… plus ceux dissimulés sur les
toits…
-
Bigre! Quel honneur, messieurs. Vous me jugez à ma juste valeur… vous me
traitez au moins comme le valeureux chevalier de d’Artagnan. Mais je ne suis
pas lui, ni d’ailleurs Pardaillan, Bussy, ni même Porthos! Hé bien, puisqu’il
le faut… flicaille, poulets, je suis à vous…
Apparemment
résigné et vaincu, Daniel fit un pas en direction des hommes du GIGN, les bras
bien en l’air et les paumes vides. Les nerfs à vif, les quarante gendarmes
encagoulés, resserrèrent instinctivement leur prise sur leurs mitraillettes,
prêts à tout mais pas à ce qui suivit.
L’autre
pas, aucun humain présent n’eut le temps de le voir ni de l’entrapercevoir.
Daniel
Wu venait de passer en hyper accéléré. Il assomma proprement Quinant, sans le
tuer toutefois, l’envoyant valdinguer à l’autre bout du bureau, projeta dans la
foulée trois gendarmes sur le divan, en bouscula cinq autres et se précipita
vers la porte d’entrée arrachée de ses gongs avant qu’Andrieu, qui attendait
dans le hall, comprît enfin ce qui arrivait.
Sur
sa lancée, la tornade poursuivit son office. L’inspecteur échappa par miracle
au daryl androïde qui était pressé de quitter les lieux et qui se contentait de
repousser les policiers contre les murs.
En
moins de trois secondes, Daniel avait atteint le rez-de-chaussée tandis que le
commandant de la brigade du GIGN se relevait péniblement, le souffle court, le
bras cassé et la bile au bord des lèvres. Cependant, il eut la force de crier
un ordre à la radio, prévenant la troupe de donner l’assaut immédiatement.
Juste à l’instant où les cinq cents soldats s’ébranlaient, en bas, sur le seuil
du bâtiment ancien, Daniel se figea soudainement.
-
Zut! Ufo fit-il. Je ne puis l’abandonner. Il me faut remonter le chercher.
Suicidaire,
le daryl androïde fit demi-tour et, à travers la cage d’escaliers, appela son
animal familier.
-
Ufo, viens donc ici rejoindre ton maître. Dépêche-toi.
Or,
pour récupérer son chat, Daniel Lin était resté en stade normal et non en
survitesse.
Alors,
trois soldats, voyant sa silhouette se profiler dans la pénombre de l’escalier,
tirèrent, sans état d’âme.
Daniel
réchappa d’extrême justesse aux deux premières rafales. Mais la troisième lui
fut fatale. Il tomba dans le plus parfait ralenti artistique sur les marches du
deuxième étage qu’il dévala tel le landau du Cuirassé Potemkine. Avant
de s’immobiliser et de perdre connaissance, sentant sa conscience partir, une
vingtaine de projectiles l’ayant atteint, il murmura, extrêmement étonné par
l’effroyable douleur qui émanait de tout son corps:
-
J’ignorais que de simples balles pouvaient faire aussi mal…
Puis,
son regard se voila et il ferma les yeux.
Ce
fut alors que Quinant surgit, furieux, se tenant les côtes, ayant recouvré
l’initiative.
-
J’avais ordonné de le prendre vivant…
-
Commissaire, gardez votre calme, répliqua le commandant du GIGN qui avait suivi
le commissaire divisionnaire. Je sens son pouls battre… faiblement il est vrai.
Il vit. Sa respiration est irrégulière… mais…
-
Combien de temps peut-il tenir dans cet état? Son corps a reçu au moins une
quinzaine d’impacts…
Brusquement,
retenant un bref cri de souffrance, Quinant s’empara de son téléphone portable
et commanda la deuxième phase du plan zéro.
Une
ambulance pimponna et s’en vint se garer à dix centimètres à peine de l’immeuble où habitait Bertrand
Rollin.
En
deux minutes, Daniel Lin, perdant son sang par les multiples blessures dont son
corps était affligé, toujours inanimé, fut installé dans la voiture et
transporté en direction du Trocadéro.
Mais
qu’était-il advenu de Bertrand Rollin?
Devant
Marc, qui n’en revenait pas de cette soudaine résurrection, il se redressa,
secoua la poussière de son costume, et, avec un sourire roublard, s’exclama:
-
Merci, inspecteur. J’avoue que j’ai eu chaud. Heureusement que j’ai fait un peu
de théâtre dans ma jeunesse et que j’imite à la perfection les troubles
cardiaques. Un tour que m’a appris ce cher Axel… mais où est passé ce chat de
malheur? Il n’a pas arrêté de tourner autour de moi et de me flairer comme s’il
sentait la supercherie…
Ufo,
effrayé par ce qui avait suivi, avait fui par la cage d’escaliers. Courant de
toute la vitesse dont ses pattes étaient capables, le félin parvint au Palais
Galliera où il trouva momentanément refuge.
***************
Moins
d’une heure plus tard, des éditions spéciales sortaient de presse tandis que
toutes les chaînes bouleversaient leurs programmes pour mettre en avant
l’incroyable, la miraculeuse nouvelle, celle de la capture du tueur au chat.
Le cauchemar apparaissait comme terminé.
Les
invités plus ou moins prestigieux se succédaient sur les plateaux de
télévision. Il s’agissait d’hommes politiques, de spécialistes du terrorisme,
de chefs militaires, de psychiatres et de financiers.
Pendant
ce temps, les télégrammes de félicitation affluaient sur le bureau du président
Fréjac. Son épouse, Thérèse Yvonne née de Courtemare se montrait
exceptionnellement affable, souriant au personnel de la Maison.
Mais
le Département d’Etat américain réclamait lui aussi le terroriste Daniel afin
d’élucider la disparition de Dick Penn ainsi que les mystérieux crimes commis à
Chicago.


Or,
à bord du vaisseau Sakharov, le commandant Fermat avait été réveillé en
urgence par le docteur di Fabbrini. Les nouvelles captées étaient fort
désespérantes pour nos tempsnautes.
-
Ah! Lorenza, vous aurez beau me dire l’inverse, minimiser mon rôle, il n’en
reste pas moins que c’est ma faute. Qu’ont-ils fait de Daniel? Où l’ont-ils
conduit? Quel est son état de santé? Ils font comprendre qu’il a été grièvement
blessé. Est-il toujours vivant? La médecine de cette époque est à peine sortie
de la barbarie. Les chirurgiens peuvent se comparer à des bouchers ou à des
charcutiers.
-
Monsieur, vos lamentations n’y feront rien, supplia la doctoresse. Daniel doit
encore être vivant. Son organisme est des plus résistants. Je vous rappelle
qu’il peut s’autoréparer.
-
Sans doute. Mais sans communicateur intradermique, impossible de localiser
précisément le capitaine. Or c’est peut-être une question de minutes pour lui.
Bon sang! S’ils s’avisent qu’il n’est pas tout à fait humain, ils vont
pratiquer des expériences sur lui. Le torturer, le disséquer… Que sais-je?
-
Commandant… la chance du capitaine réside justement dans ce fait. C’est un
daryl androïde.
-
Docteur, je ne comprends pas pourquoi vous faites preuve d’autant d’optimisme
soudainement. Pourquoi Daniel a-t-il réagi ainsi? Certes, je l’ai vexé,
humilié, comparé à une machine défectueuse… mais c’est parce que je n’en
pouvais plus. La charge qui pèse sur mes épaules est trop lourde. Après tout,
je ne suis qu’un simple humain, des plus ordinaires… pas un dieu infaillible,
sûr de lui. Les décisions que je prends et ce que j’ordonne, le commandement,
cela m’épuise au-delà de toute compréhension. Daniel Lin, n’as-tu donc pas lu
dans mes pensées? Que voulais-tu en fait? Me prouver que tu es plus humain que
moi? Que tu éprouvais du remords? Hé bien, c’est fait… mais il a fallu pour
cela que tu tentes un sacré coup de poker, narguer les forces militaires de la
France entière… tu as sous-estimé les humains de ce XX e siècle. Ils t’ont
tendu un piège dans lequel tu as couru, pressé d’en finir avec la vie. Je
pressentais que cela allait mal finir mais j’ai préféré rester en retrait,
jouant le rôle du père fouettard. Je n’ai pas même essayé de comprendre ce que
tu vivais, de te raisonner. J’ai toujours exigé de toi l’impossible te
contraignant à repousser toujours davantage tes limites. Aujourd’hui, je puis
dire que je t’ai tué… jamais je ne me le pardonnerai, toi que je considérais
comme le fils que je n’ai pas eu.
-
André, faites preuve de courage et montrez-vous positif. Nous perdons du temps
à écouter vos gémissements. Cela ne correspond pas à votre véritable
personnalité. Reprenons plutôt ce que nous savons. Le capitaine Wu a été
capturé chez Bertrand Rollin.
-
Qu’est-ce que cela change? Actuellement, nous sommes impuissants. Nous avons
été contraints de connecter notre bouclier d’invisibilité afin d’échapper aux
satellites de tous bords ainsi qu’aux missiles britanniques, américains, russes
et français que l’on nous envoie. Or, vous le savez tout comme moi, ce
dispositif de camouflage diminue d’autant l’efficacité de nos scanners. Nous en
sommes réduits à n’utiliser que les passifs, sécurité oblige, à 25% de leur
capacité effective. De plus, comme il nous est également impossible de nous
réapprovisionner en cristaux d’orona, notre réserve énergétique diminue
dangereusement. Bientôt, ce vaisseau volera
aussi bien qu’un fer à repasser.
Antor
pénétrant sur la passerelle, interpella le commandant d’une voix sans réplique.
-
André, vous avez tort de vous complaire dans cette attitude désespérée. Ces
idiots d’humains n’ont pas encore gagné la partie. Une manche, soit. Quant à
Bertrand Rollin, il va payer, et d’une belle façon encore! Dès ce soir, je le
saigne à blanc.
-
Ah! Non! Une insubordination dans la journée suffit amplement Antor.
-
Commandant, je n’ai pas à vous obéir aveuglément. Je suis un civil,
volontairement engagé à vos côtés. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je puis
faire face mieux que Daniel Lin à toute une armée. Je suis dépourvu de ses
faiblesses. Mes pouvoirs sont immenses. Chaque jour qui passe j’en découvre un
peu plus la puissance. Vous n’en avez entrevu qu’une infime partie. Je puis
venger Daniel au centuple.
-
Hum… Que vous apportera la vengeance? Objecta Lorenza. Une satisfaction
éphémère, pas davantage.
-
Lorenza, pour une fois, admettez le monstre que je suis. Voyez-vous, je puis
m’immiscer dans l’esprit des gens avec la plus grande aisance. Je ne me nourris
pas seulement de sang humain. J’absorbe, je bois leur essence, leurs pensées,
leurs sentiments, leurs émotions et cela amplifie encore mes dons. Vous savez,
il m’est facile de pousser des milliers d’hommes à s’entretuer. Les maudits
Haäns ignoraient comme il se doit ce dont je suis véritablement capable. Si,
l’année dernière, Daniel a pu me maîtriser, c’est parce que j’étais
excessivement affaibli par une dénutrition chronique. Mais en douze mois, j’ai
récupéré au-delà de ce que j’espérais et découvert toutes mes potentialités.
-
Antor, c’est non! Jeta Fermat sèchement. J’aurai besoin de vous, oui, mais plus
tard.
-
Vous refusez de laisser agir le monstre qui est en moi?
-
Non. Vous aurez tout le loisir de m’en donner la mesure. Une fois que le
capitaine Wu sera localisé.
Lorenza
qui communiquait avec l’IA sur une dérivation, prit alors la parole.
-
Commandant, Magdalena a réussi à situer Ufo. Elle vient de le rematérialiser.
Présentement, le chat se trouve dans le sas de décontamination.
-
Oui et alors? Répondit André en haussant les épaules.
-
Je pense parvenir à tirer de précieuses informations du cerveau du félin. Il a
pu capter des conversations ou des images qui nous donneront des indications.
Ainsi, nous apprendrons sans doute où le capitaine Wu a été transporté.
-
Pas dans un hôpital ordinaire, soupira Fermat. Entendu, docteur. C’est le début
d’une piste. Vous avez le champ libre. Quant à vous, Antor, un peu de patience.
-
Hé bien… soit.
***************